Des arts graphiques dans le carnet de voyage numérique
De l’image dessinée à l’évolution du genre « carnet de voyage »
Graphic art in digital travelogue (web travel report): the image drawn and sketched to the evolution of the travelogue genre

Pascale Argod 

Publié en ligne le 19 janvier 2018

DOI : 10.25965/interfaces-numeriques.1905

Les caractéristiques génériques du carnet de voyage sont floues puisqu’il est issu d’une hybridation, d’une circulation artistique et médiatique, mais les arts graphiques, l’image dessinée et aquarellée seraient sa spécificité y compris numérique. Album et livre d’artiste, il sollicite l’illustration comme preuve du voyage, le reportage graphique, les notes visuelles et l’observation sensitive sur le terrain afin de restranscrire une narration visuelle du voyage. À l’heure de l’image photographiée et de la vidéo, en quoi et pourquoi les arts graphiques sont-ils caractéristiques d’une intermédialité du carnet de voyage orientée vers le numérique ? Offrent-ils une plus-value médiatique ? La notion « d’extime » (extérieur-intime) et la fonction plurielle du dessin entre arts et sciences en feraient une œuvre hybride. Les blogs des carnettistes souhaitent œuvrer à la reconnaissance artistique de leur médium et mettent en exergue leurs talents de peintre-dessinateur. De nouvelles formes de médiation numérique du genre carnet de voyage orienté vers l’artialité se dessinent : carnet animé, déclinaisons transmédia et crossmédia dont l’exposition-installation.

The generic characteristics of the travelogue or travel sketchbook are blurred because it is from a hybridization of art and media traffic but graphics, rough, cartoon and watercolor image would specificity including digital. The album and book artist seeks the illustration as a proof of travel, graphic report, notes and visual sensory observation on the ground to restranscrire a visual narrative of the journey. At the photographed image and video, how and why the graphic arts are characteristic of intermediality travel sketchbook to digital ? They offer a gain media ? The notion of "extime" (outer-inner) and the design of the plural function between arts and science would make a hybrid work. The blogs of artists "carnettistes" want recognition of their artistic medium and highlight their talents as a painter draftsman or a roughman. New forms of mediation gender digital book trip or digital travelogue to mixed-arts and mixed-média while seeking the graphics are emerging : travel book animated, versions transmedia and crossmedia including exposure.

Sommaire

Texte intégral

1. Introduction

Note de bas de page 1 :

Manifestation artistique et culturelle créée en 1999 à Clermont-Ferrand par l'Association IFAV Il Faut Aller Voir : http://www.rendezvous-carnetdevoyage.com/

Note de bas de page 2 :

http://www.biennale-carnetdevoyage.com/samedi-20-novembre.html. Conférences-débats sur le carnet de voyage numérique de la Biennale du carnet de voyage animées par Pascale Argod (enseignante), Loeiz Deniel (photographe-vidéaste) et Thierry Lancien (professeur d’université).

L’œuvre artistique du carnet de voyage évolue vers le numérique et semble être révolutionnée dans sa conception, sa réalisation et son design par les nouvelles technologies et supports d’information et de communication. Le Rendez-vous du carnet de voyage1 a en effet incité à son épanouissement avec le Prix De Bussac du carnet de voyage multimédia en 2002, puis en 2005 le Prix Vidéoformes du carnet de voyage numérique2. Les formes du vblog (vidéo blog) et du webdocumentaire ont fait évoluer le design graphique et la conception numérique du genre intermédia « Carnet de voyage ». Certaines caractéristiques sont au cœur de son originalité numérique : la narration visuelle du voyage crossmédia ou transmédia, le lien texte-image, l’hybridité des médias et la combinaison des arts visuels. Au fil des créations numériques, nous pourrions distinguer quelques carnets de voyage aux prouesses médiatiques et artistiques : le carnet de reportage, le carnet animé, le carnet de cybervoyage. Les artistes, les designers et les webcréateurs renouvellent ainsi le genre au fil de leurs créations à la quête d’innovation, d’originalité et de voyages pionniers. Découvreurs des terrae incognitae du numérique autant que des formes nouvelles de voyage, ils nous font partager leur regard sur le monde entre art et imagination créative, du crossmédia au transmédia.

À l’origine, le carnet de voyage relèverait du « reportage graphique » (ou dessiné), d’un mélange des genres et du collage d’images. Issue d’une hybridation, d’une circulation artistique (artialité) et médiatique (intermédialité), la définition contemporaine du carnet de voyage devient en effet complexe mais ce qui semblerait en faire la singularité serait la place accordée aux arts graphiques. Or, les arts du dessin, de la peinture, de l’estampe, du design et de la photographie ont évolué à l’ère du numérique vers le cinéma d’animation et le multimédia : communication, publicité et création graphique. Néanmoins, l’image dessinée et aquarellée serait restée la spécificité du carnet de voyage y compris numérique. Ce genre intermédia sollicite en effet l’illustration comme preuve du voyage, le reportage graphique, les notes visuelles et l’observation sensitive sur le terrain. L’espace retranscrit et la narration du voyage hérités du story-board reposent sur l’itinéraire et la carte sensible. Ainsi, à l’heure de l’image photographiée et de la vidéo, en quoi et pourquoi les arts graphiques sont-ils la marque de fabrique de l’intermédialité du carnet de voyage évoluant vers le numérique ? Offrent-ils une plus-value médiatique ? Quels sont leurs atouts ? Quelles sont les nouvelles formes de médiation numérique du genre carnet de voyage tourné vers l’artialité ? L’exposition-installation et la déclinaison transmédia et webdocumentaire font-elles une place de choix aux arts graphiques (dessin, aquarelle...) ? Dans quelle mesure les blogs des carnettistes œuvrent-ils à la reconnaissance artistique du médium ? Mettent-ils en exergue le talent de peintre-dessinateur qu’est le carnettiste ou plutôt celui de réalisateur multimédia ?

Note de bas de page 3 :

En ligne sur mon carnet de recherche « Carnet de voyage - reportage » sur la plateforme Hypothèses.org, portail OpenEdition.

Note de bas de page 4 :

Prix du carnet de voyage numérique avec Vidéoforrmes et l'IFAV Il faut aller voir :
http://www.rendezvous-carnetdevoyage.com/page-prix-du-carnet-numerique
Voir les annexes 1 et 2 sur le corpus étudié.

Note de bas de page 5 :

14 questions ouvertes mises en ligne sur mon carnet de recherche.

Note de bas de page 6 :

Intitulé Karen Guillorel Artiste transmédia et d’arts numériques, P. Argod, déc. 2011.

La recherche qui fait suite à une thèse de Doctorat (Argod, 2009) est étayée par l’évolution du Rendez-vous du carnet de voyage de Clermont-Ferrand depuis quatorze ans et par le référencement de 200 blogs/sites web de carnettistes3. Elle se fonde sur un corpus d’une quinzaine de carnets de voyage numériques4, sur une enquête5 auprès d’une quinzaine de carnettistes blogueurs et sur l’interview6 des deux artistes numériques, Bastien Dubois et Karen Guillorel, qui ont renouvelé le genre du carnet de voyage. Au-delà d’une querelle entre anciens et modernes évoquée par Chateau et Darras (1999) et par Benjamin (2011), il semble indispensable de confronter les points de vue de deux profils de carnettistes : ceux du carnet de voyage papier qui communiquent leur publication sur leur blog ou site web et exposent leurs œuvres originales depuis treize ans au Rendez-vous du carnet de voyage à ceux du carnet de voyage numérique qui participent aux Prix de la manifestation artistique. Nous évoquerons en quoi le carnet de voyage est une œuvre esthétique et sensorielle (vision et rendu), une œuvre mosaïque (combinaison d’images) et une œuvre hybride (mélange et circulation des formes) et nous verrons comment les arts graphiques qui le caractérisent participent de cette évolution artistique et médiatique liée au numérique.

2. La plus-value médiatique des arts graphiques à l’ère du numérique : une œuvre esthétique et sensorielle

Note de bas de page 7 :

http://www.rendezvous-carnetdevoyage.com/page-affiches-des-editions-precedentes.

Au fil des affiches7 des éditions du Rendez-vous du carnet de voyage depuis 2003, année de l’explosion éditoriale du genre, nous constatons une évolution des techniques plastiques utilisées : l’aquarelle (Benjamin Flao et Sophie Ladame), la peinture (Glidas Flahaut et Merlin), le croquis sur le vif et le reportage dessiné (Claire et Reno Marca, Damien Roudeau, Troub’s), la composition d’images collées (Simon) et enfin la consécration du numérique (Beb Déum) lors du 13e Rendez-vous du carnet de voyage de novembre 2012. Le tournant du numérique semble être pris mais l’album et l’image fixe artistique restent les références du genre. Puisque l’image dessinée et aquarellée est bien l’une des caractéristiques de l’œuvre « carnet de voyage », à la fois esthétique et sensorielle, comment alors la définir et en quoi est-elle une « marque de fabrique » du carnet de voyage, quelles que soient la diversité, l’hybridité et l’intermédialité (Muller, 2006) de l’album ? Quelle est la distribution de la narration et de la description iconographique et quelle est sa valeur narrative ? Quel est le dénominateur commun de l’œuvre polymorphe qu’elle soit carnet de terrain, carnet d’esquisses, livre d’artiste ou album édité ?

2.1. Une démarche créative sur le terrain en quête d’authenticité : observations sensitives et notes visuelles

En voyage, l’artiste est proche de la nature qui peut être le matériau de l’œuvre : des éléments prélevés sur le terrain peuvent participer à la composition. Émotions et expressions ressenties appartiennent à l’œuvre autobiographique qu’incarne le carnet de voyage. Il s’agit en effet de créer à partir des émotions que l’on ressent et que la couleur peut traduire. Par ailleurs, la collection Exploration Aventure de Gédéon Programmes présente la découverte singulière de l’illustrateur-voyageur qui parcourt et dessine le monde en prenant le temps de l’observation et de la rencontre dans une quête de l’authenticité comme « une invitation personnelle au voyage ». Le contact réel avec le vivant a été objet d’éloge de la part des peintres depuis le XVIIIe siècle. Voir par soi-même, sentir, ressentir, éprouver la réalité, l’analyser, la comparer permettent de déterminer son regard d’artiste, de découvrir son style, grâce à « une gestuelle du voyage, une gestuelle de la mobilité » (Roth, 2007, 121). Cet art de l’instant, pour saisir un carnet sur le vif, s’oppose à celui de l’atelier de création pour réaliser un carnet retravaillé. Recueil de souvenirs après le voyage, il peut être enrichi dans l’atelier ; la mémoire joue alors comme un filtre, ne gardant que le concentré d’impressions, de souvenirs ou de paysages. Métamorphoser, assimiler, transformer, déformer la réalité permettent de créer un nouveau périple et de poser un regard différent sur l’environnement. Aussi trois temps du voyage semblent associés à la création du carnet de voyage : l’avant des représentations véhiculées et de la création rêvée, le pendant de la captation du vécu et l’après de la (re)création de l’œuvre.

2.2. Le renouveau du design graphique par l’illustration dessinée, preuve du voyage, et par le « faire par soi-même »

Note de bas de page 8 :

Tendance DIY ou Do It Yourself traduit par « Faites-le vous-même » : http://my-diy.fr/

Note de bas de page 9 :

De 2003 à 2006 sur des carnettistes exposés au Rendez-vous du carnet de voyage : Sophie Ladame, Emmanuel Michel, Reno Marca.

Note de bas de page 10 :

Voir Anne Goliot-Lété, Martine Joly, Thierry Lancien et al. Dictionnaire de l'image (2006) sous la dir. de Françoise Juhel, coord. scientifique Francis Vanoye, Vuiber, Paris.

Note de bas de page 11 :

Voir les carnets de voyage de Cabu, Chappatte et Wolinski (2011). Voyages au bout du crayon. Cabu. Flammarion ; Wolinski (2006). Carnets de voyage, Albin Michel Bande dessinée ; Chapatte (2007), La France vue par les Suisses. Glénat ; texte Pierre-Antoine Donnet, illustrations Cabu (2000).Cabu en Chine, Seuil.

Note de bas de page 12 :

Par Laurent Beccario, directeur, et Patrick de Saint-Exupéry, rédacteur en chef. Voir la liste des illustrateurs mentionnés pour chaque numéro sur le site de la revue : http://www.leblogde21.com/

Le phénomène éditorial du carnet de voyage s’explique probablement par ses atouts médiatiques que sont la proximité, l’émotion, le retour à l’enfance et la ressemblance avec le réel mais aussi par la customisation8 du souvenir de voyage confortée par la revue Pratique des arts9 et par les sites Rando-croquis et Aquarelle-en-voyage.com. Preuve du vécu, témoignage de la main, du geste et donc du corps, le croquis saisi sur le vif offrirait paradoxalement une empreinte « intemporelle » due à l’art graphique qui marque pourtant la page et le reportage de son sceau d’authenticité, donc d’un temps capturé et daté. Semblable au manuscrit qui est la signature de l’œuvre se matérialisant, le dessin offre celle de l’artiste dans son geste créatif. Il révèle un art proche des sens, du geste, de la trace et de l’empreinte qui touche le lecteur par l’immédiateté du message. De plus, l’image condense les mots et le sens tout en ouvrant sur la polysémie10 comme l’illustre si brillamment le dessin de presse11. C’est l’esprit de la revue XXI12 qui innove avec un reportage dessiné d’une vingtaine de pages sur un sujet d’actualité sous le trait de carnettistes tels que Jacques Ferrandez, Christophe Merlin, Beb Déum, Laurent Lolmède et Etienne Davodeau. De plus, le dessin qui porte par essence la narration d’une histoire offre aussi l’humanité et l’instantané appropriés au reportage de guerre. En ce qui concerne le rendu architectural, le relevé permet de jouer sur les angles, les points de vue et les plans.

2.3. La fonction plurielle du dessin entre arts et sciences, tournée vers l’ethnographie

Note de bas de page 13 :

Karin Huet, Titouan Lamazou (1998) Sous les toits de la terre : éléments d'architecture traditionnelle et décoration picturale dans l'habitat berbère des hautes vallées. ed. de Faucompret, Serres-Castet ; Karin Huet, Titouan Lamazou (1990), Un hiver berbère, J. Lafitte, Marseille ; voir la réédition récente : Karin Huet, Titouan Lamazou (2012). Onze lunes au Maroc : chez les Berbères du Haut-Atlas, Gallimard.

Note de bas de page 14 :

Maori : un film de Michel Viotte (2011). Tangaro - Le musée du Quai Branly, Per Diem Films, Editions vidéo France Télévisions Distribution, CNC (Dialogues avec le monde - La collection quai Branly).

Note de bas de page 15 :

Pascale Argod (2010) Le carnet de voyage d’ethnologue-anthropologue, numéro de la Revue 303 Arts, recherches, créations de Nantes sur l’histoire des carnets de voyage, septembre, p. 72-77.

Note de bas de page 16 :

Voir ses carnets Noa Noa, Diverses choses et l'Ancien culte Maori à partir de 1892 à Tahiti.

Note de bas de page 17 :

Quatre carnets sur sept de Delacroix nous sont parvenus : trois sont conservés au musée du Louvre et un au musée de Condé à Chantilly, parmi eux : Album d'Afrique du Nord et d'Espagne en 1832, l’Album de Croze en 1855 et Album de Charente en 1822.

Héritier du carnet naturaliste et du carnet d’ethnologue, le carnet de voyage utilise non seulement les différents procédés graphiques – calligraphie, typographie, technique du dessin, matériau, photographie – mais expérimente aussi les diverses fonctions du dessin, du travail d’observation, préparatoire, explicatif, du schéma à l’étude de composition, au plan de fabrication. Il s’exprime sous diverses formes alliant art et science, l’un au service de l’autre : le croquis sur le vif ou rough qui nécessite la rapidité du geste, le dessin d’observation qui demande du temps, le croquis explicatif ou le schéma, l’esquisse ou le dessin préparatoire à une composition ou à un tableau, le dessin d’imagination ou de souvenir, le dessin d’après photographie, l’itinéraire, la carte ou le plan. À titre d’exemples, Karine Huet et Titouan Lamazou utilisent des croquis à visée ethnographique pour rendre compte d’un travail de terrain sur l’Atlas13 digne d’un ethnologue en immersion. Dans la production numérique Maoris14 de Michel Viotte, la carnettiste Sophie Ladame reprend le rendu dessiné des objets qui témoignent du patrimoine artistique des Maoris. L’immersion dans la société maorie contemporaine devient alors atemporelle et empreinte d’authentique, le carnet visée à documentaire rend hommage au carnet de voyage d’ethnologue15 ou de peintre tels ceux de Gauguin16 ou de Delacroix17.

2.4. Les fonctions de l’image par rapport au récit et dans la composition multimodale

L’aspect fortement contemplatif, artistique, créatif et imaginaire des images de carnets de voyage, rend complexe l’analyse sémiologique : images collées et combinées de plusieurs images de fonctions et de types différents, interaction des relations iconique et plastique, contexte et contrat de communication… Identifier les fonctions des images tendrait cependant à déterminer une typologie du genre (Argod, 2009) sur le modèle de celle établie par Martine Joly (1994) pour la photo de presse ou par Anne Beyaert-Geslin (2009) sur la photographie. Le carnet de voyage questionne autant la narration au fil des pages que la composition multimodale de l’image qui combine différents points de vue juxtaposés dans une même image aquarellée qui semble homogène à première vue. Le plus souvent, le carnet de voyage offre des images mosaïques, composées d’autres images, de nature et de fonction diverses, qui se mélangent afin de créer une composition globale ou qui suggèrent une lecture déambulatoire dans la page, du plan général au plan particulier, à travers des images de natures et de techniques artistiques variées, du dessin à l’aquarelle puis à la photographie, avec des zones de textes intégrées dans l’image. L’image est fabriquée d’instants croqués ou d’images combinées, de styles et de natures diverses, de témoignages dessinés aux multiples fonctions telles qu’émouvoir, raconter et informer. Aussi comment peut-on voir l’image avant même de la regarder ? Comment appréhender l’image dans sa globalité avant de penser à l’analyser et à l’interpréter ? Les références à l’iconologie d’Erwin Panofsky (1969, 2002) et la rhétorique de l’image de Pierre Fresnault-Deruelle (1983, 1993) seraient indispensables.

2.5. La notion « d’extime » ou d’imploration - exploration

Note de bas de page 18 :

Sur : http://cdevoyage.hypotheses.org/category/corpus-intermedia, Réponses de Marion Lanceau Jade Gomes aux 14 questions ouvertes de l'enquête envoyée aux carnettistes.

Le voyage propice à l’introspection suscite d’autant plus l’envie d’écrire cette intimité qu’elle est insérée dans une dialectique de communication avec l’Autre, différent et étranger par son mode de penser. La notion de « l’extime » (Tournier, 2002) a été également évoquée par Jacques Lacan, Michel Butor et André Malraux à travers « l’exploration » et « l’imploration ». Pour Gaston Bachelard dans sa Poétique de l’espace (1972, p. 191-207), la notion « dehors et dedans » forme une dialectique d’écartèlement » qui nourrit la créativité et l’expression par confrontation du moi à l’autre, l’autre qui renvoie à son vécu. Ce propos est transférable au carnet de voyage qui éduque autant à l’interculturel qu’au regard : de l’intimité à la distance avec le réel, cette relation avec l’extérieur construit une identité encore plus fortement dans le cas du blog. Certains artistes18 de carnet de voyage numérique vont jusqu’à réserver leurs annotations personnelles et subjectives uniquement pour le carnet de voyage intime sur le support livre.

2.6. L’art engagé du reportage graphique via le numérique

Note de bas de page 19 :

http://www.urbansketchers.org/

Note de bas de page 20 :

http://france.urbansketchers.org/

Note de bas de page 21 :

Auteur de trois blogs : http://vincentdesplanche.blogspot.fr/, http://desplanchesillustrees.blogspot.fr/ et http://www.flickr.com/photos/vincentdesplanche/

Note de bas de page 22 :

http://grandpapier.org/damien-roudeau/

Urban Sketchers (USk)19 met en avant la valeur artistique, narrative et pédagogique du dessin « in situ » et en fait la promotion et crée des liens grâce au web entre « croqueurs dans le monde entier ». Les vingt-quatre Urban sketchers français20 se sont fédérés pour partager leurs dessins sur leur blog et sur leur groupe Flickr autour du Manifeste « montrer le monde de dessin en dessin » : art « in situ » sur le vif, témoignage du quotidien, archives de lieux et d’instants, fidélité au réel, diversité de techniques et de styles artistiques, pratique artistique en groupe et partage des œuvres. Vincent Desplanche21 a ainsi créé en 2008 deux blogs illustrés différenciant son travail d’artiste et d’illustrateur et une galerie FlickR qui comprend la numérisation systématique de ses carnets afin de compléter la sélection diffusée sur ses blogs. Selon lui, le blog est « un immense open-space » qui facilite la diffusion de tous les modes d’expression graphique grâce à l’autopublication à l’heure du déclin de l’édition et du décloisonnement entre professionnels et amateurs. Damien Roudeau diffuse aussi exclusivement en ligne des reportages graphiques : voir son carnet Les Trucs : 20 dessins22 sur la plateforme Grand papiers.

En somme, le reportage graphique serait une des caractéristiques du carnet de voyage attaché à la notion de mémoire individuelle et collective inventoriée, collectée et recréée sous la forme de relevés dessinés, d’esquisses aquarellées ou de notes visuelles. Cependant à l’heure des nouveaux médias et de la photographie numérique, il serait opportun de préciser en quoi les arts graphiques seraient une plus-value médiatique pour le numérique, comment l’œuvre carnet de voyage évolue vers l’œuvre mosaïque et comment les carnettistes communiquent leurs œuvres sur leurs blogs ou sites web.

3. La numérisation des images artistiques sur le blog comme reconnaissance du genre « carnet de voyage » : une œuvre mosaïque et une composition multimodale

Note de bas de page 23 :

Mise en ligne sur mon carnet de recherche « Carnet de voyage - reportage » sur Hypothèses.org : http://cdevoyage.hypotheses.org/category/corpus-intermedia

À partir de l’enquête23 menée auprès de carnettistes exposant au Rendez-vous du carnet de voyage, nous avons choisi deux profils afin d’affiner l’échantillon : les anciens de la manifestation qui utilisent le blog comme un outil de promotion de leurs ouvrages et les jeunes qui souhaitent se faire connaître afin d’être publiés. Carnettistes reconnus et auteurs de nombreux carnets de voyage publiés, les cinq artistes, Bruno Pilorget, Philippe Bichon, Claire et Reno Marca, Stefano Faravelli et Gwenaelle Trolez, utilisent leur site web comme « galerie de leur travail » pour communiquer leurs projets, leurs actualités et leurs expositions. Quelques illustrations de chaque carnet édité sont choisies pour synthétiser leur style, condenser le message véhiculé et traduire l’atmosphère du pays afin de donner envie d’acquérir le carnet : le nombre est aléatoire, d’une dizaine à une centaine. La fonction esthétique est le seul critère et non plus la narration iconographique au fil du chemin de fer du carnet. En quoi le blog serait-il une reconnaissance du genre « carnet de voyage » ? En quoi permet-il d’évoluer vers le carnet de voyage numérique ? Le numérique peut-il devenir une finalité médiatique et artistique du genre ?

3.1. Du blog au mail art numérique : transformation des carnets de bord en ligne

Note de bas de page 24 :

http://www.spacetravelnotes.com/en/space-hotels-2/, http://www.spacetravelnotes.com/en/scuola-del-viaggio-2/

Note de bas de page 25 :

« Tips on photographing, drawing and writing to record your travel experiences »

Note de bas de page 26 :

« Le mail art ou l’art postal du mouvement Fluxus : la valeur de l’échange, l’expression ludique et l’interaction de l’œuvre qui voyage ».

En plus de son site web, l’artiste italien Stefano Faravelli développe de nombreux outils numériques : galerie virtuelle destinée à l’achat, fan club d’un millier de membres sur Facebook, blog profil biographique, dépôt d’interviews télévisés sur Youtube mais aussi de contributions en ligne au réseau Urban sketchers et à deux sites24 : l’un à vocation commerciale et l’autre éducative, fédérés par Space travel notes qui est une base d’expériences de voyageurs25. Les deux carnettistes Stéphanie Ledoux et Antonia Neyrins utilisent leur blog et Facebook comme un tremplin professionnel pour se faire connaître des éditeurs, partager leurs expositions et faire « rayonner » leurs projets artistiques. Tous ces carnettistes reviennent sur la plus-value du carnet de voyage « fait main » afin de ne rien perdre en spontanéité : « L’esthétique du carnet papier patiné par l’usure de la route fait le sel du carnet de voyage : aspect imparfait, fait sur place, tout terrain » selon les propos de Stéphanie Ledoux. Ces carnettistes multiplient les espaces et les outils numériques enfin de différencier leurs travaux artistiques selon le médium utilisé ou selon l’objectif visé, parfois pour distinguer le travail du professionnel de l’image de celui de l’artiste amateur : sur son site Carnets de traverse.com, Julie Sarperi propose ainsi trois espaces distincts « les carnets de voyage », « le blog » et « la boutique ». Sur le modèle du « mail art »26 qui permet le partage, l’interaction et l’enrichissement mutuel, l’auteur du blog n’est pas dépossédé de sa création, il soumet sa production à la communauté qui l’évalue et fait des suggestions sans agir sur la réalisation. Si le genre était pleinement créatif et moyen d’expression, il tendrait alors vers le mail art numérique, comme l’évoque Marion Lanceau : « On pourrait imaginer une communauté de voyageurs carnettistes qui partagent leurs œuvres à travers un carnet de voyage pluriel qui serait édité à la fin d’un voyage défini ».

3.2. Le carnet de voyage, comme œuvre en soi et comme « reportage graphique », est-il conciliable avec le numérique ?

Dans le cas de la création numérique, la question du carnet de voyage recréé est posée avec acuité : l’œuvre en soi se réalise-t-elle dans l’instant et sur le lieu dans une quête de l’authenticité ? Nécessite-t-elle une distance avec le réel afin d’atteindre l’essence de l’art ? Le carnet de voyage est-il le palimpseste de l’œuvre picturale à posteriori, donc propice à une critique génétique, ou est-ce la finalité du processus initiatique du cheminement qui n’est abouti qu’au retour ? L’œuvre retravaillée par le filtre de la mémoire sur le ressenti serait alors carnet de voyage. Se traduirait-il autant dans l’expérience vécue sur place que dans l’expérience du voyage accompli ? Comment alors peut-on considérer la réalisation d’images collées et composées en atelier après le voyage comme du carnet de voyage ? La recomposition éditoriale ou maquettage du carnet trahirait-elle le carnet d’origine ou authentique ? Cette dernière question est particulièrement importante pour le carnet de voyage numérique réalisé après le voyage. Pour l’artiste Stefano Faravelli, le site web permet de révéler le processus de création de l’artiste voyageur, son travail sur le terrain qui est filmé ou photographié et diffusé sur son site et de connaître le contexte original de l’élaboration du carnet de voyage et donc de devenir passeur de l’objet-livre en gestation. Pour Bruno Pilorget, auteur d’un reportage dessiné en Palestine, « il s’agit de garder le côté vivant de cet art et de toujours défendre l’éthique du dessin fait sur place plutôt que de favoriser la réalisation et le montage a posteriori ».

3.3. Les transformations du carnet de voyage s’orientent-elles vers l’exposition-installation ou vers le carnet de voyage numérique ?

Note de bas de page 27 :

Voir le site web de l'artiste : http://www.gwenaelle-trolez.fr/

Note de bas de page 28 :

« Qui produit un grand effet en peinture. Qui est propre à être peint, qui peut fournir un sujet de tableau » selon le Dictionnaire de l'Académie Française (1835), 7e édition.

Sur les carnettistes précédemment cités, aucun ne voit le webdocumentaire et la narration cross et transmédia comme des innovations enclines au carnet de voyage, mais plutôt comme une adaptation aux NTIC, à la tablette numérique. Pour Stefano Faravelli, la narration est primordiale d’autant plus qu’elle est multimédia : accompagnement sonore et instants filmés de la réalisation qu’il considère comme l’essence de l’art du carnet de voyage. De par leur formation de plasticien ou d’illustrateur, tous préfèrent communiquer leurs créations à travers l’exposition-installation plutôt que choisir le genre numérique : « rien ne remplacera le dessin original, plébiscité par les lecteurs qui souhaitent le contact direct avec l’artiste et avec l’œuvre », selon Claire Marca. L’œuvre originale apporte « un ressenti plus fort », selon Gwenaelle Trolez puisque, comme l’explique Stéphanie Ledoux, « le charme des originaux, la spécificité du travail du peintre, le goût de la matière sont les atouts de la découverte des originaux avec leur format, leur épaisseur, leur imperfection et les techniques plastiques utilisées ». Seule, Gwenaëlle Trolez insère la composition numérique dans ses réalisations plastiques. Ses créations graphiques27 récréent l’ambiance exotique des explorations du XIXe siècle à partir de documents d’archives, de cartes postales anciennes et de motifs « vintage » : Algérie mon amie évoque ainsi le « pittoresque »28 de l’Afrique du Nord sous la forme d’une œuvre composée d’images mosaïques.

4. Les nouvelles formes de médiation numérique des arts graphiques, du cinéma d’animation au transmédia : une œuvre hybride

Note de bas de page 29 :

Voir l'annexe n°1 avec la mention du lien web vers la production numérique récompensée.

Note de bas de page 30 :

Lancé par De Bussac Multimédia : http://www.rendezvous-carnetdevoyage.com/page-les-laureats-2011

Note de bas de page 31 :

Lancé par l'IFAV, Il Faut AllerVoir, et l'association Vidéoformes créateur du Festival international Vidéoformes du Vblog :
http://www.rendezvous-carnetdevoyage.com/page-prix-du-carnet-numerique

Note de bas de page 32 :

Voir l'annexe n° 2 avec les liens vers les pages web mentionnées par les carnettistes sondés.

Note de bas de page 33 :

Cet aspect du sujet ne sera pas traité dans l'article, il est prévu pour un futur article.

Note de bas de page 34 :

Intervenants au séminaire national de formation des personnes ressources en arts et culture, PREAC, du SCEREN-CRDP d’Auvergne : Le carnet de voyage intermédia (de l’album au vblog) et la mobilité internationale : éduquer à l’Europe et l’interculturel organisé par Pascale Argod, les 17 et 18 novembre 2011 (40 stagiaires). www.crdp.ac-lyon.fr/.../fiche_inscription_formation_preac_cv_2011...

Le carnet de voyage évolue avec les usages du numérique, des médias (e-book, tablettes numériques...) et des écrans (i-pod, i-phone...) vers une œuvre hybride qui concilie toutes les formes médiatiques en vue de la narration du voyage. Ainsi les quatorze lauréats29 des prix du carnet de voyage multimédia depuis 2002 et numérique depuis 2009 du Rendez-vous du carnet de voyage innovent et créent un genre intermédia : Bastien Dubois (2008), Aurélie Amiot (2011) Julie Sarperi (2010) pour le Prix du carnet de voyage multimédia30 ; Emily Porry (2009), Emmanuelle Troy (2010), Damien Roudeau et Karen Guillorel (2011), David Lopez et Gauthier Mesnil-Blanc (2012) pour le Prix du carnet de voyage numérique31. Au regard de ces productions et d’un corpus complémentaire32, comment évoluent les arts graphiques dans le carnet de voyage numérique, mais aussi quelles sont les nouvelles formes numériques du carnet de voyage ? Comment, dans le cas précis du carnet de voyage, les arts graphiques ont-ils évolué vers le cinéma d’animation et le multimédia à l’ère du numérique, parfois vers le webdesign33 ? Comment Bastien Dubois et Karen Guillorel, les deux artistes novateurs du genre34, envisagent-ils le carnet de voyage numérique ? En quoi le carnet de voyage comme œuvre hybride est-il à l’image des médias et reflète-t-il la circulation médiatique ?

4.1. Regards de carnettistes numériques en tant que réalisateurs en ligne : enjeux du carnet de voyage numérique

D’après l’enquête menée auprès de sept carnettistes numériques, aucune des trois formes de carnet de voyage numérique ne semble privilégiée : la vidéo animée, le livre numérique simple et le livre numérique animé. Le multimédia semble en être la valeur ajoutée puisqu’il s’agit de rassembler plusieurs médiums d’expression, le son et la vidéo qui recréent les ambiances in situ à travers un design original. Pour David Lopez, Emmanuelle Troy et Vincent Desplanche, le carnet de voyage numérique est une forme de récit de voyage dont la narration est la clef de voûte. Pour Marc Vayer, il est indispensable de « re-travailler la narration en réalisant un travail audiovisuel, voire de scénarisation qui, à l’inverse du carnet fabriqué in situ, demande un travail d’équipe préprogrammé avant même le voyage lui-même. Le croquis sensible, instantané, ne suffit plus, la scénarisation devient indispensable ». « Le carnet numérique doit surtout se libérer du côté scrapbook qu’a le carnet et ne pas chercher à lui ressembler mais inventer ses propres codes tout en préservant la notion d’inachevé, l’objet carnet et l’expérience de l’auteur autant que celle du lecteur », selon Vincent Desplanche. Le numérique permettrait aussi un work in progress, un carnet évolutif en interaction avec un public qui peut être « un banc d’essai du futur livre » (Marion Lanceau). Pourtant David Lopez pense que le travail de carnettiste est exactement le même (dessins pris sur le vif, tranches de vie, anecdotes) quel que soit le support et donc qu’il s’agit surtout d’une nouvelle manière de raconter son voyage. Selon Emmanuelle Troy, « même si l’esprit reste (partage d’un voyage et valeur artistique) », il semblerait que le numérique renouvelle la créativité du carnet de voyage : « la temporalité décalée entre l’œuvre initiale et l’œuvre finale, la multiplication des modes de consultation diversifiés et démocratisés ainsi que la consultation ludique et interactive avec le lecteur » seraient des champs d’investigation.

Note de bas de page 35 :

Observatoire depuis 1984 des évolutions de l'art contemporain ayant recours aux nouvelles technologies de l'image et du son :
http://www.nat.fr/videoformes/VIDEOFORMES/total_cadres.html

Le vlog est une nouvelle tendance du carnet de voyage lancé par le Prix du carnet de voyage numérique de l’association culturelle Videoformes35. Prolongement du genre cinématographique, il est hérité du journal filmé du quotidien inventé par le cinéaste Jonas Mekas en 1969 : « Walden ». Parmi ses productions, Le projet 365 days offre quarante courts-métrages de sa vie, des journaux vidéo et des carnets de voyages en ligne sur le site de l’artiste. Aujourd’hui on peut saisir l’instant et le vécu du voyage qui est immédiatement diffusé. N’est-ce pas le propre du carnet de voyage de communiquer son expérience, aussi authentique et immédiate que possible, pour créer une proximité entre le créateur et son lecteur ? Avec ce média de l’immédiateté, la notion d’œuvre d’art est questionnée, tout comme l’a été la photographie en son temps. Le temps permet-il pour autant à l’artiste de se distancier de sa création pour atteindre la dimension critique nécessaire à l’œuvre d’art ?

4.2. Les arts graphiques « incorporés » dans le carnet de reportage

Note de bas de page 36 :

Il ne s’agit en aucun cas d’adaptation de la bande dessinée au cinéma.

Note de bas de page 37 :

L’incrustation est utilisée : technique de superposition d’images animées par trucage électronique.

Note de bas de page 38 :

La série télévisée intitulée L'aventurière a été produite par France 5, La Compagnie des Taxi-Brousse et Lobster Films en 2006 ; Alain Wieder en est l’auteur, Jean-Claude Guidicelli, le réalisateur, et Luc Desportes, l’illustrateur.

Note de bas de page 39 :

Nathalie Roelens (2008, 71-87) évoque quatre types : « cinéma et photographie », « cinéma et dessin », « cinéma et écriture » et « cinéma et peinture ».

Note de bas de page 40 :

The Aesthetics of Displays: how the Split Screen remediates other media, Malte Hagener, Refratory, a Journal of Entertainement Media, 24 décembre 2008.
http://blogs.arts.unimelb.edu.au/refractory/2008/12/24/the-aesthetics-of-displays-how-the-split-screen-remediates-other-media-%E2%80%93-malte-hagener/Film theory : An Introduction through the senses. Thomas Elsaesser, Malte Hagener.

Note de bas de page 41 :

Pascale Argod (2012). Le carnet de voyage de « l’ex-time » au transmédia », Canal Psy, n° 99 Voyager, partir, (se)découvrir, Trimestriel de l’université Lumière de Lyon 2, n° 99, janvier-février, mars 2012.

Le principe de vignettes d’images fixes insérées dans le documentaire audio-visuel36 a innové le traitement iconographique37 qui compile images d’archives inédites, bandes dessinées, dessins animés et photographies d’époque pour créer la « fiction documentaire animée »38 en 2006. Le carnet de voyage numérique peut métisser et combiner tous les médiums et diverses inclusions ou les « incorporations filmiques » définies39 par Nathalie Roelens qui démontre que l’intermédialité, la multimédialité et l’hypermédialité semblent indissociables. Le carnet multimédia 6000 Km du couchant au levant : Paris-Istanbul-Jérusalem de Karen Guillorel est un carnet de voyage vidéo qui intègre illustrations, photographies, vidéos, documents de voyage. L’écran, composé en « split screen »40, est en effet un écran divisé, séparé ou polyptyque qui permet de suivre plusieurs actions simultanées et de bénéficier de plusieurs points de vue en même temps. La permanence du point de vue de l’écran en haut à gauche, des pieds de Karen en train de marcher, permet de ne pas perdre de vue le sens de la quête initiatique du voyage. De plus, chaque écran propose, avec ses codes, une précision géographique : un panneau de signalisation routière, un ticket ou une couverture de livre, une vue du paysage, le chemin dans son ensemble ; la rencontre effectuée permet de passer alors à un seul écran, le temps de la conversation et de l’échange dans une interaction plus intime. Propos objectif sur l’environnement, échanges avec l’Autre et récit intérieur personnel ne cessent de se tisser au fil de la route qui devient alors une expression de « l’ex-time »41, c’est-à-dire de la quête de soi à travers la rencontre de l’Autre. Cette forme d’Odyssée personnelle ouvre ainsi sur la permanence de la découverte par soi-même et par ses propres moyens sur le terrain.

4.3. Le carnet de voyage animé comme œuvre fictionnelle et exotique

Note de bas de page 42 :

Invité à la cérémonie des Oscars 2011 : http://www.bastiendubois.com/mada/
Édité sous la forme originale d’un carnet + DVD par l’éditeur clermontois « Reflets d’ailleurs » en 2011 dans la collection « carnet de tournage ».

Note de bas de page 43 :

Série d’animation de Bastien Dubois (France, 2013, 20x3mn). Coproduction : ARTE France, Sacrebleu Productions, 2013. Diffusée sur Arte du 18 février au 25 mars à 20h45 : soit vingt épisodes pour vingt rencontres dans vingt lieux différents http://www.arte.tv/fr/portraits-de-voyages/7322850.html

Note de bas de page 44 :

Technique de filmage qui permet la captation très précise des mouvements du corps pour une restitution en 3D.

Note de bas de page 45 :

Bastien Dubois répond aux questions d’Arte Magazine. Propos recueillis par Pascal Mouneyres, 12 février 2013. Site d'Arte :
http://www.arte.tv/fr/bastien-dubois-repond-aux-questions-d-arte-magazine/7324070.html

Note de bas de page 46 :

http://creative.arte.tv/fr/space/Rendez-vous_du_Carnet_de_Voyage/messages/

Note de bas de page 47 :

http://www.ephemerides.co/

Note de bas de page 48 :

http://www.globecartoon.com/bd/frameFilm.html (2011, Sud Liban). Reportage animé de Chappatte diffusé en télévision (TV suisse, Canal Plus) et dans une vingtaine de festivals documentaires (Nyon, Montréal, Milan, Taiwan, Berlin, La Rochelle, Washington, etc.). Primé au Flicker Fest 2012 de Syndney, Australie.

Note de bas de page 49 :

Dessine-moi un grand reportage. Agathe Gilhem. Site IJBA de Bordeaux, La Fabrique de l'info, n° 3, novembre 2011. http://www.lafabriquedelinfo.fr/numero-3/controle-technique/307-le-journalisme-se-meurt-vive-le-bd-journalisme

Madagascar, carnet de voyage de Bastien Dubois, dont les pages se tournent et les dessins s’animent, propose au lecteur devenu spectateur un carnet de voyage animé et en trois dimensions dans lequel il plonge pour revivre l’ambiance et les rencontres de Bastien Dubois au fil de sa route. Le camera mapping est la technique la plus utilisée dans le film : elle permet de coller un dessin ou une texture sur un volume en 3D en les projetant grâce à un « projecteur » virtuel et en utilisant la rotoscopie. L’auteur explique ce principe dans son livre DVD Madagascar, carnet de voyage : un film de Bastien Dubois42. Traduire l’esthétique du carnet classique (dessins, annotations) serait l’accomplissement de l’œuvre numérique. Bastien Dubois poursuit son travail créatif avec la série d’animation Portraits de voyage43 sur vingt rencontres dans vingt lieux différents. Il se sert de la motion capture44 pour imaginer et recréer un carnet de voyage avec scénarios et acteurs45 qui rejouent leur propre histoire de vie et il utilise les photos des interviewés sur leur entourage en complétant sa documentation avec l’internet. Les deux lauréats en 2012 du Prix du carnet de voyage numérique semblent sur les traces du précurseur Bastien Dubois. En effet, dans Entre Mexico et Guatemala46, David Lopez alterne au fil de la narration : dessin animé, carnet en 3D et carnet classique d’aquarelles et, dans Ephémérides : petites histoires éphémères dans le Grand Nord47, Gauthier Mesnil-Blanc propose une narration du voyage aux frontières de la fiction. Le style s’étend au carnet de guerre puisque Chappatte le propose pour La mort est dans le champ48 : le dessin dénonce les atrocités de la guerre à travers un « journalisme plus humain »49 axé sur la personnification, l’émotion et le regard d’enfant.

Note de bas de page 50 :

Nicolas Bry définit le transmédia sur le site « transmedialab » à partir de la thèse « Transmedia Storytelling » de G A. Long (2007).
Conférence sur le Transmedia Storytelling : Engagement, participation, play : the value and meaning of Transmedia audience. Henry Jenkins. Sorbonne Nouvelle, Université de Paris 3, Transmédia.lab d'Orange, centre Pompidou, le 25 mai 2012.
http://www.transmedialab.org/autre/henry-jenkins-explique-sa-vision-du-transmedia-et-de-lengagement-des-publics/

Note de bas de page 51 :

Communication « Le carnet de voyage multimédia et numérique du voyage vécu au virtuel ». Colloque poëtique du numérique 3 « Valeur de l'imaginaire : mobilité/fixité et territorialité », organisé par Jacques Gilbert et Franck Cormerais, 12-13 juin 2012, Nantes.

4.4. La déclinaison transmedia50 de la narration du voyage51

Note de bas de page 52 :

Entretien réalisé par Pascale Argod à partir de l’interview de Karen Guillorel en décembre 2011 : 22 questions sur 5 thèmes (formation, démarche, production, statut de l'artiste, reconnaissance et diffusion).

Note de bas de page 53 :

Etudiante de Master 2 dans le laboratoire de recherche à l'ENSAD Arts déco de Paris dans le laboratoire ENER dirigé par François Garnier et Pierre Hénon. Autodidacte en montage vidéo et réalisation d'effets spéciaux 3D, elle est devenue dès 17 ans level designer et background writer dans le jeu vidéo où elle explore le sound design.

Karen Guillorel est une « artiste transmédia »52 qui utilise les arts narratifs tous supports et les arts numériques du voyage. On peut la considérer comme le précurseur du carnet de voyage numérique et web 2.0. Elle a reçu le Prix du carnet de voyage numérique de Vidéoformes en novembre 2011 pour sa création Je sakura, Japon : c’est un carnet sous forme d’une bande dessinée autofictionnelle prolongée vers le transmédia sur le modèle de projet E-Migration en collaboration avec Yann Minh. L’enjeu de son travail est de repousser les limites proposées traditionnellement au niveau narratif, notamment pour l’espace tridimensionnel de la narration53. Pour elle, le transmédia offre La possibilité de créer un puzzle narratif gigantesque, dont les différents éléments sont racontés sur plusieurs médias qui se répondent et sont à la fois des histoires en soi mais qui participent à un échafaudage narratif plus vaste afin de raconter des épopées. Son projet E-Troubadours est un univers composé d’un réseau narratif de plusieurs médias : l’écriture, l’installation interactive E-Migration et le film. Raconter des histoires est sa première vocation, quel que soit le médium : écriture, réalisation, musique. Pour elle, l’ère des conteurs où l’on s’interroge sur la manière dont on raconte des histoires est advenue grâce au transmédia qui favorise l’expression par différents types de médias.

Note de bas de page 54 :

Ghislaine Azémard (2013). 100 notions pour le crossmédia et le transmédia, éditions de l’immatériel, Paris. Voir la définition de G. Azémard sur le site 100 notions de Moëbius International et Leden :
http://100notions.leden.org/notion.php?idNotion=8&langue=fr&lettre=#

4.5. La déclinaison crossmédia54 : de l’exposition-installation au spectacle interarts

Note de bas de page 55 :

Cette pièce de théâtre de Jessica Ashford et Jehanne Gascoin mêlant tous les arts de la scène a été donnée au FIAP Jean Monnet à Paris le 8 mars 2012 initié par l’ONG Lysistrata.

Note de bas de page 56 :

Bastien Vives (2012). Concert de dessins. France Culture.

Dix ans après le succès de ses albums Carnet I et Carnet II en librairie, Titouan Lamazou, qui a fait ainsi connaître le genre éditorial du carnet de voyage en 1998, réalise en 2007 Femmes du monde Zoé Zoé, un carnet de voyage alliant deux formes : l’une audio-visuelle à partir d’interviews de femmes d’exception et l’autre, picturale, à partir des portraits exposés au musée de l’Homme. L’artiste semble avoir compris tout l’intérêt de ces deux modes de diffusion complémentaires dans une déclinaison cross-média du carnet de voyage. En effet, les carnettistes de l’enquête, notamment les primés, affectionnent l’exposition qu’ils opposent à la virtualisation du voyage avec le numérique. Même si chaque processus de « monstration » fait sens, l’exposition permet une confrontation directe et une rencontre physique avec une œuvre réelle et sensible car elle en change l’échelle et le mode : on peut « voir de vraies aquarelles, toucher un carnet, sentir l’authenticité » selon David Lopez, rencontrer les lecteurs, connaître leur ressenti et « multiplier les types de contacts avec le public moins ou pas connecté », selon Julie Sarperi. Emmanuelle Troy précise que, quel que soit le support, « le plaisir essentiel est d’être guidé par une narration, qu’elle soit le fait d’une scénographie ou d’un scénario littéraire ou audiovisuel ». Cette artiste a d’ailleurs lancé le genre comme « ciné-spectacle » avec ses Carnets de Chine où se rencontrent les arts de la scène et des écrans : à la fois film reportage de voyage et spectacle musical et dansé. Le genre s’adapte aussi à la pièce de théâtre : Traversées55 est librement inspirée de Zoé Zoé Femmes du Monde de Titouan Lamazou et vers le concert de dessins56, concept qui allie dessin et musique depuis 2005 présenté au Salon de la BD d’Angoulême.

Note de bas de page 57 :

Angoulême : quelques bons plans de BD numériques. Elisabeth Sutton, 1er février 2013, IdBoox : http://www.idboox.com/ebook/infos-ebooks/angouleme-quelques-bons-plans-de-bd-numeriques/

Note de bas de page 58 :

Exposition Fred Forest L'Homme-média n°1 au Centre des Arts d'Enghien-les-Bains, jusqu'au 31 mars 2013. Site de l'artiste : www.webnetmuseum.org Présentation de son travail par Julie Chaizemartin : http://www.huffingtonpost.fr/julie-chaizemartin/ exposition-fred-forest_b_2630431.html

En conclusion, les anciens, rencontrés depuis quatorze ans au Rendez-vous du carnet de voyage de Clermont-Ferrand, expérimentent la communication numérique de leur carnet édité et, seuls, les nouveaux se lancent dans l’innovation du genre numérique. Au-delà d’une querelle entre anciens et modernes ou entre peintres-illustrateurs et réalisateurs numériques, nous avons pu déterminer combien la pratique du dessin in situ et du rough semble réunir les artistes autour de l’exposition de leurs originaux car elle porte la reconnaissance de l’artiste et de l’œuvre en soi « carnet de voyage ». Le corpus d’une quinzaine de carnets de voyage numériques et l’enquête auprès d’une quinzaine de carnettistes blogueurs, complétée par l’interview des deux artistes numériques Bastien Dubois et Karen Guillorel, ont révélé l’hybridité de l’œuvre mais aussi combien les arts graphiques participent de cette évolution artistique et médiatique du genre, liée au numérique. La plus-value médiatique des arts graphiques à l’ère du numérique est indéniable pour retranscrire la démarche créative sur le terrain en quête d’authenticité, offrir la preuve du voyage et « faire par soi-même » selon la dernière tendance du design. De plus, la fonction plurielle du dessin entre arts et sciences, tourné vers l’ethnographie et vers « l’extime », comme l’engagement artistique du reportage graphique, porte ce genre vers le blog, outil de communication. La numérisation des images artistiques sur le blog semblerait en effet une reconnaissance du genre « carnet de voyage » et du travail de l’artiste qui pourrait tendre vers un mail art numérique. Cependant deux problématiques émergent de l’enquête autour du décalage entre « reportage graphique » et « numérique » et de l’intérêt suscité par l’exposition-installation auprès de l’artiste et de son public : les nouvelles formes de médiation numérique des arts graphiques tendraient vers un nouveau genre « carnet de voyage numérique », orienté soit vers le cinéma d’animation soit vers des déclinaisons transmédia et crossmédia de la narration du voyage. Du rendu du réel à la fiction, le carnet de voyage joue avec les notions de témoignage et de voyage vécu pour ouvrir les horizons de la créativité et de l’interarts et flirter avec l’imaginaire exotique porté par la narration du voyage. Nous pourrions nous demander à quand le carnet de voyage numérique en ligne sur les plateformes de BD numériques57 et à quand une reconnaissance dans l’art numérique, porté notamment par Fred Forest58.

Note de bas de page 59 :

Voir le règlement du CRDP d'Auvergne - SCEREN, ministère de l'Éducation nationale sur le site: http://www.cndp.fr/crdp-clermont/crdp/LireArticle-871-une-crdp.htm

Note de bas de page 60 :

Séminaire national de formation des personnes ressources en arts et culture, PREAC image fixe, image animée, du SCEREN-CRDP d’Auvergne organisé par Pascale Argod pour 40 stagiaires. http://formation.ac-clermont.fr/paf/actu/userfiles/doc_ac/sand/ Programme_formation_carnet_de_voyage_2012.pdf

Le carnet de voyage circule d’un média à l’autre et dénature parfois ses caractéristiques de livre d’artiste et d’œuvre d’art originale et unique créée in situ ou sur le vif. De la multiplicité des formes, des supports ou des médias, motivée par une diffusion au grand public via le numérique, le genre carnet de voyage pourrait se perdre dans l’inter-arts certes fécond de formes hybrides et créatives mais aussi atteindre une reconnaissance artistique souvent distancée de la valeur médiatique. Du côté des jeunes, la créativité numérique germe comme le prouvent les quarante établissements scolaires ayant participé en 2012 au Prix Ecole-Collège-Lycée du carnet de voyage numérique59 initié en 2008 par le CRDP d’Auvergne et l’IFAV, organisatrice du Rendez-vous du carnet de voyage. Son rayonnement national, lors de la 24e Semaine de la presse et des médias avec le CLEMI, devrait susciter encore plus d’innovations numériques puisqu’il fait suite au séminaire national en arts et culture de novembre 2012 sur le sujet Le carnet de voyage reportage intermédia : éduquer aux médias60 destiné à accompagner ce nouveau concours scolaire.