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Apprendre la guitare sur YouTube
Partages et échanges, contributions et participations autour des tutoriels d’apprentissage de l’instrument

Raphaël Roth 
et Richard Dufour 

Digital Object Identifier 10.25965/interfaces-numeriques.4288

Cet article présente la collecte et l’analyse — à l’aide les logiciels Modalisa et Tropes — de 1867 commentaires d’abonnés d’un corpus de 10 vidéos pour « débutants ou grands débutants » à la guitare. Il s’appuie sur deux entretiens semi-directifs avec le créateur de la chaîne MrGalagomusic, premier vidéaste du web français en nombre d’abonnés qui propose des tutoriels d’apprentissage de la guitare. Il s’agit de comprendre comment la forme « tutoriel » permet le partage d’expériences, de savoirs, de compétences qui ne relèvent pas du schéma classique et linéaire de la transmission en Sciences de l’information et de la communication. Le « tuto » sur YouTube engage une communication du youtubeur vers l’internaute, de l’internaute vers le youtubeur ou de l’internaute vers un autre internaute par la possibilité de laisser un commentaire et d’y répondre. Il s’apparente davantage aux formes de communication orchestrale qui reposent sur l’interaction et constitue un objet pertinent pour comprendre les logiques de partage, d’échange, de contribution et de participation engagées sur les interfaces numériques et utile pour comprendre les nouveaux enjeux qui se fixent dans les dynamiques liées aux questions d’éducation artistique et culturelle.

This article presents the collection and analysis - via the Modalisa and Tropes softwares - of 1867 comments from subscribers to 10 videos for "beginners or great beginners" on guitar. It relies on two semi-structured interviews with the creator of the chain MrGalagomusic, the first videographer of the French web in number of subscribers, offering tutorials for learning the guitar. It is to understand how the tutorial form allows the sharing of experiences, knowledge and skills that do not fall within the classical and linear pattern of transmission in the information and communication sciences. The "tutorial" on YouTube commits a communication from youtuber to the user, from the user to the youtuber or from the user to another user by the possibility of leaving a comment and responding. It is more similar to forms of orchestral communication that are based on interaction and is a relevant object to understand the logic of sharing, exchange, contribution and participation engaged on digital interfaces and useful for understanding the new challenges that arise in the dynamics linked to artistic and cultural education issues.

Sommaire

Texte intégral

Version PDF 1,2 Mo

1. Introduction : apprendre la guitare sur YouTube

« Mec je stagnais depuis 11an et demi tout seul dans mon slip avec mes deux grattes et un jour par hasard le grand YouTube me propose, va savoir comment, une de tes vidéos (Tuto Californication des Red hot) et depuis c’est le boulevard ! ! ! ! Non pas des rêves brisés hein ^^ Tu est super claire dans tes explications, on vois bien tes placements. Très pédagogue et tu fais toujorus marrer. Bref je te met un bon gros pousse des familles et encore milles mercis pour tes tutos ! ! et surtout pour elui-ci enfin un mec qui m’explique clairement le Sweeping ! ! ! »
Commentaire de la vidéo « Le pénitencier (The animals/Johnny Hallyday) – Tuto de guitare » n° 56 publié par Tome Huns le 26 avril 2016 à 18 h 31

Ce commentaire d’un abonné de la chaîne MrGalagomusic sur YouTube est représentatif des milliers de commentaires laissés sur les plateformes numériques via leurs interfaces. Il nous offre surtout l’occasion d’interroger les modalités de l’apprentissage d’un instrument, à travers la forme « tutoriel » sur Internet. Cet article repose sur la collecte (Dufour et al., 2018) et l’analyse — via les logiciels Modalisa et Tropes — de 1867 commentaires d’abonnés ou de visiteurs d’un corpus de 10 vidéos tutorielles pour « débutants ou grands débutants » à la guitare, une passion ordinaire à l’ère numérique (Flichy, 2010). Il propose de comprendre comment la forme tutorielle sur la plateforme YouTube permet le partage d’expériences (Gras, 2008), de savoirs et de compétences qui ne relèvent pas du schéma classique de la transmission en Sciences de l’information et de la communication qui envisage, sur le modèle — fondateur des sciences de l’information et de la communication — du télégraphe, une relation linéaire, sur un seul canal, de transmission d’un message entre un émetteur et un récepteur (Winkin, 1981). Le « tuto » sur YouTube engage une communication du youtubeur vers l’internaute, de l’internaute vers le youtubeur ou de l’internaute vers un autre internaute par la possibilité de laisser un commentaire et d’y répondre (Gruffat, 2015). Il s’apparente davantage aux formes de communication orchestrale (Winkin, 1996) qui reposent sur l’interaction et constitue un objet pertinent pour comprendre les logiques de partage, d’échange, de contribution et de participation engagées par les interfaces numériques entre renouvellement des modalités d’apprentissage de la musique en amateur et modifications liées aux spécificités de plateformes socio-numériques.

2. Définition de l’objet d’étude. Le « tuto » sur YouTube, une fenêtre des passions ordinaires à l’ère numérique : du «  broadcast yourself  » au «  do-it-yourself  »

Le terme « tutoriel » qualifie un mode d’emploi d’apprentissage destiné, le plus souvent, à un utilisateur débutant. Il lui permet de se former de manière autonome, c’est-à-dire sans la présence physique d’un enseignant et, souvent, en dehors d’un cadre académique. Sa forme la plus répandue est la vidéo mais il peut aussi se présenter sous la forme papier ou sous celle d’un logiciel. Développé d’abord pour l’apprentissage des logiciels informatiques, le « tuto » s’est élargi à d’autres activités et peut concerner tous les domaines de la vie et des loisirs : bricolage (la chaîne YouTube de l’enseigne de bricolage Leroy Merlin cumule plus de 100 millions de vues et son tutoriel le plus populaire intitulé « Comment poser du carrelage de sol ? Leroy Merlin » atteindra bientôt les 1,5 million de vues), couture, dessin, photo, vidéo, sport et sports extrêmes (il existe plusieurs dizaines de tutoriels pour apprendre à soulever un skateboard en roulant), jeux vidéo (la vidéo « Tuto : 5 Erreurs à Éviter Absolument | Fortnite Battle Royale » enregistre plus d’un million de vues), soin du corps (la chaîne en français Tartofraises nail art est spécialisée dans la décoration de l’ongle, compte plus de 353 000 abonnés et sa meilleure vidéo compte presque de 5 millions de vues), jardinage, cuisine, danse, musique (piano, batterie, guitare, etc.). Ainsi, le tutoriel relève des objets numériques qui sont traversés par les passions ordinaires des amateurs, la démocratisation des compétences (Flichy, 2010) et une forme spécifique d’intelligence collective (Jenkins, 2006). Est-il possible d’apprendre la guitare comme on apprend à poser un carrelage au sol ou à décorer ses ongles ? Outre l’aspect ludique et souvent humoristique de cette forme, certains apprentissages mobilisent une attention, un engagement, une rigueur plus importants. L’apprentissage d’un instrument de musique est probablement de ceux-là.

Note de bas de page 1 :

Nous avons développé cette définition de terrain numérique dans le cadre du projet Galerie de Festivals (GAFES), financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR). https://anr.fr/Projet-ANR-14-CE24-0022

Les outils dont dispose aujourd’hui le chercheur en sciences humaines et sociales pour opérer la description du cours historique du monde (Passeron, 1995) ne sont plus uniquement les outils «  classiques  » de la production de données qualitatives (entretiens, observations) ou quantitatives (questionnaires). De même, les terrains sur lesquels il se rend pour réaliser ses enquêtes ne se limitent plus à des frontières physiques ou anthropologiques, c’est-à-dire limités par des limites spatiales et temporelles objectivables et empiriques. Qu’il s’agisse des grands évènements (Malinas, 2014) ou des objets culturels, les objets numériques et leurs interfaces ont favorisé le passage d’une culture de l’écran à une culture par l’écran (Leveratto et al., 2014, 24) qui est augmentée (Paveau, 2017, 31) par un certain nombre de « techno-discours seconds produits dans un espace dédié scripturalement et énonciativement contraint au sein d’un écosystème numérique connecté » : le commentaire (Paveau, 2017). Renonçant à l’exhaustivité qui nous paraît impossible pour les sciences historiques, sur Internet ou ailleurs, nous privilégions l’approche par cas (Revel et Passeron, 2005). Cette dernière relève, pour ces objets et dispositifs, de la définition d’un corpus et de la délimitation d’un terrain numérique1 qui s’apparente à un territoire sémantique (Lakel & Le Deuff, 2017). Il constitue ce corpus d’échanges, de contributions et de discussion sur l’apprentissage de la guitare. L’analyse de données massives n’est pas privilégiée ici. Les logiciels et les méthodes que nous utilisons se confrontent au problème — bien connu des informaticiens et subi par les sciences humaines — de la structuration des données collectées qui ne sont pas des données produites par l’enquêteur et échappent donc à l’espace mental de l’enquête (Passeron, 1995).

3. Description et analyse du corpus d’étude. Une taxonomie des commentaires des tutos guitare sur YouTube

Note de bas de page 2 :

Pour une description de la chaîne et de son auteur, nous pourrons renvoyer à : « Enseigner la guitare sur YouTube - Le tutoriel gratuit et les contradictions de la « numérimorphose » de l’enseignement de l’instrument : le cas de la chaîne MrGalagoMusic » pour la revue TIC & Sociétés « Mutations numériques de la musique » (à paraître en 2020).

Le corpus est composé de dix vidéos publiées sur la chaîne YouTube MrGalagoMusic2. Le choix a été fait d’une diversité de tutoriels vidéo à destination des débutants ou grands débutants à la guitare qu’il s’agisse de techniques musicales — « improvisation blues » —, de l’entretien de l’instrument — « comment accorder sa gratte » — ou, le plus souvent, d’un morceau spécifique — « Personnal Jesus (Johnny Cash) » —. Les commentaires ont été récupérés de manière automatique via l’interface de programmation d’application (API) de YouTube. Un programme a également été réalisé par Richard Dufour (Papegnies et al., 2019). Il prend en compte l’identifiant d’une vidéo et fait apparaître les commentaires, les réponses aux commentaires et l’auteur du commentaire. Les contenus et les statistiques présentées dans le tableau 1 (nombre de vues, nombre d’énoncés de gestes positifs « Pouce + », nombre d’énoncés de gestes négatifs « Pouce - », nombre de commentaires) ont été collectés le 22 novembre 2018.

Tableau 1. Répartition du nombre de commentaires par vidéos
du corpus d’étude en date du 22 novembre 2018.

Titres

Date publication

Nb de vues

pouces +

Pouces -

Commentaires

Improvisation Blues en La - Gamme Pentatonique mineure facile

25/11/2011

364673

1655

50

163

Hallelujah (Leonard Cohen) - Tuto guitare (UK Subtitles)

20/12/2011

992019

5812

160

440

Le pénitencier (The Animals/Johnny Hallyday) - Tuto de guitare

10/03/2012

545533

2490

114

183

Comment accorder sa gratte - Cours de guitare

25/05/2012

231695

927

43

179

Guitare Facile Grands Débutants - Hommage à BB King et au Blues

23/05/2015

407853

2641

62

244

Le sud (Nino Ferrer) — Cours Guitare — Tuto carte postale à Nice

31/07/2015

317178

1925

46

149

Personal Jesus (Johnny Cash) - Tuto guitare bluesy

15/04/2016

143188

1091

39

110

Lose Yourself (Eminem) - Tuto guitare devant le Piton de la Fournaise

13/01/2017

175524

2884

39

154

Tears in Heaven (Eric Clapton) - Tuto guitare acoustique chez Paul Beuscher

15/12/2017

100396

1479

33

135

Calvin Russel (Rats and Roaches) — Débutant Blues 12 mesures en Mi — Facile et Indispensable !

07/09/2018

33807

1066

6

101

Total

6623732

21970

592

1867

Définir le commentaire numérique

Marie-Anne Paveau définit le commentaire en ligne comme « un texte produit par les internautes sur le web dans les espaces d’écriture dédiés des blogs, des sites d’information et des réseaux sociaux, à partir d’un texte premier » (Paveau, 2017, 36). Parmi les traits qui le définissent, l’énonciation pseudonyme (le commentaire est signé soit par une adresse IP, l’identité officielle de l’internaute ou, le plus souvent, un pseudonyme) et la relationalité qui est soulignée par un espace dédié, des métadonnées (type, réponse à un commentaire, adresse « @ X » à un autre internaute), fonction d’abonnement pour certains blogs, organisation des commentaires (« Tous », « les plus discutés »,…). Dans sa typologie des commentaires numériques, Marie-Anne Paveau distingue :

  • Le commentaire relationnel, qui « constitue une simple relation, de type phatique, avec le discours premier, qu’il s’agisse de son auteur ou de son contenu » (Paveau, 2017, 45). Cette première catégorie qui reprend une des six fonctions du langage décrites par le linguiste Roman Jakobson (Jakobson, 1963) n’implique pas de conversation et peut comprendre des « énoncés de gestes » (le « like » Facebook par exemple ou le « pouce bleu » sur YouTube), le « commentaire-lien » (Paveau, 2017, 46) ou le « commentaire remerciement » qui « possède une fonction principalement sociale » (Paveau, 2017, 46).

  • Le commentaire conversationnel n’est pas uniquement phatique et propose un contenu. Il peut être discursif ou métadiscursif ou relever d’une troisième catégorie que Marie-Anne Paveau nomme le « commentaire-troll » « qui a en général pour but de semer le trouble dans la conversation, voire de la détruire, par des interventions violentes et décalées » (Paveau, 2017, 47).

  • Le commentaire délocalisé qui peut être privé (ni visible, ni public et publié en privé sur les messageries des réseaux sociaux ou envoyé par courrier électronique) ou public (par exemple une vidéo YouTube de type « Ma réponse à… » qui ne sont jamais « visés par les chercheurs, qui en sciences de l’information et de la communication (…) élaborent des corpus à des fins d’analyse » (Paveau, 2017, 49). Dans ce dernier, cas l’enquête auprès des usagers « pour recueillir ces données non immédiatement collectables par une simple observation extérieure devant un écran » est préconisée.

  • Le commentaire-partage qui est « produit à l’occasion d’un partage ou par un partage », concernant YouTube le plus souvent sur d’autres plateformes comme Facebook.

10 catégories issues de l’analyse manuelle de 180 commentaires

Nous avons fait le choix méthodologique de collecter et d’étudier uniquement les commentaires relationnels de type commentaire remerciement ou les commentaires conversationnels. Un premier classement lexical manuel a été réalisé à l’aide du logiciel Modalisa qui offre des solutions de classement lexical pertinentes pour des corpus de textes non-structurés, c’est-à-dire issus d’entretiens ou de données collectées sur Internet. Ce classement a, dans un premier temps donc, porté sur 180 commentaires (environ 10 % du corpus global) afin de décrire les tendances relatives aux grandes catégories de commentaires définitoires du corpus global (1867 commentaires).

Tableau - 10 catégories issues de l’analyse manuelle (premier niveau d’analyse) de 180 commentaires

Catégorie de commentaire

Nb de commentaires

%

Félicitations

56

31 %

Remerciements

51

28 %

Qualité pédagogique, plaisir d’apprendre, progression

41

23 %

Commentaire sur Éric Legaud

22

12 %

Demande spécifique d’un morceau

18

10 %

Réponse de l’auteur

11

6 %

Discussion musicale ou conseil

9

5 %

Émoticône

9

5 %

Commentaire sur le morceau

8

4 %

Qualité du répertoire et du choix du morceau

5

3 %

Total

180

Le classement est complété par une analyse lexicale automatique (second niveau d’analyse) réalisée avec le logiciel Tropes sur l’ensemble du corpus de 1867 commentaires et 10 vidéos. À la différence de l’analyse manuelle, l’analyse automatique d’un corpus de texte « non structuré » comme des commentaires d’internautes sur YouTube peut créer des catégories qui n’apparaissent pas comme étant pertinentes a priori. Les fautes de frappe, d’orthographe ou bien les caractères spécifiques à « l’écriture clavier » notamment apparaissent comme des grappes qu’il s’agit de « ranger » dans les catégories idoines. Cette opération de classement n’est réalisée que partiellement, même par le logiciel Tropes. En utilisant cette méthode d’analyse et de classification des données qui peut apparaître comme une limite de notre étude nous souhaitons proposer une démarche de l’analyse de commentaires sur YouTube qui n’oppose pas approches quantitative et qualitative. En outre, le choix cumulé d’une méthode manuelle de classement d’une part, et d’une méthode automatique permet d’évaluer, avec la plus grande prudence, la pertinence d’un classement qui ne pourrait être laissée à la seule appréciation d’un logiciel. Nous proposons ainsi, dans les parties suivantes, les résultats de : a) l’analyse lexicale manuelle portant sur 180 commentaires, b) l’analyse lexicale automatique portant sur l’ensemble du corpus de 1867 commentaires des 10 vidéos.

Première catégorie de commentaire : les remerciements

Si elle apparaît à la seconde position de l’analyse manuelle (28 % des 180 premiers commentaires comprennent le mot « merci »), la catégorie des remerciements est celle qui l’emporte sur l’ensemble du corpus des 1867 commentaires avec 742 occurrences relatives au substantif « merci ».

Figure  - Graphe en étoile des relations du substantif "Merci" issu de l’analyse automatique de 1867 commentaires

Figure - Graphe en étoile des relations du substantif "Merci"
issu de l’analyse automatique de 1867 commentaires

Il faut donc lire, sur le graphe en étoile (figure 2), les relations entre le mot « merci » et les mots qui le précèdent le plus souvent dans le commentaire (« vidéo » = 14 fois) et ceux qui le suivent le plus souvent (« tuto » = 65 fois). Ainsi, le commentaire n° 115 du corpus est emblématique de la structure des commentaires de type « remerciements » :

Salut Eric, ça fait déjà quelques temps que je regarde tes vidéos et que j’apprends de nouveaux morceaux, merci. A vrai dire j’adore le groupe The Doors, ce serait possible que tu nous fasses un petit tuto un de ces jours ?
Commentaire de la vidéo « Le pénitencier (The Animals/Johnny Hallyday) - Tuto de guitare » n° 115 publié par ThePickpoker le 2 avril 2013 à 23 h 25

La gratitude de l’internaute qui commente (qui se traduit dans l’expression du mot « merci ») est la première occurrence relevée dans notre analyse manuelle et s’associe fortement à la seconde : les félicitations.

Seconde catégorie de commentaire : les félicitations

31 % des commentaires analysés manuellement contiennent des félicitations ce qui en fait la première catégorie des commentaires analysés automatiquement. Le substantif « bravo » apparaît 22 fois dans l’analyse automatique mais doit être complété par « super » (154 occurrences) et « top » (50 occurrences)

« T’es trop fort mec et t’explique trop bien. Répertoire intéressant. Bravo »
Commentaire de la vidéo « Personal Jesus (Johnny Cash) - Tuto guitare bluesy » n° 21 publié par Groonch le 21 janvier 2017 à 13 h 06

La régularité de la co-occurence des félicitations et des remerciements atteste d’un aspect essentiel du tutoriel dans la valeur d’échange et de partage qu’il porte : la gratitude. Le youtubeur apporte un bienfait dont la force symbolique réside notamment dans la gratuité de sa contribution. Le partage d’une connaissance, d’une compétence, d’un geste, d’un « truc » s’appuie sur la reconnaissance de cette compétence ou de l’expertise qui légitimise le statut du « prof » et son succès.

Troisième catégorie de commentaires : la qualité pédagogique, le plaisir d’apprendre et la progression

Note de bas de page 3 :

Note du logiciel Tropes : « Les résultats sont présentés sous la forme de liste de mots lemmatisés : tous les verbes sont réduits à l'infinitif ».

Outre les verbes auxiliaires, les verbes3 pouvoir (178 occurrences relevées), jouer (163) et apprendre (125) font partie des plus utilisés dans les commentaires.

« Que dire, à part que je progresse à une allure folle grâce à ce genre de tutos. Longue vie à toi et à tes cours de guitare ! »
Commentaire de la vidéo « Le pénitencier (The animals/Johnny Hallyday) – Tuto de guitare » n° 18 publié par Kev Bc le 2 août 2017 à 21 h 27

La troisième catégorie est ainsi la qualité pédagogique, le plaisir d’apprendre et la progression (23 % des commentaires analysés manuellement). Les appariements lexicaux apprendre / instrument à corde (11) apprendre / satisfaction (5) attestent du plaisir que procure l’apprentissage de la guitare via les tutoriels. Ce plaisir passe le sentiment de progression associé à la reconnaissance de la qualité pédagogique d’Éric Legaud. Parmi les adjectifs les plus cités, simple, clair et facile représentent 79 occurrences cumulées. La clarté qualifie les explications et l’approche proposée dans l’apprentissage de l’instrument. La qualité de pédagogue d’Éric Legaud est d’ailleurs une source d’inspiration pour certains abonnés :

« honnetement je te trouve très pédagogue et je m’inspire même de ta façon d’expliquer pour apprendre la guitare à mon entourage ! merci et continue c’est génial^^ »
Commentaire de la vidéo « Personal Jesus (Johnny Cash) - Tuto guitare bluesy » n° 84 publié par Benjamin Lellouche le 15 avril 2016 à 16 h 59

Quatrième catégorie : les commentaires sur Éric Legaud

Il s’agit de commentaires sur le style vestimentaire de l’auteur de la chaîne, sur sa voix ou d’autres commentaires physiques qui peuvent relever de ressemblances.

« Tu fais plus John Lennon que Harry Potter avec des lunettes ! »
Commentaire de la vidéo « Personal Jesus (Johnny Cash) - Tuto guitare bluesy guitare » n° 85 publié par Deckard le 15 avril 2016 à 16 h 45

Outre ses qualités pédagogiques, la personnalité du vidéaste est donc une composante importante de l’adhésion à la vidéo et les commentaires qui relèvent de son humour ne sont pas rares. Carolina Gruffat qui a présenté l’analyse visuelle de 300 tutoriels issus de 30 chaînes sur une diversité de sujets a expliqué que la particularité des tutoriels par rapport à l’ensemble des vidéos YouTube est la présence du youtubeur à l’écran (Gruffat, 2015). La connivence comme valeur de partage est une autre des particularités du tutoriel proposé. Le tutoiement est systématique.

Cinquième catégorie : la demande spécifique d’un morceau

« Super tuto comme d’hab S’il te plait pourrais-tu faire un tuto sur Ramble On de Led Zep je t’en supplie »
Commentaire de la vidéo « Personal Jesus (Johnny Cash) - Tuto guitare bluesy » n° 33 publié par Gaby Chaos le 24 avril 2016 à 13 h 31

La demande spécifique d’un morceau n’est jamais un commentaire isolé, elle est toujours accompagnée d’au moins une des catégories précédentes. Cette catégorie qui relève d’une contribution de l’internaute atteste de la connivence et du lien entre le youtubeur et l’internaute.

Sixième catégorie : les commentaires-réponses

L’augmentation énonciative et discursive (un commentaire augmente le contenu initial d’autant qu’il est parfois lui-même augmenté d’une réponse de l’auteur du contenu) (Paveau, 2017) est ici caractérisée soit par les réponses de l’auteur de la chaîne soit par celles des autres abonnés. Ainsi, dans la catégorie des commentaires conversationnels (Paveau, 2017, 46), existent les « commentaires-réponses » à d’autres commentaires (16,6 % d’entre eux). Le propriétaire de la chaîne Éric Legaud est l’auteur 31,4 % des réponses à lui seul et 51 % de ses commentaires sont des réponses à d’autres commentaires. Il est donc le plus gros interactant de la chaîne avec 10,2 % des commentaires sur le corpus concerné. 1 357 auteurs de commentaires, soit, en moyenne, 1,37 commentaires par auteurs.

« Pourquoi pas du The Doors ?^^
Commentaire de la vidéo « Personal Jesus (Johnny Cash) - Tuto guitare bluesy » n° 59 publié par Golden Fender le 16 avril 2016 à 02 h 42
+GoldenCat Mais carrément ! »
Réponse à un commentaire de la vidéo « Le pénitencier (The animals/Johnny Hallyday) – Tuto de guitare » n° 60 publié par The Walrus le 17 avril 2016 à 16 h 08

La possibilité d’interaction offerte par une interface numérique est une particularité de la participation sur Internet qui n’est ni nouvelle ni spécifique à YouTube. Elle n’est cependant pas qu’une communication linéaire (entre le youtubeur et l’abonné ou l’internaute) mais orchestrale. Comme dans la métaphore de l’orchestre développée par les chercheurs de l’école de Palo Alto, la communication repose sur des interactions qui prennent en compte « non seulement les messages verbaux, explicites et intentionnels, mais aussi l’ensemble des processus par lesquels les sujets s’influencent mutuellement » (Bateson, Ruesch, 1951, 6)

Septième catégorie : la discussion musicale ou le conseil

« Bonjour tout le monde je possède une guitare depuis plus 1 semaine et demie pensez vous que je puisse réaliser ce morceau ou bien je veux aller trop vite ? (Je bloque à l’enchaînement de DO a RÉ… et la FA je galère terriblement à le reproduire. »
Commentaire de la vidéo « Le pénitencier (The animals/Johnny Hallyday) – Tuto de guitare » n° 7 publié par Jnat cash le 30 mars 2018 à 18 h 34

La référence à l’orchestre (« Bonjour tout le monde ») se justifie à d’autres titres. Il y a ensuite l’orchestre en tant que tel qui n’est pas une uniquement une métaphore de notre discipline. La collaboration est une dimension fondamentale de la musique dont la nécessité s’est probablement accentuée avec la crise du disque (Gras, 2008).

Huitième catégorie : les émoticônes

Ils sont des « icônes de mimiques faciales dont la fonction principale est d’indiquer une émotion » et concernent « l’ensemble des icônes s’intégrant aux énoncés verbaux lors d’une communication médiée par ordinateur, quelle qu’elle soit (chat, sms, etc.) » (Halté, 2016, 230). La présence des cœurs <3 dans la plupart des cas recensés (dans 7 commentaires sur 9 qui comprennent des émoticônes) appuie le sentiment de gratitude qui passe par l’expression sentimentale qui est peut-être la plus forte.

Neuvième catégorie : le commentaire sur le morceau et la qualité du répertoire

« Très bon choix d’apprentissage ;) ce morceau aura toujours de la classe , qu’il soit repris par : Cash / shaka Ponk, Manson .. et sûrement d’autres que j’oublies ^^ .. là .. y’a de quoi chopper la gratte mode vacances au bord de la mer et foutre l’ambiance :o) ♪♫♪ .. on dit : Merci Ricky ! »
Commentaire de la vidéo « Personal Jesus (Johnny Cash) - Tuto guitare bluesy » n° 44 publié par Mademoiselle. S le 18 avril 2016 à 9 h 31

Les discussions musicales sont porteuses de valeurs, qu’elles relèvent de l’expression du bon goût culturel et de son jugement (Bourdieu, 1979) parfois culpabilisateur ou de celle d’un capital acquis ou construit socialement et culturellement par une carrière d’auditeur. Elles sont une compétence qui positionne celui que les porte sur l’échelle de la légitimité culturelle (Fabiani, 2007). Loin d’être la catégorie principale des commentaires sur les tutoriels d’Éric Legaud, la discussion musicale ne semble pas être un enjeu de distinction culturelle. Le jugement sur le choix du morceau relève presque d’un invariant de la discussion culturelle. En effet, la forme symbolique artistique se distingue fondamentalement des autres types de formes symboliques (les outils et les systèmes de communication et de représentation dont font partie le langage oral ou écrit) uniquement par ce qu’ils se caractérisent par la présence d’un « jugement de goût » qui passe par le « c’est beau », « ça me plaît », « ça ne me plaît pas » (Molino, 2009).

Dixième catégorie : des catégories absentes ?

Absent numéro 1 : le commentaire-troll

Une catégorie qui ne peut en constituer une, compte tenu de la faiblesse de son occurrence : le commentaire négatif ou « troll » (Paveau, 2017) n’apparaît qu’une seule fois sur les 180 commentaires analysés manuellement.

« De la grosse merde dsl »
Commentaire de la vidéo « Personal Jesus (Johnny Cash) - Tuto guitare bluesy » n° 68 publié par Cuba Play le 15 avril 2016 à 18 h 49

Éric Legaud ne fait pas de réponse de l’auteur de la chaîne à ce qu’il qualifie en entretien de « haters ». La communauté, c’est-à-dire les abonnés à la chaîne MrGalagomusic, s’en charge, de manière assez rapide, ici moins de deux heures après le commentaire négatif :

« Avant de dire ca justifie toi dabord, donc ton commentaire est inutile, puis comme je dis toujours t aime pas tu regardes pas… Désolé de réagir a ce genre de message sans grand intérêt »
Réponse au commentaire de la vidéo « Personal Jesus (Johnny Cash) - Tuto guitare bluesy » n° 70 publié par Enzo Casabianca le 15 avril 2016 à 20 h 28

Absent numéro 2 : le commentaire relationnel de type phatique

On pourra remarquer que les termes « Salut », « bonjour », « hello », ne représentent pas une part importante et systématique des commentaires. La spontanéité des réponses, attestée par les nombreuses fautes de frappes et d’orthographe, autorise une autre forme de relation que celle admise en dehors du cadre du commentaire en ligne. On retrouve probablement par cette absence deux des traits qui définissent le commentaire, la conversationnalité et la récursivité : les séquences de clôture de commentaire en ligne n’existent pas, « tant que les commentaires restent ouverts, la conversation peut continuer » (Paveau, 2017, 43).

4. Conclusion : pouvons-nous réellement bien apprendre la musique sur YouTube ?

Lorsque les sciences de l’information et de la communication se penchent sur la question de l’apprentissage par le biais de dispositifs numériques dans une perspective critique (Pignier, 2013), elles posent la question de la bonne manière : les dispositifs ludiques favorisent-ils les apprentissages (Bonfils et Al., 2014, 13). Ludique, l’apprentissage de la guitare par tutoriels sur YouTube l’est à beaucoup d’égards. À travers les tutoriels nous entrons dans la mécanique des morceaux et de leurs gestes qui nous permettent leur apprentissage à la guitare. La progression en elle-même progression procure un plaisir ludique. On apprend à « jouer » d’un instrument, en écoutant et en observant les gestes des autres, on apprend à « jouer » en groupe. Cette manière de « casser le joujou » pour mieux le comprendre est une façon ludique d’entrer dans sa compréhension (Roth, 2017, 230). Cette dimension n’est pas la seule. Elle repose sur les quatre piliers de l’apprentissage décrits par le psychologue cognitiviste et neuroscientifique Stanislas Dehaene : l’attention, l’engagement actif, le retour sur erreur et la consolidation (Dehaene, 2018, 208).

L’attention est probablement le pilier d’apprentissage le moins consolidable d’internet et de YouTube où les sollicitations extérieures et hypermédia sont permanentes. L’engagement actif qui relève de la participation implique qu’« on n’apprend que si on a une idée claire du but à atteindre, et qu’on adhère pleinement à cet objectif » sans que l’apprenant ne soit livré à lui-même. La curiosité force cet engagement. Vouloir savoir est le moteur de la motivation. La démarche de l’abonné ou du commentateur à un tuto relève de l’engagement actif. L’enjeu est probablement de maintenir cet engagement dans le temps long, celui de l’apprentissage et de son approfondissement. Là encore se situe un défi compte tenu des sollicitations propres aux réseaux sociaux. Le retour sur erreur est « l’un des paramètres éducatifs les plus influents » il est partagé sur YouTube dans les tutoriels, collectif : « la qualité et la précision du retour que nous recevons déterminent la rapidité avec laquelle nous apprenons » (Dehaene, 2018, 266). Il conseille d’espacer les apprentissages. Le tutoriel vidéo sur YouTube offre, par la possibilité de le visionner de manière illimitée, dans des espaces et des temps et sur des supports non contraints, une excellente voie pour l’apprentissage régulier d’un instrument lors de phases d’apprentissages espacées par 24 heures avec une phase de sommeil.

La consolidation signifie « passer d’un traitement lent, conscient, avec effort, à un fonctionnement rapide, inconscient, automatique » (Dehaene, 2018, 293). Notre cerveau consolide la nuit. Les commentaires sont, pour plus du quart, publiés le soir (29 % après 19 heures), dans le temps libre des abonnés.

Il y a aussi le principe — bien connu des musiciens mais pas exclusif à cet univers — de la répétition.

« Lorsque nous pratiquons un instrument de musique, que nous apprenons à conduire une voiture ou à taper à la machine, nos gestes sont initialement sous le contrôle du cortex préfrontal : nous les produisons lentement, consciemment, un par un. Au bout de quelques séances, tout effort a disparu, et nous pouvons parler ou penser à autre chose : l’activité motrice s’est transférée dans le cortex moteur et surtout dans les noyaux gris centraux, un groupe de circuits sous-corticaux qui enregistrent nos comportements automatiques et routiniers (…) » (Dehaene, 2018, 294).

Mais l’analyse de nos commentaires atteste d’une autre dimension de l’apprentissage : voir l’autre progresser, savoir que c’est possible d’arriver à un objectif par imitation. Saisir les échelles de la progression. Se fixer des objectifs atteignables. Prendre du plaisir rapidement et apprendre à connaître son niveau. À ce dernier endroit se situe l’enjeu de l’apprentissage collectif qui est une intelligence collective (Jenkins, 2006).

YouTube, ses atouts et ses limites peuvent-ils inspirer les dispositifs numériques d’EAC ?

L’étude approfondie des dispositifs de pédagogie numérique, qu’ils soient proposés par les institutions ou détournés des réseaux sociaux comme Facebook à des fins d’apprentissage dans les établissements d’enseignement supérieur ou ailleurs, montre toujours que « l’intention est le moteur de l’usage » (Gobert, 2014, 239). Cet exemple et celui des tutoriels d’apprentissage de la guitare soulignent les enjeux que relèvent les études en matière de pédagogie numérique, notamment dans le champ de l’éducation artistique et culturelle et de l’un de ses piliers (Bordeaux, Deschamps, 2013), la pratique instrumentale. En effet, qu’ils soient cadrés ou non, formels ou non-formels (Bordeaux, 2018, 33), les apprentissages culturels et artistiques reposent toujours sur un désir d’art et de culture qu’il s’agit de susciter, de renforcer et de soutenir en tant que « principe actif et référence internationale des politiques culturelles » (Ethis, 2018, 295). Les modalités de participation et d’engagement révélées dans le cadre de l’apprentissage de la guitare par tutoriels sur YouTube dans cet article sont le signe de ce désir de culture qui est aussi une intention ludique que ne doivent pas négliger les acteurs de l’éducation : si la rencontre avec une œuvre ou artiste, la connaissance d’un champ artistique et de son histoire sont les fondamentaux de l’éducation artistique et culturelle, la pratique d’un art est certainement le moyen le plus ludique — ne dit-on pas « jouer d’un instrument » ? — de s’engager durablement dans ce désir de d’art et culture.