Thomas Stenger et Alexandre Coutant , Ces réseaux numériques dits sociaux, Hermès, n° 59, CNRS éditions, 2011

Jean‐Claude Domenget 

Publié en ligne le 26 janvier 2018

Texte intégral

Le dossier du numéro 59 de la revue Hermès consacré aux réseaux socionumériques est une excellente porte d’entrée pour comprendre de manière critique les enjeux, usages et spécificités de ces dispositifs, rassemblés communément sous le vocable englobant de « médias sociaux ». Les différents auteurs s’attachent à préciser le vocabulaire d’analyse, afin d’éviter la confusion commune entre « médias sociaux » et « réseaux sociaux ». L’expression « médias sociaux » regroupe un ensemble de dispositifs allant essentiellement des blogs, des plateformes de microblogging (Twitter), des communautés en ligne, des wikis (Wikipédia), des sites de partage de contenus (You Tube, Flickr), des réseaux socionumériques ou social network sites (Facebook) ainsi que leurs voisins les sites de réseautage (Linkedin). Elle se distingue des « réseaux sociaux » qui évoquent les systèmes de relations sociales entre les individus. L’expression réseaux socionumériques est privilégiée par les coordinateurs du numéro, en tant que cas particulier de ces dispositifs car elle intègre dans sa forme même leurs aspects sociaux et numériques. Ce dossier illustre ainsi la diversité des perspectives possibles (sociologique, sociotechnique, économique, politique, etc.), aborde de très larges problématiques (du capital social au renforcement des relations sociales, de la reconfiguration des espaces publics et privés aux traces du quotidien etc.) et se concentre majoritairement sur le cas particulier des réseaux socionumériques (dont Facebook est le fer de lance). Il rassemble pour cela pas moins de vingt‐ sept articles, entretiens et encadrés, réalisés par un panel reconnu de chercheurs francophones et anglo‐saxons travaillant sur ces dispositifs. Nous n’en évoquerons que quelques‐uns dans cette note.

Dans l’introduction à ce dossier, Thomas Stenger et Alexandre Coutant nous invitent à une véritable approche sociotechnique consistant en « une approche critique du phénomène, interrogeant le vocabulaire qui l’accompagne, les logiques sociales auxquelles il répond, les incitations du dispositif et les manières de se l’approprier » (p. 13). Un des apports majeurs de ce dossier consiste en sa proposition de précision de la définition phare de Danah Boyd et Nicole Ellison, sur les sites de réseaux sociaux (social network sites), publiée en 2007. Les SNS ont été alors définis comme des services web permettant aux utilisateurs 1) de construire un profil public ou semi‐public au sein d’un système, 2) de gérer une liste des utilisateurs avec lesquels ils partagent un lien, 3) de voir et naviguer sur leur liste de liens et sur ceux établis par les autres au sein du système. En s’appuyant sur le Digital Youth Project dirigé par Ito (2008), dans lequel il est distingué les activités guidées par l’amitié de celles poursuivant un intérêt, les auteurs proposent un quatrième critère consistant à « spécifier la particularité des usages observés sur les réseaux socionumériques : ces sites fondent leur attractivité essentiellement sur l’opportunité de retrouver ses « amis » et d’interagir avec eux par le biais de profils, de listes de contacts et d’applications à travers une grande variété d’activités » (p. 13). Une définition plus récente des SNS et intégrant mieux la prise en compte des activités sur ces dispositifs est justement proposée par Ellison dans ce numéro. « Un site de réseau social est une plate‐forme de communication en réseau dans laquelle les participants 1) disposent de profils associés à une identification unique qui sont créés par une combinaison de contenus fournis par l’utilisateur, de contenus fournis par des « amis » et de données système ; 2) peuvent exposer publiquement des relations susceptibles d’être visualisées et consultées par d’autres ; 3) peuvent accéder à des flux de contenus incluant les contenus générés par l’utilisateur – notamment des combinaisons de textes, photos, vidéos, mises à jour de lieux et/ou liens – fournis par leurs contacts sur les sites ». Les réseaux socionumériques apparaissent ainsi comme des cas particuliers dont la complexité des usages, des dispositifs techniques, des modèles économiques, des enjeux politiques, etc. doit être minutieusement analysée.

Le dossier poursuit cette ambition d’une approche non réductrice de la complexité de ces espaces, autour de quatre thématiques. La première, réseaux sociaux ou réseaux socionumériques, vise à approfondir la définition de ces espaces. Outre la nouvelle définition des SNS proposée par Ellison, Franck Rebillard compare les discours d’accompagnement de deux évolutions du web, prônée par les chantres professionnels, entre le web 2.0 (ou pour aller vite, web participatif) et le web 2 (web des données). Dans cette analyse de l’imaginaire entourant le développement des réseaux socionumériques, il pointe la stratégie de Facebook qui en focalisant son discours sur l’amélioration de l’expérience utilisateur (plutôt que l’idéologie du partage), évite les questions fâcheuses concernant l’exploitation des données personnelles et des traces numériques. Si du point de vue des formes économiques d’organisation et de gouvernance, les réseaux socionumériques ne se distinguent pas des autres types de réseaux à base de TIC, Jean‐Pierre Benghozi souligne que l’enjeu principal consiste à capter l’attention des consommateurs autour de portails, de sites d’agrégation et de « marques » de supports de diffusion. Pour Alain Degenne, les réseaux socionumériques étant des outils de médiation, il s’agit d’utiliser l’appareillage méthodologique d’analyse des réseaux sociaux ; distinguant les réseaux complets, les réseaux personnels, des grands réseaux ; afin de comprendre la diversité des pratiques et des relations qui se développent grâce à ces nouveaux outils.

La seconde partie, la visibilité du quotidien, est consacrée à analyser les ambivalences des activités sur les réseaux socionumériques. Alexandre Coutant explique ainsi que derrière une apparente technique de soi, ces espaces mettent en exergue ce que Jean‐Claude Kaufmann nomme des identités ICO (immédiates, contextualisées et opératoires), provoquant une fuite en avant de la construction identitaire et une disparition dans le flux, là où elles devraient constituer des îlots de stabilité. Il avance l’hypothèse selon laquelle, « l’engouement pour les réseaux socionumériques ne repose pas sur leurs incitations logicielles, ni sur leur réappropriation par une logique sociale, mais bien sur la capacité de leurs logiciels à intégrer dans leur fonctionnement des logiques de sociabilité fortes (Akrich, 1994) » (p. 57). Si Dieudonné Tchuente et al. montrent qu’il est aisé de reconstituer des réseaux égocentriques (réseaux de relations d’amitiés entre les amis d’un utilisateur) sans consentement des participants, Mélanie Delong de Rosnay propose de renverser le débat sur la vie privée ; en réfléchissant à la question de l’appropriation des données et à leur partage de manière positive par les utilisateurs. Les réseaux socionumériques ne sont pas forcément les plateformes les plus adaptées à la transmission de connaissance, étant basées plutôt sur la médiation, selon Olivier Le Deuff. Il est néanmoins nécessaire de se former à leurs usages.

Une troisième partie, à la poursuite du lien social, aborde les questionnements ouverts quant aux relations sociales créées sur ces espaces. Sonia Livingstone et al. présentent un ensemble de résultats issus du projet EU Kids Online, analysant l’utilisation des réseaux socionumériques par les jeunes européens. Il s’agit à la fois d’un lieu de création de nouvelles relations sociales et d’une nouvelle forme de communication (en ligne) qui est plus variée, plus intime ou plus authentique que celle hors ligne, permettant aux enfants de négocier différemment l’équilibre entre vie privée et exposition de soi. En revenant sur les approches fondées sur le capital social qui ont donné lieu à des analyses en termes d’identité, de construction de soi, de privacy et plus largement de lien social sur les SNS, Fabien Granjon propose d’accorder « une place décisive à l’étude des modalités de socialisation en ligne conçues comme relevant de relations de reconnaissance, de mépris, voire de pathologies sociales » (p. 103). Il ne faut pas oublier en effet que Facebook répond à des besoins socioculturels anthropologiquement attestés. Quant aux relations entre propriétaires de sites et usagers, Serge Proulx et Mary Jane Kwok Choon les analysent comme profondément inégalitaires. Même s’il existe des moyens de résister, l’économie numérique assujettit l’usager contributeur.

La quatrième et dernière partie aborde l’instrumentalisation des réseaux socionumériques. Thomas Stenger aborde les réseaux socionumériques, notamment Facebook, comme des « systèmes de prescription généralisée », fondée sur la recommandation entre proches. « L’ensemble du dispositif est ainsi conçu comme support sociotechnique de la prescription ordinaire et en conséquence de l’activité en ligne sur les réseaux socionumériques » (p. 132). Marc Bassoni et Félix Weygrand analysent comment la géolocalisation peut conforter la rentabilité économique du web social. Analyser l’instrumentalisation des réseaux socionumériques ouvre sur des enjeux économiques mais aussi politiques. Eric Sautedé explique ainsi que les plateformes chinoises réussissent à satisfaire les besoins nationaux mais que les contenus restent surveillés et contrôlés par l’État‐parti. Deux encarts de Mokhtar Ben Henda et Myriam Raymond évoquent avec prudence les conséquences politiques de ces espaces dans les révolutions tunisienne et égyptienne.

Dans l’ensemble de ce riche dossier, l’enjeu éducatif est récurrent parmi les enjeux évoqués par ces diverses analyses des réseaux socionumériques. Il s’agit de développer une formation efficiente à la culture informationnelle (Le Deuff), de former les individus pour acquérir des compétences d’utilisation (Coutant ; Proulx et Kwok Choon). Ensuite, un autre enjeu souvent évoqué concerne la protection de la vie privée car les réseaux socionumériques continuent à capter les données personnelles, souvent à l’insu des usagers (Proulx et Kwok Choon). Il est alors nécessaire de sensibiliser les utilisateurs sur les risques d’accès non contrôlés au contenu de leurs profils (Tchuente et al.). L’objectif est alors d’avancer vers une culture de la convergence, intégrant des modes de communication en ligne et hors ligne de façon plus transparente que jamais auparavant et visant un équilibre entre intimité et vie privée (Livingstone et al.). Enfin, d’un point de vue scientifique, l’enjeu reste de mieux saisir l’ensemble de ces pratiques associées aux réseaux socionumériques (Degenne), dans toute leur complexité (Stenger et Coutant). À ce niveau, dans une optique de conciliation entre une approche structurale des réseaux sociaux et une attention privilégiée portée aux relations sociales entre les acteurs de ces espaces, ce dossier aurait gagné à proposer quelques réflexions supplémentaires, présentant les méthodes et les outils pour analyser des réseaux larges. L’objectif du dossier demeure parfaitement rempli et la diversité d’analyses des enjeux, usages et spécificités des réseaux socionumériques est particulièrement riche.