Sémiotique de la communication en coprésence et à distance
Du textualisme à la sémiotique des pratiques
Semiotics of face to face and remote communication. From textualism to the semiotics of practices

Valérie Angenot ,
Shima Shirkhodaei ,
Maria Giulia Dondero 
et Guillaume Joachim 

Publié en ligne le 23 janvier 2018

Digital Object Identifier : 10.25965/interfaces-numeriques.2146

Cet article se veut une réflexion et une mise à l’épreuve des théories émises à la fois par la sémiotique textualiste et la sémiotique des pratiques. La réflexion porte sur la communication synchrone en coprésence et sur la communication synchrone à distance outillée par l’usage d’interfaces numériques. Dans les activités collaboratives expertes, comme par exemple dans l’élaboration de projets architecturaux à distance, les pratiques des interlocuteurs sont soumises aux contraintes inhérentes au médium et doivent s’adapter à la dynamique constamment renouvelée des scènes prédicatives pour assurer l’efficacité de la communication.
Un des objectifs de l’article consiste en une exploration des différentes propositions théoriques et méthodologiques visant les pratiques telles qu’émises par la sémiotique de Fontanille (2008) et l’ergonomie du « cours d’action » de Theureau (2006). Il est également question de mettre à l’épreuve le résultat de ces réflexions théoriques par l’examen d’un corpus particulier afin d’évaluer l’efficacité des nouvelles propositions de la sémiotique face à une analyse de cas. Cette analyse interroge notamment les aspects de la multimodalité et le rôle des différents types d’énoncés dans l’efficience de la communication et l’adaptation des pratiques sémiotiques à la contrainte du support de la communication. Nous proposons aussi une réflexion sur les médiations possibles entre pratiques en cours et objectivations de celles-ci en faisant une distinction entre textualisation et notation.

This article aims to challenge and reflect on the theories issued by both textualist semiotics and the semiotics of practices. Our reflexion shall focus, on the one hand, on synchronic communication in copresence and, on the other hand, on virtual participative remote collaboration by means of digital interfaces. In high-level collaborative activities —such as remote architectural project developments— the practices of the partners involved in the communication process are conditioned by intrinsic material constraints; they have to gradually readapt to the constantly renewed dynamics of the predicative structures in order to ensure communication efficiency.
One of the main purposes of this paper consists in exploring the theoretical propositions and methodologies connected to practices, as proposed by Jacques Fontanille’s semiotics (2008) and by Jacques Theureau’s ergonomics of the “course of action” (2006). The results of these theoretical reflections will be tested through their application to a specific corpus, in an aim to confront the efficiency of such proposals with a case study. Multimodality and the role played by the different types of utterances in the efficiency of communication, as well as the adaptation of the semiotic practices to the digital interfaces also fall under the scope of this paper. Besides, the authors propose a reflection on potential mediations between the ongoing practices and their objectivation through textualisation and notation.

Sommaire

Texte intégral

1. Propositions théoriques

Cet article se propose de questionner les relations entre la sémiotique textualiste de l’École de Paris et ses développements en une sémiotique des pratiques, ainsi que l’utilisation des interfaces numériques dans la communication synchrone à distance.

Dans un premier temps, nous procédons à une exploration des différentes propositions théoriques et méthodologiques visant la notion de pratique telle qu’émise par la sémiotique de Jacques Fontanille, en les mettant en parallèle avec les propositions de Jacques Theureau autour de son programme de recherche sur le « cours d’action ». Les propositions de ces chercheurs seront confrontées au paradigme de l’immanence textuelle et les instruments méthodologiques reconsidérés.

Dans un second temps, nous mettons à l’épreuve le résultat de ces réflexions théoriques par l’analyse d’un corpus particulier pour examiner l’efficacité des nouvelles propositions de la sémiotique des pratiques face à une analyse de cas.

Note de bas de page 1 :

http://www.lucid.ulg.ac.be/

L’analyse des pratiques se fait sur base d’observations de terrain effectuées dans un atelier d’architecture de la région liégeoise et sur la base d’enregistrements constitués par les échanges entre le responsable d’atelier et ses collaborateurs, en coprésence et à distance. En ce qui concerne les échanges à distance, nous examinons la communication des architectes élaborant un projet commun par le biais du Studio Digital Collaboratif (SDC), un outil technologique mis sur pied par le LUCID de l’ULg1. Le SDC met un environnement multimodal au service de la collaboration à distance en alliant un système de vidéo-conférence et de table graphique, permettant simultanément les échanges verbaux et visuels, ainsi que l’édition et le partage instantanés de documents graphiques.

1.1. Des énoncés aux pratiques via la théorie de l’énonciation

Note de bas de page 2 :

Pour une comparaison entre la notion d’énoncé et la notion de signe selon la sémiotique de l’École de Paris, voir Greimas et Courtés (1979) et Floch (1990), notamment p. 3-17.

Cela fait déjà un certain nombre d’années que la recherche en sémiotique greimassienne s’interroge sur les limites méthodologiques et épistémologiques qu’elle s’est elle-même fixées avec la notion de texte et d’énoncé2. L’énoncé est conçu comme un « tout de signification », objectivé sur un support : c’est sa clôture et son objectivation qui permettent à l’analyste de l’étudier comme une totalité stable, et d’y identifier des rythmes d’enchaînement syntagmatique, ainsi que des isotopies structurantes et une organisation narrative.

Note de bas de page 3 :

La question de la textualisation des comportements via la notation n’est pas véritablement abordée par Floch dans son célèbre et admirable article « Êtes-vous arpenteurs ou somnambules. L’élaboration d’une typologie comportementale des voyageurs du métro » (1990, 19-47) : la notation est mentionnée mais pas véritablement envisagée dans tous ses aspects problématiques.

La grandeur pertinente de l’énoncé a permis à la sémiotique de justifier son projet scientifique et de rendre ainsi cohérente sa méthodologie descriptive en échappant tout à la fois au « sociologisme » et au « psychologisme » de l’interprétation. La littérature sur les avantages de la valorisation du niveau de pertinence de l’énoncé est assez vaste et nous ne souhaitons pas y revenir dans le cadre de ce travail. Mais les débats sur la relation entre l’énoncé et son contexte de communication ne sont pas encore épuisés, notamment dans les discussions que la sémiotique engage avec les sciences de l’information et de la communication3. La sémiotique greimassienne a, en fait, postulé que la notion de texte incluait celle de contexte de communication : en un mot, la pragmatique est incluse dans la sémantique de l’énoncé et dans les simulacres énonciatifs. Le contexte de communication est donc abordé comme une configuration textuelle, voire comme quelque chose qui n’est plus en acte, ni en devenir, mais qui est stabilisé en un moule qui en définit l’organisation : un début, une fin, des relations internes où tout se tient. Si déjà dans les années 1980, on discute en sémiotique greimassienne de l’étude des pratiques sociales, on entend par là des pratiques « textualisables » et « textualisées ». Floch – tout en étant l’un des premiers à l’aborder – a en fait simplifié la question des pratiques signifiantes en l’associant à celle des configurations discursives. Il est aussi, par ailleurs, celui qui prit le parti de ne pas faire intervenir directement la question de l’énonciation dans l’analyse des énoncés. Cependant l’énonciation est, à notre sens, un des concepts opérationnels de la sémiotique greimassienne qui permet de poser de manière critique la question cruciale des limites des textes-énoncés : le concept d’énonciation est en mesure de problématiser la question du contexte de communication.

Note de bas de page 4 :

L’énonciation énoncée concerne « le simulacre imitant, à l’intérieur du discours, le faire énonciatif ». Cette définition relève de valeurs intersubjectives qu’on peut repérer à l’intérieur des énoncés : il s’agit de valeurs concernant les modes de communication, signifiés au travers des simulacres discursifs de l’intersubjectivité tels que l’énonciateur et l’énonciataire. Le spectateur en chair et en os est censé « répondre » aux modèles de conduite incarnés dans l’énoncé par l’énonciateur et l’énonciataire, simulacres respectivement du faire producteur et du faire réceptif (Greimas et Courtés 1979, entrée « énonciation », p. 128).

Note de bas de page 5 :

Si la subjectivité en situation était un paramètre à exclure de la théorie greimassienne de l’énonciation, pour que les effets de la subjectivité puissent rentrer dans le système sans l’affaiblir, aujourd’hui on a constaté que la faiblesse de la théorie greimassienne de l’énonciation est la non prise en compte de ses relations avec la subjectivité en situation.

Comme l’affirmait déjà Denis Bertrand dans les années 1980, dans son Précis de sémiotique littéraire, la théorie de l’énonciation a fait basculer l’idée d’énoncé en tant que système clôturé (Bertrand 2000) : l’énonciation peut, en fait, être considérée comme une « brèche dans le structuralisme » (Paolucci 2010). L’« énonciation énoncée »4 concerne, certes, des simulacres discursifs de l’intersubjectivité, tout à fait légitimes dans le cadre de l’immanence textuelle, mais elle pose aussi le problème de l’adéquation/ajustement de ces simulacres discursifs avec des acteurs sociaux censés prendre position par rapport aux modèles d’intersubjectivité proposés et prévus par les énoncés eux-mêmes5.

Note de bas de page 6 :

Voir le chapitre « Enunciazione e effetti di soggettività » (Paolucci 2010).

Beaucoup de théoriciens ont bien remarqué que la subjectivité décrite à travers l’énonciation énoncée n’est d’ailleurs pas totalement immanente à l’énoncé. Chez Greimas, comme chez Benveniste, la théorie de l’énonciation se fonde en fait sur un ancrage extra-linguistique : l’énonciation, chez lui, ne couvre pas, comme dans le cas de Latour (2006), une théorie des délégués en chaîne (immanence) : chez Benveniste et chez Greimas, les absents, les troisièmes personnes, le sont toujours par rapport à des présences « je-tu », voire par rapport à des sujets en situation de communication qui « prennent l’initiative » sur la langue (transcendance)6.

Note de bas de page 7 :

Si les groupes de recherche français et italiens s’attelaient déjà depuis quelques années à cette question, ce fut seulement avec la publication de Pratiques sémiotiques de Fontanille (2008) que les propositions firent vraiment leur entrée dans l’histoire contemporaine de la discipline. Nous pensons bien sûr au séminaire intersémiotique de Paris des années 2004-2006, mais aussi à d’autres groupes de recherches comme celui coordonné par Basso Fossali à l’université IULM de Milan. Les résultats de ce groupe de recherches ont donné lieu à Basso Fossali (2006).

Au cours de ces vingt dernières années, dans le cadre de la sémiotique post-greimassienne, la conception de l’énonciation a évolué ; ces évolutions sont allées de pair avec une reconsidération des rapports entre énoncé et contexte de communication. Le contexte de communication, qui avait toujours été considéré comme une question résolue à l’intérieur de la sémantique de l’énoncé, est désormais devenu un niveau pertinent de l’analyse7.

Note de bas de page 8 :

Comme l’affirment Fontanille et Zilberberg (1998), dans un même discours des grandeurs de statuts différents cohabitent et relèvent de modes d’existence différents : le discours se caractérise par des mouvements entre modes d’existence, entre présences plus ou moins figées, plus ou moins innovantes ou archivées de stocks de signification au sein de la culture. Les modalités existentielles telles que le virtualisé, l’actualisé, le réalisé et le potentialisé constituent l’épaisseur discursive et permettent de décrire le fait que chaque énoncé existe à l’intérieur de pratiques culturelles en transformation entre elles.

Afin de renforcer la puissance d’intervention de la sémiotique dans l’analyse des pratiques sociales, et de réagir aux critiques d’autres disciplines, la notion d’énonciation a donc été reformulée. Si l’énonciation énoncée rend compte du niveau de pertinence de l’énoncé, une deuxième acception du terme d’« énonciation » relève de la praxis énonciative voire, selon la définition de Fontanille et Zilberberg (1998), des opérations qui expliquent la manière dont les énoncés possèdent une efficacité dans le monde. La praxis énonciative vise à rendre compte non plus des « conditions de possibilité » de la communication ou des rapports intersubjectifs possibles engendrés par un texte, mais des communications réalisées dans et par les pratiques culturelles8.

Si la praxis énonciative concerne les prolégomènes d’une théorie de l’action comme déjà prévu par Greimas et Courtés (1979) dans le Dictionnaire, une troisième acception d’énonciation, celle d’énonciation en acte, se situe au centre d’une théorie de l’action et peut être décrite comme l’expérience sémiotique sur laquelle se fonde le niveau de pertinence des pratiques. Fontanille (2008) affirme que la signification « en acte » ne peut être rigoureusement observée et saisie qu’au niveau des pratiques, car la pratique est « un domaine d’expression saisi dans le mouvement même de sa transformation, mais qui prend forme en tant que scène » (nous soulignons). Cette scène est organisée autour d’une structure prédicative qui donne un contenu à la pratique : dans le cas de notre étude, il s’agira de la structure prédicative de la collaboration dans le travail de conception architecturale. La structure prédicative se compose d’un ou plusieurs procès, environnés par les rôles actantiels propres au macro-prédicat de la pratique. Les rôles actantiels peuvent être joués, par exemple, par les images, par leurs supports, par des éléments de l’environnement de discussion, par les acteurs du dialogue, etc.

Par rapport à la textualisation des pratiques, Fontanille (2008) affirme que l’énonciation en acte vise à suivre le déploiement de l’action. Cette dernière ne devrait pas être réduite à un objet clôturé : l’agencement syntagmatique du procès doit se substituer au faire narratif profond que les actions se donnent chez Greimas. Fontanille entend intégrer la perspective sémiotique de la programmation des actions (réglage a priori) avec la perspective de l’ajustement des choix syntagmatiques des actions (réglage en temps réel, en suivant aléas et interactions) afin de saisir le sens de l’action en cours.

Note de bas de page 9 :

Les études systématiques autour de la notion de « cours d’action », pilotées par Jacques Theureau, ont parcouru plusieurs étapes depuis 1973. Ces études développent les axes de recherche sur l’anthropologie cognitive, l’ingénierie de la situation et la philosophie. Voir notamment Theureau (2004a et 2006). Voir également le site http://www.coursdaction.fr, présenté par l’auteur lui-même. Nous nous référons notamment à l’étude exploratoire préalable à un projet de conception concernant des postes de commande de régulation de trafic (la ligne A du RER en Île de France) proposée par Theureau et Jeffroy (1994).

1.2. Sémiotique des pratiques et ergonomie du « cours d’action »9

Note de bas de page 10 :

Précisons que Theureau fait explicitement référence au principe triadique en sémiotique peircienne. Le cadre restreint de notre article ne nous permet pas d’expliciter ce en quoi la proposition de Theureau s’introduit dans le projet sémiotique de la construction du plan d’expression et du plan du contenu dont l’association forme une sémiotique-objet analysable. À ce propos, nous renvoyons à l’examen critique de Fontanille dans Pratiques sémiotiques (2008, 164-176) sur la démarche de Theureau.

Une fois le choix théorique de pertinence des pratiques sémiotiques adopté (Fontanille 2008), il serait opportun de le confronter aux propositions théoriques et analytiques en ergonomie du « cours d’action » de Jacques Theureau initiées en 1973. La place privilégiée que nous assignons à Theureau tient au fait qu’il est sans doute parmi les rares chercheurs en philosophie de l’action, ergonomie et ethnométhodologie qui font explicitement référence à la sémiotique10. Par ailleurs, la notion du cours d’action, centrale dans les réflexions de cet auteur, nous paraît opératoire dans le cas de notre étude. Pour comprendre ce terme, il nous semble indispensable de remonter à ses origines et à la manière dont Theureau l’a considéré comme inscrit dans un programme de recherche à part entière qui se démarque des démarches purement cognitivistes ou technologiques.

Note de bas de page 11 :

Une longue tradition d’étude s’est développée à ce propos autour des travaux de recherche de Mondada (2005), Goodwin (1994, 1997, 2000) et Hutchins (1995).

Dans son article intitulé « L’hypothèse de la cognition (ou action) située et la tradition d’analyse du travail de l’ergonomie de la langue française », Theureau (2004b) révise la démarche de Suchman (1987a ; 1987b) en ce qui concerne l’action située et son élaboration en ethnométhodologie qui s’opposent à la conception de l’homme comme système symbolique de traitement de l’information11. Son intention est de réviser les propositions de Suchman et celles des ergonomes et des ethnométhodologues comme Harold Garfinkel (1985), afin de les mettre en parallèle avec le programme de recherche du cours d’action dont il est à la fois initiateur et promoteur. Ce regard rétrospectif lui a permis de nuancer les intérêts et les limites de l’hypothèse de l’action située.

Le point d’ancrage de la démarche de Suchman – qui mériterait, selon Theureau, d’être reconsidéré – consiste à rejeter l’idée que les interactions homme-machine ou homme-homme constitueraient des relations purement mécaniques. En effet, il sera question de reporter l’attention sur une situation de travail et non sur une situation de laboratoire comme cela a souvent été le cas dans les études qui ont précédé la démarche de Suchman. C’est le point essentiel sur lequel est basée la notion du cours d’action.

Selon la définition de Theureau (2006, 46), il s’agit de « l’activité d’un acteur dans un état déterminé, engagé activement dans un environnement physique et social déterminé et appartenant à une culture déterminée, qui est significative pour l’acteur, ou encore montrable, racontable et commentable par lui à tout instant de son déroulement à un observateur-interlocuteur moyennant des conditions favorables ».

Note de bas de page 12 :

Contrairement à Theureau, nous n’intégrons pas, dans nos analyses, l’observation des verbalisations en amont et en aval de la pratique en question. Par exemple une des propositions de Theureau (2006) consiste à montrer les enregistrements vidéos du cours d’action à l’acteur filmé. Dans cette « autoconfrontation » la manière dont cet acteur va commenter et expliquer sa pratique intéresse le chercheur.

La première partie de cette définition nous intéresse tout particulièrement en ce qui concerne l’observation des pratiques, considérées comme des actes inachevés et intégrant les verbalisations de l’acteur dans une situation pratique en cours d’accomplissement12. Ainsi, la question de la cognition, loin d’être limitée au sens qu’on lui attribue comme le savoir « acquis », concerne désormais la « manifestation » de ce savoir dans un réseau où, au cours de l’action, s’entremêlent les savoirs acquis et renouvelés par l’acteur en cours d’action.

Deux questions se posent à présent : (1) l’observation des pratiques en cours d’action et les notions de la réflexivité et de la descriptibilité ; (2) le caractère problématique des notions d’« activité » et de « situation » dans la proposition de Theureau (2004b, 15).

Note de bas de page 13 :

Nous verrons plus loin que la question de la réflexivité de l’acteur en cours d’action est sous-jacente dans la problématique de l’observation telle que nous la redéfinissons.

La réflexivité chez Theureau consiste dans le retour de l’acteur sur sa propre activité, autrement dit sur la manière dont un acteur a vécu une situation de travail. Dans quelle mesure l’acteur est-il en mesure de reconnaître sa propre activité, de la raconter et de la commenter ? Comment ce dernier « met-il en mot » et réfléchit-il sur sa propre activité ?13

Rappelons que rendre descriptible une situation d’action présuppose des compétences, c’est-à-dire la connaissance d’une situation d’action et de l’action même en cours d’accomplissement. Cela ne veut pas dire que c’est celui qui a accompli les actes qui va les transcrire, mais que les activités pratiques se « décrivent elles-mêmes » en cours d’accomplissement et par l’exercice d’observation. Comme le précise Theureau (2004b, 15) à la suite de Garfinkel (1985), la descriptibilité et la réflexivité des activités pratiques « échappent aux acteurs qui les accomplissent, mais sont actualisables en une description langagière adéquate par l’ethnométhodologue qui examine le comportement ici et maintenant de ces acteurs en tant qu’ils manifestent cette descriptibilité et cette réflexion ». Ainsi, la question de l’observation des pratiques en cours d’action et la nécessité d’une textualisation adéquate visant à rendre ces observations visibles et transcriptibles, se situe au centre de notre démarche.

1.3. Une précision épistémologique : la dynamique interne
des acteurs et le caractère subjectal de la démarche de Theureau

Pour aborder la deuxième question posée plus haut, c’est-à-dire celle de la dichotomie activité/situation, nous recourons à la mise en parallèle de la démarche de l’ergonomie de l’action chez Theureau avec les pratiques sémiotiques telles que Fontanille (2008) les présente dans son ouvrage Pratiques sémiotiques.

Fontanille révise notamment la dimension épistémologique dans la démarche de Theureau et s’efforce de clarifier certains points qui mettent en évidence aussi bien la parenté de cette démarche avec la sienne et la sémiotique greimassienne, que les points de divergence entre les deux méthodes. Leur principal point de divergence tient essentiellement dans l’aspect subjectal de l’approche de Theureau, basée sur la « dynamique interne des acteurs », tandis que celle de Fontanille se veut objectale et centrée sur la « scénarisation » de la pratique. Le raisonnement de Fontanille s’attache au caractère problématique de la dichotomie situation/activité exposée par Theureau. En ce qui concerne la situation, celle-ci ne doit pas être interprétée d’un point de vue « contextualisant », comme semble le faire Theureau. Fontanille (2008, 167) oppose ce point de vue « contextualisant » à l’étude de l’expérience par la hiérarchie des plans d’immanence et par l’intégration ascendante et descendante entre les différents plans.

Quant à l’activité, nous avons déjà précisé qu’elle constituait un point essentiel dans la démarche de Theureau car elle se focalise très concrètement sur les capacités créatives de l’opérateur, d’où le caractère subjectal de cette approche.

Les rapprochements avec les théories greimassiennes telles que la scénarisation et la configuration syntagmatique amènent le sémioticien à interroger l’adéquation de la théorie de Peirce, sur laquelle s’appuie Theureau, avec un tel projet. Pour n’en citer qu’un, rappelons le problème que soulève l’ordre de pertinence de l’unité significative de l’action et la place de cette instance dans le cours du processus de la sémiose. Cette unité ne constituerait chez Peirce et Theureau qu’« un segment pertinent du déploiement syntagmatique de la pratique ». En revanche, pour Fontanille la « signification en acte » ne relève pas d’un type de segmentation de la scène pratique, mais réside dans la « consistance globale de la scène qui impose un équilibre général à tous les liens syntagmatiques entre instances, équilibre sans cesse remis en cause et reconstitué au cours des phases de l’accommodation » (Ibid.). Cependant, si l’on fait abstraction de l’argumentation d’hétérogénéité dans la méthode de Theureau, ce qui nous intéresse davantage dans la démonstration de Fontanille (Ibid., 175), c’est la conclusion qu’il tire des objectifs du programme du « cours d’action », à savoir : « s’efforce[r] de rendre compte (…) de la « signification en acte », d’une signification produite par la praxis, sans cesse remaniée et reconstruite, et qui ne peut se réduire ni à l’identité et à la compétence d’un actant opérateur, ni au contenu d’un résultat ». Et c’est en cela que les deux méthodes se rapprochent malgré les points de divergences théoriques et méthodologiques.

En effet, si Theureau insiste sur le fait que la manifestation du savoir est l’émergence d’un monde signifiant qualifié par son autonomie opérationnelle, c’est en raison de l’impact de chaque opérateur sur la dynamique du système et de son interaction avec son environnement qui le détermine par des relations asymétriques. Les interactions de cet opérateur se définissent ainsi dans le cadre de cas problématiques ou de « sources de perturbation », pour reprendre l’expression de Theureau (2004b, 20). Ces troubles relèvent aussi bien de l’environnement que des actions de l’opérateur. Ainsi les microstratégies qui gèrent ces « sources de perturbation » se transforment-elles, en cours d’action, en sources d’« assurance », qui envisagent le traitement des questions et des dysfonctionnements en cours d’action d’une manière explicite et précise. L’analyse doit, dès lors, obligatoirement aborder ce noyau problématique (aléas, accidents, etc.) au lieu de s’occuper des pratiques considérées comme des actes achevés et des structures programmées.

Ainsi l’attention de notre analyse se porte-t-elle sur l’opérationnalité de l’analyse des pratiques et sur les relations de l’opérateur dans une situation de travail. C’est dans ce sens que la notion de cours d’action, centrée sur la situation d’action et considérée comme une « activité non achevée », intéresse notre étude. Cette problématisation de la notion d’activité nous servira à déterminer les différents types de textualisation des pratiques que nous prenons en considération.

2. L’analyse des pratiques

2.1. Le terrain

Note de bas de page 14 :

L’ensemble des observations a fait l’objet de clauses de confidentialité et d’anonymat qui nous imposent de rester vagues sur les détails du projet et l’identité des intervenants.

Le terrain d’observation sélectionné est celui d’un atelier d’architecture de la région liégeoise, en Belgique, travaillant sur un projet visant à optimiser l’espace architectural d’une entreprise, par le réaménagement de l’espace disponible et l’ajout d’une extension14. La mise sur pied de ce projet faisait intervenir quatre acteurs principaux : l’architecte responsable d’atelier, ses deux collaborateurs et un architecte paysagiste. Il s’agissait d’observer la façon dont la création d’un projet se construisait et évoluait in vivo, par des énonciations relevant de l’usage de différentes modalités de communication (verbale, gestuelle, écrite, graphique, etc.).

Une première phase d’observation consistait à assister aux débats entre les protagonistes en coprésence. Une deuxième phase les livrait à un exercice similaire, mais en impliquant cette fois une distance géographique nécessitant l’usage du Studio Digital Collaboratif. Pour rappel, le SDC met au service de la collaboration à distance, un environnement multimodal alliant un système de vidéo-conférence et une table graphique, permettant simultanément les échanges verbaux et visuels, ainsi que l’édition et le partage instantanés de documents graphiques.

2.2. Méthode d’observation

2.2.1. En coprésence

Les observations ont été effectuées par des chercheurs issus de différentes disciplines : un sémioticien, un ergonome et un architecte. Les observateurs se tenaient à distance des protagonistes, de façon à être le moins intrusifs possible auprès des acteurs du projet. Cette observation constitue le corpus de base éphémère de l’analyse des pratiques. Mais chacune des séances – qui duraient entre une et trois heures – a néanmoins fait l’objet de trois types de textualisations de la part de l’observateur-sémioticien (dont nous retiendrons exclusivement le travail ici pour la cohérence de l’analyse). Les corpus sur lesquels nous avons travaillé peuvent dès lors se résumer ainsi :

0- observation de terrain. Le caractère éphémère de ce corpus est relatif. La trace de l’action est conservée dans la mémoire de l’observateur et des pratiquants : il a donc un support d’inscription qui n’est pas accessible aux sciences non expérimentales telles que la sémiotique discursive ;

Note de bas de page 15 :

. Dans le schéma multimodal, les caméras 1 et 2 rendent compte de la gestuelle, la corporalité, la parole, l’eye contact, tandis que la caméra 3 rend compte des productions écrites et dessinées et fournissent un second point de vue sur la gestuelle et la manipulation d’objets 3D (maquette).

1- les séances ont été filmées par deux caméras, l’une dirigée sur les intervenants, l’autre sur la table de travail pour l’observation des manipulations et édition des documents graphiques15 [textualisation continue] ;

2- l’observateur prenait des notes au fur et à mesure du déroulement du cours d’action [textualisation ponctuelle et durative] ;

3- l’observateur prenait également des photographies sur le vif à des moments ressentis comme cruciaux de l’interaction, imposant de la sorte des bords à la fluctuation de l’action [textualisation ponctuelle et instantanée].

Ce premier ensemble est destiné à servir à l’analyse des cours d’action, ce qui n’a jamais été effectué par la sémiotique textualiste ; notre présence comme observateurs devrait donc permettre d’effectuer un pas supplémentaire par rapport à cette dernière.

2.2.2. À distance

Note de bas de page 16 :

. Notons que, dans cette configuration, le programme traité par les architectes ne concernait plus l’extension d’une entreprise mais la construction d’un complexe multifonctionnel (crèche, maison de repos, commerces, logements).

Le comité d’observation des séances de travail en coprésence virtuelle à l’aide du SDC se tenait également à distance des protagonistes, dans l’environnement des deux collaborateurs, tandis que le responsable d’atelier se trouvait séparé d’eux géographiquement16.

Figure 1. La collation en un seul écran de la textualisation vidéo de l’interaction à distance des architectes

Figure 1. La collation en un seul écran de la textualisation vidéo de l’interaction à distance des architectes

Les textualisations de ces échanges se présentent sous une forme quelque peu différente de celles des données récoltées en coprésence, puisqu’au lieu d’une empreinte vidéo par caméra mobile + prise de notes + photographies, un système de caméras au plafond a permis la capture de l’écran vidéo (Skype) et celle de la table graphique. Les 2x2 captures (de part et d’autre), ont été réunies et disposées côté à côté sur un seul écran, afin de permettre une visualisation globale des actions synchrones des deux parties (figure 1). Comme pour l’observation en coprésence, des prises de notes et photographies ont été effectuées tout au long de l’interaction outillée via le SDC.

2.3. Problématique

Les pratiques, contrairement aux énoncés étudiés par la sémiotique classique, se présentent comme des cours d’action ouverts et fluctuants, des syntagmatiques d’actions constituées par des réglages en acte. Il faut donc, à chaque fois, construire des bords et des frontières plus ou moins fixes ou provisoires pour pouvoir objectiver les pratiques et les transformer en des objets analysables, voire contrôlables. La manière de construire des bords dépend du déroulement des pratiques elles-mêmes ainsi que des différents types de textualisations prévus. Pour les analyser, il faut dès lors être en mesure de repérer les moments de tension entre tout ce qui relève de la programmation (protocole, habitude, norme, etc.) et ce qui relève de l’ajustement (faire face au hasard, à l’accident et aux perturbations) (Fontanille, 2008, 5).

L’objet théorisé dans la première phase d’observation de terrain, celle en coprésence, ne constituera pas un corpus exhaustif des règles de la communication et de la construction des scènes prédicatives, il constituera un échantillonnage fluctuant d’un objet émergeant de situations ponctuelles. Il nous fournira ensuite un cadre de réflexion pour aborder ces mêmes questions et en dégager les variantes dans des situations de collaboration à distance.

2.4. Les différentes textualisations

Par sa présence, l’observateur fut à la fois témoin de la pratique en cours d’action, mais aussi source de trois types de textualisations (cf. supra 2.2.1). Ces trois textualisations présentent des degrés variables de conformité avec l’expérience de la pratique. L’enregistrement vidéo est évidemment la textualisation la plus proche de l’expérience en acte en termes de densité d’actions, tandis que les notes et les photographies posent des bords, de rythmes et de coupures de rythmes assez définis, dans le temps et dans l’espace, à cette pratique. Elles constituent des segments partiels, ponctuels et figés du cours d’action, qui ne rendent pas compte de l’ensemble de la pratique, mais en isolent des moments ressentis comme signifiants. Les notes et les photographies sont également en décalage, en retard temporel, par rapport à l’acte, puisqu’ils figent le vécu en tant que résultat. Dès lors, les moments de tension entre programmation et ajustement leur échappent ; elles n’arrivent pas à rendre compte de ces indices d’ajustement que constituent l’hésitation, le retard, l’anticipation, le rythme des interactions de la pratique ; seule l’observation en acte permet d’en rendre compte, avec pour témoin partial la prise de vue vidéo.

En présence, dans le cours d’action, la chaîne de construction des idées est complète mais éphémère. Lorsqu’elle est textualisée, cette chaîne se fixe. La textualisation est « dédramatisée » de moments essentiels et impalpables de la construction de la scène prédicative. Chaque textualisation se présente comme pacifique et parfaite au sens étymologique du terme ; elle montre des actes accomplis. En revanche, dans la pratique, rien n’est encore décidé, c’est en elle que se manifeste le passage de la programmation à l’ajustement.

La pratique est donc a priori plus dense que l’enregistrement vidéo, qui constitue néanmoins la textualisation des pratiques la plus proche – en l’état technologique actuel – de la situation de coprésence, bien qu’impliquant des points de vue imposés (deux caméras visant les interlocuteurs en face à face et une caméra visant les productions graphiques). Néanmoins, l’observation individuelle de l’interaction est forcément subjective, elle implique elle aussi un point de vue unique.

Pour pouvoir traiter des pratiques, il faut donc pouvoir problématiser la relation entre le rôle de l’observateur en présence et ses tentatives de textualisation. Il faut pouvoir déterminer la nature de ces « arrêts sur énonciation en acte », comme par exemple leur qualité d’illustration, de nœud, de totalisation, de pause... Si dans l’action, on assiste à une transformation continuelle, quand on prend la photo, on a déjà a priori une hypothèse forte de ce qu’il s’est passé : on a déjà décidé que cette image était exemplaire de quelque chose. Il est un problème auquel une première solution sera proposée dans le cadre de cet article : comment traiter d’une pratique à travers des textualisations sans réduire cette pratique à un texte au sens greimassien du terme ?

2.5. Une analyse de cas

2.5.1. Le rituel dans l’efficience syntagmatique

Plusieurs cas marquants d’organisations actantielles et de mises en place de stratégies d’ajustement dans l’énonciation en acte ont retenu l’attention de l’observateur, que l’on ne pourra pas toutes décrire dans le cadre restreint de cet article. Mais il en est un qui se détache tout particulièrement des autres de par son caractère polyvalent dans l’efficience syntagmatique, à la fois en termes de pause nodale, de rythme d’énonciation, d’empreinte visuelle interrogative, de polysémie et par son adaptation particulière à l’usage du support informatique.

Note de bas de page 17 :

Ce choix correspond aux modalités de notation de l’observateur architecte. cf. infra 2.6.

Note de bas de page 18 :

cf. supra 2.2.1.

Il concerne un rituel stratégique effectué à diverses reprises lors des réunions de conception par le responsable de l’atelier d’architecture, que l’on désignera ci-après « DAN »17. Ce rituel a été tout à la fois (1) observé dans le cours d’action, (2) relevé dans les notes, (3) photographié sur le vif, et bien sûr (4) enregistré par la bande vidéo ; c’est-à-dire qu’il a exceptionnellement fait l’objet de l’ensemble des trois textualisations, ainsi – évidemment – que de l’observation non textualisée18.

2.5.1.1. Le rituel en coprésence

Le rituel auquel se livre DAN dans le cours d’action consiste, lors de l’édition des plans architecturaux, à suspendre sa main au-dessus de son pot de crayons de différentes couleurs, textures (marqueurs) et épaisseurs (porte-mine) afin de choisir minutieusement l’outil par lequel il va donner forme à sa proposition graphique.

2.5.1.2. Adaptation du rituel à l’interface numérique

Il est intéressant de noter que ce rituel est transposé dans la collaboration à distance par l’usage de la palette de SketSha® ; les mêmes temps d’arrêt sont marqués, le même survol suspendu de sa main au-dessus de la palette virtuelle qu’au-dessus du pot de crayons est observable. Le choix du bon crayon est donc ritualisé et trouve une adaptation dans l’usage de l’interface numérique. Ce point sera discuté plus loin. Mais la valeur sémiotique attribuée au choix du crayon par DAN (pour dessiner un mur, une voiture, un arbre, souligner un élément, attirer l’attention [ex : crayon rouge-orangé, porte-mine fin pour des détails, etc.]), et qui relève du niveau d’immanence des unités élémentaires (signe), se trouve investie d’une charge supplémentaire au niveau de la pratique et des stratégies.

Ce rituel particulier constitue un des nœuds stratégiques du cours d’action chez DAN, un cadre isolant les unités syntaxiques de la scène prédicative. Il instaure immanquablement un arrêt, un silence et une observation respectueuse de la part de ses collaborateurs, qui ont l’air d’avoir in/consciemment assimilé la portée de ce rituel. Il offre à la pratique de DAN un tempo et affecte la succession des énoncés ainsi que les stratégies des interlocuteurs qui s’y ajustent et s’accommodent. Il est en cela un rituel hétéronome (Fontanille, 2008, 103).

2.5.1.3. Polysémie modale du rituel
Note de bas de page 19 :

On part du postulat qu’il y a une langue et une grammaire du corps et donc des gestes-paroles-énoncés qui les actualisent.

Note de bas de page 20 :

Dans la catégorisation de la modalité gestuelle entre « speech illustrators » et « emblems » (Matsumoto et Hwang, 2013, 1-2).

Outre ses qualités rythmiques, on peut se demander si ce rituel manifesté par une figure gestuelle apparemment anodine ne constituerait pas un cas de syllepse oratoire (stratégie rhétorique porteuse d’un principe d’économie) (Angenot, 2010, 20), où le signe pourrait être (et il semble effectivement l’être) simultanément interprété de deux manières distinctes mais concomitantes en raison de sa morphologie ambiguë : 1) le geste19 recherche du bon crayon et 2) l’emblème20 main mi-levée qui sollicite l’attente, la tempérance, voire impose le silence dans le flux énonciatif de l’interlocuteur ; le tout se déroulant en quelques secondes maximum.

Notons que si le premier niveau de sens est conscient et assumé, le second semble relever davantage des strates de l’inconscient et de l’ethos du responsable d’atelier, tandis que son impact sur ses collaborateurs, sur l’ajustement de leurs stratégies est induit par l’ethos de ces derniers. Nous sommes alors dans un mode de régulation par la conduite, induite par un habitus et concomitante au rituel ; dans une « manifestation figurative des motivations » par laquelle DAN « exprime non seulement son vouloir, mais aussi une part de son identité (de son ethos), au moins provisoire ; et c’est cette identité, autant que l’accommodation en cours, qui est validée » par ses collaborateurs (Fontanille, 2008, 108). La syllepse se distribuerait alors, au niveau du plan du contenu, sur deux types modaux de l’efficience :

  • le mode de régulation « rituel » : pratique visant au choix d’un outil en vue de la production future d’un objet sémiotique (trait, graphique, dessin) ;

  • le mode de régulation « conduite » : stratégie imposant discrètement un temps de pause et marquant un nœud dans la coordination syntagmatique des énoncés, le geste tenant à l’ethos et au statut des interlocuteurs.

La probabilité de l’existence du second niveau de sens est appuyée par le fait que, s’il est vrai que trouver un crayon dans un pot nécessite un temps d’arrêt plus ou moins long, dans la mesure où les crayons se présentent dans un ordre stochastique variable, ce n’est pas le cas de la palette SketSha®, où les crayons (types et couleurs) sont ordonnés de façon immuable (figure 2). Or, un temps d’arrêt est néanmoins marqué là aussi, que l’on peut attribuer au temps de la réflexion présidant au choix stratégique de la couleur ou à l’adaptation à l’interface numérique, davantage qu’au repérage du crayon désiré dans le pot, mais qui n’en épouse pas moins la double fonction sylleptique d’accommodation entre pratique et stratégie décrite ci-dessus : manifestation d’un nœud et imposition d’un temps rythmant la syntagmatique des énoncés.

Dans l’hypothèse d’une monosémie du signe (geste et non emblème), force serait de constater qu’en dehors des premières minutes d’adaptation à l’outil informatique, un défaut de sens (Fontanille, 2008, 106) se serait alors instauré dans la pratique du rituel à distance. Ce défaut de sens serait néanmoins masqué par deux phénomènes distincts dans les deux types d’interaction. En coprésence, il serait minimisé par la nécessité réelle d’une pause tenant à l’agencement stochastique du pot de crayons. À distance, le geste présidant au choix du crayon perdrait sa similitude formelle avec le geste de températion, dans la mesure où le maître tient déjà en main – paradoxalement – l’outil (stylo optique tangible) qu’il n’est alors qu’en train de sélectionner (variantes de la palette virtuelle : crayon, fluo, porte-mine).

Figure 2. Les pots de crayons de DAN et la palette SketSha®

Figure 2. Les pots de crayons de DAN et la palette SketSha®

Il y a donc une perte de la profondeur sylleptique/polysémique du signe visuel au niveau du plan de l’expression dans l’adaptation au médium informatique, qui tient dans le paradoxe qui consiste à devoir se saisir d’un outil que l’on tient déjà en main, en lui attribuant des qualités virtuelles. Il est néanmoins intéressant de constater que le geste n’en a pas pour autant perdu sa seconde valeur stratégique au niveau du plan du contenu. À la minute 7 :39 de la vidéo enregistrant la réunion à distance, DAN cherche son crayon en ponctuant cette recherche de plusieurs « euh » ; l’un des collaborateurs (que l’on appelle GRE), se met alors en retrait gestuel, bras croisés, tandis que l’autre collaborateur (DEN), recouvre sa bouche de sa main, comme pour s’auto-imposer un silence verbal. Le tout ne dure pas plus de deux secondes (figure 3).

Figure 3. Les conséquences du rituel de DAN sur la stratégie des collaborateurs

Figure 3. Les conséquences du rituel de DAN sur la stratégie des collaborateurs

2.5.1.4. L’espace et le temps de l’énonciation
Note de bas de page 21 :

Il nous est, à ce point nécessaire de passer du « nous » au « je ». Exploiter le corpus 0. de l’observation en acte implique obligatoirement la subjectivité puisque ce corpus non textualisé est impartageable.

Soulevons cette question de la temporalité en acte. Au chapitre précédent, nous nous sommes interrogés sur ce que l’on pouvait gagner ou perdre par la textualisation des pratiques, même les plus fidèles telles que la vidéo. Force m’est21 de mentionner à ce stade que, lors de l’observation, ce temps d’arrêt m’avait paru plus long, plus imposant, qu’il ne m’apparaît aujourd’hui au visionnage de la vidéo : quelques fractions de secondes à guère plus de deux secondes en moyenne. Cela invalide-t-il mes hypothèses ou quelque donnée échapperait-elle encore à la textualisation-vidéo, tandis qu’elle serait perçue dans le cours d’action et resterait gravée comme un fait marquant dans la mémoire ? L’expérience en acte est-elle empreinte d’une temporalité autre que celle que nous renvoie le chronomètre de la bande défilante ? On peut le supposer. Quoi qu’il en soit, on peut poser pour acquis que le changement d’outil en soi (crayon réel ou virtuel) impose déjà des bords à la scène prédicative et se manifeste comme un nœud dans l’énonciation en acte.

La participation d’un observateur à la pratique montre que la textualisation ne permet pas de rendre compte de l’ensemble du déroulement de la pratique, sa temporalité notamment, mais aussi « toutes ces choses » qui se passent entre une proposition et une décision, la gestion de l’incertitude, tous ces éléments qui transitent par le filtre du rapport « programmation-ajustement ». La textualisation n’est pas fidèle à ce qui est perçu par les sens. Elle peut rendre compte de ce qui est externalisé, mais avec un parti pris alternatif non moins subjectif.

Ce qui change, par ailleurs, avec la vidéo, c’est aussi ce qui touche à la méréologie et à la construction du hors-cadre. Typiquement, la textualisation-vidéo n’a pas anticipé l’intérêt pour le pot de crayons et le rituel, qui se trouvent souvent hors cadre (le pot est parfois ramené dans le cadre par DAN lors du rituel) (figure 4).

Figure 4. Pratique du rituel hors cadre (Observation de terrain 6 mai 2011)

Figure 4. Pratique du rituel hors cadre (Observation de terrain 6 mai 2011)

2.5.1.5. Appropriation du rituel lors de l’usage de l’interface numérique

Notons encore que la nouveauté de l’interface numérique du SDC offre aux collaborateurs un « pot de crayons » auquel ils n’avaient pas accès en coprésence car il restait l’apanage du chef d’atelier. Ils vont dès lors se l’approprier, de même que le rituel lié au choix de la nature et de la couleur du crayon, en l’accompagnant d’un métadiscours empreint d’une légère gêne (ressentie par l’observateur) :

– GRE : Est-ce que… euh… à un moment… euh, utiliser une galette de logement [à ce moment DEN passe le stylo optique à GRE] qui serait donc sur euh… je vais prendre du fluo, tiens [DAN relève immédiatement la tête, de même que DEN, eye contact entre les deux], pour une fois changer.
– [Rires de GRE et sourire de DEN qui continue de regarder DAN].
– DAN : Super idée […] ! [rire de DAN qui se retourne, rupture de l’eye contact] [Problème technique, perte du son].

Les « euh », à la fois chez DAN et chez ses collaborateurs, ponctuent (notamment) ce bref moment de suspens correspondant au choix du crayon, interrompent le flux de l’énoncé verbal et soulignent la simultanéité d’actions parallèles. Ils manifestent des heurts, des « trous » dans le maillage de la synchronisation des deux parcours praxiques – la discussion verbale et l’élaboration graphique du plan – par de brèves interruptions de l’un pour une reconcentration momentanée sur la pratique de l’autre.

Note de bas de page 22 :

La pratique de la justification chez GRE attire déjà l’attention sur un glissement de la norme. DAN ne justifie jamais son choix de crayon.

Nous sommes, avec cet extrait, à la neuvième minute de la réunion à distance. Le changement évoqué par GRE (« pour une fois changer ») n’est pas celui de ce cours d’action précis. Il renvoie aux habitus du maître et de ses assistants lors des réunions en coprésence. Il y a appropriation – affirmée : du fluo ! – chez GRE du rituel de DAN, associé à un certain plaisir mêlé de gêne, manifesté par les rires et sourires qui seraient autrement vides de motivations pratiques, mais qui s’ouvrent à ces sens dans le cours d’action : ce n’est pas drôle, c’est audacieux22. Plusieurs discussions sur la possession du crayon optique ont d’ailleurs eu lieu au cours des explications techniques données par l’équipe COMMON avant la première réunion, notamment sur le fait que les deux assistants devaient se partager le même stylo :

Note de bas de page 23 :

Relevé dans les notes.

– GRE : Celui qui n’a pas de stylo, c’est comme si on lui coupait la parole23.

L’appropriation du stylo et de la trace graphique est donc considérée comme une prise de parole, point de vue inhabituel, issu d’une contrainte matérielle qui n’existe pas en coprésence et va engendrer de nouvelles stratégies énonciatives. L’outil d’énonciation graphique fait également l’objet d’un partage, lui aussi inhabituel jusqu’alors.

Note de bas de page 24 :

On entend ici l’adjectif « modal » dans son sens multidisciplinaire qualifiant les formes de supports à l’activité de communication (Consortium ARC COMMON, 2012, 1) et non pas dans le sens sémiotique.

2.5.1.6. Répartition multimodale du rituel24
Note de bas de page 25 :

Notes, photographies, vidéos, souvenir. Note de l’observateur : « Petits bouts de carton en pile : objet pratique de soutien des éléments, mais aussi fonction sémiotique des éléments de la maquette. Il y avait sur la table un morceau de mousse biseauté qui aurait pu servir à établir la stabilité du bloc de mousse, mais DAN a préféré choisir une pile de deux cartons qui, ailleurs dans la maquette, signifient |élévation|. Il s’agit donc d’éléments qui laissent transparaître un vide qui signifie |plein|. La fonctionnalité l’emporte sur la vraisemblance ». Cette note est doublée d’une photographie illustrant la situation. Ce rituel parallèle 2D-3D a marqué l’observateur qui en a produit diverses textualisations.

Il paraît significatif de noter que DAN se livre au même rituel dans la construction 3D de la maquette que dans l’élaboration des plans en 2D, portant cette fois sur le choix des éléments provisoires qui président à son élaboration. Il est aussi significatif de mentionner qu’avant de percevoir le parallélisme entre ces deux stratégies, ce rituel a, lui aussi, fait l’objet de textualisations multiples de la part de l’observateur25.

Figure 5. Le carton-mousse blanc, sous le bloc de mousse noire, identique à ceux soutenant le dénivelé de terrain sur la maquette provisoire

Figure 5. Le carton-mousse blanc, sous le bloc de mousse noire, identique à ceux soutenant le dénivelé de terrain sur la maquette provisoire

On n’a plus affaire ici à un pot de crayons, mais au rassemblement hétérogène de bouts de matériaux divers dans une boîte de métal que DAN sélectionne avec soin. Rencontrer la perpétuation de ce rituel à travers la multimodalité (plan 2D-maquette 3D) et dans les différents contextes communicationnels (en coprésence et à distance) semble appuyer la pertinence de l’analyse de ces pratiques et stratégies et dégager un pattern. Interrogé a posteriori sur le choix d’un bout de carton-mousse blanc (signe) pour supporter/caler un bloc de mousse noire préfigurant le futur bâtiment (figure 5), DAN attribue effectivement une valeur sémiotique à ce choix : le bout de carton-mousse blanc correspond à un « plein » (dénivellation du terrain), une assise de l’élément architectural, qui s’oppose paradigmatiquement (par sa couleur, sa texture et son plan du contenu) au bloc de mousse noire qui représente l’objet en cours d’élaboration.

Note de bas de page 26 :

Dans la perspective d’une intégration ascendante dans la démarche de Fontanille (2008), l’analyse d’une sémiotique appartenant à un niveau déterminé (signe, objet ou pratique) ne peut être considérée que dans les interactions de ce niveau avec le niveau supérieur.

On observe donc, dans les deux cas (plan 2D et maquette 3D), un mouvement d’intégration ascendante des plans d’immanence26 de cette scène prédicative, partant des énoncés aux stratégies ; intégration qui cimente le sens mais qui n’est observable qu’à partir de l’énonciation en acte et échappe aux textualisations.

2.5.2. Perspectives

Le cadre de cet article ne nous permet la prise en compte que d’un seul cas de figure. Cependant, bon nombre d’observations auraient pu faire l’objet de développements similaires : on en citera quelques-unes dans la perspective d’ouvrir des pistes d’analyse. Les questions de la complémentarité et de la redondance dans l’usage simultané des modalités semblent notamment offrir des potentiels intéressants pour l’analyse des pratiques.

Nous avons, par exemple, pu observer de vrais moments de redondance multimodale, alternativement chez le chef d’atelier et chez ses assistants, notamment en ce qui concerne l’affirmation du silence lors des passations de parole. À certains moments définis, lorsqu’un des assistants prenait la parole, DAN se taisait (silence verbal), déposait son crayon (silence graphique), mettait son corps en arrière (silence ou retrait identitaire/psychologique) et se croisait les bras (silence gestuel). Cette redondance relève du mode de régulation « protocole » qui discipline le rôle alternatif des acteurs engagés dans la praxis : « Le protocole a pour objectif de rendre inapparente toute manifestation de vouloir ou de pouvoir des autres acteurs, et de faire en sorte qu’ils restent chacun dans leur rôle » (Fontanille, 2008, 108).

– Il est intéressant de remarquer qu’un mimétisme s’installe chez les assistants-architectes dans l’adoption de ce silence multimodal lors des prises de parole de DAN. Que manifeste la redondance ? Un alignement de la polytonalité comme stratégie des pratiques de cession de parole. Que manifeste le mimétisme dans la redondance ? Il manifeste l’adoption commune de stratégies d’ajustement dans la distribution des rôles par le mode de réglage « protocole » (commun) ; il articule le passage d’une scène prédicative à une autre en définissant des bords au flux de la pratique.

– D’autres cas de complémentarité entre les modalités de communication peuvent manifester cette fois une sémiotique connotative sous-jacente à l’évolution des stratégies d’accommodation. À un moment défini de la pratique – le stade de l’ébauche –, DAN dessine sur le plan des ondulations grossières, qu’il accompagne de l’énoncé verbal : « Là, on mettra les bagnoles ». Plus tard, il va dessiner des rectangles et les qualifier verbalement de « voitures ». On assiste à un ajustement symétrique de la densité dans la manifestation des modalités de communication, qui correspond à l’évolution de la praxis (du moins précis au plus précis, de l’ébauche à l’objet final). La réflexibilité des modalités, verbale et graphique, relève cette fois non pas d’une redondance, mais d’une sémiotique connotative, puisque l’énoncé verbal énonce de façon indirecte le mode sur lequel lire le graphique. /Bagnole/ a pour signifié dénoté « voiture » et pour connoté « rude », « familier », « informel ». Il transpose ces propriétés dénotées au graphique (par transfert métaphorique « grossier », « sans-chichis », « inabouti »), dont il renforce ainsi le statut d’ébauche, tout en manifestant le degré atteint de la praxis.

Comme Theureau l’avait pressenti, on assiste à l’émergence de la signification dans l’action. La complémentarité multimodale manifeste une coagulation progressive du sens, tandis que les changements de densité syntaxique des énoncés graphiques manifestent l’évolution des stratégies d’accommodation, qui font des diverses phases de la réunion un agglomérat évolutif d’instances constituant une scène pratique qui fonctionne comme une syntagmatique de la manifestation sémiotique (Fontanille, 2008, 47). Nous formons l’espoir que ces exemples pourront être développés ailleurs dans un avenir proche.

2.6. La question de la notation

2.6.1. Textualisation et notation

En complément à la mise en évidence des mécanismes d’énonciation de trois types de textualisations, nous posons la question de la nécessité d’une notation particulière pour appréhender a posteriori, en dehors du cours d’action, la dynamique des échanges multimodaux entre les architectes.

Par rapport aux textualisations de la pratique en acte dont on a fait état plus haut (vidéo, photographies et prises de notes ; cf. 2.2.1. et 2.4.) – et qui traduisent la pratique en des énoncés à densité syntaxique et sémantique différente –, la notation a posteriori s’en différencie par le fait qu’elle abolit toute ressemblance phénoménologique avec la pratique afin de la reconstruire en la réorganisant selon des paramètres et des critères qui répondent à des objectifs de formalisation et d’analyse précis.

Les textualisations que nous avons examinées partagent toutes un caractère plus ou moins « autographique » selon l’acception de Goodman (1968) : la vidéo conserve les formes et la saturation syntaxique des événements, tout en les figeant à partir d’un point de vue immobile ; la photographie intervient dans la pratique et la segmente en en sélectionnant les moments les plus nodaux : elle coupe et compacte, elle extrait un moment de la syntagmatique de la pratique et le transforme en une totalité signifiante (Dondero, 2012) ; en revanche, la prise de notes ne conserve pas la multimodalité des autres textualisations mais les homogénéise. Elle « ponctue » les moments les plus forts ou alors elle résume les événements : on pourrait affirmer qu’elle fonctionne comme une prothèse de la mémoire, de l’attention et de la protension.

Note de bas de page 27 :

Pour une réflexion critique des rapports entre autographie et allographie dans les différents types d’images (artistiques, scientifiques) voir Basso Fossali et Dondero (2011) et Dondero et Fontanille (2012).

La notation, comme la transcription écrite, abolit aussi la multimodalité de la communication en faveur du graphisme, mais au contraire de cette dernière, elle est censée constituer un alphabet de modules (« allographie ») à partir des opérations multimodales de la pratique. Si la prise de notes utilise l’alphabet du langage naturel, constitué de signes distincts et recombinables (les lettres), la notation graphique ne possède pas de signes distincts et recombinables a priori : il faut les construire comme on les a construits dans les langages formels ou dans le langage musical utilisé dans la partition27. Mais, à la différence des langages formels et musicaux, les symboles qui constituent la notation ne sont pas donnés, ni universellement acceptés : à chaque pratique à analyser, le langage de la codification notationnelle peut/doit changer.

2.6.2. Un exemple de notation

2.6.2.1. Codification des modalités verbale et graphique

La notation que nous proposons ci-dessous ne rend pas compte de toutes les strates multimodales de la communication, mais s’attache plus particulièrement à la connexité des modalités verbale et graphico-gestuelle. En effet, dans le cas précis des réunions de conception architecturale, si les interlocuteurs mobilisent activement les dimensions verbales et non verbales lorsqu’ils communiquent, c’est l’étroite connexion que ces deux dernières entretiennent pour la construction de représentations partagées du projet qui nous semble critique.

Note de bas de page 28 :

Nous distinguons croquis et annotation par leur lien d’inclusion avec le document qui les supporte. Contrairement au croquis qui peut prendre sens de façon autonome à son support, l’annotation est complètement assujettie au document : son contenu informatif ne peut seulement être interprété qu’en rapport avec lui (Boujout, Darses et Guibert 2006, 134).

Notre observation nous amène à différencier, dans le cas de la modalité graphico-gestuelle, d’un côté les manipulations de documents (transformation et déplacement des plans) et de l’autre les productions graphiques (annotations28, croquis) que les partenaires adjoignent à ces documents au cours de l’interaction.

2.6.2.2. Analyse d’un extrait

Nous proposons d’examiner d’emblée la retranscription d’un court extrait du deuxième corpus (collaboration médiée par l’interface numérique). Au cours de la scène choisie, les trois partenaires (DAN, toujours chef d’atelier, GRE et RAE, d’autres assistants) évaluent en plan un éventuel accès pour l’approvisionnement des commerces (figure 6).

Dans cette séquence, DAN expose à ses deux interlocuteurs GRE et RAE un choix de localisation qu’il situe en entourant la zone en plan de 3 traits – choix que ses deux collègues approuvent. Il enchaîne par le développement d’une implication de cette option en dessinant la trajectoire fictive des véhicules.

Figure 6. Transcription d’un extrait (lignes 973 à 981) de la réunion à distance

973

DAN

je pense que . cet

974

accès livraison-là .. j’ai l’impression que c’est celui qui
fonctionne le mieux
(DAN trace 3 traits sur le plan)

975

GRE

oui

976

RAE

oui . bien puis ‘y a peut-être

977

DAN

parce que . parce que . voilà ça .. et puis ça ça . il me semble
que c’est
(DAN trace deux trajectoires de véhicules)

978

vraiment [xxx

979

47.00

GRE

[on . on] disait l’inverse hier qu’on . on . on expliquait .
que . que

980

reculer avec le semi-remorque .. sur la . cette partie courbe .
que tu as

(GRE agite sa main au-dessus du tracé de DAN)

981

dessinée .. heu . c’était quand même compliqué, non ?
(RAE pointe la ligne avec le stylo)

Cet aperçu nous permet de mettre en évidence deux enjeux liés à l’utilisation des contributions graphiques dans la pratique dialectique des architectes :

  • une différenciation fonctionnelle des annotations coverbales : on retrouve ici des formes figurative (représentation d’une trajectoire) et déictique (localisation d’une zone).

  • l’intrication particulière des productions graphiques dans la communication multimodale : GRE s’appuie sur le dessin de la trajectoire de DAN pour reproduire d’un geste de la main le mouvement d’un véhicule et infirmer sa proposition.

2.6.3. Les formes de notations

Comment pouvons-nous noter ces singularités de la pratique ? La notation des pratiques graphico-gestuelles sous la forme d’une transcription écrite est rapidement confrontée à des limites. Nous proposons par conséquent de développer un code de notation approprié pour relever les différentes formes d’interactions graphiques coverbales, leur distribution, leur fonction et leur répartition. Même si nous avons constaté, au cours de l’action, les liens particuliers qu’entretiennent les modalités verbale et graphique, nous choisissons ici de noter séparément les modalités graphiques et verbales pour les analyser conjointement.

Nous avons procédé, en premier lieu, à une transcription des échanges verbaux à partir des enregistrements vidéos (figure 6). Cette première étape de relevé sert de référence pour identifier préalablement les objets du discours abordés par les architectes participant à l’échange, leur enchaînement, mais aussi certains indicateurs de coordination entre les partenaires (tour de parole, demande de reformulation, silences...).

Nous réalisons dans un deuxième temps une schématisation des différentes activités graphico-gestuelles selon deux axes : l’axe vertical (tabulaire) marquant la position des interlocuteurs (la ligne pointillée symbolisant la séparation physique des deux équipes) et l’axe horizontal (linéaire) un repère temporel continu (ligne du temps). Les différentes interventions graphiques sont représentées par des segments dont la durée détermine la largeur et dont la position correspond à un espace/temps précis de l’interaction (cf. figure 7). Chaque segment est distribué selon une catégorie de quatre rôles fonctionnels, chacun correspondant à une couleur sur la notation : déictique spatial (rouge), figuration d’un objet (bleu), d’un mouvement (orange), de rapports d’échelle, de proportion et vues (vert). Pour chaque intervention nous différencions également le document sur lequel elle est pratiquée (plan, coupe, marge du document, etc.).

Figure 7. Vue d’ensemble de la notation de la réunion à distance (55 min.). Encadrée, une sélection de cinq minutes agrandie en figure 8

Figure 7. Vue d’ensemble de la notation de la réunion à distance (55 min.). Encadrée, une sélection de cinq minutes agrandie en figure 8

Enfin, en troisième lieu, nous superposons sur le schéma un recensement des manipulations des documents graphiques (rectangles), c’est-à-dire les opérations de modification de l’affichage des traits, du cadrage (agrandissement/déplacement), de l’organisation des annotations et croquis (via des calques), etc.

Figure 8. Distribution des productions graphiques effectuées par DAN et RAE des minutes 20 à 25 où deux périodes d’ajustement de l’affichage des documents sont explicitées verbalement aux minutes 20 et 23.30

Figure 8. Distribution des productions graphiques effectuées par DAN et RAE des minutes 20 à 25 où deux périodes d’ajustement de l’affichage des documents sont explicitées verbalement aux minutes 20 et 23.30

Cette formalisation des interventions graphiques coverbales sur le SDC permet d’avoir une vue synoptique de la répartition des différentes contributions des architectes avec l’interface de dessin numérique, notation complémentaire à la transcription des échanges verbaux.

On peut dès lors observer différents regroupements d’annotations (nuées de segments), correspondant à des concentrations d’arguments développés par les architectes (figure 8). La proximité, fréquence et différenciation fonctionnelle de certaines annotations nous éclairent sur le rôle que peut jouer le dessin dans la communication multimodale, et plus particulièrement dans la construction d’une vision partagée des problèmes de conception. La lecture tabulaire des annotations sur le schéma nous permet également de différencier des utilisations de l’interface plus ou moins individuelles ou collectives : certaines séquences mobilisent l’intervention graphique de tous les partenaires, d’autres sont utilisées presque exclusivement par un seul collaborateur. Nous remarquons également que, tout au long du processus, les annotations étant accompagnées de références déictiques sont constamment utilisées par les différents partenaires. En effet, ces annotations semblent ponctuer régulièrement les séquences, déterminant spatialement un début, un cadre, un lieu à la communication.

Enfin, on observe que les opérations liées au cadrage des documents et à l’organisation des annotations mobilisent des intervalles de temps conséquents (figure 7) et demandent une coordination entre les partenaires. En effet, l’échelle et les bords des documents graphiques sont négociés dès le début de la réunion et chaque transformation du plan marque des périodes charnières dans le processus. La concertation pour les choix du canevas graphique et la hiérarchie des annotations sont aussi le théâtre d’ajustements cognitifs, durant lesquels les partenaires se donnent l’occasion de prendre du recul et de confronter leur point de vue sur le projet ou leur perception de la situation.

3. Conclusion

Ce travail ne constitue qu’une amorce de la problématisation de la sémiotique des pratiques via une approche de terrain. Bien conscients d’avoir choisi, pour des raisons de commodité, des pratiques de travail et de collaboration circonscrites dans un temps et un espace définis et de n’avoir encore qu’effleuré le problème de l’ajustement entre les pratiques et les stratégies, nous sommes néanmoins convaincus que cette recherche, en s’appuyant sur les cours d’action, aura contribué à faire avancer la réflexion sur les textualisations des pratiques, leur utilité et leur croisement. Car c’est bien par une prise en compte des différentes textualisations (vidéos, prises de notes, photographies) que l’on peut appréhender les pratiques en acte. Cette démarche permet de saisir la pratique non pas en la considérant comme une narration accomplie, mais en tant qu’objet en transformation saisi par une multiplicité de supports médiatiques. Les textualisations examinées permettent de préserver tout ensemble, outre le vestige mémoriel éphémère de l’observation, des supports objectivés de la pratique et offrent une possibilité de comparaison entre elles. Leur mise en relation diagrammatique montre que la pratique est encore en acte grâce aux traductions et recoupements mutuels de ces textualisations.

Les textualisations que nous avons produites à partir de la pratique ont un statut bien différent de celui des narrations textuelles à partir desquelles les sémioticiens ont jusqu’ici essayé d’extraire une pratique ; d’ailleurs nous sommes convaincus que c’est l’étude des multiples et différentes textualisations qui peut construire une diversification de points de vue sur la pratique et la maintenir « en acte » pendant l’analyse. C’est le travail de traduction réciproque entre les textualisations qui maintient la pratique « actuelle » : ces textualisations, chacune caractérisée par des segmentations et valorisations de l’action différentes, « miment » la multiplicité, le croisement, l’effervescence des points de vue qui caractérisent chaque pratique, qui ne peut jamais être réduite à une totalité accomplie.

Nous avons, par ailleurs, voulu tester un quatrième type de représentation : la notation. Cette dernière, à la différence des textualisations, ne « suit » pas la pratique mais la reconstruit entièrement ex-post. Cette reconstruction s’appuie sur un travail de sélection et une classification des événements qui constituent des unités de l’action caractérisées chacune par des homogénéités thématiques, valoriales, etc. La notation permet de faire apparaître le squelette des échanges et des actes internes aux pratiques, de schématiser les événements en des patterns susceptibles d’en expliquer la grammaire sous-jacente.

Cet article l’effleure également, mais il serait intéressant d’approfondir encore l’impact des interfaces numériques sur les stratégies dans les pratiques sémiotiques. L’exemple que nous avons choisi fait déjà ressortir que l’usage des supports médiatiques engendre des spécificités dans les pratiques de collaboration à distance synchrones. On citera notamment l’émergence de paradoxes tenant à la configuration des interfaces, telle la nécessité de se saisir (sélectionner sur la palette virtuelle) d’un outil que l’on tient déjà en main (le stylo optique). Cette spécificité peut, par exemple, provoquer un décalage entre le plan de l’expression « traditionnel » et le plan du contenu, qui ne semble pourtant pas affecter ce dernier dans la pratique médiée par le SDC. L’efficience du plan de l’expression d’origine s’imprime en filigrane et demeure attachée à son adaptation numérique, à tout le moins dans des contextes faisant intervenir des interlocuteurs aux rôles prédéfinis et préprogrammés par une pratique antérieure non médiée.

Les interfaces numériques semblent, par ailleurs, avoir un impact sur la manifestation de l’ethos de ses usagers qui engendre une redéfinition de l’ensemble des modes de régulation des pratiques, les stratégies et la tension entre programmation et ajustement, qu’il conviendrait d’analyser en détail sur un support adapté.

Pour citer ce document

Référence papier

Angenot Valérie, Shirkhodaei Shima, Dondero Maria Giulia et Joachim Guillaume, « Sémiotique de la communication en coprésence et à distance », Interfaces numériques, 2013, vol. 2, n°3, p. 531-568.

Référence électronique

Angenot Valérie, Shirkhodaei Shima, Dondero Maria Giulia et Joachim Guillaume, « Sémiotique de la communication en coprésence et à distance », Interfaces numériques, 2013, vol. 2, n°3, consulté le 14/08/2020, URL : http://dx.doi.org/10.25965/interfaces-numeriques.2146

Auteurs

Valérie Angenot
Sciences du langage et Rhétorique, Université de Liège
3 Place Cockerill, 4000 Liège, Belgique
vangenot@ulb.ac.be
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Shima Shirkhodaei
Sciences du langage et Rhétorique, Université de Liège
3 Place Cockerill, 4000 Liège, Belgique
shima.shirkhodaei@gmail.com
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Maria Giulia Dondero
Fonds de la Recherche Scientifique – FNRS
Université de Liège
mariagiulia.dondero@ulg.ac.be
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Guillaume Joachim
Architecture et Société, Université de Liège
41 boulevard de la Constitution, 4020 Liège, Belgique
guillaume.joachim@ulg.ac.be
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