Exposition du corps à des fins commerciales
Le cas de la figuration de soi dans la prostitution masculine en ligne.

Thomas Lavergne 

Publié en ligne le 01 février 2019

Digital Object Identifier : 10.25965/interfaces-numeriques.3489

Cet article explore la figuration du corps sur des profils en ligne d’hommes proposant des prestations sexuelles rémunérées à travers trois types de données. L’analyse statistique des informations déclaratives portant sur le corps et les pratiques sexuelles performées permet d’approcher le dispositif de sexualité liant corps, genre, race et sexualités. L’analyse des images des profils montre à travers cinq figures archétypales les mises en scène érotiques portant sur des images culturellement et historiquement situées servant une fonction dénotative et conative à la communication interfacée entre escorts et clients. Enfin, le discours des acteurs permet de mettre à jour les mécanismes en jeu aboutissant aux renseignements des fiches de profil en ligne.

This article explores the representation of the body on online profiles of men offering paid sexual services through three types of data. The statistical analysis of the declarative information on the body and the performed sexual practices makes it possible to approach the device of sexuality linking body, gender, race and sexualities. The analysis of the images of the profiles shows, through five archetypal figures, the erotic staging of culturally and historically located images serving a denotative and conative function to the interfaced communication between escorts and clients. Finally, the discourse of the actors makes it possible to update the mechanisms in game resulting in the information of the profiles of profile on line.

Sommaire

Texte intégral

1. Introduction

La prostitution met en jeu le corps comme outil de travail. Paré ou non d’artifice, suggestif ou lascif, immobile ou aguicheur, il est au centre des approches précédant le rapport sexuel marchand. Aujourd’hui, la prostitution masculine prend majoritairement place sur Internet utilisé comme interface de rencontre entre clients et escorts. La communication médiée par ordinateur présente la spécificité d’une interaction désincarnée. Pour autant, le corps est loin d’être une donnée absente des interactions sur Internet si bien que le spectre de la chair sous-jacent aux codes numériques paraît central dans la présentation de soi des escorts. Partant d’une recherche en cours sur la prostitution masculine en ligne, nous proposons d’explorer dans cet article la manière dont le corps est mis en jeu dans les profils en ligne d’escort boys. La fiche de profil est la manifestation numérique de l’individu dans une représentation technique visuelle et discursive – formant un complexe verbo-iconique (Paveau). Le corps, loin d’être une donnée purement matérielle, physique, s’auréole de tout un ensemble de signes, de valeurs, qui lui sont rattachés. Projeté dans un autre espace, le corps rejoint une constellation formée par la myriade de ces figurations acorporelles. Il ne s’agit alors plus d’un corps physique mais figuré dont la représentation est au cœur de stratégies commerciales et identitaires des escorts. L’objectif étant une rencontre sexuelle monnayée, la monstration s’articule avec la prestation – les positions sexuelles semblent dépendre des attributs corporels. Par quels mécanismes s’informent les complexes verbo-iconiques censés représenter le sujet en vue d’une interaction à des fins économico-sexuelles ? Ceci nécessite de questionner les fonctionnalités permises par le système pour représenter le corps, et les liens qu’entretiennent les attributs corporels renseignés par l’utilisateur avec les positions sexuelles définies comme techniques du corps (Mauss, 1934), au cœur de la pratique prostitutionnelle. Mais aussi quelle mise en scène de soi est faite à travers les photos de profils et quelles fonctions assurent ces images ?

Note de bas de page 1 :

Les entretiens ont été conduits au cours de l'année 2017. Les interviewés rencontrés en face à face avaient été sollicités à travers la plateforme Cupidon. Les entretiens d'une durée moyenne de 2h étaient structurés autour de trois thèmes : l'activité en tant que telle, la gestion en ligne et le rapport au stigmate.

Nous nous concentrons dans cet article sur la figuration de soi des escorts à travers les profils en ligne d’une interface donnée, Cupidon, qui paraît être le site le plus utilisé en France à cette fin, comptant entre 5000 et 6000 escorts en fonction des périodes. Pour répondre à nos interrogations, nous serons amenés à utiliser trois types de données permettant trois procédés d’analyse : l’analyse statistique des informations déclaratives fournies par près de 6000 fiches de profils en ligne, l’analyse qualitative des images de ces profils et l’analyse du discours d’une quarantaine d’escorts recueillis par entretiens semi-directifs1. La première partie portant sur la mise en mots du corps explorera la manière dont les individus rencontrés informent leurs profils. À travers l’analyse statistique des informations textuelles nous verrons de quelle manière les dimensions corporelles s’articulent avec le rôle sexuel joué dans l’échange économico-sexuel, liant corps, genre, race et sexualité. Une deuxième partie se consacrera aux images permettant de montrer la fonction diégétique des photographies de profils. À travers une construction typologique des mises en scène dépendantes des corporéités et des pratiques déclarées dans la partie textuelle, nous verrons comment les postures tendent vers une fonction connotative des pratiques sexuelles proposées. Finalement, nous tenterons d’articuler autour de la méthode des scripts sexuels théorisée par Gagnon et Simon, la manière dont données textuelles et images de profils répondent à des scénarios culturels au vue d’un objectif commercial. Nous serons amenés à développer le versant intersubjectif dans la construction des profils entre ce que les individus perçoivent d’eux-mêmes et les attentes supposées des clients face aux prescriptions issues du dispositif de sexualité. Aussi, nous pensons primordial d’articuler l’observation en ligne au recueil du discours des acteurs hors-ligne, de prendre en compte l’outil technique dans les possibilités et contraintes qu’il permet aux usagers, mais de voir également quelle gestion ces derniers en font. Il convient d’analyser le dispositif technique influençant la représentation de soi, le contexte dans lequel l’outil est mobilisé, le contenu et les symboles générés, les normes implicites de mise en scène de soi et les imaginaires sur lesquels elles reposent, mais aussi prendre en compte les interactions qui nourrissent la figuration de soi en ligne. Nous situons ainsi cette recherche dans le cadre épistémique de l’interactionnisme symbolique, notamment le paradigme de l’intersubjectivité de Mead à la lecture qu’en fait Voirol en ce qui concerne le « soi digital ». Pour Voirol, le sujet « se constitue dans son rapport aux autres et aux objets techniques » (Voirol, 2011 : 148). Aussi nous proposons d’analyser ces figurations de soi aux prismes des médiations socio-techniques, entre l’individu et le dispositif et entre l’individu et les autres usagers dans la lignée de Denouël et Granjon : « quand nous considérons l’édification du social, nous ne pouvons faire abstraction des éléments techniques et, de même, nous ne pouvons décrire les dispositifs techniques sans faire appel à la mise en actes de dispositions, de compétences, de sens pratiques et de savoirs proprement sociaux de la part des sujets » (Denouël et Granjon, 2011 : 24). Ainsi, il s’agit de ne pas oublier le cadre structurant des représentations de soi tout en laissant place à la capacité d’agir des usagers.

2. Figuration du corps sur des profils en ligne : écrire le corps et ses techniques

Note de bas de page 2 :

Aussi, si cette catégorie renvoie à un élément corporel (de l’ordre du phénotype) elle convoque bien au-delà toute une fantasmagorie stéréotypée, une érotisation ethnique fondée sur des rapports sociaux de race. Aussi, cette catégorie nous amènera à penser le lien entre genre, race et sexualités (Blanchard, 2008 ; 2012 ; Stoler, 2013 ; Dorlin, 2009) à partir d’éléments corporels.

Sur Cupidon, l’interaction entre clients et escorts se fait via messagerie dans une « coprésence à distance » à travers des fiches de profil représentant les individus sur l’interface. Cette manifestation sous forme numérique du sujet se décompose en plusieurs éléments et signes. Elle offre la possibilité de publier un texte libre ainsi qu’une ou plusieurs images, des marques relationnelles à travers la possibilité de référencer des profils amis mais aussi grâce au livre d’or, des marques présentielles (en ligne ou hors ligne) et une inscription territoriale tendant à faire oublier le caractère ontologiquement déterritorialisé et désynchronisé du web (Manovich, 2010), le but étant bien la rencontre en face à face. La partie centrale, qui nous intéresse ici, correspond à ce que Fanny Georges (2009) nomme l’identité déclarative et renferme la description textuelle du corps des intéressés, permettant l’auto-description des individus. Il s’agit d’informations catégorisées et dont les réponses sont imposées par le système à l’aide de menus déroulants. Les catégories à renseigner par l’utilisateur sont centrées sur des éléments corporels à la fois objectivables (le poids, la taille, la couleur des yeux ou des cheveux, la présence de tatouage etc.), mais aussi plus subjectifs. C’est le cas de la catégorie corpulence apportant une donnée sur la corporéité du sujet, la taille du pénis (qui n’est pas renseignée de manière centimétrique mais se déclinant en S/M/L/XL/XXL) et la catégorie « origine » qui réfère tantôt à une couleur de peau tantôt à une aire géographique2. Au-delà de cette partie centrée sur le corps, s’ajoute une seconde partie centrée sur des informations propres à la rencontre commerciale (se déplacer, recevoir, les tarifs) et sur les pratiques sexuelles pratiquées (la position occupée durant la pénétration distinguée en « actif » et « passif », le fait d’embrasser ou non, les pratiques sadomasochistes, urophiles, etc.). Nous pouvons constater que cette fiche met principalement en avant le corps et ses techniques, l’objectif étant de pallier le versant désincarné des interactions interfacées ayant pour finalité la rencontre charnelle. Aussi, nous allons nous intéresser à la manière dont les acteurs informent ces catégories relatives au corps et ce que l’analyse statistique des différentes informations révèle des liens entretenus entre corps et pratiques.

2.1. Logiques des acteurs dans l’objectivation discursive du corps

C’est dans la partie centrale des fiches de profil escort que se trouve les informations corporelles des individus, mais aussi celles relatives aux pratiques sexuelles performées. Le remplissage d’une fiche de profil escort nécessite de mettre en mots une subjectivité propre. Est ainsi à l’œuvre une forme de dissociation de soi pour rendre le corps dicible. Cette mise en texte présuppose une représentation, une abstraction en image de son propre corps, une représentation, une « fiction » :

« Le corps ne peut être dit que parce qu’il est pris dans la fiction (au sens du verbe latin fingere : façonner pour représenter). Il ne peut décoller de l’indicible qu’à condition qu’il soit fait image. Cela veut dire : le rapport de signification – le lien du mot et de la chose – est inséparable du montage de la représentation pour le sujet. Étant sous l’emprise de l’image, le corps peut être pris dans le langage. » (Legendre, 1994 : 41-42)

Aussi, la question pourrait être quelle représentation, quelle image se fait le sujet de son corps, préalable à toute mise en mots. Mais ce n’est pas qu’une image de soi, il s’agit d’un montage. Le corps est pris dans une fiction nous dit Legendre, donc dans un processus de construction, de modelage, de fabrication. Mais s’il nous rappelle l’étymologie latine de fiction comme action de façonner, figo correspond également à l’action de feindre. Toute mise en mot nécessite le fait d’imaginer, donc de façonner, mais peut receler la feinte, forgée de toute pièce. Aussi, ces figurations en texte et en image peuvent apparaître comme des fictions de soi. Le travail de construction d’un profil commercial donne à voir ce processus à l’œuvre dans la mise en mots du corps, dans le sens où va s’opérer une série de choix réflexifs qui vont permettre de mettre en forme la représentation virtuelle du sujet. Ce processus articule la façon dont le sujet se représente (s’identifier à) et la façon dont le sujet va choisir de se représenter (vouloir être identifié comme), ceci pouvant être ou non vécu comme la même chose en fonction des individus.

La représentation de soi à travers un profil en ligne escort renvoie à deux objectifs : d’une part, l’auto-promotion de soi dans un univers concurrentiel, le but étant d’amener les clients à les contacter ; d’autre part, la monstration de soi associée à une nécessité de « transparence ». En effet, une des particularités de la présentation de soi en ligne dans l’activité prostitutionnelle, est que le profil n’est que transitoire pour la mise en relation, comme « ligateur » (Georges, 2009), dont l’objectif final est la rencontre en face à face. Aussi, n’est pas donné à voir le moi profond des individus (Tisseron, 2011) ni un artefact permettant une interaction destinée uniquement à la plateforme numérique. C’est-à-dire que cette représentation de soi ne peut pas être uniquement fictive, car le prix du mensonge se fera sentir dans la rencontre en face à face. Pour autant, le profil se doit d’être attractif. Aussi, les hommes prostitués utilisent dans la construction de leur profil un certain nombre d’artifices dont la force symbolique est censée produire désir et excitation pour le client mais doit permettre de maintenir la véracité du personnage qu’ils incarnent. Les questions posées sur les stratégies mises en place lors de la création de leur profil deviennent souvent une question sensible dans la mesure où ils l’entendent comme du mensonge. Pour la plupart, le remplissage des catégories par menu déroulant répond à un objectif de représentation la plus fidèle possible notamment dans l’anticipation de la réaction des clients :

François : Je pense que ce que j’ai mis me correspond. En tout cas en poids en taille et cetera, fumeur ou pas et cetera, ça me correspond. Donc euh. Je crois pas qu’il faille... Je sais qu’y a des escorts qui mettent des choses un peu fausses et cetera, pour attirer davantage des gens, mais en fait moi je crois pas que ce soit une bonne stratégie. Ils finissent par se rendre compte qu’ils se trompent, ou qu’ils ont pas eu ce qu’ils voulaient, enfin ce qu’ils souhaitaient en tous cas.

La question de la véracité des informations sur Internet est centrale, et la dualité vérité/mensonge semble être plus importante que le versant stratégique de l’auto-promotion de soi dans le discours des interviewés. Cette exigence de représentation mimétique est corroborée au maintien de la face dans la rencontre non interfacée (Goffman, 1973). De la même manière que François, Klaas prévient les réactions hostiles de la clientèle en étant le plus « honnête » possible dans sa représentation du fait d’expériences négatives par le passé : « Ben oui j’essaye d’être le plus ouvert et le plus honnête aussi, le plus transparent. Justement parce que je sais que les gens ils sont un peu déçus des fois et ils refusent de payer. »

Si le corps paraît central dans la présentation de soi permise par les fiches de profil, les critères sur lesquels se fondent la description corporelle sont des critères imposés par le dispositif. La présentation de soi est alors assujettie à un cadre déjà là qui contraint l’utilisateur à un étiquetage de son propre corps à travers des catégories pré-remplies. Ce processus de représentation de soi imposé par des champs établis qui amènent le sujet à se définir en ces termes, correspond à l’emprise culturelle de la CMO sur la représentation de l’identité décrite par Georges (2009). Cependant cette perspective peut laisser apparaître une fonction surplombante du système, voire déterminante sur la représentation que se fait l’individu conditionné par l’outil technique, là où peut se jouer des stratégies créatives d’une identité pour une interface virtuelle. Aussi, si la plupart des personnes rencontrées au cours de cette recherche estiment remplir les catégories corporelles le plus fidèlement possible à ce qu’ils perçoivent d’eux-mêmes, et si cette description s’inscrit dans un cadre préétabli laissant peu de marge de manœuvre aux intéressés, à quel endroit se fait ce « montage » dans la présentation de soi ?

C’est d’abord par une mise en avant dans leur texte libre voire dans le choix de leur pseudonyme des particularités qu’ils estiment les plus attractives de leur anatomie. Timothée par exemple se cantonne au minimum et insiste particulièrement sur la taille de son pénis, élément corporel qu’il considère comme son principal atout : « J’ai vraiment tout rempli par rapport à moi, taille poids, caucasien tout ça. J’ai surtout mis la taille de mon sexe parce que je sais que c’est ce qui attire aussi ». Son pseudonyme est ainsi composé de « BM » (pour « bien monté ») et note dans son texte libre les mensurations de son sexe associées à la position sexuelle de pénétrant qu’il occupe durant l’échange. À partir de la description corporelle, la construction du profil va évoluer vers une mise en scène d’un personnage érotique qui repose sur des normes, des représentations, des mises en scène de la sexualité. Cette mise en scène va s’exprimer à travers l’articulation entre les particularités anatomiques et la pratique sexuelle qui est au cœur du travail prostitutionnel. C’est-à-dire qu’en fonction des corporalités déclarées, va s’associer un rôle sexuel reposant sur des porno-tropes dominant autour de « scénarios culturels », théorisé par Simon et Gagnon, permettant de générer des codes érotiques, des signes reconnaissables pour les clients. Les scénarios culturels sont des « prescriptions d’ordre culturel indiquant aux individus comment ils doivent se comporter sexuellement » (Gagnon, 1999 : 74). Les auteurs mettent ainsi en évidence que la représentation de la sexualité explicite contient toute sorte de signes permettant d’imaginer telles activités sexuelles avec certains types de personnes. Ceci est visible à travers l’analyse statistique des informations déclaratives. À partir de ces informations, nous avons constitué une base de données portant sur 5887 fiches de profil et opéré des tris croisés qui montrent l’influence des caractéristiques corporelles renseignées sur les pratiques sexuelles performées dans la rencontre en face à face. S’agissant de comprendre l’influence des marqueurs corporels, nous notons que les éléments à même d’avoir une répercussion statistique sur les positions sexuelles adoptées durant l’échange économico-sexuel sont avant tout la couleur de peau, la corpulence et la taille du pénis. Ces éléments ne sont pas purement physiques, purement matériels, mais sont chargés de puissance symbolique référant à des idéologies concernant le genre, la race et les sexualités. Nous proposons ainsi d’analyser la manière dont ces éléments corporels s’articulent avec les pratiques sexuelles annoncées dans le profil.

2.2. Le corps comme enveloppe signifiante des scripts sexuels

Note de bas de page 3 :

Un nombre important d'études s’est intéressé à l'origine d'une préférence pour l'un ou l'autre rôle chez les homosexuels, que ce soit sous l'égide d'une différence biologique/anatomique ou sociopsychologique en termes de « genreS ». Il est ainsi problématique que les sciences sociales elles-mêmes ne sortent de ce schéma liant « les genres » et les pratiques sexuelles dans un modèle figé et stéréotypé reproduisant des catégories (voir Ridge, 2004 ; Moskowitz et al., 2008 ; Jonhs et al., 2012 ; ou encore Zheng et al., 2015).

Note de bas de page 4 :

Cette analyse porte ainsi sur le concept de masculinité défini comme tel par Connell : « “Masculinity” is simultaneously a place in gender relations, the practices through which men and women engage that place in gender, and the effects of these practices in bodily experience, personality and culture. » (Connell, 1995 : 71).

Note de bas de page 5 :

Mauss invitait d'ailleurs à leurs études dans son article de 1934 : « Rien n'est plus technique que les positions sexuelles. Très peu d'auteurs ont eu le courage de parler de cette question. [...] Ici les techniques et la morale sexuelles sont en étroits rapports. » (Mauss, 2010 : 382).

Il convient de préciser une des notions sur laquelle repose la construction des représentations statistiques effectuées dans cet article : la position sexuelle occupée durant l’échange économico-sexuel. Distinguer entre « actif » et « passif », cette terminologie utilisée entre les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH) n’est pas neutre. La « passivité » sexuelle suggère une forme de « féminité » et de soumission dans l’échange sexuel, là où l’ » activité » suggère une forme de « masculinité », de domination et de prise en main de l’échange sexuel et du partenaire. Aussi, l’utilisation de cette terminologie particulière calquée sur un modèle masculiniste des relations sexuelles hétérosexuelles enjoint toute une série de représentations, tant dans la sphère sociale que du côté des chercheurs3. Le fait d’être pénétré n’est alors plus seulement un acte sexuel ou une recherche de plaisir mais traduit la personnalité toute entière de celui qui y prend part, forcément plus féminin dans son comportement que son partenaire pénétrant4. La sexualité est une production culturelle au sens où elle n’est accessible comme sexualité qu’à travers une organisation signifiante. Si les positions sexuelles peuvent être des techniques corporelles5, il s’agit plus ici d’un rôle sexuel (qui peut se décliner en diverses techniques) et ce rôle est porteur de signifiance genrée. Ainsi, les résultats statistiques de l’enquête montrent une forte corrélation entre position sexuelle occupée et critères corporels renvoyant à l’univers symbolique de la masculinité et de la virilité. Ceci nous permet d’approcher la manière dont le système de genre et de race divise et hiérarchise à travers l’acte de pénétration des traits symboliques liés à la féminité et à la masculinité au sein même des relations homosexuelles, auxquels vont s’identifier les acteurs, voire performer ces catégories.

2.2.1. Des pratiques pour des corps

Le site propose aux inscrits de renseigner leur corpulence à travers 6 catégories (Tableau 1). « mince », « normal » et « athlétique » représentent 90 % des corpulences déclarées. L’appartenance subjective à l’une ou l’autre de ces catégories a une influence sur le rôle occupé durant l’échange sexuel : parmi les escorts disant occuper la partie pénétrante de l’échange sexuel, la moitié déclare un corps athlétique et 11 % « mince » (soit moitié moins que dans l’ensemble de l’échantillon) ; inversement, les escorts déclarant être pénétrés durant l’échange sexuel, sont majoritairement « minces » (38 % soit pratiquement le double par rapport à l’ensemble de l’échantillon et quatre fois supérieur aux escorts dits « actifs ») et 18 % seulement déclarent un corps « athlétique » . On retrouve ce phénomène a minima parmi les escorts se déclarant « plutôt actifs » et « plutôt passifs », ceux déclarant occuper les deux positions se rapprochant de l’ensemble de l’échantillon.

Tableau 1. Corpulence déclarée au regard du rôle sexuel affiché.

Athlétique

Normal

Mince

Bodybuildé

Dodu

Fort

NR

Total

Actif

50%

27%

11%

6%

1%

1%

4%

100%

Passif

18%

36%

38%

1%

3%

0%

3%

100%

Les deux

34%

36%

23%

3%

1%

0%

2%

100%

Plutôt actif

39%

35%

17%

6%

1%

1%

2%

100%

Plutôt passif

25%

36%

30%

2%

2%

1%

3%

100%

NR

36%

30%

16%

5%

1%

1%

10%

100%

Ensemble

36%

33%

21%

4%

1%

1%

3%

100%

Note de bas de page 6 :

Voir à ce sujet : Lorenzo et al.,2010 ; Miller et Rivenbark, 1970 ; Halkitis, 2001 ; Leung et al., 2014 ; Hoquet, 2008.

Nous analysons ce phénomène en lien avec les représentations de la masculinité dans son versant corporel et son influence particulière dans la sphère homosexuelle. La masculinité n’est pas uniquement définie à travers des comportements et attitudes, mais aussi par des caractéristiques physiques. La forme du corps, la masse musculaire, le développement de certaines parties de manière prédominante, permettent d’identifier l’individu en « mâle » ou « femelle » – ces différences corporelles au-delà du sexe biologique agissant comme des codes signifiants. Les corps athlétiques peuvent être interprétés comme le résultat à la fois d’une injonction médiatique à un modèle de masculinité qui présente les personnes désirables et attractives (Saucier et Caron, 2008) mais aussi comme stratégie de subversion au stigmate d’homosexuel en correspondant à l’image de la masculinité hégémonique. La masculinité hégémonique traduite par des corps musclés internalisés par les hommes gays favorise à la fois leur attraction vers des corps symbolisant cette « virilité institutionnel » autant que leur désir de s’en rapprocher et par là même de s’éloigner de la figure de « la folle »6. L’image idéalisée d’un corps musclé, athlétique, est le signifiant corporel essentiel symbolisant la virilité. Aussi, il n’est pas étonnant de voir une corrélation entre corps athlétique, correspondant à une masculinité virile, dominante et le rôle sexuel de pénétrant. À l’inverse, un corps mince, frêle, corporéité reliée à la féminité, correspond à des pratiques majoritairement « passives ».

Concernant la taille du pénis, le site offre un choix à l’utilisateur entre S, M, L, XL et XXL, renseigné par 86 % de l’échantillon. Nous pouvons voir là encore que la taille du sexe déclarée est conditionnée ou conditionne le rôle joué dans la relation sexuelle.

Tableau 2. Rôle sexuel performé au regard de la taille du pénis renseignée.

S

M

L

XL

XXL

NR

Ensemble

Actif

4%

10%

19%

36%

56%

13%

26%

Passif

46%

26%

13%

3%

1%

13%

11%

Les deux

20%

34%

42%

35%

19%

19%

32%

Plutôt actif

11%

8%

11%

16%

16%

6%

12%

Plutôt passif

18%

17%

12%

5%

2%

7%

9%

NR

2%

4%

4%

5%

5%

42%

10%

Total

100%

100%

100%

100%

100%

100%

100%

On note ainsi une corrélation directe entre la taille du pénis et le rôle assumé : plus la taille du pénis déclarée est grande, plus la proportion à se déclarer « actif » augmente. À l’inverse, plus la taille du pénis se réduit, plus les individus ont tendance à se déclarer « passifs ». Le phallus symbolique est également matériel et sa taille réfère à la virilité de son détenteur : plus sa taille est importante, plus l’individu est auréolé d’une puissance virile. Shah et Christopher notent : « Penile length is often a common denominator, with the well-held belief that a longer penis is a measure of increased masculinity » (Shah et Christopher, 2002 : 586). Et peut-être davantage qu’ailleurs, la culture gay donne une importance primordiale à la taille de l’organe. À ce propos, Drummond et Filiault (2007) notent qu’en raison d’une importance centrale accordée au corps dans la culture gay dominante, l’importance de la taille du pénis est exacerbée. Ainsi, il n’est pas étonnant de constater que le rôle de pénétrant associé à la masculinité soit réservé à ceux les mieux pourvus, la taille symbolisant la virilité.

2.2.2. Position sexuelle et corps racisés

Le site permet d’afficher sous l’onglet « origine » une appartenance référant soit à une couleur de peau soit à une aire géographique − information là encore déclarative qui produit des effets catégoriels du fait de l’érotisation ethnoraciale dans les schèmes homo-érotiques. S’il nous paraît primordial d’avoir un regard intersectionnel sur les masculinités en jeu passant par les corps, nous ne pourrons ici que donner des considérations générales et proposons à titre d’exemple de s’intéresser au « garçon arabe ».

Note de bas de page 7 :

À ce titre, l'ouvrage de Jacobus X (1927), médecin des colonies, est exemplaire, offrant dans son étude ethnographique des pratiques sexuelles ayant cours dans les pays colonisés, une classification raciale à partir notamment de l'anatomie des indigènes mais aussi de leurs mœurs liant sexualité et anthropologie physique.

Note de bas de page 8 :

Label de production de film pornographique gay considéré comme « porno ethnique » présentant des jeunes de banlieue maghrébins.

Note de bas de page 9 :

Jarrod Hayes dans le dictionnaire de la pornographie note que « les doxa de l'idéologie raciste qui contribuent à la représentation pornographique de la différence raciale ne se limitent pas à l'opposition Noir/Blanc. Le stéréotype de l'Asiatique soumise (ou de l'Asiatique passif dans les représentations homosexuelles) est en quelque sorte l'envers de la représentation des Noirs ; tandis que le Noir est masculinisé par rapport au Blanc, l'Asiatique est féminisé » (Hayes, 2005 : 398).

Si le lien entre l’expansion colonialiste européenne et la sexualité a largement été documenté dans les trois dernières décennies (notamment autour de la nature genrée de l’impérialisme, l’incidence de la prostitution, l’érotisation des indigènes, l’exploration sexuelle des européens permises de par les opportunités des colonies...), la question de l’homosexualité est particulièrement intéressante à soulever. En effet, cette question devient centrale pour préjuger du caractère plus ou moins évolué des « races » étudiées, dont deux paraissent exemplaires de par leur caractère pédérastique : l’Arabe et l’Asiatique7. Si ces observations sont utilisées pour dénigrer les peuples colonisés, elles génèrent concomitamment une fantasmagorie homo-érotique objet de nombreux ouvrages d’une littérature orientaliste (Gide, Wilde, Rimbaud, Farrère, Augiéras, Genet, Sénac...). La figure de l’Arabe est métamorphosée durant la guerre d’Algérie (Casanova et al., 2013) et sa représentation en métropole ne cesse de glisser durant les trente glorieuses avec un contrôle assidu notamment sexuel des populations issues de l’immigration (Tamagne, 2011 ; Taraud, 2003 ; Blanchard, 2012) pour devenir le garçon de banlieue homophobe et sexiste en puissance. Ce qui est intéressant de constater est que si la subculture homosexuelle a suivi le mouvement colonialiste présentant les Arabes comme foncièrement pédérastes à travers une littérature homo-érotique, le caractère violent et homophobe de l’arabe contemporain est là encore intégré au fantasme gay. Ceci est particulièrement visible dans la pornographie dite ethnique, des films emblématiques de Cadinot des années 1980 aux productions de Citébeur8 des années 2000 (voir Cervulle et Rees-Roberts, 2010). Cette image virile et dominatrice est souvent celle mise en scène par les escorts déclarant une origine ethnique « Arabe ». Ici plus qu’ailleurs, la question des rôles sexuels (pénétrant ou pénétré) semble primordiale, et ce, en regard des mécanismes à l’œuvre dans la virilité (Tableau 3). Aussi s’opère une érotisation raciale autour de la figure du « beur » se devant d’être viril, hétérosexuel et dominateur, expliquant le fait que près de la moitié des escorts déclarant une origine arabe se disent actifs (contre 26 % dans l’ensemble de l’échantillon) et seulement 6 % passifs. Aussi, la posture de l’homme masculin et viril ayant des relations sexuelles monnayées avec d’autres hommes est davantage mise en scène au regard d’une identité ethnique réelle ou déclarée. La part « pénétrante » de l’échantillon se déclarant « africain » est également sur-représentée (50 %). À l’inverse, l’« asiatique » constitué depuis l’époque coloniale en être féminisé de par sa morphologie et ses mœurs, érotisé dans les pornotropes actuels comme n’ayant pas une attitude virile ou active, est représenté statistiquement comme gay et n’occupant pas le rôle pénétrant dans l’échange économico-sexuel9.

Tableau 3. Rôle sexuel performé au regard de l’origine déclarée.

Actif

Passif

Les deux

Plutôt actif

Plutôt passif

NR

Total

Africain

50%

4%

20%

16%

3%

7%

100%

Arabe

47%

6%

20%

11%

4%

11%

100%

Asiatique

11%

13%

41%

8%

15%

12%

100%

Caucasien

17%

16%

36%

11%

11%

9%

100%

Indien

25%

0%

33%

25%

8%

8%

100%

Latino

19%

6%

47%

14%

8%

7%

100%

Méridional

25%

9%

34%

13%

9%

10%

100%

Métis

28%

11%

32%

15%

8%

6%

100%

NR

26%

11%

32%

12%

9%

10%

100%

Ensemble

26%

11%

32%

12%

9%

10%

100%

Note de bas de page 10 :

Pour exemple, nous savons que certaines pratiques effectuées dans l’échange réel peuvent être indiquées sur la fiche profil comme refusées par l'escort afin de permettre une négociation à la hausse du prix de la prestation avec le client.

Si les tableaux croisés montrent des corrélations significatives, il faut prendre ces informations pour ce qu’elles sont : des informations produites à des fins commerciales10. Il s’agit donc d’informations déclaratives qui permettent d’entrapercevoir la manière dont les HSH se représentent sur Internet à des fins prostitutionnelles. Les individus s’appuient sur des représentations sexuelles pour proposer une fiction de soi en concordance avec leurs particularités anatomiques dans une démarche d’auto-promotion à partir de codes culturellement partagés. La description du corps est donc au service de la partition sexuelle à jouer dans la rencontre en face en face. Perea analysant les catégorisations effectuées par les sites pornographiques note : « Au-delà des stéréotypes, l’entreprise pornographique de monstration repose ainsi sur ce que nous avons appelé des pornotypes, qui consistent en une atomisation catégorielle qui, plutôt que proposer une image globale et simplifiée du personnage ou de l’action, le réduit à un trait prégnant, rendu saillant et représentatif par une sorte de réduction métonymique » (Perea, 2015 : 4). À l’inverse de l’entreprise pornographique, nous pensons que le montage s’effectue ici dans un sens inverse. C’est en partant d’un trait saillant induit par la catégorisation effectuée par le site (ou pornotype) servant à étiqueter le corps, que les escorts vont présenter un personnage en lien avec une action, un rôle sexuel. Le pornotype est ici un point de départ pour présenter un personnage érotique en lien avec les représentations culturelles et sociales de la sexualité. Là où la pornographie aboutit à une atomisation catégorielle, l’escort part de catégories imposées ou de pornotypes corporels pour se lier à des pornotypes d’actions permettant de créer un personnage global plus ou moins stéréotypé en fonction des individus. Cette mise en avant de certains éléments pour créer un profil de manière stratégique est très dépendante de la manière dont les acteurs imaginent les attentes de la clientèle comme nous le verrons dans une troisième partie.

Note de bas de page 11 :

Voir à ce sujet Edelman (2013), Fanon (1952), Taraud (2011), ou encore Nassim Aboudrar (2011).

Le découpage entre corpulence, taille du pénis et race est avant tout une simplification pour analyser leur articulation avec le rôle sexuel occupé. En réalité, toutes ces dimensions s’enchevêtrent l’une l’autre (par exemple, la taille du pénis et la race s’articulent dans des stéréotypes homo-érotiques ethnocentrés11). Si nous avons pu voir que les pratiques sexuelles s’articulaient autour des particularités corporelles des individus sous-tendues par des normes de genre et de race, nous allons désormais nous intéresser à la manière dont le corps est représenté et mis en scène à travers les images des profils en ligne.

3. Représentation visuelle de soi : (dé)montrer par l’image

L’objectif de cette analyse des images est de mettre en évidence les manières dont le corps est représenté et ses effets. Les photographies de profils escorts sont l’enjeu de mécanismes interactionnels et apparaissent le plus souvent comme des révélations impudiques de soi propres au contexte de leur diffusion. Aussi, les fonctions de ces images sont à la fois dénotatives, c’est-à-dire montrer de manière quasi-analogique, comme attestation de la preuve de la partie textuelle, et connotatives dont le but est de procurer de l’excitation chez le regardant. En ce qui concerne le versant dénotatif, il s’agit pour les interviewés de « montrer le corps » en questionnant rarement la mise en scène, le cadrage, le procédé utilisé dans la photographie, le versant connotatif apparaissant alors comme un impensé. Ces derniers déclarent réactualiser leurs images dès lors qu’ils estiment avoir changé (prise ou perte de poids, changement de coupe de cheveux, etc.). Elles sont censées permettre de donner une idée claire de la corporéité du sujet (« Pour montrer vraiment comment je suis partout »), afin d’être le plus reconnaissable possible. En ce sens, il s’agit plus de prévenir les potentielles réactions dans la rencontre en face à face, interprétant l’image comme analogie de ce qu’elle représente. Dans son versant connotatif, l’image sert à impliquer le destinataire, renvoyant à la qualité de signes du message visuel (Joly, 1993). Le corps représenté en image, doit avoir la force suggestive d’une diégèse à jouer dans la rencontre en face à face – dans la posture, l’attitude du corps, l’expression faciale, le décorum, et les vêtements qui parent le corps et le font rentrer dans un univers symbolique reconnaissable. Les photographies mettent en exergue un ensemble de signes culturellement partagés se basant sur des stéréotypes sexuels de l’imaginaire homo-érotiques (le minet, le daddy’s et fétichiste, le lascar, le jock, etc.). En 1981, Michael Pollak (1981) notait : « La stratégie esthétique des homosexuels actuels semble être une mise en scène du corps masculin, afin que le partenaire potentiel puisse, le mieux possible, présumer l’acte sexuel » (Pollak, 1981 : 135). Et c’est bien cette présomption d’acte sexuel que l’on voit s’afficher dans ces images, car elles servent peut-être principalement à communiquer : communiquer un fantasme, du désir, ayant une fonction narrative des scènes sexuelles à jouer dans la rencontre en face à face. Aussi, nous allons tenter de dégager une typologie dans la mise en scène du corps des escorts, corrélée aux données corporelles et aux pratiques sexuelles.

3.1. Des planches de montage à une typologie des mises en scène corporels

Note de bas de page 12 :

Les images présentent des différences tant dans l'objet photographié que dans le style (amateur ou pro), le cadrage, (visage coupé ou non, insistance sur un détail anatomique, etc.), le cadre (intérieur/extérieur) ou le procédé (selfie/tiers/miroir) conférant différents statuts à l'image, différents niveaux de proximité ou degrés de professionnalisme. Nous ne pourrons malheureusement pas aborder ici les différences pour autant intéressantes à analyser tant dans les messages véhiculés que dans les réactions à sa réception et nous nous cantonnerons à la représentation corporelle.

Partie centrale des complexes verbo-iconiques, les images sont reliées à l’ensemble des autres informations renseignées par l’escort pour générer un profil, manifestation numérique d’un sujet présent à des fins corporelles. Aussi, vouloir dégager la manière dont les corps sont représentés sur ces images est de fait une décontextualisation face à la globalité de la représentation numérique de ces individus. Énoncer cette considération dévoile d’emblée une hypothèse de départ dans cette analyse, à savoir que la représentation par l’image est dépendante des autres informations du profil. En d’autres termes, nous imaginons les profils comme un ensemble, un tout, censé décrire l’individu par du texte et de l’image, l’un et l’autre étant liés. La taille du corpus (près de 5000 photos) et le manque d’informations adossées à ces dernières (décontextualisées de l’ensemble du profil) sont deux défis heuristiques auxquels nous avons voulu répondre par le découpage du corpus d’images en sous-ensembles déterminés à partir des informations textuelles. Nous avons ainsi procédé à une analyse des correspondances mettant à jour cinq groupes statistiquement proches à partir des variables origine, âge, orientation sexuelle, rôle sexuel, corpulence et taille du pénis, de la base de données évoquée en première partie. Outre la liaison entre informations textuelles et images, ce procédé présente la vertu de découper les images en cinq corpus rendant la lecture de ces dernières plus aisée. Si l’image communique, il n’existe pas d’image pure, purement iconique ou symbolique. Acceptant le caractère résolument subjectif, partiel et partial de cette analyse, il nous a semblé judicieux de faire appel aux planches de montage développées par Julia Bonaccorsi. L’auteure théorisant ce travail parle ainsi de « poétique de l’affinité et du montage » et prend soin de notifier qu’il ne peut s’agir d’une « forme synoptique » de connaissance : « Contrairement à la cartographie, ou au diagramme, ces planches reposent sur une norme (un arbitraire) qui n’est pas scientifique (modélisation et calcul) mais documentaire (liens par l’indexation) » (Bonaccorsi, 2013). Pour l’auteure, la création de tables d’images résulte de deux opérations : extraire les images et les monter ensemble, rencontrer les sources et les stabiliser en séries, en somme ce qu’elle nomme « rebattre les cartes » par le « déracinement des sources ». À travers l’analyse qualitative des images de profils, nous avons tenté de dégager des archétypes dans la mise en scène du corps rattachés aux informations corporelles renseignées dans la partie textuelle. Nous avons de manière inductive dégagé les traits les plus saillants au sein d’un des corpus, les similarités, les récurrences et les différences avec les autres corpus (finalement assez proche des principes de base de la permutation de Barthes que sont la segmentation et l’opposition)12. Les planches de montage ont évolué tout au long de l’analyse et nous les appréhendons aussi bien comme un outil que comme un support découlant d’un travail de conceptualisation par décontextualisation et rassemblement. Elles nous servent ainsi à faire ressortir des modèles en puissance, des archétypes de posture corporelle au sein de chaque corpus constitué, dont le travail de traduction de l’image aux mots va suivre.

Adossée aux éléments statistiques, cette typologie pourrait induire que les personnes déclarant tel ou tel élément corporel vont se mettre en scène à travers les images de telle ou telle manière. Hors, il convient d’insister comme le rappelle Bernard Lahire que « l’exemple trop “parfait”, qui cumule l’ensemble des propriétés statistiquement les plus attachées à un groupe ou à une catégorie, est sans doute pédagogiquement utile lorsqu’il s’agit de dresser le portrait (de la culture, de la mentalité, etc.) d’une époque, d’un groupe, d’une classe ou d’une catégorie. Cependant, il devient caricatural et trompeur dès lors qu’on ne lui confère plus le statut d’illustration (représentant ou cas modal d’une institution, d’une époque, d’un groupe, etc.), mais qu’il est pris pour une image correcte de la majorité des membres du groupe en tant que cas particuliers du réel » (Lahire, 2006 : 130). Aussi, cette analyse typologique se veut avant tout illustrative. Elle apporte une intelligibilité à la mise en scène des corps permettant par la comparaison la mise en évidence de traits saillants et de contraste. L’entreprise se rapproche ici de l’exemplaire défini par Antoine Vion, s’appuyant sur Strauss et Becker, comme « un cas probant qui procure un accès épistémique aux traits qu’il exemplifie » (Vion, 2004 : 417). Ainsi, il ne s’agit pas de dégager des types idéaux censés refléter « la vie sociale telle qu’elle pourrait être sous certaines conditions de cohérence rationnelle » (Coenen-Huther, 2003 : 544), à la manière de Weber, et s’éloigne des « types construits » théorisés par Becker car ces archétypes n’ont pas une vocation prédictive. Le but de l’analyse des images est d’exemplifier des mises en scène dans les images comme ensemble de signes permettant d’interpeller le spectateur. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’une typologie d’individus mais d’images archétypales, fruit d’une idéalisation face aux photographies au sein des cinq corpus dégagés. Cette typologie sert à exemplifier les traits les plus saillants dans les postures photographiques en fonction des corporalités et pratiques sexuelles déclarées.

3.2. Archétypes des mises en scène du corps à travers les images

Dans la mesure où il s’agit de la description de photographies archétypales, nous avons choisi de ne pas illustrer l’analyse mais tenter de faire émerger des images par le Verbe. Nous donnerons également des informations sur la représentation statistique des données textuelles des profils, auxquels les corpus d’images ayant servi à construire l’archétype correspondent.

Premier archétype

La photo est prise par une tierce personne, laissant la possibilité d’admirer le corps dans son entièreté, reposant sur des bases ancrées au sol, légèrement plus écartées que le bassin. Débarrassé de l’objet permettant la capture photographique, les deux membres supérieurs libres peuvent se déployer. Le buste est nu et laisse apparaître une musculature saillante, des biceps gonflés surplombés par les deltoïdes dont on aperçoit chacune des fibres, des abdominaux dessinés et des pectoraux proéminents. La pose n’est ni de trois-quart, ni de profil, mais de face laissant apparaître un visage sérieux. Les bras toujours écartés laissent présager la force censée se dégager des poings serrés et l’on ne saurait dire si la posture est exigée par la masse musculaire ou si elle dénote l’insistance à augmenter l’envergure de la stature. Le visage n’est affecté d’aucun accessoire, le cheveu court et la barbe rasée de près, légèrement fléchi, il arbore un regard de défiance. Il n’est plus un enfant mais un homme d’une trentaine d’année. À cette pose de colosse existe une variante dont la fonction paraît être de souligner l’organe sexuel. Le pénis est saisi fermement par l’une des mains laissant dessiner la forme de l’organe sous le tissu léger, ou seulement suggéré par une main qui l’indique ou plongée à l’intérieur du sous-vêtement, l’autre bras quant à lui toujours écarté du tronc.

Les images analysées pour parvenir à cet archétype proviennent de profils composés majoritairement d’hommes déclarant un pénis XXL (55 %) ou XL (32 %), un rôle actif (62 %), de corpulence athlétique (60 %) ou bodybuildé (20 %), entre 25 et 35 ans (61 %), déclarant pour l’origine « africain » (55 %) ou « caucasien » (22 %) et bisexuel (70 %).

Deuxième archétype

Prise sur l’instant dans une pose naturelle comme la capture d’un moment quotidien. On ne saisira pas la fulgurance d’un regard ou les traits du visage, car la tête penchée en avant est masquée par la visière d’une casquette ou simplement coupée par le cadrage. Il ne regarde pas l’objectif, semble concentré sur ses mains. Il porte un jogging de couleur unie et une paire de baskets. Pour autant, cette tenue ne semble pas ici l’apanage du sportif. L’habit devient emblème, représentation catégorielle d’une identité racisée, synecdoque du « jeune de banlieue », du « garçon arabe ». Si l’on ne voit pas son visage, on ne voit pas non plus grand chose de son corps, si ce n’est une stature fine. Ce que montre l’image est alors plus un statut social, une icône-fantasme, qu’un individu particulier. Rien de reconnaissable, de traits distinctifs si ce n’est la parure et la pose remarquable. Le plus souvent accroupi, les deux jambes écartées, les avant-bras se posent sur la face antérieure des cuisses, laissant les mains relâchées tomber naturellement. Lorsque les attributs sexuels sont mis en avant, la pose ne diffère guère, seul l’angle de vue, pris d’au-dessus. Assis, nous distinguons la casquette qui barre le visage et le sexe en érection sous le survêtement ou le boxer, un doigt pointé indiquant où diriger le regard.

Ce deuxième archétype émerge de profils composés majoritairement d’hommes déclarant pour la catégorie origine « arabe » (65 %), bisexuel (82 %), un pénis XL (53 %) ou XXL (21 %), un rôle actif (77 %), de corpulence athlétique (51 %) ou normal (35 %), entre 18 et 25 ans (61 %).

Troisième archétype

Il ne pose pas de manière frontale et joue sur le truchement de son anatomie pour mieux la dévoiler. La pose est travaillée d’une torsion dans le buste, de profil, laissant apercevoir aussi bien le galbe des fesses que la poitrine. Travail des teintes, de la lumière, du cadrage et de l’angle de vue qui mettent en valeur l’escort modèle de papier glacé. Totalement nu, il laisse apercevoir des muscles parfaitement dessinés, les poils tondus faisant ressortir les sillons et volumes morphologiques. Dans un lit, assis ou debout, la pose n’a ici rien de naturel mais a pour fonction de mettre en valeur le corps du modèle à la manière de la statue grecque. Le regard au loin ou défiant l’objectif, le visage est sérieux. Les cheveux courts ou longs, une barbe mal rasée, le visage de trois quarts viennent prolonger la dynamique du corps dans une mise en scène donnant à voir une puissance érotique teintée de douceur. Cette douceur qui se dégage n’est pas due au corps en lui-même qui en toute chose est comparable à ceux de la première catégorie. C’est l’attitude gestuelle, la torsion, l’inclinaison de la tête, les bras levés ou caressant le buste qui donne cette sensation de fragilité ou de mise à nu contrastant avec les corps solides. Les attributs sexuels mis en avant peuvent aussi bien être le sexe que les fesses. Ici encore, l’attitude n’est pas frontale, un sexe s’échappe, un entrebâillement du sous-vêtement laisse apercevoir l’organe, ou les fesses se dégagent d’un pantalon descendu, ou d’une torsion poussée en ce sens. Il maîtrise avec dextérité les techniques du voilé/dévoilé, laisse apparaître un bout de chair, en cache un autre pour mieux attirer le regard.

Ce troisième archétype émerge de profils composés majoritairement d’hommes déclarant occuper les deux positions (63 %), un pénis XL (55 %) ou L (33 %), de corpulence athlétique (49 %) ou mince (32 %), entre 18 et 25 ans (62 %), déclarant pour l’origine « caucasien » (36 %), « latino » (28 %) ou métis (19 %) et gay (66 %).

Quatrième archétype

Il n’est déjà plus un jeune homme et projette l’assurance que confère les années qui passent. Ce n’est pas la naïveté du jeune éphèbe, ni l’arrogance de la vigueur de l’étalon qu’il met en scène, mais la maîtrise qu’apporte l’expérience. Ainsi, ce n’est pas le corps dans sa nudité qui est donné à voir, pas de muscles saillants, pas de gros plan sur les aspérités d’une peau ferme, mais l’assurance d’une pose qui se veut décontractée, la naturalité d’un physique, la parure de la domination. Loin d’un corps dénudé pour susciter l’intérêt, il met en scène des fétiches à travers l’uniforme. Du cuir au latex à des combinaisons plus exotiques, les vêtements deviennent symboles des jeux sexuels qu’il propose. La pose vient alors avec l’habit : motard en cuir, cigare aux lèvres, en latex allongé sur un lit, accroupi dans une tenue de jardinier, la pose devient mimétique d’une scène à jouer où chaque personnage est prêt à être interprété attendant qu’on lui donne la réplique.

Les images analysées pour parvenir à cet archétype proviennent de profils composés majoritairement d’hommes déclarant un pénis L (57 %), occupant les deux positions (53 %), de corpulence normal (52 %), entre 35 et 45 ans (43 %) ou 25-35 (45 %), déclarant pour l’origine « caucasien » (85 %) et gay (80 %).

Cinquième archétype

Sa peau lisse et son visage glabre présage de son jeune âge. Couché sur le ventre ou debout de dos, il pourrait être le Pietro de Von Gloeden où le garçon de l’épreuve argentique Sur le lit de Vincenzo Galdi. Accentuant légèrement sa cambrure lombaire, il fait ressortir le galbe des fesses et creuse les salières d’Apollon. Debout, cette accentuation se fait dans ce qui pourrait être un mouvement si l’image était animée. Les deux mains en dessous du bassin semblent faire descendre le sous-vêtement pour laisser les fesses à la vue du spectateur. Le visage tourné derrière son épaule pour regarder l’objectif enjoint une torsion du buste faisant ressortir les volumes des grands dorsaux. Cette image représentative présente avant même toute mise en séquence une fonction narrative par la mimesis d’un mouvement invitant à imaginer un hors champ temporel. Allongé, la photo est prise du point de vue de son épaule faisant disparaître son visage pour laisser admirer la finesse de son corps nu. Dans ce cas, le drap descendu laisse apparaître la partie supérieure de ses muscles fessiers. La diégèse s’inscrit alors dans l’espace du lit. La pose lascive s’accompagne d’une douceur dans le visage lorsqu’on l’aperçoit, d’un sourire esquissé, d’un regard suggestif. Le corps finement dessiné par le côté sec de sa morphologie plus que par l’accentuation de sa musculature, le flou de l’adolescence parfois encore palpable, correspond de près à l’éphébisme grec.

Ce cinquième archétype émerge de profils composés majoritairement d’hommes déclarant un pénis M (61 %), un rôle passif (35 %) ou plutôt passif (32 %), de corpulence mince (52 %) ou normal (32 %), entre 18 et 25 ans (78 %), déclarant pour l’origine « caucasien » (70 %) et une orientation gay (85 %).

3.3. Les images comme fragment de diégèse

Nous avons, pour cette présentation, poussé les extrêmes afin de faire émerger des archétypes permettant de mettre en lumière la fonction diégétique des images de profils et les mises en scène différenciées en fonction des corporalités et des pratiques. Cette entreprise typologique ne doit pas faire oublier qu’à l’interstice de ces modèles en substance existe tout un ensemble d’autres représentations plus ou moins stéréotypées. Si le fantasme du cow-boy, du camionneur ou de l’homme en cuir comme gage de virilité macho que décrivait Pollak en 1981 et dont l’œuvre de Tom of Finland révèle la charge érotique, nous pouvons noter que les considérations quant au mécanisme d’élection des caractéristiques mises en valeur restent en vigueur :

« D’après les enquêtes, les homosexuels sont d’abord attirés par des éléments proprement masculins du corps : le pénis, la pilosité, le développement musculaire. L’apparence virile séduit bien davantage les homosexuels que la tendresse ou la gentillesse, et l’aspect efféminé les repousse plutôt [...]. Le « genre idéal » dans le milieu homosexuel reflète ces préférences esthético-sexuelles : cheveux courts, forte pilosité, moustache ou barbe, corps musclé. L’homme très viril, le “macho”, domine dans la publicité destinée aux homosexuels. » (Pollak, 1981 : 136)

Note de bas de page 13 :

La plateforme de tube Pornhub, site pornographique le plus utilisé en France (classé 31ème au pagerank national) présente chaque année les recherches les plus fréquentes des internautes (https://www.pornhub.com/insights/gay-porn-france) : le mot-clé « arabe » apparaît ainsi être le plus souvent recherché après « français » dans la pornographie gay.

Les signes de virilité ont certes changé concomitamment au monde social, pour autant la prévalence de caractéristiques masculines viriles comme substrat essentiel de l’érotisation reste de mise. Le corps athlétique voire bodybuildé reste le plus associé à la position de pénétrant et est représenté dans les images par des photos de torse dénudé (premier archétype). Si le fantasme du jeune de banlieue mise en scène dans le second archétype est propre à une histoire de la colonisation et de l’immigration et de son traitement national, c’est bien pour son caractère résolument hétérosexuel, voire homophobe dans les stéréotypes raciaux qu’il est tant porteur d’une érotisation dans le monde homosexuel13. Le troisième archétype laisse cependant place à une virilité moins ostentatoire se rapprochant davantage du modèle esthétique propre au mannequinat. La mode n’étant plus un univers féminin, la publicité intègre les hommes de manière érotique sans diluer la masculinité des modèles représentés, dans une érotisation moins ostentatoire de la virilité. Si nous avons noté dans la partie précédente que la passivité était reliée à la féminité, elle est mise en scène dans les images par des corps minces et jeunes. Les profils ayant permis de faire émerger le cinquième archétype sont ainsi composés à 80 % d’individus de moins de 26 ans. La passivité est alors représentée par la mise en avant des fesses, ou par des photos nues de dos. En ce sens, associée à un âge jeune, elle convoque le modèle de l’éphèbe. Si la masculinité/virilité est le point nodal de la symbologie convoquée dans les images homo-érotiques, le jeune éphèbe peut échapper par son âge à cette injonction de virilité. Il invoque alors une autre fantasmagorie, représentant la passivité sans être disqualifié par une nature féminine. Il est toutefois intéressant de noter que la passivité n’est pas l’apanage de la jeunesse. Statistiquement, l’âge n’influe pas sur les positions sexuelles adoptées durant l’échange sexuel. C’est bien dans la mise en scène corporelle à travers les images des jeunes déclarant être pénétrés que s’opère la distinction par rapport aux plus âgés. Si les individus appartenant au quatrième corpus disent occuper les deux rôles dans la rencontre sexuelle, la passivité n’est pas mise en scène de la sorte à travers les images. Ce qui prime ici, au-delà du corps, ce sont les pratiques mises en scène : fétichisme, cuir, bdsm... Ceux qui n’ont pas les attributs corporels valorisés sur le marché gay (trop vieux, trop enveloppés) mettent en scène des techniques sexuelles moins coutumières. En somme, la mise en avant d’attributs postérieurs est réservée à une catégorie d’âge sans quoi le corps trop vieux serait disqualifié : n’invoquant pas la figure de l’éphèbe, il ne peut être que l’homme viril.

Nous pouvons ainsi constater que les mises en scène des corps à travers les images de profils ont pour fonction de donner des signes reconnaissables quant à la partition sexuelle à jouer dans la rencontre en face à face. La mise en scène des attributs sexuels a été explorée par Méreaux dans un article de 2002 interrogeant le concept de beauté chez les homosexuels parisiens. Il met ainsi en lumière une dichotomie des représentations corporelles dans les médias homosexuels associées au rôle sexuel occupé :

« Les dichotomies ainsi remarquées (torse/haut/devant et fesses/bas/arrière) sont corroborées par les couvertures de médias homosexuels et les photographies destinées à vanter les mérites de sites internet pornographiques. […] Ces images montrent souvent le torse pour représenter l’homme actif, pénétrant. Les photographes n’utiliseront pas les mêmes symboles pour mettre en scène la représentation de la passivité sexuelle masculine. D’ailleurs il est très rare de l’exhiber. Pour représenter l’homme passif, on exposera des hommes de dos, les formes de leurs fesses soit suggérées soit dévoilées, quelque fois leurs visage. » (Méreaux, 2002 : 73)

Ces photos puisqu’elles présument la partition sexuelle à jouer, touchent à la modalité narrative des représentations de type mimétique. Aumont rappelle que : « Toute construction diégétique, en effet, est déterminée en grande partie par son acceptabilité sociale, donc par des conventions, des codes, par les symbolismes en vigueur dans une société » (Aumont, 2000 : 192). C’est parce qu’elles doivent présenter des signes, des symboles culturellement déterminés reconnaissables par le potentiel client que les archétypes dégagés dans la mise en scène des escorts à travers les photos de profil peuvent s’apparenter aux stéréotypes érotiques ayant cours dans le milieu gay. Les différentes catégorisations font partie d’un référentiel commun si bien que les individus eux-mêmes se définissent en ces termes comme nous allons le voir dans une dernière partie. En France les catégorisations se font autour de composantes socio-corporelles référant à l’âge (« daddy », « minet ») à la race (« rebeu », « black », « asiat ») ou à la corpulence (« jock », « bears »). Elles révèlent une esthétique culturellement et historiquement située de l’érotisme gay qu’on retrouve également dans la pornographie. Elles mettent en scène des attributs de la masculinité dans des caractéristiques variables renvoyant à des porno-tropes dominant dans un ici et maintenant. Aussi, il convient désormais de s’intéresser à ce que ses informations révèlent du dispositif de sexualité et de son articulation avec les scripts sexuels pour dégager le versant intersubjectif dans la mise en scène du corps et de ses techniques sur une plateforme numérique.

4. Structuration de la présentation de soi aux vues d’attentes sexuelles

4.1. La présentation de soi : du dispositif de sexualité aux scénarios sexuels

Note de bas de page 14 :

Gayle Rubin note ainsi : « Le genre n’est pas seulement l’identification à un sexe ; il entraîne aussi que le désir sexuel soit orienté vers l’autre sexe » (Rubin, 1998 (1975) : 33).Voir aussi l'article de Christophe Broca et Fred Eboko (2009) sur la façon dont ont été pensés sexualité et genre dans les sciences sociales.

Parce que le travail du sexe entre hommes s’inscrit dans une érotique gay, l’étude de la présentation de soi des escorts permet d’approcher au-delà des caractéristiques individuelles de ces derniers, une mise en scène des désirs homo-érotiques. Ainsi, les informations récoltées nous permettent, peut-être principalement, d’approcher ce que nous avons appelé, par emprunt à Foucault (1976), le dispositif de sexualité – dont l’idée signe « la construction culturelle de la sexualité, l’ensemble des discours, des mises en scène, des exhibitions, et des interdits liés à la sexualité » (Ancet, 2011 : 94) et dont les pratiques sexuelles font elles-mêmes partie. Le dispositif de sexualité n’est pas un filtre par lequel les utilisateurs passent lorsqu’ils renseignent leur profil, les acteurs ne pouvant s’y soustraire. Ceci reviendrait à imaginer un être en dehors de toutes conceptions, imaginaires, de normes et tabous, de représentations liées à la sexualité, en amont d’un profil qui, lui, en serait le produit, la somme de cet être et de ce qu’il entend du dispositif. Le dispositif est donc plus un entour déjà là qu’un filtre, de la même manière qu’un profil internet ne représente certainement pas une partie virtuelle individualisée forclose. C’est à dire qu’il y a un mouvement continuel de co-construction entre représentation identitaire, représentation technique en ligne et conceptualisation du dispositif individualisé. Parler de dispositif de sexualité individualisé est une volonté de mettre en lumière le fait que chaque individu puise ou conçoit le dispositif d’une manière personnelle en raison du caractère mouvant et jamais fixe dans sa mobilisation, prenant en compte la culture, l’histoire et les pratiques des individus. Dans ce dispositif que nous mettons en place comme structurant dans la création d’un profil, nous retiendrons particulièrement l’idée de la virilité et de la masculinité hégémonique, qui paraît être un des ressorts majeurs dans la façon dont les individus vont se positionner dans leur présentation technique à des fins prostitutionnelles. Penser le système de genre et le dispositif de sexualité ensemble permet de mettre au jour les présupposés attendus en termes de masculinité et de féminité au sein même des pratiques sexuelles, hiérarchisant, séparant les rôles attendus en fonction des caractéristiques des protagonistes. Ainsi, c’est la représentation discursive de soi et la mise en image de soi en lien avec le dispositif de sexualité qui vont permettre de renseigner les catégories pré-remplies de la fiche escort. L’analyse statistique des informations recueillies sur ces profils devient en somme une analyse du dispositif davantage que des caractéristiques individuelles des escorts. Aussi, elle permet de questionner la représentation de la masculinité et de son lien avec la sexualité, de penser le genre et les sexualités comme un ensemble – de voir dans ces résultats le fruit d’une réitération issue d’un système genre/sexualité14 – d’interpréter les catégories auxquelles ils renvoient et les fantasmes qu’ils mettent en scène. La pornographie peut dans ce contexte apparaître comme « texte prescripteur », comme source de production de normes esthétiques et sexuelles largement diffusées, partagées et consommées (Mossuz-Lavau, 2002 ; Smith et al., 2015).

L’analyse statistique des informations déclaratives mais aussi du versant connotatif des images dévoilent un versant du dispositif de sexualité à travers la mise en évidence de normes implicites liant corps et pratiques. Cette portion du dispositif permet d’approcher les scénarios culturels des scripts sexuels théorisés par Simon et Gagnon. La théorie des scripts repose sur l’idée qu’une conduite sexuelle présuppose un schéma cognitif structuré. La conduite sexuelle est due à un contexte et à des arrangements interactionnels complexes entre des acteurs permettant la reconnaissance du caractère sexuel d’une situation. Les auteurs mettent en évidence trois niveaux dans les scripts sexuels : intrapsychique, interpersonnel et culturel. Le versant culturel des scripts repose sur des scénarios indiquant aux individus comment ils doivent se comporter sexuellement en fonction de prescriptions. Les scénarios culturels induisent des rôles, des manières d’agir, des attendus en fonction d’éléments corporels tels que l’âge, la couleur de peau, la corporalité ou la taille du pénis. « Les prescriptions du rôle sont inscrites dans des récits (les scripts du rôle) et fournissent aux acteurs les clés de compréhension nécessaires pour entrer dans le rôle, l’interpréter et faire sa sortie de façon vraisemblable. » Si les typologies de mise en scène par l’image et l’articulation des pratiques sexuelles avec des variables corporelles reflètent le dispositif de sexualité c’est que les acteurs interprètent des rôles propres aux scénarios culturels. Ceci permet de mettre en évidence des tendances dans la présentation de soi. Cependant, les scénarios sexuels sont rarement prédictifs des comportements réels. Et ce qui s’affiche ici est peut-être davantage des versions idéales de scénarios. Gagnon note que :

« Dans bien des cas, la version idéale du scénario culturel (comment on devrait se comporter) et ses variantes pragmatiques sont présentes simultanément à l’esprit des individus. Parmi ces scripts, on trouve aussi bien des récits cognitifs très ordonnés que des fragments épars de désirs, de souvenirs et de projets, plus on s’approche de l’interaction, plus il est fréquent que les scripts intrapsychiques s’ordonnent au point de ressembler à des projets ou à des schémas, même si les éléments mentaux moteurs de l’interaction ne sont pas toujours très saillants. L’individu est ici un dramaturge qui scénarise sa conduite de façon à résoudre les problèmes que posent les interactions. » (Gagnon, 1999 : 76)

Et ici plus qu’ailleurs, la nécessité de scénariser la relation, dont la présentation de soi, de manière très proche de scénarios culturels préexistants, paraît indispensable dans le but de dévoiler des signes reconnaissables par d’autres dans une démarche commerciale. Les complexes verbo-iconiques sont une partie du script sexuel permettant de préparer la rencontre et de mobiliser les fantasmes des clients à travers la mise en signe d’une partition sexuelle entre acteurs. L’escort scénariste et interprète produit une fiche centrale dans l’interaction et la pratique de l’activité au sens où elle permet de préfigurer le scénario sexuel qui se jouera dans l’interaction non interfacée. « L’important n’est pas tant les normes abstraites, les règles, les valeurs et les croyances que la manière dont les éléments normatifs et les attitudes s’intègrent dans des récits que nous qualifions de scripts » (Gagnon, 1999 : 75). Aussi, ce n’est pas tant l’analyse du dispositif que des agencements identitaires des acteurs qui paraît intéressant de noter mais les scripts dans leurs versants intrapsychiques et interpersonnels. Car si les individus mettent en scène ce qu’ils retiennent du dispositif de sexualité au regard de ce à quoi ils pensent correspondre, il paraît nécessaire d’être en mesure d’incarner dans la rencontre réelle le personnage électronique présenté sur la toile et correspondant aux attentes des clients. Aussi, la présentation de soi repose sur une modalité intersubjective permettant d’adapter la perception de soi aux désirs de l’Autre autour de scénarios culturels partagés.

4.2. L’intersubjectivité en jeu

Comme évoqué en amont, la figuration de soi en ligne répond à une logique dialectique de l’ordre de s’identifier à et être identifié comme. Partant de la représentation corporelle qu’ils se font d’eux-mêmes et à la lecture du dispositif de sexualité, ils mettent en scène les attributs qu’ils pensent être recherchés sexuellement par les clients. Cette dialectique se nourrit des interactions en ligne et en face à face. Aussi, les compliments et commentaires reçus des clients peuvent amener à redéfinir le désirable, réorienter le profil, infléchir la conception de soi. Si s’identifier à correspond au processus de dissociation faisant passer le corps en image face à une symbologie correspondant à des attendus sexuels culturellement et socialement déterminés, être identifié comme est l’image perçue par les autres de cette image projetée. L’image projetée est alors conditionnée par ce que les individus distinguent d’eux-mêmes comme attrayant, mise en signes comme codes signifiants pour les personnes partageant le même référentiel érotique – et en retour cette image projetée va modifier l’image de soi qu’ont les individus par les interactions qu’ils nourrissent. Comme mentionné en première partie, cette image projetée est dépendante d’une imposition catégorielle dans l’étiquetage du corps par le système technique. Double mouvement donc, ou boucle réflexive d’intersubjectivité. Si bien qu’on ne saurait plus dire si les individus se représentent en ces termes, mettent en scène ce qu’ils pensent être, ou est-ce par catégorisation des clients face à des idéaux fantasmagoriques projetés sur eux qui les font se penser en ces termes. Il est intéressant de constater que quelles que soient les caractéristiques personnelles des individus rencontrés au cours de cette recherche et quel que soit ce qu’ils choisissent de mettre en avant, tous ont la sensation de présenter ce qu’attend la clientèle, alors même que nous sommes face à une pluralité de représentations érotiques. Les demandes de prestation des clients vont dans le sens de ce que les escorts présentent d’eux-mêmes – ce qui a l’effet d’une part de réaffirmer leur point de vue subjectif sur ce qui plaît chez eux, et d’autre part de pousser la présentation de soi en fonction de ces attendus, qu’ils imaginent comme homogènes et en concordance face à ce qu’ils présentent. « L’obligation de créer des scripts interpersonnels transforme l’acteur social qui a la fonction exclusive d’acteur spécialement formé pour jouer le ou les rôles qui lui incombent, ajoute la tâche de scénariste ou d’adaptateur partiel, qui s’applique à fondre les matériaux des scénarios culturels pertinents pour en faire les scripts d’un comportement adapté à un contexte » (Simon et Gagnon, 1986 : 99). Aussi, les escorts ayant conscience des prescriptions sexuelles et face aux demandes des clients vont mettre en exergue dans la présentation d’eux-mêmes ce qu’ils pensent être attendu, dans une adaptation entre les désirs de l’Autre projetés sur eux de par leur corporalité et ce qu’ils se représentent d’eux-mêmes. À ce titre, nous avons sélectionné deux extraits d’entretiens. Le premier, Adrien, est un jeune garçon de 22 ans qui fait correspondre son profil aux stéréotypes qu’il pense que les clients recherchent (jeunes hommes imberbes), le second, Joseph, a près de 50 ans et voit l’image de l’homme viril, plus âgé, comme l’image la plus recherchée en ce moment. Dans les deux cas, et conformément à l’analyse tissée en première partie, les caractéristiques corporelles permettent de présumer le rôle sexuel performé :

Adrien : « Mais oui j’ai mis mince forcément. Et après à chaque fois je me rase et tout ça. Twink. Voilà. Ben je me dis... j’ai pas trop d’autre... oui c’est ça c’est comme ça qu’on peut m’identifier, je vois pas trop ce que je pourrais incarner d’autres dans ce genre de relation là. [...] Parce que ce que recherchent les hommes qui vont là dessus c’est essentiellement des jeunes la plupart du temps. Forcément ils veulent des gens qui ont pas de poils tout ça, donc tu vois bien que c’est quand même ça qu’ils recherchent quoi. »
Joseph : « Tout ça effectivement c’est de l’ordre du jeu. Mais en tous cas oui c’est un attendu. Il faut que le mec soit plutôt grand, plutôt baraqué, plutôt poilu en ce moment, qu’il ait une bite énorme, des grosses couilles, des grandes mains, une voix de mec... et plus de 45 ans c’est pas mal. […] Les virils, les poilus, les SM. C’est vrai que t’as rarement un petit blondinet de 50 kg qui se grimpe un mec de 100 kg hyper musclé hyper poilu. Puis c’est pas l’attendu. »

D’une part, à travers ces deux extraits, nous pouvons constater la part consciente de l’appartenance à une catégorie érotique, le versant « jeu » dans la présentation de soi et la pratique, mais aussi la nécessité de présenter un scénario culturel reconnu comme un attendu et vu comme porteur de demande. Le rôle sexuel s’imbrique aux dimensions corporelles à partir du dispositif de sexualité et reposant sur des scénarios culturels confirmés dans les interactions avec la clientèle. D’autre part, on constate que s’il existe une dimension intersubjective dans la manière de se représenter, nous pouvons constater que la conception de ce que les clients attendent évolue en fonction de l’évolution dans la carrière, notamment avec l’avancement dans l’âge et les changements corporels. Les modifications dans le temps apportées au profil sont ainsi exemplaires de ce mouvement réflexif face à la perception de soi et du désir de l’Autre. Alexis a ainsi l’impression de suivre l’évolution des désirs, de la « mode » des représentations érotiques ou des attendus sexuels, alors même que son corps change. Il incarnait auparavant l’image du minet, quand aujourd’hui il change de catégorie de par ses attributs corporels :

Alexis : « Après je pense que là maintenant ce qui plaît c’est plus le côté un peu poilu et cetera. J’ai arrêté de me tondre ça fait 6 mois un an, à peu près, alors qu’avant je faisais beaucoup plus minet. Avant je pense c’était plutôt le côté minet qui plaisait. C’est vrai que mon profil a changé avec le temps. Tu me vois avant j’étais rasé, tout fin et c’est vraiment maintenant je fais beaucoup plus mec. Le côté poil je sais que ça marche, c’est peut-être à la mode je sais pas. »

Enfin, si l’on voit que les escorts mettent en scène des personnages en fonction de la catégorie à laquelle ils pensent être rattachés de par leur dimension corporelle, les attendus érotiques catégoriels peuvent aussi être excluants quand les individus ne se représentent pas de la manière à laquelle ils seraient censés correspondre d’après les stéréotypes en vigueur. En somme, lorsqu’il existe un trop grand écart entre la manière dont ils sont identifiés par les autres et la manière dont ils s’identifient. Yacine a durant toute une première partie de carrière présenté un personnage, celui du jeune de cité, avant de changer de profil de par la difficulté à interpréter ce personnage. Conscient de l’attrait du jeune de banlieue de par ses caractéristiques ethniques, il a stratégiquement choisi de jouer sur les stéréotypes avant de les abandonner car trop loin de lui. En outre, nous pouvons noter le rôle de la pornographie dans la construction fantasmagorique des profils :

Yacine : « Le côté Citébeur je l’ai enlevé parce que... déjà, j’avais pas de cave (rire). Mais après c’était saoulant quoi, c’est drôle de jouer avec des clichés quand tu sais qui t’as en face de toi. Et j’étais en Alsace aussi et y en avait certains qui étaient à fond dans les clichés quoi. Et des fois... enfin, c’est vraiment pas possible parfois. Et tu te dis non je veux vraiment pas rentrer dans ce jeu là avec toi, c’est malsain. Et puis je deviens un objet excitant ça je l’avais compris mais... qui est pas moi. Et jouer ce rôle là, conforter dans ce... Y a des moments t’as envie de dire c’est qu’un jeu mec. À un moment donné c’était horrible de pas pouvoir m’expliquer et de pas pouvoir dire t’es con. J’avais envie de dire t’es con, mais je peux pas. Et puis c’est... ouais c’est tu peux jouer avec les clichés quand c’est quelque chose qui te libère ou voilà, mais pas qui t’enferme quoi. Et puis de toute façon je suis pas crédible de toute façon je pense (rire). Je devais pas être hyper crédible en mode racaille et compagnie. »

L’origine ethnique « arabe » apparaît alors comme un atout car très recherchée, mais en même temps comme une caractéristique soumise à de fortes attentes stéréotypées. Si les acteurs doivent s’adapter aux rôles sexuels attendus dans les scénarios culturels de par leurs particularités corporelles, il est important de noter que les scénarios restent adaptables et ne sont pas homogènes. Si la plupart des demandes correspondent à des attentes stéréotypées, la manière de se présenter, parfois en opposition aux prescriptions culturelles, va aboutir à une modification des demandes de la clientèle en ce sens. Ainsi, si certains escorts reproduisent fidèlement les prescriptions des scénarios dans leur présentation et leurs pratiques, d’autres trouvant les exigences aliénantes vont inventer différentes manières d’être, réécrire des scénarios pour leur propre rôle.

5. Conclusion

Cet article nous a permis de questionner la figuration de soi sur Internet à travers des profils en ligne permettant la rencontre interfacée en vue d’une relation sexuelle marchande. Nous avons ainsi pu voir que l’interface technique utilisée pour mettre en relation escorts et clients contraint la présentation de soi par un cadre catégoriel étiquetant le corps. L’analyse des informations déclaratives remplies par menu déroulant sur les fiches de profil a permis de mettre au jour les liens entre corps, genre, race et sexualité issus du dispositif de sexualité. Aussi, les catégories mises en place par le système pour décrire l’individu servent de pornotype dans la mise en scène correspondant aux attendus culturels et historiquement situés dans les représentations homo-érotiques. En ce qui concerne la partie imagée des fiches de profil, nous avons pu voir que la figuration de soi repose à la fois sur un mode narratif et connotatif, comme diégèse des partitions sexuelles à venir, mais aussi sur un mode mimétique de l’ordre de l’analogie, sous-tendu par l’objectif de ces figurations qu’est la rencontre en face à face. Aussi, les images s’articulent avec la partie textuelle qui catégorise les corporéités. Les individus viennent démontrer par l’image mais aussi mettre en scène des postures permettant de présager la partition sexuelle. Nous avons pu voir que partant de catégories imposées permettant la description de soi, les individus opèrent un montage permettant de communiquer des scripts sexuels reposant sur des scénarios culturels. Croiser différents types d’analyse en ligne (analyse quantitative et qualitative) et hors ligne (analyse des discours) semble particulièrement pertinent pour voir se dégager l’articulation entre script interpersonnel et scénario culturel. En effet, l’analyse statistique a permis de mettre à jour des liens qui ne pourraient être que présagés à travers les entretiens, de la même manière que l’analyse typologique des images a permis de dévoiler des manières de mettre en scène le corps relatif aux pratiques et aux corporalités des individus représentés. Les entretiens ont quant à eux permis de contextualiser l’analyse en ligne, de mettre au jour le montage intersubjectif, la prise de conscience des scénarios culturels sur un substrat corporel, de voir les manières dont la présentation de soi s’articule de façon stratégique dans un objectif commercial à partir du dispositif de sexualité individualisé. Le recours aux entretiens permet ainsi de comprendre les stratégies des usagers et éviter une lecture sur-interprétative des données du web. La question de l’intersubjectivité en jeu dans la production de profils en ligne soulève plus largement la question identitaire dans les espaces en ligne, espace de processus créatif et discursif, permettant de co-construire l’identité et les codes sociaux des travailleurs du sexe. Comme le soulève Serge Proulx, « s’il est vrai que l’objet est socialement construit par l’usager, il faut bien voir que, simultanément, la présence et l’usage de l’objet ont des incidences décisives sur les perceptions et la démarche d’appropriation de l’usager » (Proulx, 1994 : 152). Il conviendrait alors de s’intéresser aux modalités d’identification et aux représentations des escorts face à l’activité ayant une répercussion directe dans l’usage de l’interface et la mobilisation du profil, mais aussi s’intéresser à la manière dont l’utilisation d’Internet influe sur la pratique prostitutionnelle, tant dans le public (on note, par exemple, un net recul de l’âge comparativement à l’exercice de rue) que dans les pratiques.