Développer et pratiquer une « éducation de l'attention » à l'eau

Jamie Linton 

https://doi.org/10.25965/lji.674

Texte
Note de bas de page 1 :

Merci à Christiane Peyron pour son aide à la traduction de cet article.

Avec ce petit article1, j’aimerais présenter quelques travaux récents pour développer et mettre en pratique ce que nous appelons « une éducation à l'attention à l'eau ». Je suis géographe et pour ce projet, je m'inspire de la géographie, de l'anthropologie, de la biologie ainsi que d'autres disciplines.

Le terme « éducation de l'attention » vient de l’anthropologue Tim Ingold, qui l'a lui-même emprunté à un psychologue environnemental, James Gibson. Et pour illustrer ce concept, je commencerai par les mots de Robin Wall Kimmerer, botaniste étasunienne appartenant à la nation amérindienne des Citizen Potawatomi. Dans son livre, dont la version française est intitulée Tresser les Herbes Sacrées, elle décrit la conduite d'un groupe d'étudiants lors d'une excursion d'un weekend dans les Great Smokey Mountains, à la frontière de la Caroline du Nord et du Tennessee. La sortie de terrain semble avoir été un succès scientifique, les élèves ayant rempli leurs cahiers avec les noms de plus de cent cinquante espèces de plantes et des descriptions des mécanismes écologiques responsables pour leurs diverses distributions. Mais il manquait quelque chose ; et je la cite :

« J’avais noyé mes étudiants sous les informations, des modèles et processus, au détriment du plus important. J’avais manqué mon but en les conduisant sur tous les chemins, sauf sur celui qui était essentiel. Comment intéresser des jeunes gens au sort de Microhexura montivaga si on ne leur apprend pas que le monde est don, réciprocité ? J’avais expliqué le fonctionnement de la nature, et non sa signification. Nous aurions aussi bien pu rester à l’université et lire des articles sur les Smokies Mountain. C’est comme si j’avais porté une blouse blanche de laboratoire dans la nature…

Et moi, jeune thésarde enthousiaste, colonisée par l’arrogance de la science, je m’étais trompée en pensant que j’étais le seul professeur. C’est la terre et la nature qui l’étaient. Tout ce dont nous avons besoin, nous, les élèves, c’est de nous montrer attentifs. L’attention – être attentif – est une forme de réciprocité avec le monde vivant : en recevoir les dons avec les yeux et le cœur grand ouverts. Mon travail consistait simplement à conduire des étudiants en sa présence, et de leur apprendre à écouter et entendre. » (Kimmerer 2013, p. 221).

Ces mots résonnent vraiment en moi, géographe spécialisé dans l'enseignement et la recherche sur l'eau, car plus je lis et plus je vois, et plus je parle avec les gens, plus il me vient à l'esprit que les définitions et explications scientifiques de l'eau ne manquent pas parmi les étudiants ni même parmi le grand public. Ce qui manque, si l’on considère l’eau, c'est le genre d'attention que Kimmerer décrit lorsqu'elle parle d’une « réciprocité avec le monde vivant ».

Pour Kimmerer et en fait pour de nombreux peuples autochtones, ce principe de réciprocité est à la base de toutes entre les hommes et les autres vivants non humains. (Linton et Pahl Wostl sous presse). Cela signifie d'abord reconnaître les dons de la nature sous forme d'air pur, d'eau courante, de plantes nutritives et de tous les processus terrestres qui soutiennent la vie ; deuxièmement, cela signifie comprendre profondément – au niveau du sentiment – notre totale dépendance à l'égard de tels dons ; et troisièmement, cela signifie rendre la pareille à ces dons par des actes de célébration, de gratitude et de respect.

Dans la recherche et l'éducation environnementales en général, nous avons tendance à adopter et à enseigner des méthodes qui rendent impossible la reconnaissance, et encore moins la pratique, d'une telle réciprocité.

C'est parce que nous avons tendance à considérer l'environnement comme un objet.

La figure 1, qui provient du livre d'Ingold de 2000, Perception of the Environment, représente notre manière moderne et scientifique de percevoir « l'environnement » et de nous y rapporter comme à un objet externe que nous, enquêteurs indépendants, objectifs et impartiaux, pouvons étudier, analyser et mesurer.

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Cette manière d'être en relation avec l'environnement en tant qu'objet a produit des résultats importants. Dans le domaine du développement des ressources en eau et de la protection des écosystèmes aquatiques, elle a produit des savoirs, des technologies et des lois qui permettent à des milliards de personnes - mais pas tout le monde - de vivre avec un degré d'accès à l'eau potable et une protection contre les inondations sans précédent dans l'histoire de l'humanité, tout en nous sensibilisant au moins à l’importance de protéger ou de restaurer les fonctions des écosystèmes aquatiques qui nous permettent de survivre et de bien vivre. Mais malgré cette reconnaissance cognitive, toutes les excellentes informations scientifiques objectives qui ont été produites à ce jour n'ont pas permis de résoudre un problème fondamental qui devient de plus en plus évident chaque jour : nous modifions le climat de la Terre et avec lui, l’eau est au cœur d’une crise où tous les aspects du cycle hydrologique sont bouleversés.

Face à l'urgence réelle de ce problème et en complément de nos méthodes objectives traditionnelles, nous devons trouver des alternatives. Et l’alternative que je veux proposer est de développer des méthodes d'attention à l'eau, dans la lignée de ce que propose Kimmerer. Il ne s'agit pas d'un appel à l'abandon de la recherche et de l'enseignement scientifiques objectifs. Mais l'approche scientifique objective doit être complétée par « une éducation de l'attention ».

Pour décrire cela je commencerai par attirer votre attention sur la Figure 2, où Ingold s'oppose à la vision de l'environnement en tant qu'objet. Ici, nous avons l'environnement comme « milieu », comme ce qui nous entoure. Plusieurs implications découlent de cette manière de définir l'environnement et de s’y rapporter :

  • D'abord ce n'est pas « l'environnement », mais « son environnement », car au lieu d'un objet extérieur, l'environnement est ce qui entoure, ou environne, le sujet. (Cela signifie que l'environnement est différent pour chaque sujet et qu'il n'y a pas de référence commune unique.)

  • Deuxièmement, étudier ou comprendre « son environnement » implique des méthodes radicalement différentes, ou du moins complémentaires, de l'étude de « l'environnement ». Comme le montre le diagramme, il y a plus qu'une relation purement cognitive impliquée ici ; notre implication peut être qualifiée de concrète, incarnée, et corporelle aussi bien qu'abstraite, cognitive et intellectuelle.

  • Et par la même logique, les méthodes d'enseignement impliquent plus qu'une simple transmission cognitive de représentations et d'idées abstraites. Le type de connaissances produites et acquises ici pourrait plutôt être décrit comme un apprentissage par la pratique et par l'attention. Pour citer Ingold : « L'apprentissage est inséparable de l'action, et tous deux s'inscrivent dans le contexte d'un engagement pratique dans le monde » (Ingold 2000, p. 416).

  • Un autre point important à retenir de cette perspective est que sujet et objet sont interdépendants : Je fais essentiellement partie de mon environnement et mon environnement fait essentiellement partie de moi. L'idée moderne et occidentale de la « nature » comme lieu ou condition d'absence des humains n'a pas de sens dans cette perspective. Et du même coup, une étude de l'environnement implique nécessairement un examen de soi.

  • Et pour revenir à l'idée introduite plus tôt, il semble évident que cette façon de se rapporter à son environnement est plus propice à percevoir et à pratiquer la réciprocité que de considérer l’environnement en tant qu'objet.

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En ce qui concerne l'eau, considérons le Figure 3. Le robinet représente l'environnement aquatique pour la plupart d'entre nous. Notre expérience de l'eau, en particulier pour ceux d'entre nous qui vivent en ville, est extrêmement limitée : au robinet, à la douche et à l'expérience occasionnelle de la pluie entre la voiture et le travail ou le magasin... La plupart de nos cours d'eau urbains sont enterrés et convertis en égouts, et notre connexion avec les rivières urbaines est généralement réduite à un spectacle.

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Le robinet représente une sorte de paradoxe. L'approvisionnement de nos foyers en eau de bonne qualité est un accomplissement remarquable de la science et de l'ingénierie, qui ne doit pas être pris pour acquis. Mais il représente aussi, ou constitue, un milieu aquatique artificiel et appauvri, avec quelques implications :

D’abord, le robinet cache l’origine de l’eau et il cache tous les processus, hydrologiques et sociaux, qui rendent l'eau disponible. Cela contribue à une ignorance fondamentale et généralisée de l'eau dans notre environnement plus large. L’eau est souvent décrite comme la ressource naturelle la plus importante, ou la ressource naturelle la plus précieuse, et pourtant la plupart des gens ne savent pas d'où vient leur eau, ni où elle va après avoir quitté l'évier ou les toilettes. La plupart d'entre nous ne savent presque rien du bassin versant que nous habitons et du comportement de l'eau lorsqu'elle s'y écoule.

Si nous espérons pouvoir nous adapter aux effets hydrologiques du changement climatique, si nous espérons faire preuve de résilience face à ces défis, n'est-il pas indispensable que nous - et je veux dire « tous les citoyens »- ayons cette connaissance de base qui est, en un sens, cachée, occultée par le robinet ?

Ce qui est aussi caché par le robinet, c'est le fait qu'en définitive, nous devons notre vie et notre santé à des processus que l'on peut qualifier d'hydrologiques, biologiques, écologiques... Ces processus sont cachés par le robinet, et d'ailleurs par toutes les couches/étapes d'extraction, déplacements, et transformations qui constituent les chaînes de production modernes, mais qui nous donnent l'impression d'être séparés de la nature. Pour Robin Wall Kimmerer et le peuple Citizen Potawatomi, et pour les peuples autochtones en général, cette séparation n'existe pas. Et cela rend beaucoup plus facile pour eux -- et beaucoup plus difficile pour nous -- de comprendre, de « prêter/faire attention » dans le sens de la pratique de relations réciproques. Nous devons notre vie à ces choses dont nous sommes à peine conscients et auxquelles nous pouvons encore moins faire don de réciprocité.

Comment mettre ces idées en actes ? Ingold ne donne pas d'exemples pratiques ni de conseils sur la manière de pratiquer et d'éduquer l'attention ; c'est donc à nous de le faire.

Bien qu'il soit essentiel de sensibiliser à la question de l'eau dans notre environnement urbain – et nous proposons par exemple des visites guidées des "Eaux cachées de Limoges" au sein du programme « Nuit européenne des Chercheurs » – l'aspect le plus important de cette éducation de l'attention est de sortir de la salle de classe, de nous éloigner de nos ordinateurs et de nos livres. Pour répéter ce qu'a dit Ingold, « L'apprentissage est inséparable de l'action, et tous deux s'inscrivent dans le contexte d'un engagement pratique dans le monde. »

L'une des formes les plus élémentaires d'engagement pratique est la marche, donc pour nous, une éducation de l'attention signifie : sortir et marcher. Et si la Terre peut effectivement être le meilleur professeur, comme le suggère Robin Kimmerer, il est néanmoins utile d'avoir des guides qui peuvent instruire notre attention et nous montrer ce qui est important. Et quand il s'agit de l'eau, les meilleurs tuteurs sont nos aînés, ceux qui ont connu et pratiqué des relations quotidiennes plus directes avec l'eau comme ressource et comme système de survie.

La photographie reproduite à la Figure 4, a été prise l'an dernier à la tourbière des Dauges, au nord de Limoges dans les Monts d'Ambazac. Nous avons de gauche à droite, Antoine, un stagiaire investi dans notre projet de recherche au Geolab, Claude, une aînée qui vit au bord de la tourbière, et Philippe, qui est conservateur de la Réserve Naturelle de la Tourbière des Dauges. Ici, Claude nous montre l'endroit où, dans sa jeunesse, il creusait de petits canaux d'irrigation pour arroser la prairie qui descend jusqu'à la tourbière, permettant ainsi une meilleure croissance du fourrage et un meilleur rendement en matière d’élevage. Ce faisant, nous acquérons une partie de la connaissance intime que Claudie a de l'eau dans cet environnement et de son comportement.

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Il s'agit d'un exemple d’attention à l’eau qui était très courant dans le Limousin mais qui est en grande partie abandonné aujourd'hui. À cela s'ajoutent les pratiques et les savoirs associés aux lavoirs, aux bonnes fontaines, à la localisation et à l'utilisation des puits peu profonds et des sources, à l'utilisation des pêcheries et à de nombreux autres petits aménagements hydrauliques.

Note de bas de page 2 :

https://www.unilim.fr/geolab/wp-content/uploads/sites/18/2022/03/Programme-Journées-Eaux.pdf

Note de bas de page 3 :

Dans le contexte des menaces qui pèsent sur la filière ovine du fait des changements socio-environnementaux et climatiques : disponibilité de la ressource en eau, érosion de la ressource génétique, disparition des savoirs ancestraux, une équipe de chercheurs de l’Université de Limoges (écologues, généticiens, géographes, historiens, économistes et anthropologues), mène en interaction avec des professionnels de la filière et des spécialistes de la gestion de l'eau, une double enquête de « rétreauvision » et de projection sur la manière de tirer parti des usages et pratiques du passé agro-pastoral : rechercher les traces encore lisibles que ces usages et pratiques ont laissées dans le paysage, les mémoires, les gènes et les archives, comprendre de quelles relations singulières – entre humains, non humains et milieux – ils sont le produit, et puiser dans leur analyse croisée les éléments d’inspiration nécessaires à l’anticipation de scénarios plus durables pour le futur. https://geolab.uca.fr/geolab/actualites/pasteaural#/admin

Je terminerai avec deux photos prises en mars de 2022 dans une ferme juste à l'extérieur de Magnac Bourg, au sud de Limoges (voire Figures 5 et 6). Cela faisait partie d'un programme de deux jours intitulé "Des eaux, des humains et des bêtes en Limousin : des relations à retisser"2 que nous avons organisé dans le cadre du programme de recherche « Pasteaural »3 : Voici le fermier, M. Péjou, montrant à nos élèves et au public comment faire un petit fossé de drainage avec un outil appelé « taille pré ». Cet exemple résume bien les éléments d'une éducation à l'attention à l'eau que nous développons, en particulier en soulignant comment des engagements pratiques, directs et incarnés avec l'eau peuvent aider à produire une sorte de connaissance non abstraite qui pourrait nous être utile face aux problèmes actuels.

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Et à en juger par l'enthousiasme apparent de nos étudiants et par leur implication lors de cette expérience, on peut espérer que c'est le genre de connaissances qui ne sera pas oublié de sitôt.

* * *

Nous devons littéralement notre vie à l'environnement qui nous entoure : notre dépendance à l'air, aux eaux, aux forces productives de la terre est totale. Nos méthodes, sciences et technologies objectives modernes nous ont permis - ou du moins à certains d'entre nous - de capitaliser sur ces ressources et processus, mais au prix de nous séparer, de nous couper, de nous éloigner de ces éléments mêmes qui nous permettent de survivre. La crise environnementale peut être mesurée en indices de perte de biodiversité, de concentrations atmosphériques de gaz à effet de serre, de taux de déforestation et de stress hydrique. Mais elle peut également se mesurer en termes de perte d'attachements affectifs et émotionnels à la Terre (et les uns aux autres), et de flétrissement des savoirs locaux et traditionnels qui ont accompagné la modernisation. De telles pertes contribuent à l'appauvrissement de notre capacité à apprécier et à ressentir de la gratitude pour notre totale dépendance à l'égard de la Terre. Il s’agit pourtant d’un préalable indispensable à l'adoption d'une éthique de la réciprocité, qui consiste simplement à reconnaître le don qui nous a été fait en offrant à notre tour quelque chose en réponse. Restaurer nos attachements fondamentaux et nos relations avec la Terre – y compris avec les eaux – devient donc une priorité urgente si nous voulons mettre en œuvre le principe d’une « durabilité efficace ». C'est dans cet esprit que nous nous intéressons à une éducation à l'attention à l'eau, et plus généralement à notre environnement. Je conclurai avec les mots de Kimmerer :

« Restaurer la terre sans restaurer la relation est un exercice vide. C'est la relation qui perdurera et la relation qui soutiendra la terre restaurée. Par conséquent, reconnecter les gens et le paysage est aussi essentiel que de rétablir une bonne hydrologie ou de nettoyer les contaminants. C'est un médicament pour la Terre. (Kimmerer 2013, p. 338)