Introduction

Samira Ibnelkaïd 
et Isabel Colón de Carvajal 

Publié en ligne le 22 janvier 2019

Les technologies numériques ont engendré une révolution socioculturelle modifiant le rapport de l’homme à son environnement par la médiation de la tekhnê. L’ère numérique s’inscrit cependant dans le sillage des révolutions industrielles induisant chacune de profondes transformations dans les modes de transmission de l’information et de la communication. La troisième révolution industrielle en cours (Rifkin, 2012) fondée sur de nouvelles formes d’énergies renouvelables et distribuées ainsi que sur une communication en réseau inédite - l’Internet et le Web 2.0 - fait suite à la deuxième révolution industrielle introduisant la communication par téléphone et le transport par automobile permis par l’invention de l'électricité. Avant elles, la première révolution industrielle reposant sur l’exploitation de la vapeur d’eau a vu se développer le transport ferroviaire et l’imprimerie ouvrant la voie à la communication de masse.

Les sujets se trouvent, à l’apparition de chaque nouvelle technologie de l’information et de la communication, impliqués dans de nouveaux environnements technoperceptifs » (Vial, 2013). L’évolution de l’homme s’est en effet toujours réalisée dans une logique d’exosomatisation (Lotka, 1925), à savoir la poursuite de l’évolution de la vie par des organes artificiels et non plus somatiques. Ce processus d’extériorisation technique se trouve constitutif de l’Humanité dans la mesure où l’être humain se perçoit comme « un être inachevé qui produit des organes artificiels exosomatiques, c’est à dire hors de son corps, entre les corps, formant ainsi un corps social » (Stiegler, 2016). En effet, depuis son évolution en tant qu’hominidé avec deux membres devenus préhenseurs, l’Homme a commencé à créer des artefacts, des outils, des instruments, des ordinateurs, etc. (Sterlac, 1996). Le corps s’est ainsi toujours doté de la tekhnê et la nature humaine s’est définie au travers de ses technologies, sa cosmologie, et ses paradigmes caractérisant le fonctionnement du monde ont été déterminés par ses technologies (Ibid.). Le comportement humain, sa conscience et ses modèles du monde étant déterminés par les institutions sociales et les technologies, il apparaît complexe de définir une nature humaine intrinsèque ; ce qui est humain semble constamment se modifier, se moduler, se reconfigurer (Ibid.). Le naturel chez l’humain se trouve « toujours traversé de culturel et d’artifice » (Rigot, 2015 : 30). Aussi l’usage que l’homme fait de son corps est-il transcendant à l’égard de ce corps comme être simplement biologique (Merleau-Ponty, 1945). Il apparaît alors impossible de « superposer chez l’homme une première couche de comportements que l’on appellerait “naturels” et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l’homme, comme on voudra dire » (Ibid.).

Pourtant, notre existence corporelle tient désormais d’une sensibilité de plus en plus formatée à la fois par notre engagement dans le monde et par tout l’appareillage plus ou moins « embarqué » dans notre corps (Rigot, 2015). Si autrefois, les machines étaient extérieures au corps et pesantes, elles sont dorénavant « micro-miniaturisées, virales et envahissantes, et le corps devient un hôte, un environnement pour ces machines » (Sterlac, 1996). L’ère numérique apparaît comme disruptive en ce qu’elle se caractérise par une absolue accélération du processus continu de sélection de nouveaux « organes artificiels » et produit désormais une perte de repère à la fois environnemental, social, identitaire, somatique, sensoriel. Si jusqu’alors la technologie ne constituait « qu’un outil prothésique permettant d’accroître la maîtrise de l’homme sur son milieu », désormais elle « s’est muée en un composant intrinsèque du corps humain, tissant autour de lui tout un système structurel » (Baron, 2008). Les technologies numériques introduisent de nouvelles formes de connaissance et communication qui ne renvoient plus à une pensée linéaire à l’espace et au temps délimités mais constituent un réseau. Et l’intensification du sensible surgit pour répondre à l’intensification du monde.

Aussi le processus d’exosomatisation se risque-t-il à un renversement, celui de l’intériorisation de la technique par et dans l’Homme, sous la forme de ce qui est alors décrit comme une augmentation technologique (enhancement) ; intériorisation constituant potentiellement une nouvelle forme d’aliénation. Dans la mesure où l’usage que l’Homme fait de la tekhnê module son environnement, la problématique ne se situe pas au niveau de la technique elle-même, mais dans le cadre sociétal dans lequel elle s’inscrit. Notons ainsi que l’ère actuelle peut être définie comme celle de l’Anthropocène en ce qu’elle constitue une période de l’histoire de la Terre au cours de laquelle les activités industrielles humaines ont un impact global sur l’écosystème tout entier. L’Anthropocène se fonde sur « l’ère du capitalisme industriel au sein duquel le calcul prévaut sur tout autre critère de décision et où, devenant algorithmique et machinique, il se concrétise et se matérialise comme automatisme logique, et constitue ainsi précisément l’avènement du nihilisme comme société computationnelle devenant automatique, téléguidée et télécommandée » (Stiegler, 2016). Aussi la gouvernementalité algorithmique implique-t-elle un contrôle des pulsions, des choix et des comportements des sujets, par la calculabilité et la captation algorithmique constante des activités humaines au cœur d’une société automatique. Et « le monde devient immonde » dès lors que « l’exosomatisation n’engendre plus aucun savoir, ne génère plus aucun désir, qu’au contraire elle détruit, en le remplaçant par les pulsions brutes » (Ibid.).

Néanmoins, dans une perspective ni technophile, ni technophobe, Stiegler considère l’objet technique et la technologie dans son ensemble comme un pharmakon ; à la fois « poison » et « remède ». La technique produit alors autant d’artefacts empoisonnant les modes d’être que d’artefacts remèdes à cet empoisonnement. Le processus d’exosomatisation n’apparaît véritablement efficient que « s’il fait monde en faisant corps - et faire monde, c’est produire des savoirs de cette exosomatisation, qui la rendent nécessaire, vivable, désirable, savoureuse, durable et transformable » (Stiegler, 2016).

Une distinction entre le « corps » et l’« incorporation » (Hayles, 1999) peut alors être envisagée : le corps consisterait en une configuration idéale produite par une culture à une époque donnée, tandis que l’incorporation renverrait à l’expérience individuelle des sujets, fondement d’une pratique sociale du corps dans la vie quotidienne. Dans cette optique « nos processus d’incorporation influencent nos représentations du corps » (Dumas, 2014). En outre, l’appréhension par le sujet du corps et de la position de chacun de ses membres passe selon Merleau-Ponty (1945) par un schéma corporel. Ce dernier ne renvoie pas au simple résumé des expériences corporelles, mais bien plus à une prise de conscience globale de ma posture dans le monde intersensoriel » (Ibid.). Le schéma corporel renvoie à une dynamique en ce sens que le corps apparaît au sujet comme posture en vue de l’accomplissement d’une certaine tâche actuelle ou possible. Il apparaît que le corps est polarisé par ses tâches, il existe vers elles, il se ramasse lui-même pour atteindre son but, et le schéma corporel est finalement une manière d’exprimer que mon corps est au monde » (Ibid.). Le corps tend ainsi à incorporer les actions dans lesquelles il s’engage au point que ces actions participent à la structure du corps.

Il se révèle alors nécessaire de s’interroger sur les effets des technologies numériques sur la corporéité :

  • Dans quelles mesures les activités et écosystèmes physico-numériques au sein desquels le corps est engagé modifient-ils le schéma corporel ?

  • Quelles déconstructions et reconstructions de la notion de corps sont-elles envisageables sans succomber aux dérives posthumanistes ?

  • Comment penser l’effacement des frontières corporelles et la complexité de la corporéité contemporaine et à venir ?

  • Jusqu’où le corps est-il éthiquement métamorphosable ?

  • Comment définir les conséquences des métamorphoses du corps sur le rapport à soi, les liens sociaux, les relations à l’environnement et le design numérique ?

Les lieux de ces métamorphoses pouvant être notamment :

  • les interactions par écran,

  • les jeux vidéo,

  • la réalité dite « virtuelle » ou « augmentée »,

  • les robots dits de « téléprésence »,

  • la littérature,

  • les blogs et sites de rencontres.

Ce numéro de la revue Interfaces Numériques interroge, à partir d’une analyse critique (tant en Sciences de l’Information et de la Communication qu’en Sciences du Langage, Philosophie, Sociologie, Anthropologie et Art Plastique), les mutations contemporaines de la corporéité à travers la tekhnê. Les métamorphoses du corps sont ainsi abordées sous les déclinaisons suivantes :

Au travers d’articles

  • Les enjeux esthe siques (article de Claire Chatelet et arida Di Crosta) et narratologiques (article de Se bastienAllain) du corps en immersion

  • Les représentations sémiotiques du corps fragmenté (article de Rym Kireche-Gerwig et article d’Audrey Arnoult)

  • Les proble matiques d’affectivite (article d’ livier attoni) et d appropriation et re sistance (article d’Isabel Colo n de Carvajal et Sandra Teston-Bonnard) du corps augmenté

  • Les nouvelles modalités d’agentivité du corps partagé (article de Samira Ibnelkaïd)

  • Les mises en scène érotiques du corps figuré (article de Thomas Lavergne et article de Jacopo Bodini)

Au travers d’entretiens

  • Les nouvelles instances de procuration du corps empêché (entretien avec Axel Guïoux et Evelyne Lasserre)

  • Les nouvelles modalités de présence du corps dispersé (entretien de membres du groupe de recherche sur les Présences Numériques ; Christelle Combe, Morgane Domanchin, Joséphine Remon)

Au travers de notes de lecture

  • Les logiques métriques de l'affectivité numérique à la lecture de l’ouvrage Le Web affectif. Une économie numérique des émotions de Camille Alloing & Julien Pierre par Peppe Cavallari.

  • Une mise en perspective critique des dérives méthodologiques utilitaristes en Humanités Numériques à la lecture de l’ouvrage

Design et Humanités numériques d’Anthony Masure par Jean-François Grassin.

  • Une plongée dans une énigme cartographique vers l'immortalité par le corps et la machine à la lecture de l’ouvrage L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares par Carole Lebon.