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Le traitement du potentiel argumentatif des mots en analyse du discours Dealing with the argumentative potential of words in discourse analysis

Olga GALATANU 

https://doi.org/10.25965/interfaces-numeriques.4700

Dans la perspective théorique de la Sémantique des Possibles Argumentatifs, l’article s’interroge sur la nature sémantique et le statut épistémologique des observables dans la matérialité du texte, tels qu’ils sont proposés par son traitement informatique : mots, associations de mots, environnements sémantique et syntaxique. La thèse défendue est que l’analyse de ces observables n’épuise pas le sens discursif et qu’elle doit s’appuyer sur une démarche de prise en compte dans l’interprétation du sens non seulement du contexte, mais aussi et surtout de la complexité du potentiel argumentatif des mots. Le corollaire de ce point de vue est une triangulation des méthodologies dans laquelle l’analyse qualitative sémantico-discursive des conceptualisations sémantiques offre un modèle conceptuel au traitement textométrique qu’elle précède.

In the theoretical perspective of the Semantics of Argumentative Possibilities, the article examines the semantic nature and epistemological status of the observables in the materiality of the text, such as they are proposed by its computational processing: words, word associations, semantic and syntactic environments. The thesis defended is that the analysis of these observables does not exhaust the discursive meaning and that it must be based on an approach that takes into account in the interpretation of meaning not only the context, but also and above all the complexity of the argumentative potential of words. The corollary of this point of view is a triangulation of methodologies in which the qualitative semantic-discursive analysis of semantic conceptualisations provides a conceptual model for the textometric processing that it precedes.

Sommaire

Texte intégral

Version PDF 753 ko

What is it that we humans depend on ? We depend on our words… Our task is to communicate experience and ideas to others. […] We are suspended in language in such a way that we cannot say what is up and what is down. The word “reality” is also a word, a word which we must learn to use ocrrectly.
Niels Bohr

Introduction

Note de bas de page 1 :

La représentation du sens linguistique selon ce modèle conceptuel est largement expliquée dans Galatanu, 2018a, chapitre 4 et présentée par le tableau de ses associations argumentatives (226) et par le schéma 8 : La (re)présentation du sens linguistique (260). Nous allons présenter synthétiquement ce modèle dans la première section de cet article.

Note de bas de page 2 :

Marie, 2008.

Note de bas de page 3 :

Alarcon, 2011.

Note de bas de page 4 :

Dubreil, 2006

Note de bas de page 5 :

Bellachhab, Galatanu, Rochaix, à paraître, Galatanu, Rochaix, sous presse.

Note de bas de page 6 :

Par exemple, pour proposer des modèles conceptuels de l’(inter)action verbales, flexibles et susceptibles de rendre compte de la complexité de la conceptualisation sémantique dans la langue des actes illocutionnaires (Galatanu, 2017), ou encore un modèle de la construction linguistique du patrimoine (Galatanu, [2016] à paraître, Rochaix, 2017a, b).

Cet article ne prétend pas proposer une approche comparative et évaluative (point forts, points plus faibles, limites) de l’analyse du discours outillée par des algorithmes qui fondent les logiciels en TAL, lexicométrie, textométrie, fouille de données. D’abord parce que ce serait une entreprise doublement vouée à l’échec, du fait de l’ampleur des démarches par rapport à l’espace consacré à un article, ensuite et surtout du fait de l’absence chez l’auteur de cet article des compétences requises dans ce domaine. Nous rappelons seulement que l’intérêt pour le traitement informatique du sens discursif s’appuie, dans notre perspective théorique, la Sémantique des Possibles Argumentatifs, désormais la SPA (Galatanu, 2003, 2009a, 2018a), sur son modèle conceptuel du fonctionnement du sens linguistique, à l’interface de ses deux formes de manifestation simultanée : la signification des mots et le sens produit par les occurrences de parole (Galatanu, 2018a1). Ainsi, nous pouvons mentionner l’usage du logiciel développé par le CISIA version 4.3. 2004-20052, du logiciel SPAD, CISIA version 5.0.3, l’étude des collocations dans un corpus TALN4, l’usage de Lexico 5 et Iramuteq5, parmi les recherches quantitatives menées dans cette perspective théorique, au croisement d’autres méthodologies, y compris expérimentales. Mentionnons aussi l’élaboration d’ontologies sémantiques6 complémentaires des ontologies onomasiologiques (en philosophie du langage, en anthropologie et dans d’autres sciences humaines et sociales) et textuelles. Pour ce qui est des énormes avancées dans les démarches qui construisent et confortent un champ de recherche au croisement de la linguistique et de l’informatique – les Humanités Numériques (Longhi, 2018, Meunier, 2017) – nous pouvons nous appuyer sur la présentation de la « Sémantique textométrique » de Pincemin (2022), en lien avec la sémantique interprétative (Rastier, 2004). Nous faisons remarquer également que les interrogations et les réserves formulées sur « le paradoxe des Humanités Numériques » (Meunier, 2017, 2019), notamment sur différents aspects de l’interprétation du sens discursif, concernent les linguistes, les philosophes, les sémioticiens, les sciences de la communication (cf. Anquetil, Duteil et Lloveria (dir.), 2019, Meunier, 2019, Pignier, 2020, Pignier et Robert, 2015), mais aussi les informaticiens (Bachimont, 2015).

Nous nous « contenterons » ici de formuler deux interrogations sur la capacité du traitement informatique de rendre compte du sens discursif et de permettre des hypothèses interprétatives sur le monde que celui-ci construit, reconceptualise et évalue par le langage. La première relève de l’analyse du discours, plus précisément du lien entre les objectifs qu’elle se donne et les méthodologies qu’elle choisit pour atteindre ces objectifs. La seconde concerne la nature sémantique et le statut épistémologique des observables que le traitement informatique des textes propose à l’analyse et l’interprétation du sens discursif.

Note de bas de page 7 :

Garric et Longhi, 2009, 2012, Longhi, 2018, Meunier, 2013, 2008, 2021, Rastier, 2002.

Note de bas de page 8 :

À ce sujet, voir Galatanu, 1999.

Sur le premier point, nous rejoignons les interrogations, déjà très présentes en sémiotique, en sémantique et pragmatique et en analyse du discours7, sur la prise en compte du contexte. Dans notre perspective théorique, il s’agit d’une véritable « force argumentative » de la situation de communication par l’ancrage des visées argumentatives des énoncés dans des mécanismes pragmatico-discursifs8. Le contexte dont nous parlons implique la dimension socio-culturelle, mais aussi la dimension cognitive et affective de l’énonciateur, sa subjectivité, le contexte situationnel de production du sens, l’espace-temps dans lequel cette production prend place. Il prévoit même l’intégration de la complexité du contexte d’interprétation du sens, ouvrant sur un ensemble de possibles interprétatifs (Charaudeau, 1983). Nous inscrivons ainsi notre approche parmi celles (Auer & Di Luzio, 1992, Duranti & Goodwin, 1992) qui considèrent :

  • d’une part, que le contexte s’identifie à l’ensemble des représentations du contexte chez les interlocuteurs ;

  • d’autre part, que la situation est redéfinie, reconstruite par la parole, autrement dit que la relation entre texte et contexte est bilatérale, « Context shapes language and language shapes context […] Context is not simply a constraint on language, but also a product of language use. » (Duranti & Goodwin, 1992, 30).

L’exemple 1 est à même de montrer l’importance du contexte dans l’interprétation du sens discursif, notamment de la visée argumentative d’un énoncé ancrée dans le contexte, par ailleurs non explicité par l’énonciateur.

Note de bas de page 9 :

Le projet ACCMADIAL (Accompagnants des malades diagnostiqués d’Alzheimer) est porté par le laboratoire PREFIcs, Rennes 2 et Vannes et le groupe de recherche associé CoDiRe de l’Université de Nantes.

(1) « R. : […] donc ça a duré, ça a duré quelques mois […] je l’avais inscrite dans quatre établissements quatre EHPAD du coin ici […]
I : quels étaient les éléments les plus difficiles à vivre pour vous à ce moment-là pendant qu’elle était encore à la maison ?
R. : […] bon bon elle faisait pratiquement plus rien euh sauf la vaisselle […] mais des fois elle commençait et puis elle terminait pas […] » (3ème entretien avec R dans le corpus ACCMADIAL9)

Note de bas de page 10 :

Pour les trois étapes de soins dans la relation aidant familial-proche parent, se référer à Galatanu, sous presse.

Note de bas de page 11 :

Sur les groupes d’objectifs que se propose l’analyse du discours, voir Galatanu, 2006, 2009b.

Il s’agit d’une visée argumentative orientée vers le placement dans un établissement spécialisé d’une malade diagnostiquée d’Alzheimer. Son mari, qui est son aidant familial, argumente la nécessité de passer à cette (dernière) étape, très éprouvante pour la malade et son aidant, celle qui transforme le soin existentiel en soin ontologique10. La visée argumentative de « elle ne faisait plus rien, elle faisait la vaisselle, mais parfois elle ne la terminait pas » orientée vers le placement en établissement spécialisé peut étonner et d’ailleurs on ne retrouve cette visée dans aucun des entretiens (54) étudiés. À la limite elle paraît incompréhensible car non proportionnelle avec la phase de l’évolution de la maladie qui oblige à envisager ce placement. C’est dans le contexte de la relation entre les époux qu’on peut trouver le fondement de cette argumentation, dans un « topos » singulier sur le rôle de l’épouse dans sa relation avec le mari. Cela nous amène à ajouter à l’interrogation sur la prise en compte du contexte celle sur les objectifs de l’analyse du discours11, liés au contexte de l’énonciation et aux pratiques humaines qui portent les discours et/ou qui sont « portées » par les discours : rendre compte des caractéristiques linguistiques des discours en lien avec les pratiques discursives, rendre compte du monde conceptualisé par le langage et toujours reproposé, reconceptualisé par le sens discursif, id est des identités énonciatives, des identités collectives et/ou individuelles construites dans et par le discours, des systèmes de valeurs et de représentations culturelles. Quel que soit l’objectif central de l’analyse, elle passe par l’interprétation du sens discursif. Le discours y est appréhendé comme une voie d’accès privilégié aux représentations sociales, culturelles et/ou individuelles, aux identités, au monde et/ou comme une force agissante sur le monde et sur soi (Galatanu, 2000b), ce dernier point de vue rejoignant l’approche de la construction du monde social par des actes déclaratifs (Searle, 2010).

La distinction que nous interrogeons ici est celle entre la construction discursive des identités collectives et la (re)construction des identités individuelles, dans différents espaces socio‑culturels. Le projet ACCMADIAL par exemple, se propose de rendre compte du vécu des aidants familiaux des malades diagnostiqués d’Alzheimer et faire reconnaître ainsi une identité collective, celle d’une communauté de pratiques de soins dans l’espace privé. Toutefois, l’étude de chaque cas d’aidance fait apparaître la singularité de ce vécu et de la relation familiale dans laquelle l’aidant exerce ses soins et construit son statut-fonctions (Searle, 2010). La distinction que nous avons mentionnée prend encore plus de sens et de poids dans les choix méthodologiques puisqu’il s’agit de traiter informatiquement un corpus constitué d’entretiens avec les aidants familiaux, énonciateurs singuliers dans des situations à chaque fois semblables à celles des autres aidants et en même temps différentes. Le traitement informatique du corpus dans son ensemble produit, sur le plan sémantique, des observables qui, incarnées dans le discours de chaque instance énonciative (chaque entretien), peuvent construire des images identitaires et des représentations de la pratique et de la relation d’aidance différentes, voire contrastées, nécessitant un retour au texte et une analyse qualitative.

Note de bas de page 12 :

Nous proposons une définition du discours comme ensemble d’actes de langage, dont les limites sont définies sur des critères praxéologiques, qui produisent un ensemble d’énoncés formant le texte (Galatanu, 1999, 2000a).

Pour ce qui est du second point abordé, ce qui nous intéresse ici est le plan sémantico-discursif de l’analyse du sens produit par les actes de parole, lesquels configurent un discours donné12, à travers des observables permettant son interprétation, autrement dit sa reconstruction au pôle de l’interprétation par le chercheur et des possibles interprétatifs par le(s) destinataire(s) potentiel(s) du discours. L’un des points de résonance de la textométrie, qui développe et fait évoluer les principes de la lexicométrie (Pincemin, 2022), avec la théorie du sens linguistique SPA est l’entrée dans l’analyse du sens discursif par les mots mobilisés par le discours et le traitement de leur déploiement sémantique et syntaxique. Et c’est aussi l’une des raisons de la démarche de triangulation préconisée par la SPA (Galatanu, 2018a) des méthodologies quantitatives, du traitement informatique du sens, avec l’analyse des énoncés dictionnairiques définitionnels, l’analyse introspective et la mise en œuvre de protocoles d’expérimentation auprès des sujets parlants. Les observables auxquelles nous avons un accès direct dans la matérialité du texte, à la suite de son traitement informatique quantitativement et statistiquement rigoureux sont ainsi les mots mobilisés, leurs associations avec d’autres mots, leur environnement sémantique et leurs fonctions et environnements syntaxiques. L’analyse du corpus dans cette démarche fait apparaître, entre autres :

  1. des thématiques récurrentes et saillantes,

  2. des mécanismes de construction de représentations de l’univers discursif spécifiques d’un type de discours,

  3. la (re)construction permanente de la signification telle qu’elle est proposée par le sens discursif.

Note de bas de page 13 :

Pour une présentation détaillée voir Pincemin (2022).

La fiabilité des résultats, tout au moins dans le cadre du corpus analysé, s’appuie sur l’ampleur quantitative des mécanismes linguistiques sémantico-discursifs, sur des indices de fréquence et de répartition dans différents segments de ce corpus (cf. les travaux de Rastier, 2004, Pincemin, 2022)13. Des interrogations subsistent en revanche sur l’analyse conceptuelle assistée par ordinateur (Meunier, Forest, 2009, Chartrand et al., 2016, Meunier 2021). Dans l’étude des discours, telle qu’elle est appréhendée par la SPA, nous parlerons de l’analyse de la conceptualisation du monde par la langue et de sa reconceptualisation permanente par les discours sur le monde. Nous citons Meunier :

« Prenons encore ici l’exemple des visualisations dites « nuage de mots » où certains mots sont mis en évidence par leur position, leur forme et leur couleur. Un nuage de mots n’est que l’expression iconique de traitements informatiques appliquant certaines fonctions mathématiques computationnelles sur des mots. Ce sont des sacs ou cohortes de mots dont on a précisé certaines propriétés. Une interprétation rigoureuse ne peut que relier la couleur et/ou la grosseur des mots à ces fonctions. Mais une telle interprétation est peu intéressante. Presque inévitablement, on en arrive à interpréter ces nuages en les situant dans des champs conceptuels périphériques qui tous relèvent de théories sémantiques, psychologiques ou philosophiques du sens ou du concept. Ainsi les mots seront-ils vus tantôt comme des « thèmes dominants » (théorie littéraire), des « connaissances » (intelligence artificielle), des thesaurus conceptuels (science de l’informatique), des concepts importants (philosophie), des « noyaux » (sociologie des représentations sociales), des arguments(rhétorique), des espaces mentaux (philosophie de l’esprit), etc. […] ». (Meunier, 2017, 42).

Le traitement informatique devrait, selon Meunier, s’appuyer sur une analyse conceptuelle qui éclaircisse le rapport entre les multiples expressions linguistiques qu’on se propose d’investiguer et le concept étudié, à travers la signification du mot qui le désigne. C’est ce que proposent les travaux de Meunier et Forest (2009) et de Chartrand et al. (2018). Dans ce sens, dans le cadre du projet ACCMADIAL, les conceptualisations sémantiques de la santé, la maladie, le soin, l’aidance, etc. devraient donc être des points de départ pour la construction de modèles conceptuels à investir dans les modèles formels et informatiques. C’est à ce prix que nous pourrions retrouver et regrouper dans le corpus traité informatiquement, soit les déploiements autour de ces conceptualisations sémantiques, soit ces déploiements sans la mobilisation du mot qui désigne le concept sémantique mais susceptibles de l’évoquer.

Note de bas de page 14 :

Voir la définition du discours et de ses limites définies par des critères praxéologiques (Galatanu, 1999, 2018a).

Dans la lignée de cette réflexion sur les observables en analyse du discours outillée et sur leur inscription dans un modèle conceptuel, plus précisément, un modèle conceptuel sémantique, la thèse que nous défendons est que le traitement informatique des mots mobilisés par le discours et de leurs déploiements sémantiques et syntaxiques, envisagés comme des observables dans la matérialité du texte, n’épuise pas le sens discursif et que l’interprétation de celui-ci nécessite une analyse sémantico-discursive complémentaire de l’analyse quantitative. Ce qui nous intéresse ici est le plan sémantico-discursif de production et d’interprétation du sens produit par les actes de parole qui configurent, dans leur ensemble14 un discours donné.

Il s’agit d’abord d’examiner l’appréhension de la nature et du statut épistémologiques des observables qui permettent son interprétation, autrement dit sa reconstruction au pôle de l’interprétation par le chercheur et par les destinataires du discours.

Note de bas de page 15 :

Pour l’analyse des mécanismes sémantico-discursifs et pragmatico-discursifs de production de sens linguistique, se référer à Galatanu, 1999, 2000a, 2000b.

Il s’agit ensuite de justifier cette thèse non seulement par le recours nécessaire à la dimension pragmatique du discours15, cette dernière étant déjà très présente chez les linguistes, comme nous l’avons rappelé précédemment, mais aussi par le recours nécessaire à la complexité des potentialités discursives de la signification lexicale telle que la SPA l’appréhende, déployées dans la matérialité du texte ou implicitées et évoquées par le discours.

Nous développerons notre réflexion dans deux parties. La première sera consacrée aux fondements théoriques et épistémologiques de la thèse défendue. Dans la seconde, nous illustrerons notre propos avec un exemple tiré de deux recherches que nous avons menées sur la (re)construction discursive de l’université et de son autonomie.

En conclusion, nous formulerons une nouvelle piste de recherche sur le corpus ACCMADIAL, basée sur la triangulation de l’analyse du discours outillée déjà menée autour de plusieurs conceptualisations sémantiques, de l’analyse qualitative de cas singuliers représentatifs de ces conceptualisations sémantiques et d’une étude comparative, voire contrastive du vécu des aidants-énonciateurs concernés.

1. Fondements théoriques et épistémologiques

Comme nous l’avons dit dans l’introduction, la thèse défendue est que le traitement informatique des mots mobilisés dans un texte/plusieurs textes et formant un corpus n’épuise pas le sens discursif produit dans un contexte donné. Cela revient à dire :

Note de bas de page 16 :

Nous soulignons ce point par des italiques, puisqu’il se trouve au centre de notre réflexion dans cet article.

  • Que le sens discursif ne se réduit pas à celui calculé grâce à l’application de logiciels de traitement des mots et de leurs associations dans la matérialité du texte et que le contexte doit être pris en compte dans l’interprétation du processus sémiotique. Ce point de vue est très présent dans les travaux de sémioticiens, mais aussi des linguistes dans une perspective pragmatique. L’action et l’interaction verbale sont par définition situées et la situation participe à la construction du sens. Ce premier élargissement du sens a donc des fondements théoriques robustes et impose la prise en compte du contexte au sens le plus large du terme : sujet énonciateur (et ses déterminations socio-culturelles, mais aussi cognitives et affectives), destinataire, contexte socio-culturel, contexte situationnel, certes, mais aussi point de vue observationnel du chercheur, sémanticien ou sémioticien, en tant que sujet interprétant.

  • Que les mots et leur environnement textuel, sémantique et syntaxique, objets linguistiques que le traitement avec les logiciels Lexico 5 et Iramuteq permettent de poser comme observables pour l’interprétation du sens textuel, n’épuisent pas non plus les potentialités dans la construction de celui‑ci. Autrement dit, les observables, telles que le traitement informatique les propose, présentes dans la matérialité du texte doivent être envisagées comme porteuses de potentialités de sens qui n’y sont pas forcément déployées16.

Notre thèse s’appuie justement sur une approche théorique de ces potentialités du sens linguistique, envisagées comme argumentatives et comme orientées axiologiquement, la SPA. Les fondements théoriques qu’elle apporte à notre thèse entrent en résonance avec ceux des approches de l’acte d’énonciation, de sa singularité toujours renouvelée et plus généralement, avec les approches de la singularité de l’action. C’est au croisement de cette approche théorique, confortée par les fondements épistémologiques de l’étude de la singularité de l’action (Barbier et al., 2000), d’une part, et d’autre part de l’examen de trois groupes d’objectifs de l’analyse du discours qui définissent trois points de vue observationnels de celui-ci (Galatanu, 2006b, 2009c) que nous allons inscrire notre thèse et son illustration.

1.1. La sémantique des possibles argumentatifs : de la complexité de la signification lexicale aux possibles interprétatifs du sens discursif

Note de bas de page 17 :

Nous reprenons ici une présentation succincte de la SPA (Galatanu, 2022). Pour une présentation détaillée de ses filiations, postulats, hypothèses et méthodologies, alternatives ou complémentaires, se référer aussi à Galatanu, 2018a.

Note de bas de page 18 :

Cette alliance théorique est explicitée par les travaux de Bellachhab (2012)

La SPA est17 une approche théorique des potentialités discursives – descriptives, argumentatives et d’orientation axiologique – de la signification lexicale et des potentialités sémantiques du sens discursif. Elle postule qu’avec chaque acte de parole, le sens discursif produit et propose des significations lexicales conformes au protocole sémantique des mots, voire confortées, renforcées, régénérées ou au contraire, déconstruites et reconstruites par le cotexte et/ou le contexte. Dans cette approche, le point de vue observationnel du sens linguistique est double : le langage y est envisagé à la fois comme outil de (re)conceptualisation sémantique permanente du monde, construisant ainsi une alliance théorique avec la sémantique cognitive (Langacker, 2008)18, et comme outil de communication, d’argumentation et d’évaluation du monde conceptualisé par les significations lexicales, inscrivant la SPA dans la filiation des sémantiques argumentatives. C’est ce double point de vue observationnel qui fonde le principe explicatif du fonctionnement du sens linguistique, son cinétisme discursif permanent, et le modèle conceptuel habilité pour rendre compte de ce fonctionnement. Pour expliquer ce fonctionnement, la SPA propose un modèle stratifié susceptible de rendre compte des propriétés nucléaires, essentielles pour la reconnaissance d’un mot appris et reconnu par une communauté linguistique et culturelle à un moment donné de son histoire, mais aussi d’un ensemble de représentations associées culturellement à ces propriétés. Les propriétés nucléaires forment une configuration argumentative vectorielle, relativement stabilisée, assurant le partage par la communauté de l’usage du mot. Les associations d’autres représentations sémantiques à ces propriétés, ancrées dans le cinétisme culturel, forment un ensemble ouvert de « stéréotypes ». Le modèle prévoit la génération de « possibles argumentatifs, associations argumentatives du mot avec des éléments de ses stéréotypes, séquences discursives virtuelles, formant un ensemble ouvert de potentialités de déploiement discursif. C’est l’instance de parole, interface de la signification lexicale (et de ses possibles argumentatifs) et du sens discursif (et de ses déploiements argumentatifs) qui forme l’espace où se manifeste le cinétisme discursif, comme dispositif de reconceptualisation sémantique du monde. Les quatre strates du modèle conceptuel du fonctionnement du sens linguistique (le noyau, l’ensemble ouvert des stéréotypes, les possibles argumentatifs et les déploiements discursifs argumentatifs) ont des statuts théoriques et épistémologiques différents. L’entrelacement argumentatif de mots qui configurent la signification lexicale habilite une déclinaison du potentiel argumentatif de la signification dans le sens discursif, ouverte à la fois à un cinétisme culturel, intersubjectif et à un cinétisme subjectif, dans l’acte individuel d’énonciation (Galatanu, 2018a, 2021).

Note de bas de page 19 :

Des exemples célèbres comme le slogan de 1968, « Soyez raisonnables, demandez l’impossible », ou, plus terre-à-terre, les slogans publicitaires « Soyez raisonnable, achetez-vous une voiture de luxe », « C’est bon, d’avoir honte [ de manger, en secret, pendant une pause au travail, de magnifiques gâteaux caloriques] », ou encore l’énoncé sexiste «  Elle est belle pourtant elle n’est pas superficielle » illustrent bien ce type de transgression qui s’accompagne de la proposition discursive d’une signification lexicale reconstruite. Par exemple, pour le dernier énoncé, une signification de la beauté de la femme incorporant parmi ses propriétés essentielles le caractère superficiel, et même la bêtise. (La beauté des femmes comporterait parmi ses propriétés essentielles le caractère superficiel). Pour l’analyse détaillée du cinétisme sémantico‑discursif qui se trouve à la base de la signification paradoxale proposée par « C’est bon d’avoir honte », nous renvoyons à Galatanu (2018a, 248-252).

Si l’acte d’énonciation est, certes, contraint par l’inter-discours social dominant dans un contexte culturel (voire institutionnel) donné, il peut aussi le remettre en question, proposant des significations transgressives du protocole sémantique des mots19. Quatre arguments en faveur de notre thèse trouvent un fondement robuste dans la SPA :

Note de bas de page 20 :

La visée argumentative, que nous avons théorisée comme une forme d’implicite argumentatif, est définitoire pour l’ensemble des approches issues de L’Argumentation dans la Langue (Anscombre & Ducrot, 1983). Le sens discursif y est toujours argumentatif, dans ce sens que tout énoncé habilite certains enchaînements, présents ou non dans la matérialité du texte, et rend difficiles d’autres enchaînements.

  1. la complexité de la signification lexicale : des strates ayant un statut théorique différent et des liens argumentatifs entre ces strates ;

  2. l’ouverture de l’ensemble des potentialités discursives et sémantiques ;

  3. le cinétisme discursif et sémantique qui trouve ses racines dans la tension (injonction paradoxale) entre les possibles argumentatifs et les déploiements discursifs argumentatifs en contexte, mais aussi en cotexte ;

  4. le corollaire de ces aspects, l’existence de différentes formes d’implicite argumentatif (Galatanu, 2018b) : déploiement possible des éléments de signification d’un mot sans que ce mot soit mobilisé dans le texte (implicite argumentatif à visée lexicale), des potentialités argumentatives non déployées dans le texte, implicitées, mais présentes dans l’interprétation (implicite argumentatif à visée discursive20), déploiements discursifs argumentatifs non conformes au protocole sémantique du mot partagé par la communauté linguistique, imposant au(x) destinataire(s), par un principe de charité, l’acceptation d’une signification reconstruite, ne serait-ce que le temps de l’occurrence de parole (implicite argumentatif à visée sémantique).

Note de bas de page 21 :

Pour une définition et description détaillée de la modalisation intrinsèque, des valeurs modales épaisses et des valeurs sociales complexes, voir Galatanu (2021)

Enfin, une approche sémantique unifiée des modalités et du processus de modalisation discursive, habilitée par la SPA, permet de faire apparaître un autre élément important dans le processus d’interprétation du sens linguistique : celui de la complexité sémantique de la modalisation intrinsèque à la signification lexicale, parfois paradoxale21, qui se dérobe au traitement textométrique. Cet élément conforte la nécessité d’élaborer un modèle conceptuel sémantique en amont de la recherche outillée. La section 2 fournit un exemple de l’analyse de la signification des mots université [européenne] et autonomie et de leur orientation axiologique.

1.2. Fondements épistémologiques : les approches de la singularité de l’action

Note de bas de page 22 :

Oubliant parfois les modèles conceptuels propres aux sciences humaines et sociales en faveur de l’exploitation algorithmique des big data et de la catégorisation et la formalisation des objets observés extraits de leur contexte.

Note de bas de page 23 :

Cf. Barbier et al. (2000), Barbier & Galatanu (2000, 13-51).

Note de bas de page 24 :

Pour l’explication détaillée et argumentée de ce point de vue, se référer à Galatanu (2000a, 2018a).

Parallèlement au développement des approches digitales dans l’interprétation des faits du monde et du sens des discours qui les conceptualisent22, un courant de pensée s’est développé à la recherche de principes et de méthodologies pour aborder des phénomènes singuliers, aussi bien en sciences exactes qu’en sciences de l’homme et de la société, notamment autour de la singularité de l’action23. Les interrogations des épistémologues des sciences, y compris des sciences humaines et sociales et les réponses données, surtout pour ces dernières, renforcent les fondements théoriques de la thèse avancée, ancrés dans notre approche du sens linguistique. En linguistique, ces approches de la singularité de l’action trouvent un appui fort dans l’analyse de l’acte d’énonciation, toujours singulier, et produit dans un contexte toujours inédit24. Ce point de vue observationnel de l’action verbale est présent en SPA et participe au fondement du principe explicatif du fonctionnement du sens linguistique : son cinétisme discursif (dans l’acte de parole) et sémantique (proposé par l’acte de parole). L’analyse que la SPA propose de l’acte d’énonciation dans sa singularité et sa subjectivité ne bloque pas pour autant le processus de généralisation. Elle permet aussi de décrire la récurrence et la saillance de certains phénomènes sémantico‑discursifs spécifiques de différentes formes de pratiques discursives et de pratiques humaines et sociales qui fondent l’intersubjectivité. En revanche, cette analyse interroge l’ordre des démarches à mettre en œuvre dans la triangulation des méthodologies et promeut l’analyse sémantico-pragmatique productrice d’un modèle conceptuel comme point de départ de la recherche assistée par l’ordinateur. En cela, la thèse défendue ici rejoint la réflexion de Meunier sur les modèles conceptuel, formel, computationnel.

2. Illustration : le potentiel argumentatif de l’autonomie universitaire

Deux recherches menées en analyse du discours et en analyse sémantico-discursive des mots mobilisés ou évoqués par le discours nous permettront d’illustrer notre réflexion. La première en date de ces deux recherches porte sur la construction discursive de « L’Europe de la connaissance », notamment sur la (re)conceptualisation du mot université à travers le préambule de la « Magna Charta Universitatum (Bologne, le 18 septembre 1988). La seconde concerne la (re)conceptualisation discursive et sémantique de l’expression autonomie universitaire, à travers les professions de foi de quatre listes de candidats aux nouveaux conseils d’administration et de deux candidats à la présidence d’une université française pluridisciplinaire en 2006.

Note de bas de page 25 :

Pour la définition d’un macro-acte de langage, se référer à Cozma & Anquetil, 2017 ; pour la définition d’un macro-acte illocutionnaire, qui déploie à travers les différents éléments d’un texte, les valeurs modales qui configurent un acte illocutionnaire spécifique, se référer à Galatanu, 2020.

Les recherches que nous avons menées sur le premier texte (Galatanu, 2009a) et sur les professions de foi (Galatanu, 2009c) n’ont pas nécessité un traitement informatique, le traitement des fréquences et des associations sémantiques des mots étudiés pouvant être réalisé manuellement, compte tenu de leur longueur. Le premier texte, qui ouvre le discours de la charte mise en œuvre pour assurer l’harmonisation de la formation supérieure et de la recherche dans la Communauté Européenne, est un texte élaboré collectivement et institutionnellement, fonctionnant comme un macro-acte illocutionnaire25déclaratif qui instaure une institution en la décrivant (Searle, 2010). En revanche, le corpus des professions de foi est hétérogène (et d’ailleurs très contrasté) au niveau de sa production, les énonciateurs, collectifs aussi, étant des candidats qui posent, postulent des significations différentes de l’autonomie universitaire pour s’opposer aux autres candidats.

Note de bas de page 26 :

C’est nous qui ajoutons européenne.

Note de bas de page 27 :

Cela pourrait constituer un thème intéressant pour un projet européen, en sachant que le préambule de la Magna Charta Universitatum peut être analysé dans toutes les langues de la Communauté Européenne.

Dans la perspective théorique de la SPA, nous avons construit une représentation harmonieuse, homogène au niveau de l’instauration de l’institution université [européenne]26. Cette représentation faisait apparaître une reconceptualisation sémantique du mot, en déployant sa signification par des modalisations internes – déontique (devoir), volitive (vouloir), épistémique (savoir) et pragmatique (réussir) – des propriétés essentielles, nucléaires du mot : les enseignants doivent vouloir savoir/enrichir leur savoir avec les nouvelles connaissances scientifiques ; les étudiants doivent vouloir pouvoir apprendre ; la communauté universitaire doit être au centre de la société et doit être autonome. Cette étude qualitative permet ainsi de construire un modèle conceptuel de l’université [européenne] qui permettrait une recherche sur de grands corpus de politique académique des universités européennes, de la présence des éléments du modèle conceptuel ou de la transgression de ces éléments27. La triangulation des méthodologies digitales avec des méthodologies propres à une approche théorique comme la SPA, y compris des enquêtes sur le sens des mots dans différentes langues, aurait ainsi comme point de départ et fondement théorique et épistémologique la production d’un modèle conceptuel, voire d’une ontologie sémantique, ancrée dans une première étude sémantico-discursive qualitative.

Pour revenir sur la nature sémantique et le statut épistémologique des observables, en l’occurrence sur le déploiement discursif argumentatif du mot université qui participe à l’enrichissement de sa signification, notre thèse formulée ci-dessus nous conduit à penser qu’une analyse assistée par les outils informatiques de la textométrie/lexicométrie, devrait s’appuyer sur trois hypothèses qui restent à vérifier et valider dans un projet comme celui que nous venons de formuler.

Note de bas de page 28 :

Par analogie avec le concept d’intrication en mécanique quantique, nous entendons par intrication l’association d’un mot avec des représentations sémantiques d’autres mots, participant au potentiel discursif du mot, même si ces autres mots ne sont pas dans le même segment textuel, voire s’ils ne sont pas présents dans le texte.

  • La première hypothèse avance que si la prise en compte comme observable du mot université, dans de grands corpus, permet de chercher ses déploiements discursifs argumentatifs enrichis par le mécanisme sémantico-discursif examiné ci-dessus, à travers les associations de mots repérables dans des segments préalablement définis, il y a aussi des déploiements discursifs argumentatifs en dehors des segments définis, qui participent à la construction du sens discursif, selon le principe d’intrication28 que nous avons mentionné comme l’un des principes de fonctionnement du sens linguistique.

  • La deuxième hypothèse avance que l’absence des déploiements discursifs prévisibles à partir du noyau enrichi par l’instauration de l’institution université européenne, qu’ils soient conformes au protocole sémantique de l’expression (ex. « l’université jouit d’une autonomie et se trouve au centre de la société européenne »), ou remis en cause par un enchaînement argumentatif en pourtant (ex. « c’est une université, pourtant elle ne répond pas aux évolutions de la société européenne »), laisse la place, dans l’interprétation du sens discursif, à une forme d’implicite argumentatif, à visée discursive, permettant d’envisager d’autres enchaînements discursifs que son protocole sémantique habilite.

  • La troisième hypothèse pose que la présence d’éléments (mots et associations de mots), qui configurent la signification du mot université [européenne] et habilitent ainsi son potentiel argumentatif, même en l’absence du mot, construit une forme d’implicite – l’implicite argumentatif à visée lexicale – et doit participer à l’interprétation du sens discursif.

Cela revient à dire que l’analyse de la signification du mot université permet la recherche, dans un grand corpus, d’éléments participant à la conceptualisation sémantique de cette institution, même en l’absence du mot qui la désigne. C’est ce genre de raisonnement qui se trouve à la base de la recherche menée par Meunier, Ste Marie et Chartier du Laboratoire d’analyse cognitive de l’information (LANCI)-UQAM, sur la place et la fréquence très basse du mot évolution dans le texte fondateur de la théorie de l’évolution de Darwin, ce qui remet en cause la fiabilité de la fréquence par rapport à la saillance sémantique dans le traitement informatique du texte (Meunier, Ste Marie & Chartier, 2011). Ce raisonnement trouve un fondement sémantique robuste dans la SPA, notamment par la définition des trois formes d’implicite argumentatif : à visée discursive (calcul de possibles déploiements du potentiel discursif d’un mot présent dans un texte), à visée sémantique (calcul d’une déconstruction-reconstruction de la signification d’un mot à partir du sens discursif déployé dans le texte), à visée lexicale (évocation d’un mot absent dans un texte à partir des éléments de sa signification dans un texte dont le mot est absent). Il suppose également une étude sémantico-discursive qualitative préparatoire du modèle conceptuel investi dans la recherche informatique.

Note de bas de page 29 :

Le Petit Robert, Le Robert, Le Littré.

La recherche sur le potentiel argumentatif de l’expression autonomie universitaire (Galatanu, 2009c) fait apparaître un autre point important pour l’interprétation du sens discursif que cette expression participe à construire. Il s’agit de la prise en compte de la transgression potentielle du protocole sémantique d’un mot ou d’une expression lexicale. Nous avons vu que la définition institutionnelle européenne posait déjà parmi les propriétés essentielles de l’université sa centralité sociale et son autonomie, avec une modalisation intrinsèque déontique, volitive, épistémique et pragmatique positive. La recherche sur le mot autonomie, tel qu’il est défini par les dictionnaires de la langue française29, fait apparaître une modalisation axiologique intrinsèque positive, portée par les mots liberté, souveraineté, indépendance matérielle et intellectuelle, qui, dans la perspective de la SPA, participent à l’orientation argumentative de sa signification. Ces mots sont opposés aux mots dépendance, assujettissement, soumission, subordination, tutelle, vassalité, axiologiquement orientés vers le pôle négatif. Une recherche sur un corpus d’énoncés tirés de la base de données FRANTEXT (350 occurrences entre 1988, l’année de la Magna Charta Universitatum, et 2020) confirme le pôle positif des valeurs (pragmatiques, morales et éthiques) porté par la signification du mot autonomie.

Si le potentiel argumentatif de l’expression autonomie universitaire n’est pas déployé de manière explicite dans les discours de politique académique, l’interprétation du sens discursif, quelles que soient la fréquence et la distribution dans les segments du discours (surtout si le discours est hétérogène du point de vue de ses énonciateurs), est marquée par une orientation axiologique vers le pôle positif. Et pourtant dans notre petit corpus de quatre professions de foi, les déploiements discursifs de l’expression construisent également des enchaînements argumentatifs à orientation négative. Nous reprenons ici de manière synthétique ces enchaînements (Galatanu, 2009c, 79‑80) :

  • Liste A : autonomie [universitaire] donc humaniste [liberté des choix] donc développement des connaissances donc diffusion des savoirs donc conciliation entre excellence et protection des disciplines structurantes donc … <orientation axiologique positive>.

  • Liste B : autonomie [universitaire] réelle donc gestion prévisionnelle des emplois et des ressources matérielles donc concertation donc connaissance de ses forces /faiblesses donc détermination…donc <orientation axiologique positive>.

  • Liste C : autonomie [universitaire] donc liberté des choix pourtant désengagement de l’Etat donc manque de moyens donc conflits d’intérêt entre les filières, donc approfondissement des inégalités entre les établissements… donc <orientation positive négative>

  • Liste D : autonomie [universitaire] donc liberté dans la prise de décision donc possible évaluation selon les critères des sciences dures donc augmentation des exigences donc rémunération au mérite donc refus de revalorisation de tous donc mauvaise ambiance…donc <orientation axiologique négative>.

Ces enchaînements en » donc » qui orientent pourtant vers le pôle axiologique négatif le déploiement d’un mot à signification positive, s’appuient sur un mécanisme que nous avons appelé « stéréophagie », de déploiement d’un stéréotype à outrance, jusqu’à ce qu’il bloque les déploiements d’autres stéréotypes, comme dans l’exemple suivant :

(2) Donner la liberté de chercher des financements alternatifs (droits d’inscription, entreprises et collectivités territoriales, mais aussi « ventes » du patrimoine immobilier) donc creuser les inégalités entre les établissements donc remettre en cause le principe d’égalité donc multiplier les conflits d’intérêts (Liste C).

Un autre mécanisme explique l’enchaînement de l’exemple 2 : un phénomène d’association inédite de représentations dépendantes du contexte :

(3) Autonomie de l’université donc évaluation [possible par les responsables de l’université représentants des sciences dures] selon les critères des sciences dures.

Conclusion

Nous avons défendu et illustré la thèse que le traitement informatique du discours n’épuise pas le sens discursif et ceci pour plusieurs raisons : d’abord, certes, parce que le contexte d’énonciation hétérogène est occulté par la globalisation quantitative des résultats, ensuite parce que les objectifs de l’analyse et de l’interprétation ne sont pas toujours congruents avec les résultats de la recherche assistée par des logiciels de textométrie. Si l’objectif est de rendre compte de la singularité des actes et des représentations discursives, il est évident que l’étude qualitative de chaque cas s’impose.

Mais notre propos a porté surtout sur les observables : mots, associations de mots et leur environnement sémantique et syntaxique. Dans la perspective théorique de la SPA, notre thèse avance l’idée que les potentialités discursives des significations des mots et les différentes formes d’implicite argumentatif qu’elles habilitent, rendent nécessaire la triangulation du traitement informatique avec une analyse qualitative, sémantico-discursive et pragmatico-discursive du texte. Dans la lignée du philosophe des sciences et sémioticien Jean-Guy Meunier (2022), cette thèse conforte aussi l’intérêt de l’élaboration d’un modèle de conceptualisation sémantique précédant le traitement informatique des mots.

Note de bas de page 30 :

Galatanu, sous presse.

Enfin, nous pensons que cette réflexion conforte une piste de recherche complémentaire à celles déjà menées sur le corpus ACCMADIAL : une étude comparative des résultats de l’analyse quantitative avec une analyse qualitative fine de plusieurs cas représentatifs de notre corpus, autour de plusieurs conceptualisations sémantiques (maladie, soin, époux/épouse, affects, statut‑fonctions d’aidant). Cette recherche complémentaire aurait pour objectif principal de faire apparaître la singularité du vécu de l’aidant familial référée à son histoire familiale, mais aussi la singularité de l’acte d’énonciation de l’aidant-énonciateur. Une première recherche sur la singularité de ce vécu, plus précisément sur les liens entre les évolutions de la vulnérabilité du malade et celles de la fragilité du proche-aidant s’inscrirait déjà dans ce projet plus vaste comme une recherche exploratoire30. Elle a fait apparaître des constructions discursives différentes, voire contrastées, des images des personnes accompagnées par les aidants, en tant que malades et en tant que personnes proches, avant la maladie.