Susan Perry, L’illusion pixel. Pourquoi le numérique ne changera pas le monde, Lemieux Éditeur, 2015

Vivien LLOVERIA 

Publié en ligne le 27 avril 2018

Texte intégral

Publié aux éditions Lemieux en 2015, l’ouvrage de la politologue francoaméricaine Susan Perry s’intitule « L’Illusion pixel. Pourquoi le numérique ne changera pas le monde ». Cet essai de philosophie politique déploie sur une centaine de pages une réflexion consacrée aux technologies numériques. Fruit d’un militantisme inattendu, il questionne plus particulièrement les répercussions et enjeux des solutions numériques sur le terrain, là où les citoyens de différents milieux se croisent et apprennent les uns des autres. Ce souci d’adéquation au réel se trouve notamment reflété par une bibliographie et des sources documentaires détaillées sur près d’une trentaine de pages

Partant de la nécessité d’un encadrement réglementaire du numérique, comparable au Code de la route, l’auteur présente comme objectif de ce livre de mieux éclaircir le débat entre innovations technologiques et protection des générations futures. Pour cela, le propos s’organise en trois grandes parties : la première considère la sobriété par rapport au numérique, la seconde sa transparence et la troisième la concertation.

La posture de sobriété est d’abord celle adoptée par l’auteur qui se définit comme éco-raisonnable, aussi enthousiasmée que prudente. Le cas concret du déploiement des compteurs sans fil, destinés à être installés au sein de chaque foyer, servira non seulement d’illustration mais également de fil conducteur à l’ensemble de l’écrit. Outre le surcoût économique et l’impact sur l’environnement, Susan Perry décrit le défi du stockage des mégadonnées (big data) qui se présentent comme la matière première de la nouvelle économie du XXIe siècle. L’auteur souligne la diversité qui se cache derrière ce terme de métadonnées, désignant à la fois la capacité à produire des données, mais également à les collecter, les stocker, les analyser et les communiquer en temps réel aux usagers. Ainsi, démêlant les assertions les plus variées, elle distingue la catégorie des mégadonnées, comme collecte massive d’un seul type d’informations, de celle des métadonnées, comme interconnexion entre données de diverses sources. Les solutions évoquées pour aller dans le sens de la sobriété numérique commencent par la nécessité d’une coordination et d’une mise en cohérence des politiques publiques vis-à-vis de l’innovation technologique. Mais également, outre des propositions techniques telles que l’usage du câble pour lutter contre les ondes électromagnétiques, la chercheuse propose des actions d’éducation au numérique pour les nouvelles générations. On peut regretter dans cette partie, une impression de survol des problèmes tels que l’économie de l’attention, la numérisation des rapports humains, la propagande numérique ou encore le recul d’une matérialité pérenne que l’on sent pourtant en filigrane dans le texte.

La seconde partie sur la transparence reprend un paradoxe de la communication numérique : celui d’une apparence limpide et épurée du numérique cachant la réalité d’une surveillance directe ou indirecte de notre vie de tous les jours. L’auteur identifie un processus de banalisation des captations automatiques de données personnelles dont les dispositifs potentiels constituent un bel objet d’étude pour les sciences de l’information et communication. Elle s’engage alors dans une discussion autour des droits et libertés au sein de l’espace virtuel, abordant tantôt les violations de la vie et de la propriété privée, tantôt les enjeux de cette surveillance généralisée.

Au final, du côté des usagers, elle parvient à esquisser une participation citoyenne bien informée et raisonnée, garante de la transparence des interactions avec les données numériques, tandis que du côté des concepteurs, l’accent est mis sur les contraintes de protection de la vie privée, intégrées dès le stade de la conception des produits. Elle présente ensuite des déclinaisons concrètes de cette démarche de privacy design qui vont des procédures d’évaluation préventive de l’impact sur la vie privée (PIA : Privacy Impact Assessment) aux technologies curatives renforçant notre protection de la vie privée (PETs : Privacy Enhancing Technologies). Cependant, elle souligne qu’aucune de ces propositions sur la protection de la vie privée n’offre comme alternative le droit fondamental de refuser entièrement la technologie numérique (pouvoir vivre déconnecté).

La partie consacrée à la concertation sur le numérique oriente le propos sur les sociétés engendrées par les différents choix politiques adoptés par rapport au numérique. Des décisions qui pourraient arbitrer le choix entre des démocraties encore plus émancipées et participatives et des sociétés surveillées, étriquées, focalisées sur le seul acte de consommation. L’option privilégiée par Susan Perry étant celle de la citoyenneté, elle répartit les enjeux en quatre grandes thématiques : la notion d’espace public, la fracture numérique, le contrat social et le libre arbitre. Concernant l’espace public numérique, elle rappelle la distinction entre le collectif comme groupe d’individus, le commun comme biens naturels et le public comme biens socialement construits. Rappel qui lui permet de démontrer combien le numérique brouille notre idée du partage collectif, commun ou public et soulève de nombreuses questions concernant des biens à la fois matériels et immatériels.

Les questions de la fracture numérique et du contrat social permettent ensuite de poser deux problèmes : celui d’organiser à la fois une politique destinée à tous ceux qui veulent avoir accès au numérique, et une politique destinée à ceux qui réclament le droit de refuser entièrement les technologies numériques. Elle dépeint alors une nouvelle ségrégation sociale qui placerait les plus riches dans des zones blanches privatisées dépourvues d’ondes électromagnétiques et pourvues du droit de se déconnecter, et des zones pour les moins riches, inondées d’ondes toujours plus puissantes et accueillant des habitants incapables de se soustraire à une connexion permanente. Enfin, le libre arbitre est abordé du point de vue des relations entre les hommes et les machines, un vivre ensemble qui nécessiterait la rédaction de protocoles hommes-machines juridiques définissant les responsabilités de chacun. Pour illustrer ses propos, Susan Perry compare les figures du cyborg humain et du robot tueur.

En conclusion, cet ouvrage nous fait cheminer sur un ensemble bien construit de questions posées autour du déploiement des technologies numériques. Si le petit format de l’ouvrage se prête bien à la découverte, il peut cependant laisser le lecteur sur sa faim. En effet, de nombreuses interrogations mériteraient d’être approfondies, notamment sous l’angle de l’information, de la communication et du design. Autre remarque allant aussi dans ce sens, le titre principal L’llusion pixel peut laisser perplexe après la lecture, puisque l’ouvrage ne concerne pas la production/interprétation des images numériques. L’appréhension, l’appropriation et l’utilité de la manifestation visuelle des données numériques, par et pour des usagers humains, n’est finalement pas la question centrale. En revanche, la qualité indéniable de cet essai est de nous alerter, nous aider à penser et à agir pour une citoyenneté numérique. Ensemble de visées que l’auteur remplit tant par ses écrits que par la richesse des informations fournies à la fin du livre, désignant de fait une voie pour exprimer notre propre militantisme inattendu.