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Yvonne Rogers, HCI Theory. Classical, Modern, and Contemporary, Morgan & Claypool, 2012

Éric Kavanagh 

Texte intégral

Note de bas de page 1 :

Grudin J. (2012). Introduction. A moving target: The evolution of human-computer interaction, dans JACKO, J. A. (dir.), The human-computer interaction handbook. Fundamentals, evolving technologies, and emerging applications, 3e édition, Boca Raton (FL), CRC Press, p. xxvii-lxi.

Née au début des années 1980, la notion d’interaction humain-machine (IHM) est passée d’un petit mouvement porté par un petit groupe d’irréductibles à une véritable discipline dont les acteurs d’aujourd’hui ont de l’influence marquée dans tous les domaines, à peu près partout dans le monde. La montée fulgurante des technologies depuis trois décennies et la variété de leur développement ont contribué à complexifier l’objet d’étude initial – la « simple » interface – au point de toucher à toutes les facettes technologiques de nos sociétés. L’IHM est devenue une discipline de recherche éclatée et presque indéfinissable. Aujourd’hui, des chercheurs et des praticiens de tout horizon s’en revendiquent (It seems anything goes and anyone can join in, p. xii) et y ajoutent de la complexité tant les problématiques étudiées – de l’exploration spatiale à la promotion de la paix sur la Terre – couvrent l’ensemble du spectre des activités humaines. Si, pour mieux comprendre l’état des lieux, les synthèses et rétrospectives de nature technologique ne sont pas rares dans la littérature du domaine (pensons à Grudin 2012 comme exemple phare1), les synthèses de nature théorique restent certes moins fréquentes tant la tâche semble difficile et le recul, peu aisé à prendre.

Yvonne Rogers propose une synthèse de l’état des lieux en matière théorique dans cet ouvrage de 2012 publié chez Morgan & Claypool dans la collection Synthesis Lectures on Human-Centered Informatics. Le texte de Rogers poursuit en quelque sorte sa réflexion initiée en 2004 dans l’Annual Review of Information Science and Technology (“New theoretical approaches for human-computer interaction”). Si l’exercice se veut complexe, l’objectif de l’ouvrage est cependant très clair : examiner comment, d’hier à aujourd’hui, les développements théoriques en IHM ont contribué à modeler la discipline. En quelques années à peine, l’IHM est passée d’un paradigme simple et défini (connaître son utilisateur, dans le but d’améliorer une interface) à un paradigme plus ambitieux et dont l’objet n’est pas toujours aisément saisissable (avoir de l’impact, pour changer/améliorer le monde). Cet élargissement disciplinaire et cette croissance effrénés se sont produits en si peu de temps qu’il semble difficile d’imaginer qu’une ou des théories fortes ont pu prendre racine et ainsi contribuer à stabiliser ou à structurer le domaine. Pour Rogers, cette situation aurait même entraîné une perte de consensus général à propos des objectifs de l’IHM et des divers cadres de « contrôle » (théoriques et méthodologiques) auxquels recourir pour valider la production et la réflexion du domaine.

Dès l’introduction de ce court texte de quatre-vingt sept pages (sans le décompte des pages liminaires et de la bibliographie), Rogers expose la variété des modalités théoriques utilisées au fil des ans en IHM : paradigme, approche/perspective théorique, théorie en soi, modèle, cadre conceptuel, etc. Si, à l’époque de ce qu’on appelle généralement la première vague (wave) de l’IHM, les cadres théoriques usuels provenaient surtout de la psychologie cognitive, on a par la suite très largement emprunté à la psychologie sociale ainsi qu’aux théories de l’organisation, notamment pour mieux comprendre les espaces de travail humain et le travail collaboratif (deuxième vague). L’éclectisme théorique caractéristique de ces deux périodes a entraîné, selon Rogers, un affaiblissement général de l’IHM, notamment parce que les concepts théoriques qu’on y amenait étaient validés ou générés par une approche scientifique qui allait vite montrer ses limites. C’est en grande partie le constat de cette limitation qui va enclencher l’apparition du paradigme ethnographique en IHM, en pure réaction à l’approche scientifique, moins souple lorsqu’il est question de s’attaquer à des problèmes mal définis (ill-defined au sens de N. Cross). Outre l’intérêt pour la critique générale de l’épistémologie de l’IHM, l’ouvrage de Rogers mérite une lecture attentive pour la part belle qu’elle fait à l’exposé des théories ayant jalonné le domaine au fil des trois dernières décennies. Sur le modèle de l’histoire de l’art, Rogers découpe la chronologie des théories de l’IHM en trois périodes : périodes classique (chapitre 4), moderne (chapitre 5) et contemporaine (chapitre 6). Une discussion de quelques pages (chapitre 7) et un résumé général (chapitre 8) – sur lesquels nous ne reviendrons pas – complètent l’ouvrage.

La période classique correspond à ce que nous avons évoqué plus haut – soit, globalement, l’omniprésence de la psychologie cognitive au début des années 1980 –, et il est intéressant d’y découvrir le mouvement épistémologique qu’y perçoit Rogers. Trois approches se succèdent selon elle. D’abord, l’approche qu’elle nomme body of knowledge, caractérisée par l’emprunt direct (et sans adaptation) de concepts en provenance de la psychologie cognitive. Le plus populaire d’entre eux est très certainement le principe du « 7 magique +/- 2 », relatif aux limites de la mémoire de travail. Ensuite, les acteurs de l’IHM de la première vague ont opté pour l’emprunt de théories complètes en lien avec certains aspects de l’interface. Ici, c’est principalement le modèle cognitif du traitement de l’information qui intéresse l’IHM, notamment pour décrire certains mécanismes de la mémorisation et de l’apprentissage. Enfin, l’auteur explique que les modèles cognitifs se sont imposés à la fin de cette période (jusqu’au début des années 1990), modèles parmi lesquels on retrouve le célèbre GOMS (Goals, Operators, Methods and Selection rules). Ce modèle et ses dérivés permettaient (avec un succès fort variable) de prédire et d’analyser les tâches cognitives de l’utilisateur.

Le mécontentement à l’égard du « cognitivisme » et du « scientisme » ambiants en IHM amène alors les chercheurs à s’intéresser à une nouvelle gamme de théories mettant cette fois davantage en lumière les aspects sociaux et environnementaux de l’interaction et, surtout, les besoins de l’utilisateur. Les apports de la psychologie cognitive ne sont pas rejetés pour autant mais sont plutôt recadrés, relativisés. C’est la période moderne de la théorie en IHM selon Rogers, et elle sera intensive jusqu’au début des années 2000. Les chercheurs exploreront des approches plus « ouvertes » de la cognition, comme la cognition externe ou distribuée ou encore l’approche écologique (importée par Norman depuis les travaux de Gibson). En rupture plus marquée avec les sciences cognitives, certains embrasseront complètement les approches sociales, parmi lesquelles on compte plus spécifiquement l’ethnométhodologie, la théorie de l’activité et tout le cadre du CSCW (Computer-Supported Cooperative Work). En plus de ces approches très typées, la période moderne se caractérise aussi par l’élaboration de théories hybrides ou encore de théories issues de l’observation directe de données empiriques.

Quant à elle, la période contemporaine est caractérisée par un foisonnement théorique sans précédent. Cette fois-ci, la rupture est totale. Ce sont les valeurs qui prennent place au cœur des préoccupations des chercheurs et non plus les « simples » besoins ponctuels liés à l’utilisation d’une technologie donnée. Le foisonnement est tel que Rogers choisit plutôt d’énumérer des cas emblématiques de théories qui inondent la recherche en IHM depuis le milieu des années 2000 et les regroupe en quatre « tournants » majeurs pour faciliter leur présentation (design, culture, to the wild, embodiement). Le tournant design marque la volonté de la communauté de chercheurs en IHM à comprendre le design en lui-même, ses processus et sa valeur intrinsèque. On délaisse le régime normatif et le régime prescriptif de l’intervention plus traditionnelle pour s’intéresser plus finement à l’interaction avec la technologie prise comme phénomène social. Le tournant culture reprend l’idée des cultural studies où la condition humaine devient le point focal de l’investigation alors que le tournant to the wild marque l’intérêt pour les contextes pris dans le feu roulant de la vie quotidienne (everyday life) où il n’est plus tant question de proposer des solutions à un problème mais plutôt de créer des possibilités d’actions autour ou découlant d’une situation. Enfin, le tournant embodiement, essentiellement dérivé de l’œuvre de Paul Dourish (Where the action is, MIT Press, 2001), tente de comprendre l’interaction des dimensions sociale et physique du corps dans un contexte plus global d’interaction avec le monde (dans lequel se trouve, notamment, des interfaces).