Consocréation, subjectivité et nouvelles configurations psychiques

Vassiliki-Piyi Christopoulou 

Publié en ligne le 13 février 2018

Digital Object Identifier 10.25965/interfaces-numeriques.2855

Après une explicitation des présupposés épistémologiques de notre démarche, notre objectif consiste en une reprise des principaux concepts qui gravitent autour de l’oxymore de « consocréation » afin de les (ré) interroger à la lumière d’une lecture transversale qui mobilise plusieurs disciplines (langues anciennes, philosophie, psychologie, sciences de l’information et de la communication.) Dans la première partie, propédeutique, de notre exploration, la perspective historique et la clarification conceptuelle de ces questions ancestrales sera mise particulièrement en exergue afin d’établir des liens féconds avec notre réflexion et nos pratiques actuelles.
Dans un second temps, nous allons nous pencher sur les avantages mais aussi les dangers de la philosophie qui sous-tend les pratiques du Do-it-yourself associées à notre problématique. Nous nous interrogerons enfin sur les nouvelles configurations psychiques impliquées par ce véritable remodelage de l’espace psychique observé aujourd’hui afin d’examiner et finalement récuser l’antinomie classique entre subjectivation et monde de la technique.

After an explanation of the epistemological presuppositions of our approach, our objective is to take up the main concepts that revolve around the oxymoron of “consocreation” in order to (re) examine them in the light of a transversal reading that mobilizes several disciplines (Ancient Languages, Philosophy, Psychology, Communication and Information Sciences.) In the first part, propaedeutic, of our exploration, the historical perspective and the conceptual clarification of these ancestral questions will be particularly emphasized in order to establish fertile links with our current practices. In a second step, we will examine the advantages but also the dangers of the Do it yourself philosophy associated with our problem, as well as on the new psychic configurations involved by this real remodeling of the psychic space observed today. We will interrogate, otherwise, and finally reject the classical antinomy between subjectivation and world of technique.

Sommaire

Texte intégral

Au sein de ces publics qui ne sont plus des audiences, passés du statut de masse de consommateurs à celui d’associations de contributeurs, émergent des figures d’amateurs au sens où Kant use de ce terme pour caractériser les Sociétés savantes issues de la République des lettres qui s’est formée à l’époque d’Erasme, Luther et Henri VII.
Bernard Stiegler, États de choc. Bêtise et savoir au XXIe siècle

1. Introduction: le lexique extraordinaire de la « consocréation »

Note de bas de page 1 :

Contraction entre les termes « consommation » et « création ».

L’oxymore « consocréation »1 crééen 2008 par Thierry Gobert, etrepris en 2014, reflète de façon pertinente une réalité que les langues anciennes mettaient déjà en évidence. La « logique manichéenne » invoquée, qui opposait les deux termes (Paillard, 2014) est démentie par toute une recherche lexicologique et notionnelle, tout comme par la pratique et le bon sens. Le verbe « consommer » renvoie étymologiquement au latin consumere (prendre avec soi, pour soi, achever, consumer). Au sens littéral, la consommation désigne donc l’achèvement, l’accomplissement de quelque chose mais en se l’appropriant (on parle de consommation par exemple du mariage). Le verbe latin renvoie à son tour au verbe grec analiskein ; qui désigne le fait d’« user ses forces matérielles et/ou spirituelles » en vue d’un objectif à atteindre. Plus proche du sens de « consumer » ; mais aussi de la « création » qui implique ce travail d’« enfantement », il est renforcé par le préfixe kata- (kata-n-aliskein) qui lui confère la signification d’une action à accomplir « à fond » et complètement. Or une connotation négative impliquée dans ce préfixe kata (impliquée et donc probable mais pas nécessaire…) le tire littéralement « vers le bas » ; vers cette idée de « déchéance » et de « résorption ». Nous voyons l’ambivalence et même la double contrainte dans le sens que lui a donné l’École de Palo Alto (Bateson, 1977) de cette injonction paradoxale : soyez (conso) créatifs ! Mais comme tout paradoxe, ce ne sera pas pour nous une voie sans issue mais au contraire le commencement d’une réelle réflexion sur nos pratiques numériques.

Car nous « consommons » et nous « nous consumons » en « créant » ; tout « en se créant ».

2. Problématique et présupposés épistémologiques

Qu’en est-il aujourd’hui de ce paradigme que les langues anciennes mettent en évidence de façon si éclairante et polysémique ? Est-ce qu’il est vécu dans toute sa profondeur ou est-il vidé de son sens originel pour faire valoir la forme sur le fond, les clivages stériles sur les articulations fécondes, l’artefact et la ruse, voire l’imposture sur un véritable savoir- faire et savoir-être ? Car s’il ne faut pas séparer les deux termes, qui renvoient inévitablement au même processus, il est indispensable au contraire de les distinguer car les modalités de cette articulation diffèrent selon les points de départ mais aussi les objectifs visés.

Qu’en est-il donc aujourd’hui de cette philosophie de l’outillage censée nous guider depuis Aristote ? Ce dernier, nous explique, rappelons le, dans les parties des animaux que « ce n’est pas parce qu’il a des mains que l’homme est le plus intelligent des êtres, mais parce qu’il est le plus intelligent des êtres qu’il a des mains. En effet, l’être le plus intelligent est celui qui est capable de bien utiliser le plus grand nombre d’outils » (Aristote trad. 2002 : 136-137).

Or la maîtrise, ou supposée telle, de la fonctionnalité de ces outils donne une « illusion de compétence » (Gobert, 2014) provoquée par l’« urgence communicationnelle » d’aujourd’hui, (Gobert, 2014 : 9) et le « prêt-à-fonctionner » de l’outil, avec un soi-disant minimum d’intervention et d’adaptation de notre part. Et tout cela au service d’une normativité qui permet le plus souvent « de prescrire des conduites ou des usages sans avoir à en débattre » (Gori, 2013 : 160).

Car il ne s’agit pas seulement d’une compétence illusoire qui concerne l’usage des outils eux-mêmes et qui conduit à dénier les points d’impasse et les lacunes de l’usager mais également d’un évitement systématique de tout travail critique sur les contenus ou les réalisations concernées.

La puissance croissante par ailleurs de ce « système technicien » (Ellul, 1997) et l’empire de l’information, en tant que combinaison de données numériques, aux dépens du récit et de la parole argumentative sont particulièrement à l’œuvre, quand la fonction instrumentale du langage prend le pas sur la parole. On n’a presque plus le droit dans ce domaine de demander le pourquoi des choses ; seul le comment a droit de cité.

En cohérence enfin et dans la continuité de tous nos travaux de recherche antérieurs (Christopoulou, 2010, 2014), il est nécessaire de préciser le cadre conceptuel que nous avons choisi et les présupposés épistémologiques qui rendent possible et légitime cette articulation entre des disciplines très éloignées les unes des autres. Ce cadre sera pour nous celui des « interactions », notion épistémologique, que nous considérons comme distincte de celle d’interdisciplinarité, transdisciplinarité ou pluridisciplinarité. La notion d’interaction récuse surtout celle d’« application » d’un savoir fondamental à un autre domaine que le sien, à cause d’une transplantation hors d’un lieu d’origine, et d’une utilisation mécaniste et instrumentale des concepts concernés. Le domaine des interactions vise, au contraire, à vérifier la capacité de la méthode et de la théorie qui nous intéresse à rencontrer d’autres logiques et d’autres disciplines, non seulement en y apportant un éclairage nouveau, mais en étant en retour éclairée elle-même. Par conséquent, c’est l’emprunt de modèles qui est mis en exergue dans toute sa fécondité mais aussi ses limites.

3. Des faiseurs des simulacres platoniciens aux hypomnémata contemporains de la consocréation

En reprenant ici nos travaux antérieurs (Christopoulou, 2014) pour les prolonger et les mettre en lien avec ces nouvelles thématiques, nous émettons l’hypothèse que la confusion regrettable entre les deux termes (la part de la consommation prend de plus en plus le pas sur la créativité et l’originalité) ou au contraire, leur lien si prometteur, abolissant la distance entre subjectivité et technique, renvoie au même débat ancestral au sein de l’histoire des idées. Ce débat statue sur le sens de l’image dans un sens générique, en tant que trace perceptive d’abord (visuelle, auditive) et trace mnésique ensuite, mais aussi en tant que mimésis (imitation, ressemblance) relevant du domaine des arts. Les supports de mémoire extériorisés d’aujourd’hui (la télévision, la radio, internet) en tant que mnémo-technologies, sont les formes d’hypomnémata de notre temps qui appellent de nouvelles pratiques.

Comprendre l’hypomnèse depuis les Grecs, c’est réaliser combien la mémoire individuelle et sociale est autant du domaine de la mnémé (mémoire en tant que trace corticale ou psychique) que celui des artefacts.

Aujourd’hui, nous sommes à nouveau confrontés à une prévalence de l’image qui ne s’interroge pas sur les propriétés de l’original ou la servitude dans laquelle elle nous entraîne. Cette « société du spectacle » (Debord, 1967), qui fait miroiter un bonheur factice consacré par le fétichisme des marchandises, ne s’adresse qu’à notre statut de consommateurs, nouveaux captifs devant le défilé incessant des simulacres (ce qui n’a que l’apparence de ce qu’il prétend être) de nos écrans. L’ensemble des activités, en lien avec des objets digitaux, comme le travail graphique de photographie numérique ou alors l’écriture à l’aide d’un traitement de texte relève de ce « tournant visuel » (pictorial turn) ou iconic turn (Mitchell, 1986, 1995, 2005) de la culture contemporaine. Ayant succédé au fameux linguistic turn en philosophie, qui mettait en exergue l’importance de l’analyse préalable du langage comme accès à toute analyse du monde, il témoigne à travers les syllabi des universités surtout anglosaxonnes, l’expansion et l’essor considérables de la visual culture ou des visual culture studies en y englobant tout écrit ou texte et en prétendant traiter, sous la problématique de la représentation, tous les domaines de l’histoire et de la culture.

Note de bas de page 2 :

Vingt-cinq siècles après Platon, la philosophe Valérie Charolles nous offre ses réflexions sur les révolutions que l’écran a entraînées dans notre civilisation dans Philosophie de l’écran, Paris, Fayard, avril 2013.

Pourquoi cette question de l’image en tant que paradigme dominant nous intéresse-t-elle par rapport à la notion de consocréation ? Parce qu’elle pourrait constituer le tremplin dans un sens propédeutique ou le tertium quid dont on a besoin pour parler de cette « illusion de compétence » générée par les hypomnémata contemporains ou « rétentions tertiaires » dont parle Bernard Stiegler qui « mettent en œuvre des processus d’écriture, d’édition, de diffusion et de lecture d’un genre radicalement nouveau. » (Stiegler, 2012 : 312). Déjà, il est important de rappeler que ce ne sont pas les frères Lumière qui ont découvert le cinéma et les écrans mais Platon dans sa célèbre allégorie de la caverne ainsi que Zénon d’Élée qui a inventé le découpage image par image qui donne l’illusion du mouvement. La notion même d’image implique par extension celle de représentation2 et par un court-circuit celle de l’imagination (phantasia) traditionnellement frappée de suspicion. La problématique de l’image (eikon en grec) est associée dans le Théétète de Platon à celle de l’empreinte, du tupos sous le signe de la métaphore du bloc de cire, l’erreur étant assimilée soit à un effacement des marques, des seimeia, soit à une méprise semblable à celle de quelqu’un qui mettrait ses pas dans la mauvaise empreinte.

Traces visuelles, mnésiques ou corticales, les intuitions platoniciennes nous rejoignent dans toutes nos préoccupations actuelles à l’entrecroisement des sciences de l’information et la communication et les neurosciences cognitives. Les faux savoirs et leurs dangers sont réexaminés par Platon à partir toujours de cette question de l’image, puisque le sophiste, à l’opposé du philosophe, cet « imitateur » ; ce « faiseur d’images » excelle dans l’« art du simulacre ». Il « vend » par ailleurs son savoir-faire en apprenant à ses élèves non pas à chercher ou à promouvoir la vérité mais à maîtriser des outils conceptuels dans une optique purement procédurale (Diet, 2003).

La finalité recherchée n’étant pas substantielle mais purement procédurale, la référence à une notion comme celle du « bien commun », distinct de l’« intérêt général » se présente comme dénuée de sens. Car la finalité procédurale de l’intérêt commun n’est que le résultat d’un artifice rationnel et d’une convention que tous les cliniciens, psychosociologues ou psychanalystes, mettraient en rapport avec l’anomie contemporaine et les pathologies du narcissisme, provoquées par la mise à mal de l’ordre symbolique ou alors, de façon paradoxalement totalement opposée avec la nomorrhée, cette incessante diarrhée législative « qui inonde de lois notre vie quotidienne et celle de nos institutions sans que ces lois soient indispensables ; pire, sans même être applicables ». (Lameyre, 2012 : 17)

Les multiples destins de l’image aujourd’hui font écho aux représentations de la Vérité elle-même dans l’art occidental, comme une femme nue qui nous tend un miroir, lieu de « captation » fidèle d’un réel insaisissable ; geste d’autant plus énigmatique qu’il renvoie à la critique platonicienne du simulacre, faux semblant, mais qui nous ferait également penser à l’utopie marxiste selon laquelle « nos productions seraient autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre » (Marx, 1844 : 31-33).

Note de bas de page 3 :

Nous avons exploré et développé cette thématique dans « l’image entre simulacre et vérité » in Imaginaire & Inconscient, 2014/34 : p. 35-46.

Cet écart qui sépare l’objet réel de son reflet, de son ombre ou de sa reproduction artificielle n’a cessé de hanter toute l’histoire de la philosophie et les trois termes d’eidolon, eikon et phantasia sont réunis par Platon sous le vocable infamant de apaté : tromperie ou imposture (Le Sophiste : 260c)3.

Note de bas de page 4 :

Nous rappelons que la poiesis se réfère à une production dont le résultat est extérieur au processus qui l’engendre. Serait-elle pour nous associée à une création “pure” d’un objet totalement extérieur à nous ? mais cette création n’existe pas car toute création se sert de matériaux, d’outils matériels ou intellectuels ; abstraits ou plus tangibles. Tandis que la praxis se rapporte à une production dont le résultat reste attaché ou immanent à l’exercice même de l’acte. Le poético-pratique serait un équivalent de notre oxymore de consocréation !

Dans La République, Platon s’interroge, par extension, sur le but d’un art, comme la peinture : est-ce de représenter ce qui est, tel qu’il est, ou ce qu’il paraît tel qu’il paraît ? Est-ce l’imitation de l’apparence ou l’imitation de la réalité ? Sa méfiance envers l’image, cette « imposture », l’obsède. Mais saurait-on penser sans « image » ? Une pensée qui n’aurait pas besoin de médiations pour se manifester, existe-t-elle ? Pour Aristote, la sensation, l’image et la phantasia (imagination) qui lui est associée, ne seront plus des obstacles à la connaissance, mais au contraire son accès privilégié. Les actes humains de production, se situant entre poiésis et praxis, prennent naissance dans cet entre-deux aussi passionnant que périlleux4.

4. Do-it-yourself et consocréation: illusion de compétence et amateurisme

Traverser les siècles et se référer à l’histoire des idées est certainement une facilité de l’esprit ou une nécessité méthodologique dans une perspective historique incontournable, mais comment peut-on en bénéficier aujourd’hui ? Comme le souligne Thierry Gobert dès 2008, le passage de la technique à la technologie (Ellul, 1990), c’est-à-dire son insertion dans les pratiques et les usages sociaux, « s’accompagne d’une émergence de représentations collectives » porteuse de valeurs sociales réélaborées par tout un chacun. La polyvalence de l’outil informatique, son adaptabilité ainsi que son adaptation aux usages personnels pour exploiter les applications, modifier ou créer des documents confère à l’assertion do-it-yourself toute sa signification. Or ces « ready-mades » pour rappeler Marcel Duchamp (Duchamp, 1976) impliquent au préalable la notion de consommation : « Consommer pour créer et créer en consommant » : ainsi est né l’oxymore de consocréation décrivant le lien indissociable entre la consommation et la création lors de l’utilisation d’outils innovants.

Mais une autre problématique émerge : Ces univers virtuels d’interfaces personnalisées sont à l’origine de productions, grâce à des assistants où « l’interface préenregistrée influe sur la construction d’une illusion de création individuelle », voire d’une « illusion de compétence » et même d’une « illusion de contrôle de la compétence » car « l’apprentissage de l’outil, que le marketing relègue au rang de simple formalité, semble aisé et primordial alors qu’il n’est qu’un commencement tout à fait insuffisant. L’illusion se décline ainsi à deux niveaux : celui de la croyance en la toute-puissance de l’outil et celui de sa simplicité de l’emploi » (Gobert, 2014, ibid. : 5).

Pour illustrer cette idée d’« illusion de compétence » qui « naît des stratégies de consocréation conceptualisée par les industries de l’information » (idem : 8), Thierry Gobert emploie la comparaison avec l’utilisation d’un ciseau à bois par tout un chacun qui ne pourrait jamais égaler la compétence d’un ébéniste, même si le néophyte n’en perçoit pas la différence. Quant à l’« illusion de contrôle de la compétence », elle pourrait se rapprocher de la pensée magique, dans un sens psychanalytique du terme, en tant que forme de pensée qui s’attribue la puissance de provoquer et contrôler l’accomplissement de désirs ou la résolution de problèmes sans parcourir les étapes nécessaires d’un apprentissage adéquat.

Note de bas de page 5 :

qui est une sorte de paraphrase qui peut toutefois constituer une réorganisation du contenu témoignant d’une élaboration et d’une appropriation très réussie. À l’inverse, on peut avoir affaire à des créations personnelles mais point « originales » car très pauvres ou « fades », ne s’appuyant sur aucun travail solide de « mémoire » et de réappropriation.

Thierry Gobert explique dans ses travaux que cette assistance par la machine n’est pas neutre. Elle est à l’origine d’un véritable conditionnement et de conduites très répandues comme le copier-coller partiel, agrégeant ou granulaire. En facilitant la duplication de données informatiques, cette technique a fait du plagiat une pratique courante des œuvres lorsqu’elles sont sous forme numérique. Les enseignants doivent expliquer aujourd’hui aux plus jeunes étudiants, qui font très souvent du plagiat sans aucune mauvaise intention et sans intention de fraude, qu’il s’agit d’une faute morale qui est toujours sanctionnée. Nous tenons à préciser pourtant que celui qui serait coupable de mauvaise foi (en interdisant non seulement le plagia mais également le dit « démarquage »)5, est cette civilisation qui exige l’authenticité d’une création et d’une pensée autonome sans donner les conditions nécessaires à son émergence. Car la pensée et le recul critique exigent du temps. Comme le précise Jean-François Lyotard, « dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut, mais incorrigible : d’en faire perdre » (Lyotard, 2005 : 60).

Les étudiants justifient par « le manque de temps » non seulement la pratique du plagiat mais également le rendu de travaux systématiquement inachevés. Cet inachèvement ne doit nullement être assimilé à une ouverture et à une reprise après coup souhaitables et légitimes mais à l’incomplet d’une réalisation arrachée « aux forceps » qui donne naissance à une œuvre prématurée qui ne peut survivre à une interrogation critique, ni donner lieu à une conclusion, ne fût-ce que partielle. Notre éducation qui se limite au rôle utilitaire des savoirs, se situe à l’opposé de la fameuse Bildung néo-humaniste du siècle dernier en Allemagne où le goût des langues anciennes, était accompagné constamment du souci de la rigueur scientifique, répondant à̀ l’esprit positiviste dominant de cette période qu’on retrouve aujourd’hui mais découpé de ses racines.

Nous ne pouvons que rappeler au passage que la Bildung (éducation, formation) des Allemands renvoie encore à cette notion d’image (Bild), en tant que modèle (Vorbild) ou imitation (Nachbild) mais dans un tout autre contexte. Son origine se situe dans le cadre de la mystique médiévale où l’homme a pleinement conscience qu’il est fait à l’image (Bild) de Dieu et à sa ressemblance. L’idéalisme allemand va prolonger et enrichir cette problématique tout en la sécularisant et en lui donnant la signification d’une formation de soi associée à la Kultur. Cette double exigence de scientificité, nourrie par les humanités et les langues anciennes qu’on retrouve dans les différents débats de l’époque, opère le rapprochement entre la conception traditionnelle de la culture générale humaniste et l’idée de la formation (Ausbildung) spécialisée. Même si les études scientifiques et techniques (Realstudium) étaient encore considérées comme des études de deuxième ordre, qui permettaient sans doute de se dire instruit, studiert, mais non de se dire cultivé, gebildet. (Le Rider, 2002).

À l’opposé de cet univers, les maquettes de nos cursus actuels, ainsi que nos productions numériques, « consocréatrices », réalisées dans l’urgence et en « temps réel » (interactivité oblige), ne laissent aucune marge à un éventuel « travail de pensée », encore moins au « plaisir de pensée », investissement passionnel d’une activité sublimée. Nos travaux, à l’aide de nos supports numériques, obéissent au diktat quantitatif d’une exigence de réalisation dans l’urgence et la précipitation, ainsi qu’à l’exigence d’une visée essentiellement professionnalisante, tandis que ce sont l’amateurisme et l’illusion de contrôle de la compétence qui sont le plus souvent à l’œuvre.

Qui plus est, le fait que chacun est à présent « candidat à vie » dans les plateformes professionnelles comme LinkedIn et Viadeo, confère une importance cruciale aux compétences censées être repérées par les jobboards, ces robots qui scannent des milliers de CV en vue d’un recrutement. Ces compétences, que personne ne peut vérifier de façon substantielle, seraient plutôt des « compétences standard », en opposition aux compétences dites « critiques » qui font qu’un professionnel soit irremplaçable dans certaines tâches ou qui se réfèrent à la difficulté qu’il y a à les acquérir ; et en opposition également aux compétences « expertes » faisant référence à une expertise de haut niveau (Vergnaud, 1998). Ces distinctions commencent à apparaître dans la littérature pour pallier une définition trop vague qui a perduré pendant longtemps.

F. Ropé, soulignait déjà en 1994 l’« opacité sémantique » de la notion de compétence favorisant son « usage inflationniste » dans des lieux différents par des agents aux intérêts divers. (Ropé, 1994 : 63-93).

Si la compétence visée relèverait si souvent aujourd’hui plutôt de la compétence critique ou de l’expertise, on aurait intérêt à rendre moins floue la frontière entre le néophyte « consocréatif » du Do-it-yourself et le professionnel affirmé en tant qu’expert qui porte « un regard critique sur ses succès et ses échecs et [il est capable] d’en tirer profit » (Boutin et Thibault, 2003).

5. Conclusion: subjectivité et espaces de transitionnalité à l’ère du numérique

L’écart ou l’antinomie entre subjectivité et monde de la technique est une fausse alternative. Les hypomnémata modernes, surtout en ce qui concerne la création artistique ou l’ingénierie pédagogique devraient rétablir l’unité de ce couple initialement antinomique. Les sciences de l’information et de la communication qui empruntent largement aux sciences humaines, tout autant qu’aux sciences de l’ingénieur, veillent à garantir ce lien si souvent contesté. Mais nous avons surtout insisté sur le versant négatif et dangereux du processus de consocréation que ce soit au niveau psychique ou sociétal. Il ne s’agit pas d’un parti pris sans examen, mais de la nécessité de mettre en évidence les effets d’aliénation inhérents au fait que la poésie, le jeu, l’art ou toute forme de création sont le plus souvent soumis à une fonction instrumentale du langage dans sa dimension iconique aux dépens de sa fonction critique. Nous avons insisté également sur la contribution de la technique dans sa dimension « consocréative » à la fixation de nouvelles habitudes où la norme devient normativité (Gori, 2013).

Or la normativité pourrait « se limiter aux règles formelles et informelles qui régissent les rapports sociaux ou la conduite des acteurs, ou dans une perspective beaucoup plus large s’intéressant à l’orientation significative de l’action à travers des raisons assumées subjectivement comme justes et instituées collectivement » (Bonny, 2011 : 13-14).

Empruntée à Michel Freitag (1996) cette définition permet de sortir d’une conception réduite de la normativité et de limiter l’autonomie de la technique qui risque de réduire nos choix à un simple exercice d’objectivation à visée « gestionnaire ». Cette objectivation ne permet pas la mise en place d’un espace transitionnel dans le sens de Winnicott qui seul pourrait assurer le lien entre technique et subjectivité et conduirait aux nouvelles pathologies de cette « psychopathologie du virtuel quotidien » qui transparaissait déjà il y a dix ans (Missonnier et Robineau, 2007). Les personnalités as if dont Helen Deutsch (Deutsch, 1992) a si bien parlé ou les faux selves de Winnicott (Johns, 2013) qui se construisent prioritairement comme adaptation et conformité à l’environnement seraient particulièrement concernés. Car ces personnalités « comme si » chercheraient à trouver dans les mouvements de masse, comme ceux relayés par les réseaux sociaux consocréatifs ou dans notre système éducatif actuel, un étayage identificatoire, susceptible de donner un contenu à leur semblant d’existence.