Les Nardal : Textes, co-textes, contextes The Nardals: Texts, co-texts and contexts

Cécile BERTIN-ELISABETH 

https://doi.org/10.25965/flamme.89

Il est d’usage de rappeler la mobilisation du monde noir entre Harlem Renaissance et Négritude. L’action des sœurs Nardal n’a-t-elle pas été non seulement pionnière, mais aussi centrale du point de vue conceptuel à cet égard ? Et pourtant, comme le montre l’évolution du regard d’une autre femme auteure : Maryse Condé, la reconnaissance de l’action primordiale des sœurs Nardal a tardé. Joseph Zobel a été l’un des rares auteurs à prendre position dans cette période d’oubli de ces intellectuelles d’exception. En somme, quelle place est alors accordée à ces femmes et quelle place revendiquent-elles ? Les enjeux de l’engagement des sœurs Nardal sont transcrits dans des textes-clés qu’il convient d’insérer dans leur contexte.

It is customary to remind of the mobilisation of the Black world between the Harlem Renaissance and Négritude. Was the action of the Nardal sisters not only of a pioneering nature, but also central from a conceptual point of view? And yet, as it is shown by the evolution of the vision of another woman writer, Maryse Condé, recognition of the primordial character of the Nardal sisters' action was slow coming. Joseph Zobel was one of the few writers to take up position in that period when exceptional women intellectuals were forgotten. To put it squarely, what place was allowed these women then, and what place do they claim? The stakes of the Nardal sisters' involvement are written in key-texts that need to be situated within their context.

Contents

Text

Version PDF 479 ko

« Le discours sur l’œuvre n’est pas un simple adjuvant, destiné à en favoriser l’appréhension et l’appréciation, mais un moment de la production de l’œuvre, de son sens et de sa valeur »

Pierre Bourdieu

« Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avions brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelle. Nous n’étions que des femmes. Nous avons balisé la piste pour les hommes »

Paulette Nardal

Note de bas de page 1 :

Maryse Condé a reçu le Prix Nobel « alternatif » en 2018.

Note de bas de page 2 :

Voir à cet égard les propos de Léopold Sédar Senghor qui a affirmé : « Après Batouala, on ne pourra plus faire vivre, travailler, aimer, pleurer, rire, parler les Nègres comme les Blancs. Il ne s’agira même plus de leur faire parler “petit nègre”, mais wolof, malinké, ewondo en français » (Senghor, 1992 [1964], t. 1, p.410).

Note de bas de page 3 :

Des poèmes du prix Goncourt René Maran ont été publiés dans La revue du Monde Noir.

1Maryse Condé (2012)1, dans La vie sans fards, nous présente à travers les avatars de sa jeunesse le bouillonnement intellectuel de la Négritude ainsi que divers auteurs et artistes de la Caraïbe et d’Afrique. Lorsqu’à son arrivée à Dakar en 1959, elle est reçue par une famille guadeloupéenne et que le maître de céans (Jean Sulpice) évoque le mépris des Africains à l’encontre des Antillais, « valets tout juste bons à exécuter la sale besogne de leurs maîtres » (Condé, 2012, p. 37), c’est la figure du Martiniquais René Maran, fameux auteur de Batouala et prix Goncourt en 1921 qu’elle brandit comme démenti. Ce roman est d’ailleurs désormais communément considéré comme un maillon précurseur de la Négritude2. Il n’empêche que l’on peut s’interroger sur l’absence chez Maryse Condé de référence alors aux sœurs Nardal, pourtant aussi « héritière(s) des “Grands Nègres” » (Condé, 2012, p. 20) qu’elle-même et figures de proue de cette Négritude où elles ont fait entendre leurs paroles de femmes. D’ailleurs, les Nardal ne recevaient-elles pas leur ami René Maran (et tant d’autres) dans leur salon littéraire de Clamart3 ?... Au seuil de sa vie, Maryse Condé indique en revanche, dans le film de Jil Servant consacré aux sœurs Nardal, la difficulté de leur parcours : « Elles ont voulu être des intellectuelles. C’était en fait un domaine réservé aux hommes. Alors on ne leur permettait pas d’entrer dans ce terrain qui les fascinait » (Servant, 2004, p. 35).

Note de bas de page 4 :

Il s’agit ici de questionner le fait que la créolité est un monde d’auteurs masculins en considérant l’extraterritorialité comme l’exclusion d’un « territoire » donné (Deleuze et Guattari, 1980).

2Cette évolution du discours de Maryse Condé à propos de femmes qui véhiculent, comme elle, une forme d’extraterritorialité (Chancé, 2009)4 quant aux groupes génériques officiels de la littérature et culture antillaises, n’est-elle pas paradigmatique du processus de passage d’une « invisibilisation » des sœurs Nardal à une tardive célébration ? Et dans cet aller-retour entre ce que l’on qualifiera de « serein » pour évoquer leur oubli face aux « pères » consacrés de la Négritude et notamment Aimé Césaire, et de « douvan-jou(r) » pour traiter du réveil – conscientisé – encore malaisé les concernant, il convient de souligner les efforts précurseurs de Joseph Zobel pour la reconnaissance de l’apport primordial de ces intellectuelles d’exception.

1. Co-textes et co-fondations éclipsées ou le « serein » des sœurs Nardal

Note de bas de page 5 :

Rappelons l’étymologie latine : « serum » : heure tardive, soir.

3S’intéresser aux sœurs Nardal revient à prendre en considération un véritable réseau intellectuel de l’entre-deux-guerres. La riche variété et l’originalité d’une conscience en marche de Mondes noirs n’a semble-t-il pas favorisé la reconnaissance de tous, et singulièrement de ses/ces initiatrices, ses/ces semeuses d’étincelles qui ont créé les conditions d’un feu générateur et fait alors briller de mille feux des hommes, oublieux ensuite du « foyer » matriciel. C’est pourquoi on évoquera tout d’abord le « serein/serin/sirin » des sœurs Nardal, en partant de ce vieux terme français et également créole qui désigne le crépuscule5 et/ou l’humidité du soir. Car il nous semble que c’est à quoi a été réduit l’apport de ces femmes et intellectuelles noires que l’on a éloignées des solaires Césaire ou autres mâles héros de la Négritude. Il n’empêche que ce serait oublier la fécondité de cette légère pluie, même injustement longtemps repoussée dans la nuit, aux extrémités d’un éveil des consciences noires…

Note de bas de page 6 :

Voir notamment (Ory et Sirinelli, 1986) ; (Planté, 1989) ; (Dosse, 2003) ; (Duby et Perrot, 1992-1996), (Perrot, 1997).

Note de bas de page 7 :

Pour ce qui relève plus précisément de l’« invisibilisation » des sœurs Nardal, voir (Mencé-Caster, 2019) et Gianoncelli (2016).

Note de bas de page 8 :

Cité par Dumont (1993, t.1, p. 17).

Note de bas de page 9 :

On doit ce terme intersectionality et la théorie attenante à la féministe afro-américaine Kimberlé Crenshaw (2005). Voir aussi : Dorlin (2009).

4Une approche genrée s’impose assurément sans faire des sœurs Nardal les Cendrillon d’un mauvais conte de fée/du feu. Les études sur l’histoire des intellectuels en France6 montrent, ne serait-ce qu’en creux – tout en restant peu interculturelles… – l’absence de « visibilisation » des femmes en général7. Les auteurs de L’histoire des femmes en Occident précisent qu’il s’agit « de l’histoire du rapport des sexes plutôt que de l’histoire des femmes proprement dite » et ajoutent : « Nous admettons l’existence d’une domination masculine, et donc d’une subordination, d’une sujétion féminine à l’horizon de l’histoire »8. Alors, quand on est femme ET noire, la minoration dans le champ littéraire serait plus forte si l’on s’appuie sur les approches de l’intersectionnalité9 qui s’intéresse aux formes de dominations simultanées dans les sociétés.

5Pierre Bourdieu a montré dans Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire (Bourdieu, 1992, p. 242) combien les auteurs ont à conquérir une autonomie de pensée face aux pouvoirs politiques et socio-économiques. Alors, que dire des auteurEs ! Les sœurs Nardal n’étant plus de ce monde, elles ne pourront plus donner d’interviews ou écrire des lettres comme celle de 1963, adressée à Jacques Louis Hymans où Paulette Nardal exprime son amertume – et celle de ses sœurs – d’avoir été spoliées par Césaire, Damas et Senghor :

Note de bas de page 10 :

«They took up the ideas tossed out by us and expressed them with flash and brio. We were but women, real pioneers; let’s say that we blazed the trail for them». On retrouve à peu près la même idée chez (Marceline, 2019, p.25) : « Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avions brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d’étincelle. Nous n’étions que des femmes. Nous avons balisé la piste pour les hommes » et dans Grollemund (2019) qui rappelle que Paulette Nardal indique le 17 novembre 1963 en réponse à l’étudiant américain Jack Hymans : « j’ai eu l’occasion de préciser [que] nos idées ont été reprises par Césaire et Senghor et dépassées et symbolisées par la notion de négritude. La RDMN (Revue du Monde Noir) a éveillé la méfiance du gouvernement. Le numéro quatre de la revue a été interdit en Afrique, et même aux Antilles, ayant été entièrement jeté à la mer. Pas un seul exemplaire n’a pu être retrouvé ».

6Ils se sont emparés des idées que nous avions lancées en les exprimant et en les modelant avec plus de brio. Nous étions certes des femmes, mais de véritables pionnières. Nous leur avons indiscutablement ouvert la voie (Hymans, 1971, p. 36)10.

Note de bas de page 11 :

C’est nous qui mettons le mot en italique.

7La formulation même de cette phrase qui présente la dimension genrée comme un frein, voire une infériorité – « nous étions certes des femmes »11 – montre la trace d’un certain fatalisme face à cet état de fait ou pour le moins d’une conscience d’une approche genrée de la reconnaissance. Ainsi, dans les Entretiens accordés à Philippe Grollemund en 1974 et 1975, mais publiés seulement en 2018, Paulette Nardal indique :

Note de bas de page 12 :

Il s’agit de Marcel Lucien, alors vice-recteur de la Martinique, qui fit un discours très complet sur l’action de Paulette Nardal lors de la remise de la médaille sénégalaise le 3 décembre 1966 (au lycée de jeunes filles à Fort-de-France). « La préfecture craignait une manifestation de masse en faveur de la décolonisation » (Grollemund, 2019, p.151).

8Dans mon article de La revue du Monde Noir cité par Lucien12 dans son discours, j’écrivais que les femmes avaient ressenti bien avant les hommes la nécessité d’une solidarité raciale. J’ai souvent pensé et dit à propos des débuts de la Négritude que nous n’étions que de malheureuses femmes, ma sœur et moi, et que c’est pour cela qu’on n’a jamais parlé de nous, alors que c’étaient des femmes qui avaient trouvé cela. Cela perdait toute sa valeur ; c’était minimisé du fait que c’étaient des femmes qui en parlaient. J’ai mis du temps à m’en rendre compte, on était en pleine action ; alors on n’allait pas plus loin. Il est très certain que nous avons dû paraître inquiétantes à un certain nombre d’hommes (Grollemund, 2019, p. 96).

Note de bas de page 13 :

Philippe Grollemund (2019) y fait également référence.

Note de bas de page 14 :

Jane Nardal (1928a) critique l’exotisation des femmes noires.

9C’est pourquoi, les temps ayant changé, nos discours actuels sur l’Œuvre nardalienne sont nécessaires afin de rendre visible leur travail de production symbolique et faire perdurer leur production matérielle publiée notamment dans La Dépêche Africaine, La revue du Monde Noir, La Femme dans la cité (en Martinique), et leurs nombreux articles de journaux comme « Les actualités coloniales » du quotidien Le Soir. Ces rappels sont d’autant plus importants qu’il s’agit chez les Nardal d’une production assez éparse et parfois intermittente, du fait par exemple des pertes liées à l’incendie de la maison familiale foyalaise (Smith, 2001)13 ou au torpillage du bateau où se trouvait Paulette Nardal en 1939. Ces hommages contemporains sont d’autant plus nécessaires que cette œuvre a été considérée en son temps au filtre de la transgression, comme le rappelle Paulette Nardal dans la citation antérieure, simplement parce que produite par des femmes – à une époque où celles-ci, faut-il le rappeler, n’ont pas encore le droit de vote –, des femmes qui justement refusaient l’enfermement dans divers stéréotypes comme celui de la femme-doudou (Nardal, octobre 1928)14

Note de bas de page 15 :

Genette (1987, p.316) ajoute qu’est épitexte « tout élément qui ne se trouve pas matériellement annexé au texte dans le même volume, mais qui circule en quelque sorte à l’air libre dans un espace physique et social virtuellement illimité ».

10Il importe par conséquent de contribuer à développer, selon le vocabulaire de Gérard Genette, un épitexte nardalien, « entre le dedans et le dehors » (Genette, 1987, p. 8-9)15. C’est pourquoi on proposera ici une approche « externe » ou « externalisée », en réinsérant les œuvres dans leur co-texte et leur contexte, dans une histoire des idées, plutôt qu’une approche « interne » des écrits nardaliens en eux-mêmes, et ce pour mieux valoriser leur originale intentionnalité.

Note de bas de page 16 :

Paulette Nardal rappelle notamment l’hostilité de Georges Gratiant, maire communiste du Lamentin, quand dans le journal communiste Justice il a été écrit que les Nardal avaient la nostalgie du fouet, ou celle de René Ménil qui lui avait déclaré en parlant de La revue du Monde Noir : « votre revue, c’est une revue à l’eau de rose » (Grollemund, 2019, p.31).

11Il nous semble que c’est ainsi que l’on peut mieux comprendre combien ces femmes, en quelque sorte pierres à feu ayant mis en contact divers bois d’ébène d’hommes noirs apportant leur propre richesse et leur plume-grattoir, ont permis par la « friction », le frottement de ces deux éléments qu’elles ont contribué à réunir (à défaut d’unir dans un contexte de tensions politiques fortes…), de rendre possible et visible l’émergence de la Négritude. La mise en place d’un réseau de sociabilités avec le Salon de Clamart et la co-création de La revue du Monde Noir comme deux hauts lieux de l’engagement nardalien, se retrouve indéniablement au cœur de ce processus (Malela, 2008)… Ces actions nourries d’une conscience noire conceptualisée se verront finalement éclipsées par la flambée d’une mâle Négritude, dans un contexte politique aux Antilles où les sœurs Nardal subissent de par leur choix du non-militantisme politique affilié à un parti précis l’incompréhension souvent agressive de certains membres du parti communiste16 ou le rejet des autonomistes, rabaissées au niveau de cendres d’un feu qu’elles ont pourtant grandement contribué à allumer et que d’autres feront fructifier, sans chercher à les éclairer elles, ces femmes ignées laissées dans l’ombre. Il fallait peut-être attendre la fin de la combustion de la Négritude et d’autres équilibres politiques pour que l’on puisse s’interroger à nouveau sur les racines de la réussite d’un tel embrasement fondamental.

12D’ailleurs, limiter l’apport des sœurs Nardal au mouvement, notamment littéraire, de la Négritude, serait oublier leur contribution pour un véritable internationalisme nègre. Le choix du bilinguisme dans La revue du Monde Noir/The Review of the Black World en est une caractéristique majeure. Le « Ce que nous voulons faire » qui y fait office d’avant-propos (1931) est également limpide à cet égard, annonçant qu’il s’agit d’étudier et de faire connaître « tout ce qui concerne la civilisation nègre » pour « créer entre les Noirs du monde entier, sans distinction de nationalité, un lien intellectuel et moral » (La Revue du Monde Noir, 1931). Jane Nardal rédige d’ailleurs un texte décisif intitulé « L’internationalisme noir », qui propose une véritable réflexion identitaire (Sharpley-Whiting, 2000), soulignant déjà sa conscience de la diversalité (identitaire) antillaise :

Note de bas de page 17 :

Voir extraits dans (Edwards, 2003).

13Dorénavant, il y aurait quelque intérêt, quelque originalité, quelque fierté à être nègre, à se retourner vers l’Afrique, berceau des nègres, à se souvenir d’une commune origine. Le nègre aurait peut-être à faire sa partie dans le concert de races où jusqu’à présent, faible et intimidé, il se taisait (Nardal, février 1928)17.

14Le fier recours au terme « nègre » (répété ici trois fois en deux phrases), l’invitation à considérer l’Afrique comme un modèle possible ainsi que l’affirmation de la nécessité de faire entendre cette voix du monde noir ne sont-ils pas les éléments fondateurs repris par les inventeurs « officiels » de la Négritude ?

2. Une Négritude qui défend race et classe, mais qui n’est – officiellement – que masculine

15Toujours dans La vie sans fards, Maryse Condé note pour rendre compte de son positionnement dans les années 60 :

16J’avais découvert Aimé Césaire et les poètes de la Négritude, je n’accordais que peu de crédit aux productions culturelles européennes. Cette tendance avait été exacerbée par mes années en Guinée […]. J’étais convaincue qu’il fallait se méfier des ruses et des pièges que ne cessait de fomenter l’Occident capitaliste (Condé, 2012, p. 189).

Note de bas de page 18 :

Nous reprenons ici le titre de l’article d’Astride Charles (2014) qui explique : « Cependant, les femmes noires intellectuelles font référence à d’autres différences, voire la question du genre à travers les conditions de classe et de race. Celle-ci est un facteur révélateur dans l’article “Éveil de la conscience de race” de Paulette Nardal publié en 1932 ».

Note de bas de page 19 :

Voir par exemple pour la reconnaissance de l’apport de Suzanne Lacascade : (Dualé, 2014).

17Aucune lecture genrée de la Négritude18 donc chez Maryse Condé à ce moment-là, mais plutôt un engagement idéologique derrière des hommes… De la même façon, cette auteure avait mis en avant en 1959 René Maran et son Batouala, sans penser à (ni connaître sans doute à cette époque) Claire-Solange, âme africaine19, de Suzanne Lacascade (Lacascade, 1924). Elle ne s’y intéressera « que » presque vingt ans plus tard (en 1976), en proposant une analyse de la théorie développée dans ce roman, à savoir selon elle la revendication « pour la “femme des Tropiques” [de] la chaleur et la générosité de la nature non européenne » (Condé, 1976, p. 158), qu’elle présente comme une « théorie de la supériorité par assimilation à la nature » (Condé, 1976, p. 158) et comme « la première tentative littéraire faite par une femme de couleur des Antilles pour se doter de qualités originales » (Condé, 1976, p. 159). Elle ajoute à cet égard : « Suzanne Lacascade ne parle pas tant égalité des races que supériorité des Africains et supériorité du métissage, qui confère à un être une double hérédité » (Condé, 1976, p. 157). Mais entre-temps, ces femmes, qu’elles s’appellent Lacascade ou Nardal, ont été oubliées…

Note de bas de page 20 :

Rappelons que le Cahier d’un retour au pays natal n’a été publié qu’en 1939.

Note de bas de page 21 :

Césaire cite dans ce Discours sur la Négritude les écrivains de la « Négro-Renaissance des années 30. Dans son discours de Dakar en 1966 (Césaire, 6 avril 1966), il dira qu’il y voit une « notion de division » tout en faisant référence à ces « hommes qui avaient pris le risque de mettre sur pied ce mouvement dit de la négritude ».

Note de bas de page 22 :

Les sœurs Nardal avaient connu préalablement le salon que tenaient leurs parents, rue Schœlcher…

Note de bas de page 23 :

Ce que confirme le fameux article de Paulette Nardal : « L’Éveil de la conscience de race » (Nardal, avril 1932). Elles reçoivent notamment, outre Césaire qui y vint peu : Léopold Sédar Senghor, Langston Hugues, Jean-Price Mars, Richard Wright, Marcus Garvey et Claude McKay, et bien d’autres.

Note de bas de page 24 :

Paulette Nardal considère que Césaire avait un complexe d’infériorité (Grollemund, 2019, p.47).

18Comment le solaire Césaire a-t-il pu effacer à ce point dans les esprits l’antériorité attestée des écrits nardaliens20 que d’aucuns ont préféré dès lors occulter ou limiter, à la rigueur, à une « pré-Négritude » ?... Le « Nègre fondamental » avait indiqué que ce n’étaient pas Senghor, Damas ou lui-même qui avaient inventé la Négritude, mais il n’a pas pour autant reconnu officiellement l’apport des sœurs Nardal lorsqu’il a affirmé sa reconnaissance à « des hommes comme Langston Hugues, Claude McKay, Countee Cullen, Sterling Brown auxquels sont venus s’ajouter des hommes comme Richard Wright […] ; c’est ici, aux Etats-Unis, parmi vous, qu’est née la Négritude » (Césaire, 2004 [1987], p. 88)21. Mais comment oublier que les sœurs Nardal assuraient la diffusion de ces textes nord-américains et permettaient de faire se rencontrer ces auteurs noirs ? Leur salon22 (au 7 rue Hébert) n’a-t-il pas été cet espace de conscience noire23 et leur présence le ferment qui y a permis l’embrasement de la Négritude (rien à voir en effet avec un salon petit-bourgeois comme l’aurait peut-être ressenti un Césaire, plus radical du point de vue politique24…) ?

Note de bas de page 25 :

L’assimilation a pourtant été défendue par Aimé Césaire qui a été le rapporteur de la loi dite d’assimilation du 19 mars 1949 au Parlement, ce qui a longtemps été peu rappelé...

Note de bas de page 26 :

On pense évidemment aux théories géo-poétiques d’Edouard Glissant sur l’archipélisation d’un monde qui se créolise (Glissant, 1996 ; 1997 et 2009). Ajoutons-y l’ouvrage de Jean Benoist (1972).

Note de bas de page 27 :

Pour Daniel Maximin, la Négritude est avant tout une génération d’auteurs ayant une même prise de conscience. Il a loué l’apport césairien (Maximin, 2013) Voir aussi (Maximin, 1987) pour la dimension féminine/féministe.

Note de bas de page 28 :

Cf. revue Tropiques (Césaire et al.,1994 [1941-1945]) qu’elle a fondée avec Aimé Césaire, Aristide Maugée, René Ménil et Lucie Thérèse.

19On les aurait trouvées par la suite trop « assimilationnistes »25 (or, l’assimilation a été demandée par Césaire…), pas assez engagées dans le combat local martiniquais alors qu’elles se voulaient internationales et affirmaient leur double identité ? Les combats politiques insulaires ont sans doute facilité l’oubli de la dimension planétaire – jugée utopique ? – recherchée par les Nardal de ce que l’on qualifiera d’archipélie26 noire nourrissant le monde. La prégnance conceptuelle des sœurs Nardal est pourtant là et elles ont par leurs idées et leurs actions quotidiennes non seulement co-fondé la Négritude27, mais aussi, d’une certaine façon, préparé l’antillanité de Glissant par la mise en avant des particularités de l’identité antillaise et la créolité, en passant le relais à Suzanne Roussi28, elle aussi – paradoxalement ? – quelque peu étouffée par la Négritude césairienne.

Note de bas de page 29 :

Avec l’écrivain haïtien Léo Sajous.

Note de bas de page 30 :

Sans doute sur le modèle Black American, mais en y introduisant déjà l’Afrique. On parle désormais aussi d’African American, terme popularisé dans les années 60 et vraiment développé seulement dans les années 80...

Note de bas de page 31 :

Rappelons que Césaire publie en 1946 un recueil de poèmes intitulé Les armes miraculeuses.

Note de bas de page 32 :

« J’ai toujours voulu tenir compte de ma famille. C’est terrible ! Lorsque vous avez des gens qu’on peut gêner dans leur carrière…! ».

20Il est vrai que la méthode que ces femmes proposent n’est pas la même. Il ressort combien les sœurs Nardal ont toujours recherché en effet des espaces de co-opération en co-animant le salon de Clamart entre sœurs, en co-fondant La revue du Monde Noir pour Paulette29, en œuvrant à la co-existence des générations, en co-ordonnant/co-reliant toutes sortes de disciplines, en co-optant toutes les bonnes volontés des diasporas noires, tout en étant conscientes de leur co-identité (ou identité co-llective), de leur identité co-mposite (de leur diversalité comme le démontre Ève Gianoncelli (2016) dans sa thèse La pensée conquise)… On pense à cet égard au néologisme « Afro-latin » proposé par Jane Nardal30 pour relier culture africaine et culture française (Nardal, février 1928). On pourrait alors oser un raccourci genré et considérer que face aux armes (qui se veulent miraculeuses31) d’une nouvelle unicité dominante, vision masculine de la Négritude, les sœurs Nardal ont préféré l’éloge – sans ruptures violentes avec la bourgeoisie chrétienne antillaise – des âmes plurielles solidaires (entre tous les groupes noirs). Mais ont-elles vraiment eu le choix pour ce qui est de rester en arrière-plan, exilées géographiquement à Paris, puis exilées politiquement en Martinique ? Les brèves espérances politiques de Jane Nardal qui ont été semble-t-il arrêtées par sa famille ayant subi notamment l’incendie de leur maison rue Schœlcher en 1956 interpellent. Paulette Nardal le rappelle dans ses Entretiens : elle a toujours essayé de ne pas créer d’ennuis à sa famille, d’autant que le seul fait d’avoir co-créé La revue du Monde Noir avait déjà eu des conséquences pour son entourage (Grollemund, 2019, p. 97 et p. 57)32.

21Alors, doit-on considérer que la Négritude césairienne aurait défendu fraternellement et dans l’arène politique race et classe, mais en oubliant sa dimension genrée, sa sororité, développée d’une autre façon par les sœurs Nardal ?...

3. La reconnaissance affichée de Zobel, ou un « douvan-jou(r) » précurseur pour les sœurs Nardal

22Après la pluie, le beau temps ; après le serein et l’oubli…, le douvan jou(r) et la reconnaissance (genrée). Maryse Condé a aussi eu ses prises de conscience à l’égard des sœurs Nardal et a pu affirmer dès lors dans le film sorti en 2004 de Jil Servant : « Le fait de vivre en tant que femme, c’est un problème qu’il fallait résoudre avant même de faire communiquer ses idées. Donc je pense qu’elles ont eu une bataille tellement rude sur tellement de fronts que ça les a un peu pénalisées » (Servant, 2004, p. 35). Paulette Nardal confirme cet aspect en rappelant tous les malheurs ayant frappé sa famille (Grollemund, 2019, p. 77-78).

Note de bas de page 33 :

Voir les travaux de (Edwards, 2019); (Lewis, 2006); « Gendering Negritude. Paulette Nardal’s contribution to the birth of modern francophone literature », Romance Languages, Annual XI, 2000, p. 68; (Boittin, 2010) ; et (Musil-Church, 2013) E. Search of Seven Sisters: A Biography of the Nardal Sisters of Martinique, John Hopkins University Press, vol. 36, n° 2, été 2013, et La Marianne noire. How Gender and race in the Twentieth Century Atlantic World Reshaped the debate about Human Rights, PHD diss., UCLA, 2007. Voir aussi la récente publication Paris créole. Son histoire, ses écrivains, ses artistes (XVIIIe-XXe siècles), Erick Noël (dir.), La Crèche, Presses Universitaires de Nouvelle-Aquitaine, 2020, et notamment les articles de Takayuki Nakamura : « Modernité noire chez les étudiants et intellectuels antillais à Paris durant l’entre-deux guerres », p. 97-106, et de Corinne Mencé-Caster : « Les sœurs Nardal dans le Paris des années 1930 : une généalogie féminine de la négritude ou du diversel ? », p. 107-117.

Note de bas de page 34 :

« Un hommage à ces deux sœurs martiniquaises, activistes, féministes et marraines du concept de négritude, trop longtemps oubliées ».

23Ce processus de « revisibilisation » en marche a été grandement favorisé par le regard extérieur, notamment de femmes nord-américaines, Black American, grâce à l’intérêt facilité par les textes bilingues nardaliens. On pense notamment à l’ouvrage Negritude Women de T. Denean Sharpley-Whiting (2002), mais ces études sont en fait très nombreuses depuis les années 200033. Désormais, en France aussi on leur rend hommage comme ce samedi 31 août 2019 où la ville de Paris a honoré Paulette et Jane Nardal en donnant leurs prénoms et nom à une promenade dans le XIVe arrondissement. À Clamart également, on a décidé de retenir leur nom pour une rue. Toutefois, la reconnaissance n’est pas encore stabilisée comme le montre le texte de France-info/Outre-mer 1ère (Boscher, 2020) ayant pourtant pour titre : « Paulette Nardal, l’architecte oubliée de la Négritude », mais où est ajouté un encart où les sœurs Nardal sont qualifiées de « marraines » de la Négritude34, comme ayant de ce fait porté sur les fonds baptismaux un enfant (la Négritude) qui ne serait pas le leur… Reconnaissance balbutiante ; preuve en tous les cas qu’un déphasage demeure dans cette reconnaissance. Paulette Nardal rappelle en effet dans ses Entretiens (Grollemund, 2019), que c’est Joseph Zobel qui les aurait désignées en tant que « marraines » de la négritude. C’était à l’époque un premier pas important vers la reconnaissance, mais ne convient-il pas d’aller plus loin aujourd’hui ?

Note de bas de page 35 :

Alice Nardal aidera Paulette Nardal à créer la « Chorale Paulette Nardal », qui deviendra la « Chorale Joie de chanter ».

Note de bas de page 36 :

Le préfixe « co- », du latin « cum », sous-tend les idées d’association, de participation et de simultanéité.

Note de bas de page 37 :

Il aurait dit à ses filles : « Je n’ai rien d’autre à vous donner qu’une maison. Il est de votre devoir de travailler comme sept garçons ! » (Marceline, 2019, p.21). Une rue lui a été dédiée à Fort-de-France, mais pas à son épouse Louise qui a pourtant œuvré sur le plan social toute sa vie pour aider les déshérités en créant notamment « La Ruche » et « l’Ouvroir », ainsi qu’un asile pour vieillards.

24Aux Antilles aussi, on rend hommage. On rappellera ce bel ouvrage de Catherine Marceline qui évoque la famille Nardal, de façon indirecte puisque l’héroïne est en fait Christiane Eda-Pierre (Marceline, 2019), la fille de la troisième des sœurs : Alice Nardal, professeure de musique35. C’est ce type de textes qui s’intéressent aux Nardal (ou de la même époque), mais sans leur accorder toute la place, que je qualifie de « co36-textes », en m’éloignant du sens linguistique (Maurus, 2014), premier, de ce terme qui renvoie à l’environnement linguistique immédiat, et ce pour choisir de privilégier l’association entre les textes et de considérer ces écrits comme un ensemble de textes qui côtoient les écrits nardaliens et en parlent, qui les entourent en somme tout en leur rendant en fin de compte un hommage indirect ou en creux. Ainsi, pour permettre de comprendre l’environnement culturel qui favorisa la réussite de la première cantatrice noire française, le premier chapitre de Christiane Eda-Pierre – Une vie d’excellence est dédié à l’apport culturel familial en présentant le lien avec deux prestigieuses familles d’intellectuels, d’hommes et de femmes de couleur : les Nardal et les Achille, avec toujours en avant la figure du grand-père, Paul Nardal37, ou « Papa Paul » (né en 1864), le père des sœurs Nardal qui les poussa tant à s’exprimer par elles-mêmes.

Note de bas de page 38 :

On renvoie à la première partie de cet article.

Note de bas de page 39 :

On pense aussi à l’organe de l’Union des Travailleurs Nègres (UTN) : Le Cri des nègres.

25Et pourtant, leurs voix ont été oubliées pendant près d’un demi-siècle… Pas de tous ! Ce n’est pas de la Martinique que viendra la reconnaissance officielle au cœur de la seconde moitié du XXe siècle, en tous les cas pas de l’île Martinique, mais d’un Martiniquais, lui aussi exilé, d’abord au Sénégal, puis dans le sud de l’Hexagone, qui ne parvint pas à réaliser son désir de retour sur son île natale (Bertin-Elisabeth, 2000). Il s’agit de Joseph Zobel, qui connut également une injuste période d’oubli – d’aucuns ne sachant ou ne voulant point reconnaître dans son écriture du quotidien antillais sa profondeur d’analyse et sa clairvoyance. « Certes » – pour reprendre la restriction de Paulette Nardal à son propre égard et à celui de ses sœurs38 –, cet auteur saléen n’était pas aussi « grand grec » que « Papa Césaire » au français aussi flamboyant qu’ardu… La voix de Zobel semble alors crier dans le vide ; il n’empêche qu’il crie et que comme l’a dit Aimé Césaire c’est au cri39 que l’on reconnaît l’homme (Césaire, 1941)… Zobel crie pour faire reconnaître Paulette Nardal et son apport au monde noir.

Note de bas de page 40 :

Remis par Catherine Bigon, nièce de Paulette Nardal (fille de Lucie) aux Archives départementales le 6 janvier 2016. Cet article se fonde sur l’étude complète du fonds Nardal concernant les liens entre Joseph Zobel et Paulette Nardal.

Note de bas de page 41 :

Nous adressons de chaleureux remerciements au professeur Charles Scheel qui nous a permis de pré-consulter certains documents précieux alors que les Archives de la Martinique étaient fermées du fait d’une grève.

Note de bas de page 42 :

Comme il l’indique sur les cartes postales envoyées à Paulette Nardal.

26Le fonds Nardal40, désormais consultable aux Archives de la CTM (Collectivité Territoriale de Martinique), nous permet de rendre compte d’un échange épistolaire41 peu fourni, mais réel, et ce sur une amplitude de dix-neuf années (1964-1983) entre Paulette Nardal et Joseph Zobel. Parmi les pièces de ce fonds, un courrier de Zobel montre ses efforts évidents pour aider à la reconnaissance de Paulette Nardal. Zobel, alors conseiller culturel à Radio Sénégal, puis directeur de l’École des Arts, toujours à Dakar42, entreprend une démarche dont il informe Paulette Nardal (en l’appelant « Chère amie ») par un courrier dactylographié du 17 septembre 1965. Il précise d’ailleurs que son avis a été corroboré par l’ambassadeur des USA à Dakar, à savoir Mercer Cook, ce qui prouve une nouvelle fois que la dimension bilingue du travail des Nardal a eu un réel retentissement aux États-Unis. Il est intimement convaincu de la valeur intellectuelle de Paulette Nardal et de l’apport de son œuvre comme il l’écrit à Sédar Senghor (courrier aussi daté du 17 septembre 1965), à qui il soumet une proposition pour le premier Festival Mondial des Arts Nègres.

Note de bas de page 43 :

En majuscules dans la lettre.

Note de bas de page 44 :

Un courrier de Paulette Nardal du 7 novembre 1943, adressé au gouverneur de la Martinique souligne ces difficultés qui la poussent à vouloir se faire reconnaître « victime civile de guerre » (in : Archives de la Martinique).

27L’habile entrée en matière et le cadeau qui la complète d’une « plaquette de vers intitulée incantation pour un retour au pays natal »43 permet d’inscrire cette demande dans l’aura césairienne tout en montrant sa subordination – et celle de Paulette Nardal – consciente, acceptée, à cette domination du chantre officiel de la Négritude aux Antilles. Cela permet dans le même temps à Zobel de mettre en valeur son travail propre : « six romans et recueils de nouvelles ». Tout aussi habile est la formulation : « Vous me pardonnerez de m’adresser à travers le Président de la République au poète auquel j’ai souvent la joie de m’identifier en interprétant ses œuvres et à l’homme qui m’honore de son estime ». Zobel s’efforce avec conviction d’obtenir une invitation pour Paulette Nardal, en frappant directement à la porte du chef d’État et en lui rappelant son engagement littéraire et culturel : « Or, je pense, Monsieur le Président de la République, que ce serait regrettable que Mademoiselle Paulette Nardal, faute de moyens suffisants pour faire le voyage de la Martinique à Dakar, n’assistât pas au Festival ». Zobel rappelle à Senghor qu’il la connaît et a mesuré « son action » : « Vous avez vous-même remis en lumière la figure de la camarade qui était à vos côtés – notons que cette dernière expression met en fin de compte Paulette Nardal au même niveau que Senghor, ce que celui-ci n’aura peut-être pas apprécié – lorsque vous entrepreniez la longue série de luttes dont le prochain Festival marquera certainement l’étape qui vous causera le plus de légitime fierté ». Suit un paragraphe qui présente la situation de Paulette Nardal : « professeur de collège », ayant reçu une « blessure de guerre [qui] a mis fin à sa carrière de journaliste ». Cette situation somme toute peu reluisante et qui participe à l’explication des difficultés financières44 de celle dont il se fait l’avocat est toutefois contrebalancée par la seconde partie de cette phrase qui offre un nouveau rappel de l’effective action nardalienne pour le monde noir de par l’évocation de « sa vie même, qui a toujours été une manière de défense et d’illustration de la négritude ».

Note de bas de page 45 :

« Chère amie » en début de courrier et « très chère amie » en fin de courrier.

28Zobel n’aura pas convaincu, comme on le découvre dans la lettre du 11 décembre 1966 où il appelle Paulette Nardal « très chère amie »45 et l’« embrasse bien fort, très fraternellement » lorsqu’il la remercie de lui avoir appris qu’elle a reçu le Mérite national sénégalais et qu’elle semble, pour sa part, le remercier de son action en ce sens (ce qu’il réfute). Il n’empêche que cette médaille (lot de consolation ?), attribuée à distance, n’est pas une reconnaissance au grand jour. Précisons de surcroît qu’à cette époque, en Martinique, la Préfecture s’inquiète et réduit le nombre d’invités pour cette remise de médaille à 60 personnes, craignant que ce ne soit l’occasion de mouvements pro-décolonisation. Rien à voir avec l’espérance zobélienne que Paulette Nardal soit reçue officiellement lors du Festival Mondial des Arts Nègres (1966), d’autant que l’on y a traité, entre autres, de l’apport des peuples noirs à la civilisation universelle, véritable leitmotiv nardalien et que Senghor y a clairement énoncé sa recherche de la dignité des peuples noirs.

Note de bas de page 46 :

C’est ce qu’Aimé Césaire confirme dans Nègre je suis, Nègre je resterai (Césaire, 2005, p.25) : « Deux Martiniquaises, les sœurs Nardal, tenaient alors un grand salon. Senghor le fréquentait régulièrement. Pour ma part, je n’aimais pas les salons – je ne les méprisais pas pour autant –, et je ne m’y suis rendu qu’une ou deux fois, sans m’y attarder ».

Note de bas de page 47 :

C’est lors de ce fameux Festival que Césaire a évoqué le risque que le terme « négritude » ne devienne une « notion de divisions » en dehors de son contexte des années 1930-40. La présence de Paulette Nardal aurait alors été plus que nécessaire pour représenter ces années 30...

Note de bas de page 48 :

Fils du député Boisneuf. Paulette Nardal indique : « [En] réponse à […] Jack Hymans, qui faisait des recherches sur Senghor, j’ai précisé, le 17 novembre 1963 : “Je vous dirai en confidence que Senghor avait demandé la main de ma jeune sœur, Andrée, alors étudiante en musique à Paris, et qu’il n’a pas été agréé, celle-ci étant d’ailleurs fiancée. M’en a-t-il voulu ? C’est plus que certain. C’est donc vers 1935-1936 qu’il a fait sa demande” » (Grollemund, 2019, note 93).

Note de bas de page 49 :

L’ironie de l’histoire persiste puisque Joséphine Baker entrera au Panthéon le 30 novembre 2021 alors que l’on attend encore cet auguste honneur pour Paulette Nardal.

Note de bas de page 50 :

Le 6 mars 2020, au Palais du Luxembourg, était organisé le « grand procès des écrivaines » sur le thème : « Les femmes qui écrivent sont-elles dangereuses ? ». La réponse donnée quant à Paulette Nardal est clairement « oui », même si justement elle est une écrivaine sans romans…

29Quelle ingratitude nous permettons-nous de dire que ce refus (indirect certes, au motif du manque de moyens alors que cet événement dura du 1er au 24 avril…) d’inviter à ce rendez-vous panafricain une femme qui avait tant œuvré pour les arts et la culture (thèmes majeurs de ses écrits) nègres, qui avait tant voulu le rapprochement avec l’Afrique, qui avait reçu au Salon de Clamart Senghor46 (et d’autres personnalités qui n’étaient souvent pas encore reconnues, mais présentes au Sénégal à ce Festival comme Aimé Césaire47, Jean-Price Mars ou Langston Hugues). Des rancœurs personnelles pourraient avoir pesé sur ce refus du chef d’État sénégalais, car Paulette Nardal nous rappelle que Senghor avait demandé la main de sa sœur Andrée, mais qu’il avait été éconduit étant donné que celle-ci était déjà fiancée au Guadeloupéen Roland Boisneuf48. Et, ô ironie, même Joséphine Baker, modèle de l’exotisation, a été invitée au fesman49. Négritude-(mâle)-ingratitude… On reprochait sans doute aux Nardal d’être des chrétiennes bourgeoises pas assez doctrinaires, mais le fesman a été vivement critiqué par les Sénégalais eux-mêmes qui ont vu dans cet événement élitiste un avatar néocolonial50

Note de bas de page 51 :

Lettres du 30 août 1967, où il indique ne pas avoir pu la voir lors de son séjour en Martinique ; du 29 novembre 1971, avec un poème dactylographié : « Le cordonnier s’appelait Alténor », signé comme une lettre ; du 5 décembre 1971, avec un autre poème dactylographié : « sortilèges », également signé comme une lettre où l’on comprend que « Joseph » s’apprête à quitter l’Afrique pour revenir en Martinique ; du 22 janvier 1972, où l’on comprend encore qu’une précédente lettre de Mme Nardal lui aurait proposé qu’un certain Michel Philippe adapte son livre (lequel ?) pour une représentation théâtrale ; une carte de vœux du 1er janvier 1968, à Fort-de-France, rue Schoelcher, où Zobel indique son regret de ne pas l’avoir vue à la Martinique ; deux cartes postales enfin : l’une du 19 janvier 1963, envoyée à Fort-de-France, rue Schœlcher, et l’autre du 20 décembre 1963, envoyée au Morne Rouge.

Note de bas de page 52 :

Paulette Nardal évoque ce « journal féminin » dans (Grollemund, 2019, p.93).

Note de bas de page 53 :

Paulette Nardal meurt le 16 février 1985. René Ménil dit le « 6 » dans Justice du 28 février 1985, n° 9 (une coquille de l’édition ?) (Sézille-Ménil, 2019, sans pagination).

30Zobel continuera à échanger avec Paulette Nardal comme le montrent les courriers suivants51, mais ceux-ci n’auront plus la profondeur d’auteur à auteure des précédents échanges. On citera notamment cette carte postale du 3 mars 1964 où Zobel indique avoir envoyé à Paulette Nardal une revue intitulée AWA52 et évoque son souhait d’y écrire un article sur elle, lui demandant alors des renseignements à cet égard : « ayez la gentillesse de retracer votre carrière et de m’envoyer quelques mots sur vos voyages au Sénégal ». Il sera désormais dans ces échanges avec Paulette Nardal plutôt souvent question de présenter ses vœux et de regretter de ne pas avoir eu le temps de la voir lors de certains de ses séjours en Martinique. Joseph Zobel aurait-il pris lui aussi ses distances et rejeté la matrice nardalienne dans l’oubli ? Assurément non, puisqu’il publie en 1982 aux Éditions Caribéennes Et si la mer n’était pas bleue (Zobel, 1982), un recueil de nouvelles dont la cinquième s’intitule Nardal. Alors que sa relation épistolaire avec Paulette, déjà âgée53, semble se tarir, la dernière partie de cet ouvrage, dédiée aux Nardal, n’a pas en fait le format d’une nouvelle, mais plutôt d’un texte d’hommage avisé. Il convient toutefois de noter que Zobel n’y chante pas les louanges des sœurs à proprement parler, mais met en exergue le positionnement d’une famille tout entière. C’est donc aussi un co-texte ; mais l’un de ceux qui montre le plus le courage à reconnaître l’immensité du parcours nardalien pour nous toutes et tous, soulignant avec finesse et non-dits les causes de leur oubli.

Note de bas de page 54 :

Notons l’usage de la première personne du singulier dans un texte où le narrateur raconte la vie de son auteur.

31Ce qui est mis en exergue, c’est la fierté de race des Nardal – détonnant dans un pays aussi complexé que la Martinique et dans le microcosme foyalais. Cette famille, Zobel l’érige en modèle noir, positif, noble et… totalement incompris. Zobel met en avant la fierté d’être noirs des Nardal et, de ce fait, l’impact qu’un tel positionnement aurait dû avoir sur la structuration de la conscience de tout un peuple, si celui-ci avait bien voulu ne pas y voir une posture marginale, ricanant bêtement des Nardal ou les écartant des reconnaissances officielles… Et si la mer n’était pas bleue est un ouvrage qui dit, en creux, diverses désillusions et « dérades » ; les siennes, celles des Nardal ainsi que celles du peuple martiniquais qui refuse de se voir et s’enferre dans ses complexes et son apparente défense de la Négritude, du moins dans les discours... Ce texte d’autant plus important qu’il porte un sous-titre, « En guise de postface » (Zobel, 1982, p. 81) – qui en fait un élément du paratexte, un lieu donc où s’exprime l’auteur –, suggère qu’il s’agit pour Zobel d’une sorte de texte conclusif où il dresse un état des lieux, amer, quant à l’aveuglement de ses compatriotes. Partant du rejet phénotypique vécu par lui-même54 et par tant d’autres – « En ce temps-là la pauvreté, la laideur, la bêtise, voire la méchanceté, étaient imputées à la couleur noire de la peau », avec pour seule véritable voie de sortie l’instruction (Zobel, 1982, p. 82) –, il introduit une rupture, tant par l’espace inséré que par l’usage de la conjonction de coordination « or » ou encore la coupure sous-entendue par la phrase inachevée terminée par des points de suspension, afin de mettre en valeur la différence d’attitude des Nardal en une formulation qui cherche à rendre la façon de s’exprimer quotidienne de tout Foyalais : « Or, les Nardal… Ces gens-là, on aurait cru qu’ils faisaient exprès. Exprès d’être noirs comme ça » (Zobel, 1982, p. 83).

Note de bas de page 55 :

Aucun prénom des sœurs n’est proposé, sauf à la fin, pour Paulette (Zobel, 1982, p. 88). C’est bien une vision du groupe qui est privilégiée.

32Zobel va alors jusqu’à comparer les Nardal à Béhanzin, transition permise par leur couleur, qui lui permet dans le même temps de leur donner la noblesse d’une famille royale. Il souligne alors leur « entêtement […] à ne pas renier, ni oublier, ni déprécier. C’est ainsi qu’ils entendaient honorer la race, sans chercher à faire partie de la bonne société de Fort-de-France où « être quelqu’un impliquait que l’on cessât, même sous une peau d’ébène, d’être tenu pour un noir » (Zobel, 1982, p. 83-85). Zobel, l’auteur et l’homme, et non pas le narrateur autodiégétique puisqu’il s’agit d’une postface, insiste alors sur l’opposition entre les rires méprisants des autres Martiniquais sur le passage d’une Nardal55 (aux vêtements jugés trop voyants et pas assez parisiens…) et son admiration personnelle : « Quant à moi, l’espèce de marginalité aristocratique où je les voyais évoluer, me fascinait… » (Zobel, 1982, p. 86). C’est le modèle autre que les Nardal proposent, à contre-courant de ceux enseignés alors, c’est-à-dire à contre-courant d’une approche coloniale pigmento-hiérarchisée, qu’il choisit de retenir tout en nous proposant, en creux, de réfléchir au bas degré de clairvoyance de ses compatriotes qui s’imaginent être éclairés.

Note de bas de page 56 :

Dix-sept années séparent Paulette Nardal d’Aimé Césaire.

33On peut être surpris de la phrase suivante à propos des Nardal : « Il est vrai que ces derniers n’avaient jamais pris la plume pour expliquer ce qui les portait à prendre le contre-pied de la politique coloniale d’acculturation […], à préférer son identité aux ratures laissées par les violences de l’histoire » (Zobel, 1982, p. 87). Cette phrase paraît laisser supposer une méconnaissance de l’œuvre nardalienne qu’il ne semble pas possible d’imputer à Zobel (comme le prouve d’ailleurs sa lettre de 1964 précédemment citée). Est-ce alors une façon d’indiquer que la population de la Martinique ne connaissait pas, en 1939 et au-delà, l’œuvre des sœurs Nardal ou que l’on ne s’intéressait pas à leurs écrits outre-atlantique comme La revue du Monde Noir ou les articles de La dépêche Africaine, et que l’engagement constant dans La Femme dans la cité ou la chorale La joie de chanter n’était pas reconnu ? Zobel cite alors les noms des fondateurs de la revue Tropiques, comme une façon de nous indiquer que ce seront eux les nouveaux penseurs, ceux qui seront écoutés, ceux qui feront connaître « des écrivains et des poètes négro-américains, déjà célèbres en Europe, mais presque inconnus aux Antilles » (Zobel, 1982, p. 88). Or, n’était-ce pas déjà l’œuvre des sœurs Nardal ? Leur apport n’aurait-il donc jamais été reconnu en Martinique ? Ce faisant, ce texte zobélien semble acter l’effacement dans les mémoires antillaises de l’apport intellectuel, conceptuel, nardalien. Lorsque, dans ce même texte, Zobel évoque la Négritude, il n’y relie pas les Nardal (Zobel, 1982, p.88). Toutefois, il ne présente pas non plus Césaire comme le chantre officiel de ce mouvement, ce qui peut être un nouvel indice de la fine critique zobélienne. Les Nardal sont alors présenté(e)s par le biais de l’action et non de la pensée : « Ainsi, les Nardal étaient la négritude en action ». Ce choix peut laisser songeur, mais peut aussi être une façon subtile de remettre la Négritude, la vraie ?, pas seulement celle aux géométries politiques foyalaises, entre les mains nardaliennes. Zobel finit d’ailleurs en encensant Christiane Eda-Pierre, qualifiée comme étant « de la race des Nardal » (Zobel, 1982, p.88-89). Serait-ce une façon d’inviter les Martiniquais à ouvrir les yeux à partir de la reconnaissance de cette descendante des Nardal sur tout ce qui a déjà été accompli par la génération précédente56 ? Le mot de la fin n’est pas a priori alors pour Paulette Nardal (ou ses sœurs) dont Zobel développe toutefois certains aspects de sa vie, entre handicap physique et amour du chant et de la musique. Elle(s) est (sont) repoussée(s) aux marges jusqu’au bout, mais bien vivante(s) dans une généalogie fière de ses (leurs) origines et de son (leur) phénotype, avec un positionnement toujours porteur de succès comme le souligne la réussite de la première cantatrice noire française.

34Zobel ne s’appesantit donc pas sur l’extraordinaire travail de ces pionnières en tant qu’intellectuelles. Il semble avoir compris et intégré que cet aspect ne peut encore se dire – gommé, effacé sous le poids d’une Négritude que la Martinique n’arrive pas à concevoir en dehors du seul Césaire, « Papa Césaire », tandis que les Nardal voyaient tout sur le modèle familial : père et mère, sur le mode pluriel, diversel, comme leur identité, comme leur façon d’appréhender le monde… Alors, il est temps de dire : Merci (aux) « Maman(s) Nardal ».

En guise d’ouverture

35Entre serein et douvan-jou(r), il y a encore beaucoup à faire pour la reconnaissance de l’apport nardalien, tant un long ensevelissement de cendres recouvre leur œuvre lumineuse, comme marquée du péché originel d’une Négritude qui a effacé sa dimension genrée et plurielle pour laisser la place à une mythification et glorification d’un seul homme dans un espace où politique et lettres se sont mêlées. On ne saurait oublier pour comprendre comment se tissent les textes, leur contexte de production et leur cadre de perception. Sinon, comment appréhender l’aller-retour entre « invisibilisation » et reconnaissance des sœurs Nardal ? Ce sont ces textes, que l’on a délibérément qualifiés comme ceux de Maryse Condé de co-textes, qui ont été le fil conducteur de notre étude – moyen d’apprécier le cheminement, l’éveil encore inachevé quant à l’apport nardalien.

36Ainsi a été oublié le fer de lance de cette famille exceptionnelle à la conscience prémonitoire et sans complexes que fut Paulette Nardal, sauf pour le moins par Joseph Zobel, marginalisé aussi dans un espace martiniquais où sous l’ombre du flamboyant « Papa Césaire » l’éclipse semblait assurée. Paulette Nardal a dit sa conscience des blocages mentaux et politiques de ses compatriotes comme cela ressort de ses Entretiens avec Philippe Grollemund en parlant de la Martinique : « Ce qui nous manquait, alors, c’était une certaine largeur d’esprit, d’un côté comme de l’autre », tandis que pour sa part « dans n’importe quel milieu, elle était [j’étais] tout à fait à son [mon] aise » (Grollemund, 2019, p.51). Ce seraient ces complexes et la segmentation politique de ses compatriotes, notamment, qui auraient contribué à marginaliser tant les apports conceptuels que les actions engagées des Nardal.

Note de bas de page 57 :

Dans ces Entretiens, p. 105, Paulette Nardal rappelle avec douleur qu’il avait été écrit dans Justice à propos de ses sœurs et d’elle-même : « Ces femmes noires qui ont la nostalgie du fouet ».

Note de bas de page 58 :

René Ménil, « Paulette Nardal n’est plus », Justice, 28 février 1985, n° 9.

Note de bas de page 59 :

Revoir la cartographie officielle de la Négritude s’impose, comme y invite Tanella Boni dans « Femmes en Négritude : Paulette Nardal et Suzanne Césaire », Rue Descartes, 2014/4, n° 83, p. 62 à 76.

37À la mort de Paulette Nardal en 1985, René Ménil écrivit dans Justice un texte où il sut lui rendre sa valeur conceptuelle transnationale, faisant comme si ses contemporains martiniquais avaient reconnu cet aspect dont lui-même semblait désormais convaincu, sans l’avoir développé auparavant… preuve que des réconciliations sont possibles une fois dépassées les passions politiques57 : « cette femme a marqué de son empreinte l’évolution des idées contemporaines non seulement dans son pays natal mais, plus loin que son pays, à l’échelle du monde noir […] ; elle est à l’origine du bouleversement des idées qui permettra de construire littéralement le ‘nègre nouveau’ antillais »58. Et d’ajouter : « c’était avant la lettre le projet de réhabilitation de la race noire dénommée plus tard la négritude ». Cet avis de René Ménil, avis d’homme qui a vécu cette époque, confirme que Paulette Nardal a été un membre fondateur, primordial – et pas seulement « fondamental » – d’une Négritude59 qu’elle sut tellement transmettre que l’on oublia qu’elle l’avait transmise…

Note de bas de page 60 :

On reprend volontairement la restriction de Paulette Nardal évoquée précédemment.

Note de bas de page 61 :

Une statue pourrait par exemple lui être dédiée dans un lieu important de Fort-de-France.

38Pour ne plus oublier, il s’imposerait que cette grande Dame entre, « certes »60 au Panthéon, parmi tant de grands hommes, mais que la Martinique l’honore concrètement aussi, en rendant son nom et celui de sa famille, de façon sonore et visuelle61, présents sur l’ensemble de son territoire…