Entretien
L’impact des TIC sur les entreprises de médias

Élise Le Moing-Maas 

Avec Jean-François Raskin 
et Stéphane Renard 

Publié en ligne le 06 février 2018

Texte intégral

Note de bas de page 1 :

Collet Laurent, Le Moing-Maas Élise (2017). « Dossier formation, monde professionnel : II Les journées formation de la Sfsic », Les Cahiers de la Sfsic, n° 14, Édition Sfsic, Paris, pp. 91-140.

Professionnelle de la communication pendant près de 20 ans, d’attachée de presse à directrice de la communication d’un groupe hospitalier, Élise Le Moing-Maas coordonne aujourd’hui la section Relations Publiques de l’Institut des Hautes Études des Communications Sociales (IHECS) à Bruxelles. Chercheur en sciences de l’information et de la communication au ReSic à l'Université Libre de Bruxelles (ULB), ses recherches portent sur deux axes : 1/ Elle questionne les processus de rationalisation dans les organisations en lien avec l'évolution des modes de collaboration au travail et particulièrement les modes de management. Ces évolutions sont fortement influencées par l’usage que les acteurs font des TIC et ce que les TIC font aux acteurs de l’organisation. 2/ Membre du Resiproc (Réseau international sur la professionnalisation des communicateurs) et vice-présidente de la commission formation de la Sfsic (Société française des sciences de l’information et de la communication), elle s’intéresse aux transformations des métiers de la communication et à la professionnalisation des communicateurs à travers l’évolution des pratiques et la reconnaissance de la fonction. Appréhender l’évolution des technologies de l’information et de la communication, en particulier liée aux médias, est un paramètre incontournable pour questionner ces transformations.
Un dossier récent des Cahiers de la Sfsic1 (mai 2017), coordonné avec Laurent Collet et issu d’une journée de formation organisée par la commission formation de la Sfsic en novembre 2016, porte justement sur les transformations des métiers de la communication en lien avec les nouvelles technologies et l’évolution des formations universitaires en communication.

Dans cette interview, Jean-François Raskin et Stéphane Renard, tous les deux nés à une époque où seul le téléphone fixe et le courrier postal permettaient les communications à distance, partagent leur vision des évolutions des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les entreprises de médias et l’impact de ces évolutions sur le métier de journaliste.

Élise Le Moing-Maas : L’un comme l’autre, vous évoluez dans des univers médiatiques fortement marqués par l’utilisation des technologies de l’information et de la communication. Vous avez vécu une partie de votre vie professionnelle sans ces technologies. Comment l’arrivée des TIC a-t-elle fait évoluer votre environnement professionnel ?

Jean-François Raskin : Aujourd’hui, que cela soit à la RTBF ou à l’IHECS, je suis confronté en permanence aux évolutions rapides des technologies de l’information et de la communication, et à leur appropriation par les professionnels, journalistes et étudiants que nous formons. Les techniques, les moyens, les vecteurs de communication sont très vite dépassés. Parallèlement, de nouvelles opportunités apparaissent. Pour moi, c’est un questionnement permanent car les professionnels que nous formons doivent s’inscrire dans leur temps et appréhender les accélérations de la société de l’information.

Stéphane Renard : Pour moi, ce qui a vraiment fait évoluer le métier de journaliste, c’est surtout l’arrivée d’Internet à partir des années 2000.

D’une part, le modèle économique a été complètement bouleversé. Les éditeurs savaient qu’il fallait investir dans le web mais n’avaient aucune vision précise du nouveau modèle économique lié au développement des supports de presse sur Internet. Lorsqu’ils ont commencé à développer la presse en ligne, ils ne savaient pas non plus si les lecteurs allaient suivre. En Belgique francophone, L’Écho a été parmi les premiers à y croire en dédiant une rédaction pour développer une version en ligne du journal.

D’autre part, Internet a eu une grande influence pratique sur la manière de travailler des journalistes, en bousculant très concrètement la façon de se constituer des archives documentaires dans leur spécialité. Les armoires pleines de dossiers papier ont petit à petit disparu. Pour la recherche documentaire, Internet c’est la Rolls ! Cela peut paraître anecdotique, mais ça ne l’est pas car le gain de temps réalisé en recherche – et donc en réflexion et en maturation du sujet – participe à l’actuelle frénésie de l’immédiateté à tout prix, qui déforce la presse.

Élise Le Moing-maas : Tous les deux, vous faites référence à la modification des temporalités tant dans le travail des journalistes que dans les pratiques du public. Comment se matérialisent ces évolutions de temporalité ? Les réseaux sociaux et leur instantanéité mettent-ils le journalisme en danger ?

Jean-François Raskin : La communication et le journalisme, politique entre autres, ont beaucoup évolué en termes de temporalité. Aujourd’hui, on peut faire et défaire des réputations en quelques minutes. La rapidité de la diffusion de messages sur les divers réseaux sociaux implique que ni les communicateurs, ni les journalistes n’ont droit à l’erreur.

Les journalistes ne prennent pas assez le recul nécessaire avant de publier l’information. Bien qu’ils soient formés à ne pas être superficiels, ils obéissent à la pression du marché et sortent l’information car sinon un autre la sortira. Le marché dicte la production et la diffusion de l’information beaucoup plus qu’il y a une trentaine d’années. La concurrence entre supports et entre journalistes est accrue. S’ils ne respectent pas cette temporalité, les journaux perdent une partie de leur audience.

Les réseaux sociaux modifient les conditions de diffusion de l’information. Une journaliste me disait à propos des réseaux sociaux : « On doit absolument nourrir la bête qui va nous manger ».

Stéphane Renard : Je pense le plus grand mal des réseaux sociaux, qui me paraissent plutôt asociaux. Cependant, la dérive est plus liée à la société et à l’utilisation qu’en font les politiques qu’aux journalistes. Il y a une part de l’information que les journalistes ne maîtrisent plus.

« Autrefois », le journaliste était un maillon-clé dans la chaîne de l'info, entre le fait d'actualité et la diffusion au public. En effet, le journaliste était le seul à avoir accès aux sources (accréditation presse, accès aux agences de presse interdites au commun des mortels…). Puis, il sélectionnait ce qui lui paraissait devoir être publié ou non. Un exemple people résume bien cette réalité : l'existence de la fille du roi Albert II, qui était connue depuis des lustres par les journalistes politiques, n'a été dévoilée par la presse qu'avec l'accord de la jeune femme… La trilogie classique – information, hiérarchisation, diffusion éventuelle – résumait en quelque sorte le fameux pouvoir (le quatrième) de la presse.

Ce n'était pas forcément une situation idéale en termes de « parole citoyenne » mais au moins les choses étaient claires. Et le public choisissait un média en fonction d'une orientation, de signatures…

L'explosion d’Internet, la possibilité pour n'importe qui d'affirmer n'importe quoi sur n'importe qui et de le diffuser immédiatement à l'échelle planétaire a mis un terme brutal au pouvoir médiatique des professionnels pour lui substituer une loi « de la rue » qui pose la question de la professionnalisation du journalisme…

Cette perte de pouvoir d’une profession sur ce qui en fait sa spécificité est mal vécue par certains. Ce recul serait acceptable s’il ne s’agissait que de l’adaptation d’un métier à un monde en mouvement. Ce n’est pas le cas. La banalisation numérique outrancière entraîne une perte de crédibilité d’un métier que tout le monde croit désormais pouvoir pratiquer.

Or, est-ce que nous sommes tous devenus médecins depuis que l’on trouve sur Internet absolument tout ce que l’on veut sur toutes les pathologies et leurs médications, photos à l’appui ? Non bien sûr.

Élise Le Moing-Maas : Tous les deux, vous enseignez, vous avez de jeunes collaborateurs, vous êtes en contact avec les jeunes générations de journalistes. Qu’est-ce qui vous interpelle dans leurs usages professionnels des TIC ?

Jean-François Raskin : Contrairement aux plus jeunes, certaines technologies, même si elles sont efficaces d’un point de vue de la diffusion, restent éloignées de mon quotidien. Par exemple, Twitter et Instagram, je n’y arrive pas. En revanche, je suis sur Facebook alors que mes enfants estiment que c’est dépassé. Mais je reconnais que ce sont des moyens de communication qui sont entrés dans les mœurs, même au plus haut niveau des États ! C’est à la fois une évolution positive et un danger : je suis tout à fait réaliste sur le potentiel des TIC et sur leur efficacité en termes de vecteur d’un certain type d’information et, en même temps, je m’interroge sur le respect des libertés individuelles, la transparence... J’essaye d’appréhender cette problématique et de la dépasser. Il me semble que les plus jeunes ne mesurent pas forcément les dangers des TIC. Ils n’ont pas eu à faire les efforts pour s’y adapter et me paraissent plus optimistes quant à leurs usages.

Stéphane Renard : Je ne pense pas que les jeunes se rendent compte de la richesse inouïe d’Internet et de l’accès quasi immédiat à d’innombrables sources d’information. Mais je crains surtout que l’essence même du métier de journaliste, c’est-à-dire le contact avec ses sources, se perde. Pour moi, le data journalism, par exemple, n’est pas vraiment du journalisme. Le journaliste est un intermédiaire qui contacte, interroge des experts, digère un sujet et le transmet d’une manière vulgarisée. Or, on s’en écarte de plus en plus car Internet a permis d’augmenter la productivité. En caricaturant, je dirais que l’on fait de moins en moins d’information, et de plus en plus d’actualité. Le journaliste devient un « metteur en ligne », prié de surcroît de savoir maîtriser la photo et la vidéo, autant que l’écriture papier ou web, qui diffèrent de la pratique classique. Et tout cela en vitesse… La pression économique ne justifie pas tout. Il y a aussi l’illusion de l’urgence amplifiée par les réseaux sociaux qui deviennent le premier prescripteur d’information.

Les jeunes journalistes ont une chance unique d’avoir accès aux TIC, à condition qu’ils sachent s’en servir, ce qui n’est pas évident. Un bon jeune journaliste n’en doit pas moins conserver le réflexe du vieux journaliste : je vérifie, je vérifie... Mais la réalité d’aujourd’hui, c’est que le rédacteur en chef va lui demander 15 lignes en 10 minutes « pour le site », et rien ne peut être documenté ni vérifié. Les jeunes journalistes n’ont plus forcément droit à l’apprentissage progressif du métier. Il n’est plus rare de voir des sujets très importants être confiés à des stagiaires.

Élise Le Moing-Maas : Encore plus aujourd’hui qu’hier, les médias, quels qu’ils soient, par la diffusion de récits et d’information, me semblent avoir un rôle éducatif vis-à-vis des publics. Pensez-vous qu’aujourd’hui, ils remplissent toujours ce rôle et comment ?

Stéphane Renard : En matière de ce que l’on appelait autrefois « l’éducation populaire », la presse est désormais écrasée par Internet, gigantesque bibliothèque planétaire pour ceux qui veulent nourrir leur curiosité intellectuelle. La presse conserve malgré tout sa spécificité lorsqu’il s’agit de donner des clés de lecture et de décodage. On ne peut que se réjouir de voir dans des journaux de référence le développement des rubriques du style « Décodeurs de l’info », qui traquent les fake news et les mensonges politiques ou économiques des hommes et des femmes publics. Elle est là, la plus-value des journalistes professionnels.

Jean-François Raskin : Nous avons, en tant qu’institut de communication, un rôle de réflexion autour des TIC, sur ce qu’elles impliquent dans la vie sociale et dans l’évolution du monde. Au-delà de la réflexion, nous devons également apprendre à nos étudiants en communication et en journalisme à les maîtriser en les expérimentant et à comprendre leurs enjeux pour faciliter l’insertion professionnelle. La réflexion par rapport à la technologie et à la maîtrise des outils technologiques nous permet de former de futurs professionnels responsables par rapport aux enjeux que j’ai évoqués dans cet interview. Pour moi, le défi c’est de former à la fois des penseurs des TIC mais aussi des faiseurs. Notre rôle va au-delà de la formation à travers les différents exemples d’appropriation par les étudiants des médias comme par exemple le Bruxelles Bondy Blog (http://www.bxlbondyblog.be/).

Élise Le Moing-maas : On parle, à propos du journalisme, de profession en crise. Pour vous, qu’est-ce qui a vraiment changé et comment imaginez-vous l’avenir du journalisme ?

Stéphane Renard : Il y a en fait trois aspects à votre question. Le premier est d’ordre économique. La crise existe, mais doit être relativisée. Des titres disparaissent, alors que d’autres se portent fort bien. Et certains modèles internet commencent enfin à être rentables.

Le second aspect porte sur la manière d’exercer aujourd’hui le métier de journaliste. S’il est clair que l’évolution technologique réduit l’importance de la presse papier au profit d’autres modes de diffusion (tablettes, Smartphones, etc.), et s’il est vrai que les « formats » d’articles ou de reportages s’adaptent de plus en plus aux exigences numériques et audiovisuelles, les fondamentaux du métier restent inchangés. La forme change, pas le fond : le journaliste analyse, décrypte et transmet.

En revanche, il existe, troisième aspect, une crise « morale » au sein de la profession, qui n’est pas loin de celle vécue par le monde enseignant, de plus en plus dévalorisé. Cette crise vient du fait que la confiance qu’accordait le public au journaliste – souvenons-nous du célèbre « Je l’ai lu dans le journal… » – est aujourd’hui de plus en plus compromise. Pis, il appartient bien souvent désormais au journaliste de prouver que ce qu’il avance est vrai. Et de toute façon, il n’est pas cru par une part croissante de ceux qui le lisent ou l’écoutent.

Cette réalité est en partie imputable à la profession, et à ses propres dérapages, mais aussi au bashing dont elle est victime aujourd’hui. S’y ajoute le nivellement par le bas qu’opèrent certains titres de presse dits « de référence » et certaines chaînes de télé ou de radio dits « de service public », obsédés par le tirage ou l’audimat pour préserver le marché publicitaire.

Je tempère cependant cette analyse plutôt sombre par un constat encourageant : les titres de presse qui misent sur la qualité des contenus perdent nettement moins de lecteurs, voire en gagnent, fut-ce sur leurs sites web, comme le prouve la diffusion payante du quotidien Le Monde

On peut donc oser un constat que seul l’avenir validera (ou pas) : si l’on admet que la société se dualise de plus en plus entre nantis et moins nantis (sociaux, mais aussi intellectuels), et si l’on considère la presse comme le reflet de la société qui la consomme, cette presse ne pourra, elle aussi, que se dualiser de plus en plus. Nous aurons d’une part la presse populaire (dont les émissions de télé grand public) et, d’autre part, une presse intelligente au contenu exigeant, pour un public qui aura les moyens et l’envie de la payer à sa juste valeur. Cette dernière sera inévitablement minoritaire, mais certainement pas condamnée à disparaître.

Note de bas de page 2 :

Télévision non linéaire : il s’agit des services de télévision à la demande où le contenu est demandé par l’utilisateur (pull content). La diffusion peut se faire sur la télévision, sur un téléphone portable ou tout autre écran.

Jean-François Raskin : Depuis l’abandon du monopole du service public dans le domaine de l’audiovisuel, les logiques de production et de diffusion ont dû être revues : multiplication des chaînes, forte concurrence et émiettement de l’audience. Cet émiettement s’est renforcé avec le développement du non-linéaire2 dans les programmes audiovisuels. Les jeunes en particulier regardent essentiellement du non-linéaire. On remarque la création d’un nombre certain de nouvelles plates-formes de diffusion et de création de programmes en ligne. Néanmoins, aujourd’hui l’essentiel des revenus publicitaires et des audiences se fait encore dans le linéaire. Pour moi, les grands rendez-vous en direct, politiques, sportifs… ne disparaîtront pas. Les deux types de diffusion cohabiteront. Auparavant, le service audiovisuel produisait des émissions et considérait que c’était ce qui devait intéresser ; mais comme ils n’avaient pas le choix, les auditeurs regardaient. Aujourd’hui, avec la multiplication des chaînes et des programmes, les chaînes tentent de fédérer les spectateurs autour d’un programme car c’est ce qui lui donne sa valeur marchande (audimat). Il y a là un travail à faire sur les logiques de réception des téléspectateurs.

Pour la presse écrite, c’est la même chose. Les moyens d’information sont tellement nombreux que l’achat de la presse n’est plus forcément nécessaire. S’intéresser au récepteur est donc aujourd’hui indispensable. La presse traditionnelle s’adresse à un public vaste, alors que ce que l’individu reçoit directement sur son Smartphone lui est adressé en fonction de ses intérêts propres. Quelle serait alors pour lui l’utilité d’acheter un magazine ? Pour moi, la logique de récepteur est essentielle pour que les médias traditionnels perdurent.

Dans les faits, aujourd’hui, tout le monde est journaliste. La question est de faire la distinction entre les gens qui diffusent de l’information et ceux qui font un travail journalistique. Pour moi, c’est une question primordiale pour la profession de journaliste. Il y a une réflexion à avoir au niveau des médias sur comment approcher cette nouvelle réalité, comment labelliser l’information, la légitimer, comment retrouver une relation de confiance entre les journalistes et les citoyens. C’est une vraie question.

Note de bas de page 3 :

Rosa Harmunt (2012). Accélération et aliénation. Vers une théorie critique de la modernité tardive, La Découverte, Paris.

Note de bas de page 4 :

Papa Françoise, Collet Laurent (2013). « Entre experts et amateurs : le journaliste de sport 2.0, un professionnel en quête de légitimité », Les Cahiers du journalisme, n° 25, Université d’Ottawa, Ottawa.

Note de bas de page 5 :

Catellani Andrea, Domenget Jean-Claude, Le Moing-Maas Élise (2017). « Professionnalisation et éthique de la communication (1) : des principes à la formation », Communication et Professionnalisation, n° 5, Presses Universitaires de Louvain, Louvain-la-Neuve.

Élise Le Moing-Maas : En conclusion de cet article, il nous paraît intéressant de noter que, lorsque l’on évoque les technologies de l’information et de la communication, chercheurs en sciences de l’information et de la communication et praticiens questionnent des thématiques communes. Trois ont particulièrement retenu mon attention : la temporalité et, en particulier, l’accélération avec une approche critique (Rosa, 2010)3 quant à son impact sur les pratiques professionnelles, la légitimité de leur profession de journaliste (Papa, Collet, 2013)4 au sein de laquelle se confond de plus en plus professionnel et « journaliste amateur », et la méconnaissance des dangers de l’utilisation des TIC par les plus jeunes avec les problèmes d’éthique professionnelle que cela engendre (Catellani, Domenget, Le Moing-Maas (dir.), 2017)5.