Milad Doueihi, Qu’est-ce que le numérique ?, Paris, PUF, 2013

Anne-Sophie Bellair 

Publié en ligne le 23 janvier 2018

Texte intégral

Milad Doueihi nous donne ici une version courte de ce que sont pour lui les traits caractéristiques du numérique. Il commence son essai de définition en distinguant informatique et numérique. Si l’informatique est une science, le numérique est quant à lui son pendant démocratisé. Pour l’auteur, le numérique est une culture à part entière fondée sur l’informatique, mais qui la dépasse parce qu’elle se retrouve dans toutes les couches de la société, dans des domaines aussi bien publiques que privés. Cette culture pose des questions de société qu’elles soient historiques, éthiques, écologiques, juridiques, économiques, politiques ou sociales. Ainsi la culture numérique se conçoit dans une dimension globale, comme un écosystème dynamique, toujours en tension entre une « tendance algorithmique à forte dose normative » et « une dynamique de l’efficacité des usages » (p. 13).

Définir le numérique comme une culture amène M. Doueihi à parler du code informatique comme d’un être culturel. En effet, ce code véhicule des préjugés et présupposés, concrétise des imaginaires, et produit des espaces habitables et habités. C’est donc une nouvelle politique et une nouvelle poétique qui adviennent dans un contexte numérique. Nouvelle politique parce que de nouvelles formes d’organisation se mettent en place (on pense notamment à l’organisation collaborative dont Wikipédia est l’exemple le plus connu) et nouvelle poétique parce que de nouvelles littératies émergent, en raison d’un nouveau système d’écriture (où le contenu, dissocié de son support, devient le sang de l’être numérique). Ce nouveau contexte donne de nouvelles pratiques qui se distinguent, voire s’opposent radicalement, aux pratiques de la culture lettrée (notamment les problèmes liés à la culture de partage d’internet qui fait fi des droits d’auteurs.) Mais il amène aussi un autre enjeu politique et éthique, celui de la forme de l’environnement qui doit donner accès aux données.

Cependant, ce monde de données amène à une nouvelle économie cognitive, où les comportements des usagers sont réduits à des critères mesurables et exploitables dans un monde numérique aux enjeux commerciaux qui ne trompent plus personne. Cette « raison computationnelle » (p. 20) doit être surveillée, recontextualisée, et toujours identifiée, afin de ne pas céder aux mythes et promesses prophétiques des lobbies ou autres acteurs, appelés transhumanistes dans le livre. Ces transhumanistes véhiculent des idées dangereuses, teintées de religiosité, et oubliant l’histoire, ils croient que les techniques sont les seules capables de faire avancer l’humanité. Rester vigilant est une nécessité pour l’essayiste, qui nous initie à la notion d’humanisme numérique. Cette posture doit se dresser contre une tendance trop désincarnée du numérique à vouloir tout mesurer, tout calculer, tout réduire à des chiffres et des interfaces. Il ne faut pas oublier que la machine ne remplacera pas l’humain, qu’elle n’est pas intelligente à sa place, et qu’il devient nécessaire et urgent de définir une éthique du numérique.

La réflexion de M. Doueihi est intéressante, même si la brièveté de l’ouvrage amène à des raccourcis parfois gênants. Par exemple, dire que le numérique est une culture à part entière parce qu’il en est fait usage dans le quotidien semble réducteur. Il est bien fait usage de la voiture au quotidien. Pour autant peut-on donner à la voiture le statut de culture ? Un élément de la culture, sans doute. Il en va de même avec le numérique, c’est une partie de la culture, mais il est difficilement concevable de parler de culture numérique. Toutes les techniques peuvent devenir des cultures de ce point de vue, et cela ne semble pas pertinent pour penser les usages des technologies numériques sans les relier aux usages des techniques et supports non numériques. Parce qu’elles ne surgissent pas de nulle part en faisant table rase du passé. Elles s’intègrent (ou non) dans des parcours d’usages préexistants. Il est dommage que l’auteur n’ait pas plus précisément expliqué ce qu’il entendait par humanisme numérique de manière pragmatique. Pourquoi et comment mettre en place une nouvelle éthique ? Jusqu’à quel point faut-il intégrer le numérique, notamment dans les lieux de formation ? À juste expliquer ce qu’est le numérique et ses risques, on en arrive au même point que les « transhumanistes » : alimenter les discours, déjà bien fournis, qui n’ont aucun impact sur les usages effectifs.