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Il n’y a pas d’alternative : les imaginaires de l’innovation dans les discours d’Emmanuel Macron There is no alternative: imaginaries of innovation in Emmanuel Macron’s speeches

Fabrizio DEFILIPPI 

https://doi.org/10.25965/interfaces-numeriques.4755

Cet article explore les imaginaires sociaux autour de la technologie, en analysant les discours du président français Emmanuel Macron ayant pour thème l’innovation. L’objectif est de comprendre quelle place occupent l’innovation et la technologie dans l’imaginaire macronien. Nous montrons que les discours étudiés (période 2017-2021) sont traversés par une dimension de « nécessité » : l’innovation y est présentée comme un élément incontournable pour résoudre des problèmes de nature diverse. L’évocation de scénarios indésirables devient l’occasion pour réaffirmer la nécessité d’une accélération de l’innovation. En prônant une adaptation de la société à un certain modèle d’innovation, ces discours semblent renouveler le slogan thatchérien « TINA – there is no alternative ».

In this paper I will explore social contemporary imaginaries about technology, through an analysis of the speeches that the French President Emmanuel Macron gave on innovation between 2017 and 2021. I will show how these public discourses imply a certain idea of “necessity,” since they present innovation as a way to solve various issues. The recurring reference to undesirable scenarios turns in fact into a reaffirmation of the necessity for more and faster innovation. I will argue that, by advocating the need for society to adapt to a specific innovation model, these speeches revive the Thatcher-era-slogan TINA -There Is No Alternative.

Sommaire

Texte intégral

Version PDF 331 ko

On a besoin de vélocité, d'innovation donc, redoubler de capacité à innover parce qu'il n'y aura pas un retour à la normale quoi qu'il arrive. Il y aura une nécessité de continuer à inventer tous ensemble. Le monde d'après, il a déjà commencé et vous l'avez compris.
Emmanuel Macron

Introduction

Le développement des sciences et des techniques au cours du XXIème siècle a contribué à créer des attentes autour de la capacité de maîtriser le vivant et d’améliorer les conditions de vie de l’humanité. Pourtant, les promesses liées aux nouvelles technologies prennent forme dans un moment historique délicat, caractérisé par des crises sociales et économiques, environnementales et climatiques. Face à des risques globaux de nature diverse, la technologie tend à être évoquée en tant qu’outil fondamental pour garantir la construction d’un avenir désirable. Dans ce sens, même les acteurs politiques ne cessent pas de faire de la technologie un élément incontournable pour les enjeux sociétaux, à travers une production discursive qui fait de l’innovation la clé pour la résolution des problèmes contemporains. Dans cet article, nous voudrions nous intéresser aux discours portés par le président Emmanuel Macron à propos de la technologie et de l’innovation. En effet, celui-ci a multiplié dès le début de son mandat en 2017 les initiatives pour transformer la France en une « start-up nation » et pour remettre au centre de l’identité française la culture de l’innovation et de l’entrepreneuriat. Notre objectif est d’analyser ses discours pour comprendre l’imaginaire de l’innovation auquel ils s’adressent.

1. Une question d’imaginaires sociotechniques

Nous abordons les questions de l’innovation et de la technologie à partir du concept d’«  imaginaire social ». Nous pouvons définir l’imaginaire social comme l’ensemble de représentations, affects et intentions propre à une société ou à un groupe social (Castoriadis 1990 : 149). L’imaginaire social n’est pas quelque chose de fictif : c’est le liant matériel, affectif et symbolique qui permet à une société de « tenir ensemble » et d’avoir une identité. Il est constitué de « significations » qui permettent à une société d’affirmer ses valeurs et croyances, de donner une forme aux institutions de la vie collective (l’Etat, la famille, le travail). L’imaginaire contribue à la formation des modes de vie et constitue un horizon de sens qui informe les manières de concevoir le passé et l’avenir.

Note de bas de page 1 :

Patrice Flichy a montré notamment le rôle des imaginaires dans la conception de l’Internet (Flichy 2001).

Note de bas de page 2 :

Texte original traduit par nos soins : « We redefine sociotechnical imaginaries as collectively held, institutionally stabilized, and publicly performed visions of desirable futures, animated by shared understandings of forms of social life and social order attainable through, and supportive of, advances in science and technology ».

Le concept d’imaginaire peut être employé pour analyser le rapport de la société à la technologie. En effet, le développement technologique est déjà toujours pris dans un tissu de significations sociales. Le choix d’une technologie ou l’échec d’une innovation ne dépendent pas de questions purement techniques, mais aussi de la capacité d’une technologie de « faire sens » et de s’inscrire dans un contexte socio-économique précis. L’engouement pour une innovation peut contribuer à son développement dans une certaine direction1. Dans ce sens, la sociologue américaine Sheila Jasanoff a défini les « imaginaires sociotechniques » comme des « visions de futurs désirables qui émergent à partir d’une compréhension partagée des formes de vie atteignables à travers le développement scientifique et technologique »2 (Jasanoff 2015, 4). Selon cette définition, les mesures matérielles employées pour affirmer une innovation technologique (ex. les financements) sont toujours accompagnées et soutenues par une production de significations autant importante. Les imaginaires sociotechniques peuvent définir des « trajectoires » dans la recherche (Jasanoff, Kim 2009, 122) et constituent une étape entre la théorie et l’action, entre les discours et la prise de décision, entre l’opinion publique et la politique. Même si les forces « instituantes » à l’œuvre sont multiples, l’Etat peut être un des « protagonistes » principaux dans la production d’imaginaires sociotechniques, dans la mesure où il mobilise des « ressources imaginatives » qui peuvent influencer la perception des technologies de la part de la société.

Note de bas de page 3 :

Déclaration sur une politique économique en faveur de la création d'entreprise et de l'innovation, Paris, 15/06/17 : https://www.vie-publique.fr/discours/203019-declaration-de-m-emmanuel-macron-president-de-la-republique-sur-une-p. Voir aussi le travail sur la start-up nation de Quijoux Maxime, Saint-Martin Arnaud (2020).

Note de bas de page 4 :

Caractérisée par un brouillage des frontières entre Etat et entreprise au nom de l’ « efficacité » (Musso 2020, 282).

Dans un contexte d’« innovation permanente et ordinaire » (Martuccelli, 2016), nous reprenons cette approche, en partageant l’idée que les « visions de futurs » portées par les institutions publiques peuvent légitimer un certain processus d’innovation, au détriment d’autres alternatives. En France, on peut repérer un noyau de significations intéressantes autour de la question de la Start-up Nation évoquée par Emmanuel Macron3. La vision de la Start-up Nation peut être interprétée comme une « ressource imaginative » mobilisée pour diriger les projections collectives vers une certaine idée d’avenir4. Cette vision met l’innovation au centre de la culture française, tout en participant hypothétiquement à un renouvellement de l’identité nationale. Idéalement, cet imaginaire de l’innovation voudrait favoriser des trajectoires socio-économiques concrètes, en soutenant la création et la consolidation d’un écosystème entrepreneurial (ex. la French Tech, Viva Tech, Tech for Good etc.).

2. Méthodologie et corpus

Note de bas de page 5 :

Par exemple le rapport public Faire de la France une économie de rupture technologique : https://www.vie-publique.fr/rapport/273229-faire-de-la-france-une-economie-de-rupture-technologique

Note de bas de page 6 :

Notamment lors de l’inauguration de l’incubateur de start-ups Station F à Paris, le 29/06/17.

En suivant cette approche théorique, notre analyse empirique prend en considération les discours de Macron autour de la question de l’innovation. Ce choix n’est pas le seul possible. En effet, ces discours constituent seulement une partie de l’activité du gouvernement et ne coïncident pas forcément avec ceux d’autres institutions publiques. Ces discours ne comprennent pas non plus les visions de futurs présentes dans la « littérature grise »5 ou dans d’autres productions discursives ou visuelles. Cependant, nous avons fait l’hypothèse que les discours du Chef d’Etat peuvent établir un contact assez direct avec la société par leur médiatisation et jouer un rôle majeur dans la construction des imaginaires nationaux. De plus, Macron s’est souvent exposé en première personne6 pour remettre l’innovation au centre de l’imaginaire français. Cela ne veut pas dire que toutes ses déclarations ont eu un impact significatif sur les équilibres technologiques français, mais qu’elles ont potentiellement contribué à nourrir un imaginaire précis.

Note de bas de page 7 :

L’archive est mise à jour quotidiennement et compte environ 144.000 documents. Le premier discours disponible date du 15/01/59.

Note de bas de page 8 :

Le site vie-publique.fr ne permet pas d’effectuer des recherches avancées avec des opérateur booléens. Depuis notre première recherche, la plateforme a évolué en décembre 2021 et permet de mieux affiner les critères.

Note de bas de page 9 :

Certains discours pertinents, où l’on cite une technologie précise sans faire référence à l’innovation, peuvent être exclus.

Pour l’identification des discours, nous nous sommes servis de la plateforme en ligne viepublique.fr, qui permet d’accéder aux discours publics du Président, du gouvernement, des ministres et secrétaires7. Une recherche générale à partir du lemme « Macron » nous a permis d’obtenir 997 résultats relatifs aux discours prononcés par Macron. Nous avons affiné ensuite la recherche aux résultats de la période entre le 01/05/2017 et le 31/05/2021, qui couvre presque l’entièreté du premier mandat. Pour cette période nous avons obtenu environ 700 résultats. Nous avons enfin sélectionné les discours dans lesquels apparaissent les mots-clés « innovation » (innover, innovant, etc.) ou « technologie » (technologique, tech, etc.)8. Notre intérêt n’étant pas de suivre la présence d’une technologie précise dans les discours présidentiels, cette démarche nous a permis d’avoir un regard général sur les questions d’innovation9.

Note de bas de page 10 :

Nous avons exclu 7 entretiens car pas cohérents avec la forme des déclarations.

Nous avons ainsi obtenu 73 discours, dont 7 conférences ou communiqués de presse et 66 déclarations10. Les discours sélectionnés sont prononcés dans des circonstances diverses, lors des rencontres internationales sur la construction européenne et des conseils européens, pendant les sommets sur le réchauffement climatique et l’économie internationale, avec les leaders d’autres pays ou face aux industriels français. On peut identifier, notamment à partir des titres des discours, l’objet de chaque déclaration : la politique étrangère et la défense sont les objets des discours les plus présents (24 discours), suivi par l’environnement et le climat (13), l’innovation et la technologie (12), l’économie (7), la construction européenne (6) et autres objets (11) comme la politique ou la santé.

Dans le corpus, les références à l’« innovation » (367 occurrences) et à la « technologie » (251 occurrences) sont constantes. Dans certains cas, une technologie précise est évoquée, alors que dans d’autres cas on parle de manière plus générale d’innovation. On remarque une forte présence de la question du numérique (282 occurrences dans 37 discours), des transports, de l’intelligence artificielle, du nucléaire et des énergies renouvelables. En suivant les occurrences totales, le nucléaire (194 occurrences) et l’intelligence artificielle (152) sont aussi très présents. D’autres technologies, liées aux vaccins, à la cybersécurité, à l’hydrogène, au quantique et aux transports sont évoquées. Ces chiffres nous permettent surtout d’avoir des éléments de cadrage pour l’analyse, mais pas de comprendre directement la portée des discours (sa médiatisation, son impact sur l’opinion publique). Dans ce sens, la 5G est sous-représentée dans le corpus (10 occurrences dans 4 discours), alors qu’elle a eu une présence assez importante dans le débat public français.

3. Analyse : l’innovation dans un contexte de changement

Note de bas de page 11 :

Le calcul est effectué avec la Méthode Reinert (Reinert 1983).

Note de bas de page 12 :

Cette classe constitue 23% des segments de texte classés. Les autres classes renvoient au lexique du calendrier politique (22%), de la santé publique (21%), de la liberté et de la démocratie (18%), des relations internationales (16%).

En tenant compte de ces éléments de cadrage, nous avons identifié les champs sémantiques les plus importants à partir d’une analyse textuelle des co-occurrences. À l’aide du logiciel Iramuteq, nous avons identifié des « classes lexicales » constituées par les formes (lemmes) qui apparaissent les plus souvent ensemble dans les mêmes segments de texte11. Ces classes sont constituées statistiquement par différenciation l’une par rapport à l’autre et renvoient à des champs sémantiques assez cohérents. Nous nous sommes concentrés ainsi sur la classe qui nous intéressait le plus pour notre analyse, celle relative au champ sémantique de l’innovation12 (Figure 1).

Figure 1 – Classe de l’«  innovation »

Figure 1 – Classe de l’«  innovation »

L’identification de cette classe nous a permis d’observer quels sont les mots les plus associés à la question de l’innovation et de les repérer ensuite dans le corpus pour une lecture plus détaillée. On peut observer une certaine proximité de l’innovation avec l’intelligence artificielle, mais aussi avec la question du numérique et plus en général avec la technologie. Innovation et recherche sont complémentaires et impliquent des investissements importants :

Note de bas de page 13 :

Déclaration sur l'innovation face aux crises économiques et environnementales, Tokyo, 27/06/19 : https://www.vie-publique.fr/discours/268680-emmanuel-macron-27082019-innovation

Face aux incertitudes du numérique, en tout cas à cette crise potentielle, à cette déstabilisation que le numérique peut apporter d'abord on a un premier élément de réponse qui est de nous engager collectivement dans l'innovation, la recherche, l'investissement13.

Le renvoi à l’industrie et à la production, à l’écosystème des start-ups et des entreprises est également important. Parmi ces formes, nous nous sommes focalisés sur celles qui nous paraissaient intéressantes en raison de leur lien avec la thématique du « changement ». En effet, les questions de « transformation », « révolution », « rupture », « transition » apparaissent dans la classe de l’innovation.

Note de bas de page 14 :

Déclaration sur la lutte contre le dérèglement climatique et sur la protection de l'environnement, Paris, 24/06/17 : https://www.vie-publique.fr/discours/203086-declaration-de-m-emmanuel-macron-president-de-la-republique-sur-la-lu

Si l’on cherche dans le corpus entier, la référence à la transformation est une constante (424 occurrences dans 53 discours) et résume d’une certaine manière les enjeux du processus d’innovation. Les transformations dont on parle sont caractérisées par une ambiguïté de fond. Elles sont le fruit d’un plan et d’un projet (national), mais dépendent aussi des dynamiques propres aux mutations en cours, au-delà de toute stratégie : « Il se passe aujourd'hui quelque chose en France. Il y a ce qu'on appelle un momentum. De quoi s'agit-il ? Il y a, partout dans le pays, des femmes et des hommes qui veulent faire, inventer, innover […] ». Les transformations sont d’une certaine manière déjà en cours et il s’agit surtout de prendre des décisions pour suivre et exploiter le momentum, notamment pour garantir un renouvellement radical du paysage socio-économique : « La France sera la nation leader de cette hyper-innovation, du changement, de la transformation profonde. Elle sera le pays de cette révolution de l'entrepreneuriat, de l'innovation et de la révolution démocratique qui l'accompagne »14. Il s’agit de cueillir des opportunités, aussi pour dépasser des situations de « crise » (362 occurrences dans 51 discours) de nature diverse (écologique, socio-économique, des démocraties etc.).

Note de bas de page 15 :

Déclaration sur l'intelligence artificielle, Paris, 29/03/18 : https://www.vie-publique.fr/discours/205435-declaration-de-m-emmanuel-macron-president-de-la-republique-sur-lint

Dans ce sens, la tâche des gouvernements est de comprendre mais aussi de rendre possibles ces « transformations profondes » (16 occurrences), à travers une innovation capable d’anticiper les changements. L’innovation est donc surtout un outil pour accompagner et gérer les transformations. L’idée de la « transition » (199 occurrences dans 41 discours) semble répondre à cette exigence de maîtriser les variables impliquées en créant des trajectoires de changement désirables. Les mutations impliquent pourtant des formes d’« adaptation » (146 occurrences dans 44 discours). Il s’agit de trouver les solutions les plus adaptées aux besoins (ex. les vaccins les plus adaptés), mais aussi de favoriser une adaptation générale de la société : « Vous l'avez compris, je veux ensemble que nous réussissions par ces transformations profondes, ces adaptations indispensables, ces révolutions à conduire »15. Par ailleurs, la vitesse semble être la clé des changements évoqués. Pour suivre le rythme des évolutions, les transformations sont à produire par une « accélération » (250 occurrences dans 57 discours) des mesures innovantes : 

Note de bas de page 16 :

Déclaration sur les relations économiques entre la France et la Chine, Pékin, 9/01/18 : https://www.vie-publique.fr/discours/204696-declaration-de-m-emmanuel-macron-president-de-la-republique-sur-les-r

Accélérer notre partenariat dans la transition écologique, c'est aussi encourager les échanges entre nos grands groupes et nos start-up en la matière pour accélérer les innovations mais aussi le déploiement de ces innovations sur nos marchés […]16.

La référence à l’accélération renvoie à des interventions urgentes et dessine également une projection vers l’« avenir » (202 fois dans 54 discours). Celui-ci n’est pas quelque chose qui « vient de soi », il doit être construit en composant avec des urgences et des obstacles qui imposent des choix et des responsabilités.

4. Il n’y pas d’alternative à l’innovation ?

Note de bas de page 17 :

Déclaration sur la politique de l'environnement dans le cadre du réchauffement climatique, Chamonix, 13/02/20 : https://www.vie-publique.fr/discours/273419-emmanuel-macron-13022020-politique-de-lenvironnement

L’analyse textuelle nous permet d’identifier une thématique transversale à tous les discours. En effet, les éléments analysés montrent une certaine ambiguïté entre la volonté de mettre en place une transformation et la « nécessité » de répondre à des sollicitations urgentes. L’innovation semble émerger comme un outil pour contrôler des « ruptures technologiques » qui vont avoir lieu d’une manière ou de l’autre. L’innovation devient de plus en plus un « impératif » et elle s’inscrit dans un « combat d’adaptation » qui est « au cœur du destin de l'humanité »17. Nous proposons de relire cette dimension de nécessité qui traverse les discours de Macron à partir des rhétoriques du type « il n’y a pas d’alternative ».

Note de bas de page 18 :

Pour le discours complet : https://www.margaretthatcher.org/document/104389

Ces rhétoriques reviennent périodiquement dans les discours politiques depuis le slogan thatcherien « there is really no alternative »18 (TINA). Prononcé par Margareth Thatcher en 1980, ce slogan soulignait la volonté de ne pas reculer devant les effets « secondaires » (chômage, tensions sociales) des mesures économiques adoptées par le gouvernement pour la modernisation du Royaume-Uni. Dans le temps, ce slogan a été mobilisé pour justifier la nécessité ou l’inévitabilité de phénomènes comme la mondialisation (Watson, Hay 2004) ou le capitalisme. Les rhétoriques TINA, ont pu revenir récemment dans le discours politique : en 2008, les mesures économiques adoptées pour résoudre la crise ont été souvent soutenues par le slogan « il n’y a pas d’alternative à l’austérité » (Borriello 2017, 30). A partir de 2010, le slogan a été employé aussi par les principaux leaders européens, de l’ancien premier ministre Jean-Marc Ayrault à David Cameron, en passant par Angela Merkel et Christine Lagarde (Seville 2017, 1).

Les rhétoriques TINA tendent à proposer deux alternatives à partir d’un horizon problématique. Elles évoquent une alternative entre un scénario indésirable et dangereux et un scénario d’adaptation « nécessaire » qui permettra dans le long terme d’éviter le pire et d’assurer une amélioration des conditions de vie collectives. Nous pouvons observer cette structure aussi dans les discours de Macron, qui tendent à évoquer l’innovation comme ce qui permettra de garantir une continuité en évitant des scénarios indésirables. Même si de manière non explicite, les discours de Macron tendent à affirmer qu’« il n’y a pas d’alternative à l’innovation ». Nous pouvons observer à ce propos trois « formes de TINA », dans lesquelles l’innovation est légitimée par une référence à des facteurs et des contraintes « externes ». Ces formes, identifiées grâce à l’analyse textuelle, renvoient respectivement à la sphère de la géopolitique, de l’innovation et de la technologie, du climat et de l’environnement.

Note de bas de page 19 :

Déclaration sur les défis et priorités de la politique étrangère de la France et de l'Union européenne, Paris, 27/08/19 : https://www.vie-publique.fr/discours/270198-emmanuel-macron-27082019-politique-etrangere

Note de bas de page 20 :

Ibid

Note de bas de page 21 :

Ibidem.

Note de bas de page 22 :

Déclaration sur l'innovation face aux crises économiques et environnementales, Tokyo, 27/06/19 : https://www.vie-publique.fr/discours/268680-emmanuel-macron-27082019-innovation

La première forme appartient à la sphère géopolitique et oppose le risque d’un déclassement national à la nécessité de construire une « souveraineté technologique » française et européenne. Dans ce cas, le risque d’une dépendance technologique – donc économique et politique – par rapport aux puissances étrangères vient légitimer la nécessité de développer une « autonomie stratégique » (27 occurrences dans 13 discours) européenne. Le développement de certaines technologies en France devient fondamental pour éviter une dépendance accrue : « Sur la 5G, quel est notre choix ? Choisir entre une technologie américaine ou chinoise ? Je pense très profondément que nous devons défendre une vraie souveraineté européenne sur ce point […] »19. La possibilité de ne pas développer une certaine filière est exclue, en raison des pressions qui imposent de garder le même rythme que les autres nations. Il devient impératif d’embrasser une « stratégie de l'audace, de la prise de risque »20, pour ne pas perdre du terrain. L’adaptation aux règles de la compétition est vitale pour ne pas devoir s’adapter aux choix autrui dans l’avenir. L’innovation joue aussi un rôle important dans la défense des valeurs de l’Europe, contre le risque de leur disparition21 et pour la construction d'un « nouvel humanisme »22.

La deuxième forme est liée aux dynamiques du développement technologique et oppose le risque de « manquer le rendez-vous » avec les révolutions en cours à la nécessité de créer les conditions pour profiter des fruits des « technologies de rupture ». Les mutations technologiques sont présentées comme un processus qui implique une alternative entre des basculements violents et l’adaptation progressive de la société, à travers la mise en place d’un écosystème d’innovation :

Note de bas de page 23 :

Déclaration sur l'intelligence artificielle, Paris, 29/03/18 : https://www.vie-publique.fr/discours/205435-declaration-de-m-emmanuel-macron-president-de-la-republique-sur-lint

Plusieurs grandes disruptions technologiques ont ces dernières années façonné le monde dans lequel nous vivons […]. Parfois la France a tardé et, en la matière - et je dirai encore plus particulièrement pour l'intelligence artificielle, le retard dans la construction ou le parachèvement d'un écosystème adapté, c'est la certitude de manquer des opportunités et c'est prendre le risque de déjà perdre une bataille23.

Note de bas de page 24 :

Ibidem.

Note de bas de page 25 :

Sur la rhétorique du retard voir Bouchard (2008)

Note de bas de page 26 :

Comme dans le cas d’Internet (Schafer, 2018).

Note de bas de page 27 :

Déclaration sur la stratégie nationale concernant les technologies quantiques, Saclay 21/01/2 : https://www.vie-publique.fr/discours/278246-emmanuel-macron-21012021-technologies-quantiques

L’écosystème de la French Tech ou la création d’une « Darpa » européenne24 devraient répondre à cette exigence d’adaptation. La rhétorique du retard25 est mobilisée dans ce cas pour souligner la volonté de ne pas manquer les opportunités technologiques et ne pas répéter les erreurs du passé26. Cette rhétorique légitime le choix de développer en premier certaines filières stratégiques – comme l’ordinateur quantique27 ou les technologies liées à l’hydrogène. On observe aussi une restriction de l’espace du possible à travers la référence à un délai limité, au-delà duquel les opportunités ne seront plus disponibles :

Note de bas de page 28 :

Déclaration sur les défis et priorités des politiques économiques, sociales et environnementales à l'échelle de la planète, Paris, 26/01/2021 : https://www.vie-publique.fr/discours/278321-emmanuel-macron-26012026-relations-internationales

[…] nous allons rentrer dans une ère d'accélération de l'innovation, de rupture très profonde d'innovation […] Un, on va continuer à innover et à accélérer. C'est sûr. Deux, il y aura des impacts en termes d'ajustement sociaux et il nous faut les penser dès maintenant […]. Trois, tout cela a des impacts en termes démocratiques qui sont massifs. Et donc si vous voulez, pour moi, ces innovations vont être des accélérateurs de nos problèmes sur le plan social et démocratique28.

Dans ce sens, il n’y aurait pas d’alternative à une accélération de l’innovation, même pour résoudre ces problèmes sociaux que la technologie contribuera à créer.

Note de bas de page 29 :

Déclaration sur la Convention citoyenne pour le climat et ses propositions, Paris, 29/06/20 : https://www.vie-publique.fr/discours/275505-emmanuel-macron-29062020-convention-citoyenne-pour-le-climat

Note de bas de page 30 :

Déclaration sur la politique du gouvernement en faveur des entreprises et de la relance de l'économie, à Paris, 01/10/20 : https://www.vie-publique.fr/discours/276578-emmanuel-macron-08102020-politique-economique

La troisième forme de TINA est liée aux changements climatiques et environnementaux et implique également une accélération. La temporalité des changements est vitale et fait émerger une alternative entre l’accélération de la catastrophe et la nécessité d’accélérer l’innovation pour maîtriser les défis complexes. Le concept de « transition » écologique renvoie alors à des formes d’innovation qui doivent garantir de ne pas remettre en question la croissance économique, au service un nouveau modèle « humaniste »29. Cette transition compose également avec d’autres facteurs d’accélération, comme la crise sanitaire de la COVID-19, laquelle « nous a obligés à accélérer » sans plus poser de questions sur la nécessité d’investir « massivement dans les nouvelles technologies, dans la digitalisation »30.

On peut mieux illustrer cette troisième forme de TINA à partir du discours prononcé par Macron le 14 septembre 2020 au palais de l'Élysée devant les acteurs de la French Tech. Un extrait nous paraît pertinent pour observer le déploiement explicite de TINA :

Note de bas de page 31 :

Déclaration sur les objectifs du gouvernement en matière d'économie numérique, Paris, 14/09/20 : https://www.vie-publique.fr/discours/276557-emmanuel-macron-14092020-economie-numerique

Je veux être très clair : la France c’est le pays des Lumières, c’est le pays de l’innovation et beaucoup des défis que nous avons sur tous les secteurs se relèveront par l’innovation. Et donc on va expliquer, débattre, lever les doutes, tordre le cou à toutes les fausses idées. Mais oui, la France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation. Et j’entends beaucoup de voix qui s’élèvent pour nous expliquer qu’il faudrait relever la complexité des problèmes contemporains en revenant à la lampe à huile, mais je ne crois pas au modèle Amish. Et je ne crois pas que le modèle Amish permette de régler les défis de l’écologie contemporaine. Et donc on va continuer à équiper, innover. Mais simplement l’innovation ne doit pas être que technologique, elle doit être aussi sociétale et sociale et il faut regarder les peurs en face des peurs31.

Dans ce discours très médiatisé, on observe de manière plus explicite le déploiement de TINA : la 5G est présentée comme la clé de voûte pour une meilleure gestion des problèmes contemporains, en opposition directe à un modèle prétechnologique. La rhétorique TINA se manifeste dans l’opposition entre innovation high-tech et modèle Amish, entre 5G et lampe à huile. En évoquant de manière stéréotypée le modèle Amish, le discours crée un dualisme entre un scénario « arriéré » incompatible avec les modes de vie occidentaux et un modèle high-tech qui promet de relancer l’économie pour gérer les défis. Le dualisme entre les deux pôles, 5G et lampe à huile, exclut d’autres possibilités, en reconduisant le développement technologique à une alternative entre accélération et régression. Le discours propose une conception linéaire du temps, dans laquelle toute limitation technologique équivaut à un retour à une condition dépassée. Cette linéarité discrédite les luttes écologiques, en réduisant la complexité des revendications à un refus en bloc de la technologie et de l’innovation. Le tournant de la 5G est présenté ainsi comme le tournant inévitable de l’innovation, au-delà de tout débat sur les usages, les applications et les propositions alternatives.

Conclusion

Les discours autour de l’innovation que nous avons analysés ne se limitent pas à décrire un état de choses, mais produisent des visions et des projections vers l’avenir. Dans l’imaginaire qui émerge à partir des discours d’Emmanuel Macron, l’innovation est présentée comme un instrument nécessaire pour mettre en place les transformations profondes et anticiper les ruptures causées par les mutations technologiques. La nécessité d’innover apparaît à travers la mobilisation d’éléments de nature économique et technologique, climatique et géopolitique qui viennent soutenir et relancer un certain modèle de développement. Dans les discours étudiés, l’Etat doit accélérer les transformations, les canaliser dans la direction désirée et préparer le terrain pour une adaptation progressive de la société. Les formes de TINA que nous avons esquissées interviennent alors pour justifier certains choix, par la référence à des situations quasi indépendantes des mécanismes de la décision politique. Les discours analysés renvoient ainsi à une restriction de l’espace du possible : les menaces et les défis complexes réduisent d’une certaine manière les possibilités d’action et imposent des choix (technologiques) quasi inévitables. Dans ce sens, les rhétoriques TINA peuvent occulter la contingence de certains modèles d’innovation, contribuer à l’exclusion d’alternatives technologiques et limiter le débat public autour de questions importantes pour la société. Ces dynamiques peuvent donner vie à un « imaginaire TINA » dans lequel une seule vision d’avenir est considérée comme légitime, au détriment d’autres formes d’imagination du futur. Dans ce sens, il serait intéressant, à travers des travaux futurs, d’étudier la portée de ces discours et mieux en comprendre l’évolution temporelle. Si cet article limite son focus aux discours macroniens, il serait aussi intéressant d’élargir le champ d’étude à d’autres ressources, comme les rapports publics autour de la technologie, et à d’autres acteurs de la vie politique française et internationale.