Eleni Mitropoulou et Nicole Pignier (dir.), Former ou formater ? Les enjeux de l’éducation aux médias, Solilang, 2014

Christian T. Chung 

Publié en ligne le 12 décembre 2017

Texte intégral

À l’heure où les TIC sont au centre de nombreux enjeux et bouleversements économiques, sociaux et sociétaux, la question de l’éducation aux médias est un enjeu crucial, décortiqué dans cet ouvrage sous le prisme de 5 auteurs qui nous livrent leurs visions respectives, différentes et toutes à la fois complémentaires, mais axées autour d’un même paradoxe : l’éducation aux médias ou l’éducation par les médias ne se confondent-elles pas ?

Que les nouveaux usagers et futurs acteurs, qu’ils soient jeunes utilisateurs ou non, soient sensibilisés à l’utilisation de ces nouvelles interactions offertes, est indéniable. Mais n’est-il pas en soi tout aussi important de les former, que de les empêcher d’être formatés ? C’est la question que pose l’ouvrage.

Eleni Mitropoulou analyse les tenants et aboutissants des différentes directives en la matière dans l’éducation. Préconisations vagues, parfois contradictoires, nous amènent et nous renvoient – explique l’auteur – à cet étrange phénomène où les nouveaux médias, telle une notion tentaculaire trop vaste pour être résumée ou appréhendée simplement, en sont réduits simplement à leur fonctionnalités utilitaires et pratiques, se bornant à un mécanisme d’acceptation de (d’aucun diraient de capitulation face à) l’outil tel qu’il est, limitant ainsi le media à un rôle primaire de vecteur d’information « neutre » et se refusant à une analyse sur la subjectivité même qu’induit un dispositif médiatique donné vis-à-vis d’un autre.

Pourtant, si la nécessité d’analyse et de critiques est bien cernée et évoquée par les textes officiels, les outils et méthodologies précises ne sont pas définis, laissant un flou que l’on peut difficilement dissiper et dans lequel l’éducation aux médias passera inévitablement par une éducation par les médias, sans pour autant accorder à ces derniers un quelconque questionnement dans leur ajout à la signification de l’information, confondant ainsi médias et medium au lieu de les confronter.

Dans le chapitre sur liens supports, dispositifs et style d’usage, Nicole Pignier explique précisément comment chaque support médiatique, contraint par un dispositif technique, médiatique, influence la perception de l’information par l’usager. Car au-delà de la simple présentation visuelle, c’est bel et bien sur le fond que l’information peut également être influencée par le support médiatique et son environnement, par exemple les impératifs du référencement web, poussant une rédaction non plus axée seulement vers le lecteur final mais également vers un tiers, dont l’internaute devra « subir » la réécriture des termes et les préférences rédactionnelles. Cela impacte son accès à l’information et sa compréhension de celle-ci ainsi que le parcours de travail.

La manière dont les objets connectés récupèrent des données biologiques pour fabriquer de l’information renforcent l’illusion d’objectivité des médiations technologiques, la retranscription électronique étant perçue comme exhaustive et neutre.

Les différents styles de parcours de travail que l’auteur de ce chapitre dégage nous permettent de comprendre ces différents cheminements d’interactions, d’attentes et d’expectatives renforcées/induites chez l’usager à travers divers dispositifs, renforçant par la-même la nécessité d’un esprit critique et analytique à même de percevoir les enjeux et subjections propres à chaque support médiatique.

Deux analyses transversales viennent éclairer les enjeux des dispositifs médiatiques, politiques liés aux supports numériques ; le chapitre qu’écrit Gustavo Gomez-Mejia, concernant la perception et l’usage du terme cloud, le chapitre écrit par Pascal Robert sur la raison politique du numérique.

Gustavo Gomez-Mejia précise comment la métaphore du nuage dans les divers discours présents sur le web altère nos représentations du statut des supports informatisés. En premier lieu, elle privilégie les avantages pratiques d’une délocalisation du support-mémoire toujours plus importante, les services du cloud permettant à tout un chacun de se passer d’infrastructures lourdes. Ce faisant, elle masque non seulement les questions anthropologiques que pose l’éloignement toujours plus important de la « matière-mémoire » par rapport aux supports de travail mais encore les questions éthiques que pose l’exploitation de cette « matière-mémoire » par des acteurs techno-capitalistes. Dans un deuxième mouvement, il explique comment la métaphore du nuage visant à réenchanter les supports informatisés double la pensée technique d’une utopie préparant les argumentaires promotionnels ; immatérialité, ubiquité, abondance, liberté, légèreté, révélation. Gustavo Gomez Meijia explique la force expressive de cette utopie sur nos écrans ; une dynamique d’animation des textes qui se réactualisent et se chargent de façon autonome. Ce faisant, se multiplient les marques du transport des écrans vers le « nuage », les supports numériques s’insèrent ainsi dans une représentation nébuleuse qui tend à sublimer la nature des supports. Cette mise en vie des textes tend à masquer le dispositif de dépossession de la « matière-mémoire » et plus globalement de choix des textes qui se présentent d’eux-mêmes sous nos yeux.

Pascal Robert rappelle l’importance de penser les technologies numériques à l’aide de catégories qui ne sont ni celles de la technique, ni celles de la seule sociologie de l’usage, des catégories qui permettent d’analyser les enjeux politiques qui sous-tendent le développement des TIC et du numérique. L’auteur précise et analyse la logique de gestionnarisation de toutes les pratiques sociales en jeu dans le développement des TIC : « La gestionnarisation signifie le basculement d’une logique de gestion, qui applique un outil de gestion à une activité, à cette nouvelle logique qui s’appuie sur un outil informatisé de gestion pour faire entrer toute activité dans son système de catégories, quitte à la reconfigurer parfois violemment et profondément. Autrement dit, la gestionnarisation renvoie à une logique du repli du système de gestion sur lui-même : il n’y a plus d’extériorité ». Il remet en question une thèse largement répandue du développement de la démocratie via les TIC. Cela en expliquant que les données fournies par tout un chacun alimentent sans doute plus le réseau technologique au profit de systèmes de gestion qu’elles ne profitent au processus démocratique.

Anne-Sophie Bellair et Nicole Pignier (CeRes), terminent l’ouvrage par l’analyse d’une interface de publication éditoriale pour l’éducation aux supports numériques. Elles ouvrent des pistes pour l’éducation aux médias, en proposant, à partir d’un travail éditorial aboutissant à la création d’histoires sur supports papier et numériques via un logiciel prévu à cet effet, de former les élèves à une analyse critique et comparative des supports médiatiques. Outre l’éducation par les médias (utilisation de l’outil, conception via plusieurs modes d’explorations et d’interactions explicités dans l’interface du logiciel), c’est l’éducation aux médias qui se trouve en jeu (remise en cause, mise en perspective et questionnement critique des supports). Cette approche suscitant chez les élèves le questionnement et la mise en abyme indispensables à un évitement du formatage par les médias.