Entretien

Thierry Gobert

Avec Jean-Christophe Milhet 

Photographe, illustrateur touristique

Publié en ligne le 10 avril 2020

Texte intégral

Thierry Gobert : Pourriez-vous, dans un premier temps, évoquer votre activité de photographe ?

Jean-Christophe Milhet : Mes activités sont partagées entre le photojournalisme et l’illustration touristique. Parfois elles se croisent, notamment lorsque je travaille avec des magazines tels que Pyrénées Magazine ou Géo, quand je réalise des portfolios de territoires. Je réponds également à des commandes de presse pour du reportage environnemental (Le Monde, La Croix), social (Le Figaro, L’Humanité) ou économique (Libération, Le Parisien). Le volet « touristique » de mon activité se concentre sur les Pyrénées, du Canigó (Syndicat Mixte du Canigo Grand Site de France), à Pau (Office du Tourisme par exemple). L’addition de ces facettes marque une approche de « photographe de territoire » ancrée sur les paysages, les portraits de ses acteurs et la qualification en images de leurs liens avec leur environnement.

Thierry Gobert : Quelle importance accordez-vous au design dans le cadre de votre activité ?

Jean-Christophe Milhet : Bien sûr, il faut commencer par définir ce que l’on entend par « design ». Le Larousse décrit une « discipline visant à une harmonisation de l'environnement humain, depuis la conception des objets usuels jusqu'à l'urbanisme ». Même si cette approche reste globalisante, elle permet de comprendre que l’harmonisation à laquelle il est fait référence pourrait tendre vers une esthétisation pratique des choses. J’attache beaucoup d’importance à cet aspect. Il se manifeste dans l’ensemble de mon activité jusque, dans les détails. Par exemple, pour la diffusion de mes travaux, je mobilise des techniques de storytelling, valide la mise en forme de la diffusion des images physiquement et virtuellement et même le graphisme des factures. Une activité professionnelle basée sur la pratique d’un art, quelque que soit sa forme, ne peut se détacher d’une recherche constante d’esthétique et d’harmonisation de son environnement. C’est un tout.

Thierry Gobert : Comment adaptez-vous vos travaux aux différents supports ?

Jean-Christophe Milhet : Le marché contemporain est devenu particulièrement exigeant sur la question des supports. C’est une véritable question d’adaptation au design éditorial et à l’intégration de normes. J’anticipe la demande sur ces points et insiste particulièrement sur leur importance avec mes étudiants de l’université en DU photojournalisme. Dans le cadre de mon activité, j’apporte deux réponses : la première est technique. Elle relève des spécificités de ce produit numérique qu’est l’image à diffuser (taille, définition, résolution, etc.). La seconde est plus conceptuelle et concerne l’ordre des images, leur présentation sous la planche contact, etc.

La presse magazine, par exemple, fait appel à des directeurs artistiques qui sont en charge de la maquette et de la mise en page du titre. Néanmoins, si ces acteurs de la Presse font l’essentiel du design produit, ils s’attendent à un rendu précis. Un photoreportage va inclure une logique de série : l’ordre des images est prédéfini. Les clients s’attendent à pouvoir intégrer une séquence de clichés déjà prête pour l’impression avec des fichiers adaptés.

L’adaptation aux supports prend également tout son sens lorsqu’il s’agit de travailler pour des expositions. Les questionnements sur la scénographie et la muséographie nécessitent un important travail non seulement sur les images elles-mêmes, mais aussi sur leur valorisation par la qualité des tirages, le choix des encadrements, la propreté des passe-partout, la couleur de l’éclairage et naturellement le travail sur les écrits comme le légendage.

Thierry Gobert : Partage, échange, participation, contribution forment le thème de ce numéro… Comment les décliner pour le photographe ?

Jean-Christophe Milhet : Cette question est intimement liée au monde numérique. Tout d’abord l’échange est indispensable dans le domaine de la presse. Du brief d’une commande aux échanges avec le rédacteur photo, l’iconographe ou le maquettiste sur les choix et les orientations, il est inévitable pour comprendre l’intention du travail. De même, en corporate, il permet la compréhension de la commande. Ce sont des moments importants quelles que soient ses modalités : en présentiel, par téléphone, courriel ou avec un outil de VOip numérique.

Le partage recouvre plusieurs réalités que le photographe vit au quotidien. Il y a celui des travaux à rendre que des outils comme Swiss Transfert ont grandement facilité, celui des compétences et des connaissances, comme je peux le faire à l’Université Perpignan Via Domitia (UPVD). Mais avec Internet, le partage est aussi devenu social. Nous, gens de l’image, le pratiquons tous, avec divers réseaux sociaux, en ouvrant nos réalisations aux publics. Profitant de ces outils, nous utilisons massivement le personal branding (management personnel) ou, plus humblement, une communication raisonnée sur nos travaux et activités.

La participation, comme l’autre mot-clef de ce concept, à savoir la contribution, est bien plus subjective. Un photographe de presse est un contributeur qui participe à l’élaboration d’une actualité, d’une information, d’un quotidien. En cela, il est un intégrateur des aspects de participation et de contribution… C’est probablement la part la plus implicite du métier mais elle n’en est pas moins importante.

On peut d’ailleurs la décomposer en une première contribution à la réflexion de l’angle d’un sujet, sur un projet spéculatif (non commandé) ou en binôme avec un journaliste rédacteur. La seconde est physique ; elle concerne la réalisation des illustrations. Le photojournaliste doit fréquemment accéder à des points de vue ou se situer au plus près du sujet pour prendre ses clichés. Le rédacteur, même s’il tient à participer à l’action de son reportage, n’est pas toujours tenu par de telles contraintes.

Par ailleurs, partager, c’est également contribuer au titre de presse, avec les images qui, additionnées au texte livré par le rédacteur, composent un article. Cette décomposition fonctionne tant pour de l’illustration touristique que pour du corporate même si la finalité est le plus souvent destinée à de la communication car elle suit finalement la même logique de réflexion.

Thierry Gobert : S’agit-il de nouveaux moyens de rémunérer l’activité des photographes ?

Jean-Christophe Milhet : Je ne crois pas, sinon sur l’aspect pédagogique du partage. Et encore, dans des disciplines telles que le design et l’image, même si les heures d’enseignement sont rémunérées, l’accompagnement des apprenants relève beaucoup de l’investissement personnel dans un compagnonnage difficile à quantifier. Désormais, il faut comprendre la majorité des activités périphériques du clic photographique comme des obligations. L’intégration du design est une part significative de notre travail mais elle est comprise dans cette forme de conception globalisante, au forfait, qui gouverne les métiers tels que le mien.

Thierry Gobert : Vous participez à des colloques scientifiques. Pourriez-vous préciser l’articulation entre la dimension scientifique et l’activité de photographe ?

Jean-Christophe Milhet : Toute analyse d’un métier, d’une situation ou d’un groupe en référence avec des approches scientifiques permet de mieux comprendre ce métier, cette situation, ce groupe. Réfléchir sur son propre domaine d’activité me semble nécessaire pour anticiper les tendances et prendre du recul. La photographie, comme beaucoup de métiers ayant subi une transformation majeure ou révolution par le numérique, oublie trop souvent son passé et de questionner son évolution. L’analyse et la dimension scientifique permettent simultanément d’élever le regard et de relativiser. Il me serait difficile de ne pas associer ces deux démarches qui finalement sont relativement proches par la rigueur et l’ouverture d’esprit. Les sciences humaines et le photojournalisme abordent fréquemment des réalités et des milieux identiques sous des angles différents mais complémentaires. Sur quoi se seraient appuyées l’histoire de l’art et l’anthropologie au siècle dernier sans images ?

Les activités de recherche sont complémentaires de l’enseignement. Je vois beaucoup de jeunes photographes qui se lancent un peu nus. Ils devraient garder en tête que des formations professionnalisantes existent, telles les DU de l’UPVD et d’autres. Elles leur offriraient des armes ou leur feraient gagner du temps dans leurs évolutions techniques et professionnelles. La photographie souffre de l’absence de diplômes nationaux et de formation pertinentes, surtout dans certaines catégories de ce grand univers de l’image.

Ainsi, la photographie sociale (au sens B to C), pourtant la plus pratiquée professionnellement à l’échelle nationale, est en berne depuis la suppression des BEP et CAP photographie. La catégorie reine, le photojournalisme, est plus ou moins abordée dans quelques écoles privées, ou en option à Paris VIII et dans certaines écoles de journalisme. Ces institutions ne délivrant donc pas de diplôme de photojournaliste. Dans le pays qui a vu naître ce domaine artistique et s’enorgueillit de posséder quelques-unes des meilleures écoles mondiales de photographie comme l’ENS et Louis Lumière, de tels diplômes spécifiques semblent manquer foncièrement. Bien sûr, un photographe qui saurait pratiquer tous types de photographies est armé pour devenir photojournaliste… Dans les faits, la spécialisation est souvent un atout professionnel.

Thierry Gobert : Êtes-vous un « photographe social » lorsque vous immortalisez la transformation des paysages et les mouvements de revendication ?

Jean-Christophe Milhet : Oui, clairement. Si je revendique le titre de « photographe de territoire », sachant qu’un territoire serait peu de chose sans ses habitants, la question sociale est forcément prédominante. Néanmoins, en photographie il existe déjà un domaine juridiquement appelé « photographie sociale » dans lequel un photographe vend un service à une personne (B2C) tel que son portrait, la couverture d’une cérémonie de mariage, la réalisation de clichés scolaires. De fait, j’utiliserais davantage le qualificatif de photographe sociétal, le terme « social » étant galvaudé par l’approche juridique.

Biographie de Jean-Christophe Milhet

Jean-Christophe Milhet est né en 1979 à Perpignan. Photographe professionnel depuis 2010, il est diplômé du Diplôme d’Université Photojournalisme, Captations et Images Aériennes (DU PCIA) de l’Université Perpignan Via Domitia où il enseigne désormais.

Spécialisé dans la photo de presse depuis 2016, il a été lauréat de la résidence du Centre International du Photojournalisme (CIP) en 2017 et a exposé dans le cadre du festival Visa pour l’Image à Gérone.

Photojournaliste, pigiste des rédactions de Pyrénées Magazine, Géo, Le Monde et nombre d’autres magazines et quotidiens de presse, il est connu comme un « photographe des territoires ». Jean-Christophe Milhet développe cette spécificité et diffuse notamment ses travaux via la plateforme collective Hans Lucas.

Plus d'informations : https://www.hanslucas.com/jcmilhet/photo