Mettre « le numérique » en culture ?

Nicole Pignier 
et Pascal Robert 

Publié en ligne le 06 décembre 2017

DOI : 10.25965/interfaces-numeriques.383

Texte intégral

Note de bas de page 1 :

La substantivisation au singulier « le numérique », utilisée comme raccourci de l’expression « culture numérique » invite à penser les technologies numériques dans une globalité unifiante tel un actant tout‐puissant. Nous marquons par les guillemets la nécessité, selon nous, de mettre à l’épreuve cette terminologie. Cf. Moatti, Alexandre (2012), « Le numérique, adjectif substantivé », in Le Livre, le numérique, revue Le Débat, Gallimard, mai‐août 2012, p. 133‐137.

On s’intéresse beaucoup à ce que « le numérique »1 fait à la culture, on s’interroge moins sur ce que la culture fait « au numérique », c’est‐à‐dire sur la manière dont elle peut véritablement le mettre en culture. Il convient donc également, à nos yeux, de cultiver « le numérique ». Ce qui peut s’entendre tout d’abord en valorisant la capacité des sciences sociales et de la philosophie à appréhender « le numérique » à l’aide de leurs propres systèmes de catégories. Nous militons depuis longtemps déjà en SIC pour que notre discipline soit l’un des lieux susceptible de porter un ensemble de catégories qui ne doivent rien ni à la technique ni à la sociologie (Pignier, 2014 ; Robert, 2009 et 2010). Il est alors question de la manière dont on peut penser « le numérique » : car on peut le laisser irriguer la société comme un faire qui possèderait en quelque sorte, dans sa présence même, une forme de légitimité (Robert, 2012). « Le numérique » serait alors une sorte de langue qui dirait la société, ses modes d’organisation et de relation.

On peut se demander d’ailleurs dans quelle mesure l’épistémologie actuelle de la science des données ne reprend pas à son compte la thèse de linguistes tel Emile Benveniste. Pour ce dernier, la seule médiation propice à la compréhension du réel était la médiation linguistique :

Le linguiste pour sa part estime qu’il ne pourrait exister de pensée sans langage, et que, par suite, la connaissance du monde se trouve déterminée par l’expression qu’elle reçoit. Le langage reproduit le monde, mais en le soumettant à son organisation propre […]. C’est en effet dans et par la langue qu’individu et société se déterminent mutuellement. Il n’est pas en effet de pouvoir plus haut, et tous les pouvoirs de l’homme, sans exception, qu’on veuille bien y songer, découlent de celui‐là. La société n’est possible que par la langue ; et par la langue aussi l’individu. (Benveniste, 1966, 25‐26).

Greimas n’avait pas manqué de souligner cette tentative d’hégémonie, en appelant les sémioticiens à se doter d’appareils conceptuels, méthodologiques aptes à comprendre ce qui, dans des systèmes sémiotiques autres que linguistiques, fondait un langage rendant possible le processus d’interprétation :

Reconnaître qu’il n’y a pas de langage sans pensée, ni de pensée sans langage, n’implique pas qu’on doive considérer les langues naturelles comme le seul réceptacle de la « pensée » : les autres sémiotiques, non linguistiques, sont également des langages, c’est‐à‐dire des formes signifiantes. (Greimas, 1993, 338).

Greimas relève le paradoxe épistémologique consistant à décrire les sémiotiques‐objets comme la mode, l’architecture, la peinture, etc. à partir des discours sur la mode, sur l’architecture, sur la peinture (id.).

De même, tout en empruntant une autre voie, l’épistémologie des données laisse à penser aujourd’hui que seule l’exploitation algorithmique de celles‐ci permet l’avènement du sens en se substituant aux autres systèmes sémiotiques alors annihilés ; l’algorithme permettant d’établir un rapport entre l’expression (les données collectées) et le contenu (ce qui est montré). Cela se faisant dans une confusion entre les données comme signes et l’objet auquel elles font référence. Si certains linguistes ont toujours insisté sur l’écart entre le signe et le réel, ils ont, dans un « malentendu » épistémologique dit Greimas, eux aussi réduit les sémiotiques‐objets à un type de médiation, en l’occurrence linguistique, et ce sont ces productions linguistiques qu’ils ont prises pour objet : « […] on en arrive à concevoir la sémiologie de la peinture comme l’analyse du discours sur la peinture. » (id.) La médiation linguistique à la fois comme objet et moyen d’analyse, par le passé, la médiation calculatoire et algorithmique à la fois comme objet (les données sont des signes formatés) et comme moyen d’analyse (ensemble d’algorithmes) à présent.

L’hégémonie du « numérique » constitue effectivement le mouvement dominant de notre monde. On peut également ne pas s’en satisfaire et vouloir en quelque sorte inverser ce rapport linguistique de domination. Tentative bien évidemment limitée, mais nécessaire croyons‐nous, voire indispensable. D’autant plus indispensable d’ailleurs que le rapport de pouvoir reste fondamentalement dissymétrique et joue massivement en faveur « du numérique » comme processus. Mais il ne faut pas forcément lui laisser toujours la main et il en va peut‐être de notre responsabilité d’intellectuel de lui opposer nos travaux, qui visent à dire « le numérique » à travers nos propres systèmes de catégories. C’est ce que nous proposent dans ce dossier les articles de Bruno Bachimont, Éric Guichard et Éric Arrivé.

Pour Bruno Bachimont, la spécificité des technologies numériques se fonde sur une logique calculatoire convoquée à d’autres fins que celle du calcul ; cette logique, dit‐il, constitue « le milieu » à travers lequel nous percevons le monde ; le réel, les autres, les productions, nous‐mêmes. L’épistémologie en jeu dans la sciences des données se caractérise entre autres par la coupure non seulement avec le réel mais aussi avec la langue, les discours, les œuvres ; ces derniers, réduits à des « expressions formatées » de manière arbitraire pour être collectés, ne valent plus du tout comme systèmes sémiotiques spécifiques, expressions particulières d’un rapport au monde et donc comme ensembles de signes liés à un processus d’interprétation ancrés dans des formes de mémoire collective et sociale. Ils ne valent que comme signes manipulables par le calcul, l’algorithme, dans une indifférence au processus de sens qui leur était consubstantiel. L’auteur invite les sciences humaines à se doter de modèles, de concepts afin de retravailler les méga‐données et afin de saisir de quoi elles sont les données.

Selon Éric Guichard, nous sommes face à une nouvelle littératie, une nouvelle écriture du monde qui exige que l’on en maîtrise les signes comme les outils. À l’instar d’un Jack Goody dont les travaux désormais classiques montrent que l’écriture, dès ses premiers pas, produit des asymétries et du pouvoir en faveur du scribe qui sait en manipuler le code, l’auteur pense que l’informatique et le numérique offrent de nouvelles compétences d’écriture déjà en train d’imposer de nouveaux rapports de pouvoir au bénéfice des acteurs qui, à l’instar de Google ou de Facebook, deviennent capables de dire, catégoriser et de « normer le monde ». À ce jeu, il y a et il y aura à coup sûr des perdants et, bien évidemment, à commencer par tous ceux qui ne maîtrisent pas ou peu cette nouvelle littératie. Cela, parce qu’ils ne possèdent pas les compétences en matière de manipulation de code, de traitement statistique ou d’analyse critique des données. Les sciences sociales ne sont pas forcément les mieux armées à cet égard et se voient souvent concurrencées sur leur propre terrain par des chercheurs venus de la physique ou des informaticiens, qui substituent volontiers le modèle à la problématique. Et si des autodidactes ou des associations promeuvent des compétences et outils alternatifs, il n’empêche que le risque du creusement d’un « fossé littératien » entre ceux que l’auteur appelle les « lettrés du numérique » et les autres est bien réel.

Pour Éric Arrivé, l’usage des technologies ne peut être compris qu’en écho avec la spécificité des technologies numériques. L’auteur, cependant, appréhende celle‐ci non pas comme un « milieu » à travers lequel le monde est donné à percevoir mais dans le principe d’« arrangement » selon des règles formelles, principe qui constitue le dénominateur commun de toute architecture d’ordinateur. Le fait que le passage d’un « arrangement » A à un « arrangement » B se déroule de façon automatique, « sans signification a priori » et avec une mobilisation, par la machine, de « toutes les règles formelles imaginables et applicables » qu’elle peut exécuter, forme « une capacité générale qui n’est elle‐même qu’un cas particulier de règle formelle ». Ainsi, l’auteur précise comment les usages font partie intégrante de la « totalité des procédures formelles qu’il est envisageable de confier à un traitement numérique en général.

C’est ce questionnement des relations entre technologies numériques et usages que nous avons entrepris et précisé par ailleurs mais avec une approche sémiotique convoquant les notions de préfiguration, configuration, figuration présentes dans les travaux de Goffman (1973) et, à sa suite, Jean‐Jacques Boutaud (2005). Les usages des applications et logiciels comme ceux des technologies numériques en phase de conception expriment chaque fois une perception des technologies numériques en tant qu’esthésie, manière d’être au monde. Les designs des objets numériques configurent les expériences d’information et de communication, les usages de ces derniers figurent ou contre‐figurent les orientations proposées par les objets mobilisés. Ce faisant, les usages préfigurent une évolution de l’esthésie numérique et des conceptions qui en émanent (Pignier, 2014 ; Pignier et Gobert, 2015a).

Cultiver « le numérique » peut également se comprendre comme une tentative de voir dans le numérique un ensemble de ressources intellectuelles que l’acteur ou le chercheur peut détourner à son profit. Car il est vrai que « le numérique » ne laisse pas notre monde intact, il le questionne et nos manières de faire, avec. On peut alors convoquer « le numérique » comme un outil (ou un ensemble d’outils) susceptible de porter le projet d’un faire autrement, qui aurait certes pu s’exprimer sans lui, mais qui y trouve cependant les moyens privilégiés de son déploiement. Faire de l’histoire dans le domaine de la culture n’est‐ce pas trop souvent encore, malgré les apports critiques de la sociologie bourdieusienne, faire l’histoire des formes dominantes et/ou institutionnelle/institutionnalisée ? On écrit d’abord l’histoire de la peinture et des arts avant celle de la bande dessinée, domaine pourtant d’une rare richesse créative et d’intelligence du monde ; et lorsque l’on interroge l’histoire de la matérialité des supports de la BD, les petits fascicules des années 60‐70, d’une bien piètre qualité esthétique il est vrai, restent largement marginalisés, alors même qu’ils étaient massivement « consommés » à l’époque (Robert 2015b).

La logique de l’exposition et du musée domine historiquement les modalités de présentation sociale de l’art. Or, ils n’ont rien de naturel et peuvent donc faire l’objet de questionnement, voire de concurrence. « Le numérique » pourrait être le lieu de la réhabilitation de marges culturelles, à condition que l’on y prête dès maintenant attention, ce qui n’est en rien évident. Il pourrait nourrir une réflexion sur les nouveaux supports – réticulaires cette fois – de mise en scène de la culture (Pignier et Drouillat,

2008 ; Jeanneret, 2014). Enfin, « le numérique » ne fait‐il pas en quelque sorte boucle sur lui‐même lorsqu’il engendre tout un peuple d’artistes qui le prennent non seulement comme moyen, mais aussi comme objet : ce repliement vaut de fait comme un des rares apports critiques du numérique par « le numérique ». Les articles de Armelle Gaulier, Agnieszka Szmitt et Didier Francfort, de Yannick Le Pape et de Jean‐Paul Fourmentraux vont en ce sens.

Armelle Gaulier, Agnieszka Szmitt et Didier Francfort se demandent si les corpus constitués, indispensables d’une certaine manière, ne sont pas également quelque peu réducteurs. Peut‐on encore étudier la musique dans une démarche d’histoire culturelle au sein de notre monde contemporain en se passant des pratiques liées au streaming notamment ou en négligeant les jeux de glissement et d’association qui désormais produisent des effets de redécoupages des bornes de la culture légitime ? Un professeur d’université peut certes s’inscrire dans les formes les plus classiques de la culture « cultivée » mais également écouter de la musique rock et lire de la bande dessinée. Les auteurs sont à la recherche d’une démarche qui permette de prendre en compte ces mouvements peut‐être encore plus visibles et à l’œuvre sur Internet. C’est pourquoi ils proposent ce qu’ils appellent le « streaming généralisé » comme « méthode », au‐delà de la méthode en quelque sorte, qui associe les deux logiques de l’algorithme sous‐tendant les propositions commerciales ainsi que celle de l’association libre déjouant les systèmes de catégorisation du goût et du dégoût.

Le musée est un des hauts lieux de la culture « cultivée » : c’est pourquoi il est intéressant de s’interroger sur les relations qu’il en est venu à entretenir avec le numérique. Yannick Le Pape dresse un bilan de cette relation dans lequel il souligne que l’on attend du numérique, depuis longtemps déjà, la modification de la relation que le musée peut nouer avec le visiteur : soit qu’il la renouvelle au sein même de l’institution en transformant l’exercice de l’exposition, qui s’en trouverait ainsi augmentée, soit qu’il prolonge le musée au‐delà de son espace propre, donnant une sorte de deuxième vie à la culture dans d’autres lieux et à d’autres moments que ceux privilégiés par l’espace singulier de l’institution. En ce sens, le numérique semble d’abord constituer une plateforme, comme outil d’extension spatiale de la visibilité de l’exposition, qui, cependant, ne débouche pas véritablement sur une refonte de la conception même de l’exposition.

L’art numérique s’est peut être largement déployé à côté de l’art consacré nous explique Jean‐Paul Fourmentraux, mais ce n’était que pour mieux entrer en adéquation avec des aspirations citoyennes auxquelles il a pu, sur le mode de la subversion, donner une première forme d’existence. En ce sens, l’art auquel le numérique donne lieu, au sens fort de lui offrir ce lieu virtuel où il peut s’exprimer et se déployer, est aussi le lieu par lequel l’art interroge, questionne, bouscule, par ses pratiques propres et décalées le mainstream du numérique. Certes, cela ne produit pas de révolution susceptible de déstabiliser le trend de fond porté par certains grands moteurs de recherche ou grands réseaux sociaux, mais cette activité netartistique en vient, malgré tout, dans un monde, celui du numérique, en définitive assez peu distancié de lui‐même, à porter une voix critique qui sait à la fois utiliser les ressources du numérique pour en montrer les limites, les effets pervers comme les possibles alternatifs. Bref, ce n’est plus seulement le net qui cultive l’art, mais l’art qui, tout aussi bien cultive le numérique.

Enfin, on ne peut pas cultiver « le numérique » sans adopter un point de vue résolument critique qui en vient à interroger sa ou ses dimensions politiques. Politique ne signifie pas forcément une échelle macro‐sociétale, car on peut se prêter à l’exercice à travers une approche de micro‐politique qui vise à comprendre comment « le numérique » dans son propre dispositif architextuel (Jeanneret, 2008 et Souchier, 2012) en vient à définir un espace de conditions de possibilité de l’expression qui configure les modalités pratiques de la mise en texte. Micro‐pouvoir, mais pouvoir bien réel, qui œuvre au quotidien de manière apparemment indolore, mais d’autant plus efficace qu’il n’apparaît pas comme un véritable pouvoir. Bref, il s’agit d’un pouvoir‐faire qui sait se faire oublier comme pouvoir afin que l’on ne reconnaisse in fine que le faire, c’est‐à‐dire le positif qui permet de faciliter une activité et/ou de résoudre des problèmes (ce qui constitue une forme pratique de l’impensé cf. Robert, 2012).

Politique également, cette fois à l’échelle méso, que la dénonciation de la logique, supposée incontournable aujourd’hui, du big data : où « le numérique » produit les données et la moulinette qui permet de les traiter de manière efficace suppose‐t‐on. Alors même qu’il expose tout autant des activités dont l’analyse ne peut en aucune manière se réduire à une approche quantitative. Enfin, à l’échelle macro, on ne peut que s’étonner de la facilité avec laquelle s’installe un processus concret de « gestionnarisation » de la société (Robert, 2014) qui transforme n’importe laquelle de nos activités en un processus géré (on ne communique plus seulement, mais on gère sa communication grâce aux réseaux, on ne court plus seulement, mais on gère son capital santé grâce à des capteurs qui traitent une information fine sur l’état de notre corps etc.).

Cette gestionnarisation se déploie sous couvert d’un discours qui relève de la logique de l’impensé (Robert, 2012) grâce à laquelle les vraies questions politiques, sémiotiques et éthiques sont largement évitées et ne font l’objet, trop souvent, que de faux débats qui simulent la critique sans véritablement la mettre en œuvre, à l’exception d’un petit nombre de travaux parmi lesquels figurent ceux d’Yves Jeanneret (2014) proposant une critique de la trivialité des êtres culturels, de Bernard Stiegler et Roberto Casati sur les fondements politiques du processus de captation de l’attention (Stiegler, 2012 ; Casati, 2013), ceux de Jean‐Michel Besnier et Evgeny Morozov qui posent les questions éthiques liées au « solutionnisme » numérique (Besnier, 2012 ; Morozov, 2014). Sans suivre la thèse du déterminisme technique ni, à l’inverse, celle de la liberté créatrice laissée à l’usager, les propositions de ce dossier font des hypothèses sur la manière dont les technologies donnent à percevoir le monde, la relation à l’autre, aux textes via un pouvoir de formalisation ou re‐formalisation de toute pratique. Les articles d’Odile Farge, Anaïs Théviot et Hélène Jeannin reviennent sur ces questions, chacun à leur manière.

La contribution d’Odile Farge explicite la façon dont le logiciel Flash configure l’expérience de création. L’interface exprime un ethos, une représentation morale (au sens de valeurs, mœurs) et imaginaire de l’usager comme artiste. Cela, en faisant apparaître les fonctions du logiciel sous forme de métaphores d’outils manuels. Ces derniers, tout en exprimant des manières de faire traditionnelles, se voient dotés d’une puissance d’agir démultipliée propice à la standardisation de la création dans la mesure où l’usager délègue au logiciel les efforts et gestes nécessaires, dans la création manuelle, à la réalisation de certaines tâches. L’auteur invite à l’analyse sémiotique de ce dispositif créatif, au‐delà du simple « outil », afin de comprendre le pouvoir sur nos facultés perceptives en jeu dans la configuration des expériences et enfin de penser un design d’usage sur les plans non seulement pragmatique mais aussi politique.

Hélène Jeannin interroge la manière dont l’usager, en quête de confort, contribue pleinement à intensifier la conception d’objets matériels, logiciels, de surveillance, de contrôle. Il fait alors évoluer l’esthésie des technologies numériques en « culture de la surveillance ». L’article pose la question des distinctions, frontières, passages afin d’éviter la confusion de sens entre progrès technologique, progrès individuel, progrès collectif. En faisant écho au concept de servitude volontaire chez La Boétie, l’auteur explicite la mise à mal, par consentement, des libertés individuelles et « l’avènement possible de nouvelles formes de pouvoirs : biopouvoir annoncé par Michel Foucault (un concept mis à jour par Donna Haraway sous l’appellation technobiopouvoir) ».

Dans son article, Anaïs Théviot pose une question épistémologique majeure pour appréhender les interrelations entre les strates de conception d’objets numériques tels des sites web et des usages de ces derniers. Elle démontre la nécessité d’élargir l’analyse des interfaces à celle de l’environnement dans lequel elles sont utilisées et conçues. Autrement dit, l’auteur propose d’interroger les tensions perceptives et éthiques entre les différents acteurs mobilisés pour comprendre comment les représentations des usagers orientent aussi la conception d’objets. Pour l’auteur, l’intégration de méthodes sociologiques et issues des sciences de l’information et de la communication, en ligne et hors ligne, à un cadre de recherche précisément posé, délimité, permet d’avoir des visions de l’objet étudié à des niveaux différents. Ainsi, le croisement de méthodes traditionnelles « à la main » avec des méthodes plus propices à l’analyse de données devient précieux pour découvrir les « zones de flottement » entre les discours officiels et les pratiques effectives observées.

Deux entretiens introduisent ce numéro avec deux regards très différents. D’une part, Arnaud Laborderie et Samuel Szoniecky nous invitent à partager une appréhension poétique de la culture « du numérique » à travers un projet mené à la Bibliothèque Nationale de France ; d’autre part, Jean‐Paul Pinte exprime une appréhension plus pragmatique, en tant que cybercriminologue, et n’épuise pas la question de ce que peut être une mise en culture du numérique. Il esquisse en revanche quelques pistes qui devraient se prolonger bien évidemment par d’autres voies que nous avons déjà cherché à explorer, dans le cadre des sciences de l’information et de la communication, qu’elles relèvent d’une perspective historique, d’anthropologie communicationnelle (Robert 2015a) ou sémiotique (Pignier, 2014 ; Pignier et Mitropoulou 2015b).