DIRE N°3 | 2012
Relations de genre et pratiques sociales

Première étape, visible, d’une stratégie où la diversité des approches méthodologiques se confond avec la convergence des préoccupations de leurs auteurs, la compilation des articles proposés dans le cadre de la journée d’études qui s’est tenue en avril 2011, intitulée Relations de genre et pratiques sociales, est le résultat d’études et de travaux de recherches menés dans un esprit collaboratif, par les membres du réseau Amérique latine Europe Caraïbes (ALEC) au sein de l’équipe FRED.

Axe fédérateur du réseau, il s’agit, à travers ce choix scientifique, de promouvoir des dialogues interdisciplinaires entre historiens, civilisationnistes, linguistes, éducationnistes, politologues, propres à faciliter une meilleure compréhension de réalités tout à la fois proches et lointaines, susceptibles d’offrir des perspectives originales et différentes et aptes à permettre l’interprétation ou la réinterprétation et la compréhension de sociétés diverses.

Six articles (dont un écrit en collaboration) émanant de contextes proprement européen, hispano-américain ou caribéen, proposent une réflexion originale à partir de laquelle la pensée critique renforce la conscience de l’importance de thèmes abordés dans un souci de former des êtres libres et informés.

Le texte de Josefina Cuesta Bustillo (Espagne) “La maternidad en España, primer tercio del siglo XX. Encrucijada de trabajo, salud y género” (“La maternité en Espagne au carrefour du travail, de la santé et du genre (premier tiers du XX° siècle)”) consiste en une approche des différentes positions présentes dans la société espagnole, autour de la maternité et de l’assurance maternité, à travers une enquête de grande ampleur, réalisée au cours des années 20. Le portrait des conditions de travail des ouvrières, en particulier, souligne le retard d’une société où les femmes qui travaillent ne sont pas encore considérées comme des citoyennes à part entière. Elément clé dans la construction de l’identité des femmes dans l’Espagne du siècle passé, la maternité et l’assurance maternité donnent lieu à des débats sur les relations entre fonctions productive et reproductive des femmes, les relations entre famille, travail et État, entre entreprise et travailleurs, entre santé et maladie. En d’autres termes sur le processus de nationalisation des femmes, tout au long du XX° siècle.

En partant du regard de sociologie historique ou d’histoire sociologique que Norbert Elias construit dans son ouvrage Sur le processus de la civilisation. Recherches sociogénétiques et psychogénétiques (1989), Andrea Daverio (Argentine), dans son essai intitulé “Reflexiones para pensar en la violencia de género desde la teoría del proceso civilizatorio de Norbert Elías” (“Réflexions pour penser à la violence de genre à partir de la théorie du processus de civilisation de Norbert Elias”), réfléchit à quelques aspects de ce processus, en particulier à la transformation de l’agressivité en tant que composante de la civilisation occidentale - et donc de l’auto conscience d’elle-même - à partir de la construction, au sein même de cette civilisation, d’un ordre, de genre patriarcal spécifique, auquel correspondent des relations de genre construites sur la base de l’inégalité, la hiérarchie et l’asymétrie entre les genres.

Dans un tout autre registre, l’article de Dominique Gay-Sylvestre (France) “Prostitution à Cuba (1959-2011)” retrace la façon dont, dès le début de la Révolution, à travers l’éradication de la prostitution, le gouvernement cubain et la Fédération des Femmes Cubaines (FMC) entament leur combat en faveur d’une société où les femmes jouiraient, enfin, des mêmes droits que ceux des hommes. La prostitution dite « traditionnelle » disparaît mais d’autres formes, plus cachées, plus sournoises, surgissent qui nuisent à la construction de la société et de l’Homme nouveaux prônés par la Révolution. La « période spéciale en temps de paix » qui touche plus profondément les femmes entraîne l’apparition d’une prostitution de subsistance. Pour pallier les nombreuses insuffisances économiques, le gouvernement cubain favorise l’arrivée, massive, de touristes. L’une des conséquences sera la renaissance d’une prostitution que l’on croyait disparue, qui remet en question les fondements de la société cubaine.

L’étude “Suicide chez les jeunes Guarani/Kaiowa du Mato Grosso du Sud” menée par Sonia Grubits (Brésil) auprès des indiens Guarani/kaiowa du Mato Grosso do sul, au Brésil, sur les raisons de l’augmentation du taux de suicides au cours des trente-cinq dernières années, en particulier chez les adolescents et les jeunes adultes de sexe masculin, nous montre un peuple marqué par une histoire faite d’échecs et de destructions. Si l’environnement apparaît comme la cause première des suicides, le confinement dans les réserves, les problèmes liés à la propriété et à la démarcation des terres occupées par les communautés indigènes, jouent également un rôle fondamental.

Le traitement médiatique de certains phénomènes de violence dans les presses britannique et espagnole, à travers le comportement des unités polylexicales qui les représentent constitue le thème central du travail intitulé “Les phénomènes de violence dans la presse écrite au Royaume-Uni et en Espagne”, présenté par Ramon Marti Solano (France) et Carmen Avila (Espagne). La combinaison de la linguistique du corpus et de l’analyse textuelle sert, ici, à expliquer ces phénomènes et à les situer dans leurs contextes intralinguistiques et extralinguistiques. Dans le cas britannique, Ramon Marti Solano se penche sur le composé honour killing, des crimes commis contre les femmes au nom de l’honneur, afin d’en définir la validité et d’en faire une interprétation en fonction de leur environnement lexical et discursif. Carmen Avila, pour sa part, examine le syntagme violencia de género, extrêmement récurrent dans les médias, et les associations contextuelles qu’il suscite.

A travers “La experiencia de narración oral : un espacio para profundizar procesos identitarios con perspectivas de género en el CEM UCV” (“L’expérience de narration orale : un espace pour approfondir des processus identitaires dans une perspective de genre au sein du CEM UCV”), Isabel Zerpa (Venezuela) traite de l’expérience de construction socio-culturelle menée par le groupe pluridisciplinaire Les Filles et les Fils d’Artémise du Centre d’Etudes sur les Femmes de l’Université Centrale du Venezuela. L’auteur part de la « narration orale comme alternative débouchant sur le développement d’une expérience éducative dans le cadre d’une perspective genrée ». Dans le cadre spécifique de la pédagogie participative, il s’agit de porter à la connaissance d’étudiants et d’enseignants des récits susceptibles de contribuer à la prévention de la violence de genre, qui mettent en évidence la participation et les acquis des femmes, permettent une réflexion critique et un changement d’attitude.

Dominique Gay-Sylvestre