« Vous vous rendez compte les références qu’on a ? Jaurès pardonne-moi ! » : les discours convoqués par Benoît Hamon Reported Speech in a Political Conference, or How Benoît Hamon Quotes Discourses

Oliana REVELLES 
et Marion Sandré 

Publié en ligne le 01 juillet 2020

Digital Object Identifier : 10.25965/espaces-linguistiques.200

Cet article analyse les discours convoqués par Benoît Hamon lors d’un discours à la Bourse du travail de La Seyne-sur-Mer, en février 2018. Ce travail s’inscrit en analyse du discours et s’intéresse aux phénomènes dialogiques : nous distinguons les discours étudiés selon l’instance énonciative convoquée par l’acteur politique. Nos trois catégories d’analyse sont donc : les références au discours de tiers, à son propre discours, et au discours du public. L’objectif est de montrer à la fois comment Benoît Hamon utilise ces différents discours, et comment il les traite dans son propre discours. On verra que souvent les commentaires autour des reprises de discours sont aussi importants que ces reprises elles-mêmes et qu’ensemble ils participent à la construction de l’image de l’acteur politique.

The paper focuses on reported speech in a political conference by Benoît Hamon in La Seyne-sur-Mer (France) in February, 2018. Three types of reported speech are distinguished : those when the speaker quotes his own speech ; those when he quotes someone else’s discourse ; and those when he quotes his interlocutor’s speech – that of the public. The study shows how different forms of reported speeches are used by Benoît Hamon throughout the conference, and how these forms play a role in his discourse. We will see that quite often, the commentaries about quoted speeches take on as much importance as the quotations themselves and that they are both part of the construction of the politician’s discursive ethos.

Contents

Full text

Introduction

1Nous voulons nous intéresser ici aux différents discours qui sont convoqués par un acteur politique pour construire son propre discours et façonner sa propre image. Nous allons donc dans un premier temps préciser notre cadre de recherche, en expliquant ce qu’on entend par « discours convoqués », leurs spécificités dans le domaine politique et leur relation avec la construction de l’ethos. Dans un second temps, nous présenterons notre corpus.

Cadre de recherche

Note de bas de page 1 :

Dans Charaudeau et Maingueneau (dir.), entrée « École française d’analyse du discours ».

Note de bas de page 2 :

Voir notamment Rosier (dir.), 2002 et Bres et al. (dir.), 2005 ; voir aussi Authier-Revuz, 1992 et 1993 qui parle de « représentation de discours autre ».

2Ce travail s’inscrit en analyse du discours à la française, et traite deux de ses caractéristiques définitoires : « [sa] relation privilégiée avec les théories de l’énonciation linguistique ; [et] l’importance qu’ell[e] accord[e] à l’interdiscours » (Maingueneau, 2002, p. 2021). La notion de « dialogisme » (Bakhtine, [1935] 1978) croise ces deux éléments. En effet, nous englobons sous cette étiquette, à la suite de nombreux chercheurs2, toute référence à un discours autre,

Note de bas de page 3 :

Dans Détrie et al. (dir.), entrée « Dialogisme ».

  • repérable par des marqueurs verbaux, paraverbaux et non verbaux,

  • et analysable comme un dédoublement énonciatif entre un énoncé enchâssant (le discours convoquant) et un énoncé enchâssé (le discours convoqué) (Bres, 2001, p. 853).

Note de bas de page 4 :

Pour un rappel de l’acception traditionnelle vs les approches plus contemporaines du discours rapporté, voir Caillat, 2016, p. 69-77.

3Nous incluons dans notre analyse les différents cas de présence explicite de discours autre : discours rapportés, modalisation en discours second, îlot textuel… On utilise le terme « discours convoqué » en englobant le discours rapporté, cité, représenté, montré, répété, prêté… que ce discours soit effectif, potentiel, nié, inventé, probable, imaginaire… et qu’il s’agisse d’un discours passé, présent ou même futur. Ce choix nous permet de travailler sur une grande variété de types de discours dialogiques, sans limiter l’étude au discours rapporté traditionnel4, dont relève néanmoins la majorité de nos occurrences.

Note de bas de page 5 :

Pour les applications de cette notion à l’analyse du discours, voir notamment Amossy (dir.), 1999 ; Maingueneau, 2002 ; Amossy, 2010 ; Grishpun (dir.) 2014.

Note de bas de page 6 :

Voir à ce sujet Constantin de Chanay & Kerbrat-Orecchioni, 2007 ; Sandré, 2014 ; Kerbrat-Orecchioni, 2016 et 2017, p. 261-293.

4Le discours politique est fait de reprises : le discours des autres qu’on va valider ou discréditer, son propre discours qu’on rappelle… Ces phénomènes ont déjà été analysés, notamment dans les genres du discours dialogal (Torck, 1994 ; Vincent & Turbide, 2006 ; Sandré, 2012 ; Richard & Sandré, 2014 ; Caillat, 2016 ; Sandré, 2016 ; Caillat, 2019). Ces recherches ont montré la dimension stratégique que revêtent ces convocations du discours, où elles sont des « révélateur[s] de la tension que doivent gérer les politiciens » (Vincent & Turbide, 2006, p. 317) dans les échanges. Les phénomènes dialogiques concourent à construire l’image de l’acteur politique – son ethos5 –, particulièrement dans les phases d’attaque et de défense, en révélant la façon dont il gère l’interdiscours. En contexte dialogal, la majorité des occurrences renvoient aux discours tenus par le partenaire d’interaction, et participent donc de l’élaboration de l’image à la fois du locuteur et de l’interlocuteur. En effet, dans une perspective interactionniste, l’ethos de l’acteur politique se construit à la fois dans son propre discours et dans le discours de l’autre6.

5Nous voulons ici travailler sur un corpus monologal qui fait une utilisation très spécifique des discours qu’il convoque, par laquelle l’acteur politique se construit une image très particulière face au public présent.

Corpus et méthodologie

6Nous allons nous intéresser à un discours de Benoît Hamon (désormais BH) tenu à la Bourse du travail de La Seyne-sur-Mer, le mardi 06 février 2018, sur le thème : « Être jeune en 2018 : le contrat social au xxie siècle ».

7Ce discours a été produit dans un contexte particulier : il s’agissait initialement d’une conférence dans le cadre d’une tournée des universités françaises (d’où le titre), adressée donc à de jeunes étudiants. Elle devait avoir lieu à la faculté de droit de l’université de Toulon, mais le président de l’université a refusé la conférence par « respect du principe de neutralité du service public ». La conférence a donc été déplacée à la Bourse du travail de La Seyne-sur-Mer, et le public présent s’en est trouvé modifié : des militants de « génération.s », des sympathisants, des curieux, quelques jeunes, mais globalement des personnes plus âgées. Ce changement de lieu et de public va amener un changement de discours et d’attitude de BH que l’on va retrouver notamment dans l’utilisation des différents discours.

8La quasi-totalité de la conférence (seules 2 minutes au début sont coupées) a été filmée par le compte Facebook de « Génération.s Marseille » et mise en ligne « en direct » (via l’appli Facebook live) sur
https://www.facebook.com/GenerationsMars/videos/1820392718004781/.

9La vidéo dure un peu plus d’une heure : elle a été intégralement transcrite, en transcription orthographique aménagée, en utilisant des conventions pour transcrire les phénomènes paraverbaux et non verbaux (Sandré, 2013, p. 90). Ce traitement du corpus permet d’analyser précisément le discours, tant au niveau du contenu que de sa forme, et notamment de prendre en compte son caractère oral et vivant (voir Revelles, 2019).

10Nous allons nous demander ici comment BH gère les discours qu’il convoque dans un genre politique où leur utilisation est attendue et très codée, et nous chercherons à montrer ce que cette utilisation nous apprend sur l’image construite par l’acteur politique dans ce contexte particulier.

11Notre analyse portera sur les phénomènes dialogiques interdiscursifs, autodialogiques et interlocutifs (Bres, 2001, p. 85) : soit l’orientation du discours de BH vers des discours de tiers, vers son propre discours, vers le discours de l’interlocuteur – ici le public.

1. Convoquer les discours de tiers

12Le premier cas de discours rapporté est le cas où le locuteur fait référence au discours de tiers. Il peut être d’accord avec ces propos : c’est la visée convergente ; ou, au contraire, ne pas être d’accord : c’est la visée divergente (Sandré, 2012). Dans son discours, BH a recours aux deux types mais il convoque plutôt du discours dans une visée divergente (2/3 des occurrences contre 1/3 des occurrences à visée convergente).

1.1. Visée convergente

13Dans ces discours convoqués à visée convergente, l’énonciateur est mentionné de manière explicite : il peut servir de figure d’autorité. « Les “figures d’autorité” […] ne sont pas nécessairement des spécialistes dans une matière, mais quiconque ayant dit quelque chose qu’il est bon (rentable) de répéter » (Vincent & Turbide, 2005, p. 308). BH, dans son discours, cite par exemple Françoise Sagan :

Note de bas de page 7 :

Conventions de transcription, mises en évidence ici par les guillemets français : « + ++ » pause très brève, brève ; « ↑↓ » intonation montante/descendante ; « >…< <…> » accélération/ralentissement du débit de parole ; « TOUT » accentuation de la syllabe ; « : :: » allongement vocalique plus ou moins long ; « (rire) » : indication non verbale. Le gras indique les éléments analysés.

Note de bas de page 8 :

La référence du texte renvoie à la section : le corpus est ainsi divisé en 64 sections, chaque section renvoyant à 1 minute de discours. Ce premier exemple est donc extrait de la première minute de la vidéo.

[17] >v’savez on dit< (ouvre ses bras) ‘fin c’est pas ON euh : : euh l’écrivaine euh : : très célèbre+ FRANçaise qui s’est illustrée par une vie euh qu’elle a largement brûlée et et et consumée↑ + dans euh les passions + la littérature mais aussi euh : euh : les substances euh : PROhibées↓ + FRANçoise sagan↑ +disait euh : euh : cette cho- >la chose suivante à propos d’la jeunesse< elle disait↑ ++ (appuie chaque mot avec un mouvement de main) la jeunesse est la SEUle génération RAIsonnable>↓ ++ au sens OÙ↑ ++ il faut ÉCOUter↑+ >ce que la jeunesse juge< RAIsonnable↑ + et cesser de penser que + <ce : + que les générations> qui : ont eu euh vingt ans il y a quarante ans + jugent raisonnable↑ doit <TOUjours s’appliquer aux générations futures↓> ++ ce qui était raisonnable HIer↑ + ne l’est plus forcément aujourd’hui↑ (18)

14Dans ce passage, on trouve une forme de discours direct : BH rapporte des propos de Françoise Sagan, tenus lors d’un entretien avec Marianne Payot en septembre 1994. Pourtant, avant de nommer l’auteure, BH utilise d’abord un on (« on dit »), puis s’autocorrige (« ’fin c’est pas ON ») et introduit ensuite longuement la personne citée avec une périphrase descriptive. L’utilisation de ce « on », introducteur de la citation, renforce l’idée de généralité en faisant passer le discours cité pour une vérité générale, comme un présupposé. La description de Françoise Sagan – son statut de femme de lettres (« l’écrivaine ») et le fait qu’elle soit célèbre – donne aussi du poids au discours cité. Dans cet exemple, cette figure d’autorité permet à BH d’introduire sa propre vision des choses. Il va alors proposer sa propre interprétation. En effet, il s’approprie le discours de Françoise Sagan en proposant une explication de cette phrase, marquée par la formule « au sens OÙ ». Il fait passer son opinion personnelle, présentée comme des recommandations : il utilise des adverbes généralisants (« toujours », « aujourd’hui »), et la notion de devoir (« doit », « il faut que »). Cela lui permet, sous un air d’objectivité, de partager des propos très subjectifs. Cette interprétation lui permet d’introduire aussi le reste de son discours. En effet, ce discours rapporté constitue l’introduction de sa conférence. Le discours convoqué par BH n’est donc pas une simple illustration, mais un élément important dans son discours, autour duquel il va construire son propos.

15Nous avons le même genre de procédé avec Nelson Mandela :

[2] mandela dit ++ euh + qui va vous donner une indication sur mon état d’esprit ++ euh mandela disait + cette phrase qui + euh quand j’l’ai trouvée j’me suis dit merci mandela + hum : + il dit ++ je n’perds jamais + je gagne ou j’apprends↓ + moi l’année dernière j’ai beaucoup appris (rires et applaudissements du public) (16)

16Ici, BH a de nouveau recours au discours direct (« il dit ») en citant une phrase de Mandela. Il fait alors référence à une figure mondiale de paix qui ne peut être contestée, quel que soit le bord politique. Le discours fonctionne comme une référence philosophique. Dans ce passage il répète trois fois le nom de « mandela » et fait des petits commentaires personnels avant de livrer la citation, ce qui l’oblige à reprendre la phrase introductive de son discours rapporté (« mandela dit », « mandela disait », « il dit »). Après la citation, BH parle de sa candidature à la présidentielle et de sa lourde défaite à laquelle il fait référence en plaisantant, ce qui lui permet de se rapprocher de son auditoire. Ce discours rapporté lui permet aussi de faire passer un message et de dé-dramatiser sa défaite en faisant preuve d’autodérision vis-à-vis de son gros échec électoral. Il montre ainsi qu’il est passé à autre chose et que cela lui a permis d’évoluer. L’utilisation de ce discours rapporté participe de la construction de son ethos, à la fois par la référence à la figure mondiale de la paix, et par le fait de parler de lui-même à travers Mandela.

Note de bas de page 9 :

Il est aussi le conseiller climat de BH lors de la campagne présidentielle, mais il n’est pas ici présenté comme tel, seulement comme un des récipiendaires (avec d’autres scientifiques du GIEC) du Prix Nobel de la paix en 2007.

17Nous pouvons donc voir que BH utilise le discours rapporté pour introduire sa propre vision des choses et fait entendre sa voix à travers celle d’autrui. Les personnes citées ne le sont pas pour leur étiquette politique. Elles servent de référence. BH cite aussi Jean Jouzel, prix Nobel avec le GIEC9 (section 10) et Léon Gambetta (section 44). Ainsi le choix des références utilisées par le locuteur montre le travail en amont très important pour la construction même du discours, et contribue également à la construction de l’ethos de l’homme politique (Revelles, 2019).

18BH utilise aussi un discours de tiers pour valider la thèse qu’il défend : « lorsqu’on cite un tiers en appui de la thèse que l’on avance, il s’agit bien souvent plus de “diluer” la responsabilité énonciative, de la partager avec autrui que de « “faire autorité” » (Doury, 2004, p. 256, note 4). Ainsi le discours cité est validé sous prétexte qu’il est partagé par d’autres. Ici il attribue à la personne qu’il cite l’entière responsabilité énonciative du discours cité et indique qu’il partage ce discours. BH cite ainsi :

  • des représentants de la société (aides-soignantes, à 3 reprises – sections 22 23 23 –, les scolaires qui ont décroché – section 47 –, le maire de St-Louis – section 12).

  • des représentants qui ne partagent pas les mêmes idées politiques : le FMI et sa directrice générale, Christine Lagarde (section 26) ; le patron de Microsoft, Bill Gates ; le patron de Tesla, Elon Musk ; le patron de Facebook, Mark Zuckerberg (section 33), dont il reprend les noms quelques minutes plus tard :

[3] ces métamorphoses ++ et ben elles nous invitent + en tout cas l’pouvoir public + à EFfectivement >taxer davantage la richesse quand elle est créée par les machines↑ + donc le capital< + MÊme bill gates le dit + j’le dis + MÊme bill gates le dit ++ il dit ça pourra pas t’nir +++ non mais c’est lui qui le dit c’est pas ++ là encore + après euh vous vous rendez compte les références qu’on a jaurès pardonne-moi mais + bill gates + euh mar- j’ai dit mark zuckerberg également christine lagarde non mais ++ (rires du public) je je j’indique juste aux aux gens qui euh : : : : : de gauche + qui pensent qu’ils sont encore de gauche quand ils défendent des horreurs qui consistent euh à ++ poursuivre dans les politiques + ‘fin dans les politiques libérales qui sont PRIS sur leur gauche là par zuckerberg + bill gates et christine lagarde↓ (rires et cris dans le public) (37-38)

Note de bas de page 10 :

Jaurès est attaché à la Bourse du travail de La Seyne-sur-Mer, ayant participé à une soirée pour soutenir un candidat local, en 1914.

19Ici, nous avons deux formes de discours rapporté : la première est une forme de discours indirect libre avec la formule « même bill gates le dit » et la seconde une forme de discours direct (« il dit »). Puis BH rattache ce discours à d’autres instances énonciatives en faisant référence à des personnes (des grands patrons, la directrice du FMI) qui sont opposées à lui sur le plan idéologique, mais qui partagent néanmoins ces idées présentées comme « de gauche ». Il insiste sur la source énonciative, en utilisant le clivage (« c’est lui qui le dit ») pour bien montrer ce décalage entre les propos cités et leur auteur. Ce décalage est aussi marqué par la mention d’une grande figure : « vous vous rendez compte les références qu’on a jaurès pardonne-moi ». Jean Jaurès, auprès duquel il s’excuse, est présenté comme un représentant de la vraie gauche – ou du moins de la gauche que BH défend. De plus, c’est également une référence contextuelle, à laquelle le public est sans doute sensible10.

20BH est d’accord avec les propositions des personnes citées (convergence) même s’il ne partage pas les mêmes idéaux (divergence) : ainsi au niveau de l’argumentation, la convergence n’exclut pas la divergence (Revelles, 2019). Le locuteur l’avait déjà fait remarquer avec humour : « même + le FONDS monétaire international + un repère de marxiste gauchiste + autant vous dire (rires du public) + des types + qui ont serré + le le collier à la laisse + le FONds monétaire international + CHRIstine lagarde » (26).

Note de bas de page 11 :

Ce procédé a déjà été montré, notamment dans Sandré 2012, p. 84 ; Richard & Sandré 2014, p. 55 et Caillat 2016, p. 347.

21L’utilisation du discours adverse en vue de valider ses propres propositions est un procédé fréquent dans le discours des politiques11 : montrer que ses idées sont partagées par des opposants politiques permet de leur donner plus de force. Cela contribue donc à la stratégie de BH, puisque l’idée qu’il défend semble s’imposer d’elle-même (Sandré, 2012, p. 84). Ce qui est plus inhabituel ici, ce sont les commentaires incessants que BH utilise entre chaque élément de discours rapportés, ce qui l’amène à répéter plusieurs fois certaines parties. Ce métadiscours, qui accompagne le discours rapporté, participe pleinement de l’utilisation qu’il en fait. Ce n’est pas tant le discours qu’il prête à ces instances qui est important, mais la façon dont ce discours est traité.

1.2. Visée divergente

22Si BH utilise le discours d’autrui pour appuyer ses propos, il peut aussi citer un locuteur extérieur pour s’opposer à ses dires. Dans notre corpus, ce procédé est très représenté avec plus d’une trentaine d’occurrences. Parfois de façon développée, d’autres fois de façon plus rapide, avec des îlots textuels, marqués par des guillemets non verbaux qu’il mime.

23Premièrement, lorsque BH dénonce certains discours, l’énonciateur n’est pas toujours clairement mentionné ; BH s’oppose alors à un discours circulant en utilisant le on de généralité : « on vous dit » (sections 5-6), « on n’vous parle » (sections 7-8), « on dit » (sections 19 et 55), « on préfère » (section 27), « on s’entend dire » (section 49). Toujours dans cette idée de généralité, il parle de « gens » (17 occurrences), de « certains » (7 occurrences), de « ceux » (14 occurrences). Il dénonce ainsi des discours sans forcément préciser de qui ils viennent. Il fait aussi souvent des commentaires sur les propos qu’il dénonce.

24BH s’oppose aussi, de façon attendue, aux discours du gouvernement, de façon globale (section 25) ou ciblée sur un des membres : « madame pénicaud » (ministre du travail) et « monsieur philippe » (Premier ministre) (section 30), et au discours du président de la République : « le président d’la + république actuel y CROIT + il parle que d’ça des star-up nation » (section 17), « selon la BONne théorie de monsieur macron » (section 27), « pour les premiers d’cordée c’est l’expression du président d’la république hein » (section 31). Ces cas-là sont tout à fait logiques dans le cadre d’un discours d’opposition.

25BH s’oppose aussi à d’autres figures qui l’ont ouvertement critiqué. C’est alors un moyen de se défendre et de regagner du crédit :

[4] moi j’l’ai rencontré plusieurs fois euh + pierre gattaz quand j’étais ministre et euh + BON on s’est fâchés euh euh assez sévèrement depuis mais ++ notamment pendant la présidentielle parc’qu’il a dit↑ ++ que mon projet était dangereux ++ (grimace en faisant la moue) (rires du public) euh bertrand delanoë a dit ça aussi↓ +3+ euh ++ dangereux +++ ben je me suis dit bon ben c’est quand même inquiétant hein si ça y’est ch- chui dangereux + euh je vais relire ce que je propose quoi +++ et euh et et j’ai compris pour qui c’était dangereux en fait +++ (rires du public) euh : : : en l’occurrence effectivement j’confirme que du POINT de vue de pierre gattaz↑ et des RENtes qu’il entretient depuis longtemps (42)

26Dans ce passage, nous avons un discours indirect introduit par la formule : « il a dit que », et résumé ensuite en « ça ». L’énonciateur est double : Pierre Gattaz et Bertrand Delanoë. BH rapporte des propos tenus lors de la campagne présidentielle. Ce qui est intéressant dans cet exemple, c’est qu’il fait référence ici à deux personnes différentes : l’une est un opposant idéologique (Pierre Gattaz), l’autre est un homme qui était censé le soutenir et qui est de son bord politique (Bertrand Delanoë). Ces deux hommes partageaient le même avis sur son projet qu’ils qualifiaient tous deux de « dangereux ». Le fait de mettre en relation deux personnes de bords politiques différents permet de vraiment se positionner comme seul face à tous. Ce passage lui permet de jouer une remise en question pour finalement mieux s’opposer aux propos de Pierre Gattaz et Bertrand Delanoë et réaffirmer sa position. De manière plus pratique cela lui permet aussi de régler ses comptes avec Pierre Gattaz en utilisant par la suite un argument ad hominem en s’attaquant directement à lui (voir exemple [8]).

27Enfin, un autre exemple de dénonciation de discours de tiers est utilisé, lorsqu’il fait référence à un tweet de Donald Trump :

[5] il a quand même fait un tweet ++ parc’qu’il fait des tweets >vous savez des messages sur les réseaux sociaux< + il a quand même dit ++ à kim jong-un + le type qu’à mon avis qu’il faut pas trop provoquer quand même mais bon + il dit dans un tweet ++ attention + authentique + mon bouton nucléaire + est plus GROS qu’le vôtre +++ (grimace)(rires du public) donc on s’demande s’il parle de son bouton nucléaire ou d’autre chose↑ + doit vraiment y’avoir un concours + de de + c’est donc le PRÉsident des états-unis qui parle hein ++ et il dit et alors en plus + parce qu’il euh + comme il a + il va au bout d- d’sa pensée ++ et il dit et EN plus le mien il fonctionne + genre (rires du public) ++ ça marche pas trop bien + bon bref↓ (59)

Note de bas de page 12 :

 “North Korean Leader Kim Jong Un just stated that the “Nuclear Button is on my desk at all times” Will someone from his depleted and food starved regime please inform him that I too have a Nuclear Button, but it is a much bigger & more powerful one than his and my Button works!” (https://twitter.com/realDonaldTrump/status/948355557022420992), posté le 02/01/2018.

28Dans ce passage, il y a deux discours rapportés directs : le discours de Donald Trump est cité en première personne. Il reprend ainsi le message sur les réseaux sociaux posté par Trump en janvier 201812 qui mentionne Kim Jong-un. Ce dernier, dans le tweet original, a le statut de délocuté ; or, dans la reprise par BH, il devient l’allocutaire direct (avec l’utilisation de la personne de rang 5) : « mon bouton nucléaire + est plus GROS qu’le vôtre […] et EN plus le mien il fonctionne + ». BH déforme donc le discours de Trump, ce qui lui permet d’accentuer le côté ridicule de la situation. Entre la première formule introductive et la fin du discours rapporté, BH interrompt son discours à plusieurs reprises pour insérer différents commentaires :

  • D’abord il marque une pause pour expliquer ce qu’est un tweet. Ceci peut s’expliquer par le changement d’auditoire qui est composé essentiellement de personnes plus âgées.

  • Puis il fait un commentaire sur l’interlocuteur du message cité (« le type qu’à mon avis qu’il faut pas trop provoquer »).

  • Et il insiste sur la fidélité de son discours rapporté (« attention authentique »).

  • Au milieu du discours cité, BH fait des commentaires sur le tweet en question, en jouant sur le double sens du message en l’expliquant lourdement au cas où certains n’auraient pas compris.

  • Il insiste ensuite sur le locuteur du discours cité en rappelant la fonction de l’énonciateur « + c’est donc le PRÉsident des états-unis qui parle hein » pour montrer le décalage entre ce qui est dit et le statut de celui qui parle, il met en lumière alors ce paradoxe en pointant du doigt le comportement de Trump qu’il trouve absurde voire immature et qu’il ne comprend pas, en utilisant des ponctuants oraux (« quand même », « hein »).

Note de bas de page 13 :

De nombreux hommes politiques français (et étrangers) ont déjà critiqué publiquement Donald Trump (notamment Jean-Luc Mélenchon qui l’a traité de « crétin »). Donald Trump est aussi vivement critiqué dans les médias pour ses prises de paroles sur les réseaux sociaux.

29On voit bien ici que le discours convoqué est prétexte à un grand nombre de commentaires sur la situation interlocutoire qu’il rapporte et que ces commentaires sont l’essentiel du message qu’il veut faire passer. Si BH s’oppose au discours de Donald Trump, il s’agit aussi et surtout ici de se moquer de ce locuteur, ce qu’indiquent le métadiscours à visée humoristique et les rires du public. Le fait de se moquer d’autrui en politique est à double tranchant : utilisé comme une arme discursive, celle‑ci peut se retourner contre son initiateur (Fourcher, 1988, p. 191). Ici, face à ce public, en parlant de Donald Trump, cela fonctionne. En effet, tout le monde est plutôt d’accord pour dire que Donald Trump a des réactions ridicules et BH n’est pas le premier à le dénoncer13.

30Utiliser le discours d’une autre personne permet à BH de convoquer des discours d’instances énonciatives diverses (qui ne sont pas forcément du même bord politique), lesquels servent à appuyer ou défendre son point de vue ou à critiquer, voire se moquer, de certains discours. Il utilise la voix d’autrui pour apporter des connaissances historiques et culturelles, mais elles servent surtout à valider les propos du locuteur (Revelles, 2019).

2. Convoquer son propre discours

31Nous traiterons ici les cas où BH fait référence à son propre discours, soit tenu précédemment à la conférence en cours – notamment pendant la campagne présidentielle de 2017 – soit à l’intérieur même de cette conférence.

32Toutes les occurrences relèvent de la visée convergente : si dans certains genres du discours, un locuteur peut revenir sur des propos qu’il a tenus et s’y opposer, montrant ainsi qu’il a changé d’avis, dans le cadre du discours politique, c’est un exercice délicat. L’effet girouette de l’acteur politique qui se contredit est souvent connoté négativement (Constantin de Chanay, 2009, p. 63).

2.1. Discours tenu avant la conférence

Note de bas de page 14 :

Sur la répétition, voir notamment Magri-Mourgues & Rabatel (dir.) (2015).

33Reprendre un discours qu’on a déjà tenu14 est, dans le jeu politique, quelque chose d’incontournable, notamment au cours d’une campagne électorale, ou – comme c’est le cas ici – d’une tournée de conférences : le discours tenu est inévitablement lié aux autres discours relevant du même genre ou du même contexte. Plus largement, un homme politique est contraint, au cours de sa carrière politique, d’établir un continuum de ses différents discours, afin d’expliquer au mieux ses engagements et l’idéologie qu’il défend. Ainsi, chaque prise de parole participe de la construction de son image politique (Sandré, 2018, p. 5). Ici BH montre qu’il a gardé la même lignée politique et qu’il défend toujours les idées présentées lors de la campagne présidentielle de 2017 et qui, avant cela, ont participé à son parcours politique (notamment à son éviction du gouvernement Valls en septembre 2014). Il donne seulement des précisions pour ré-affirmer ses positions. Nous avons retenu ici les cas où BH fait référence à un discours qu’il aurait tenu avant la conférence : pendant la campagne électorale pour la présidentielle, après l’élection présidentielle et jusqu’à la conférence.

34Ces formes d’autocitation permettent d’abord de rappeler un élément connu :

[6] >et moi c’que j’ai proposé en campagne présidentielle c’est qu’on index- + ou qu’on assoie + pardon ++ les< cotisations sociales patronales ++ >pour pérenniser nos systèmes de r’traites NON plus< sur le nombre de salariés qu’il y a↑ ++ mais sur ++ la richesse créée↓ c’était la fameuse TAxe sur les robots (36)

35Durant quatre minutes de la conférence, BH réexplique une de ses mesures de campagne : « la fameuse taxe sur les robots », en rappelant ici le principe de cette taxe. Cette forme de discours rapporté indirect « j’ai proposé qu’on… » est présentée sous forme de pseudo-clivée (marquée par « c’que… c’est »). BH précise le contexte de production de ce discours antérieur : « en campagne présidentielle ». Il s’agit ici de justifier sa proposition, qu’il maintient malgré l’échec, et de la réexpliquer aux journalistes et aux électeurs dans un souci de clarté et de constance suite à de nombreuses incompréhensions.

36A d’autres moments, BH reprend un discours déjà tenu et il explicite cette reprise comme pour atténuer le côté rébarbatif que pourrait avoir cette répétition. C’est notamment le cas lorsqu’il convoque un discours de tiers : il peut alors mentionner l’ancienneté de la citation juste avant la référence interdiscursive.

37C’est le cas lorsqu’il cite Trump (voir [5]), il introduit cette citation par : « j’le racontais< (en baissant la tête) à des gens qui s’occupent des migrants là tout à l’heure j’disais » (59), il le précise au cas où ces « gens-là » à qui il parlait « là tout à l’heure » seraient dans la salle et auraient déjà entendu l’anecdote et les mêmes commentaires sur le tweet de Trump.

38C’est aussi le cas de la citation de Mandela (voir [2]) que nous reprenons ici en ajoutant le cotexte amont :

[2’] j’le dis souvent mais mandela dit ++ euh + qui va vous donner une indication sur mon état d’esprit ++ euh mandela disait + cette phrase qui + euh quand j’l’ai trouvée j’me suis dit merci mandela + hum : + il dit ++ je n’perds jamais + je gagne ou j’apprends↓ + moi l’année dernière j’ai beaucoup appris (rires et applaudissements du public) (16)

39Cette citation de Mandela, depuis son échec à la présidentielle, il la cite dans quasiment toutes ses interviews ou conférences. Il sait donc que parmi le public certains l’ont sans doute déjà entendue dans sa bouche, et il montre ici qu’il est conscient qu’il se répète. Le « souvent » marque ainsi l’habitude qu’il a prise de faire référence à cette citation, et le « mais » s’oppose à un discours que le public pourrait tenir de type : « alors ce n’est pas nécessaire de la redire » et il enchaîne sur la citation. Il s’agit donc ici d’un enchâssement de discours rapporté : Hamon cite Hamon qui cite souvent Mandela.

40Dans cet exemple, il y a une autre occurrence autodialogique :

[2’’] j’le dis souvent mais mandela dit ++ euh + qui va vous donner une indication sur mon état d’esprit ++ euh mandela disait + cette phrase qui + euh quand j’l’ai trouvée j’me suis dit merci mandela + hum : + il dit ++ je n’perds jamais + je gagne ou j’apprends↓ + moi l’année dernière j’ai beaucoup appris (rires et applaudissements du public) (16)

Note de bas de page 15 :

Il le fait aussi lorsqu’il cite Gattaz et Delanoë (en [4] : à la fin du discours indirect, il commente : « ben je me suis dit bon ben c’est quand même inquiétant hein si ça y’est ch- chui dangereux + euh je vais relire ce que je propose quoi »).

41BH interrompt son discours rapporté de Mandela par un commentaire sur ce qu’il s’est dit à lui‑même lorsqu’il a trouvé cette citation. Avant même d’avoir fini sa citation, il nous livre sa réaction : on a donc un avant-goût de la suite en plein milieu. Il s’agit ici d’un discours non connu, puisque c’est un discours intérieur15.

42Dans cet extrait, il y a donc trois formes dialogiques entremêlées, qui répondent à des visées différentes. Le discours de Mandela n’est pas simplement rapporté, il est mis en scène et intégré dans plusieurs discours de BH, qui se met en scène lui-même au travers des propos de l’autre. Ainsi, BH convoque plusieurs instances pour faire vivre son discours.

Note de bas de page 16 :

« Un échange rapporté consiste en la présentation d’une interaction entre au moins deux interlocuteurs qui interviennent à tour de rôle. Par conséquent, les énonciateurs sont aussi, en alternance, les destinataires des interventions. Le corpus d’échanges rapportés donne donc accès à la mise en scène d’une rencontre, d’une interaction, à travers le filtre d’un narrateur, qu’il soit auteur ou témoin. » (Vincent & Dubois, 1997, p. 54)

43Il le fait parfois de façon encore plus explicite dans le cas d’« échange rapporté » (Vincent & Dubois, 1997, p. 5416), mêlant l’autodialogisme et le dialogisme interdiscursif. Il rapporte alors un dialogue qu’il avait eu avec d’autres personnes en mettant en scène les différents protagonistes. Les trois occurrences relevées parlent de la taxe robot (voir aussi [6]) et rapportent les incompréhensions et les questions pièges posées par les journalistes ou par les patrons pendant la campagne électorale :

[7] c’était dans la campagne présidentielle j’me souviens ++ euh quand je + DIsais c’la euh +++ >les journalistes toujours les mêmes< + la plupart d’ceux qui me tendaient le micro >pas le jeune journaliste qui lui est précaire qui tend le micro et qui aimerait bien lui aussi vivre correctement↑< mais ceux qui sont bien installés qui ont TOUS voté macron alors là y’a pas d’doute là-d’ssus + me disaient et j’vous donne un un j’vous donnerai pas l’nom d’celui-là i’m’dit (imite un journaliste) “benoît hamon parlez-nous donc de cette TAxe sur les robots là c’est assez ICOnoclaste non” + ok hamon il est +++ (fait tourner ses mains sur les tempes [mime la folie]) là-haut + il est sympathique >on va le faire redescendre il va nous parler d’la taxe sur les robots< + mais j’leur prenais l’exemple suivant et j’leur disais + écoutez + alors regardez la situation telle qu’elle est ++ y’a + des grands cabinets américains qui font + l’analyse que ce sont des CENtaines de milliers d’emplois + qui s’ront détruits ++ en raison d’la révolution numérique ++ et qui nous revient de penser + les nouveaux emplois qui remplaceront ces emplois détruits↓ (32-33)

44Dans cet extrait, BH rapporte un échange entre lui-candidat et un journaliste. Il rapporte d’abord le discours du journaliste sous forme de deux discours directs. Avant cela, il fait une parenthèse sur le type de journaliste qui lui posait ce genre de question et distingue le journaliste précaire du journaliste installé et, par définition, macroniste. BH reprend ensuite son discours (« me disaient ») et fait une seconde parenthèse en indiquant qu’il ne nommera pas l’auteur des propos rapportés. Enfin, il en vient au discours qu’il rapporte sous forme d’une imitation : les propos du journaliste sont prononcés avec manière, pour montrer qu’il prend le candidat de haut et ne croit absolument pas à son discours. Ce premier discours direct est immédiatement suivi d’un autre discours direct, sans marquage explicite (pas de formule introductive) : c’est seulement la fin de l’imitation paraverbale (marquée par les guillemets anglais) qui indique la frontière entre les deux discours. Ce second discours se présente sous forme de discours intérieur, et sert à formuler les intentions du premier discours direct, c’est-à-dire la question ouvertement posée. BH met ainsi en scène un discours tiers, qu’il met à distance, notamment par son imitation, pour rappeler sa situation difficile pendant la campagne. Il devait non seulement expliquer son programme, mais aussi le justifier devant des représentants des médias acquis à un de ses adversaires et ouvertement sceptiques. Le troisième discours direct est la réponse de BH à ce journaliste (il utilise la personne de rang 5 pour le désigner) : plutôt que de simplement répéter le discours qu’il a tenu pendant la campagne, il met en scène un dialogue, tout en maintenant et en clarifiant sa position.

45Le fait de rapporter ces échanges permet à BH de se remettre en situation en théâtralisant son discours, de convoquer à la fois un discours de tiers (à visée divergente) et son propre discours, pour montrer sa constance dans sa réponse.

2.2. Discours tenu pendant la conférence

46Reprendre son discours tenu dans la même conférence permet au candidat d’articuler sa présentation, dans un souci de clarté et d’insister sur certains éléments importants.

47Les occurrences sont souvent introduites par des formules explicites : « je REdis + les choses + comm’ + je les pense le plus simplement qui soit » (section 30), « j’évoquais t’à l’heur’«  (section 40), « j’viens d’vous dire » (section 54), « alors je je vous disais » (section 61). Ce sont des occurrences attendues.

48L’énonciataire est parfois indiqué : puisqu’il s’agit d’un discours déjà tenu pendant la conférence, l’énonciataire est forcément le public, d’où l’utilisation de la personne de rang 5 comme complément indirect du verbe dire dans certaines de ces occurrences.

Note de bas de page 17 :

« Le discours citant correspond toujours à une énonciation au présent, et l’énonciateur des propos est toujours le locuteur je – ou un énonciateur collectif incluant je. Il n’y a aucun événement passé, aucun indice de reproduction, aucun contexte autre que celui de l’événement interactif en cours […]. En fait, si on enlève le verbe de parole et tout autre indice du discours rapporté, l’énoncé s’intègre parfaitement au discours en cours, la plupart du temps comme un argument de celui-ci. »

Note de bas de page 18 :

Voir Marnette, 2006, p. 28-30.

49Parmi les discours tenus pendant la conférence, nous voudrions surtout nous intéresser aux cas de monstration du dire, les « assertions » (Vincent & Dubois, 1997, p. 61-6217) ou « expressions performatives ou modales » (Marnette, 2006) qui introduisent au présent le discours du je (du type « je dis que »)… Ces formes sont contestées dans le champ de l’étude du discours rapporté18 mais elles peuvent pourtant s’analyser comme tel « et c’est la seule façon d’expliquer en quoi Je te dis que c’est vrai (à la fois représentation + acte) est différent du simple énoncé c’est vrai (uniquement assertion) » (Marnette, 2006, p. 29). On peut donc là aussi voir un dédoublement énonciatif.

50Ces cas-là permettent d’insister sur le discours tenu, mais aussi de révéler de nouvelles informations sur le discours ainsi convoqué :

  • il peut s’agir de changer le destinataire : sur les 13 occurrences relevées, 6 s’adressent bien sûr directement au public (P5), 3 implicitement (pas d’énonciataire mentionné, donc le public par défaut) mais ce procédé lui permet aussi de pointer des personnes particulières dans l’assemblée : « les enseignants », « les jeunes », ou de s’adresser à des personnes absentes : « Pierre Gattaz » et Emmanuel Macron sous son titre de « Jupiter » ;

  • il peut aussi indiquer la fonction du discours convoqué : qu’il s’agit d’un résumé : « je dis juste » (section 29), d’une comparaison « j’vais vous donner les comparaisons↓ » (section 26), d’un début : « je voulais vous commencer par ça » (section 18), d’une anecdote : « >je vous révèle cette anecdote↓< » (section 53), d’une confidence « je peux vous faire la confidence↓ » (section 53) ;

  • il peut également nous donner des informations sur son ressenti par rapport à ce discours : « >bon j’suis au regret de vous dire que » (section 55 ; voir [9]), ou d’insister sur sa volonté : « j’veux dire » (section 18), « je veux vous dire que » (section 64).

51Dans ces exemples, les éléments qui accompagnent le discours convoqué sont donc aussi importants que le discours lui-même. Ce qui importe, c’est davantage la façon dont BH se positionne vis-à-vis de ce discours que la teneur même de ce dernier. Ce point est idéalement illustré par l’exemple suivant :

[8] la réalité de la RICHESSE française sachez-le↑++ en quoi les RIches français se disTINguent+++ des riches euh >américains par exemple↑< c’est qu’y a PLUS d’héritiers chez nous ++ que d’entrepreneurs↓ ++ c’est qu’en fait ils se construisent des <DYnasties> ++ où euh y’a PEU finalement >d’esprits d’entreprise sinon le fait< qu’on se reçoit un bon : : : : GROS patrimoine ++ de maman et papa ++ >comme pierre gattaz↓ donc des leçons d’entrepreneuriat↑< (à bout de souffle) de PRIses de RISques euh >D’Initiatives d’innovation par pierre gattaz ça fait marrer quoi↓< et je veux lui dire au passage + parc’que + ça fait longtemps qu’il commence à me : : : : (rires du public) + sur ce terrain-là voilà + c’est juste un héritier + fils à papa + c’est très bien pour lui j’lui reproche pas↓ + j’aimerais bien qu’sur ses droits d’succession on lui prenne un peu plus + <que c’qu’on+ lui a pris jusqu’ici↑> MAIS↑ euh : euh : voilà c’est c’est c’est simplement ça + je ferme la parenthèse (43)

52La formule introductive de ce discours adressée à Gattaz n’est pas clairement suivie du discours en question : BH se perd ensuite dans la justification de ce discours et « ferme la parenthèse » sans préciser vraiment ce qu’il voudrait lui dire « au passage ». Ce discours rapporté peut être reconstruit à partir des commentaires – ce pourrait être « tu es un héritier, fils à papa » – mais il ne prend pas la forme attendue. Le discours convoqué, même s’il s’agit d’un discours dit sur le moment, sert donc – ou aurait dû servir ici – son argumentation et renforce sa prise de position, qui n’est pas inédite d’autant qu’il a dit une minute plus tôt qu’ils « s’étaient fâchés » (voir [4]), ce qui est attendu pour un homme de gauche face à l’ancien président du MEDEF. On voit bien ici que c’est l’utilisation du discours rapporté plus que le discours rapporté lui-même qui est important dans le discours. Toute la mise en scène autour, le fait que Pierre Gattaz soit convoqué comme interlocuteur, les commentaires avant et après la formule introductive permettent à BH de développer son discours, de faire des blagues – qui fonctionnent comme l’indiquent les rires – et donc de construire son image.

3. Convoquer le discours du public

53Les occurrences relevant du dialogisme interlocutif sont beaucoup plus rares dans le corpus (seulement 6 occurrences) : le public est le plus souvent convoqué comme récepteur-témoin des discours cités (énonciataire de discours de tiers ou de son propre discours, comme l’illustrent plusieurs exemples).

54Mais BH prête parfois aux membres de son auditoire un discours qu’ils tiennent sur le moment, qu’ils vont tenir suite au discours de BH, ou qu’ils tiendraient si… Cela permet à BH, en plein monologue, de faire participer le public en lui prêtant un discours. Celui-ci peut être adressé à BH – qui mime alors un dialogue – , au public lui-même – il s’agit alors de lui prêter un discours intérieur –, ou alors adressé à une tierce personne.

55Dans l’exemple [9], BH parle du test que lui-ministre de l’éducation et son cabinet ont passé pour voir s’ils maîtrisaient le socle d’acquis à la fin de la scolarité obligatoire.

[9] >bon j’suis au regret d’vous dire alors vous allez m’dire c’est p’t-être pour ça qu’vous vous êtes planté hein< (sourire) (rires du public) mais euh : : j’suis au regret d’vous dire que nous ne maîtrisions + ministre compris + pas le socle↑ (55)

56Il anticipe ici la réponse du public par rapport au discours qu’il est en train de tenir. Il est en train de montrer un discours convoqué sur le moment (cas de monstration du dire, traités en 2.2.) qui correspond à un discours indirect : « je suis au regret d’vous dire que nous ne maîtrisions pas le socle ». Il interrompt la convocation de son propre discours après la formule introductive « j’suis au regret d’vous dire » pour indiquer la réaction du public au discours qu’il n’a pas encore prononcé, sous forme de discours direct. Celui-ci se présente sous forme de blague (ce qu’indique le sourire qui clôture le discours rapporté) et la réaction du public (les rires) instaure une forme de proximité entre les deux par la teneur familière du propos. BH fait ici preuve d’autodérision et prend de la distance en assumant les faiblesses et les failles de son expérience au gouvernement.

57Enfin, certains cas mêlent l’autodialogisme et le dialogisme interlocutif en convoquant des discours attribués au nous (je + vous). BH utilise le pronom « on » (sections 8, 38, 57, 58) qui peut être interprété comme un on inclusif. Dans le dernier exemple, l’extrait se situe à la suite directe de l’exemple [5] (Le tweet de Trump sur le bouton nucléaire) :

[5’] […] et il dit et EN plus le mien il fonctionne + genre (rires du public) ++ ça marche pas trop bien + bon bref↓ + mais + mais donc + on a envie d’lui dire le tente pas trop quand même kim jong-un parce que s’il appuie et qu’ça marche + euh on va pas être bien↑ + mais c’est l’NIveau du président des états-unis (59)

58Il s’agit ici d’une réponse que lui et le public (tout le monde ?) auraient envie de faire à Trump suite à son tweet à Kim Jong-un. Le discours est une forme de discours direct imaginaire à la modalité impérative, avec une dislocation à droite de l’objet. Le discours ainsi convoqué est là encore plutôt familier et il est immédiatement suivi d’une justification introduite par « parce que », qui vient commenter le discours convoqué.

59Dans cette troisième partie, on a vu que BH utilisait aussi le dialogisme interlocutif pour construire une connivence avec son public, en lui prêtant des discours.

Conclusion

60Le dialogisme dans le discours de BH est très présent. Nous avons montré que les discours convoqués par BH sont systématiquement mis en scène par des commentaires métadiscursifs avant, pendant et après, afin d’apporter des explications ou des interprétations sur les propos, mais aussi sur les instances énonciatives qui les ont tenus.

61Pour le dialogisme interdiscursif, le choix des références et les citations utilisées montrent un travail en amont important dans la construction du discours. Les cas d’autocitation permettent de structurer sa prise de parole et de rappeler ses positions. Le dialogisme interlocutif est moins représenté mais il favorise la construction du rapport au public auquel il prête des discours dans son monologue. Ces derniers sont souvent à visée humoristique. Cela participe au côté vivant et accessible de l’image de BH dans cette conférence.

62Le dialogisme dans ce corpus sert à construire le discours et l’image de l’acteur politique, qui vont ici à l’encontre des attendus politiques de sérieux et de hauteur du discours. Ainsi, ce n’est pas le contenu même des propos convoqués qui est original – les différents phénomènes sont assez convenus et se retrouvent dans d’autres corpus – mais la façon dont BH les utilise, en se mettant en scène au travers de tous ces discours, révélant ainsi une partie de sa personnalité. Cette théâtralisation est plus importante encore que la teneur du discours elle-même et nous a paru tout à fait intéressante à étudier.

63BH est alors dans une reconquête d’un électorat qu’il doit convaincre et séduire de nouveau. Il a ici affaire à un public conquis à cause du changement d’auditoire, et cette situation particulière fait ressortir une image moins formelle de l’homme politique. Ainsi, le discours est intimement lié à la dimension contextuelle et implique une prise en compte à la fois de la situation d’énonciation dans laquelle il est produit et des autres discours qu’il rencontre dans sa production et sa réception. Dans notre corpus, le contexte d’énonciation particulier encourage la construction de cet ethos du locuteur et participe de la stratégie argumentative de ce dernier. Nous voyons ainsi que dans l’utilisation des discours convoqués, BH mêle à la fois les attendus du discours politique et une utilisation de ceux-ci qui lui est propre.