Portrait d’Álvaro Luna, post-doctorant projet DETECt H2020


Docteur en Littérature Comparée de l’University of California et post-doctorant pour le Projet Européen H2020 DETECt, Álvaro Luna s’intéresse à la question de l’immigration dans la littérature et en particulier à la représentation de l’immigration et des descendant.e.s d’immigré.e.s dans la littérature.

 

Quel est votre parcours ? Pourquoi êtes-vous venu à Limoges ?

Je suis originaire de Californie, un état profondément défini par la migration et la diversité, deux aspects clés dans mon parcours et qui ont influencé mon regard sur la littérature et les arts visuels. J’ai obtenu un doctorat en littérature comparée en 2019 à l’University of California Santa Barbara. Ma thèse porte sur l’étude de récits centrés sur les descendant.e.s d’immigré.e.s en France et aux États-Unis. Pendant la rédaction de ma thèse, mes recherches m’ont amené en France où j’ai d’abord été rattaché au département d’études des pays anglophones de l’Université Paris 8 à Saint Denis, un endroit central dans la littérature franco-maghrébine. En 2018, j’ai obtenu la bourse de recherche Chateaubriand qui m’a permis de travailler avec Crystel Pinçonnat à l’Université d’Aix-Marseille et de faire des recherches à Marseille sur la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Après avoir soutenu ma thèse, j’ai découvert l’appel à candidatures du Projet Européen DETECt. Ce dernier m’a immédiatement plu  parce qu’il aborde aussi bien les questions de l’identité et de la littérature. Il faut souligner que les projets européens en littérature sont assez rares. J’ai donc été séduit par le projet DETECt. Il m’a offert l’opportunité de poursuivre mes recherches et proposer une approche qui s’intéresse aux relations entre l’ethnicité et l’identité européenne. De plus, dans les départements de littérature française de l’Université de Californie nous connaissons bien les travaux des chercheurs Jacques Migozzi et Bertrand Westphal de l’Université de Limoges donc j’étais ravi de pouvoir travailler dans cette université.

 

D’où vient votre intérêt pour la littérature francophone ? Quel livre vous a le plus marqué et pourquoi ?

Mon intérêt pour la littérature française s’est fait un peu par hasard. À vrai dire, l’image que j’avais de la France pendant ma jeunesse en Californie étaient celle d’un pays très homogène avec un passé glorieux mais aussi colonial, ce qui ne m’attirait pas forcement. Toutefois, lorsque j’ai commencé à étudier la langue et la littérature française à UCLA et à voyager en France et en Belgique, j’ai rencontré un autre monde francophone beaucoup plus divers, dynamique et au-delà des grands classiques littéraires.

Le texte en français qui m’a le plus marqué est L’Amour la Fantasia d’Assia Djebar, un roman qui traite de l’histoire commune entre l’Algérie et la France et nous invite ainsi à réfléchir sur l’amour, la violence, l’écriture de l’histoire et la place de la femme. Son écriture dans un français critique de soi-même m’a exposé à la force transformative de la littérature et de réfléchir aux notions d’histoire et de la langue dite « maternelle » qui sont souvent mises à l’épreuve dans les contextes migratoires ou de colonisation.

 

Vous êtes post-doctorant pour le projet DETECt H2020. Vous étudiez les représentations des franco-magrébin.e.s dans les séries et fictions policières. Pensez-vous qu’elles ont un impact sur le sentiment d’appartenance de cette minorité ? Que disent-elles de notre rapport au vivre ensemble et à l’agir ensemble ?

La représentation des franco-maghrébin.e.s dans les fictions criminelles sert d’espace pour interroger la diversité socioculturelle dans la littérature française. Il faut souligner que les fictions criminelles sont traditionnellement des espaces accueillant des sujets marginaux, défavorisés et hors-normes et elles témoignent ainsi des réalités sociales. Néanmoins, nous ne pouvons pas oublier que les représentations ancrées sur le passé colonial positionnent les minorités ethniques et religieuses comme des figures antagonistes en France, ce qui rend les détectives franco-maghrébins assez rares dans littérature française. Dans mes travaux actuels, je note que la construction de ces personnages se trouve dans des positions asymétriques, ce qui les rend à la fois membres et non-membres de la culture dominante. Par exemple, quelques détectives franco-maghrébins, souvent à la télévision, sont présentés avec une faible considération des réalités socio-économiques des minorités en France, tandis que d’autres montrent un métissage culturel, mais de façon légère et sans être menaçant ou trop étranger à la culture dominante. D’autres récits comme les romans Sérail Killers de Lakhdar Belaïd ou Les Ardoises de la Mémoire de Mouloud Akkouche arrivent à présenter une vision plus nuancée de la complexité d’être une force de l’ordre non-blanc en France. Ces diverses représentations nous apprennent la façon dont les fictions criminelles « accueillent » des personnages traditionnellement exclus dans la littérature.

 

L’Allemagne est le pays d’Europe accueillant le plus de migrant.e.s. Est-ce que la représentation de ces minorités est plus équitable là-bas ? La France a-t-elle des leçons à tirer de la gestion de l’immigration à l’étranger ?

En tant que chercheur en littérature, je n’ai pas d’autorité pour évaluer la gestion de l’immigration en France ou en Allemagne, mais en revanche, ce que je pourrais mentionner est que récemment, s’est développé en Allemagne un nouveau champ de recherche tout à fait intéressant pour aborder ces questions : les études de la « postmigration ». Ce concept proposé par Shermin Langhoff, la directrice du théâtre Gorki de Berlin, et repris dans les humanités et les sciences politiques, propose d’étudier les sociétés contemporaines comme des sites marqués par des négociations, des conflits et des hybridismes culturels liés à des migrations anciennes et actuelles. Souvent la migration s’expose comme un phénomène récent alors qu’elle fait partie de l’histoire européenne et que nous ne pouvons pas concevoir les productions artistiques en dehors des classifications et des frontières politiques.

 

Dans quelle mesure peut-on comparer les descendant.e.s d’immigré.e.s algérien.ne.s vivant en France aux descendant.e.s d’immigré.e.s mexicain.e.s vivant aux Etats-Unis ? Y a-t-il une communauté de destins ou au contraire des expériences radicalement différentes ?

Effectivement, comparer l’héritage de l’immigration algérienne en France et l’immigration mexicaine aux États-Unis peut sembler bien éloigné pourtant, des historiens comme Emmanuel Blanchard montrent bien que ces deux diasporas sont particulièrement comparables. En effet, elles sont très majoritairement tournées vers une frontière historique, aujourd’hui très contrôlée, symbole de la fracture Nord-Sud. Comme le témoignent les mouvements de droits civiques Chicano des années 1960 ou le mouvement Beur des années 1980, les enfants des immigré.e.s algérien.ne.s et mexicain.e.s ont vécu une exclusion similaire dans leur propre pays et plusieurs se sont tournés vers la littérature et la culture visuelle pour écrire leurs réalités, leurs rêves et au sujet de leur pays. Ma thèse en littérature comparée aborde précisément cette question en étudiant des textes ancrés sur ces subjectivités. Plusieurs, comme Le Gône du Châaba d’Azouz Begag, revisitent des genres littéraires classiques – dans son cas, le roman d’apprentissage. Ces récits nous montrent ce que l’héritage de la migration peut faire à la littérature.

 

La représentation et l’inclusion des minorités est plus grande et plus simple dans la culture ou le sport que dans des postes à hautes-responsabilités. Est-ce le rôle de la littérature de vaincre la marginalisation sociale ?

Il est vrai qu’il y a des espaces plus divers dans le sport et la culture populaire contrairement aux postes de cadres, en politique et il faut le dire aussi, dans l’enseignement supérieur et la recherche. Je considère la littérature comme un espace à la fois libératoire et difficile pour les minorités. Cela me fait penser à un texte de l’écrivain allemand Selim Özdoğan où il mentionne que s’il avait suivi une carrière de musicien Hip Hop il serait tout simplement considéré musicien, tandis que dans la littérature, ses ouvrages sont souvent associés à son héritage turc. Dans le contexte français, nous pouvons penser au début de carrière de Faïza Guène qui, bien qu’elle ait publié plusieurs romans très novateurs au niveau linguistique et narratif, les médias dans les années 2000 s’intéressaient davantage à son avis sur les émeutes dans les banlieues… Et si la musique ou le sport surmontent les frontières, la littérature n’en fait pas forcément autant. Ce que je considère comme l’apport majeur de la fiction pour les minorités, c’est qu’elle peut servir comme un lieu de rencontre en dehors des appartenances sociales et dans cette rencontre, on peut entendre des voix qui sont marginalisées dans les médias et la culture classique. En Californie par exemple, les romans de science-fiction d’Octavia Butler, ancrés dans les courants afro-futuristes, nous amènent à considérer des versions du futur dans la perspective afro-américaine ou encore la pièce de théâtre Heros and Saints de Cherríe Moraga nous montre l’évolution d’une communauté de paysans mexico-américains en pleine crise environnementale. Ce sont à mon avis dans ces échanges avec des mondes et des esthétiques alternatives que les lecteurs peuvent réfléchir de façon critique à la marginalisation sociale.

 

Est-ce que vous vous considérez comme un scientifique engagé ?

La diversité des genres, d’ethnicité et la diversité socioéconomique ainsi que mon intérêt pour la justice sociale influencent profondément mes recherches. Avec mes travaux sur la littérature des minorités j’espère contribuer à l’appréciation d’ouvrages sensibles à des problématiques sociales. Je suis convaincu que l’engagement est l’un des éléments clés de l’enseignement. En tant qu’enfant d’immigrés latino-américains aux États-Unis et le premier de ma famille à étudier dans une université américaine, ma carrière scientifique a été impactée par des professeurs engagés. Ils m’ont notamment encouragé à me concevoir comme un chercheur et m’ont tourné vers des pédagogies inclusives. En plus de mes recherches à Limoges, j’ai aussi la chance d’enseigner les humanités politiques à l’Institut d’études politiques de Paris où je dispense des cours sur les littératures des minorités ethniques, la postmigration et plus récemment sur les minorités sexuelles. J’ai été formé à l’Université de Californie aux pédagogies féministes, à la Critical Race Theory et à la théorie Queer. Les cours de littérature que j’enseigne reflètent cet héritage. Ceux-ci sont axés sur les élèves et notamment par la présence forte de discussions de groupe et de débats qui peuvent amener, les étudiant.e.s à des conflits. Ce qui est essentiel pour moi car cela nous rappelle le côté humain et politique de la littérature. Le climat politique actuel en Occident requiert plus que jamais des dialogues sérieux et d’établir des relations collégiales à tous les niveaux.

 

Lors de vos recherches, il y-a-t-il une découverte, une anecdote ou une rencontre qui vous a particulièrement touché ?

Rencontrer à Marseille, l’écrivain, cinéaste et dramaturge, Mehdi Charef, le premier écrivain du mouvement beur a été pour moi une expérience unique. Je l’ai rencontré à la fin de ma thèse, époque où je portais toute mon attention à ses romans et ses films. J’ai adoré entendre de vive voix ses anecdotes sur l’Algérie coloniale, son enfance au bidonville des Pâquerettes à Nanterre et ses diverses interventions à la télévision. On n’oublie jamais ce genre de rencontre, cela nous marque.


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