Introduction

Isabel Colón de Carvajal 
et Caroline Vincent 

Publié en ligne le 12 février 2018

Texte intégral

L’avènement du web 2.0, aussi appelé « web social », a largement marqué la première décennie du XXIe siècle. Les objets médiatiques que l’on appelle communément les « médias sociaux » (social media) se sont multipliés et diversifiés. Dénomination désormais bien connue, elle n’en demeure pas moins complexe car elle ne recouvre pas une catégorie homogène (Stenger et Coutant, 2011). En effet, sous l’appellation « médias sociaux » se regroupe un ensemble de plateformes multimodales interactives (Herring, 2015) telles que les blogs, les plateformes de microblogging (Twitter), les wikis (Wikipédia), les sites, les applications de partage et diffusion de contenus (YouTube, Périscope, Snapchat), de réseautage (LinkedIn), d’échanges commerciaux (Airbnb, BlaBlaCar), de rencontres amoureuses (Tinder, Once), les réseaux socionumériques (Facebook) et enfin les jeux en ligne (e-sport, MMORPG) ainsi que les mondes immersifs (Second Life).

Parallèlement, les moyens de communication numériques se sont développés et diversifiés : c’est désormais au travers d’écrans de plus en plus nombreux, de taille variée, tactiles, intégrés dans des objets du quotidien, dits « intelligents » (SmartTV, ordinateurs, tablettes, smartphones, montres, lunettes, tables, bracelets, etc.), que l’on interagit. Et, comme le souligne Develotte (à paraître) : si les termes « interactions » et « écrans » sont facilement associés dans la vie courante, force est de constater que selon l’action entreprise on peut interagir « à » l’écran, « sur » écran ou encore « par » écran, selon que l’on considère l’écran comme une surface plane, un medium ou un monde immersif. Ainsi, au sein des « Humanités numériques » (Mounier, 2012), un récent champ propre aux interactions se développe : les interactions multimodales par écran, dans lequel nous souhaitons ancrer ce numéro, et ce, dans une approche pluridisciplinaire. Ce champ s’inscrit dans des problématiques plus larges telles que celle de Geneviève Jacquinot-Delaunay sur « les écrans du savoir ou écrans au savoir » (1996) ou encore celles développées par Mauro Carbone dans « Vivre par(mi) les écrans aujourd’hui. Évolutions et proliférations d'un système complexe », lors du colloque international en septembre 2014 à Lyon. Le numéro 1/2016 de la revue Interfaces Numériques intitulé Métamorphoses des écrans : multiplication, (Catoir-Brisson et Versel, 2016) questionnait la construction du sens des contenus médiatiques, la relation aux écrans et aux contenus médiatiques, l’inscription des écrans dans l’histoire des médias ; celui-ci interroge spécifiquement les interactions multimodales via les « médias sociaux ».

Ainsi, les situations d’interactions multiples peuvent être individuelles (téléphone, messagerie instantanée, médias sociaux, etc.) ou collectives (en co-présence avec des écrans ou à distance : visio-conférence, webinaire). Cette diversité pose notamment des questions d’agentivité des écrans dans la situation. Ces situations peuvent advenir en milieu professionnel avec des écrans « classiques » ou spécifiques (écrans de contrôle) ou en milieu privé, et elles peuvent concerner un public lambda ou particulier (apprenants, juges, avocats, etc.). Elles sont le plus souvent multimodales au sens large, c’est-à-dire du point de vue :

  1. Des différents canaux de perception et d'interaction ;

  2. De la communication entre les personnes (verbal, para-verbal et non verbal) ;

  3. Des contenus et informations présents sur les écrans.

Par ailleurs, la diffusion de la visio-communication et plus récemment d’objets connectés a stimulé différentes recherches sur la manière de communiquer à l’écran par la mobilisation de plusieurs régimes sémiotiques (Develotte et al., 2011). Les chercheurs ont ainsi souhaité montrer comment la dimension sociale de l’interaction était co-construite à partir des caractéristiques des environnements. Dans ce même sens, à travers des situations d’interactions sur des médias sociaux et avec des objets connectés, nous interrogeons également la pertinence des catégories de description, notamment les catégories d’« appropriation », d'« affordance », de « manipulation » et d'« investissement » de la multimodalité à l'écran. Ainsi, l’écran est par exemple appréhendé au regard du sens qu’il « représente dans les quotidiens des acteurs (socio-professionnel, culturel, intime) » (Chabert, 2014 : 42).

Par ailleurs, au-delà de l’écran, les technologies s’adaptent de façon de plus en plus personnalisée à l’utilisateur (multimodalité, géolocalisation, anticipation des attentes, intelligence artificielle) ce qui induit autant de façons différentes d’interagir sur les médias sociaux qu’il existe de façon de personnaliser son objet connecté. Les affordances (Gibson, 1979) propres à chaque média social et objet déterminent nos façons d’interagir à travers eux : par exemple, usage et maîtrise de technosignes (Paveau, 2013), effets sur les interactions de la géolocalisation, rapport à l’aspect pervasif des environnements.

Ce numéro de la revue Interfaces numériques interroge les nouvelles pratiques interactionnelles qui se déroulent via ces différents objets connectés sur les médias sociaux. Fondés sur une analyse critique, les 2 entretiens et les 9 articles interrogent les problématiques suivantes :

  • Les problématiques liées aux robots de téléprésence du point de vue d’un industriel (Frank Anjeaux) et de chercheurs (Christine Develotte, Françoise Poyet et Dorothée Furnon) dans un entretien avec Caroline Vincent

  • Les actions sociotechniques des objets connectés (Nicolas Nova, Magali Ollagnier-Beldame et Matthieu Quignard) dans un entretien avec Isabel Colón de Carvajal ; et un article de Tiago B. P. Salgado et Polyana I. R. Silva)

  • Le rapport à l’autre autour de l’écran mobile connecté (article de Ghislaine Chabert)

  • Les situations d’interactions avec tablettes (articles de Mabrouka El-Hachani ; et celui Cendrine Mercier & Gaelle Lefer)

  • L’établissement d’une typologie des usages sociaux sur les médias sociaux (article de Giovanni Ferrari ; celui de Lorraine Feugère ; article jeune chercheure de Cécile Dolbeau-Bandin)

  • Un réseau socio-pédagogique dans une formation en langue (article de Jean-François Grassin)

  • Les enjeux de la présence des écrans au musée (article jeune chercheure d’Eva Sandri)

Ce numéro est enfin composé de quatres fiches concernant les lectures suivantes :

  • un article de Jean-Claude Domenget qui cherche à clarifier la notion de « figure de l’usager », en prenant pour cadre d’étude le dispositif sociotechnique twitter (Jean-François Grassin)

  • un article de Thomas Stenger et Alexandre Coutant qui s'intéressent aux rapports de force entre les utilisateurs et les réseaux socionumériques quant à leur appropriation (Dorothée Furnon)

  • un article de Susan Herring qui interroge les phénomènes liés à la multimodalité dans les communications en ligne (Morgane Domanchin et Guo Yigong)

  • un article de Daniel Caja Rubio qui questionne les méthodes proposées dans le domaine du design de services (Robert Curedale)