Représentation(s) et Numérique(s) Representation(s) and digital(s)

Laurent COLLET 
et Michel DURAMPART 

Publié en ligne le 25 avril 2021

Sommaire

Texte intégral

« Dès qu’il y a eu une humanité » (Durkheim et Mauss, 1903), il y a, en parallèle, émergence de classifications et de représentations du monde dans lequel cette humanité était immergée. Ces représentations sont à la fois le processus et le produit d’états mentaux, que ce soient "des connaissances, des croyances, des opinions partagées par un groupe à l’égard d’un objet social donné » (Guimelli, 1994). Elles résultent « de l’accumulation d’informations ponctuelles et des interprétations qui en sont faites par les individus » (Moliner, 1996) ou groupe d’individus (Mauss, 1947). Ces représentations ont un rôle dans l’action en l’évaluant et la dirigeant et en retour l’action agit sur les représentations. L’utilisation qui est faite des médias et outils numériques dépend des représentations que l’on s’en fait, sachant que, dans une dynamique circulaire, les interactions avec cet objet suscitent des évolutions des représentations (Saint-Arnaud, 1992 ; Schön, 1987) soit vers l’intégration, soit vers la résistance à la nouveauté. C’est pourquoi, nous avons voulu conduire ce numéro sur les représentations du numérique en 2021, afin d’établir une photographie des manières de penser le numérique et de le faire agir sur la société en général.

À propos du titre

Associer les termes de numérique et de représentation peut faire entendre plusieurs options sémantiques, ouvrant ou fermant des perspectives interprétatives.

Tout d’abord, doit être posée la question du nombre. S’il paraît évident d’accorder le terme de représentation au pluriel, doit-on faire de même pour le terme de numérique ? Rien n’est moins certain puisque le numérique est autant une réalité organisationnelle, qu’objectale ou sémiotique (Le Moënne, 2015), loin d’être figée dans le temps et qui s'établit dans une acculturation technique et sociale (Collet, Durampart, 2014) tout autant qu’elle construit le consommateur-usager (Paquienséguy, 2012). Parler de « numériques » ne serait donc pas choquant pour aborder des supports ou secteurs sociaux spécifiques de numérisation mais empêcherait alors une certaine montée en généralité.

Pourrait ensuite se pose la question de l’utilisation d’articles définis ou indéfinis : les représentations du numérique ? Le numérique et ses représentations ? Le premier cas ouvre la possibilité de traiter des représentations que certains acteurs sociaux déploient quant au numérique alors que le second replie la question sur la seule forme objectale. C’est d’ailleurs essentiellement pour signifier les deux possibilités à la fois que nous avons opté pour un titre ne fermant aucune perspective : Représentation(s) et numérique(s).

Choix éditorial

Une cinquantaine de propositions sont remontées auprès des coordinateurs de ce numéro et le comité scientifique a d’abord retenu une quinzaine de projets. Face à la quantité de propositions acceptées, le comité éditorial de la revue a accepté la proposition de constituer deux volumes. Plusieurs solutions de composition éditoriale s’offraient alors à nous. Au regard des textes en lien avec la formation et l’éducation, un numéro consacré aux représentations du numérique dans ces secteurs aurait été possible et aurait permis des comparaisons internationales, sectorielles et temporelles.

Mais tel n’a pas été notre choix car il s’est avéré qu’un ensemble de textes abordent le numérique et ses représentations en dehors de considérations contextuelles d’espace national, de temporalité ou de secteurs d’activités. Il est d’abord question de numérique en soi et pour soi et non comme révélateur d’enjeux exogènes. Le numérique hérite alors d'un pouvoir symbolique, » ce pouvoir invisible qui ne peut s’exercer qu’avec la complicité de ceux qui ne veulent pas savoir qu’ils le subissent ou même qu’ils l’exercent » (Bourdieu, 2011, p. 202). Ce pouvoir, le numérique le prend dans le domaine de la santé (Paquienséguy) ou de l’architecture (Bué) d’autant plus qu’il est lui-même un ensemble de représentations formant disposition à penser et à agir à la manière d’une affordance injonctivée (Péquignot). Cette affordance injonctivée se joue notamment au niveau du travail de figuration des interfaces numériques, dont l'analyse permet » non seulement de rendre compte de manière métaphorique des relations que nous avons avec le numérique, mais aussi d’en dénoncer ses idéologies » (Giroud). Une de ses formes idéologiques tient, par exemple, dans sa capacité encapsuler dans des préfigurations et prédispositions dans les cadres matériels de sa médiation (Candel et Garmon). Ceci pourrait expliquer en partie la difficulté à faire converger formes numériques et forme scolaire : » le numérique aurait « une dimension spatio-temporelle « fluide », liée à la finalité des usages et indépendante des limites d’un espace-temps » (Cerisier, Merlet-Fortin, Pierrot, Solari-Lana). Cet ensemble de texte forme donc le premier volume autour de cette thématique des représentations construites par le numérique.

La seconde thématique tourne autour d’études sectorielles ou nationales et offre une lecture comparative, qu’appelle de ses voeux Carsten Wilhelm afin de "relier les phénomènes observés aux contextes socio-historiques et culturels respectifs » (Wilhelm). Ainsi dans ce numéro, nous irons de continent en continent, puis de secteur d’activité en secteur d’activité. Le voyage géographique commencera avec la Tunisie et les représentations du numérique dans le secteur de la presse écrite de ce pays et les usages qu’en font les journalistes dans leurs pratiques quotidiennes. Tout en restant sur le continent africain, nous poursuivrons par un état des lieux sur la question des représentations des applications mobiles éducatives dans le contexte des pays africains francophones (Maidakouale et Fadage). Quittant l’approche géographique et culturelle, nous poursuivrons par une approche par secteur d’activités et une première étude à visée exploratoire qui se centre sur une expérience de continuité pédagogique à travers la mise en place de la classe virtuelle par des enseignants d’un collège du sud de la France et en interrogeant les représentations qu’enseignants et élèves s’en font (Szafrajzen). Toujours dans le secteur de la formation et de l’apprentissage, nous poursuivrons par le constat qu’« en situation », les représentations produites par les différents acteurs impliqués dans un dispositif pédagogique à l’université pouvaient se transformer conséquemment, selon les variations du contexte (Marty, Vasquez). L’exploration des secteurs d’activités nous amènera ensuite dans celui de l’art numérique et ses représentations sous-jacentes (Paillard). Ensuite, nous irons faire un tour du côté de l’industrie aéronautique où l’auteur de l’article cherche à démontrer qu'une innovation est possible si un phénomène d’hybridation des représentations numériques et professionnelles se réalise (Barroy). Il sera alors l’heure de terminer sur une contribution valant comme ouverture : comment numérique contribue aux représentations. En effet, le texte de Kane et Bolka-Tabay interroge la médiatisation de l’histoire de l’esclavage sur les réseaux socionumériques et ce que cette médiatisation représentations spécifiques. Quelle médiatisation de l’histoire de l’esclavage la publication d’images extraites de la série permet-elle sur les réseaux socionumériques ? Il n’est plus question alors de représentation du numérique en soi comme dans le premier numéro ou de représentations en contexte mais de représentations induites par l’usage ou la relation avec les outils numériques.

Ce découpage est cohérent puisqu’il fait du lien endogène ou exogène entre l’objet et ses représentations, le centre autour duquel s’organise le découpage thématique de ces deux numéros. Par ailleurs, le positionnement global sur deux numéros est signifiant en sciences de l’information et de la communication et en sciences humaines et sociales puisqu'il importe que ces représentations d’une forme objectale (le numérique) s’intéressent à des formes sémiotiques (interfaces, contenus, …) ou organisationnelles (formation et éducation, nation, …). C'est bien l'intersection entre ces différentes approches qui permet de comprendre la complexité du phénomène de représentation : univers sémiotique structuré par et structurant les configurations sociales et matérielles des individus en leur donnant un sens en conception-réalisation ou utilisation-usage. Ceci ne signifie pas pour autant que toutes les contributions aient adopté un positionnement ou des problématiques info-communicationnelles ou aient été sélectionnées en fonction de ce critère. Sur ce plan, les approches disciplinaires sont multiples, qu’il s’agisse des fondements praxéologiques des sciences de l’information et de la communication : discipline institutionnalisée socialement et cognitivement (Boure, 2002) comme pluri-discipline afin de produire des savoirs interdisciplinaires, voire transdisciplinaires ; transdisciplinarité, qui pourrait conduire, à terme, à la volonté de constituer une nouvelle discipline académique mais tel n’est pas notre propos. Nous avons ainsi des contributions en provenance d’enseignants-chercheurs en sciences de l’information et de la communication, et d’autres émanant aussi de la philosophie, des arts, de la sémiotique, des sciences de l’éducation, dont sont issues d'ailleurs des approches stimulantes pour penser les représentations.

Univers théoriques mobilisés par les auteurs

Au-delà de cette logique éditoriale, qui a été la nôtre, une série de constats s’impose sur la simple lecture des propositions reçues, y compris celles qui ont été refusées pour des raisons de cohérence avec la thématique, de niveau de problématisation ou d’absence de méthodologie clairement explicitée. Tout d’abord, aucune approche déterministe n’a été proposée laissant place à des recherches compréhensives, voire critiques, ou socio-constructivistes sur la thématique de la représentation et des représentations du numérique. Doit-on considérer que ces recherches portant sur le numérique, ses usages, ses acteurs et ses enjeux, arrivent à un certain niveau de maturité scientifique ? Ensuite, un nombre significatif de propositions ont émané des terrains de l’enseignement et de l’apprentissage où le numérique pose questions à la forme scolaire en général et aux pratiques pédagogiques en particulier. C’est un phénomène difficile à interpréter car médias et outils d’information et de communication ont de tout temps attiré les pédagogues (Moeglin, 2005). Enfin, pour tenter très partiellement d’opérer une sériation des références et inspirations des différents auteurs sur les deux volumes, il nous a également semblé pertinent de travailler sur leurs bibliographies et, sur cette base, d’aller vérifier une forme d'heuristique de la pensée scientifique, de généalogie des sources, des piliers théoriques qui font sens. Cette exploration ne s’avère pas vaine. Sur une base établie strictement à partir de fréquences et de convergences de références, on note à la fois des filiations évidentes et des sources plus étonnantes. En définitive, une relative stabilité se présente dans l’approche de construction d’une pensée autour des représentations, sans pour autant empêcher l’apparition de nouvelles voies et orientations. Évidemment, on arrive aussi à la limite de l'exercice : les références dépendent des orientations, objets, thématiques que nous avons recensés et ne peuvent prétendre incarner une délimitation globale des inspirations théoriques qui nourriraient une réflexion des représentations. Par ailleurs, cet exercice n’a de valeur que dans la circonscription de ces deux volumes. Pour autant, on voit bien se dessiner pour l'ensemble des auteurs des convergences envers des chercheurs ou approches structurantes.

En premier lieu, on note une filiation conséquente autour de la question d’une histoire et d’une sociologie des usages : 10 citations d’écrits de de J. Jouët produits entre 1987 et 2016, 2 citations de F. Francis et S. Proulx sur l'analyse des usages, 2 citations de Ph. Mallein (1994), P. Musso (2009), D. Paquelin, F. Paquienséguy (2009-2007), J. Perriault et son fameux livre La logique de l’usage, et enfin L. Thévenot, P. Chambat, T. Vedel cités au moins une fois... Qu’il s’agisse d'une histoire à la fois généalogique, de définitions circonstanciées ou plurielles, d’une approche plus circonstanciée autour des médias, des TNIC, des utilisations de TNIC, etc…, on voit bien une filiation, une cohésion dont nous pouvons souligner qu’elle est souvent assez antérieure au temps de la rédaction des articles. Près de 60 % des citations sont antérieures aux années 2000, le reste se situe de façon éparse entre 2011 et 2017, une acception en 2020. Autrement dit, il semblerait bien que, dans les limites de ce numéro, les usages soient, la plupart du temps, une inspiration constitutive d’une pensée sur les représentations du numérique mais qu’ils soient encore peu pensés du côté d’un renouvellement de leur traditionnelle matrice conceptuelle en termes de logiques modèles, histoire, délimitation épistémologique. C’est en regardant du côté d’autres sources et références que l’on verra des conceptions qui, d’une certaine façon, pensent les usages notamment du côté de leur inscription dans le cadre de diverses médiations et surtout dans leur insertion dans une approche sémiotique, d’une ingénierie sociale ou de l’esthétique. Ajoutons 5 références de P. Callon et B. Latour ensemble ou séparés et 2 de M. Akrich autour de la sociologie de la traduction ou du rôle et enjeux des techniques dans un rapport entre techniques et société et l’on voit que le panorama est assez dense et marqué autour de courants et d’approches en sociologie.

Plus surprenant, mais sans doute explicable par la présence importante d’auteurs en Sciences de l'Information et de la Communication, la place des travaux de Y. Jeanneret et E. Souchier (14 citations à eux deux dont 2 ensembles). Bien sûr, il s’agit des écrits d’écran, des hypertextes, de la matérialité, des processus d’écriture sur écran, mais aussi de la trivialité dans une reconsidération des médiations et la notion de traces… Cette fois-ci, le lecteur verra bien une inscription du côté d’une inspiration première des sciences du langage transposées en sciences de l'information et de la communication notamment. Ce qui est somme toute logique tant ces travaux ont interrogé le rapport de l'acteur avec les processus d'écriture, avec la signification des formes et matérialités de l'inscription numérique, le rapport entre texte et images, la persistance des traces et donc des schèmes structurant aussi les représentations. Sur un autre registre, se révèle le signe d'apports plus récents d’une approche en pleine évolution qui va, pour le coup, interroger autrement les usages (et sans doute plus présents dans un certain nombre de textes du premier volume). Il s’agit de la place accordée à l'esthétique, le rapport entre arts et technologies, de nouvelles modalités de la narration et des écritures, du récit, du rôle de l’imaginaire, des études d'interactions, de la participation, de la place du sensible, des instances performatives. Si nous citons tous ces items qui peuvent aussi croiser une conception inspirée de modalités ou de schèmes sémiotiques, c’est qu’il nous semble bien que ce soit à cette place que se tient justement une autre façon d’envisager les usages. Elle s'oriente non plus du côté d’une aporie avec les pratiques, d’une décantation des utilisations qui donnent du sens à une lignée sociotechnique pour s'inscrire dans des faits sociaux mais plutôt du côté du rôle des intermédiations avec les dispositifs, de l’action des interfaces, de formes inscrites qui redonnent un autre sens aux médiations, et aussi d’une sollicitation par le sensible, l’imaginaire, la performation, les arts de faire (M. De Certeau est cité 1 fois). On est au cœur de la morphogénèse des représentations si l’on ose dire. Il nous semble bien que ce soit du côté de ces approches relativement nouvelles, ou reprenant des filiations plus anciennes du côté de l'esthétisme en les réinterrogeant, qu’une réflexion stimulante autour des représentations soit en train de se jouer. Il apparaît alors étonnant de voir une très faible présence des travaux de J. Deway (aucune) ou de P. Shaeffer (1) et donc de notre point de vue une faible place accordée à l'expérience (2 fois explicitement citée par Ph. Bonfils, J. Heutte, et implicitement présente dans le texte de J. Péquignot). Les approches sans doute plus inspirées par des auteurs récents sont inscrites en esthétique et réflexions autour de l’art : Paillard sur le sujet de la création, Franck Popper pour les stimulations créatives et multi sensorielles, J-L Boisier sur les formes interactives, le rapport au virtuel, et enfin E. Couchot, F. De Mèredieu à propos du renversement opéré par l’art numérique dans les arts virtuels. Une attention est donc accordée à de nouvelles modalités, des formes en devenir, une convocation située de l’imaginaire, l'influence de la virtualité, d’une stimulation des sens. Est-il possible qu’un déplacement et qu’une réorientation des représentations se fassent à partir du sensible, de la performation, d’une convocation stimulée de l'imaginaire et du sens ouvrent une autre orientation au-delà du psycho-social ou du social ? Celle-ci s’inscrirait plutôt dans une structuration émotionnelle, cognitive, sensorielle percutée et performatée par des stimuli qui sont directement issus de la place qu'occupe les dispositifs numériques dans les mondes sociaux, notamment au coeur d’une transformation d’une relation avec l’art numérique auquel nous pouvons rajouter dans un autre champ S. Leleu-Merviel avec 3 citations autour de la scénistique et de la conception. On peut ajouter des références qui relient expérience, acculturation et dispositifs chez Ph. Bonfils, L. Collet, M. Durampart, all (cités 5 fois) qui tentent de rendre compte de processus en venant compléter l’approche des usages par l'observation de situations reliant émotion, utilisation et déplacement cognitif et sensoriel sur la base d’un capital numérique vu comme instable et hétérogène.

Pour autant, la place des pères fondateurs reste constante, Denise Jodelet est citée 7 fois, les deux articles les plus récents étant de 2006 et 2007, et Serge Moscovici est également cité 7 fois avec pour plus récente citation 2003, avec bien sur une occurrence très prégnante sur les représentations sociales, collectives, l'influence de la psychanalyse dans l’élaboration des représentations, Nous laisserons le plaisir aux lecteurs de vérifier si cette pensée originelle et fondatrice sur les représentations est discutée, rediscutée, prolongée et critiquée mais il paraît significatif que ces champs et concepts soient encore à l’œuvre. Elle présente toujours une lignée fondatrice et référentielle de la constitution des représentations, peut-être dans des approches disons plus classiques, et plus présentes en volume 2, ce qui est certainement moins vrai pour les études fondées dans les relations art et technologies numériques et des approches fondées dans l’esthétique.

Il nous reste pour les plus nombreuses citations et références deux ancrages théoriques importants : l'approche critique en sciences sociales et les approches fondées à partir de la sémiotique et la sémio-pragmatique qui l'une et l'autre nous semblent structurantes. L'approche critique est plus éparse et disséminée mais on y retrouve aussi des auteurs fondateurs semblant incontournables : P. Bourdieu (présents 4 fois entre approche critique, langage et fonction du symbolique), M. Foucault (2 fois pour Langage et pouvoirs), G. Deleuze (3 fois sur le sujet des sociétés du contrôle et des formes du capitalisme), J. Derrida (1 citation sur la dissémination), C. Castoriadis (3 fois à propos de l'institution imaginaire), T. Fabre (3 fois au sujet de mythes et mystifications), F. Granjon (1 fois sur la sociologie critique des usages sociaux), Y. Jeanneret (2 fois sur la critique de la trivialité), et enfin de nouveau J. Jouët (4 fois pour un retour critique sur la sociologie des usages). On voit donc bien que l’étude des représentations peut et doit certainement emprunter une détour critique, ne serait-ce que pour contester aussi bien des détournements et dévoiements des représentations par les opérateurs, concepteurs des solutions numériques dans une vision mainstream, ou alors pour discuter, s’opposer à des travaux en sciences sociales en engageant l'indispensable discussion qui nourrit ces sciences. Ensuite, vient la place accordée à la sémiotique : R. Odin est cité 4 fois essentiellement pour son ouvrage clef sur la sémio-pragmatique. Nous ne trouvons qu'une référence à la sémiologie (G.-M. Tore) et, c'est amusant de le souligner, dans une revue intitulée actes sémiotiques. C’est alors une autre orientation fertile qui questionne le sens, ses origines, l'intentionnalité qui peut présider aux inductions des représentations. C’est aussi, en conformité avec l'orientation sémio-pragmatique, une analyse des représentations dans l'action, les manifestations des intentions au cours des situations, les comportements et les opérations des acteurs face aux sollicitations des objets, des signes, des dispositifs.

Notons enfin que des travaux en langue anglaise sont présents, voire deux en allemand. Un texte notamment en porte la trace liée à une étude en Chine. On peut parler d’une tendance à l'internationalisation des travaux à partir d'une quarantaine de références et cela dénote donc d'une prise en compte de recherches au-delà de nos propres frontières.

Avec cet inventaire, nous ne sommes pas persuadés d'avoir établi une généalogie des approches et des études sur les représentations du numérique. Nous voyons bien pourtant la persistance de références et auteurs classiques qui demeurent. Il s'établit aussi une filiation à partir des usages et de médiations et le cadre d’une approche critique, située, matérialisée. Sur un autre versant, une autre direction opère qui inscrit d’autres recherches à partir d'une réflexion sur l’art, l’esthétique, les modalités sensorielles et sensitives, une prise en compte de la sémiotique et de la sémio-pragmatique, qui s’écarte d’un substrat directement ancré en sciences sociales. Elle rejoint finalement aussi le va et vient entre virtualité et matérialité par l’intercession des écrans, des interfaces, des écritures numériques et le renouvellement des langages. C'est en ce sens que nous trouvons une autre justification sur le fait d'avoir partagé en deux volumes ce qui relève d'un engagement à penser dialectiquement les représentations du numérique en tant que tel et les représentations induites par la relation aux objets, outils dispositifs numériques.

Présentation du premier volume

Dans cette première livraison, nous abordons donc le numérique comme représentation et objet intellectuel en soi, c’est-à-dire considérer le numérique comme une représentation, qui détermine le rapport du sujet à son environnement, ce qui illustre d’ailleurs bien l’interview de Laurent Maury, fondateur de la start-up Depp Tech Smartmacadam.

Pour Julien Péquignot, cette représentation est sociosémiotiquement construite et mettrait en avant de « l'innovation technologique, de la rupture matérielle, qui définiraient des « nouveaux » objets, et ainsi de « nouveaux » usages et donc de « nouveaux » usagers et usagères » (Péquignot, p. 2). Le numérique agirait alors comme une affordance injonctive (Péquignot, p. 10). Une telle conception de la fabrique de « nouveaux usagers » se retrouve dans le texte de Françoise Paquienséguy et Miao He, qui montrent, à partir d’une étude quantitative (N =4190) conduite en ligne pendant deux mois, des craintes des urbains de Hangzhou vis-à-vis d’une application AliHealthCode, destinée à afficher l’état de santé d'un propriétaire de smartphone via un QR code, et de leurs attentes en termes de lutte contre l’épidémie. Cette application relève du pharmakon de Stiegler pendant la première vague, qui remplace le médical en l’absence de traitement préventif ou de vaccin mais s'accompagne d'une société de surveillance. Mais il est surtout intéressant que les auteurs pointent l’entrelacement de trois niveaux autour d’Alicode, dont on pourrait se demander si elles ne sont pas propres au numérique comme dispositif de représentations du numérique : sociales et comme levier de réussite et de contrôle ; identitaires en termes de survie ou de protection ; cognitives comme variables d’ajustement au comportement social attendu. Cette fabrique de nouveaux usagers via de nouveaux objets, il en est également question dans le texte de Pascal Bué dans l’analyse de l’usage d’un logiciel de visualisation 3D d’un plan de masse en architecture où l'image calculée prend le pouvoir sur le plan de masse rédigé et participe d’une « réquisition des savoirs de l’ingénierie logicielle, qui vient percuter la réquisition des savoirs de l’urbaniste afin de faire aboutir, au final, la dépendance du second envers le premier. Cette seconde réquisition des savoirs montre que le savoir technique du concepteur doit rester secret et qu’au cœur du secret se logent des relations de pouvoirs symboliques » (Bué, p. 13). Pour Giroud, cette importance des représentations visuelles se joue également à un niveau plus infra du numérique, celui de l’interface, porteuse de quatre figures qui sont celles de "Janus, du Génie, du Démon et du Spectre. Ceci lui permet autant « de rendre comptde manière métaphorique des relations que nous avons avec le numérique, que d’en dénoncer les idéologies sous-jacentes » (Giroud, p. 9). En complément de Giroud, Candel et Garmon proposent de questionner le pouvoir des plateformes à surdéterminer le réel et à « penser ces cadres », qui sont ceux de la « médiation sémiotique » : "la représentation en ligne n’est pas seulement un construit, mais bien le fruit d’un travail social actif reposant sur ces deux types d’opération, discrétisation et sémiotisation. Tout un travail des acteurs de la conception vise en effet à favoriser et stimuler la sémiose, c’est-à-dire l’activité d’interprétation des signes » (Candel, Garmon, p. 9). Quant au dernier texte de Cerisier, Merlet-Fortin, Pierrot et Solari-Landa, il met en exergue que le numérique a une dimension spatio-temporelle « fluide », liée à la finalité des usages et partiellement indépendante des limites des espaces-temps … Plus l’espace-temps est fluide, plus il permet l’utilisation du numérique par les jeunes avec la cohabitation d’une grande variété de finalités d’usage. À l’inverse, plus l’espace-temps est solide, plus les usages reproduisent les normes de l’espace-temps en effaçant les multiples dimensions des usagers » (p. 15). Pour le dire autrement, le numérique a ses propres représentations et potentialités d’espace-temps qui vont aller « dialoguer » avec celles des espace-temps sociaux et de ceci découle des usages ou non usages. Ce faisant, ce dernier article clôt temporairement la question des représentations du numérique en soi et ouvre vers le second numéro des représentations du numérique en contextes.