Evgeny Morozov, To save the world click here; the folly of technological solutionism, PublicAffairs, mars 2013

Nolwenn Maudet 

Publié en ligne le 19 janvier 2018

Sommaire

Texte intégral

Evgeny Morozov est un chercheur et écrivain américain qui analyse depuis le milieu des années 2000 les implications politiques et sociales de la technologie. Son premier ouvrage, The Net Delusion, The Dark Side of Internet Freedom, publié en 2010, est une analyse très critique de l’impact de l’Internet sur les dictatures. Poursuivant sa démystification de l’utopisme technologique, il dénonce avec To save the World Click Here ; the folly of technological solutionism deux phénomènes très liés : le « solutionnisme » technologique et « l’Internet-centrisme ».

Le non-sens de l’Internet avec un grand I

Les deux premiers chapitres permettent d’abord à Morozov d’analyser le non-sens que représente la notion d’Internet avec un grand I. Il montre en effet très efficacement comment elle est devenue une entité presque mythique utilisée à la fois par les médias et la Silicon Valley. D’après l’auteur, cet amalgame ne possède pourtant pas de réalité puisqu’il regroupe et unifie des technologies, des entreprises ou des communautés très différentes. On peut tout aussi bien y rassembler les réseaux peer-to-peer, les moteurs de recherche comme Google, l’encyclopédie collaborative Wikipedia ou la plateforme iTunes. Or le fait de regrouper ces diverses technologies, communautés et entreprises sous l’entité « Internet » empêche les chercheurs de fonder leur analyse sur des bases solides et d’analyser les choix qui sont opérés par des entreprises ou des micro-communautés très diverses. De même, ce mot-valise sert d’écran de fumée à différents acteurs. Il permet notamment aux géants comme Google d’échapper à toute action politique en affirmant que c’est la loi qui devrait s’adapter à l’Internet. À l’inverse, cet Internet mythique favorise les amalgames et empêche les politiques de réfléchir sereinement aux problématiques soulevées localement par chacun de ses composants et de leur appliquer tout aussi localement les mesures qui conviennent. Pour Morozov, c’est cet Internet fantasmé qui a donné naissance à un « Internet-centrisme » qui caractérise nombre d’utopistes, qui les conduit à vénérer « l’Internet » comme une fin en soi et non comme un moyen pour atteindre des idéaux. Cette représentation perdure encore aujourd’hui. Derrière cette adoration se cache l’idée que tout ce que touche « l’Internet » s’en trouve amélioré, augmenté et que l’on devrait donc en appliquer la « logique intrinsèque » à tous les problèmes. C’est l’attitude que l’auteur définit comme le « solutionnisme » technologique et que l’on retrouve par exemple dans les écrits du cofondateur du célèbre magazine Wired : Kevin Kelly. Or pour Morozov, ces deux attitudes, le solutionnisme et l’internet-centrisme, provoquent parfois plus de dégâts qu’ils ne résolvent de problèmes.

Le solutionnisme en politique

Pour éclairer son propos, Morozov mène des investigations au fil de son ouvrage dans différents domaines. Il tente de montrer et d’analyser les mécanismes de « l’internet-centrisme » et du « solutionnisme » à l’œuvre pour chacun d’eux. Il en résulte un aspect catalogue de l’ensemble du livre qui cependant a le mérite d’aborder la question sous de nombreux angles, parfois même contradictoires. Parmi les nombreuses sphères évoquées, la politique est l’un des terrains de prédilection des solutionnistes. Qui n’a pas entendu parler de démocratie 2.0 ou du parti pirate ? Or, pour l’auteur, la plupart des propositions des solutionnistes sont problématiques. L’un des exemples donnés, celui de Ruck.us, est à cet égard révélateur. La start-up se fonde sur une idée simple, celle de dépasser le clivage daté du bipartisme américain. Pour cela, Ruck.us crée un « ADN politique » pour chaque inscrit à partir de quelques informations et propose ensuite des causes à suivre et à soutenir grâce à des algorithmes de personnalisation. Or, et c’est là où le bât blesse : le modèle économique de la start-up se fonde sur la sponsorisation possible des causes qui seront alors mises en avant sur le site et en partie contrôlées par le sponsor. Si ce n’est peut-être pas une révolution pour la démocratie, cela reste en tout cas une formidable révolution pour le lobbying. Derrière cette volonté de « réparer » la politique se cache souvent un mauvais diagnostic lié à une vision réductrice de la citoyenneté. Pour le cofondateur de Ruck.us, Nathan Daschle, sa start-up est « l’iTunes de la politique ». Morozov juge simpliste cette vision politique qui consiste à amener des recettes issues de grandes entreprises comme Apple et les appliquer à la vie citoyenne. Ainsi, traiter la politique comme un marché et le citoyen comme un consommateur est une erreur très souvent commise par les solutionnistes qui peut, à long terme, s’avérer plus néfaste que bénéfique pour la démocratie.

Le solutionnisme dans la prévention des crimes et délits

Un autre domaine particulièrement concerné par le « solutionnisme technologique » est le travail de la police. Intéressés par les « Big Data », les policiers de différents pays peuvent aujourd’hui utiliser des algorithmes pour tenter de prévenir crimes et délits. L’idée paraît, une fois encore, intéressante, mais certains aspects de sa mise en œuvre posent question. On peut par exemple mettre en avant la sous-représentation statistique de crimes comme les viols. Or, si seules les données statistiques sont utilisées par la police, ce type de crimes risque d’être également sous-évalué par les algorithmes de prévention et donc au final par la police elle-même. En outre, la conception de la prévention prônée par les solutionnistes se fonde sur la volonté d’aménager l’environnement afin d’empêcher les comportements criminels par des moyens techniques. En fait cette approche solutionniste ne s’adresse pas aux causes des crimes. Ainsi, si un système complexe d’alarme est installé dans une maison, les voleurs iront simplement voler les voisins. De même, si l’on conçoit chaque situation de manière à ce que les gens ne puissent qu’agir « de la bonne façon », on élimine tout comportement moral ou toute réflexion de la part de l’usager. Morozov prend l’exemple des très contestés DRM (Digital Rights Management) qui peuvent empêcher le partage ou la modification de fichiers. Ici, la technologie se substitue à tout débat politique et législatif sur une évolution éventuelle des différentes lois relatives à la propriété intellectuelle. La technologie risque ainsi de normaliser la société en ne permettant plus l’innovation sociale qui se joue toujours dans la résistance et la désobéissance possible à une loi considérée comme obsolète.

Le solutionnisme et la gamification

La gamification est un autre domaine parmi ceux explorés par Morozov car elle est devenue la dernière « marotte » des solutionnistes pour résoudre les problèmes du monde. Le jeu peut effectivement constituer un excellent moyen d’engagement, comme folding@home par exemple qui propose d’aider les chercheurs à trouver la solution du repliement d’une protéine. Dans ce cas, la gamification invente un nouveau type d’activité. Cependant, telle qu’elle est envisagée par les solutionnistes, elle se contente en général d’un système de progression et de récompense par badges qui substitue le plaisir à tout autre type d’engagement, qu’il soit civique ou moral. L’un des problèmes les plus traités est celui de l’obésité. La gamification fait envisager le problème selon le seul prisme des choix alimentaires de l’individu, devenu seul responsable. Or on sait aujourd’hui que les causes de l’obésité sont à chercher autant dans la nutrition que dans des facteurs génétiques ou sociaux. Ainsi, la gamification ne s’attaque pas directement aux causes de l’obésité et peut même inciter à un désengagement des pouvoirs publics. Or, cet engagement reste indispensable pour réglementer les pratiques des industries agro-alimentaires, par exemple, sur la quantité de sucres ajoutés.

Le design contre le solutionnisme

De manière plutôt surprenante vis-à-vis du point de vue très théorique adopté tout au long de l’ouvrage, le dernier chapitre de Morozov interroge le pouvoir des designers et ouvre la discussion sur des démarches de conception non solutionnistes. Morozov invite les designers à remplacer leur fétichisme actuel pour la psychologie par un fétichisme de la philosophie afin de mieux prendre en compte la complexité du monde et la volonté humaine. Une telle approche pourrait permettre aux concepteurs de remettre en cause le dogme selon lequel les appareils qu’ils conçoivent doivent forcément résoudre des problèmes de manière fiable et toujours invisible. Certains designers comme ceux de l’Institut Interactif Suédois développent, par exemple, des « appareils imprévisibles » qui se mettent à fonctionner étrangement quand la consommation d’énergie augmente. Cette étrangeté est délibérée et même si le but du projet se veut quelque peu humoristique, il met en avant une autre manière de concevoir les objets qui nous entourent. Ces designers suédois voient la friction, et non pas l’efficacité, comme un moyen de mettre en valeur des problèmes complexes qui seraient difficiles à percevoir dans un monde sans accrocs. En étant des perturbateurs plus que des solutions, ces objets font appel à notre inconscient technologique pour révéler les infrastructures en jeu. Ils engagent des choix et des décisions qui mettent à mal l’infantilisation à l’œuvre dans le solutionnisme technologique.

Morozov évoque également une philosophie du design développée par Carl DiSalvo au Georgia Institute of Technology : le design antagoniste. Ce chercheur défend une vision très active du design comme outil de questionnement politique. Pour lui, la narration, l’explication du pourquoi est aussi importante que l’acte ; c’est bien ce que reproche Morozov aux solutionnistes qui mettent les utilisateurs « en mode auto-pilote ». Au contraire, dans le travail de Carl DiSalvo, le but consiste bien souvent à contraindre l’utilisateur à faire des choix difficiles. Morozov propose, par exemple, la conception d’une interface de visualisation des données qui permet à Google de personnaliser ses résultats. Cela forcerait alors l’utilisateur à choisir de manière consciente s’il veut révéler des informations intimes pour obtenir une recherche personnalisée. Ce dernier chapitre permet vraiment de prendre la mesure de la critique du solutionnisme de Morozov et le met en droite ligne de la réflexion développée par le designer italien Ettore Sottsass en 1972 lorsqu’il affirmait ne pas vouloir concevoir des objets qui laissent l’utilisateur « en sécurité dans son statu quo culturel ».

Si la critique du solutionnisme et de l’Internet-centrisme reste souvent pertinente quoique très acide, Morozov cède parfois à certaines facilités et notamment à une certaine provocation. Par exemple, lorsqu’il critique la pensée de Kevin Kelly de Wired uniquement en faisant un parallèle avec un ouvrage nazi, ou lorsqu’il critique les outils participatifs du parti pirate au motif qu’ils n’ont pas encore fait leurs preuves. Cependant, l’analyse ne tombe pas dans le travers d’un rejet de la technologie. Tout au contraire, en évitant cet amalgame, Morozov propose une vision plutôt éclairée des vrais problèmes du solutionnisme liés, non pas à la technologie, mais aux discours d’équipes marketing efficaces ou de personnalités reconnues et fortement imprégnées par « l’Internet-centrisme ». Il appelle à dépasser « l’Internet » avec un grand I pour élever le débat sur les technologies numériques débarrassé de la « camisole théorique » imposée par la Silicon Valley.