L’invisibilisation de l’écran des concepteurs aux usagers
Les enjeux du camouflage d’une m-health à destination des séniors à La Réunion

Flavie Plante 

Publié en ligne le 07 mai 2018

DOI : 10.25965/interfaces-numeriques.3051

Dans le domaine de la santé, les écrans sont de plus en plus mobilisés afin d’aider les patients à mieux gérer leur maladie au quotidien. La question de l’invisibilisation de ces technologies se pose alors. Nous appuyant sur une recherche-action menée à La Réunion entre 2013 et 2016, nous allons dans un premier temps, analyser les différences de représentations entre concepteurs et usagers d’une m-health (santé mobile) autour de l’invisibilisation. Dans un second temps, cet article propose une approche de l’invisibilisation autour de l’implication des usagers dans le processus de conception. Cette participation permettrait de conduire à une définition de l’invisibilisation partagée à la fois par les concepteurs et les usagers.

In health field, screens are increasingly mobilized to help patients better manage their disease. The question of invisibility of these technologies arises. Using an action research conducted in Reunion Island between 2013 and 2016, we will in a first time, analyze the differences of representation between designers and users of m-health around the invisibility. Secondly, this paper proposes to approach invisibilisation around the participation of users in the design process. This participation would give a definition of invisibility shared by both designers and users.

Sommaire

Texte intégral

1. Introduction

Depuis le début des années 2000, les écrans sont de plus en plus mobilisés dans le domaine de la santé. Ainsi, avec le téléphone portable et les technologies mobiles, des applications autour de la gestion des différentes maladies voient le jour. Appelés m-health (santé mobile), ces écrans interactifs suscitent un intérêt particulier de la part de l’Etat français qui cherche par ce biais à diminuer les dépenses de santé et à impliquer davantage les patients dans le traitement de leurs pathologies. Cependant, malgré les espoirs fondés sur ces écrans, les questions autour de leurs usages sont encore nombreuses (Al Dahdah, 2014).

Ces dispositifs, combinés à d’autres technologies, sont de plus en plus petits. Sont-ils volontairement construits pour se fondre dans le décor ? Les concepteurs ancrent-ils la conception de ces objets dans un processus d’invisibilisation, consistant par différentes stratégies et prouesses techniques à les dissimuler, à les enfouir dans l’environnement des individus ? Ces tentatives d’invisibilisation des écrans ont-elles des conséquences sur les usages de ces dispositifs ? Autrement dit, comment les usagers réagissent-ils par rapport à ces objets pensés pour être « invisibles » ? Pour tenter d’apporter des éléments de réponses à ces interrogations, nous allons nous appuyer sur une recherche-action (RA) menée à La Réunion entre 2013 et 2016, qui avait pour objectif d’observer la conception d’une application à destination d’individus diabétiques. Cette RA s’inscrit dans la sociologie des usages. Les catégories analytiques qui y sont mobilisées sont construites autour de la compréhension des pratiques, des représentations et du contexte d’usage. Cette recherche permet également d’étudier la coordination entre les pratiques des concepteurs et celles des usagers et s’ancre ainsi dans la « seconde topique » de la sociologie des usages (Proulx, 2015).

Dans le cadre de cet article, nous proposons d’analyser l’invisibilisation de cette application et des objets qui y sont connectés vue à la fois par les concepteurs et par les usagers. Chez les uns comme chez les autres, ce terme n’est jamais utilisé. Mais si elle n’est pas formulée de la sorte, l’invisibilisation des objets – ou tout du moins les enjeux de l’invisibilisation – est bel et bien présente au moment de la conception et au moment de la réception. Le positionnement de chacun des acteurs par rapport à ce processus se manifeste dans les discours traduisant les représentations des dispositifs et de leurs usages.

Dans un premier temps, nous allons définir la manière dont l’invisibilisation est mobilisée dans cet article. Puis, nous présenterons la RA et le terrain qui ont été mis en place. Ensuite, nous tenterons de comprendre le rapport que les concepteurs participant à ce projet entretiennent avec l’invisibilisation. Nous nous intéresserons également à l’invisibilisation vue par les usagers. Enfin, nous proposerons une définition de l’invisibilisation qui cherche à valoriser la participation de ces derniers dans le processus de conception.

2. Invisibilisation : une définition à poser

La volonté de dissimuler les objets du quotidien n’est pas récente. Elle a été parfois illustrée par des tentatives des concepteurs de créer des objets censés être des prolongements du corps humain. André Leroi-Gourhan (1943, 1964) et Marshall Macluhan (1977) font partie des précurseurs à analyser les médias comme des prolongements technologiques des individus. Avec les technologies de l’information et de la communication (TIC), cette perception connaît une nouvelle dynamique. Ainsi, en 2009, Éric Brangier et ses collaboratrices construisent une approche autour d’une symbiose entre l’humain et la technologie dans laquelle cette dernière serait « une sorte de moi intermédiaire, ou encore un partenaire à part entière » (Brangier et al., 2009, 341).

Ces dernières années, la dissimulation de ces technologies passe également par des prouesses techniques : les objets sont de plus en plus petits et fondus dans le décor. Analysant les écrans, Divina FrauMeigs parle d’« écran-prothèse » et s’intéresse à la manière dont les ingénieurs tentent de camoufler ces objets (Frau-Meigs, 2011). Pour Nicolas Demassieux, la dissimulation de l’écran semble s’opérer après la conception dans la mesure où une technologie entre dans un cycle passant de son introduction à son enfouissement (Demassieux, 2002).

L’invisibilisation est-elle alors pensée avant la conception par les concepteurs ou est-elle le résultat de l’appropriation des usagers ? Pour tenter d’apporter des éléments de réponse à cette question, nous postulons que l’invisibilisation ne repose pas seulement sur les aspects matériels et techniques (objets de plus en plus petits, ou fondus dans le décor, etc.), mais dépend également du regard que portent les différents acteurs (concepteurs et usagers) sur cette technique. Cette approche permet de définir l’invisibilisation en analysant les représentations et les logiques des acteurs.

Pour observer à la fois les concepteurs et les usagers d’une même technologie, nous nous sommes appuyée sur une recherche-action, qui a débuté en 2013 et s’est terminée en 2016 à La Réunion, autour de la conception d’un dispositif numérique à destination de patients atteints de diabète de type 2. À l’origine de cette RA, la volonté de l’État français, à travers le ministère de la santé, de miser sur le succès des écrans interactifs pour proposer à des diabétiques une application censée les accompagner dans la gestion de leur maladie. Des ingénieurs d’une startup (une entreprise locale spécialisée dans la conception de dispositifs numériques liés à la santé), des médecins d’un centre hospitalier universitaire et des chercheurs de l’Université de La Réunion se sont ainsi réunis dans ce projet, que nous appellerons P pour des raisons de confidentialité, afin de concevoir ce logiciel et d’en comprendre les usages.

En plus de l’application destinée à être utilisée sur tablette ou sur téléphone portable, les ingénieurs ont également décidé de concevoir des objets connectés à celle-ci (un pèse-aliment notamment) en vue de compléter les informations pouvant être recueillies. Grâce à cette recherche, nous avons eu la possibilité d’observer un écran et ses objets connectés de leur conception aux usages. Nous avons ainsi pu analyser comment l’invisibilisation est mobilisée par les différents acteurs concernés par cette application. Cet article a pour objectif de montrer que la compréhension de l’invisibilisation passe par le fait de ne pas séparer les stratégies des concepteurs et l’expérience des usagers.

Ainsi, dans la perspective d’analyser l’invisibilisation vue à la fois par les concepteurs et les usagers, il est davantage question pour les premiers d’analyser leurs discours, discours recueillis au moment des ateliers de conception. Le contenu de l’application sera abordé mais c’est surtout le sens que les ingénieurs donnent à la technique qui sera étudié afin de comprendre les tentatives d’invisibilisation du dispositif. En étudiant les représentations des concepteurs, nous souhaitons proposer une définition de l’invisibilisation s’appuyant sur leur point de vue. L’invisibilisation repose-t-elle uniquement sur une prouesse technique ? Comment s’y prennent les ingénieurs pour rendre cet objet « invisible » ? Pourquoi l’objet doit-il selon eux devenir « invisible » ?

Pour tenter de répondre à ces questions, notre terrain repose sur des notes d’observations prises durant les ateliers de conception ainsi que sur des enregistrements des réunions (environ 11 h 20) qui se sont déroulées de mars 2013 à décembre 2014.

Du côté des usagers, nous utiliserons les résultats d’observations menées en 2015. Ces observations ont été réalisées au domicile d’individus qui, au moment de la manipulation du dispositif, étaient âgés de 45 à 65 ans. Ici, l’objectif est de savoir si les stratégies d’invisibilisation des concepteurs sont efficaces. Autrement dit, du point de vue des usagers, à partir de quel moment l’objet devient-il « invisible » ? Quels sont les éléments qui facilitent ou compliquent l’invisibilisation de l’objet ? Les représentations de l’invisibilisation du côté des usagers passent ici par la prise en compte du contexte social et de la manière dont cet objet s’intègre dans les pratiques et les routines.

Au moment de l’exploration de ce terrain, le dispositif observé était composé d’une application testée sur tablette, dont la partie la plus aboutie portait sur la gestion de l’alimentation, et d’un pèse-aliment connecté à cette application. Ainsi, si d’autres objets ont été par la suite reliés à cette application, l’analyse ici proposée porte uniquement sur ces deux éléments.

3. L’invisibilisation de l’écran vue par les concepteurs et les usagers dans le Projet P

3.1 Du côté des ingénieurs

Une invisibilisation perceptible dès les usages anticipés

Au moment de la conception d’un objet, les concepteurs élaborent des scénarios d’usage. Ces usages anticipés ou prescrits (Akrich, 1998) sont à la base de la définition de l’objet et permettent de fixer le design, les normes de bons usages, les prescriptions d’interdiction, etc. (Thévenot, 1993).

Pour comprendre la manière dont les ingénieurs perçoivent et construisent l’invisibilisation, nous nous sommes intéressée aux usages anticipés. Nous allons présenter ci-après quelques-unes des prescriptions d’usage.

Afin que l’application soit utilisée le plus possible, les ingénieurs souhaitent associer les fonctionnalités de l’objet à des actions sur le corps. Autrement dit, il s’agit ici d’engager le corps des usagers dans l’utilisation de la technologie. Ainsi, l’un des programmes de l’application porte sur le sport et propose aux usagers des activités physiques leur permettant de réguler leur diabète. Un autre porte sur la gestion de l’alimentation. Le choix de ces éléments a été discuté avec les médecins participant au projet. Pour ces soignants, l’application aurait une fonction d’éducation à la maladie, qui conduirait à une plus grande autonomie des usagers et à terme à l’acquisition de gestes réfléchis et compris non dictés par l’application. Dans ce cas, au fil des usages, l’application serait de moins en moins utile, car les usagers seraient capables de reproduire les bons gestes sans le logiciel. Cette étape nécessite un lien régulier avec les professionnels de santé chargés d’apporter les informations complémentaires. Or, pour les ingénieurs, l’application doit se suffire à elle-même. De plus, à la différence des médecins, les ingénieurs pensent les usages prescrits en termes de répétition des actions et non comme moyen d’apprendre des bonnes manières de faire. Ainsi, du côté des ingénieurs, pour gérer le diabète, les usagers doivent régulièrement utiliser l’application. Ces usages seraient nombreux et répétitifs. Ils deviendraient quasi naturels du fait de leur association aux fonctions du corps. De ce fait, une tentative d’invisibilisation de l’application passe par une prescription d’usages autour de l’amélioration du corps (perte de poids, baisse de la glycémie, etc.) grâce aux conseils fournis par l’application. L’invisibilisation est alors associée au mythe du corps magnifié par la technologie (Casilli, 2009).

Pour que les usages de ce logiciel deviennent les plus spontanés possibles et s’intègrent davantage dans le quotidien des usagers, les ingénieurs souhaitent également donner à l’objet des caractéristiques humaines. Lorsque les ingénieurs du projet P parlent de l’outil, les termes employés participent à une « humanisation » de cet outil ; ainsi, pour l’Ingénieur 1, l’objet doit devenir un « compagnon » de l’usager. Dans cette perspective, la technique serait alors capable de prendre des caractéristiques humaines :

Ingénieur 1 : « Mon avis est que le kit doit être le meilleur ami du patient […], du soignant […] et des institutionnels […] Je crois aussi que le kit doit avoir l’approche la plus globale possible de la maladie, une forme de guichet et de compagnon. »

Si cette humanisation de l’outil n’est pas sans rappeler la comparaison de Philippe Breton (Breton, 2006) entre des ingénieurs et Pygmalion, dans le projet P, la volonté d’humaniser l’outil semble entrer dans un processus d’invisibilisation. En effet, l’invisibilisation passe par la volonté de concevoir un outil avec lequel les usagers développeraient une relation affective. L’objet défini comme un « compagnon » voire un « meilleur ami » (Ingénieur 1) et non comme un outil d’éducation deviendrait une forme de présence qui, par ses conseils sur la gestion du diabète, remplacerait celle de l’humain.

La compréhension de l’invisibilisation se complexifie alors. En effet, pour les ingénieurs du projet, l’objet doit être omniprésent voire « omniscient ». Il doit pouvoir apporter aux usagers les réponses aux questions que ceux-ci se posent sur le diabète. Si les ingénieurs précisent qu’ils n’envisagent pas ouvertement que l’application remplace les soignants, ils considèrent toutefois qu’elle doit être capable de fournir aux patients le plus d’informations possibles. Mais comment faire pour rendre « invisible » un tel objet ? S’il est trop présent, les usagers ne risquent-ils pas de s’en lasser ? Plusieurs procédés d’invisibilisation sont envisagés par les ingénieurs.

Une invisibilisation qui passe par des caractéristiques techniques de l’objet (dimension technique)

La place centrale du corps dans la manière de penser l’application et une logique d’usages prescrits autour de la répétition conduisent les ingénieurs à proposer, en plus de l’application, un kit composé d’outils qui mesurent le corps et ses variables. Ainsi, les ingénieurs ont décidé d’élaborer également un glucomètre, un capteur d’activités physiques et une balance de cuisine. Tous ces objets sont connectés à l’application. Selon Nicolas Demassieux, la « véritable puissance des objets communicants apparaît dès lors que ces objets commencent à interagir […] On voit alors l’homme comme participant d’un écosystème d’objets communicants » (2002, 20). Cette participation des individus à un écosystème d’objets communicants semble être la finalité des ingénieurs du projet P. L’usager devrait donc intégrer une matrice d’objets, vivre en leur compagnie et y recourir de manière quasi automatique. Les ingénieurs semblent souhaiter une complémentarité entre ces objets et l’humain.

La multiplicité des objets communicants pose également la question de leur invisibilité. En effet, si l’application peut être masquée dans un téléphone mobile, la discrétion des outils connectés est plus délicate. L’une des préoccupations des ingénieurs est alors de camoufler le plus possible ces objets. Pour ce faire, ils choisissent de concevoir des outils de petite taille. Par exemple, si un cardiofréquencemètre peut être très utile à un patient diabétique, les ingénieurs du projet ont des réticences à l’intégrer dans le kit car ils seraient selon eux trop grand pour passer inaperçu :

Ingénieur 1 : Contrairement au capteur d’activité physique que l’on peut dissimuler dans la poche, l’utilisation du cardiofréquencemètre est plus contraignant[e]. Il faut s’intéresser à l’acceptance des patients.
La dimension des objets participe alors à leur invisibilisation. Pour l’Ingénieur 1, un objet qui ne peut être camouflé sur l’individu risque d’être rejeté par celui-ci.
La manière dont les ingénieurs perçoivent la taille des objets connectés est également à associer à des usages prescrits en lien avec la transportabilité. Par exemple, en évoquant la balance alimentaire, les ingénieurs envisagent l’utilisation régulière de celle-ci et ce quel que soit le lieu où l’usager se trouve :
Ingénieur 1 : on part dans l’idée qu’il faut que le plus de gens possible l’intègrent.
Chercheur 6 : mais quand les gens vont au restaurant ou sont invités, ils [ne] vont pas peser [leurs aliments].
Ingénieur 1 : l’idée c’est ça, c’est qu’ils utilisent la balance n’importe où.

Ainsi, les ingénieurs prévoient de concevoir une balance de cuisine pliable capable de tenir dans un sac à main afin qu’elle puisse être transportée partout. De même, l’ensemble des autres outils connectés serait facilement transportable. Cette transportabilité participerait à l’acquisition d’automatismes d’usages. En effet, les objets connectés transportables se fondraient dans les accessoires du quotidien de l’usager au même titre que le téléphone portable, le porte-monnaie ou bien encore des lunettes. Ces objets mobiles et « humanisés » sont ainsi pensés comme un prolongement du corps des usagers. La question de la transportabilité donne une nouvelle dimension à l’invisibilisation. Pour être invisibilisé, un objet technique devrait être transportable, autrement dit, à portée de main afin que l’usager puisse l’utiliser dans n’importe quelle situation.

Une autre caractéristique entre dans la dimension technique de l’invisibilisation : la rapidité d’usage. Pour les ingénieurs, la rapidité empêcherait l’usager de trouver les usages de l’objet contraignants. En d’autres termes, plus la manipulation de l’objet serait rapide, moins l’usager se rendrait compte qu’il est en train de l’utiliser, et plus l’objet serait intégré au quotidien des acteurs, dissimulé dans la somme des tâches habituelles que ces derniers doivent accomplir :

Note de bas de page 1 :

Terme employé au cours d’une réunion réunissant différents partenaires du projet. Le déroulement de la réunion et le contenu des échanges nous conduisent à penser que l’ingénieur entend par là que l’usager doit manipuler l’objet facilement et rapidement et ainsi faire le moins d’efforts possible lorsqu’il entre ses données et les enregistre.

Ingénieur 5 : Le fait de revenir sur un repas c’est un peu une perte de temps. L’utilisateur ne va pas passer beaucoup de temps. Il [ne] faut pas qu’il revienne dessus.
Ingénieur 1 : il faut que le patient ait le moins d’efforts possibles à faire dans la captation1.

Pour que cette rapidité soit effective, les ingénieurs prévoient de limiter le temps d’usage tout en encourageant sa fréquence. L’objectif des ingénieurs est de construire une application que l’usager utilise régulièrement et de veiller à ce que chaque utilisation ne prenne pas trop de temps. Dans le cas de l’application, chaque manipulation ne devrait pas dépasser « trois à quatre clics » (Ingénieur 5).

Ingénieur 1 : Il y a un enjeu d’utilisation (exhaustif, rapide, précis). Il faut que l’utilisateur puisse évaluer l’apport de chaque repas en moins d’une minute.

La taille, la transportabilité et la rapidité participent à la définition des usages prescrits et font partie des stratégies de camouflage utilisées par les ingénieurs. Cependant pour les ingénieurs du projet, les caractéristiques techniques ne sont toutefois pas suffisantes pour faire oublier un maximum les objets.

Une invisibilisation qui passe par la prise en compte de la culture (dimension culturelle)

Les caractéristiques techniques et les scénarios d’usages sont pensés dans l’optique de faciliter l’invisibilisation des objets technologiques. Ces dimensions sont complétées par une autre approche de l’invisibilisation marquée par la prise en compte d’éléments culturels. Ainsi, pour les ingénieurs du projet, pour être totalement camouflée dans les pratiques quotidiennes des usagers, l’application doit intégrer des données liées au contexte culturel. Par exemple, les programmations proposées concernant l’alimentation tiennent compte des spécificités culinaires de l’île de La Réunion. Qui plus est, pour être en adéquation avec les recommandations médicales autour d’un repas équilibré diabétique, les ingénieurs ont travaillé avec des diététiciennes.

Une invisibilisation qui passe par la prise en compte du marché (dimension économique)

L’invisibilisation du point de vue des ingénieurs est également à analyser d’un point de vue économique. En effet, les ingénieurs du projet rappellent souvent qu’ils doivent tenir compte du marché avant de prendre telle ou telle décision sur le produit.

Ingénieur 1 : Il faut aussi voir l’expérience utilisateur et le rapport coût-bénéfice […]. Je suis le marché, je suis pragmatique.

Autrement dit, le statut de concepteur ne donne pas une totale liberté à ces ingénieurs. Leur rapport à l’invisibilisation est pris dans un circuit économique. S’ils pensent que « l’invisibilité » d’un objet faciliterait son acceptation par les usagers, ils évaluent également la faisabilité des stratégies d’invisibilisation en fonction des coûts inhérents à la conception de l’objet. Ces stratégies sont élaborées dans un esprit propre aux ingénieurs, esprit « marqué par le souci de la mesure, de la formalisation et du calcul, mais aussi tourné vers l’action. Selon un tel esprit, d’essence pragmatique, la pertinence d’une mesure ou d’un calcul se juge d’abord sur sa praticabilité matérielle et sur sa capacité à orienter l’action et non sur des critères de cohérence formelle » (Vatin, 2008, 132). L’engouement pour l’invisibilisation trouve alors ses limites.

3.2 Du côté des usagers

Note de bas de page 2 :

Les observations sur les usagers ont été réalisées par Muriel Izard, ingénieure d’étude recrutée dans le cadre de ce projet.

Pour comprendre le rapport à l’invisibilisation des usagers, nous nous sommes intéressée aux usages réels de l’application. Pour ce faire, nous avons procédé à des observations de ces usages2. Adoptant une démarche qualitative nous permettant d’aller à la rencontre des usagers et d’observer leurs pratiques en contexte, nous avons choisi de réaliser notre terrain avec des diabétiques aux profils variés dans l’espoir d’analyser en profondeur un large éventail des manières de faire. Pour faciliter la prise de contact avec ces individus, nous avons sollicité des associations de patients qui ont transféré notre demande à leurs membres. Si beaucoup d’entre eux, nous ont contacté avec enthousiasme pour participer à cette recherche, nous n’avons pu mener qu’une dizaine d’observations. Ce nombre restreint se justifie par le fait que les réactions très négatives des individus face aux difficultés d’usages nous ont conduit à arrêter l’exploration de ce terrain. Nous avons estimé que pour faire avancer la recherche, nous devions suspendre nos observations et partager avec les ingénieurs les comportements des usagers, souvent agacés et perplexes vis-à-vis des différents bugs de l’application. Notre objectif était de convaincre les ingénieurs de réaliser un certain nombre d’ajustements avant de retourner sur le terrain.

Nous avons également procédé à l’observation de trois séances de focus group mises en place par les ingénieurs, dont l’objectif était de présenter le kit à des individus, membres d’une association de patients. L’objectif des ingénieurs était de faire découvrir ces objets à une cible potentielle. L’observation de ces groupes de discussion nous a permis de recueillir les impressions à chaud des usagers ainsi que leurs attentes et projections sur les dispositifs présentés.

Ces différentes observations nous ont permis de comprendre le rapport à l’invisibilisation des usagers en interrogeant leurs « logiques d’usage » (Caradec, 2001). Le choix de mobiliser ces logiques n’est pas anodin. En effet, comme nous l’avons déjà indiqué, l’application et les objets connectés sont destinés à des patients atteints de diabète de type 2. Or, à La Réunion, cette population est majoritairement âgée de plus de 50 ans. De nombreuses recherches abordent la complexité du rapport que les plus de 50 ans développent avec les anciens et les nouveaux médias (Alava et Moktar, 2012 ; Caradec, 2001 ; Guérin, 2009). Ainsi, pour Vincent Caradec, « les logiques d’usage » peuvent être appréhendées comme les discours tenus par les séniors pour justifier le fait que ces derniers utilisent ou non des objets technologiques. Ci-après, nous allons montrer comment ces logiques permettent de comprendre le rapport qu’entretiennent les seniors rencontrés avec l’invisibilisation des objets du projet P. Parmi les logiques d’usage définies par Caradec, trois d’entre elles ont été particulièrement mobilisées pendant les observations que nous avons réalisées. Il s’agit des logiques identitaire, de médiation et utilitaire.

L’invisibilisation au regard de la logique identitaire

Selon Vincent Caradec, la logique identitaire « consiste à expliquer l’usage – ou le non-usage – par l’adéquation – ou l’inadéquation – de l’objet avec ce que l’on est, à évoquer une affinité, une familiarité avec lui (ou au contraire un sentiment d’étrangeté) » (Caradec, 2001, 124).

Au moment des observations des usages de l’application, cette logique est mobilisée par les individus rencontrés et permet de comprendre une première divergence de perception entre concepteurs et usagers autour des caractéristiques techniques de l’application et des objets connectés. Au regard de cette logique, ce sont surtout la transportabilité et la taille de ces objets qui posent problème. Le rapport à la rapidité sera lui étudié lorsque nous aborderons la logique utilitaire.

Rappelons-le, pour les ingénieurs, taille et transportabilité sont complémentaires. Plus les objets sont petits, plus ils réussiront à être dissimulés, plus ils seront transportables et plus ils seront intégrés aux activités du quotidien. Les usagers ne semblent pas partager cette perception. Au contraire, ceux-là considèrent qu’un objet trop petit est difficilement utilisable. Ces usagers sont, nous l’avons dit, diabétiques ; or, cette maladie provoque des troubles de la vue. En ce sens, il n’est pas surprenant d’entendre les individus observés, pendant les phases de test, critiquer le fait que l’écran et les touches soient trop petits. Beaucoup d’entre eux se plaignent également du manque de lisibilité des résultats fournis par l’application. Prenons le cas d’Elodie, 54 ans, qui considère que « les boutons » de l’application ne sont pas assez visibles. Didier, 54 ans également, ne trouve pas la barre de recherche, ni la touche de validation de ses saisies. William, 45 ans, pense que l’application serait « plus appropriée sur un ordinateur », la navigation y serait « plus facile que sur tablette ». D’une certaine manière, le regard de William questionne la pertinence de la transportabilité. En effet, pour les usagers rencontrés, ce n’est pas parce qu’un objet est petit et transportable qu’il devient invisible. L’invisibilisation dépendrait davantage d’un sentiment d’appartenance face à des objets en adéquation avec l’identité des usagers. Quand Cédric, 60 ans, souligne le fait que l’application est « trop difficile à manipuler pour quelqu’un qui ne connaît pas les nouvelles technologies », la logique identitaire (Caradec, 2001) est mobilisée. Ainsi, le rapport à l’invisibilisation peut se comprendre en étudiant le lien entre âge de la vie et usages des TIC : l’acceptation de ces technologies « invisibles » dépend du regard que portent les séniors sur le degré de correspondance de ces dispositifs à leur génération. Autrement dit, ceux qui estiment que les objets innovants sont réservés aux jeunes générations vont davantage pointer des difficultés d’usages liées aux conséquences du vieillissement et à la complexité d’apprentissage de ces outils au moment de la vieillesse. Pour les autres, l’âge n’est pas un frein aux usages : les innovations technologiques ne sont pas réservées aux plus jeunes. En fonction de ce positionnement, les aménagements techniques prévus par les concepteurs dans l’optique de rendre l’objet invisible ne sont pas perçus de la même manière.

En se focalisant sur l’invisibilisation de l’application, les concepteurs ont-ils ici négligé le profil des usagers ? Dans ce projet, l’avancée en âge et les conséquences du vieillissement ne semblent pas avoir été suffisamment prises en compte au moment de la conception. Ainsi, les caractéristiques techniques que les ingénieurs ont conférées à l’application et aux objets, dans l’espoir de rendre ceux-là invisibles, ne permettent pas d’atteindre l’objectif fixé, car elles attirent l’attention des usagers sur les maux dont ils souffrent et engendrent donc un rejet de la technologie.

L’invisibilisation au regard de la logique de la médiation

Selon les ingénieurs, l’application se fondrait dans le quotidien parce qu’elle agirait comme un « compagnon ». Pour ce faire, nous l’avons vu, ils préconisent le moins d’interventions possible provenant de l’extérieur. Or, les observations réalisées montrent que les individus rencontrés ont besoin d’une aide pour comprendre le fonctionnement de l’application et des outils composant le kit.

Par exemple, Didier, 54 ans, trouve la manipulation de l’application difficile pour quelqu’un de son âge et avoue que sans aide il aurait abandonné.

De même, Joseph, 59 ans, déclare que ce sont ses neveux qui lui ont appris à utiliser les technologies de l’information et de la communication comme les smartphones ou les tablettes tactiles. Il pense que pour manipuler l’application proposée et ses accessoires, il aurait également besoin que quelqu’un lui explique comment faire.

Ces individus entrent dans ce que Vincent Caradec appelle une logique de la médiation. Pour ce chercheur, dans « la logique de la médiation, l’usage ou le non-usage se trouvent expliqués par l’intervention d’un tiers (conjoint, enfant, ami, etc.). Cette intervention peut faciliter l’usage ou l’entraver » (Caradec, 2001, 125).

Cette logique pourrait également permettre de comprendre pourquoi les individus observés rejetteraient le discours humanisant entourant l’outil. En effet, il y a un décalage entre la manière dont les ingénieurs perçoivent le quotidien des usagers ainsi que le rôle de « meilleur ami » que l’application peut y jouer et la réalité des personnes vieillissantes. À La Réunion, la majorité d’entre elles ont pour « dernier chez soi » le domicile personnel (Mallon, 2004). Ce maintien à domicile est facilité par la solidarité familiale et les cercles de sociabilités encore très forts. De même, la rétrosocialisation (Le Douarin et Caradec, 2009) permet aux séniors d’apprendre à utiliser les nouvelles technologies et de maintenir le lien entre les générations. Dans un tel contexte, il semble difficile d’imaginer qu’une application puisse faire office de compagnon. Au vu de l’importance que peut prendre la médiation des technologies auprès des séniors (Le Douarin et Caradec, 2009) on peut se demander si les séniors n’auraient pas tendance à insister sur la présence des objets (et donc à les rendre visibles) afin d’alimenter des sujets de conversation avec leur proche et vivre des moments de partage autour de ces outils.

Logique utilitaire : à propos de l’absence d’éducation

Au moment des observations, une question revient souvent : « à quoi ça [l’application] sert ? » Ce n’est pas parce que c’est petit, rapide et transportable que les individus rencontrés vont utiliser un objet, surtout s’ils estiment qu’ils n’ont rien à en retirer. Cette réaction entre dans ce que Vincent Caradec (2001) appelle la logique utilitaire. Cette logique « consiste à porter une appréciation (positive ou négative) sur l’“utilité” de l’objet technologique considéré : “ça, c’est utile”, “ça, c’est utile pour nous”, “ça, c’est pas utile pour nous” » (122).

Rappelons-le, dans les scénarios d’usage, les ingénieurs avaient prévu d’inclure des données liées au contexte culturel afin de faciliter l’insertion des objets dans le quotidien des acteurs. Autour de l’alimentation, des menus spécifiques ont donc été intégrés à l’application. Cependant, si les usagers observés se reconnaissent dans les aliments proposés, ils ne comprennent pas l’utilité de saisir le repas et d’obtenir une information autour de la valeur énergétique de ce repas.

Didier, 54 ans, souhaiterait savoir ce qu’il manque dans son régime alimentaire pour que celui-ci soit équilibré. Fernande, 52 ans, ne comprend pas sur quoi sont basés les résultats et trouve qu’il devrait y avoir davantage d’explications. Elle ne sait pas « si c’est bien ou pas au niveau de son alimentation » et considère que telle qu’elle est, l’application « ne sert pas à grand-chose, à part [à] une évaluation de son alimentation ».

En voulant concevoir une application la plus discrète possible, les ingénieurs semblent avoir négligé les enjeux de l’usage. En effet, les usagers rencontrés se représentent un outil de gestion de la santé qui serait éducatif et pas seulement informatif. Pour que cette éducation à la santé soit efficace, Didier souhaiterait qu’il y ait un tutoriel vocal qui lui explique ce qu’il doit faire au moment des repas. William, lui, préconise des témoins d’alertes qui seraient visibles et audibles si le repas qu’il a entré s’avère déséquilibré. Ici, l’invisibilisation ne passe pas par la discrétion mais semble passer par l’utilité de l’objet. Pour comprendre ce positionnement, nous pouvons faire une comparaison avec la télévision ou la radio. Par leur format et leurs modalités d’émission, ces objets ne sont pas dissimulables. Ils sont visibles et audibles. Mais ils ont trouvé leur place dans le quotidien des individus, car, pour reprendre Nicolas Demassieux, ils seraient au stade de l’enfouissement. Leurs rôles dans les activités du quotidien ont facilité leur domestication. L’invisibilisation du point de vue des usagers semble donc passer par un nécessaire apprivoisement de l’objet. Selon Leslie Haddon (2011), la domestication des TIC entre dans des procédés complexes. Dans le cas du projet P, les ingénieurs n’ont pas suffisamment pris en compte ces procédés.

Les ingénieurs développent une représentation de l’invisibilisation autour du camouflage alors que celle des usagers est plus compliquée, car cette dernière entre dans des logiques d’usage particulières. Existe-til alors différentes définitions de l’invisibilisation ?

4. Invisibilisation ou invisibilisations : la question de la participation des usagers

L’analyse des représentations des différents acteurs (concepteurs et usagers) a permis de définir l’invisibilisation d’un objet comme un processus né de la rencontre entre une invisibilisation pensée par les concepteurs d’une part, et, de l’autre, une invisibilisation expérimentée par les usagers. La question du « s » à invisibilisation se pose alors.

La marque du pluriel signifierait qu’il existe plusieurs invisibilisations d’un même objet en fonction des logiques des acteurs concernés par cet objet. L’avantage de parler d’invisibilisations au pluriel serait d’intégrer la diversité des logiques de ces acteurs. Son inconvénient serait de maintenir une approche dichotomique entre concepteurs et usagers.

Au singulier, l’invisibilisation d’un objet tiendrait compte du fait qu’il existe des logiques en contradiction, mais l’invisibilisation d’un objet serait réussie lorsque les stratégies des uns et les expériences des autres viendraient se combiner.

Comment alors réussir cette combinaison ? Pour tenter de répondre à cette question, nous postulons qu’il faudrait réduire les écarts entre usages prescrits et usages effectifs en impliquant davantage les usagers dans le processus de conception.

En effet, au cours de la recherche-action sur laquelle nous avons bâti notre réflexion, nous avons réalisé des allers-retours entre ingénieurs et usagers qui nous conduisent à interroger davantage le rôle des usagers dans l’élaboration des objets.

Plus qu’un usager ou un consommateur, dans le modèle participatif, l’individu est aussi défini comme un « générateur de contenus » (Bouquillon et Matthews, 2010). Ainsi, la conception participative « propose d’associer les utilisateurs au processus de conception, dès le début du projet, en partant du principe qu’ils savent ce dont ils ont besoin, mais qu’ils peuvent aussi avoir des idées novatrices » (JeanDaubias, 2004). Ils deviennent alors des acteurs de la création dont l’expertise repose sur leurs connaissances et expériences (Caelen, 2009). La participation des usagers à la conception « se traduit par une implication […] qui peut prendre une forme physique (“un engagement dans l’activité”[…]) ou une forme mentale, “un partage de connaissances” a minima, voire une réelle tâche de réflexion et d’anticipation » (BenoitMoreau et al., 2011).

Par conséquent, la question de la participation des usagers aux différentes étapes de la construction d’une technologie semble nécessaire pour aboutir à une définition de l’invisibilisation partagée par les ingénieurs et les usagers. La conception participative permettrait de construire en commun les critères de l’invisibilisation, loin des prescriptions et du fantasme des uns et proche du besoin et de la réalité des autres.

5. Conclusion

La définition de l’invisibilisation des objets écraniques est complexe car elle comporte un certain nombre d’enjeux. Dans la recherche-action à laquelle nous avons participé, concepteurs et usagers ne semblent pas être d’accord sur cette définition. Pour les premiers, l’invisibilisation passe par des caractéristiques techniques et sur une approche quasi symbiotique de la technologie, perçue comme un prolongement de l’humain. Pour les usagers, l’invisibilisation entre dans des logiques d’usage complexes et passe par l’appropriation et la domestication. Face à ces divergences de représentations, nous postulons que l’invisibilisation prendrait une tout autre dimension si les usagers étaient intégrés au processus de conception. Autrement dit, la participation des usagers à la conception d’une technologie permettrait aux ingénieurs de mieux cerner les attentes et besoins des usagers et aux usagers d’appréhender les possibilités autour de l’élaboration d’une technologie. Cette conception participative permettrait d’aboutir à une définition commune de l’invisibilisation.

Au moins une question reste cependant sans réponse. Si la conception participative permettait de réunir concepteurs et usagers autour d’une définition commune de l’invisibilisation, qu’en est-il des conséquences de ce processus sur les données personnelles recueillies ? L’objet devenu « invisible » contiendrait les principales informations sur les usagers. Ceux-ci seraient-ils alors véritablement conscients de l’importance des renseignements récoltés par les objets écraniques ? Processus complexe, l’invisibilisation bouscule les pratiques existantes des concepteurs et des usagers et nécessite bon nombre de réflexions notamment autour de l’encadrement des usages de ces objets. En plus des dimensions techniques, économiques et culturelles étudiées dans cet article, la définition de l’invisibilisation nécessiterait une approche éthique. Cette dimension englobe un certain nombre d’enjeux et provoque une remise en question de la politique de santé publique existante et du fonctionnement de l’écosystème lié aux patients. Rappelons-le, dès son élaboration, le projet P s’intéresse aux objets : dans la convention sont définies les bases de la conception et les finalités des usages. Ces finalités portent principalement autour de l’autonomisation des patients : mieux informés ils seraient plus à même de développer des attitudes puis des habitudes (autour de l’alimentation, de la prise de médicaments, de la pratique d’activités physiques…) qui conduiraient à diminuer les facteurs provoquant une hospitalisation. Les patients deviendraient ici pleinement acteurs de la gestion de leur santé. Mais à aucun moment, il n’a été question d’évaluer les conséquences à long terme de tels dispositifs pour les entreprises, les soignants et les patients. Or cette volonté de concevoir des outils numériques facilitant l’autonomisation des patients s’est heurtée à bon nombre d’interrogations. À quel moment interviennent les soignants ? Les outils sont-ils payants ou remboursés par la sécurité sociale ? Comment sont gérées les données collectées ? Qui y a accès ? Quels sont les risques pour les patients ? Que se passentils s’ils perdent leur téléphone contenant toutes les informations sur leur santé ? Etc. Ces interrogations sont apparues en cours de projet. Elles ont fait l’objet de débats passionnés, chaque catégorie d’acteurs se rendant compte, au fur et à mesure que les dispositifs prenaient forme, des enjeux des usages. L’apparition tardive de ces questions permet d’illustrer que dans ce genre de projet innovant, l’accent est parfois trop souvent mis sur les objets et non sur les usagers. L’enthousiasme sur les possibilités réelles ou fantasmées de ces nouvelles technologies a tendance à éluder des réflexions centrales sur les enjeux éthiques, sociaux, économiques et également culturels de ces objets.