Interview de Foly Ananou, Doctorant au LAPE et Président de l’Afrique des Idées


Publié dans The Conversation, Jeune Afrique et l’Afrique des Idées dont il est le président actuel, les articles de Foly Ananou ont été repris et cité par Le Point, Le Monde, FrancetvInfo pour citer les titres de presses les plus connus. Foly Ananou est doctorant au LAPE (Laboratoire d’Analyse et de Prospective Economiques – EA 1088) à l’Université de Limoges et à travers quelques questions il nous explique le contenu de certains de ses travaux.

 

Qui êtes-vous ? Quels projets menez-vous au sein de l’Université ?

Je suis Foly Ananou, doctorant en deuxième année au sein du Laboratoire d’Analyses et de Prospective Économiques de l’Université de Limoges. Mes travaux actuellement portent sur le nouveau cadre de régulation des banques, Bale III.

 

Comment définiriez-vous l’économie ?

L’économie, c’est la science qui étudie, la transformation, la production et la consommation des ressources dans la société. L’objectif de la science économique est de permettre la compréhension de ce qui fait le « bien-être de l’homme » dans le sens de son « confort matériel ».

 

Que pensez-vous du fait de définir l’économie comme l’étude des motivations ? (Obligations sociales, morales, etc.)

Il serait difficile de rejeter ou de simplement accepter cette façon de percevoir la science économique. C’est la fine limite entre la sociologie et la science économique. En économie, on ne cherche pas à comprendre ce qui motive une action (de production ou de consommation, etc.) mais plutôt comprendre comment cela affecte l’individu et la société de façon globale. La compréhension de cette action peut amener l’économiste bien entendu à se poser des questions sur la motivation.

A titre d’exemple, quand dans l’étude du commerce entre les nations, l’économiste s’interroge sur le choix des partenaires et des produits, sa réponse se trouvera dans l’analyse de ce qui ferait le « bien-être » de la société en question.

 

Pourquoi le ThinkThank l’Afrique des Idées ? Pour quels projets ? Quel public cible ?

Afrique des idéesL’Afrique des Idées est un cercle de réflexion, qui vise une production d’idées de façon scientifique, dépourvue de toute passion, pour servir de base de réflexion au développement socio-économique des pays africains. « Afrique » parce que c’est l’objet des réflexions menées par les membres du Think Tank mais aussi parce que ces derniers sont soit des Africains ou des personnes fortement intéressées par le continent. Ensuite, « des Idées » parce qu’il y a peu d’idées (à part celles préconçues) qui sont produites sur l’Afrique par des africains et nous envisageons de combler ce gap.

Les productions de l’Afrique des Idées sont destinées à toute personne intéressée pour comprendre les pays africains et leurs enjeux. Mais avant tout, nous nous adressons aux décideurs et à leurs partenaires, pour leur fournir des éléments de réflexion et pour leur permettre de faire les choix nécessaires pour améliorer les conditions de vie des Africains.

 

L’Afrique en 2030, une « colonie » chinoise ou une Afrique plus riche, plus productrice mais croulant sous les dettes ? Croyez-vous-en une Afrique libérée et autonome ? (Cf article)

Avant toute chose, il convient de préciser que la Chine ne fait pas de dons aux pays africains. Une bonne partie des financements chinois en Afrique sont des prêts. Il s’agit donc de ressources qui seront remboursées d’une façon ou d’une autre. Dans ce contexte, l’Afrique peut bien devenir une « colonie » chinoise tout en croulant sous la dette, et en restant pauvre. Cette situation n’est pas souhaitable ; mais c’est ce qui semble se profiler à l’horizon. La dette non concessionnelle (donc très onéreuse) pour les pays africains tend à croître rapidement portés justement par des financements chinois. Cette dette croissante ne finance essentiellement (et malheureusement) que des infrastructures dont l’impact sur la situation socio-économique des pays africains reste à démontrer.  La non-possibilité d’une nouvelle initiative pour les pays pauvres très endettés fait donc craindre un tel scénario.

Les pays Africains ont aujourd’hui besoin d’une bonne stratégie de gestion. Notamment pour ce qui concerne leur dette et leurs partenaires. Aussi, ils doivent apprendre à s’appuyer sur leurs marchés locaux aussi bien pour les finances que pour les biens et services. Les pays africains ont systématiquement pour la plupart recours aux marchés financiers internationaux pour lever des fonds ; ainsi la richesse qui se créé sert au remboursement de ces emprunts, qui ne seront pas réinvestis sur place. Alors qu’en ayant recours aux marchés financiers locaux (les tarifs seraient plus élevés) mais ils s’assurent que les remboursements viennent accroître la capacité financière des investisseurs locaux. Ils pourraient ainsi soutenir davantage l’économie.

Les pays africains échangent très peu entre eux (moins de 20% du volume global des échanges des pays africains). Cela ne permet pas de booster l’industrie, de créer des emplois ni même de retenir la richesse qui se crée. Les cas de réussite sur le continent même servent d’exemple, que ce soit l’Afrique du Sud, le Maroc ou le Nigéria ; ces pays ont prouvé que le recours aux marchés locaux est essentiel pour le développement socio-économique. Une Afrique libérée et autonome passerait donc par ce changement de stratégies, de vision et de gestion.

 

On parle souvent de l’Afrique comme un tout. Les disparités économiques entre les pays d’Afrique sont-elles comparables aux disparités entre les pays d’un autre continent ?

 Les trajectoires historiques, sociales et économiques des pays africains divergent entre eux mais aussi des autres pays du monde. Dans ce sens, parler de l’Afrique comme un territoire avec une seule identité est une aberration. Une comparaison avec d’autres pays dans le monde est aussi difficile. A l’aube des indépendances peut-être mais aujourd’hui, ce serait une tentative infructueuse ; tellement les trajectoires ont été différentes mais aussi et surtout parce-que les réalités divergent.

Les disparités économiques entre pays africains sont criantes. La Gambie, imbriquée dans le Sénégal est fortement différente de ce dernier économiquement. Plus globalement, en Afrique de l’ouest francophone par exemple, les pays n’ont pas le même niveau de développement bien que constituant une zone économique et monétaire.

 

Dans votre publication dans « The Conversation », vous proposez une nouvelle approche pour estimer l’écart fiscal en Afrique. Les pays africains devraient donc réduire la pression fiscale dans le domaine privé afin de générer plus de croissance. Cependant, réduire la pression fiscale d’un côté n’est-ce pas l’augmenter de l’autre ? Quelle sont les conséquences de cette réduction sur les autres contribuables ?
Campagne du gouvernement du Nigeria en 2013 pour inciter aux paiement des impôts. Allan Leonard/Flickr, CC BY-NC-ND

Campagne du gouvernement du Nigeria en 2013 pour inciter aux paiement des impôts. Allan Leonard/Flickr, CC BY-NC-ND

Dans ce papier, nous cherchions à identifier si les pays africains ne prélèvent pas suffisamment parce que c’est un discours courant. Ce que nous avons constaté c’est qu’en termes de montant, les pays africains prélèvent suffisamment peut-être même plus qu’ils ne devraient. C’est la structure qui est problématique et contribue à limiter l’attractivité des pays. En effet, la majorité des montants prélevés est fait sur le secteur privé formel ; ce qui a tendance à décourager les investisseurs. Fort de ce constat, nous proposons donc un rééquilibrage dans la pression fiscale.

Il s’agirait donc de prélever moins sur le secteur privé formel et de faire un effort sur les autres contribuables. Il ne s’agit pas de créer des taxes nouvelles mais plutôt de mettre en place les outils pour lever effectivement celles qui auraient dû l’être sur certains contribuables. Dans certains pays, les salariés du secteur privé ne paient pas d’impôts sur le revenu. Ce n’est pas parce que les taxes pour ces contribuables n’existent pas légalement mais parce que les États n’ont pas mis en place un système leur permettant de récupérer ses ressources.

Somme toute, ce que nous proposons c’est d’alléger la pression sur le secteur privé et trouver les outils adéquats pour récupérer les taxes qui échappent à l’administration actuellement, de lutter contre la fraude fiscale et de réduire la dépense fiscale. Une pression s’exercera sur d’autres contribuables mais cette pression n’est pas nouvelle, c’est plutôt l’administration qui rentrerait dans ses droits. Cela doit s’accompagner d’une éducation dans ce sens auprès des contribuables mais aussi d’un exercice de transparence et de reddition de la part des administrations pour que les contribuables comprennent la nécessité du paiement des taxes.

 

La crise du Sud du Soudan était telle prévisible si on s’appui sur le graphique que vous avez utilisé pour l’article : « La malédiction des matières premières en Afrique : fantasme ou réalité ? »

 Dans cet article, nous tentions de voir les liens possibles entre l’exploitation des ressources et la situation de paix dans les pays dont l’économie repose sur l’exploitation des ressources. Toutefois, nous n’avons pas établi de lien causal. En plus ce graphique montre que certains pays bien qu’ayant une économie rentière, ne sont pas non plus en situation de conflits (Niger, Mauritanie, etc.). L’élément catalytique c’est la gouvernance. Les pays ayant une culture de gouvernance acceptée à échelle nationale (qui ne donne pas lieu à des critiques au niveau local) ne connaissent pas de crises en présence des ressources naturelles. On ne peut donc pas se baser sur ce tableau pour anticiper une future crise. Auquel cas on découvre de la ressource naturelle dans un pays donné. Il faudrait donc tenir compte de plusieurs facteurs.

Le cas du Soudan du sud est assez particulier : le pays venait d’être créé, son économie dépend d’une ressource qui jusque-là était exploitée par un autre État. Dans ce contexte particulier, on pouvait s’attendre à une telle crise à terme. Le pays avait encore besoin de consolider sa gouvernance et la présence de cette richesse vient fragiliser la mise en place d’une gouvernance satisfaisante. Notre article ne permet pas de prévoir cela mais le contexte particulier du pays. Aujourd’hui, si on prend le cas du Sénégal, il serait difficile de dire ce qui pourrait arriver avec l’exploitation du gaz et du pétrole. Le pays bénéficie d’une gouvernance acceptable et semble prendre bien le temps d’analyser tous les scenarios pour mieux organiser la gestion des ressources financières que pourrait générer l’exploitation de ces ressources.

 

Vous avez écrit au sujet de la construction d’une unité de production pharmaceutique au Sénégal. Est-ce que selon vous c’est une bonne nouvelle pour le Sénégal ? Pensez-vous que cela va permettre d’inscrire le Sénégal dans le réseau pharmaceutique mondial et augmenter ainsi l’attractivité du pays ? 

L’unité de production en question concerne des solutés injectables. Pour le Sénégal, c’est une opportunité économique non négligeable. Cela va créer des emplois et une certaine valeur ajoutée. Il ne s’agit pas du début du développement de l’industrie pharmaceutique au Sénégal. Il s’agissait d’un projet isolé pour répondre à une demande locale.


Contact: foly.ananou@etu.unilim.fr