Michel Wieviorka, L’impératif numérique ou la nouvelle ère des sciences humaines et sociales ?, CNRS Éditions, 2013

Taís de Oliveira 

Publié en ligne le 15 décembre 2017

Texte intégral

Dans son ouvrage L’impératif numérique ou la nouvelle ère des sciences humaines et sociales ? Michel Wieviorka questionne le rôle des sciences humaines et sociales (SHS) dans la société contemporaine, surtout dans le champs du développement des technologies numériques.

Note de bas de page 1 :

Raffaele Simone (2012), Pris dans la toile. L’esprit au temps du web, Paris, Gallimard.

Note de bas de page 2 :

Voir Hubert Guillaud (2010), « Le papier contre l’électronique », Read/Write Book. Le livre inscriptible, Paris, Cléo.

La première question abordée par l’auteur est celle de l’écriture et de la lecture. Il cite le travail de Raffaele Simone1, qui considère les technologies numériques comme la troisième révolution de l’humanité, comparable à l’écriture et à l’imprimerie. Wieviorka estime le diagnostic de Simone « trop négatif pour être acceptable en l’état » (p. 10), cela parce qu’il parle d’un « tournant anthropologique » (p. 11) dans l’ère numérique, c’est-à-dire, une transformation dans la manière dont on pense, dont on vit, dont on agit. Il parle même d’une « mutation cognitive » (p. 10), de notre cerveau, de nos circuits neuronaux, puisqu’il se demande si on ne devient pas moins ou autrement intelligents, si on ne lit pas moins bien sur un écran que sur un livre2. Ces accusations sont en partie partagées par les médias, qui disent que « Internet, la Toile, le numérique affaibliraient notre capacité de concentration, modifieraient la lecture dans un sens dangereux » (p. 12), puisque « l’internaute est exposé à une stimulation permanente ainsi qu’à des distractions qui peuvent émousser son sens critique » (p. 13) et parce que « les proposition les plus courtes et les plus accrocheuses sont dès lors avantagées par rapport à des textes longs et exigeants » (p. 13). Pourtant, les médias font aussi des louanges du numérique : ils considèrent comme un progrès la possibilité de « lire en réseau » (p. 12), l’échange de commentaires et l’accès à une documentation démultipliée. EN effet, ces fonctionnalités peuvent améliorer la compréhension des textes, démocratiser l’accès à la culture notamment à la musique et au cinéma. Au-delà d’argumenter pour ou contre le numérique, Wieviorka suggère que les chercheurs en SHS examinent les nouvelles possibilités d’écriture et de lecture que le numérique permet et les impacts de cette technologie dans la vie sociale.

Ces nouvelles pratiques d’écriture et de création permettent l’existence de travaux collaboratifs entre des scientifiques et des non-scientifiques. Selon l’auteur, des non-professionnels peuvent faire des recherches eux-mêmes et contribuer, à travers des plates-formes numériques, à la construction des disciplines scientifiques.

L’auteur questionne en outre l’accessibilité et l’utilisation des données. Il y a, de nos jours, la possibilité d’augmentation d’un corpus en faisant appel aux lecteurs d’un site internet ou en utilisant des millions de livre numérisés. Cependant, la plupart des travaux développés utilisent « la technologie sans la science » (p. 26), c’est-à-dire qu’ils s’occupent surtout de la quantification, ce qui leur donne « l’illusion de l’objectivité » (p. 26). Pourtant, on oublie que « les données utilisées sont elles-mêmes une production humaine et non un fait de nature » (p. 26). On réduit, ainsi, les SHS à de la lexicographie.

Note de bas de page 3 :

Voir Dominique Cardon (2010), La démocratie Internet, Paris, Seuil/République des Idées.

La numérisation de toute sorte de données articulée aux nouvelles possibilités de communication change quantitativement et qualitativement nos connaissances d’ensemble et d’individu : elle nous aide à « mieux connaître des grands mouvements globaux, des évolutions historiques, et à anticiper l’avenir pour ces évolutions ou d’autres » (p. 29) ; elle rend possible « pour chaque être humain de mieux connaître son passé, et les risques ou les probabilités qui pourraient peser de façon singulière sur son avenir » (p. 29). C’est cette connaissance au niveau de l’individu qui constitue « la révolution numérique » (p. 29), vu qu’elle restait limitée aux niveaux des sociétés, des communautés ou des groupes sociaux. Cette individualisation paradoxale – puisqu’elle est la conséquence du rassemblement des données surabondantes concernant des millions de personnes – peut être préjudicielle, vu qu’elle peut influencer les politiques publiques, les lois, les jugements, les systèmes d’assurances etc., en aggravant la tendance générale à l’individualisme de nos sociétés et en menaçant la démocratie3.

Bien que les SHS ne soient pas le moteur du « mouvement qui mène à la constitution de Big Data ou à l’expansion illimitée de la Toile » (p. 34), Wieviorka souligne qu’elles peuvent en devenir un élément critique et constructif. Mais comment parvenir à cela ? C’est la question que pose l’auteur.

La coopération sur le web peut renforcer la citoyenneté et développer, ainsi, des nouvelles formes de solidarité, contraires à l’individualisme débridé susmentionné. L’auteur défend que les digital humanities doivent se demander « comment le numérique peut devenir un facteur d’émancipation et de démocratisation » (p. 41). Cette ouverture proportionnée par le numérique présente aussi un risque : celui du manque de rigueur scientifique.

Note de bas de page 4 :

Nathalie Paton, Vers une individuation médiatisée par la participation à une scène subculturelle numérique. Les auteurs de school shooting et leur publics, Thèse pour le doctorat de sociologie, Université Toulouse 2 Le Mirail, soutenue le 7 décembre 2012.

Note de bas de page 5 :

Antonio A. Casili et Paola Tubaro, « Why Net Censorship in Times of Political Unrest Results in More Violent Uprisings: A Social Simulation Experiment on the UK Riots », SSRNeLibrary, 14-08-2011.

Note de bas de page 6 :

Commenté par Pierre Mounier (2012) dans « Qu’apportent les digital humanities ? Quelques exemples », Read/Write Book 2. Une introduction aux humanités numperiques, Paris, Cléo, pp. 75-83.

Note de bas de page 7 :

Cf. notamment Social Science Information/Information sur les Sciences Sociales. Special Issue : Diasporas on the Web. Guest Editor : Dana Diminescu, vol. 51, nº4, dec. 2012.

L’auteur propose que les chercheurs en SHS utilisent de « nouvelles variantes des méthodes classiques » (p. 43) – c’est-à-dire, une combinaison entre l’ancien et le nouveau – pour étudier l’univers virtuel. Pour comprendre vraiment les phénomènes liés à cet univers-là (qui fait partie de la vie collective), Wieviorka explique qu’il ne faut pas se laisser aller par la « quantophrénie » (p. 43) – un « quantitivisme » extrême, indifférent aux questions de la subjectivité, du sens, des orientations d’action ou à l’histoire. Tout au contraire, il croit qu’on doit aller au-delà de la simple utilisation de données rendue possibles par le numérique. Il cite trois exemples de travaux qui à son avis ont dépassé ce stade : 1) l’étude de Nathalie Paton sur les school shootings4, où elle analyse des films postés sur Youtube ; 2) l’analyse des émeutes urbaines de 2001 au Royaume-Uni proposée par Antonio A. Casili et Paola Tubaro5, qui se sont occupés de l’impact des réseaux sociaux et des messageries instantanées sur l’organisation des émeutiers ; 3) la vidéo publiée par Matthias Stork6, étudiant en cinéma, sur la plateforme Vimeo pour présenter sa thèse – c’est une vidéo réflexive, puisqu’il utilise un format similaire à celui qu’il étudie ; et 4) l’Atlas des e-diasporas produit par la sociologue Dana Diminescu7.

Après avoir fait ce panorama sur les changements des SHS, l’auteur traite des difficultés imposées par le système public de la recherche en France. Outre les difficultés économiques, le système actuel n’est pas, selon lui, adapté aux intérêts et aux passions des étudiants, des jeunes chercheurs, ce qui peut provoquer une désertion de l’université au profit d’institutions étrangères ou privées.

Michel Wieviorka finit son ouvrage en montrant le conflit entre les tenants du système actuel et ceux qui veulent moderniser le système de recherche et d’enseignement supérieur. Il défend une prise de position par les chercheurs en SHS. Il croit qu’en acceptant l’impératif numérique, les SHS peuvent avoir plus d’influence dans la vie de la Cité.

Ce compact ouvrage est fort pertinent pour une première approche à la question de la présence du numérique dans les recherches en SHS. Wieviorka propose à son lecteur un panorama général de l’utilisation du numérique dans les recherches scientifiques dans ce champ, aussi bien comme corpus que comme instrument méthodologique, en présentant des exemples et en suggérant des nouveaux chemins possibles.