L’éthique énonciative au cœur du design d’information et du datajournalisme

Nicole Pignier 

Publié en ligne le 24 décembre 2020

Digital Object Identifier 10.25965/interfaces-numeriques.4418

Les processus énonciatifs relevant de la praxis énonciative sont souvent considérés comme secondaires dans les processus d’interprétation des énoncés. Ils constituent pourtant la raison d’être du design d’information comme du datajournalisme. Le premier prétend, par une rhétorique de la reprise, « améliorer » l’efficience de l’énoncé premier en lui ôtant toute ambiguïté. Le second se fonde sur une rhétorique énonciative de la méprise faisant comme si les « données » étaient neutres et comme si leur traitement algorithmique révélait la vérité. Rhétorique de la reprise, rhétorique de la méprise, ces deux processus énonciatifs s’interpénètrent pour fonder l’énonciation journalistique.

Enunciative processes under enunciative praxis are often considered secondary in the process of interpreting statements. Yet they are the reason to be of information design and datajournalism. The former claims, through recovery rhetoric, to “improve” the efficiency of the first statement by removing any ambiguity. The second is based on a rhetorical enunciation of contempt as if the « data » were neutral and as if their algorithmic treatment revealed the truth. Rhetoric of resumption, rhetoric of contempt, these two enunciatory processes interpenetrate to found journalistic enunciation.

Sommaire

Texte intégral

Introduction

Note de bas de page 1 :

Nous traduisons ainsi la citation : « Tous les hommes sont des designers. Tout ce qu’ils font, la plupart du temps, c’est du design car le design est à la base de toutes les activités humaines. »

Dans Design for the real world, Victor Papanek déclarait: « All men are designers. All that we do, almost all the time, is design, for design is basic to all human activity »1. (Papanek, 1985, 3). L’auteur pointe ici le fondement intentionnel de la plupart de nos activités, ce que le mot « design », à double orthographe dans la langue française - dessein/dessin – désignait à l’origine au XVIe siècle. Le terme dessin/dessein signifiait en effet à la fois le geste qui donne forme par le croquis, le dessin et le fait de désigner un but, une visée. Le dessein en constitue la visée pratique mais également éthique. Nous définissons cette dernière, en écho avec les travaux de Jean-Michel Besnier (Besnier, 2009, 28) comme la conception du mieux-être et du mieux-vivre individuel et collectif (Pignier, 2017, 13).

Nous souhaitons précisément questionner les visées éthiques fondatrices du design d’information et du datajournalisme. Avec une approche sémiotique comparative, notre exposé porte attention au design d’information qui, bien que recouvrant un nombre considérable de domaines tels les médias, le commerce, l’industrie, sera exclusivement appréhendé ici dans le domaine journalistique. Sur quelles éthiques énonciatives se fondent le design d’information journalistique ainsi que le datajournalisme ?

Note de bas de page 2 :

La notion d’embrayage énonciatif désigne toutes les marques de présence de l’énonciateur individuel ou collectif dans son énoncé. La notion de débrayage énonciatif désigne l’absence de marques de présence de l’énonciateur dans son énoncé. L’énonciateur peut se rendre présent par des régimes de pronoms « Je »/ » tu », « nous/vous », par des déictiques spatio-temporels renvoyant à la situation d’énonciation dans laquelle donc l’énoncé a été produit, par des termes appréciatifs qui marquent la manière dont il perçoit les choses, dont il vit une expérience. Egalement, l’énonciateur peut se rendre présent par des choix graphiques qui marquent la trace du corps énonçant ; l’écriture manuscrite, l’encre ou la peinture qui coule, le coup de crayon, …

L’énonciation, notion initialement proposée par Emile Benveniste (Benveniste, 1966, 1972) désigne les choix discursifs tels que l’embrayage ou le débrayage énonciatif2. Plus globalement, elle concerne le plan de manifestation des énoncés, à savoir ce qui les rend perceptibles pour autrui (Greimas, 1993 [1979]) mais également les manières dont ils circulent dans la société. L’énonciation repose en outre sur des choix de modalités tels les modes d’expression linguistique, visuelle, sonore, cinétique, gestuelle. L’orchestration de plusieurs modalités se nomme multimodalité ou syncrétisme. L’énonciation comprend encore les pratiques d’écriture par convocation de références, citations. Enfin, le processus énonciatif inclut la mise en circulation des énoncés au sein de la vie sociale. Pas de prise d’information sans supports, dispositifs, conditions spatio-temporelles de perception des énoncés. Ces opérations pratiques, concrètes par lesquelles les énoncés prennent forme, sont de l’in-formation et sont dénommées en sémiotique praxis énonciative (Fontanille et Zilberberg, 1998, 128) :

« [L]’énonciation est une praxis dans l’exacte mesure où elle donne un certain statut de réalité […] aux produits de l’activité de langage : la langue se détache du « monde naturel » mais la praxis énonciative l’y plonge à nouveau, faute de quoi les actes de langage n’auraient aucune efficacité dans ce monde-là. Il y a bien deux activités sémiotiques, les activités verbales et les activités non-verbales, mais elles relèvent d’une seule et même « praxis ».

Souvent considérée comme secondaire dans les processus d’interprétation des énoncés, la praxis énonciative ne constitue-t-elle pas pourtant la raison d’être du design d’information comme du datajournalisme ? Dans une première partie, nous définirons le design d’information puis nous interrogerons l’éthique énonciative sur laquelle il se fonde. Notre corpus, à vocation essentiellement illustrative se compose de cartes présentant les Zones à Défendre (ZAD) issues de journaux et médias à horizons variés. En second point, nous questionnerons l’éthique énonciative du datajournalisme. Enfin, en conclusion, nous considèrerons les interrelations entre les processus énonciatifs étudiés.

1. Les desseins/dessins du design d’information. Une énonciation fondée sur une rhétorique de la reprise.

Dans un article paru en 1997, Louis Vollaire rappelle que le design d’information se fonde sur une conception du graphisme comme levier pour optimiser, favoriser la communication de l’information en vue d’une efficience maximale. La visée pratique est ainsi sans ambiguïté : un message doit en un minimum de temps être compris sans ambiguïté, sans hésitation. Né dans les années 40, le design d’information s’ancre dans un héritage fonctionnaliste ; « il est l’enfant de la société industrielle et du marketing. » (Vollaire, 1997, 41). Dit autrement, le dessin du design d’information sert un dessein fondé sur une éthique de la consommation dans des situations d’énonciation concurrentielles. Pour ce faire, l’information en tant que mise en forme de l’énoncé s’allie à une communication incitative propice à l’économie. Une telle conception du mieux-être, du mieux-vivre individuel et collectif tend à recentrer la communication sur des relations intersubjectives mercatiques et idéologiques. Cela, alors même que, d’après Greimas, elle comprend l’ensemble des actions « créatrice[s] des relations intersubjectives fondatrices de la société » (Greimas et Courtés, 1993, 46).

Comment le design d’information procède-t-il pour inciter les gens à consommer les énoncés ? Nous faisons l’hypothèse qu’il réénonce une information première pour la communiquer de façon univoque. En d’autres termes, il s’agit de la désambiguïser pour rendre visible, lisible l’interprétation que l’énonciateur souhaite lui voir attribuer par celui qui la perçoit. Ce processus énonciatif reposerait donc sur un procédé de tri, de hiérarchisation (Vollaire, 1997, 39) d’éléments sélectionnés mis en forme par le designer.

1.1 La carte des ZAD selon Le Figaro 

Note de bas de page 3 :

Cf. https://blandinelc.carto.com/viz/3b0efd2e-ac1e-11e6-b25b-0e3ebc282e83/public_map

Par exemple, la carte des ZAD proposée par Le Figaro en janvier 2018 situe géographiquement les projets mis en cause par les zadistes (aéroports, centre commerciaux, …) tout en donnant à voir la manière l’interprétation que l’énonciateur fait de l’action des zadistes.3 L’énonciation multimodale texte-image retenue donne une fonction dénominative au texte – l’intitulé des projets contestés - et une fonction connotative aux pictogrammes.

Image 1. Carte des ZAD Le Figaro

Image 1. Carte des ZAD Le Figaro

En effet, les triangles rouges avec le point d’exclamation blanc sont le plan de l’expression choisi pour signifier les projets bloqués. En même temps, ils font référence, par connotation au panneau « Attention danger ! » du code de la route. Le lecteur est ainsi invité à interpréter l’action de blocage comme un danger pour l’économie et la prospérité du pays. Les pictogrammes choisis pour signifier les projets abandonnés par les zadistes tendent à forcer également l’interprétation : il s’agit d’une croix blanche sur fond noir ; la croix qui fait référence à l’interdiction dans nombre de pictogrammes est ici associée à la couleur noire retenue pour exprimer le danger mortel. Chaque projet est donc repris visuellement sur un plan connotatif pour court-circuiter l’interprétation du lecteur ; les projets abandonnés sont associés par l’énonciateur à un danger de mort pour la France. Inversement, les pictogrammes en forme de balise verte et blanche expriment les projets en cours ou réalisés. La couleur fait référence, dans le code de la route, à une action positive et possible.

1.2 La carte des ZAD selon Reporterre

Note de bas de page 4 :

Cf. https://reporterre.net/Grands-projets-inutiles-le-delire-continue-Voici-la-carte-des-resistances

En octobre 20164, le journal en ligne Reporterre a fait des choix graphiques radicalement opposés : les projets abandonnés « suite à une lutte locale » sont mentionnés par des vignettes vertes.

Image 2. Carte des ZAD Reporterre

Image 2. Carte des ZAD Reporterre

L’action des zadistes est ainsi associée, par une énonciation multimodale texte-image, à une libération du pays. Les bulles rouges expriment « les symboles de la lutte contre les projets inutiles » ; le rouge exprimant l’intensité du combat, le danger. Ce faisant, ce n’est plus le blocage qui est associé au danger, c’est la réalisation des projets. Sur le fond rouge se détache une icône métonymique du projet ; une forme d’avion pour un projet de construction d’un aéroport ; une forme de train pour la construction d’une nouvelle ligne ferroviaire, … Enfin, les vignettes noires sont l’expression des « projets réalisés » donnés alors à interpréter comme danger de mort pour la France. Chaque projet situé sur la carte est repris visuellement sur un plan connotatif, invitant le co-énonciateur à partager le point de vue idéologique de Reporterre, en faveur des ZAD et en défaveur des acteurs économiques à l’initiative du projet.

1.3. La carte des ZAD selon Boursorama

Quant au site d’actualité économique Boursorama, il propose en février 2018 une carte des ZAD sur laquelle la présence de ces dernières est inscrite dans un rectangle noir ajouté en haut des pictogrammes des projets contestés.

Image 3. Carte des ZAD Boursorama

Image 3. Carte des ZAD Boursorama

Le nom du lieu est indiqué en blanc sur le fond rectangulaire noir. Les choix plastiques - les rectangles noirs bien visibles – retiennent prioritairement l’attention du co-énonciateur, laissant entendre qu’il y a là danger pour les activités économiques du pays. L’ensemble des projets contestés est énoncé en faisant référence à des pictogrammes usuels pour les différents domaines d’activités ; souvent d’ailleurs des métonymies telle la figure de l’éclair pour l’énergie, la figure du tracteur pour l’agriculture, le train pour la ligne ferroviaire. Les choix des couleurs permettent de distinguer facilement les domaines mais les plans figuratifs et plastiques ne créent pas d’univers connotatifs.

Note de bas de page 5 :

Cf. https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/evacuation-des-opposants-au-site-d-enfouissement-de-bure-989bbd6a99992b71b73b572a88c946c3

La reprise connotative visuelle des projets ayant affaire aux zadistes invite le co-énonciateur à prendre parti en défaveur des ZAD. Cet engagement énonciatif idéologique est confirmé par un article publié le même jour, le 22 février 2018, intitulé « Evacuation des opposants au site d'enfouissement de Bure »5 donnant l’exclusivité au point de vue du gouvernement. L’article cite le Premier ministre d’alors, Edouard Philippe, qui parle d’« occupation illégale » du site de Bure « destiné au projet d’intérêt national Cigéo ».

Note de bas de page 6 :

Cf. http://zaddumoulin.fr/parmi-50-projets-damenagement-conteste-zad-anti-gco

Dans la revue de presse du site du collectif « la ZAD du Moulin » luttant contre le Grand Contournement Ouest de Strasbourg, une zadiste dénommée Camille reprend une carte du journal Le Figaro portant sur les projets contestés en France et la commente. Les ZAD y sont mentionnées en rouge, gras, le texte accompagnant la carte confirme le parti-pris anti-zadiste du journal. Le co-énonciateur est invité à interpréter les ZAD comme des dangers imminents pour le pays. La zadiste6 commente ainsi, par une adresse à l’auteur de la carte, Jean-Claude Moschetti :

« Etre zadiste ce n’est pas être terroriste. A un moment, le fantasme de nous faire passer pour ce que nous ne sommes pas ne fait plus rire. Il faut grandir garçon… hein, dis tu ne crois pas ? »

1.4. Les limites du design d’information

Il y a design d’information dès lors que l’énoncé - en l’occurrence les cartes – reprend visuellement et sur un plan connotatif les énoncés premiers. En l’occurrence, les projets contestés sont mentionnés géographiquement et leur contestation est interprétée visuellement. Toutes les cartes des projets contestés ne relèvent pas du design d’information. Par exemple, le magazine du BTP Le Moniteur a publié le 23 janvier 2015 une carte qui informe sur la localisation géographique, le domaine d’activités des projets contestés et la présence éventuelle d’une ZAD.

Image n° 4. La Carte des ZAD selon Le Moniteur

Image n° 4. La Carte des ZAD selon Le Moniteur

Aucun choix énonciatif ne vient interpréter la présence des Zadistes ou des projets. Un petit rectangle portant l’inscription « ZAD » sur fond jaune mentionne les zones occupées, les cercles comportent des codes couleur arbitraires ; jaune pour le transport, rouge pour les déchets, vert pour le bâtiment, bleu pour l’énergie. Ce sont les titre, chapô et texte qui dénoncent sans détour les contestations mais ce parti-pris énonciatif n’est pas repris, énoncé visuellement.

Le designer n’a pas mis en forme l’interprétation que Le Moniteur fait des ZAD et qu’il communique dans son texte linguistique.

Note de bas de page 7 :

Cf. https://paris-luttes.info/operations-menacees-comment-2564

Cette absence de reprise visuelle a retenu d’ailleurs l’attention du site coopératif anti-capitaliste Paris-Luttes7. Il cite l’article du journal Le Moniteur et commente le 2 février 2015 non sans ironie :

« Nous remercions chaleureusement Le Moniteur, 1er hebdomadaire professionnel en France, généraliste de la filière Aménagement, Construction et Cadre de vie, qui nous offre cette semaine une précieuse contribution cartographique !
Soucieux de mettre en réseaux les différents lieux de lutte qui émergent sur notre cher territoire national, Le Moniteur publie une « carte des projets et chantiers de France menacés par des activistes ». Pour la peine, on leur pardonne le titre cocasse et le chapô cavalier de l’article :
« Opérations menacées : Comment protéger les chantiers des activistes »
Le BTP fait face aux « zadistes », ces militants qui bloquent les chantiers en avançant des raisons écologiques. Pour s’en préserver, les entrepreneurs doivent communiquer auprès du public et gagner la bataille des idées. »

Certaines cartes dessinées par les associations proches des zadistes ne relèvent pas non plus du design d’information, dès lors qu’elles se fondent sur une énonciation poétique et qu’elles invitent à une co-énonciation immersive, contemplative. Par exemple, Frédéric Barbe, Geoffroy Pithon et Quentin Faucompré, membres de l’association nantaise « À la criée » ont réalisé une carte grand format, dépliable, de la ZAD.

Image n° 5. La Carte de la ZAD Notre Dame des Landes selon « À la criée »

Image n° 5. La Carte de la ZAD Notre Dame des Landes selon « À la criée »

La carte de la "Zone à défendre de Notre-Dame-des-Landes" rappelle, sous formes de dessins, les événements liés à la lutte contre l'aéroport, et situe les lieux de vie et activités dans la Zad.© Ouest-France

Note de bas de page 8 :

Cf. https://nantes.maville.com/actu/actudet_-nddl.-ils-ont-dessine-et-publie-une-carte-illustree-de-la-zad_dep-2919098_actu.Htm

Les choix plastiques et figuratifs relèvent de l’euphémisme, de la douceur et invitent à un voyage poétique que relève le journal Ouest France dans un article du 9 février 20168 :

« On y retrouve des lieux-dits officiels, des lieux rebaptisés par les occupants, des dessins des activités agricoles. Les codes des couleurs, le vert et le bleu, ne sont pas innocents. Un dégradé de verts pour les champs et les forêts, le bleu symbolisant les zones humides. »

La prise d’information nécessite le temps long propice à l’immersion, à la rêverie. Aucun élément n’attire l’attention avec intensité, pas même les pointillés figurant les pistes d’aéroport en projet. La pluralité des figures – tracteurs, animaux domestiques, animaux sauvages, plantes spontanées et cultivées, etc. s’harmonise dans une atmosphère pastel, manifestant ainsi un lieu fourmillant de vie nourricière où les humains et les autres êtres vivants s’interrelient en partenaires.

Cette énonciation assume un ethos à savoir une représentation morale, sociale et imaginaire (Pignier, 2008, 44) tout à fait distinct de celui qui s’inscrit dans l’information à consommer et dans le prêt à penser que permet le design d’information. Le design de cette carte ne relève en effet ni de l’intensité ni de l’instantanéité perceptive. Il est à l’opposé de la rhétorique de l’évidence interprétative même s’il énonce une valorisation des gestes des zadistes. L’information n’est pas à consommer mais à savourer, accueillir, cultiver. Le temps de la co-énonciation n’est pas court-circuité.

Le design d’information relève donc d’une rhétorique de la reprise et de l’évidence, reposant sur une discontinuité des éléments à percevoir, une intensité visuelle, sur une temporalité brève. Les éléments triés, sélectionnés – dans notre corpus les ZAD – sont dénommés linguistiquement, situés visuellement sur les cartes tout en étant repris sur un plan connotatif avec un signifiant visuel qui court-circuite le processus co-énonciatif en tendant à forcer l’interprétation, en faveur ou défaveur des zadistes selon l’instance énonciative. Qu’en est-il des desssins/desseins du datajournalisme qui est non seulement natif des technologies numériques, mais aussi du big data ou mégadonnées produites par l’ensemble des usages des technologies numériques ?

2. Les desseins/dessins du datajournalisme. Une énonciation fondée sur une rhétorique de la méprise

Les dessins ou manifestations visuelles de la datavisualiation se fondent sur un dessein ou une visée éthique spécifique ; plus on embrasse de données de sources différentes, plus on est en mesure de faire apparaître des informations inédites. Le processus d’automatisation des règles de calcul se considère alors comme essentiel à l’apparition de la vérité. Le point de vue globalisant qui caractérise le big data est donc privilégié par rapport au point de vue électif d’un corpus construit avec cohérence mais quantitativement sans commune mesure avec les mégadonnées.

2.1. Une rhétorique de l’épiphanie

Note de bas de page 9 :

Cf. http://projects.huffingtonpost.com/worldbank-evicted-abandoned

Un tel point de vue globalisant relève de la rhétorique de l’épiphanie ; dévoiler, révéler, faire apparaître. Pour exemple, une datavisualisation publiée en 2015 par le journal américain The Huffington Post9.

Image n° 6. Les déplacés à cause des projets soutenus par la Banque mondiale

Image n° 6. Les déplacés à cause des projets soutenus par la Banque mondiale

Elle énonce les liens entre les projets soutenus par la Banque mondiale tels des barrages hydrauliques, centrales électriques en différents lieux de la planète entre 2004 et 2014 et le nombre de déplacés sans solution de relogement ou/et sans terre. Les croisements des « données » de 120 pays et de la Banque mondiale sur 10 ans par un consortium de journalistes sont énoncés comme la vérité planétaire à portée de clic. Un point de vue globalisant qui se manifeste par le design de l’information. En effet, il suffit à l’usager de faire tourner le globe, choisir un point géographique pour faire apparaître le nombre « choc » de victimes des actions de la Banque mondiale.

Note de bas de page 10 :

CF. https://www.icij.org/investigations/world-bank/explore-10-years-world-bank-resettlement-data/?icij_navigate=worldbank&icij_navigate_worldbank=%2Fevicted-and-abandoned%2Fabout/#_ga=2.235141377.1435409589.1595064242-331615546.1595064242

Les data sont appréhendées comme fondatrices essentielles du journalisme d’investigation sur une page dédiée10 « Dave into the data » c’est-à-dire « Plongez dans les data ». Le terme « explore » revient alors de façon anaphorique : « Explore 10 Years of World Bank Resettlement Data » ; « Explore data from 120 countries and get an inside look at how the World Bank has displaced millions across the globe. »

Les journalistes mentionnent le travail de récupération, formalisation, structuration des données mais ne mettent nulle part en question leur fiabilité. Le datajournalisme part du principe que les « données » sont neutres, hors de tout point de vue énonciatif, hors de toute situation d’énonciation. On a affaire à une méprise consistant à réduire le statut sémiotique de l’information en quelque chose de donné de façon brute, c’est-à-dire directement extirpé du réel, sans énonciation. C’est ainsi que Simon Rogers, rédacteur du Data Blog du journal américain The Guardian déclare :

« Les lecteurs du monde entier sont plus intéressés par les faits bruts qu’ils ne l’ont jamais été » […] Nous sommes devenus des interprètes : nous aidons les gens à comprendre les données, et nous les publions simplement parce qu’elles sont intéressantes en elles-mêmes. Mais des chiffres sans analyse ne restent que des chiffres, et c’est là que nous entrons en jeu. Quand le Premier ministre britannique a déclaré que les émeutes d’août 2011 n’étaient pas liées à la pauvreté, nous avons établi une carte corrélant les adresses des émeutiers avec des indices de pauvreté pour déterminer le degré de vérité de cette affirmation. »

2.2 Une méprise sur le statut sémiotique de l’information

Contrairement à ce que suggère le terme de « donnée », toute information donnée l’est à partir d’une situation d’énonciation précise. Par exemple, une administration telle la police ne produit des documents, des rapports sur les crimes et délits que si les agents ont estimé important de prendre la plainte, que si les citoyens ont fait la démarche de porter plainte. L’information est énoncée selon des choix et contraintes génériques ; elle ne peut être s’interpréter que située. Or, pour appliquer des algorithmes sur des « données », il faut extraire les informations de leur situation d’énonciation et les formater dans des feuilles de calcul que l’on peut alors recouper afin d’établir des corrélations. Bruno Bachimont a par ailleurs précisé le double mouvement de coupure sémiotique qui sous-tend les big data ; une « coupure matérielle », qui rend le symbole numérique indépendant des supports sur lesquels il a été réalisé matériellement, une « coupure sémantique » qui réduit à des flux binaires toute modalité énonciative sonore, linguistique, … (Bachimont, 2015, 394) :

« Cette double coupure a donc pour conséquence que les corrélations établies entre les données viennent combler le manque de relation avec l’origine d’où la donnée est issue et le monde réel où l’interprétation est censée la replonger. La réalité est prise en charge par la corrélation calculée entre les données, sans qu’il soit possible de contrôler leur véracité : on est conduit à apprécier la plausibilité de ces liens à défaut de pouvoir rapporter la pertinence du calcul à des mesures se confrontant à la réalité du monde. Le calcul effectué sur les données est par conséquent incommensurable au monde, au sens étymologique de terme, au sens où il n’y pas de commune mesure entre la donnée et le monde dont elle est issue ; ce qu’elle dit du monde est un arbitraire établi par la corrélation sans qu’il soit possible de confronter le contenu sémantique attribué à la donnée aux conditions de son extraction, sa construction et son traitement. »

Le datajournalisme, méprisant les situations d’énonciation qui font advenir l’information, fait ainsi ressortir, par le calcul algorithmique puis par la datavisualisation des corrélations qui semblent des évidences objectives, globalisantes, et ce faisant qui deviennent des normes à partir desquelles l’on apprécie telle entreprise, tel état, tel quartier, …

2.3 Des corrélations qui deviennent des normes aux effets performatifs.

Note de bas de page 11 :

http://www.linternaute.com/actualite/societe/1280178-les-30-quartiers-les-plus-sensibles-de-france/

C’est ainsi que des quartiers sont stigmatisés tels que Les Tarterets en banlieue parisienne. Une enquête du Journal L’Internaute11 désigne la zone cartographique selon des chiffres-clés de pauvreté, délinquance, …

Image n° 7. Les Tarterets parmi « les 30 quartiers les plus « chauds » de France »

Image n° 7. Les Tarterets parmi « les 30 quartiers les plus « chauds » de France »

Sans remettre en cause le geste politique qui accompagne la transmission de « données » par les administrations, sans s’interroger sur le décalage entre le réel et les faits comptables, les journalistes invitent ainsi à interpréter le quartier comme non fréquentable, non habitable. De tels agissements n’ont-ils pas des « vertus » performatives ? Les Tarterets ne risquent-ils pas d’être ainsi désertés, fuis et évités ? Plus encore, les citoyens osent-ils porter plainte alors même qu’ils savent que ce geste, bien que normal dans un état de droit, desservira leur lieu de vie, leur quartier ? Cela ne risque-t-il donc pas d’entraîner une baisse du nombre de plaintes ?

Comparativement, Evgeny Morozov, dans Pour tout résoudre, cliquez-ici, cite un juriste américain, Andrew Guthrie Ferguson, expliquant la méprise sur laquelle l’administration, tout comme le datajournalisme se fondent. En effet, le bigdata a pour principe de prédire l’avenir en fonction des « données » du passé. Or, « si des forfaits sont commis à l’avenir, ça n’est pas parce qu’il y en eut dans le passé, mais parce que la fragilité environnementale qui favorisa le premier crime n’est toujours pas traitée ». (Morozov, 2014, 182).

L’information, réduite en données coupées des situations d’énonciation, ainsi valorisée par le datajournalisme, s’énonce comme une norme qui de fait modèle les comportements et les environnements. Tel un énoncé performatif, il suffit –presque- de déclarer les quartiers « les plus « chauds » de France » pour en renforcer la pauvreté, éliminer la mixité sociale. Cela, par une illusion objective des données. Alors même que des informations se réduisent en données par une coupure énonciative, par une méprise fictive donc, elles s’imposent comme des normes qui

« parviendraient désormais à émerger du réel lui-même, le plus quotidien, le plus variable, le plus composite, sans réclamer l’expression antérieure d’un projet, d’une hypothèse, sans non plus être marquées par la subjectivité de celui qui nourrit les normes par les informations qu’elles brassent, et enfin sans non plus travailler directement ceux qui les subissent. » (Berns, 2017, 81)

2.4 Illusion d’une énonciation sans sujet

Note de bas de page 12 :

Cf. « Grand entretien avec Claire Mathieu », 30 novembre 2017, émission La Méthode Scientifique sur France Culture. Lien : https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/la-methode-scientifique-jeudi-30-novembre-2017

Le datajournalisme, se construisant sur une méprise de l’information réduite en « données » qui proviendraient directement du réel, participe à une transformation fondamentale de la gouvernementalité : « il ne s’agit prétendument plus de gouverner le réel, mais de gouverner à partir du réel (Berns, 2017 : 82) », en laissant croire que ça énonce et que ça gouverne tout seul. Dans la plupart des cas, les datajournalistes ne questionnent pas les hypothèses de départ sur lesquelles sont établies des règles de calcul appliquées aux données. Claire Mathieu, responsable de la chaire algorithmique au Collège de France, appelle précisément à un cadrage débattu, discuté des écritures algorithmiques par des spécifications qui portent attention à la fiabilité, à l’équité, à la diversité12. En termes sémiotiques, elle appelle à une mise en débat des choix énonciatifs avec lesquels sont écrits les algorithmes.

En réalité, l’illusion d’une énonciation sans sujet est double. D’une part, elle concerne les données que récupèrent les journalistes, nous avons précisé en quoi ces dernières, avant de devenir des données, sont des informations qui émergent dans des situations énonciatives spécifiques. D’autre part, elle concerne les choix des paramètres pris en compte pour l’écriture des règles de calcul. Si nous reprenons la publication des « 30 quartiers les plus « chauds » de France », nous constatons que les journalistes ont exclu les paramètres liés entre autres aux engagements et désengagements des gouvernements successifs, des collectivités aux niveaux de la culture, de l’écologie, de l’économie, de l’architecture, ... L’illusion d’une énonciation sans sujet est la condition sine qua non pour que naisse l’illusion de point de vue globalisant. La réalité des paramètres influençant l’évolution des délits et crimes sur un territoire reste en effet loin d’être prise en en compte dans sa totalité.

La mise en valeur souvent hyperbolique des nombres, dans le dessin du datajournalisme laisse croire à l’évidence d’un point de vue globalisant, d’une énonciation sans sujet, d’un réel qui parlerait de lui-même grâce à la capacité des journalistes à aller chercher les données et à les formater pour y appliquer des règles de calcul. Telle est la méprise énonciative du datajournalisme.

2.5 Un dessein techno-symbolique exclusif

Le datajournalisme se fonde sur le dessein suivant : la réalité n’a de sens que celui que lui donne l’exploitation algorithmique des data. Cette thèse rappelle celle des linguistes tel Benveniste qui considéraient que seuls le langage verbal et la langue donnent sens à la réalité et que, par conséquent, les êtres dépourvus de facultés linguistiques sont a-sémiotiques c’est-à-dire incapables de symboliser, de se représenter le réel et de lui donner sens :

« Cette capacité symbolique est à la base des fonctions conceptuelles […] La transformation symbolique des éléments de la réalité ou de l’expérience en concepts est le processus par lequel s’accomplit le pouvoir rationalisant de l’esprit. […] La faculté symbolique chez l’homme atteint sa réalisation suprême dans le langage, qui est l’expression symbolique par excellence ; tous les autres systèmes de communications, graphiques, gestuels, visuels, etc. en sont dérivés et le supposent. » (Benveniste, 1966, 27-28).

Nous avons par ailleurs montré la triple limite d’une telle thèse donnant l’exclusivité sémiotique à la langue. D’une part, elle exclut ou tout au moins secondarise les autres modalités expressives, énonciatives telles la gestualité, les sons extra-linguistiques, les arts (Pignier et Robert, 2015, 340-341), d’autre part elle ignore les facultés symboliques, relatives bien entendu, des animaux (Pignier, 2018). Enfin, elle est complémentaire à la conception arbitraire du signe linguistique que défendait Saussure. Nous avons pu préciser en quoi cette dernière nie le lien motivé, écosémiotique entre les êtres humains et leur milieu, une relation éco-techno-symbolique qui a donné lieu à l’émergence des langues (Pignier, 2019). Une telle négation coupe les communautés humaines de leur lien à la terre/Terre et prépare finalement l’avènement d’une seconde coupure, celle du langage binaire qui s’utilise et fonctionne séparément de la langue, hors situation d’énonciation. Chacune de ces coupures se voit attribuer par ses défenseurs l’aptitude à donner sens au réel. Dans le cas de l’arbitraire du signe, c’est le sujet parlant qui, en symbolisant via la langue, interprète la réalité. Dans le cas de la neutralité binaire et algorithmique, le sujet parlant semble exclu, dans une illusoire médiation transparente, immédiate, le réel énonce via le formatage binaire et arbitraire.

Conclusion

Le datajournalisme fait appel au design d’information pour communiquer une prétendue évidence globalisante qui surgirait du réel grâce aux données. Les datajournalistes font le plus souvent impasse sur les engagements énonciatifs qui fondent les choix des paramètres mis en corrélation par les règles de calcul ayant abouti aux données qu’ils recueillent. Ils recourent au design d’information non seulement pour rendre perceptibles des données formatées pour le calcul algorithmique mais aussi et surtout pour faire croire à une neutralité globalisante et omnisciente via laquelle enfin, le réel s’énoncerait en tant que vérité, épiphanie. Comment contester une énonciation sans sujet, émergeant du réel ? Ce faisant, ce qui est mis en dessin, c’est ce que nous devons retenir comme interprétation d’un thème journalistique.

Entre une rhétorique de la reprise poussant à l’évidence interprétative, dessein pratique du design d’information et une rhétorique de la méprise, poussant à l’illusion objective globalisante, dessein pratique du datajournalisme, surgit un point commun : l’évacuation du sujet d’énonciation - celui qui énonce - comme du sujet de co-énonciation – celui qui perçoit l’énoncé designé. Dans les deux cas, on efface l’énonciation comme l’interprétation du co-énonciateur : le design d’information tend à court-circuiter l’interprétation de la part du co-énonciateur en montrant ce qu’il faut retenir comme signification, le datajournalisme, mobilisant le design d’information, tend à nier l’engagement énonciatif du journaliste. Le design joue sur le champ phénoménal pour frapper, retenir l’attention tout en niant l’emprise phénoménale de toute énonciation, y compris dans l’écriture des algorithmes. Ce faisant, les « révélations » algorithmiques proposées par les journalistes contribuent à la fabrique de mondes hors-sol, coupés de la compréhension de ce qui pousse les gens à vivre ici ou ailleurs en se sentant habités de telle ou telle manière par leur lieu de vie, par les autres. Ne passe-t-on pas à côté d’un journalisme qui, assumant son engagement, invite les co-énonciateurs à la discussion située et éclairée ? Le semblant arbitraire évacue l’humain énonçant, pour rendre ce qui est designé indiscutable. Cela, en attendant la prochaine coupure ; celle du journalisme entièrement automatisé.