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Qu’est-ce que veut dire interpréter dans le cadre d’une herméneutique (du) numérique ? What does it mean to interpret in the context of a digital hermeneutics?

Rossana DE ANGELIS 

https://doi.org/10.25965/interfaces-numeriques.4689

L’herméneutique du numérique, conçue comme méthode d’interprétation de textes, demande de revenir sur ce qu’« interpréter » veut dire. En particulier, nous allons nous interroger sur les processus d'interprétation et d'objectivation des données textuelles. Du point de vue herméneutique, nous pouvons identifier deux médiations nécessaires pour passer des textes au sens : une première médiation concernant l’inscription des traces numériques calculables, ce qui suppose une manipulation asémantique ; une deuxième médiation concernant la transcription des traces numériques interprétables, ce qui suppose une manipulation sémantique. Dans les pages qui suivent, nous allons explorer ces deux processus de médiation.

Digital hermeneutics, conceived as a method of interpretation of texts that make sense, asks to reconsider what "to interpret" means. In particular, we will examine the processes of interpretation and objectification of textual data. From a hermeneutical point of view, we can identify two mediations necessary to pass from texts to meaning: a first mediation concerning the inscription of computable digital traces, which supposes an asemantic manipulation; a second mediation concerning the transcription of interpretable digital traces, which supposes a semantic manipulation. In the following pages we will explore these two mediation processes.

Sommaire

Texte intégral

Version PDF 726 ko

Introduction

Note de bas de page 1 :

Pour une réflexion entièrement consacrée à l’herméneutique (du) numérique comme nouvelle approche au sein des sciences du langage, nous nous permettons de renvoyer à De Angelis (2020).

Comme l’écrivent Marin Dacos et Pierre Mounier, le terme « numérique » acquiert plusieurs valeurs sémantiques : « le numérique comme instrument de recherche ; le numérique comme outil de communication ; le numérique comme objet de recherche » (Dacos, Mounier, 2014, 6). Voilà pourquoi, dans le titre de cet article, nous avons maintenu la préposition « du » entre parenthèse en parlant de « herméneutique (du) numérique »1. En effet, nous pouvons différencier :

  1. une herméneutique numérique, supposant l’herméneutique comme une méthode d’interprétation d’objets faisant sens, qui intègre le numérique comme instrument d’analyse (et de recherche) ;

  2. une herméneutique du numérique, supposant l’herméneutique comme une méthode d’interprétation d’objets faisant sens, qui intègre le numérique comme un réservoir d’objets à analyser.

Au vu de cette ambiguïté, on pourrait envisager le numérique : I. comme un outil de travail s’appliquant à un texte (ou un ensemble de textes) qui fonctionne, premièrement, comme outil de distanciation et, deuxièmement, comme outil de réappropriation des éléments faisant sens ; II. comme un texte (ou un ensemble de textes) qui fonctionne, premièrement, comme objet distancié pour qu’on puisse l’appréhender et, deuxièmement, comme un objet à se réapproprier pour qu’on puisse le réintégrer dans nos propres vies.

Tout comme le sens était, dans la perspective herméneutique de Ricœur (1986), objet d’une double objectivation (une extériorisation par l’écriture et une distanciation par le texte) avant d’être objet d’appropriation (une réintégration dans la vie de l’interprète), en différenciant « monde du texte » et « monde de la vie », le numérique redouble cette dynamique. « Le numérique fonctionne par distanciation représentative et appropriation performative » (Romele, 2017, 144). En ce qui concerne la distanciation représentative, et à propos des technologies numériques, Romele (2017) dit que « leur effectivité repose sur leur capacité de représenter et, par conséquent, d’interpréter le monde. Cela, indépendamment du fait que le numérique est considéré à partir de la couche la plus superficielle des interfaces utilisateur ou de la couche profonde des traces numériques. Dans tous les cas, le numérique donne une “image” du monde qui l’interprète et le transforme (et qui peut à son tour être interprétée) » (Romele, 2017, 151‑152). Autrement dit, le numérique est l’équivalent du « monde du texte » qui fait sens aux yeux de l’interprète grâce à un processus de distanciation (par exemple, en lisant une interface expliquant comment remplir le formulaire de déclaration des revenus), et ensuite il est réintégré dans le « monde de la vie » grâce à un processus d’appropriation par l’action (par exemple, en remplissant le formulaire, l’action retombe directement dans la vie de l’interprète). « Les technologies numériques sont herméneutiques par nature, là où "herméneutique" indique un processus d’interprétation performative fondée sur un double mouvement de distanciation et d’appropriation » (Romele, 2017, 149).

Il s’agit maintenant de mobiliser une autre dimension, celle de

  1. une herméneutique numérique, envisagée en tant que méthode d’interprétation d’objets faisant sens, qui intègre le numérique comme le contexte au sein duquel l’interprétation se déroule, et qui porte l’attention sur la relation du sujet de l’interprétation à l’objet interprété, tout en tenant en compte du contexte.

Dans les pages suivantes, nous allons proposer une réflexion sur le moment interprétatif saisi pendant l’analyse du texte numérique à l’aide des technologies numériques, autrement dit sur la troisième dimension que nous venons d’évoquer.

1. Qu’est-ce qu’interpréter pour une herméneutique du numérique ?

Comme l’écrit Doueihi à propos de l’institutionnalisation des humanités numériques, « [t]out débat sur la cohérence épistémologique des humanités numériques s’appuie sur une narration, celle, plus ou moins précise, de la rencontre des sciences de l’interprétation avec cette nouvelle science qu’est l’informatique » (Doueihi, 2015, 704). Et comment peut-on appeler ces « sciences de l’interprétation » autrement qu’herméneutique(s) ?

L’herméneutique du numérique (ii), c’est-à-dire l’herméneutique conçue comme méthode d’interprétation qui intègre le numérique comme un réservoir d’objets qui font sens, nous impose de revenir sur ce qu’« interpréter » veut dire. En particulier, nous allons nous interroger sur l'interprétation et l'objectivation des données textuelles linguistiques. Comme le rappelle Bachimont, « on a souvent critiqué la notion de ‘données’ en arguant qu’il faudrait davantage les appeler des ‘obtenus’ ou des ‘construits’ : cela est évidemment exact dans la mesure où ces données ne viennent pas de nulle part » (Bachimont, 2016, 29)

À l’aune de cette définition des données comme « obtenus » ou « contruits », deux questions surgissent alors : qu’est-ce qu’interpréter et qu’est-ce qu’objectiver dans ce nouveau contexte épistémologique ?

Comme l’écrit Leleu-Merviel,

« les données désignent les caractéristiques codées prélevées sur l’environnement, convoyées vers un récepteur dans un système de communication quelconque via des signaux. La signification résulte du décodage [1] et de l’interprétation [2] aboutie des signaux. Au-delà de ce premier palier de traitement, les significations se transforment en information [3], pour un être vivant comme pour un automate, si, après perception/captation et décodage, ils produisent un effet sur le comportement [4] ou sur l’état cognitif [5] du récepteur (par exemple en modifiant la représentation qu’il se fait d’un phénomène). Le sens de l’information s’identifie alors à cet effet produit. Il peut se traduire en termes de changement d’état sans réaction immédiate apparente ou en termes d’action effective perpétrée instantanément en retour » (Leleu-Merviel, 2003, 19‑20).

Le premier objet soumis au processus de décodage [1] est un document :

« Un document est un objet matériel technique correspondant à l’inscription d’un contenu dans un support physique. Quand ce support devient numérique, l’ingénierie documentaire trouve de nouveaux moyens, avec pour seules limites celles du calcul, de transformer et reconfigurer les documents et d’instrumenter l’inscription du contenu » (Bachimont et Crozat, 2004, en ligne, 1).

Le processus de calcul s’applique donc au document. Une fois le document re-configuré, et donc une fois le contenu « instrumenté », on peut passer au processus d’interprétation [2] concernant le texte.

Du point de vue herméneutique, nous pouvons envisager le processus de transformation d’un document dans un texte de la manière suivante :

  • Le (moment du) document correspond à l’inscription des éléments signifiants selon le(s) système(s) d’enregistrement ;

  • Le (moment de la médiation) renvoie à la re-configuration des éléments signifiants à travers un logiciel assurant le trans-codage ;

  • Le (moment du) texte est la restitution des éléments signifiants selon le(s) système(s) de restitution.

De cette manière, le processus de médiation se dédouble :

  • une première médiation concerne le rapport du document au texte, ce qui prépare le processus interprétatif : le moment de re-configuration est automatique, car assuré par une machine. Cette première médiation concerne le premier moment de la distanciation, selon la proposition de Ricœur (1986), c’est-à-dire la saisie des éléments significatifs se présentant dans la forme du texte ;

  • une deuxième médiation concerne le rapport du texte au monde (numérique), ce qui rappelle les trois moments de la mimesis, toujours selon la proposition de Ricœur (1986), accompagnant le processus interprétatif.

Note de bas de page 2 :

http://www.worldofdante.org

Voici un exemple résumant ce processus que j’ai déjà eu l’occasion de mentionner (De Angelis, 2017a). Le site The World of Dante2 est un outil de recherche qui facilite l’étude de la Divina Commedia écrite par Dante Alighieri, chef d’œuvre de la littérature internationale dont l’analyse est particulièrement complexe. Ce site met à disposition une transcription du texte italien, sa traduction anglaise, des diagrammes explicatifs, une ligne du temps, des galeries d’images, etc. Le texte italien encodé permet « des recherches et des analyses structurées » – comme on peut le lire sur le site – et, pour cette même raison, une approche dynamique de la lecture, permettant ainsi d’intégrer ces différentes composantes dans l’analyse de l’œuvre. On peut donc analyser le texte de la Divina Commedia à tous les niveaux. À travers les outils de recherche disponibles, on peut en effet identifier des éléments textuels divers – par exemple, un mot, un personnage, un lieu, etc. – en cherchant ses occurrences dans le texte, en analysant le co-texte qui les accompagne et le contexte où ils apparaissent, en faisant le lien entre les éléments textuels saisis par les outils d’analyse automatique des données textuelles avec les éléments extra-textuels auxquels ils sont en relation dans le site (par exemple, les images représentant les lieux et/ou les personnages mentionnés dans le texte, les musiques de l’époque, et les informations les plus variées). En utilisant ces outils de recherche, on peut découvrir à la fois les (co)occurrences des éléments textuels choisis et les liens intra- et inter- textuels qu’ils entretiennent avec d’autres éléments. Les outils numériques permettent donc à la fois une analyse du texte, une exploration du co-texte et une contextualisation du texte. Les trois dimensions de l’herméneutique (du) numérique sont ainsi évoquées (cf. supra).

Toutefois, si nous nous focalisons sur les deux médiations mentionnées qui interviennent au sein de ce processus, nous pouvons essayer d’identifier les différentes phases (ou passages) dont se compose chaque médiation :

  1. En ce qui concerne la première médiation, nous pouvons identifier une phase d’inscription des traces numériques (par le biais de signaux électriques) en appliquant le code (les règles d’inscription supposées par le système d’enregistrement). Il s’agit là d’une première étape produisant une « forme calculable », c’est-à-dire un document accessible à la machine (perception syntaxique : langage de la machine). Le résultat est donc la production de « traces » numériques « calculables » en vue d’une manipulation asémantique par la machine.

  2. En ce qui concerne la deuxième médiation, nous pouvons identifier une phase de transcription des traces numériques issues de l’application du code (les règles d’inscription supposées par le système d’enregistrement) dans un autre code (les règles d’inscription supposées par le système de restitution). Il s’agit là d’une deuxième étape produisant une « forme partageable », c’est-à-dire un texte accessible à l’humain (perception syntaxique : langage humain). Le résultat est donc la production de « traces » numériques « interprétables » en vue d’une manipulation sémantique par l’homme.

1.1. Première médiation

La première médiation concerne donc le passage de l’information [3] d’une forme lisible pour la machine à une autre forme lisible pour la machine. « L’accès à l’information sur le support numérique n’est jamais direct mais nécessairement médié par le calcul. Elle passe au minimum par le décodage d’une représentation sous forme binaire de l’information pour en proposer une présentation sous une forme sémiotique lisible. Le document numérique, si l’on peut encore parler de document, est donc toujours une reconstruction dynamique » (Bachimont et Crozat, 2004, en ligne, 3).

Support : inscription de l’information en forme binaire perceptible pour la machine
     ↓
codage : intervention du calcul (première médiation)
     ↓
document : inscription de l’information en forme sémiotique lisible pour la machine

Le document numérique est donc un objet sémiotique disant quelque chose pour la machine (plan du contenu) sous une certaine forme (plan de l’expression). « Le concept de document canonique est constitué d’une représentation interne (le document logique [en termes sémiotiques, plan du contenu]) et d’une publication externe fidèle à cette représentation (le document maître [en termes sémiotiques, plan de l’expression]). Un tel document est une condition de l’objectivation (en ignorant le décalage entre la structure logique et la structure graphique) » (Bachimont et Crozat, 2004, en ligne, 9). Ce « décalage » est proprement celui de la fonction sémiotique (Hjelmslev, 1954) entre un plan du contenu et un plan de l’expression. Dans ce cas, au lieu de porter une « instruction de sens » (cf. infra), la fonction sémiotique est porteuse d’une « instruction de fait » : si x se présente alors fait y.

1.2. Deuxième médiation

La deuxième médiation concerne le passage de l’information d’une forme lisible pour la machine à une forme lisible pour l’homme. Autrement dit, l’information inscrite sur un support d’enregistrement doit pouvoir être visualisée ou écoutée sur un support de restitution à l’aide d’un logiciel de traduction : il s’agit là d’une transcription, ou d’un transcodage, selon les termes de Eco (1975).

Document : inscription de l’information en forme sémiotique lisible pour la machine
     ↓
transcodage : intervention du calcul (deuxième médiation)
     ↓
texte : inscription de l’information en forme sémiotique lisible pour l’homme

Cette transformation est possible grâce à l’interactivité implicite de tout document numérique. « Le concept de document interactif appropriable est constitué du contenu, associé aux fonctions de réécriture de ce contenu que l’apprenant met en œuvre pour s’approprier le document » (Bachimont et Crozat, 2004, en ligne, 9), permet d’envisager la possibilité du transcodage. Il s’agit de l’opération sémiotique appelée transduction, c’est-à-dire une transformation de signes et de sémiotiques définie par un transducteur (automatique) ou au moyen d’une relation indépendante du contexte (context free). Il s’agit d’une manipulation mécanique et formelle de signes, et plus précisément de symboles. « Le formalisme se constitue de symboles physiques : comme symboles, ils possèdent une signification ; en tant que physiques, ils se manipulent matériellement et mécaniquement. Le propre du formalisme, quand il se fait calcul, est de rapporter cette manipulation physique au sens formel » (Bachimont, 2010, en ligne, 2)

« Les langages formels abordent la connaissance de manière à la contrôler à l’aide d’une syntaxe formelle où une sémantique compositionnelle et vérifonctionnelle vient compléter une syntaxe générative : à chaque règle de génération syntaxique, permettant de construire un (fragment d’)énoncé, correspond une règle de composition sémantique indiquant comment construire l’interprétation [transcodage] de l’énoncé engendré à partir de l’interprétation [décodage] des constituants syntaxiques. Dans ce cadre, on veut que tous les aspects sémantiques jugés pertinents et essentiels puissent être manifestés et contrôlés par la syntaxe : toute manipulation formelle [a-sémantique] renvoie de manière calculable [manipulable] à une transformation sémantique [extérieure au calcul]. C’est ce que l’on constate par exemple dans les bases de données où chaque élément doit posséder un type qui détermine la classe des transformations applicables : le type exprime la sémantique des données et par conséquent les traitements syntaxiques possédant un sens pour cette donnée » (Bachimont, 2004, 10, nous introduisons les éléments entre parenthèses).

Envisagée dans un environnement numérique, la « production de sens » se réalise au sein d’une hiérarchie fermée de langages (sémiotiques) pouvant se transformer les unes dans les autres grâce aux transformations (transductions) opérées par le logiciel (transducteur) selon des relations pré-établies (et modifiable à la fin du parcours, en passant par le même procédé). Comme l'écrit Greimas, « la production du sens n’a de sens que si elle est la transformation du sens donné ; la production du sens est, par conséquent, en elle-même, une mise en forme significative, indifférente aux contenus à transformer. Le sens, en tant que forme du sens, peut se définir alors comme la possibilité de transformation du sens » (Greimas, 1970, 15). En outre, « la signification n’est donc que cette transposition d’un niveau de langage dans un autre, d’un langage dans un langage différent, et le sens n’est que cette possibilité de transcodage » (Greimas, 1970, 13).

Greimas résume ainsi le processus de transformation au sein de la hiérarchie des sémiotiques et métasémiotiques, c’est-à-dire des langages et métalangages descriptifs, appliquée à l’analyse sémantique de tout objet sémiotique (De Angelis, 2017b). Autrement dit, quand il faut analyser le sens, on passe par un processus de traduction inter-sémiotique, c’est-à-dire d’un langage à l’autre, au sein d’une hiérarchie de langages descriptifs. Ce processus peut rendre compte des transformations supposées par la production de tout objet numérique car le passage du document numérique au texte numérique se fait par transduction.

Une réflexion reste en marge. Le sens peut donc se produire par transcodage, ce qui suppose un système de sémiotiques et méta-sémiotiques fermé (modèle du cercle, cf. De Angelis, 2017b), ou par interprétation, ce qui suppose un système de sémiotiques et méta-sémiotiques ouvert (modèle de la spirale, cf. De Angelis, 2017b). Le transcodage [context free] des documents diffère de l’interprétation [context related] des textes : dans les documents, le nombre de sémiotiques intervenant dans le codage de l’information est fini et établi par l’auteur ; dans les textes, le nombre de sémiotiques intervenant dans le codage de l’information est potentiellement non-fini (toutes les sémiotiques concourant à constituer ce qu’on identifie comme une « culture » peuvent intervenir dans un texte) et établi par le contexte (de production et de réception). On pourrait dire alors que les machines ont tendance à traiter l’information (forme symbolique / forme physique) par un processus de transcodage alors que les hommes ont tendance à traiter le sens par un processus d’interprétation. La différence fondamentale consiste dans leur rapport au contexte : le transcodage est « context free » (indépendant du contexte) alors que l’interprétation est « context related » (dépendante du contexte).

2. Qu’est-ce qu’objectiver pour une herméneutique du numérique ?

Avant d’être interprétable, une inscription doit être lisible.

« Le problème est de savoir à quelles conditions une inscription est lisible. La lisibilité procède des actions que nous menons lors d’une lecture telles qu’elles sont encadrées et rendues possibles par la matérialité de la présentation du contenu [i] et les modalités d’interaction [ii]. La lecture s’appuie donc sur une série de dispositifs et d’actions visant à permettre l’objectivation du contenu et son appropriation » (Bachimont et Crozat, 2004, en ligne, 2, nous introduisons les éléments entre parenthèses).

La question de l’objectivation du contenu relève de la première question : comment le contenu est‑il présenté au lecteur ? Autrement dit, comment faut-il que le contenu se présente pour qu’il soit lisible au lecteur (automatique et humain) ? Cette question relève de l’herméneutique conçue comme méthode d’interprétation d’objets qui font sens. Premièrement, l’objectivation concerne l’expression parce qu’il faut pouvoir saisir une forme signifiante avant de pouvoir interpréter la forme signifiée. Cette acception permet de reconnaître dans la forme signifiante inscrite un objet saisissable par la machine comme par l’humain. Cette acception renoue avec la première acception de « objectivation » proposée par Ricœur (1986). Plus précisément, dans sa réflexion, c’est l’écriture qui permet cette modalité de l’objectivation à travers l’inscription d’une forme (que ce soit dans un langage artificiel ou dans un langage humain). Ces formes issues d’un système peuvent être mises en relation avec d’autres formes issues d’autres systèmes, ce qui permet de cerner le contenu en passant d’un système à l’autre à travers la possibilité de la co-référence (c’est‑à‑dire la possibilité de cerner le même référent). Deuxièmement, l’objectivation concerne le contenu parce que la forme signifiante doit être mise en relation avec d’autres formes signifiantes pour que, à travers celles-ci, on puisse cerner sa forme signifiée. Le contenu persiste au passage des formes d’un système à l’autre : des données aux métadonnées, un contenu est cerné dans une forme, transposé d’un langage à l’autre, pour être restitué sous une autre forme.

Note de bas de page 3 :

Pour une réflexion plus approfondie sur ces questions, nous nous permettons de renvoyer à De Angelis (2014, chap. V).

Deux sens du terme « objectivation » sont donc en jeu : l’un concerne l’objectivation (1) de quelque chose dans un signe, c’est-à-dire une réification de l’objet dans une forme instituée faisant système avec d’autres formes ; l’autre concerne l’objectivation (2) du contenu issu de ce processus. Les deux sens d’objectivation se mêlent : l’objectivation (1) comme fixation dans une forme externe permet de donner une forme signifiante à la forme d’un objet matériel : ce qui implique de produire une forme pour la rendre manipulable et interprétable ; l’objectivation (2) comme identification d’un contenu porté par les formes mentionnées. Les contenus issus de l’analyse numérique des textes se révèlent mesurables, contrôlables et vérifiables. Ces deux sens d’objectivation se retrouvent dans les deux moments de la distanciation dont parle Ricœur (1986) : la première est une distanciation par l’écriture qui permet de saisir une forme signifiante ; la deuxième est une distanciation par la vérifiabilité venant de la formalisation3.

Note de bas de page 4 :

« L’appropriation consiste dans le fait de faire sien le contenu et de l’intégrer comme une part de soi [au sein du rapport entre l’homme et le texte] : penser ou agir avec lui [troisième moment de la mimesis, Ricœur], sans avoir à s’y référer explicitement [deuxième moment de la mimesis, Ricœur]. L’appropriation connaît deux modalités essentielles : l’appropriation comme application du contenu, c’est-à-dire une mise en œuvre ou une exécution, comme un mode d’emploi indiquant les actions à suivre [c’est l’effet sur le comportement [4] du récepteur] ; l’appropriation comme reformulation ou réinvention de son expression, comme dans le commentaire ou la compréhension du contenu [c’est l’effet sur l’état cognitif [5] du récepteur]. Le contenu est donc approprié par le geste (application) et par la mémoire (reformulation). […] Les procédés d’appropriation sont par exemple l’annotation personnelle, la synthèse, etc. » (Bachimont et Crozat 2004, en ligne, 2, nous introduisons les éléments entre parenthèses).

Note de bas de page 5 :

Pour une réflexion plus approfondie sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à De Angelis (2013).

Ces deux moments de la distanciation concernent les deux moments de la mimesis dont parlait Ricœur : le premier est celui de la saisie dans une forme (configuration) ; le deuxième est celui de la transcription de forme dans une autre (reconfiguration). La question de l’appropriation4, en revanche, relève du troisième moment de la mimesis, c’est-à-dire de la relation entre le lecteur, le texte et le monde5.

L’idée que le numérique nous aurait permis de dominer le sens, de l’interpréter de manière « objective », tout en considérant cette objectivité comme le résultat de l’interaction entre deux acceptions de numérique – c’est-à-dire entre outil interprétatif et objet d’interprétation, comme nous l’avons dit au début – n’a pas encore été creusée. « Les technologies sont souvent contournées par une "illusion de transparence" [Van Den Eede, 2010] qui a été dénoncée à différents titres par des auteurs comme Heidegger, McLuhan, Latour, Feenberg et les post‑phénoménologues Ihde et Verbeek. Les technologies, en dépit de leurs affordances et effets, ont tendance à fuir l’attention consciente. Cela est d’autant plus vrai dans le cas des technologies numériques » (Romele, 2017, 151).

3. Réconcilier interprétation et objectivation

Pour comprendre le lien entre interprétation et objectivation, ainsi que les différents sens dans lesquels ce terme est utilisé, nous allons faire appel à la distinction entre les deux acceptions du terme objectivation évoquées, et plus particulièrement l’acception (2) concernant la possibilité de « mesurer » les contenus. Cette idée de « mesure » suppose une conception intersubjective de la connaissance et une certaine conception de la trace. Autrement dit, une trace numérique peut être volontaire (ce qui implique une intention de communiquer), involontaire (ce qui lui rend le même statut des empreintes) ou produite (ce qui en fait une mesure) (Bachimont, 2016). Cette production se fait par transduction, autrement dit par transformation d’un langage dans un autre.

Note de bas de page 6 :

Pour une réflexion plus approfondie sur la nature de ces accords, nous nous permettons de renvoyer à De Angelis (2012).

Le rapport entre les langages et le monde suppose tout d’abord la possibilité de pouvoir partager les règles d’utilisation de ces langages. En ce qui concerne le rapport entre les langages verbaux, ou plus simplement les langues, et le monde, l’objectivité consiste en la possibilité de la co‑référence, autrement dit la possibilité de se référer au même « objet » tout en supposant un accord préalable dans l’usage des signes mobilisés par les locuteurs et issus d’un système donné et partagé (une langue). Cet « objet » correspond à une portion de réalité cernée et partagée avec les autres locuteurs. Un référent est donc un objet sur lequel on est déjà d’accord dans une langue ; un objet du discours est un objet sur lequel on se met d’accord à travers la langue6. Cette objectivité est définie par l’intersubjectivité inscrite dans l’usage des langues.

Les langages formels – tels que ceux des mathématiques, logiques, etc. – répondent au besoin de relier avec la réalité :

« L’objectivité qu’ils visent est celle de la science, c’est-à-dire le réel, et non les réalités accordées dans le discours. Cette question est donc la question du réel objectif, la question de l’objectivité, et l’herméneutique qu’elle suscite est une herméneutique de l’objectivité » (Bachimont 1997, en ligne, 24).

De cette manière, les technologies numériques essaient de mettre en relation des régimes interprétatifs différents, le premier tourné vers l’intersubjectivité, le deuxième vers la réalité. L’herméneutique issue de cet effort est désignée par Bachimont d’artéfacture « pour souligner qu’il lui faut construire des artefacts comblant la différence phénoménologique en faisant dialoguer deux domaines sémiotiques : l’objectivité et la communication » (Bachimont, 1997, en ligne, 24).

Ces processus d’objectivation supposent la possibilité d’identifier quelque chose comme « objectif » dans l’acception d’une description de la réalité indépendante de l’interprète, soit parce que la connaissance acquise correspond à la réalité, soit parce qu’elle peut être soumise à une vérification de la part d’un autre interprète. Comme nous pouvons ainsi constater, les deux acceptions d’« objectif » ne coïncident pas : l’une suppose un rapport entre le langage — par lequel on saisit la connaissance — et le monde — d’où cette connaissance est issue — ; l’autre suppose un rapport entre un langage de saisie et un langage de vérification de la connaissance. Autrement dit, la première acception suppose un rapport entre le langage et le monde ; la deuxième suppose un rapport entre langages descriptifs (cf. supra).

Dans le premier cas, il s’agit de considérer le processus d’objectivation dans le cadre de la relation du rapport entre le langage et le monde, et donc d’en venir à une conception de la « vérité » comme correspondance entre langage et monde : la « vérité du texte » est une vérité ontologique (Gadamer) si on attribue au langage une valeur ontologique (Heidegger) ; dans le deuxième cas, il s’agit de considérer le processus d’objectivation dans le cadre de la relation entre langages descriptifs, et donc d’en venir à une conception de la « vérité » comme correspondance entre langages : la « vérité du texte » est une vérité méthodologique (Ricœur) si l’on attribue au langage une valeur méthodique (Schleiermacher). Comme nous l’avons dit ailleurs (De Angelis, 2014), ces deux formes de vérités ne sont pas incompatibles au sein des sciences du langage, mais à condition de bien s’entendre sur ce qu’interpréter veut dire.

Conclusion

Au sein de cette réflexion, nous avons cherché à faire surgir plusieurs questions concernant la nature des processus d’interprétation et d’objectivation de l’herméneutique (du) numérique. Deux différentes conceptions des langages (ou sémiotiques, pour utiliser les termes de Hjelmslev) sont supposées : l’une comme représentation de la réalité ; l’autre comme communication de cette réalité. Deux attitudes épistémologiques émergent ainsi en relation à ces deux conceptions du langage. L’une est une attitude analytique selon laquelle toute proposition valide a priori ; celle‑ci est analytique quand sa vérité ne dépend d’autres choses que des propriétés du langage. L’autre est une attitude synthétique selon laquelle toute proposition valide a posteriori est synthétique quand sa vérité dépend d’autres choses que des propriétés du langage, plus particulièrement de l’apport d’autre chose provenant de la relation au monde.

Selon l’attitude analytique, les langages n’ont pas de signification par eux-mêmes, autrement dit sont a-sémantiques, ce qui suppose une rupture de la relation référentielle avec le monde. « Les langages formels (logiques et mathématiques) sont analytiques et ne formulent que des tautologies et des contradictions : alors que les premières sont toujours vraies et les secondes toujours fausses, quelle que soit la structure du monde réel, elles n’ont rien à dire à son sujet ; elles sont purement analytiques car elles n’augmentent pas mon savoir sur le monde, en d’autres termes elles ne sont pas synthétiques. » (Bachimont, 1997, en ligne, 13) Selon l’attitude synthétique, les langages, et tout d’abord les langues, sont pourvus d’une sémantique qui suppose le maintien d’une relation référentielle avec le monde. Ils permettent donc de dire quelque chose sur le monde. C’est ce que Rastier (1987) appelle l’« impression référentielle », autrement dit les éléments sémantiques qui, reliés entre eux à travers les normes du système constituant le langage en question, permettent de dire quelque chose de vrai (et partagé) sur le monde.

Ces deux attitudes, analytique (a-sémantique) et synthétique (sémantique), peuvent rendre compte respectivement du transcodage (transformation a-sémantique d’un langage dans un autre langage) et de l’interprétation (transformation sémantique d’un langage dans un autre langage). Le premier processus produit une vérité dépendant des transformations syntaxiques des langages (transduction) ; le deuxième processus produit une vérité dépendant des transformations sémantiques des langages (interprétation).

Pour rétablir la relation entre le langage et le monde il faut donc ajouter une attitude synthétique grâce à laquelle nous pouvons acquérir une connaissance vraie dont le statut de vérité dépend de la relation au monde et à autrui. De cette attitude dépendent deux acceptions d’objectivité correspondant à deux attitudes attribuées au langage en relation au monde : 1) le langage représente la réalité « telle qu’elle est » ; 2) le langage partage la réalité « telle qu’elle est ». La première attitude découle de l’idée de langage comme outil de représentation alors que la deuxième attitude découle de l’idée du langage comme outil de communication. Ces deux attitudes ont toujours divisé les philosophes. La difficulté consiste à articuler ces deux fonctions.