Grégoire Chamayou, Théorie du drone, La fabrique éditions, 2013

Benoît DROUILLAT

Texte intégral

En abordant le drone militaire armé avec les outils d’investigation des sciences humaines, Grégoire Chamayou ne fait pas que questionner l’éthique d’un dispositif technologique, il apporte une contribution originale et remarquable à la philosophie de la guerre, à partir des nouvelles formes revêtues par les conflits armés entre États.

En guide d’introduction, l’auteur retranscrit des extraits de dialogue entre des pilotes de drones, pour souligner l’absurdité suscitée par la situation nouvelle de la guerre à distance. C’est en s’ancrant dans le réel que l’auteur fait progresser sa théorie du drone. Après les précisions sémantiques d’usage sur « les drones armés volants, ceux qui servent actuellement à mener les frappes dont la presse se fait régulièrement l’écho, ceux que l’on appelle les drones « chasseurs-tueurs », Grégoire Chamayou explicite la méthodologie de son projet et la justifie. Il convient pour lui de « soumettre le drone à un travail d’investigation philosophique ». De son point de vue, il s’agit moins de faire émerger un « savoir technique qu’un savoir politique ». Pourtant, il nous éclaire sur le statut des technologies et les profondes évolutions qu’elles entraînent dans leur sillage.

Il commence par questionner la « généalogie technique » du drone : d’où vient-il et quelles sont ses caractéristiques ? Il définit tous les termes qui s’articulent autour de la guerre à distance : l’ennemi, l’environnement hostile, les principes de l’élimination physique à distance. Dans une analogie puissante avec l’œil de Dieu, Chamayou resitue le drone dans une perspective théologique : « À bien des égards, le drone rêve de réaliser, par la technologie, un petit équivalent de cette fiction de l’œil de Dieu », c’est-à-dire exercer le fantasme d’une surveillance panoptique et de la verticalité de la violence armée.

Pour ce qui suit, la force de l’argumentation de l’auteur contre l’usage des drones tient notamment dans sa capacité à analyser très finement les éléments factuels et les éléments rhétoriques qui l’entourent.

Loin de succomber à un antimilitarisme de premier degré, Chamayou présente une argumentation élaborée et solide. Pour lui, en décryptant chacun des termes autour desquels se joue « la chasse à l’homme dronisée », l’usage de ces techniques rend la perception de leurs effets déconnectée du monde réel. Leur prétendue précision n’est qu’une illusion entretenue par les discours politiques. Contrairement à ce qu’affirment les responsables politiques et militaires, l’emploi du drone est contre-productif, car, par la terreur qu’il suscite parmi les populations civiles, il les aliène aux troupes du camp attaquant.

Pour Chamayou, le drone se présente comme la technique de guerre antagoniste au kamikaze, par l’invulnérabilité qu’il offre aux combattants qui le pilotent. Il écarte ainsi la représentation traditionnelle du combat, dans laquelle les hommes sont engagés physiquement. Par là, le drone suscite une « crise dans l’éthos militaire », qui s’appuie sur des valeurs comme le courage, le sacrifice et l’héroïsme. La guerre est devenue une guerre sans vertu.

L’usage des drones instaure une guerre asymétrique, dans laquelle il n’existe plus d’égalité entre les combattants et la possibilité réciproque de tuer. C’est pour l’auteur, qui examine les conditions juridiques de la guerre dronisée, un droit « privé de sa substance ». En ce sens, selon lui, « l’éthique du combat se déplace, pour devenir une éthique de la mise à mort, une nécroéthique, qui utilise les principes du jus in bello pour les convertir en critères pertinents du meurtre acceptable. Une éthique de bourreaux ou d’exécuteurs, mais plus de combattants ». Le cadre juridique de la guerre à distance est délibérément flou, souligne Chamayou, car l’administration américaine refuse de se prononcer sur la question, refus qui aboutit à une solution de « licence to kill ».

À travers cette philosophie critique du drone, Chamayou dresse une passionnante critique des technologies militaires post-modernes. Cet essai est autant un décryptage du rôle des technologies dans les nouvelles stratégies de guerre des états qu’une réflexion sur les multiples enjeux qui les sous-tendent : philosophiques, éthiques, politiques, sociologiques, psychologiques et juridiques. C’est aussi une mise en garde contre la tentation mortifère d’un « état-drone », sans trace d’humanité.