Pratiques de conception du livre numérique enrichi : enjeux idéologiques et créatifs

Nolwenn Tréhondart 

Publié en ligne le 11 mars 2019

Digital Object Identifier : 10.25965/interfaces-numeriques.3619

À partir d’un cadre d’analyse en sémiotique sociale, cet article aborde les pratiques de conception du livre numérique enrichi au prisme de l’un de ses supports de lecture les plus emblématiques : la tablette iPad de l’équipementier Apple. En nous appuyant sur des entretiens semi-directifs menés auprès de concepteurs, nous faisons émerger les processus de négociation avec les contraintes, normes industrielles, formes esthétiques et prescriptions d’usages encodées dans les interfaces graphiques et «  architextes  » de la tablette. À partir de l’exemple du livre numérique Le Horla, récit fantastique enrichi pour la jeunesse, nous explorons la manière dont certaines représentations, parfois idéologiques, s’incarnent dans la matérialité de l’artefact ou sont, au contraire, mises au défi par ses stratégies sémiotiques et rhétoriques.

This article aims to confront the enhanced ebook to one of its most well-known reading device, the iPad tablet, viewed as a frame delimiting aesthetic and economic schemes. Based on semi-structured interviews with designers, our social semiotics approach aims to analyze the negotiation processes that designers engage with constraints, industrial standards, aesthetic forms and users prescription, encoded in the graphical interfaces and "architext" of the iPad tablet. Starting from the example of the enhanced book Le Horla, we will explore how the digital book as a cultural artefact tries to resist trivialization and industrialization processes.

Sommaire

Texte intégral

1. Introduction

Note de bas de page 1 :

Citation extraite du site internet d’Apple, voir l’URL : apple.com/fr/pr/library/2010/06/ 22Apple-Sells-Three-Million-iPads-in-80-Days.html (consulté le 30 décembre 2018).

Note de bas de page 2 :

Nous distinguons le livre numérique « enrichi » du livre numérique « augmenté » en ce qu’il n’évolue pas nécessairement au sein d’un dispositif transmédiatique, développant un même univers narratif sur plusieurs supports (Rio, 2014).

En 2010, l’équipementier Apple lance le premier iPad, présenté d’emblée comme un «  produit magique1  » à même de réenchanter l’expérience ordinaire de lecture. Séduits par l’esthétique du dispositif, stimulés par le désir d’explorer les spécificités littéraires et créatives de l’écriture tactile sur tablette numérique, des éditeurs, initialement issus des secteurs du livre, de la musique, du Web et du cinéma, imaginent et conçoivent des œuvres textuelles hypermédiatiques, bientôt appelées «  livres numériques enrichis » par la profession : ses formes éditoriales «  intermédiales  » (Müller, 2006) miment celles du livre imprimé, en y ajoutant des enrichissements sonores, visuels et hypertextuels2.

Produit culturel émergent, média informatisé aux contours encore incertains, le secteur naissant de l’édition numérique est également soumis à la pression marchande et industrielle des Gafam (acronyme de Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) sur le marché des industries culturelles. La matérialité graphique du livre numérique, son «  énonciation éditoriale  » (Jeanneret, Souchier, 2005), sont étroitement dépendantes de son environnement socio-technique et socio-économique de lecture. Comment les concepteurs négocient-ils avec les normes industrielles et les formes esthétiques encodées dans les interfaces d’un dispositif de lecture comme l’iPad  ? Quelles représentations, allants de soi et horizons d’attente mobilisent-ils lors du processus de conception  ? Quelles tensions révèlent en retour l’analyse des formes sémiotiques et des figures rhétoriques (Saemmer, 2015) d’une fiction enrichie pour tablette au prisme des représentations collectives que mobilisent les concepteurs durant la phase de production  ?

Note de bas de page 3 :

Voir le projet Labex Arts-H2H « Catalogues d’exposition augmentés : zones de test », consacré aux catalogues d’exposition numériques, voir l’URL : http://www.labex-arts-h2h.fr/catalogues-d-exposition-augmentes.html (consulté le 30 décembre 2018).

Pour mettre en relief ces champs de tension, nous mobilisons dans cet article un cadre d’analyse critique en «  sémiotique sociale  » que nous développons au sein d’un cadre collectif de recherche3 depuis plusieurs années (Saemmer, Tréhondart, 2017). Après l’avoir exposé, nous présenterons plusieurs résultats de notre enquête empirique sur les représentations du livre et de la lecture numériques auprès d’un groupe de concepteurs de livres numériques enrichis (Tréhondart, 2016). Nous montrerons dans une dernière partie comment nous mobilisons ces représentations collectives pour analyser les rapports de pouvoir incarnés (attaché à « représentations collectives » ? si c’est le cas, il faut changer la phrase car « incarnées » s’accorde sinon à « rapports de pouvoir » : non ce sont bien les rapports de pouvoir qui sont incarnés) dans la matérialité d’une fiction enrichie pour tablette remédiatisant la nouvelle de Guy de Maupassant Le Horla.

2. Cadre théorique d’analyse 

Notre cadre théorique d’analyse s’inscrit dans une approche critique du processus de conception, entendu comme une négociation entre désir de «  libre invention  » (Morin, 1962) et contraintes industrielles et économiques, poussant à la standardisation des pratiques. Les modalités d’éditorialisation du livre numérique sont, en effet, indissociables des stratégies industrielles des Gafam, qui produisent et détiennent supports et logiciels de lecture, «  architextes  » de conception (Jeanneret, Souchier, 2005) et plateformes de diffusion et de commercialisation.

La «  critique des contraintes que les enjeux marchands exercent sur les processus de conception, d’édition, de diffusion et de réception  » (Jehel, Saemmer, 2017) impose de relier l’analyse de l’œuvre (le « fichier numérique ») à celle de son cadre techno-sémiotique de lecture, entendu comme un «  dispositif  » où se nouent des rapports de pouvoir articulés à des promesses de savoir (Foucault, 1977). D’un côté, le constructeur Apple met à la disposition des concepteurs un savoir-faire incarné dans un support de lecture ultra performant, des outils-logiciels ne nécessitant pas l’apprentissage des langages de programmation, et des canaux de commercialisation certes contrôlés mais sécurisés. En parallèle de ces promesses d’accès facilités au savoir, l’équipementier cadre les pratiques par des discours d’accompagnement idéologiques et des schémas technologiques propriétaires occultant le fonctionnement interne du dispositif. Le dispositif «  tablette iPad  » joue ainsi tour à tour un rôle de matrice libératrice stimulant des pratiques créatives et un rôle de cadre «  médiatisant  » (Jeanneret, 2014) cherchant à formater des usages, selon des logiques politiques et marchandes.

Dans la lignée d’Umberto Eco (1992), notre posture en «  sémiotique sociale  » part du principe que tout artefact suggère des «  limites à l’interprétation  » en orientant le récepteur vers des significations préférentielles. Les caractéristiques matérielles du livre numérique (formes éditoriales, couleurs, zones manipulables, couplage entre éléments textuels, audio et vidéo...) anticipent des pratiques en réception en «  prévoyant un système d’expectatives psychologiques, culturelles, et historiques de la part du récepteur  » (Eco, 1992, p. 26).

Note de bas de page 4 :

Le concept complexe d’« interprétant » est défini par Peirce comme un point de vue médiateur du sens, une idée que le signe fait naître à partir de sa matérialité.

Parallèlement, l’acte d’interprétation mobilise des systèmes de croyance, des représentations, des allants de soi, qui circonscrivent à leur tour le processus d’émergence du sens face aux matérialités de la communication. Empruntant à la sémiotique peircienne4 (1978 [1931-1958]), nous postulons que le processus d’interprétation, en théorie illimité, tend à se cristalliser autour de «  noyaux d’idées communes  » (Eco, 1992, p. 381), d’«  interprétants collectifs  » (Boutaud, Veron, 2007) qui gèrent la production du sens en société.

Nous avons cherché à circonscrire le rôle de ces interprétants en contexte de production en recueillant au cours d’entretiens individuels semi-directifs les représentations individuelles et partagées, savoirs culturels, horizons d’attente, habitudes mais aussi idéologies et allants de soi que les concepteurs mobilisent au cours de la création.

Note de bas de page 5 :

Ces résultats sont issus d’une recherche que nous avons menée entre 2012 et 2016, dans le cadre de notre thèse de doctorat, auprès de trente concepteurs de livres numériques enrichis dans les genres de l’art et de la fiction (Tréhondart, 2016). Ces derniers étaient issus en majorité de jeunes maisons d’édition numériques créées en 2010, au moment du lancement de la tablette iPad. Nous avons interrogé en majorité des responsables éditoriaux, des chefs de projets, des auteurs auto-édités et des designers de livres numériques. (Liste non exhaustive des maisons d’édition numériques ayant accepté de participer à cette enquête : La Souris qui raconte, Byook, Actialuna, Les Inéditeurs, Studio Troll, L’Apprimerie, Art Book Magazine, Pandore Éditions, e-Toiles, Poésie Industrielle, La Dentellière...). Nous les avons anonymisés en les numérotant de A1 à A33.

Nous exposerons d’abord ces résultats empiriques5, avant d’illustrer la spécificité de notre approche socio-sémiotique à travers l’exemple de la fiction enrichie pour tablette Le Horla, éditée par l’Apprimerie.

3. Interprétants collectifs de la conception 

Comment les concepteurs se positionnent-ils face aux prescriptions d’usage du dispositif « tablette iPad », et à son rôle normatif, qui a parfois été qualifié de «  violence sémiotique  » (Jeanneret, 2014, p. 622)  ? Jusqu’où adhérent-ils aux stratégies industrielles de l’équipementier Apple  ? Les entretiens que nous avons menés montrent que ceux-ci, amenés à jouer sur «  un terrain qui leur est imposé  » (de Certeau, 1990, p. 60), sont tiraillés entre adhésion, soumission, conformisme, et résistance aux discours d’accompagnement.

3.1. Lecture «  polysensorielle  »

«  Le beau livre numérique, c’est un livre qui est animé, qui est vivant, qui réagit quand on le caresse.  » (A15)

Reprenant les allants de soi de la transparence, de la convivialité et de l’immédiateté des dispositifs numériques, beaucoup de concepteurs valorisent l’interface de la tablette pour sa dimension «  intuitive  » et «  naturelle  », qui favoriserait l’immersion du lecteur dans les contenus. Celle-ci agirait comme une couche médiatrice d’affects permettant de «  pallier la perte de la sensualité livresque  » (A15) : les concepteurs valorisent notamment l’interface tactile et graphique qui imite le geste de feuilletage et rappelle, selon eux, la clôture livresque. Ces caractéristiques matérielles et sensibles pousseraient les usagers à adopter spontanément «  un comportement de lecture  » (A1) sur la machine.

Note de bas de page 6 :

Format standard de l’édition numérique, l’ePub – acronyme d’« Electronic Publication » – permet au lecteur de recomposer le texte numérique en fonction des logiciels de lecture utilisés et de leurs supports.

Ces représentations récurrentes de l’iPad comme «  un prolongement du corps  » (A13) illustrent jusqu’à un certain point l’adhésion au discours d’accompagnement d’Apple reposant sur des stratégies de «  communication affective  » (Martin-Juchat, 2013). Le design de la tablette qui masque les emblèmes liés à la couche profonde du système d’exploitation favorise l’oubli de ses dimensions informatiques et techniques au profit d’une ingénierie de l’enchantement à laquelle se montrent particulièrement sensibles les concepteurs. Dans les propos recueillis, cette stratégie de capture des pratiques s’incarne dans le format applicatif iOS, largement préféré au format ePub : alors que le premier permet d’offrir une «  carapace protectrice au livre numérique  » et de confectionner un objet «  haute couture  » (A20) grâce à la grande liberté graphique qu’il offre, le second est critiqué pour les limites imposées à l’énonciation éditoriale par la norme industrielle ePub6 et les formes-modèles standardisées des logiciels de lecture.

3.2. Lecture «  spectaculaire  »

«  Croquette magique » (A30), «  baguette de fée  » (A12)… Beaucoup de concepteurs soulignent l’apparence ostentatoire de la tablette qui entretiendrait une «  rivalité mimétique  » (Girard, 1972) avec les œuvres qu’elle héberge. «  Rolls Royce de la création  » (A22), l’iPad susciterait la «  concupiscence  » (A15) et orienterait, par ses esthétiques de l’éblouissement et du surgissement, les pratiques vers des attentes de spectaculaire. Souvent citée en exemple, la luminosité de l’écran magnifierait les contenus en sublimant les illustrations des livres d’art numériques :

«  Regardez comme l’image est plus présente, elle est magnifiée par la lumière  !  » (A15)

Ces propos sont imprégnés des éléments de langage issus des discours d’accompagnement d’Apple selon lesquels l’appétence culturelle pour les contenus reposerait avant tout sur la fascination envers les caractéristiques esthétiques de la tablette. Certains concepteurs déclarent d’ailleurs miser à dessein sur «  l’esbroufe, la démonstration technologique  » (A15) afin d’exciter la curiosité des lecteurs :

«  Nous fabriquons un objet très démonstratif qui va déclencher dans les 3-4 minutes de prise en main une fascination.  » (A15)

Ces propos illustrent les relations de connivence que les concepteurs entretiennent avec l’industriel Apple et dont ils appuient la stratégie de «  culturalisation  » (Bouquillion et al., 2013) en proposant des contenus économiquement valorisants pour la plateforme de l’App Store.

«  L’iPad sublime les œuvres qui le subliment en retour. L’objet devient magnifique grâce à nous.  » (A22) 

3.3. Lecture «  ludique  »

« Est-ce un outil de lecture ou un outil plus orienté ludique   ? » (A12)

«  Gadget  », «  outil à jouer  », «  piège au détriment de la lecture  » (A5), l’iPad ravive la crainte de voir disparaître les pratiques de lecture intensives au profit de lectures «  ludiques  », modélisées par le dispositif : visionnage de films, notifications, jeux applicatifs… Face aux incessantes sollicitations, les propos des concepteurs font écho aux discours médiatisés sur les risques de la lecture à l’écran (Giffard, 2009  ; Carr, 2011) et questionnent la capacité de «  résistance  » du lecteur face aux structures de jeu modélisées par la tablette :

«  On veut se centrer sur le côté noble de la lecture, ne pas l’avilir avec l’iPad.  » (A11)

Source de perturbation et de distraction, l’interactivité nuirait à la cohérence narrative et entraînerait le lecteur vers un risque d’exploration jouissive des formes au détriment de la réflexivité nécessaire à la lecture profonde du texte.

«  C’est plus des livres, c’est des jeux, l’enfant passe son temps à cliquer sur des formes.  » (A8)

Ces craintes ne sont pas nouvelles : Nicolas Xanthos et Bertrand Gervais (1999) avaient déjà mis en avant les risques d’enfermement et d’épuisement du lecteur dans une lecture hyperfictionnelle «  sans fin  ».

3.4. Lecture «  contrôlée  »

De nombreux concepteurs soulignent la courte durée de vie de leurs œuvres sur le marché éphémère des applications. Ils fustigent également la difficulté à trouver un modèle économique rentable face à la norme sociale de la gratuité des produits numériques, et le contrôle exercé par la «  prison dorée  Apple  » (A25) sur les contenus éditoriaux. Sur ce marché de «  consommation contrôlée  » (Lefebvre, 1967), de nombreuses contraintes esthétiques et ergonomiques imposent des limites à la configuration des œuvres : certains parlent de « toute-puissance insupportable  » (A31), quand d’autres problématisent l’emprise d’Apple sur le marché du livre numérique : « C’est inquiétant, c’est vrai, de se dire que l’avenir du beau livre numérique aujourd’hui se résume à restituer à Apple 30 % de nos chiffres de vente ! », fait par exemple remarquer l’éditeur de la Réunion des musées nationaux.

Beaucoup acceptent, malgré tout, ces rapports de domination, qu’ils estiment compensés par la réactivité, la qualité et l’efficacité du fonctionnement de la plateforme :

«  On trouve toujours des gens à l’écoute, c’est un super écosystème qui aide les éditeurs à réfléchir au marketing.  » (A33)

D’autres témoignages dénoncent toutefois l’emprise des schémas technologiques et commerciaux propriétaires, reposant sur l’obsolescence programmée. Ces concepteurs « résistants » investissent le format ePub, reposant sur le langage HTML, afin de garantir une plus grande pérennité et liberté de commercialisation à leurs œuvres.

La collecte de ces interprétants collectifs permet d’éclairer et de circonscrire, sous la forme d’un horizon négocié du sens, les modélisations de pratiques potentielles que nous avons repérées lors de l’analyse des formes et figures du livre numérique enrichi Le Horla. Si certaines des représentations de concepteurs sont confortées et relancées par les limites matérielles de l’artefact, d’autres, nous le verrons, sont mises au défi par des modélisations de pratiques résistant aux horizons d’attente, et parfois non verbalisées.

4. Modélisations de pratiques dans la fiction enrichie pour tablette: Le Horla

Note de bas de page 7 :

Ce livre numérique remédiatise le récit fantastique de Guy de Maupassant. Il est vendu sur l’iBook Store au prix de 7,99 euros. Voir le site de l’éditeur : http://www.lapprimerie.com/ (consulté le 30 décembre 2018).

L’Apprimerie est «  une agence éditoriale et numérique interactive  », qui développe depuis sa fondation en 2011 un catalogue de «  ebooks interactifs  ». La maison d’édition a conçu en 2015 le livre numérique enrichi Le Horla7, au format ePub3 enrichi.

4.1. Lecture « pérenne »

Ainsi que nous l’avons exposé plus haut, beaucoup de concepteurs soulignent les rapports de pouvoir instaurés par l’équipementier Apple sur le marché des applications, tout en valorisant le format iOS pour la liberté qu’il offre en matière de design éditorial. En ce sens, le choix du format non propriétaire ePub pour réaliser le livre numérique enrichi Le Horla semble incarner une volonté de déjouer ce rapport de pouvoir en échappant au verrouillage sur une seule plateforme commerciale. Le choix de l’ePub peut également être interprété comme une tactique de résistance envers l’obsolescence programmée des contenus applicatifs en s’inscrivant dans la pérennité du langage HTML. En ce sens, ce choix de conception modélise potentiellement des pratiques de lecture pérennes pour des usagers désireux de ne pas être tributaires du seul système propriétaire Apple.

4.2. Lecture «  appareillée  »

Durant l’enquête, beaucoup de concepteurs mettent en avant l’idée d’une lecture «  polysensorielle  » sur iPad, qui, en favorisant l’oubli de l’univers informatique par le masquage des emblèmes de navigation, réconcilie l’usager avec la lecture de fictions sur support numérique.

Or, contrairement au format applicatif, le format ePub nécessite, pour s’actualiser, un logiciel de lecture qui superpose au design éditorial une couche de médiation reliant le lecteur à l’environnement socio-technique et socio-économique de la tablette (figure 1). Apparaissent, par exemple, lors de la lecture sur iBooks, des emblèmes informatiques liés à la couche profonde du système d’exploitation (accès à la Wifi, heure et état de la batterie), ou permettant d’accéder à l’environnement-logiciel de lecture (bibliothèque personnelle, sommaire, luminosité, loupe et signet...). Contrairement aux horizons d’attente des concepteurs, ces formes-modèles imposées par l’industriel Apple modélisent ici des pratiques de lecture appareillées, favorisant la mainmise du lecteur sur l’énonciation éditoriale.

Figure 1. Quand le lecteur touche l’écran apparaît une interface fonctionnelle, lui permettant de se déplacer dans le livre grâce à un bandeau horizontal, d’accéder à sa bibliothèque, à l’iBook Store, ou de changer certains paramètres du texte (luminosité, taille de la police). Crédits : L’Apprimerie.

Figure 1. Quand le lecteur touche l’écran apparaît une interface fonctionnelle, lui permettant de se déplacer dans le livre grâce à un bandeau horizontal, d’accéder à sa bibliothèque, à l’iBook Store, ou de changer certains paramètres du texte (luminosité, taille de la police). Crédits : L’Apprimerie.

4.3. Lecture « linéaire »

Durant les entretiens, beaucoup de concepteurs insistent sur l’importance du design éditorial. Ils imaginent par exemple des représentations graphiques de sommaires qui illustrent par des métaphores visuelles l’univers des œuvres.

Or, iBooks impose une forme-modèle standardisée de sommaire, qui répond, certes, aux attentes collectives de proposer aux lecteurs une «  carte mentale de l’espace navigationnel  » (Bourassa, 2010, p. 141), mais qui bride paradoxalement la création en standardisant la forme du sommaire (figure 2).

Figure 2. «   Sommaire visuel » Le lecteur peut découvrir l’ensemble de l’ouvrage en glissant ses doigts de haut en bas. Il peut aussi choisir de se rendre sur une page précise d’un simple «  tap  ». Crédits : L’Apprimerie.

Figure 2. «   Sommaire visuel » Le lecteur peut découvrir l’ensemble de l’ouvrage en glissant ses doigts de haut en bas. Il peut aussi choisir de se rendre sur une page précise d’un simple «  tap  ». Crédits : L’Apprimerie.

Cette forme-modèle de sommaire imposée par le logiciel modélise potentiellement des pratiques de lecture linéaires, en phase avec les attentes des concepteurs. Elles s’avèrent néanmoins fortement dissuasives pour tester les possibilités créatives de l’écriture hyperfictionnelle et pousser plus loin l’exploration de formes graphiques plus expérimentales.

4.4. Lecture « ludique »

Ainsi que l’enquête l’a montré, nombreux sont les concepteurs qui s’inquiètent de la ludification des contenus sur tablette numérique, celle-ci risquant d’entraîner la disparition du texte comme signifiant potentiel au profit du seul spectacle des formes animées. Plusieurs figures modélisées dans Le Horla relancent potentiellement ces représentations de lecture ludique. 

Dans un passage, le narrateur se promène dans Paris un 14 juillet et critique le caractère moutonnier du peuple, qui lance des « pétards » à « heures fixes par décret du gouvernement ». Sur le fond noir de la page, des taches de couleurs se superposent au texte : si le lecteur les touche, elles « éclatent » en simulant l’explosion d’un feu d’artifice. Fortement guidé vers une conduite d’exploration jouissive du dispositif, le lecteur semble invité à reproduire ce geste autant de fois qu’il le souhaite, afin d’illustrer l’ambiance du 14 juillet. Jusqu’où cette modélisation de pratique de lecture ludique reflète-t-elle l’adhésion du concepteur à l’ingénierie de l’enchantement et du spectaculaire promue par l’équipementier Apple ? Lors d’entretiens que nous avons pu mener avec des lecteurs de livres numériques (Saemmer, Tréhondart, 2017), nous avons pu repérer que ces derniers avaient aussi intériorisé l’allant de soi de la « ludicité » sur support numérique.

Figure 3. Dès que le lecteur touche l’un des points rouges, bleus ou blancs, celui-ci éclate et simule le son d’une explosion. Crédits : L’Apprimerie.

Figure 3. Dès que le lecteur touche l’un des points rouges, bleus ou blancs, celui-ci éclate et simule le son d’une explosion. Crédits : L’Apprimerie.

4.5. Lecture «  immersive  »

Aucun concepteur ne relève les potentialités immersives du texte numérique reliées à ses propriétés sensibles, plastiques et manipulables (Saemmer, 2015). Or, l’analyse sémiotique du Horla révèle certaines figures d’animation textuelle non verbalisées, et modélisant potentiellement des pratiques de lecture immersives du texte numérique en jouant sur des effets d’altération, de disparition et d’accélération.

Figure 4. Lecture « immersive » Dans ce passage, au fur et à mesure que le lecteur essaie de lire le texte, celui-ci se floute et se dédouble, l’empêchant progressivement de déchiffrer les signes écrits. Crédits : L’Apprimerie.

Dans ce passage, le narrateur confie son angoisse de devenir fou et de perdre le contrôle de ses perceptions. Dès le début de la lecture, le texte se dédouble, se trouble, devenant au fur et à mesure illisible. Le trouble de la perception éprouvé par le narrateur se propage jusqu’au texte et, potentiellement, jusqu’au lecteur qui ne peut le lire dans sa fixité habituelle : celui-ci perd ses repères familiers, privé de sa sensation de maîtrise sur le dispositif. Alexandra Saemmer (2015) propose de parler d’«  irradiation iconique  » pour qualifier ces effets potentiellement immersifs qui créent une forte ressemblance entre le geste physique effectué et le geste raconté : le mouvement imposé au texte s’approche d’un référent d’expérience pour le lecteur. Cette animation textuelle modélise potentiellement des pratiques de lecture immersives et poétiques du texte numérique pourtant non verbalisées par les concepteurs. Elle peut être également interprétée comme une forme de résistance envers les allants de soi sur la supposée transparence de la tablette, en jouant avec le sentiment de «  déprise  » du lecteur sur l’interface (Bouchardon, 2011). Toutefois, un simple «  tap  » sur l’écran permet de rétablir la fixité du texte, dévoilant les hésitations des concepteurs à explorer plus profondément le potentiel créatif de la labilité du texte numérique. 

5. Conclusion 

Suivant notre approche en sémiotique sociale, nous avons proposé d’aborder les pratiques de conception encore émergentes du livre numérique enrichi, en éclairant et en circonscrivant l’analyse du design éditorial du livre numérique enrichi Le Horla par les interprétants collectifs récoltés lors de notre enquête empirique.

De même que le pouvoir de réinterprétation des lecteurs «  est loin d’être équivalent au pouvoir discursif inhérent aux organisations médiatiques  » (Morley, 1993, p. 41), les concepteurs de livres numériques n’ont pas non plus toujours un pouvoir égal face aux «  industries des dispositifs  » (Jeanneret, 2014), qui créent un cadre d’action structurant en amont et en aval de la chaîne de production : le livre numérique subit, ainsi que les résultats de l’enquête le montrent, une forte pression idéologique qui pourrait pousser les concepteurs à intégrer la course à la vitesse, l’hyperconsommation d’expériences éphémères, les idéologies du jeu et du gratuit, au cœur du fonctionnement marchand capitaliste contemporain.

Nos observations ont permis toutefois d’identifier un champ de tension entre la fascination pour les caractéristiques esthétiques du dispositif « tablette iPad » et le désir de résister à l’emprise industrielle et commerciale de l’équipementier Apple. D’un côté, les représentations de l’utilisateur final semblent orientées par les prescriptions d’usage du dispositif, quand elles reprennent les idéologies de la transparence, de l’intuitivité et de la « ludicité ». De l’autre, ainsi que nous l’avons vérifié dans Le Horla, certaines figures de la lecture numérique, non conscientisées par les concepteurs, mettent au défi les allants de soi de l’éphémérité et de l’accélération des pratiques, en exploitant le potentiel sensible et plastique du texte numérique. L’un des possibles espaces de résistance du livre numérique face aux stratégies déployées par les Gafam se situe peut-être dans sa capacité à se réinventer sous l’angle d’une écologie attentionnelle de la lecture, d’une «  aliénation enrichissante  » (Citton, 2013) à même de «  libérer  » l’attention du lecteur. Nous avons pu d’ailleurs déceler dans les propos de certains lecteurs (Saemmer, Tréhondart, 2017) la même attente de résistance face aux dérives industrielles des lecteurs sur support numérique, révélant peut-être chez eux l’ébauche d’une culture critique du design numérique.