Introduction

Jacques Béziat

Texte intégral

Les textes proposés dans ce deuxième numéro de la revue DIRE sont issus des travaux du colloque « Réflexivité en contextes de diversité : un carrefour des sciences humaines ? », organisé début décembre 2010 à Limoges par l’équipe DYNADIV. L’objectif était de confronter différentes conceptions, regards et pratiques autour de la notion de réflexivité, en tant que : posture professionnelle, paradigme de recherche, moyen d’action…

Selon les auteurs et les acteurs, la notion de réflexivité connaît une gamme sémantique large et renvoie à des approches et des usages divers : instrumentaux, constructivistes, herméneutiques, compréhensifs, ethno‐méthodologiques, cliniques, expérientiels, socio‐analytiques, ou pour l’analyse de pratique… entre autres. Tour à tour travaillée par l’anthropologie, la psychologie, la linguistique, les sciences de l’éducation, la sociologie, la littérature, la philosophie ou encore l’histoire, elle peut être envisagée comme constituant une notion carrefour des sciences humaines et sociales. Dans une perspective qualitative, elle place le sujet dans un effort d’interprétation, de compréhension, de narration, et dans un effort de confrontation de ce rapport construit au monde avec l’expérience, le vécu, les normes, la diversité, l’autre... Plus globalement, elle interroge les processus d’interaction entre la pensée et l’action.

Les six textes retenus ici, au‐delà des champs d’intervention et disciplinaires des auteurs, portent leur attention sur les enjeux méthodologiques liés à la pratique réflexive en recherche et sur les terrains d’intervention socio‐éducative. La réflexivité, ici, devient posture, processus, levier ou moyen, et met en scène ce soi impliqué et distancié ‒ se sachant, se voyant et se racontant dans l’action, avant, pendant ou après coup. Dans tous les cas, la réflexivité alimente le travail de problématisation de l’action et de représentation du vécu, de l’expérience.

Dans chacune des contributions, ce travail de problématisation, de représentation, de théorisation ne laisse pas indifférent l’objet dont il traite. D’un point de vue pratique et méthodologique, sont ici questionnées, entre autres, l’implication du chercheur sur son objet, la médiation effectuée par sa présence, ses marqueurs sociaux, identitaires… Différentes postures sont ainsi déclinées au fil des articles : faire converger deux postures étrangères l’une de l’autre, produire un discours en rapport avec soi, auto‐analyser son parcours, lire pour (se) mettre à distance, s’insérer au cœur de l’analyse, se former à la réflexivité pour se décentrer. D’une manière générale, les travaux mettent en perspective l’importance du lien entre l’existant, l’expérience, l’action et l’écriture, l’analyse, le récit…

Derycke part de deux postures distinctes et viscéralement vécues, de sportive et de chercheuse. Elle nous raconte comment ces deux trajectoires se sont liées en une dynamique unique et singulière de recherche sur les conditions d’émergence de croyances et de pratiques rituelles de sportifs de haut niveau en athlétisme. Sa propre pratique sportive est devenue un instrument de connaissance, à l’origine d’un processus réflexif nécessaire pour que le travail de recherche advienne. L’écriture est ainsi présentée comme constitutive du terrain et de son rapport à celui‐ci.

Mezzena et Stroumza s’intéressent à l’influence des idées sur l’action chez des éducateurs spécialisés pour qui l’entrée réflexive et mentaliste n’est pas privilégiée pour l’étude de leur activité. A travers l’analyse d’une situation d’échanges, elles s’intéressent aux expérimentations que font des éducateurs spécialisés pour résoudre les problèmes rencontrés avec un jeune. Ce faisant, elles montrent comment les idées et le travail sur les représentations sont consubstantiels de l’action. De ce point de vue, le professionnel n’utiliserait pas des théories plaquées, mais les idées logées dans l’activité et son contexte. Processus dont il peut, d’une certaine manière, ne pas avoir conscience.

Enrico fait l’auto‐analyse de son parcours d’étudiant atypique pour repérer, identifier et décrire ce que sont ces étudiants qui n’étudient pas. Cette prise de conscience a été nécessaire pour passer du statut de praticien et de militant à celui de chercheur, impliqué dans un processus d’observation participante. Dans ce travail, le repérage des conduites étudiantes a permis à l’auteur une compréhension de son propre parcours, elle‐même, en retour, mise au service du travail de recherche et de sa restitution. Au‐delà des enjeux méthodologiques de recherche, cette contribution nous renvoie à une réflexion nécessaire sur la fonction sociale de l’université.

Guernier s’intéresse au travail de lecture de lecteurs réputés faibles. Ce faisant, elle s’intéresse à l’appropriation réflexive permettant, dans une double dynamique, de comprendre le texte et de se comprendre devant le texte. En ce sens, l’appropriation réflexive ne restreint pas l’interprétation au seul horizon du lecteur, mais le conduit à explorer le texte en tant que texte. Cette contribution suggère que la compréhension est à percevoir comme un processus dynamique dans lequel la réflexivité est enclenchée par l’investigation du texte à partir de l’expérience propre, permettant un travail d’appropriation et d’interprétation, même chez des lecteurs faibles.

Cruzmerino et Lefèvre interrogent les conditions préalables à toute recherche parmi les populations afro‐américaines. Leur objectif est d’interroger la pratique ethnographique de terrain au sein de ces populations : à partir de quel corps y est‐on ethnographe ? L’enjeu est ici d’assumer une positionnalité réflexive dans ce type de contextes, de poser son propre corps comme lieu premier de la rencontre ethnographique. Dans cette contribution, le corps est donné comme un voyant‐visible marqué par la racialisation des rapports sociaux. Le taire, c’est prendre le risque de biaiser les conditions de production de la recherche ethnographique. L’enjeu est donc pour le chercheur de se réinsérer dans le cœur de l’analyse.

Par la présentation de deux outils européens pour la formation à l’enseignement des langues, Causa développe sur les enjeux et les leviers pour une formation initiale qui permette à l’étudiant de développer une posture réflexive sur le plurilinguisme et l’interculturalité. Le plurilinguisme est ici perçu comme une compétence complexe, intégrée et unitaire, et non pas comme une juxtaposition de langues et de variétés linguistiques coexistant de manière cloisonnée. Ce changement de regard et de représentation est nécessaire pour développer une éducation langagière ouverte à la pluralité. L’enjeu est d’arriver à une conception holistique de l’enseignement/apprentissage des langues.

A travers la rencontre des différentes disciplines scientifiques et pratiques professionnelles convoquées dans ces textes autour des conceptions, des pratiques, des modalités et des questions éthiques liées à la notion de réflexivité, ce numéro de DIRE présente certains déplacements, retournements, décentrements, paradoxes que suscitent les postures réflexives. Ces tensions, perceptibles dans les travaux présentés, sont consubstantielles de toute démarche qui interroge ses limites, sa portée, ses contextes, son processus, ses implications. En ce sens, toute approche réflexive théorise l’action, ou tente de le faire. Avec cette livraison, notre ambition est bien de participer au dialogue interdisciplinaire nécessaire à l’exploration de l’interaction entre recherche et pratique, dans une perspective d’ouverture interculturelle et diversitaire.