Naviguer à l’aveugle dans le flot urbain Navigating Blindly in the Urban Flow

Sabine GADRAT 

https://doi.org/10.25965/flamme.725

Comment s’approprie-t-on une ville quand on ne la voit pas ? En explorant des récits d’auteurs aveugles, en nous appuyant sur la littérature, la psychologie, l’architecture ou les techniques de réadaptation, nous interrogerons la découverte de la ville quand on est aveugle ou malvoyant et, par nécessité, piéton. Quels sont les repères, les obstacles, mais aussi les possibilités de dérive urbaine quand l’image de la ville, tel un puzzle, est constituée de divers morceaux qui s’assemblent : sensations, mots des autres, mémorisation, imagination. Loin de l’oculocentrisme, cette étude nous plongera dans une autre lecture de la ville, celle, pour paraphraser Jacques Semelin, du point de vue de la « non-vue ».

How do we appropriate a city we cannot see? Exploring the stories of blind authors and drawing on literature, psychology, architecture and rehabilitation techniques, we will examine the discovery of the city for the blind or visual impaired pedestrian. The image of the city, like a puzzle, is made up of various pieces that fit together, including sensations, other’s accounts, memorization and imagination. What then are the landmarks, obstacles, and possibilities of urban drift ? Far from oculocentrism, this study will plunge us into another reading of the city, which to paraphrase Jacques Semelin, comes from the point of view of the “unseen”.

Sommaire

Texte

À force de déambuler seul, ou bien mieux […], au bras ou à la main d’une amoureuse, j’ai, à coups de pâtés de maisons, repoussé les bornes du champ de mes libres courses.
Romain Villet

Introduction

1Notre perception de la ville, terrain de jeux des flâneurs, « est fragmentaire, mêlée d’autres préoccupations. Presque tous les sens interviennent et se conjuguent pour [en] composer l’image » (Lynch, 1998, p. 2). Comment la ville vient à nous quand on ne la voit pas ? Comment se l’approprie-t-on ? Comment s’y déplace-t-on quand on ne la connaît pas, parfois dans un contexte culturel différent ? En explorant les récits d’auteurs aveugles tels que Villet, Brouillaud, Semelin, Hussein ou Knighton, en nous appuyant sur la sociologie, la psychologie, l’architecture, ou les techniques de réadaptation, nous nous pencherons sur la découverte de la ville quand on est aveugle ou malvoyant et, par nécessité, piéton. Quels sont les repères, les obstacles, mais aussi les possibilités de dérive urbaine quand l’image de la ville, tel un puzzle, est constituée de divers morceaux qui s’assemblent : sensations, mots des autres, mémorisation, imagination ?

2Une étude faite sur un parcours urbain inconnu réalisé par des personnes aveugles montre que certains lieux, certains environnements, sont plus « facilitant » que d’autres (Baltenneck et al., 2012), pourvoyant de meilleurs repères qui permettent un déplacement autonome plus en confiance. Cette confiance est un élément essentiel quand, pour nombre de personnes déficientes visuelles, le fait de se déplacer seules à l’extérieur est vécu comme une épreuve, certaines préférant y renoncer et sortir systématiquement accompagnées. Ces déplacements autonomes sont même parfois qualifiés de « performance » (Carrer, 2012, p. 63) quand il s’agit de se mouvoir dans l’espace urbain alors que l’on ne voit pas.

3En puisant dans ces récits d’auteurs d’hier et d’aujourd’hui, d’ici ou d’ailleurs, nous explorerons les deux possibilités : circuler en autonomie ou être accompagné afin de connaître la façon dont la ville vient, ou pas, aux promeneurs déficients visuels. La dérive est-elle alors possible ?

4Loin de l’oculocentrisme, cette étude nous plongera dans une autre lecture de la ville, celle, pour paraphraser Jacques Semelin, du point de vue de la « non-vue ».

1. Représentation mentale, carte cognitive, répétition, mémorisation

Il n’existe nulle coïncidence entre le plan d’une ville dont nous consultons le dépliant et l’image mentale qui surgit en nous, à l’appel de son nom, du sédiment déposé dans la mémoire par nos vagabondages quotidiens (Gracq, 2001, p. 2-3).

5À cette citation de Julien Gracq tirée de La Forme d’une ville, nous accolons les mots de Lucien, personnage principal de Look, premier roman de Romain Villet, auteur aveugle :

Quelle joie quand, à ma canne blanche, s’offre un nouveau chemin de traverse, une voie fraîchement ouverte dans ce Paris que j’ai incorporé, appris par cœur et par les pieds, et dont, arpentant et repassant les contours, j’ai dans ma tête dessiné la carte sans laquelle je serais prisonnier du dedans ou d’un guide (2014, p. 101).

6Chez Gracq, comme chez Villet, la mémoire s’avère nécessaire à la constitution de cette » image mentale » : cheminements répétés et mémorisés dans la tête et dans le corps qui composent la « carte cognitive », qui peut ainsi être définie :

Le terme de « carte cognitive » est utilisé pour désigner la forme particulière de représentation mentale qui contient l’information sur les relations spatiales entre les objets présents dans un environnement et qui fournit à l’individu la possibilité de s’orienter dans cet environnement. Le concept est né en 1948, sous la plume d’Edward Tolman, professeur de l’Université de Californie à Berkeley (Denis, 2016, p. 99).

Note de bas de page 1 :

Pour s’informer sur l’écholocation humaine, on peut consulter le site de Daniel Kish, nord-américain aveugle qui se déplace en utilisant cette méthode, et qui l’enseigne à d’autres (https://visioneers.org/).

7La carte cognitive permet de se repérer « non pas [dans] l’espace tel qu’il est, mais sur la manière dont nous croyons qu’il est » (Fischer, 2011, p. 88). Elle « fournit donc des informations sur le cadre de référence que l’individu s’est forgé par rapport à ces espaces » (p. 88). Quand la vue fournit 80 % des informations (Mazô-Darné, 2006, p. 32), celle des personnes aveugles est composée de représentations « issues des canaux sensoriels autres que la vision : il s’agit des perceptions tactiles, auditives, proprioceptives, kinesthésiques et issues de l’écholocalisation » (Carrer, 2012, p. 64). Les personnes aveugles utilisent donc leurs sensations extéroceptives (tactiles), les sensations issues des différentes parties de leur corps (proprioceptives), en particulier quand celui-ci est en mouvement (sensations kinesthésiques), ces deux dernières permettant également de se situer dans les trois dimensions et dans l’espace. Quant à l’écholocalisation, ou l’écholocation, il s’agit de la capacité à détecter et à spatialiser les objets dans leur environnement grâce aux sons qu’ils réfléchissent. Si certaines personnes maîtrisent totalement cette capacité1, ce n’est cependant pas le cas de toutes les personnes déficientes visuelles.

2. Les yeux des autres : composer des paysages concrets

8Si toutes ces perceptions et sensations permettent effectivement à la personne aveugle de se déplacer, et donc de se repérer dans l’espace, il faut cependant souligner que le décor, telles que les façades, reste muet. Dès le prologue de Look, Lucien, le double fictionnel de l’auteur, dit qu’il « regarde grâce à la bouche ou la plume d’un autre » (Villet, 2014, p. 5) et Villet s’évertuera, tout au long du roman, à détailler ce processus d’emmagasinement des connaissances. Plus pragmatique, Jacques Semelin, précise quant à lui :

Mille fois je marche sur un même trottoir, mille fois je passe devant les mêmes boutiques sans en rien savoir. À moins que quelqu’un me dise : « ici, c’est un salon de coiffure ; là, un magasin de vêtements ; plus loin, c’est une agence de voyages » (2016, p. 112).

9Ces informations, aussi banales qu’elles puissent paraître, sont essentielles quand on ne voit pas, et contribuent à s’approprier un lieu, à s’en faire sa propre représentation. Pour Taha Hussein qui découvre la vie urbaine alors qu’il vient d’arriver, encore enfant, au Caire, les descriptions sorties de la bouche de son guide pendant leurs trajets quotidiens sont cruciales : « L’enfant circulait à travers tout cet ensemble avec un intérêt croissant. Il en aurait ignoré les détails si son compagnon ne lui avait fourni de temps en temps des explications » (1947, p. 126). Grâce à ces explications, cet ensemble qui n’était qu’une portion anonyme d’un trajet répétitif devient alors un lieu digne d’intérêt, où les perceptions seront analysées pour tirer parti de toute information permettant la constitution d’une image mentale.

3. Se faire sa propre représentation

10Si les yeux des autres plantent parfois un décor qui resterait abstrait, voire inexistant, les mots, bien que très utiles, surtout quand ils sont d’un grand auteur comme le mentionne Lucien dans sa découverte de monuments parisiens, ne sont pas la seule alternative et s’avèrent parfois insuffisants. Villet raconte ainsi sa rencontre avec « la tour Eiffel dont, contrairement à Notre-Dame qui me fut décrite par Hugo, je connais les formes élancées grâce […] aux porte-clés et reproductions miniatures » (2014, p. 47). Jean-Pierre Brouillaud, grand voyageur aveugle, dit à propos des lieux touristiques :

On a beau me les décrire, je n’en ai qu’une représentation partielle. Il me faut sentir, découvrir, prendre contact avec la matière. J’entre ainsi dans le monde des voyants. […] Certains, sensibles à ma curiosité, me présentent même des maquettes en miniature des monuments qu’ils ont pu visiter. C’est une attention qui m’a ainsi permis de « voir » la tour Eiffel et le Taj Mahal (2016, p. 82-83).

11Ce que disent Villet ou Brouillaud à propos de la Tour Eiffel, c’est aussi que ce contact avec la matière, avec les formes, leur permet de se faire une représentation personnelle, concrète et globale du lieu et de son volume. Brouillaud souligne que l’échelle réduite de la maquette permet à ses mains d’embrasser un paysage entier, selon ses propres modalités, le rapprochant ainsi du « monde des voyants ».

12Les maquettes et autres reproductions de monuments ou les adresses directes à la personne aveugle sont donc de précieux transmetteurs d’informations. Mais les conversations des autres, attrapées au hasard des déambulations, sont aussi remplies d’indices pour croquer le décor, pour enrichir l’environnement, comme l’indique Taha Hussein :

Il sentait, à sa droite, une douce chaleur qui venait caresser sa joue, cependant qu’une légère fumée chatouillait ses narines ; à gauche, un bruit étrange frappait son oreille et le plongeait dans l’étonnement.
Durant de longs jours, chaque fois qu’il rentrait d’el Azhar le matin et le soir, il fut intrigué par ce bruit : il l’entendait, se demandant ce que c’était, mais il avait honte de poser des questions à ce sujet. Certains propos qu’il surprit lui permirent de comprendre : c’était le glouglou d’un narghileh que fumait un des commerçants du quartier (1947, p. 119).

4. Cécité et dépaysement : comment se repérer ?

13Cependant, identifier un bruit, se repérer dans un lieu, fonctionne si nous avons les « codes » culturels, les clés, qui permettent de décrypter les indices. Jacques Semelin, en partance pour Montréal, s’interroge ainsi : « Comment vais-je l’appréhender ? Comment, dans cet environnement peu familier, mes sens vont-ils se mettre en éveil ? Quels sons, quelles matières, quelles odeurs me permettront de le décrypter ? » (2016, p. 17).

14Pourtant, Jacques Semelin arrive dans un lieu dont il connaît la langue et dans une ville construite sur une grille où les rues forment des angles droits. Jean-Pierre Brouillaud, qui s’aventure à Istanbul, ne peut que constater son impuissance, sa vulnérabilité : « La langue, l’organisation de la ville, ici, tout était compliqué pour un aveugle voyageant seul. J’étais perdu » (2016, p. 84). Sans clés pour déchiffrer l’environnement, sans aspérités pour s’y accrocher, sans langue partagée, il devient difficile pour une personne aveugle de se déplacer seule et en sécurité. Mais cette pénible sensation stambouliote n’arrête pas Brouillaud qui décrit, ailleurs, son expérience dans les villes syriennes, expérience qu’il généralise aux villes orientales :

Pour un aveugle, se déplacer seul dans une ville orientale, entre les plaques d’égout manquantes et les esquisses de trottoir cabossées c’est un cauchemar. […] Tout est si lié que l’ouïe et l’olfactif ne parviennent plus à rien distinguer dans ce vacarme pourtant si joliment humain. Autant de pièges pour le non-voyant (p. 137-138).

15L’auteur canadien aveugle Ryan Knighton, qu’une revue de voyage envoie régulièrement dans un pays au hasard sur la planète, atterrit ainsi au Caire en plein Printemps arabe, en avril 2011, et ne comprend pas pourquoi chaque personne rencontrée lui déconseille de s’aventurer seul à l’extérieur. Il se rassure en se disant qu’il est canadien et, qu’à ce titre, il ne craint rien. Mais c’est lorsqu’il s’aventure dans la rue qu’il comprend que cela n’avait rien à voir avec la situation politique du moment :

Note de bas de page 2 :

« Feeling along the sidewalk, I tapped until it dropped two feet, giving way to gravel. Several paces on gravel, then three steps up at an angle into a post. Beyond that was something my white cane inferred to be an open manhole. Beyond that? I made my way back to the hotel ». Traduction de l’auteure. Les extraits dont la version originale se trouve indiquée en note de bas de page sont également traduits par l’auteure de cet article.

Tâtonnant le long du trottoir, j’ai continué jusqu’à ce qu’il s’abaisse de deux pieds, laissant place à du gravier. Plusieurs pas sur le gravier, puis trois marches en angle vers un poteau. Au-delà, il y avait quelque chose que ma canne blanche a déduit être une bouche d’égout ouverte. Au-delà de ça ? J’ai fait demi-tour et suis retourné à l’hôtel2 (2011).

16Knighton personnifie son outil de locomotion (« my white cane »), véritable prolongement de son corps, qui lui permet habituellement de se déplacer de façon autonome. Il souligne ici l’impossibilité, à titre d’homme occidental nord-américain, de parcourir seul un tel environnement. Plus largement, son article indique qu’outre la réalité urbaine défavorable, il y a la honte de se montrer en public lorsque l’on est égyptien, ou, pire, égyptienne, aveugle. Cependant, même en lieu connu, les conditions, notamment météorologiques, rendent parfois la prise d’indices, de repères, totalement inopérante. Brouillaud dit ainsi :

Pour un aveugle, il n’y a rien de plus cauchemardesque que la neige. J’en faisais l’amère expérience. On a beau toucher, rien, aucun écho, aucune perception, le sol ne répond plus, avec ses références familières. La neige nous éloigne de tout. On pourrait se trouver à quelques mètres de chez soi qu’on n’en serait pas moins en terre inconnue. Se sentir naufragé au milieu de repères familiers (2016, p. 121-122).

17Qu’elles soient momentanées ou permanentes, météorologiques ou sociétales, ces conditions hostiles rendent la déambulation du piéton aveugle cauchemardesque et remettent en cause son autonomie de déplacement mais aussi, de décision.

5. Dériver seul ou accompagné ?

18Si l’on se déplace seul dans un environnement moins « hostile » (Baltenneck et al., 2012, p. 403), plus « facilitant », pour reprendre le terme de Baltenneck, armé de sa canne blanche, a-t-on la possibilité, le « droit » aux yeux des autres, de volontairement s’égarer ? Semelin, dans son apprentissage montréalais, décrit sa façon de se repérer :

Je déploie mes antennes pour capter tous les bruits, notamment ceux de la circulation, qui m’aideront à me diriger ou m’éviteront de me mettre en danger. Je dois avoir l’air plus assuré qu’hier, car personne ne m’aborde pour me mettre sur le droit chemin (2016, p. 57).

19À travers ce « je dois avoir l’air plus assuré qu’hier », il parle aussi de l’image qu’il reflète. Est-il possible de passer inaperçu quand on se déplace avec une canne blanche ? Le piéton aveugle a-t-il réellement l’opportunité de flâner tranquillement, de dériver volontairement ? Se donne-t-il cette possibilité ?

20Alors qu’il était lancé dans ses réflexions, Brouillaud se remémore : « je marchais dans Rennes sans me rendre compte que je m’égarais » (2016, p. 179). Dans ce cas précis, l’égarement est dû à un manque de concentration sur le trajet effectué. Il est intéressant de noter que, même au bras de quelqu’un, la personne aveugle a tendance, en particulier quand elle sait qu’elle devra refaire seule le trajet, à emmagasiner mentalement tout indice et tout repère potentiel. Alors qu’il effectue le trajet entre la sortie de la station de métro et l’entrée du bâtiment universitaire où il donnera ses cours au bras d’un des enseignants avec qui il travaillera, Semelin note que « ça ne va pas être si simple que ça, de faire seul ce trajet, car je ne remarque pas encore de repères fixes », puis, chemin faisant, « Ah ! voici un bon repère » (2016, p. 75), pour finalement se dire : « il va me falloir un peu d’entraînement, mais le parcours est faisable » (p. 75). Ce cheminement séquentiel rappelle la façon dont Pierre Sansot décrit la ville qui « se compose et se recompose, à chaque instant, par les pas de ses habitants » (2004, p. 209), mais il montre aussi la façon dont la personne déficiente visuelle construit son parcours à l’aide de repères « fixes » comme une courbure de trottoir ou une rue à traverser, ou encore avec des repères mobiles et aléatoires, tels que la circulation automobile, utile pour savoir quand traverser, ou piétonne, utile pour être remis « sur le droit chemin » dont parle Semelin en cas d’égarement. À ces repères, s’ajoute toujours la mémorisation (« il va me falloir un peu d’entraînement ») autant « intellectuelle » que musculaire.

6. Ce que « dériver » peut signifier quand on est aveugle

21Lorsqu’il est plus à l’aise dans ses déplacements quotidiens, ayant le regret de n’avoir pas osé le faire dans d’autres lieux, Jacques Semelin a envie de mieux connaître cette ville qui l’accueille :

Je sais ce que j’aimerais : aller me balader, mettre mon nez au vent, puisqu’il y en a souvent ici, et puis vagabonder, me perdre dans la découverte de tel ou tel quartier. […] J’ai conscience que ce ne sera pas si simple et agréable, enchaîné que je suis à mon bâton blanc (2016, p. 154).

22On sent cette réticence, cette appréhension d’un moment qui se rêve idéal et qui peut, à tout instant, se transformer en épreuve. Nous avons vu que se déplacer seul quand on ne voit pas, ou peu, mobilise toute l’attention, la concentration, pour se repérer, se positionner dans l’espace. Si la personne est perdue dans ses réflexions, elle dérive involontairement de sa trajectoire initiale et peut finir par s’égarer, se perdre, entraînant parfois de fâcheuses déconvenues. Pour éviter cela, chaque parcelle d’information reçue doit être analysée, triée, pour être, ensuite, employée utilement.

23Qu’en est-il quand la personne aveugle se déplace au bras de quelqu’un ? Cela dépend évidemment du but du déplacement, utile ou de loisir, et de la « qualité » de ce « quelqu’un ». Lucien, au bras de sa promise, qu’il qualifie de « fiable, fidèle » (Villet, 2014, p. 67), adjectifs auxquels nous pourrions ajouter « guide », dit : « De la poche de ma veste dépassait ma canne blanche […]. Quel délice de marcher en plein air et en confiance » (p. 67).

24Replier sa canne blanche nécessite une confiance totale envers son guide, ce qui est possible dans cette situation précise compte tenu de la relation entre les deux personnages. Désaliéné de cette concentration nécessaire et indispensable à un déplacement en sécurité, « dériver » prend alors, chez Lucien, un autre sens : « Privé du décor, je plonge en moi où sont les souvenirs qui fermentent et me travaillent, les idées contradictoires qui se télescopent, les livres que j’ai retenus et qui depuis me possèdent » (p. 44).

25Si le corps est en mouvement, l’esprit navigue, dérive, liant lieux et lectures, où temps présent et temps passé se mêlent, où lieu physique et lieu mnésique se confondent. Villet dit encore :

Imagination en prise à une ville sans visage, je vais et viens surtout dans un Paris de mots, d’histoires, de légendes. La plupart des personnages réels ou fictionnels que j’associe au jardin du Luxembourg s’y sont promenés avant que l’homme ne mît pour la première fois à ses pieds des baskets (p. 71).

26Cette dérive, liée aux connaissances propres de Lucien, peut aussi se concevoir comme une alternative à cette absence de décor dans cette « ville sans visage », pour reprendre ses termes. Affranchie de la nécessité d’avoir une idée précise du lieu dans lequel on circule sous peine d’être perdu ou mis en danger, cette plongée dans les souvenirs permet de « meubler » le temps du trajet tout en déambulant parmi les piétons, touristes ou autres flâneurs.

27Se déplacer, marcher, implique un mouvement. Faisant référence aux travaux de David Le Breton sur la marche, Rachel Thomas écrit que celle-ci « est, dans tous les cas, une activité qui sollicite la sensorialité du piéton en même temps qu’elle se nourrit des modalités sensibles de l’espace urbain » (2007, p. 19). Cela est particulièrement flagrant chez le piéton aveugle, qui se nourrit des sensations de son corps et des informations délivrées par l’environnement dans lequel il se déplace et qu’il analyse pour y piocher tous les indices nécessaires à sa pérégrination. Parfois, pourtant, l’envie de découvrir un lieu autrement que pour ses seules informations utiles fait jour. Jacques Semelin évoque cependant un partage en demi-teinte alors qu’il se promène avec son épouse :

Je m’efforce de me représenter ce qu’elle me décrit. Je mobilise mes images anciennes de fleuves, de ponts et de stades… Mais ce paysage me reste abstrait. Pourtant, je suis content qu’elle me fasse cette description. Cela me donne une idée de là où nous sommes et de ce qu’on y voit. C’est comme si Lydie me permettait d’entendre en stéréo. D’un côté, je perçois les sons du monde en direct, de l’autre, elle me transforme les images du monde en sons, du moins en partie et à sa façon. C’est comme si j’avais un double canal d’accès à la réalité, qui a le mérite de me sortir de ma bulle » (2016, p. 185-186).

28L’audiodescription du paysage faite par Lydie (« elle me transforme les images du monde en sons ») et « les sons du monde » qu’il perçoit en direct constituent une double lecture de paysage, aussi subjective l’une que l’autre (« du moins en partie et à sa façon »). Cette double lecture permet à Jacques Semelin d’accueillir les perceptions de Lydie qui le sortent de son interprétation du réel (« sortir de [sa] bulle ») dont les images s’effacent, comme une autre façon de dériver.

Note de bas de page 3 :

On pourra lire du même auteur J’arrive où je suis étranger, paru aux éditions du Seuil en 2007, où il décrit cette lente perte de la vue.

29La vue de Jacques Semelin s’est lentement dégradée3 avant de devenir cécité, laissant le temps aux images de se faner (« Je mobilise mes images anciennes ») et à sa mémoire de regretter. On peut aussi choisir de laisser les images partir et de conserver « au fond de [soi] une image qui correspondra à [sa] réalité » (Brouillaud, 2016, p. 260). On peut aussi se laisser happer par une autre façon de découvrir un lieu. En 2019, Knighton écrivit un article où il présenta une Jordanie inconnue de la plupart des visiteurs.

Note de bas de page 4 :

« For most people, Jordan conjures images of the Dead Sea or the colossal sandstone ruins of Petra. But not for me. I have absolutely no images and no ability to seek them out. In my mind’s eye, my flight to Amman was carrying me to a blank slate. As we touched down, I wondered if sighted travelers, […], could ever experience the epic thrill of entering such an unknown ».

Pour la plupart des gens, la Jordanie s’illustre par des images de la Mer Morte ou des imposantes ruines de grès de Petra. Mais pas pour moi. Je n’ai absolument aucune image et aucune possibilité d’en chercher. Dans mon esprit, mon vol vers Amman me transportait vers une page blanche. Alors que nous atterrissions, je me demandais si les voyageurs voyants […] pourraient un jour ressentir le frisson épique de pénétrer dans un tel inconnu4 (2019).

30Sortir des sentiers battus, par obligation de « faire autrement », est aussi une façon de « dériver », peut-être aussi d’aller au plus près du pays. Accompagné par un journaliste anglophone connaisseur du pays, Knighton a pu écarter le problème de la barrière de la langue et celui des environnements éventuellement peu amènes pour un voyageur aveugle. Il a ainsi pu se concentrer sur les ambiances :

Note de bas de page 5 :

« My friend Matthew Teller described the city […]. But when you’re blind, as I am, such a vista reveals itself differently. Up here, Amman peeked at me from behind its sounds, unfolding an acoustic map dotted by life ».

Mon ami Matthew Teller a décrit la ville [...]. Mais quand vous êtes aveugle, comme je le suis, une telle vue se révèle différente. Là-haut, Amman m’a regardé de derrière ses bruits, déployant une carte acoustique parsemée de vie5 (2019).

Note de bas de page 6 :

« [sounds] reveal things you didn’t know you weren’t seeing ».

31Le portrait qu’il ramène de la Jordanie est gustatif et surtout sonore, celui de la ville et de ses habitants, de ses activités, celui du pays et de ses spécialités, de ses paysages dont les pierres chantent pour qui sait les entendre : « [Les sons] révèlent des choses dont vous ne saviez pas qu’elles étaient hors de votre vue »6 (2019). Cette « carte acoustique » prend la forme d’un « paysage sonore », défini ainsi :

Note de bas de page 7 :

« In a land so ancient, with a desert geography so different from my home in Canada, Jordan promised an acoustic experience that would take me far and away ».

Appelons paysage sonore tout ensemble de stimuli auditifs perçu comme tel, c’est-à-dire perçu comme une totalité dotée d’une essence […] et dont la représentation mentale est traduite en langue par des expressions telles que « ambiance sonore », « milieu sonore » ou « environnement acoustique » (Candau et Le Gonidec, 2013, p. 19).
Dans un pays si ancien, avec une géographie désertique si différente de celle de mon pays d’origine, le Canada, la Jordanie promettait une expérience acoustique qui m’emmènerait loin...7 (Knighton, 2019).

32Ne pas voir ne signifie donc pas d’être exclu du dépaysement. Pourtant, à travers ces différents extraits, nous voyons que Knighton ressent la nécessité de se définir en tant que Canadien aveugle, comme pour valider sa perception doublement singulière, comme pour justifier que la vue n’a pas l’exclusivité de ce « far and away », de ce « loin et ailleurs ».

Conclusion

33Si un déplacement autonome est tout à fait envisageable et possible pour une personne aveugle, « dériver » volontairement nécessite des conditions particulières et une motivation certaine.

34Accepter d’être perdu, contraint de circuler dans cette « ville sans visage » dont parle Villet, fait partie du quotidien du piéton aveugle, en particulier dans un milieu urbain en perpétuelle évolution.

35Être à la fois totalement conscient de l’environnement dans lequel on circule et étranger à ce qui se passe derrière les vitrines, derrière les façades, est une condition à laquelle le piéton aveugle ne peut, ou plutôt, ne pouvait échapper sans avoir recours aux mots des autres. Aujourd’hui, la technologie – dont le GPS piéton utilisé par Jacques Semelin – permet de cheminer en lieu inconnu en se laissant guider et en ayant la possibilité de savoir ce qui se passe derrière ces vitrines, certaines applications identifiant magasins et autres occupants, avec certes le risque de perdre cette imagination qui permettait, parfois, de se construire, à l’instar de Brouillaud, une « image qui [correspondait] à [sa] réalité. L’image [qu’il avait] en tête » (2016, p. 260) et des paysages à soi, comme le raconte si bien Knighton dans ses aventures en Jordanie.