L’étrange pouvoir de la métaphore filée : le cas des descriptions œnologiques des vins dits « nature » The Strange Power of the Extended Metaphor: the Case of Natural Wine Descriptions

Nicolas COUÉGNAS 

Publié en ligne le 01 juillet 2020

Digital Object Identifier 10.25965/espaces-linguistiques.167

Les descriptions œnologiques des vins nature ont adopté une rhétorique de la transgression qui à la fois permet une identification des vins nature et une démarcation par rapport aux vins conventionnels. L’une des formes de transgression, utilisée notamment dans les guides consacrés au domaine, consiste dans l’exploitation débridée de métaphores filées au contenu sémantique plus ou moins surprenant dans le contexte œnologique. Nous faisons l’hypothèse que ces métaphores filées, formes de répétitions particulièrement visibles dans les textes, possèdent une productivité sémantique qui dépasse le simple effet de transgression et participent pleinement à la réussite de la mise en discours des sensations de la dégustation. Ces métaphores filées se présentent comme des jeux d’intégration conceptuelle (Fauconnier, Gréa) entre domaines sémantiques qui alimentent le tissu figuratif caractéristique de l’effort de mise en discours de la sensorialité.

Oenological descriptions of natural wines have taken on a rhetoric of transgression allowing both the identification of natural wines and their distinction from conventional wines. One form of transgression, used in particular in guides devoted to the field, consists in the unrestrained use of extended metaphors whose semantic content is more or less surprising in the oenological context. We hypothesize that these extended metaphors, as particularly visible forms of repetition in a text, have a semantic productivity that goes beyond the simple effect of transgression and that they fully participate in the successful verbalization of the sensations tasting produces. These extended metaphors are presented as games of “conceptual integration” (Fauconnier, Gréa) between semantic domains that feed the “figurative fabric” characteristic of the effort putting sensoriality into words requires.

Contents

Full text

Introduction

1Les commentaires œnologiques dans leur ensemble offrent à l’analyse sémio-linguistique un matériau particulièrement résistant et riche. Ces textes, en général assez brefs, présentent à la fois des spécificités lexico‑sémantiques fortes, dues à l’utilisation de vocabulaires semi-spécialisés (Normand, 2002) et des structures énonciatives singulières, supposées mimer les dégustations réelles et assurer l’efficacité de l’hypotypose visée par la description (Bordron, 2002, 2010 ; Bordron & Moutat, 2013 ; Moutat, 2015). Les commentaires des vins dits « nature » (sans intrants, sans sulfites ajoutés) ajoutent à ce tableau l’utilisation un peu débridée de métaphores filées, parfois très étendues. Dans ce type de discours, les métaphores filées, qui sont l’une des figures de la répétition, sont bien visibles et explicitement assumées par l’énonciateur. Elles participent ainsi en premier lieu à la stratégie discursive transgressive pour le moment massivement adoptée par ce type de vin (Moutat, 2018), avec une fonction à la fois de démarcation des vins conventionnels, et de facilitation de l’identification des vins nature par le consommateur en l’absence de label officiel présent sur les étiquettes des bouteilles.

2Hormis cet objectif de transgression, la récurrence des métaphores filées pose un problème assez général, qui n’est pas propre à la métaphore filée, mais que celle-ci expose avec acuité : quel rôle jouent les sèmes du terme d’origine qui ne sont pas directement assimilables par le second terme ? Autrement dit, lorsqu’on lit la description suivante : « Voici un merlot sauvage, à la crinière perlante, qui se cabre bien dans la bouche et que le fruit dresse à peine ! » (Iommi‑Amunategui & Couston, 2018, p. 42), que faire de l’obsédante répétition du sème /cheval/ ? Si cette répétition n’est pas seulement un jeu, un simple effet stylistique facile et textuellement productif au service de la transgression, il faut alors se demander comment intégrer le sème dans le réseau isotopique construit par la description.

Note de bas de page 1 :

Mais l’on trouve de nombreux travaux sur le rapport de la sémiotique à la rhétorique générale (Badir & Klinkenberg, 2008).

3Si la sémantique s’est largement penchée sur le fonctionnement de la métaphore, son traitement sémiotique paraît un peu plus marginal et ne porte pas spécifiquement sur le cas particulier de la métaphore filée1. Il paraît pourtant utile, pour répondre aux questions posées par ce type de corpus, qui sont à la fois lexico-sémantiques, textuelles et discursives, de mobiliser les deux types de ressources. Versant sémantique, on retiendra notamment l’approche cognitive, inspirée par la théorie des espaces mentaux de Fauconnier (Gréa, 2002), qui permet d’aborder la métaphore filée à partir du mécanisme général de l’intégration conceptuelle. Dans ce cadre, il est possible de penser l’isotopie textuelle spécifique produite par l’envahissant filage de la métaphore et de comprendre son rôle dans les descriptions œnologiques des vins nature. Versant sémiotique, nous faisons l’hypothèse, dans le prolongement des travaux sur la figurativité (Bertrand, 2010), l’iconicité (Bordron, 2010) et les esthésies (Ouellet, 2000), que la tension entre domaines sémantiques incompatibles, produite par la répétition de la métaphore, joue un rôle dans la capacité des descriptions à représenter en discours les sensations de la dégustation (Couégnas, 2018).

4L’émergence des vins nature, qui participe du mouvement général de prise de conscience des risques alimentaires, s’appuie à la fois sur les vecteurs habituels que constituent les guides œnologiques, les revues spécialisées, les rubriques dédiées dans les magazines généralistes, les salons, et sur les ressources du numérique telles que les sites de vente en ligne et les blogs spécialisés. Les exemples retenus pour le présent travail d’analyse appartiennent à l’un des guides consacrés aux vins nature, mais l’on trouverait un usage des métaphores filées tout aussi abondant dans les autres types de discours et notamment dans les blogs.

1. Problématique sémantique de la métaphore filée

1.1 Isotopies et métaphores filées : des sèmes encombrants

5Dans les guides consacrés aux vins nature non seulement les métaphores sont omniprésentes mais, de surcroit, elles peuvent s’étendre à l’ensemble d’une description. Ainsi dans [1], emprunté à la prose du Glouguide de Iommi-Amunategui, la description use et abuse de la métaphore équestre qui se répand sur quatre phrases :

[1] « Voici un merlot sauvage, à la crinière perlante, qui se cabre bien dans la bouche et que le fruit dresse à peine ! Embarquez pour une virée échevelée à dos de Grenades. Le fruit caressant fera office de selle ; vous serez à peu près confortable, mais ne vous attendez pas à un voyage de tout repos, c’est bien à un cheval fougueux et libre que vous avez affaire. La liberté ça ne s’expérimente pas à dos d’âne, mais de mustang ! Le vin rouge brun file comme l’éclair en bouche, s’ébroue sur le palais et dépose son perlant parfumé sur le sentier grainé de vos papilles. » (Ibid., p. 42)

Note de bas de page 2 :

La bouche correspond à l’une des trois phases de la dégustation canonique d’un vin, elle mobilise le goût et l’odorat, sollicité par rétro-olfaction.

Note de bas de page 3 :

Dans la sémantique interprétative de Rastier, les domaines sont des classes sémantiques intermédiaires, entre les taxèmes et les dimensions. Les domaines sont des classes correspondant à des pratiques, générales mais suffisamment spécifiques pour qu’à l’intérieur de celles-ci il n’y ait pas de polysémie possible. Les domaines sont articulés en sous-classes : les taxèmes. Un sème générique est un sème qui permet d’indexer un terme dans une classe sémantique ; c’est donc le sème qu’ont en commun les sémèmes de cette classe. Et le sème spécifique correspond au sème qui distingue les sémèmes au sein de cette même classe.

6Le vin décrit par les deux critiques est à la fois /sauvage, libre/, il possède donc une bouche2 non formatée, à l’inverse des vins conventionnels et il est /puissant/, doté d’une intensité gustative remarquable. Ces deux sèmes se déploient en deux isotopies qui s’intègrent parfaitement au sémème Merlot, et c’est sans doute là l’essentiel de l’apport de la métaphore équestre. Mais la métaphore filée insiste pourtant et le cheval poursuit son chemin dans la description : « le fruit caressant fera office de selle », et « le vin rouge brun file comme l’éclair en bouche », etc. Plus la métaphore s’étend et fait entendre l’insistance de sa répétition, plus il devient difficile de faire réellement abstraction du domaine sémantique //équestre// et d’en neutraliser le sème générique3. Donc que faire, à la fin, de cet encombrant cheval, de cette isotopie générique équestre qui ne dit a priori rien de très compatible avec le domaine œnologique ? Cette question concerne au premier chef les descriptions œnologiques des vins nature et la métaphore filée, mais elle pose de manière plus générale le problème, au sein des métaphores, des sèmes du sémème source qui ne sont pas compatibles avec ceux du sémème cible.

1.2 Théorie des espaces mentaux et intégration conceptuelle

7Dans sa thèse et dans plusieurs articles, Philippe Gréa propose une réflexion entièrement consacrée à l’analyse de la métaphore filée. Son travail s’appuie en grande partie sur la théorie des espaces mentaux de Fauconnier et Turner (1984, 1998) et plus précisément sur le concept majeur d’intégration conceptuelle développé dans les dernières versions de la théorie (1997, 2002). Comme le rappellent Fortis et Col (2018, § 62), l’intégration conceptuelle est une proposition de très grande portée, que Fauconnier et Turner présentent dans la préface de The Way We Think (2002) « comme une capacité mentale de première importance, à l’origine de l’évolution de nos ancêtres vers ce que nous sommes aujourd’hui ». Fortis et Col la résument ainsi :

De manière générale, l’intégration conceptuelle est une opération cognitive simple, générale et puissante qui, explique Fauconnier, “ plays a fundamental role in the construction of meaning in everyday life, in the arts and sciences, in technical development, and in religious thinking ” (Fauconnier 2001, p. 1). Elle consiste en la projection sélective d’éléments de deux espaces mentaux (au minimum), projection faisant émerger une nouvelle structure sémantique propre dans un troisième espace qui intègre ces éléments. Les éléments projetés peuvent avoir des origines différentes : provenir du contexte, ou hors de celui-ci – stockés en mémoire par exemple (Ibid.).

8L’intégration peut se décrire comme une capacité créative fondamentale de l’humain, comme une faculté de l’imagination qui consiste dans la possibilité d’inventer, littéralement, des espaces inouïs et supposés impossibles à partir d’espaces préexistants qui sont projetés dans un espace du mélange, un blend, exploitant les éléments communs aux deux espaces et faisant cohabiter leur différence. Une première version, présentée comme assemblage conceptuel, s’appuie sur l’exemple de la métaphore, et utilise d’ailleurs les termes d’espaces sources et d’espaces cibles. Fortis et Col convoquent deux schémas, l’un de 1994 et l’autre de 1997, qui permettent de se faire une idée précise de l’intégration conceptuelle.

Fig. 1 L’intégration conceptuelle (94)

Fig. 1 L’intégration conceptuelle (94)

Fig. 2 L’intégration conceptuelle (97)

Fig. 2 L’intégration conceptuelle (97)

9La métaphore filée, qui accentue et problématise la question des sèmes non génériques, peut trouver dans cette perspective théorique un début de formulation satisfaisant, car elle invite à imaginer un espace du blend, qui ne supprime pas les traits différents initiaux. Ce qui revient à faire cohabiter dans notre description œnologique, d’une part la puissance et la liberté du merlot, et d’autre part l’isotopie équestre de l’espace source.

1.3. Analyse des métaphores (filées) dans le cadre de l’intégration conceptuelle

10La manière dont Philippe Gréa envisage les métaphores en général rend encore plus pressante la question des sèmes non génériques, encombrants dans la métaphore simple et envahissants dans le cas des métaphores filées. Il distingue deux types de métaphores. Il y a, tout d’abord, les métaphores qui ne sont que la transposition d’un motif sémantique et ne sont donc pas véritablement des métaphores mais de simples emplois figurés. C’est par exemple le cas de l’expression :

[2] « Le désert de la vie » (/absence /)

11Il n’y a pas ici, sauf instruction textuelle supplémentaire, d’intégration entre l’espace de l’existence et l’espace désertique. Ne reste que le domaine sémantique de la vie, vécue comme absence. Ce ne serait donc pas une métaphore au plein sens du terme mais un emploi figuré. Et puis il y a les véritables métaphores, qui, sur le modèle des métaphores filées, reposent bel et bien sur l’intégration explicite de deux espaces thématisés. C’est par exemple le cas, selon Gréa, de l’énoncé suivant :

[3] » […] où il dit de Florine qu’elle l’aide à traverser le désert de la vie, ce qui peut faire croire qu’il la prend pour un chameau » (Balzac, Illusions perdues)

12Dans ce cas, la reprise du désert par le chameau produit un effet de filage de la métaphore, qui réclame, ou suggère une opération interprétative où le sème /désert/ ne disparaît pas mais est rethématisé. La rethématisation produit de nouveaux sèmes potentiels nécessaires à l’interprétation. L’humour évident de la formule interdit de neutraliser complètement le domaine de l’espace (E2) du désert, et conduit à actualiser et à projeter sur Florine, dans un mouvement de double thématisation, à la fois le sème /guide/ (E1) et le sème /animal/ (E2).

2. Métaphores filées œnologiques

13On retiendra donc comme caractéristique première des métaphores filées, et le cas échéant de toute métaphore, l’opération de double thématisation, qui maintient le comparant présent, le répète avec obstination pour décrire le comparé, en le thématisant également. Concrètement, dans notre exemple œnologique, à partir du domaine équestre, la métaphore décline successivement plusieurs thématisations possibles de ce domaine : « sauvage », « crinière », « selle », « fougueux », « s’ébrouer » etc., en les intégrant pour les rendre plus ou moins compatibles avec le domaine oenologique, et pertinentes pour décrire l’expérience spécifique de la dégustation. L’analyse systématique de la description [1] montre que différents mouvements entre les domaines sont à l’œuvre, qui dessinent, autour de la répétition constituée par la métaphore filée, des parcours interprétatifs complexes, et des relations variables entre les domaines sémantiques convoqués.

[4] Voici un merlot sauvage
/non domestiqué/, /non cultivé/ ; E1 (oenologique) + E2 (équestre) ; polysémie et indétermination.

14Dès ce premier segment, deux sèmes sont actualisables au sein du même sémème, qui appartiennent pourtant chacun à deux espaces différents : /non domestiqué/ pour le domaine //monde équestre//, et /non cultivé/ pour le domaine //viticulture//. Les deux espaces cohabitent dans cet emploi, la polysémie est avérée et s’instaure donc une forme d’indétermination sémantique.

[5] La crinière perlante
/bulle légère/ ; E1 ; transposition.

Note de bas de page 4 :

Rastier fait la distinction entre les sèmes inhérents, hérités de la langue, et les sèmes afférents qui ne sont pas stabilisés en langue ; les sèmes afférents sont de deux sortes : d’une part les sèmes afférents socialement normés, qui viennent des usages « sociolectaux » et des lieux communs non encore déposés dans la langue, d’autre part les sèmes afférents contextuels, dont l’activation dans un texte donné dépend directement des instructions dictées par ce texte. Dans notre exemple, « crinière » ne possède pas en langue le sème inhérent /mousseux, perlant/, mais le récolte dans le contexte particulier de ce texte.

15La crinière perlante désigne l’aspect mousseux du vin. Par assimilation au sème inhérent /perlant/ de « perlante », on actualise sans mal le sème afférent contextuel4 /mousseux, vaporeux/ dans « crinière ». Il s’agit donc d’une simple transposition de motif sémantique, qui passe d’un domaine à l’autre, sans qu’il soit réellement nécessaire de maintenir le sème inhérent du domaine du comparant (/équestre/, de « crinière »).

[6] qui se cabre bien dans la bouche
/intensité/, /présence/ ; E1, transposition.

16Nous demeurons dans l’espace oenologique. On décrit sans équivoque la bouche du vin, particulièrement intense, mais en suivant un parcours différent. C’est dans ce cas le sème inhérent abstrait /intense/, présent dans « se cabre », qui se propage dans la « bouche » pour venir la qualifier. Il s’agit donc une nouvelle fois, a priori, d’une transposition sémantique. Mais l’on peut hésiter en raison de l’accumulation de la présence équestre, qui vient avec la répétition de la métaphore, et de l’incongruité spatiale du « se cabre ». Celle-ci instaure une distance et donc un début de résistance interprétative qui suggère la nécessité d’un début d’intégration conceptuelle.

[7] et que le fruit dresse à peine ! 
/douceur fruit/ vs /forte astringence et acidité/ ; E1 ⇢ E2 ; intégration conceptuelle

17Dans ce cas, la simple transposition devient difficile, car l’interprétation est le fruit d’un véritable calcul interprétatif, qui passe par une série d’inférences sollicitant un savoir encyclopédique. L’énoncé ne se comprend qu’à la lumière de la formule de l’équilibre d’un vin, établissant que pour les vins rouges la sucrosité du fruit compense l’astringence (les tannins) et l’acidité du vin. Donc de la même manière que le dressage dompte l’animal sauvage, le fruit neutralise la forte astringence du vin et la vigueur de son acidité. La longueur de l’interprétation, qui ne repose sur aucun élément de phraséologie, génère une résistance qui assure le maintien des deux domaines et leur nécessaire intégration conceptuelle. C’est évidemment le choix stylistique de la métaphore filée qui justifie cet emploi résistant, et sans doute pas l’intention a priori d’actualiser le sème /équestre/, mais il n’en reste pas moins que ce sème est bel et bien présent et résiste à la neutralisation.

[8] Embarquez pour une virée échevelée à dos de Grenades
/aventure/ ; E2 ; comparaison.

18Le domaine œnologique passe au second plan, et laisse place à l’expérience aventureuse que représente la dégustation de ce vin. Il n’y pas d’intégration conceptuelle, mais une comparaison entre les deux domaines qui met l’accent sur le comparant.

[9] Le fruit caressant fera office de selle
/douceur/, /équilibre/ ; E2 / E1 ; Intégration (distance maximale, double focalisation).

19L’incongruité du rapprochement est à son comble, et l’on ne peut qu’intégrer les deux domaines sémantiques sans transposition réelle d’un motif sémantique. Le calcul interprétatif demeure possible, mais se fait au prix d’un très grand écart. Il s’agit plus d’une double focalisation que d’une intégration.

[10] vous serez à peu près confortable, …pas à un voyage de tout repos :

[11] c’est bien à un cheval fougueux …La liberté ça ne s’expérimente pas à dos d’âne, mais de mustang !
/aventure/, E2, Comparaison.

20Comme dans le cas de [8], le domaine E1 s’estompe un instant et passe au second plan, pour laisser toute la place à l’aventure à dos de mustang.

[12] Le vin rouge brun file comme l’éclair en bouche

[13] s’ébroue sur le palais

[14] et dépose son perlant parfumé sur le sentier grainé de vos papilles
/intensité/ ; E1/E2 ; intégration

21Dans ces trois cas, on peut hésiter entre transposition et intégration. Le calcul interprétatif possible, mais audacieux, est en tous cas très inhabituel. Sans doute doit-on réserver le terme d’intégration à ces derniers cas, puisqu’à la fois ils maintiennent présents les deux domaines et à la fois assurent la possibilité d’une continuité sémantique.

22Globalement, par la répétition de la métaphore, les deux domaines sémantiques restent actualisés dans la description et ce tant que la métaphore est filée. Au fil du texte on observe que la focalisation peut varier, se faire sur l’un ou l’autre espace ou laisser les deux coexister à un même degré d’actualisation. Cette focalisation sur l’un ou l’autre espace est le résultat des opérations interprétatives impliquées par le filage de la métaphore. Sur ce simple exemple, on a dû distinguer cinq types de relations entre domaines :

  • La polysémie, lorsqu’un seul terme permet la coexistence des deux domaines.

  • La transposition sémique, qui actualise un sème ou un noyau sémique, commun aux deux domaines, dans le comparant.

  • L’intégration, qui assure la coexistence des deux domaines, en jouant à la fois sur une distance et sur une relative continuité sémantique.

  • La double focalisation, qui fait coexister les domaines en assumant la plus grande distance sémantique entre eux, ce qui rend particulièrement visible et actif le domaine générique du comparant, qui est évidemment le moins transposable.

23La répétition de la métaphore invite ainsi à un décompactage variable des deux espaces sémantiques qui passe par les thématisations successives du domaine comparant. Plus la métaphore s’étend, plus les thématisations passent en revue le domaine du comparant et le reconstruisent en quelque sorte comme un domaine autonome, pleinement exprimé par la métaphore. La somme des thématisations totalise le domaine et le fait exister un peu plus en discours, à chaque nouvelle déclinaison thématique.

Conclusion

24On peut se demander de nouveau à ce stade, à quoi sert ce second domaine qui s’impose au fil des répétitions de la métaphore, pourquoi cet insistant cheval sur lequel galope sans vergogne la métaphore œnologique. Au moins trois possibilités de coexistence des domaines sont envisageables, qui correspondraient aux diverses manières d’assurer l’intégration conceptuelle entre domaines dans le cas des répétitions de type métaphore filée : la comparaison globale des pratiques, une forme de contextualisation, ou une forme de connotation.

25Première piste, l’actualisation du domaine du comparant fonctionne comme une comparaison globale des deux pratiques (A = B) : déguster un vin de ce type devient alors une action comparable à la pratique de l’équitation la plus débridée. Ce n’est pas une comparaison terme à terme, mais une comparaison globale, sur le fond d’une ressemblance expérientielle, d’une pratique avec une autre pratique. Seconde possibilité, le domaine tissé par la répétition fait office de contexte pour la pratique au centre de la description (A ⊂ B). Dans notre exemple, cela revient à affirmer que si vous êtes un aventurier, un vrai, il est alors recommandé de boire ce genre de breuvage. Ce type de fonctionnement est par exemple à l’œuvre dans la description suivante, extraite du même guide, où le domaine comparant se transforme en contexte de dégustation :

[15] J’avais glissé un cubi de son blanc (mélange d’une petite dizaine de cépages) dans ma valise pour le festival de Cannes. On l’a fini un matin, avec Alice, sur la terrasse de notre appart avec vue sur le port. J’avais fait des coquillettes au citron. Accord sublime. Rafraîchissant comme Manon des sources barbotant nue dans un torrent du Lubéron. En face des yachts de milliardaires, avec notre vin de prolétaire, on mesurait, des lèvres, le prix exorbitant de la beauté (Ibid., p. 17).

26Dernière possibilité, du même ordre, le domaine du comparant joue le rôle de connotateur de la pratique au centre du domaine comparé, l’interprétation se transformant en : boire de ce merlot sauvage, cela fait vraiment aventurier (A ⇒ B) ! Sur ce principe, mais dans un autre registre de connotation, on appréciera cette ultime description du « Pompon Rouge », où le vin devient un marqueur possible de l’appartenance au monde de la fantasy et de ses valeurs :

[16] Pompon Rouge, Mas de la Font Ronde. Voici un vin qui a la tronche de ces cépages (le bel aramont, l’Aragorn des raisins, complété de carignan, imprévisible comme Gandalf, et de quelques autres jolies grappes – cinsault, alicante, ou syrah elfique) […] On ne va pas vous pondre une saga en trois tomes sur un vin qui se lit d’une traite, avec plaisir, sans réfléchir. […] Un bon vin pour les réunir tous. En bref c’est du petit-lait pour grandes personnes […] Ne laissez juste pas Gimli approcher, il engloutirait toute la bouteille (Ibid. p. 18).

27Un lien peut être établi entre ces mécanismes sémantiques et les ressorts de la mise en discours de la sensation analysés dans le champ sémiotique. À partir des recherches sémiotiques menées par Bertrand (2000) sur la figurativité, on a pu identifier trois registres du figuratif exploités par les descriptions œnologiques, qui participent à la mise en discours de la dégustation (Couégnas, 2019). L’une de ces formes peut être appréhendée comme le déploiement d’un tissu figuratif, qui consiste à multiplier dans un discours les strates isotopiques, bien au-delà de ce qui semblerait requis par l’interprétation. Valéry, cité par Bertrand, fait de ce tissage l’un des rouages de la poétique :

[17] « Le secret ou l’exigence de la composition est que chaque élément invariant doit être uni aux autres par plus d’un lien, par le plus grand nombre de liaisons d’espèces différentes. […] Tout est en présence, tout en échanges mutuels et modifications réciproques ». (Paul Valéry, Cahiers, T. II, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », p. 1024, cité par Bertrand, Ibid., p. 145).

28Or c’est bien ce qui semble se passer dans le cas de nos descriptions, traversées et structurées par des métaphores filées dont on a vu que l’effet principal consistait à faire coexister, à co-actualiser plusieurs domaines sémantiques. Le cas de la répétition du type métaphore filée fournit en effet un exemple probant de tissage figuratif avec des possibilités d’articulation spécifiques. À la pluri‑isotopie, qui ouvre la possibilité d’interprétations alternatives, s’ajoutent dans ce cas la comparaison globale, la contextualisation et la connotation :

Tableau n°1 : Les fonctions de la répétition métaphorique

Fonctions de la répétition métaphorique

Schématisations des relations entre domaines

Interprétations

Isotopies superposées

A/B

Pluri-isotopie, l’interprétation est possible dans les deux domaines

Équivalence sémantique globale, expérientielle

A = B

Comparaison globale entre les deux domaines (sémantiques) d’expérience

Contextualisation de la pratique

A ⊂ B

Le domaine du comparant se transforme en contexte de la pratique du domaine du comparé

Connotation de la pratique

A ⇒ B

Le domaine du comparant se transforme en connotation de la pratique du domaine du comparé

29Les quatre fonctions recensées (alternative, équivalence, contextualisation et connotation) participent ainsi au jeu des formes sémantiques, et enrichissent d’autant une ébauche de grammaire de la répétition, nécessaire pour ne pas réduire la répétition à sa simple identification et lui donner au contraire son plein sens dans l’interprétation. Dans le cas présent, le tissage sémantique, qui est l’une des formes de la figurativité (Couégnas, 2019), produit par les métaphores filées participe directement à la réussite de la mise en discours de la sensorialité, en offrant à la fois sa densité sémantique et un début d’articulation.