Le Colloque et les Soirées de création

L’intégralité des débats et travaux du colloque sera modérée par Benoît Peeters (Ecrivain, scénariste, professeur à l’Université de Lancaster ; responsable de la maison d’édition « Les Impressions nouvelles »).


Lundi 17 juin 2019

à 14h15, Projection de « Monsieur » à L’Utopia.

Avant-première /
Création et
Internet
à Station Ausone
à 18h30
à 20h00, Cocktail offert par l’Université de Bordeaux Montaigne
à 21h00, Projection de « La Sévillane » à L’Utopia.


Mardi 18 juin 2019

1ere Séance Colloque
(à Station Ausone)

1ere Soirée de création
« Littérature et Cinéma » à 20h30, Projection « La Patinoire »,
à L’Utopia.


Mercredi 19 juin 2019

2e Séance Colloque
(à Station Ausone)

3e Séance Colloque
(à Station Ausone)

2e Soirée de création
« Littérature et Arts » à 18h30,
à Station Ausone
avec A. Leccia et P. Torrès   
à 19h30, au MADD
(Vernissage de l’exposition « Jean-Philippe Toussaint Décoratif »)


Jeudi 20 juin 2019

4e Séance Colloque
(à Station Ausone)

5e Séance
Colloque
(à Station
Ausone)

18h30 : Rencontre de J.-Ph. Toussaint
avec des lecteurs de
Sud-Ouest
dans les locaux du quotidien.

3e  Soirée de création
« Musique » au Rocher de Palmer, Cenon
à 20h00, cocktail offert par le CWB de Paris
à 20h30, Concert de The Delano Orchestra


Vendredi 21 juin 2019

6e Séance Colloque
(à Station Ausone)

7e Séance Colloque
(à Station Ausone)

puis
« La Parole à J.-Ph. Toussaint »

Les Participant(e)s au Colloque (liste provisoire)

Arcana Albright

Albright College, États-Unis

Arcana Albright est professeur de littérature française à Albright College aux États-Unis.  Ses recherches portent sur la littérature du XXIe siècle, notamment sur les relations entre la littérature et les arts/médias visuels, la représentation de l’intimité, la littérature dite minimaliste et l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint. Elle a publié sur l’autoportrait littéraire, le « photolittéraire », et l’œuvre de Toussaint dans Contemporary French and Francophone Studies, Romance Notes et Textyles, entre autres.

« Jean-Philippe Toussaint : La Littérature à l’âge des écrans »

 

Quelle est la place de la littérature dans une époque où les écrans sont omniprésents ? Quelle est la relation entre la littérature et les écrans qui font partie de notre quotidien ? Et pour l’écrivain, comment penser la littérature à l’âge des écrans ? Cette communication se penchera sur l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint pour esquisser plusieurs réponses à ces questions. De ses adaptations cinématographiques Monsieur et La Sévillane à l’adaptation théâtrale M.M.M.M., sans compter le roman La Télévision et l’exposition multimédia LIVRE/LOUVRE, la place du livre dans un univers de projections visuelles constitue une préoccupation centrale de l’œuvre de Toussaint. Une analyse de ces œuvres illuminera l’adaptabilité de la littérature de se penser grâce à des formes non-littéraires et suggéra qu’une force primordiale de la littérature est sa capacité d’exprimer et de susciter l’émotion.

Yves Baudelle

Université de Lille, France

Yves Baudelle est professeur de littérature française à l’Université de Lille, où il codirige la revue Roman 20-50. Vingtiémiste, il fut d’abord proustien (collaborant à l’édition d’À la recherche du temps perdu dans « la Pléiade ») et bernanosien (Bernanos, le rayonnement de l’invisible, PUF, 2008), avant de se tourner vers l’étude de l’autofiction (Nom propre et écritures de soi, avec Élisabeth Nardout-Lafarge, Montréal, 2011).

« Toussaint poète »

 

« Pourquoi j’ai pas fait poète », se demandait ironiquement Echenoz, indiquant par là qu’il aurait pu l’être. Interrogé sur Fuir, Jean-Philippe Toussaint affirme, de même, qu’il écrit « dans le registre de la vie, mais aussi, et tout autant, dans le registre du rêve, de la poésie ». Toussaint poète ? C’est l’hypothèse que nous formulerons, hypothèse paradoxale que semblent démentir l’ironie, la distance métatextuelle, la sobriété d’un style factuel, voire la désimplication affective du narrateur, où se trahirait le vide intérieur des consciences modernes. Mais quel autre écrivain pour nous montrer qu’il n’est de poésie possible qu’une fois la télévision et nos portables éteints ? Et pour poétiser le monde froidement technologique qui nous entoure – vacillations bleu électrique d’un trajet nocturne en voiture (Fuir), pénombre argentée et tremblante d’une cabine téléphonique (L’Appareil-photo), cavalcade sauvage d’un pur-sang sur la piste luisante d’un tarmac déchiré d’éclairs… (La Vérité sur Marie). L’acuité perceptive du narrateur, sensible à l’« apparence de plomb fondu, de mercure ou de lave » d’une piscine dans la nuit (Faire l’amour), rejoint ici la nature contemplative de ses personnages, héritiers de Plume, alter ego du poète (Michaux) et éternel décalé. Vus sous cet angle, le détachement et l’inertie d’un Monsieur ne sont pas réductibles au narcissisme postmoderne, ils sont à replacer, en définitive, dans une perspective phénoménologique qui tient pour incompatibles le pragmatisme techniciste et l’authenticité d’une présence au monde.

Pierre Bayard

Paris VIII, France

Pierre Bayard est professeur de littérature française à l’Université Paris 8 et psychanalyste. Il est l’auteur de nombreux essais, dont Qui a tué Roger Ackroyd ?, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (traduit en une trentaine de langues) et Aurais-je été résistant ou bourreau ? Dernier ouvrage publié : L’Enigme Tolstoïevski.

« L’Art de la procrastination »

 

Alors que la procrastination a mauvaise presse dans une société qui voue un culte à l’efficacité, l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint tend à la réhabiliter, en en dévoilant les vertus cachées.

Nous nous attacherons dans son sillage à montrer, non seulement qu’il est absurde de faire le jour même ce qu’il est possible de reporter au lendemain, mais que ce report constitue l’une des sources secrètes de la vie amoureuse et de la création des grandes œuvres.

Béatrice Bloch

Université Bordeaux Montaigne, France

Béatrice Bloch est Maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches à l’Université Bordeaux Montaigne, et membre de l’équipe de recherches TELEM à Bordeaux-Montaigne. Ses travaux portent sur la littérature contemporaine et sur les rapports entre musique et littérature. Elle a publié Le Roman contemporain : Liberté et Plaisir du lecteur (Paris, L’Harmattan, 1998) et Une Lecture sensorielle : Le Récit poétique contemporain, Gracq, Simon, Kateb, Delaume (Rennes, PUR, 2017). Un ouvrage en préparation porte sur la lecture de la poésie contemporaine. Elle a aussi écrit en collaboration des ouvrages sur l’art et l’esthétique, comme aux  Presses Universitaires de Bordeaux, l’ouvrage  Écriture de la littérature et des arts (2017). Son  intérêt porte sur l’écriture contemporaine et sur la réception.

Du suspense à la rétrospection : comment créer par l’écriture un suspens sur un temps déjà passé ?

 

De la tension narrative, du suspense, Fuir  en est traversé de bout en bout. Et l’écriture même est celle d’une période d’exaltation, confie l’auteur, qui vectorise toute sensation, qui tient le lecteur continûment en haleine. Comment alors passer à des écritures a posteriori de la passion et adopter un point de vue rétrospectif, comment habiter un « temps de luciole » (image de Toussaint rendant hommage à l’ouvrage de Didi-Huberman) ? Dans des textes plus nettement autobiographiques comme celui né de l’enthousiasme d’enfance pour le Football (2015), ou dans la manière d’envisager un retour vers l’expérience passée en Chine dans Made in China (2017), quel  rapport au temps surgit, en bande l’arc, ou le froisse sous la topographie changeante de lieux du monde curieusement rapprochés ? Détente après la tension de l’écriture du cycle amoureux, comment garder l’intensité en vivant l’incertain ? Souligner son inadéquation au monde, se dépayser par inadéquation recherchée ou par le voyage est-ce encore une manière de s’interroger sur la fin et le but ?  On se demandera comment s’écrivent tensions et détentes dans la lettre du texte et ce qu’elles révèlent des passions qui les suscitent et quel impact elles ont sur le lecteur.

Luciano Brito

Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, France

Luciano Brito est un écrivain et un jeune chercheur en littérature comparée. Brésilien d’origine, il déménage en France en 2010 pour poursuivre ses études. Boursier de la fondation CAPES, il prépare une thèse de doctorat Les Mondains sauvages : l’urbanité chez Marcel Proust, Osman Lins, Vidiadhar Surajprasad Naipaul, Joyce Carol Oates et Roberto Bolaño, à l’Université Sorbonne-Nouvelle – Paris 3, sous la direction de Tiphaine Samoyault. Il a enseigné la littérature à l’Université Sorbonne-Nouvelle – Paris 3 et à l’Université fédérale du Ceará, au Brésil. Il a participé à plusieurs colloques en France et à l’étranger (Brésil, Portugal, Irlande, États-Unis…). Ses textes ont été publiés dans des revues universitaires ou littéraires comme Brasiliana, America et In Shades Magazine.

« L’Antisocial : pourquoi j’ai enlevé l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint de ma thèse »

Pendant deux ans, Jean-Philippe Toussaint a intégré le corpus principal de ma thèse, qui porte sur le roman des grandes villes. Un mois avant de commencer la rédaction, contre toute attente, je l’ai supprimé de ma recherche. Dans son œuvre, les métropoles sont nombreuses : Berlin, Paris, Tokyo, Shanghai et Pékin. Nous y sommes souvent dans des espaces qui caractérisent des vies internationales : aéroports, gares, trains, hôtels et musées d’art contemporain. Les scènes à l’extérieur abondent, dans la rue ou sur une moto, et les foules. Pourtant, le roman de Jean-Philippe Toussaint n’est pas urbain. « Qu’avais-je à faire ces jours-ci à Tokyo ? Rien. Rompre. » (Faire l’amour). Une gêne liée à la sociabilité, à l’accélération moderne et à la technologie est un point de départ, mais le problème est plus grave encore. L’œuvre de Jean-Philippe Toussaint fuit le monde. Comment l’intégrer à une thèse en littérature comparée, qui a comme principe le dialogue entre des romans et des critiques ? L’université tire son identité de la sociabilité des textes. De l’antithèse à ma thèse à l’antithèse à l’idée de thèse, le roman de Jean-Philippe Toussaint est marqué par le besoin constant de couper toute électricité. La communication portera sur ce besoin puissant, propre à l’écriture, et sur les moyens par lesquels le roman de Jean-Philippe Toussaint devient sauvage.

Hervé Castanet

Psychanalyste, École de la Cause freudienne, France

Hervé Castanet est professeur des universités et exerce la psychanalyse à Marseille. Il a publié une vingtaine de livres notamment sur la clinique des psychoses et les nouages art, littérature, psychanalyse.
Dernier livre paru : Quand le corps se défait – Moments dans les psychoses (Navarin / Champ freudien).

« Une ‘nudité métaphysique’ »

 

L’ensemble romanesque Marie Madeleine Marguerite de Montalte, MMMM, nous servira de lieu (un topos littéraire) pour interroger une phrase de Lacan souvent citée et pourtant porteuse de son poids d’énigme : l’amour supplée au rapport sexuel qu’il n’y a pas. Les quatre livres qui constituent MMMM ne seront pas une nième illustration de la thèse lacanienne. Pratiquer ainsi serait ne pas lire Toussaint – et ne pas lire tout aussi bien Lacan. C’est la piste inverse que nous choisirons : en quoi et comment MMMM pose une question qui nous oblige à repenser l’affirmation de Lacan voire à la décompléter pour la reconstruire ? Un commentaire de Jean-Philippe Toussaint qui pose la nudité de Marie, la compagne du narrateur, comme « métaphysique » permettra de relire les quatre romans avec ce fils ténu qui fait chemin dans une vaste architecture de mots. Nous y retrouverons, l’amour, le désir et le rapport sexuel qu’il n’y a pas. Peut-être pas tout à fait comme une doxa réductrice s’y attend.

Laurent Demoulin

Université de Liège, Belgique

Laurent Demoulin enseigne la littérature à l’Université de Liège. Il a dirigé avec Pierre Piret un numéro de la revue Textyles consacré à Jean-Philippe Toussaint, publié un essai universitaire « Une rhétorique par objet » : les mimétismes dans l’œuvre de Francis Ponge (Hermann, 2011), plusieurs recueils de poèmes et un roman, Robinson (Gallimard, 2016), qui a obtenu le prix Rossel en 2017.

« La Tension phrastique dans M.M.M.M. »

Jean-Michel Devésa

Université de Limoges, France

Son champ d’intervention englobe les productions littéraires et artistiques de l’extrême contemporain (depuis 2000 jusqu’à aujourd’hui) de l’espace francophone (les productions relevant de la littérature française au sens strict et celles écrites en français) : si, à la charnière de 1968, l’étude de la littérature, forte des apports des sciences humaines, a remis en cause l’approche chronologique pensée en termes d’histoire littéraire (le « découpage » par siècle), la mondialisation et la globalisation réduit à néant les caractérisations à base territoriale. Aussi convient-il de « croiser » en permanence deux facteurs et critères : les réalités à la fois diverses et singulières d’une communauté linguistique au sein de laquelle la notion de norme est obsolète car avec la fin des Empires s’impose la prise en compte de pratiques diversifiées des « grandes » langues ; les conditions d’« invention » et de diffusion de la littérature en français, à l’échelle mondiale, à partir de l’examen d’un champ littéraire en français dont le « centre » parisien et hexagonal joue de fait un rôle dominant par rapport à des « périphéries » québécoise, romande, belge, caribéenne, africaine, asiatique, etc.

Ses enseignements, ses recherches et ses publications concernent la littérature française, l’ensemble des littératures africaines en français, la littérature suisse romande, la littérature caribéenne en français, la littérature québécoise.

Ses activités d’enseignant-chercheur se déploient dans trois directions, en fonction du « projet » de mon établissement de devenir à terme l’ « université francophone » de référence en France : l’Europe centrale et orientale avec l’objectif d’ouvrir un Master conjoint avec l’Université de Szeged (Hongrie) ; l’Afrique avec la volonté d’établir de nombreuses conventions de coopération ; l’Asie centrale (Iran) avec le souci de jeter les bases de relations de travail pérennes.

Jean-Michel Devésa appartient à l’Equipe d’Accueil « Espaces Humains Interactions Culturelles » (EA 1087 EHIC).

Johan Faerber

Diacritik et Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, France

Docteur en littérature française, Johan Faerber est enseignant, critique et éditeur. Il est l’auteur, entre autres, d’Après la littérature (PUF, 2018), de Les Procédés littéraires (Armand Colin, 2018, avec Sylvie Loignon) et de Proust à la plage (Dunod, 2018). Il est l’un des cofondateurs et co-rédacteurs en chef du magazine culturel Diacritik.

« Sans mot dire ou l’écriture du sensible et de l’atome chez Jean-Philippe Toussaint »

 

Il s’agira dans cette intervention d’envisager en quoi, dès son entame, l’écriture de Jean-Philippe Toussaint, répond d’un désir tremblant et conquérant de sensible. De fait, loin de répondre aux lois aiguisées d’un naturalisme géométrique que d’aucuns lui ont souvent prêté, l’œuvre de Toussaint procèderait bien plutôt, depuis La Salle de bain, d’un souci de trouver le moment où la parole viendrait à se taire pour trouver, au-delà des choses et des objets qui peuplent le quotidien, un lyrisme refusé au monde. L’écriture de Toussaint procèderait alors de deux grands mouvements capables de jeter le narrateur hors de sa parole afin qu’il puisse retrouver la pleine puissance de l’immanence : se dirait tout d’abord, à l’image de ce qu’offre La Salle de bain, une terreur aussi bien qu’une passion fixe pour le dénotatif et le monde des lignes droites. Mais ce monde est vide, intranquille, toujours pris dans un affolement de l’immanence même qui condamne la parole à toujours vouloir quitter la description afin de venir trouver au cœur de la froideur et du minimalisme définitoires la science chaude de la littérature.

Dans tous les romans de Toussaint, débute alors, l’air de rien et littéralement comme sans mot dire, le récit d’une imperturbable fissure semblable à cette lézarde que le narrateur de La Salle de bain observe, une lézarde qui vient zébrer la parole géométrique du narrateur pour venir faire hypotypose dans le monde. Chaque mot est ainsi pour Toussaint une métalepse du langage lui-même, une parole qui bondit de seuil en seuil pour faire sortir la narration d’elle-même et lui trouver la puissance d’une fonction émotive refusée : un lyrisme qu’il ne s’agit plus de tenir comme la fiction de la narration mais comme sa vérité. Pour Toussaint, la vie doit cesser d’être abstraite : elle se tient en permanente quête de concrétude. Ces concrétudes s’incarnent en trois stases successivement expérimentées puis refusées tour à tour : le meurtre, le football et l’amour. Mais chaque fois, lorsque l’atome (l’autre nom de l’amour) vient au narrateur, il en éprouve comme une mélancolie qui le rend de nouveau au minimalisme : il veut fuir.

En ce sens, l’écriture de Toussaint cherche à aimer l’atome au plus près de ce qu’il est, à savoir un grand silence, un intempérant mutisme qui voudrait quitter l’esthétique pour l’esthétique, ce qui privilégie le sens à l’expression forcenée et irrémédiable du sens et de toute signification triomphante. Le monde fait disjonction dans le récit, il en est le zeugme aussi répété qu’involontaire mais qui sait finalement s’apaiser et rejoindre la littérature dans sa plus haute et discrète ambition : le zéro, le blanc, le baiser – le grand moment où la parole est parvenue se confondre avec l’apaisement de tout atome, où elle a trouvé son degré supérieur à toute parole dans le monde.

Brigitte Ferrato-Combe

Université Grenoble Alpes, France

Brigitte Ferrato-Combe enseigne à l’Université Grenoble Alpes la littérature française du XXe siècle et les relations entre littérature et arts visuels. Auteur d’un ouvrage sur Claude Simon et la peinture (Écrire en peintre, Ellug, 1998), elle a édité Moderato cantabile et Le Square dans les Œuvres complètes de Marguerite Duras (Gallimard, 2011, « Bibliothèque de la Pléiade ») et dirige actuellement dans l’UMR Litt&Arts le Projet Réticence autour des brouillons du quatrième roman de Jean-Philippe Toussaint.

« Le Projet Réticence : faire vivre les archives de la création »

 

Au printemps 2015, Jean-Philippe Toussaint a confié à l’UMR Litt&Arts l’intégralité des brouillons d’un de ses romans les moins connus, La Réticence (Minuit, 1991) afin que soit mené à bien un projet original, qui associe recherche et création et prolonge la mise en ligne des archives de ses romans entreprise depuis quelques années. La Réticence étant le dernier roman pour lequel Jean-Philippe Toussaint a utilisé une machine à écrire, avant de passer au traitement de texte informatique, les quelque 3000 pages de tapuscrit ont été numérisées avant d’être déposées sur une plateforme de transcription. L’abondante annotation manuscrite, d’un déchiffrement malaisé, rend en effet indispensable, préalablement à toute phase d’étude, cette transcription qui, commencée par une petite équipe d’étudiants et de chercheurs, ne pourra être achevée que de manière collaborative.

Une fois transcrites, les pages alimentent un site qui permettra à tout lecteur, chercheur ou simple curieux, de visualiser simultanément l’image du brouillon et sa transcription et rendra possibles toutes sortes d’investigations, stylistiques, génétiques, narratologiques, etc. Déchiffrer une page de brouillon permet de pénétrer dans la fabrique de l’œuvre, au plus près de l’acte d’écriture, et procure également de nombreuses surprises : personnages disparus, commentaires métatextuels, traits d’humour systématiquement rejetés, etc. Autant de découvertes qui ouvrent la voie à une réinterprétation, voire une réévaluation, d’un roman mal accueilli par la critique lors de sa publication. Mais on peut aussi y puiser les matériaux pour de nouvelles créations, dont certaines ont déjà vu le jour, ou pour un projet participatif et ludique, actuellement en cours d’élaboration.

Présenter les différentes facettes du Projet Réticence pourrait permettre de susciter la réflexion et le débat sur la mise en ligne des brouillons d’un roman, sur l’étendue, les limites et les risques du champ des possibles ainsi ouvert.

Aurélia Gaillard

Université Bordeaux Montaigne, France

 

Aurélia Gaillard, professeur en littérature française du XVIIIe siècle à l’Université Bordeaux Montaigne, a pour domaines de spécialité le fabuleux (fables, mythes, contes), la littérature et les arts (peinture, sculpture, illustration) dans un grand âge classique (1660-1760) et s’intéresse plus particulièrement au tournant 1700 et à l’âge rococo (1720-40), sur lesquels elle a publié quelques quatre-vingts études et numéros de revues, sans s’interdire quelques excursions dans un corpus contemporain. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, Le Corps des statues : le vivant et son simulacre à l’âge classique (de Descartes à Diderot) (Champion, 2003), Fables, mythes, contes : l’esthétique de la fable et du fabuleux (1660-1724) (Champion, 1996) ainsi que sur Le Neveu de Rameau de Diderot (Ellipses, 2016), Les Lettres persanes de Montesquieu (Atlande, 2013). Elle travaille actuellement sur les couleurs et dirige un numéro de revue sur « La couleur des Lumières ».

« Jean-Philippe Toussaint écrivain-coloriste infinitésimal ? »  

 

« Cette pelouse est trop verte »

(Denis Diderot, Salon de 1761)

 

« (turquoise, doux seigneur, de l’encre turquoise) »

(Jean-Philippe Toussaint, L’Appareil-photo)

 

Jean-Philippe Toussaint, plasticien et écrivain, explore, on le sait, dans l’ensemble de son activité créatrice, les liens entre peinture et littérature, tableaux et livres, lecture et peinture (on pense bien sûr à l’exposition Livre/Louvre 2012). Son œuvre fictionnelle elle-même est parcourue de tableaux, de peintres (et même de peintres de lavis reconvertis en bâtiment), de musées, de galeristes, d’universitaires historiens de l’art ou de pseudo « connaisseurs », voire de fragments de discours sur l’art (sur Mondrian, Titien, Dürer) ou encore d’ekphrasis. Et pourtant, on ne peut manquer de remarquer l’ambiguïté du traitement du personnel et du matériau picturaux dans ses fictions narratives, entre évitement (refus de juger des œuvres, dérision, déplacement du point de vue) et abandon (le livre sur Titien dans La Télévision). Mon hypothèse est que cette paradoxale absence-présence de la peinture dans l’œuvre fictionnelle de l’auteur n’est pas thématique ni topique, qu’elle ne relève pas du discours justement, mais qu’elle signale une écriture profondément plastique et picturale.

Cette poétique (pratique et esthétique), je souhaite alors l’analyser à partir d’un biais précisément propre au langage pictural, me semble-t-il peu abordé par la critique pourtant souvent centrée (à juste titre, là n’est pas le sujet) sur la présence des objets, matière, odeurs, saveurs, dans ses romans : la question de la couleur et du coloris (couleur en tant qu’elle est un produit de l’art), ceux-ci étant pourtant, on le sait au moins depuis Roger de Piles au début du XVIIIe siècle, l’essence même de la peinture, « ce qui rend les objets sensibles à la vue[1] », ce qui fait qu’un peintre est un peintre. En d’autres termes, Jean-Philippe Toussaint est-il grand coloriste dans ses fictions narratives ? Et que faut-il/faudrait-il entendre par là ?

C’est bien entendu la référence vénitienne insistante, celle du lieu, celle des coloristes Sebastiano del Piombo, Véronèse (La Salle de bain), Titien (La Télévision) -, et même la proximité avec le très coloré/coloriste Delacroix dans l’exposition Livre/Louvre, qui alertent et aussi, beaucoup plus discrètement, des incises, la parenthèse digressive, éventuellement métatextuelle et drôle : « (turquoise, doux seigneur, de l’encre turquoise) ». Critique d’une prose colorée ? L’éloge (La Salle bain) de Mondrian et l’abandon du livre sur Titien (La Télévision) sembleraient plutôt l’indiquer. Et, en effet, l’auteur fait, du moins apparemment, un usage parcimonieux pour ne pas dire rarissime de notations colorées, à la différence justement de l’omniprésence bien analysée par la critique des sensations tactiles, olfactives, musicales, gustatives permettant d’intérioriser ce monde d’objets par le filtre d’une énonciation inventive.

Quelques exemples rapides de l’évitement paradoxal de la couleur : des tableaux du Louvre, où se trouve Marie à l’annonce de la mort de son père (Fuir), on ne saura presque rien, et pourtant la protagoniste décrit « avec d’infinies précisions » un plafond peint, mais réduit pour le lecteur à une multitude de personnages anonymes et un « agencement de[s] petits nuages dans le ciel bleu » (p. 46, Minuit, « Double »). On aura donc : un dispositif, une architecture et une transformation d’un visible en un audible-tactile, puisque la non-description, entendue par le narrateur au téléphone à des milliers de kilomètres de là, en Chine, devient une voix d’une « texture fragile et sensuelle », soulignée par la sensation elle-même d’abord tactile du medium (« le plastique chaud, moite, humide de l’appareil contre ma tempe endolorie », ibid.). Point de couleurs – la seule notation colorée du texte caractérise l’oreille endolorie qui « rougit » sous la pression du téléphone – c’est-à-dire plus une sensation tactile, chaleur, douleur que visuelle. Et force est alors de constater qu’en matière de couleurs, l’œuvre littéraire de Jean-Philippe Toussaint, riche en musées pourtant, est apparemment pauvre : des épithètes attendues, figées, à la limite de la lexicalisation et de la catachrèse : émail blanc, piment rouge, skaï noir, lumière blanche, corbillard noir (pour rester dans Fuir), lampe jaune, et combien de chemises blanches, parfois beiges, rarement bleues ou à carreaux bleus et blancs[2], bottes et pantalons noirs, cheveux blancs, costume gris ou « sombre », cravate noire, très peu de couleurs franches, (on pense à nouveau au « (turquoise, doux seigneur, de l’encre turquoise) »), des couleurs mêlées, indéfinissables, toute la gamme des beigeâtre[3], jaunâtre, brunâtre, brun-roux, rouge-acajou, grisâtre.

Mais précisément : c’est l’art du grand coloriste – la touche de blanc dans le geste suspendu de Titien, que celui des subtils dégradés, du jeu des lumières et des ombres, du clair-obscur. Notre propos, alors, consiste, à partir d’un inventaire et d’une analyse des notations colorées et de lumière, dans quelques fictions narratives de l’auteur, à montrer comment en réalité Jean-Philippe Toussaint propose une poétique coloriste de « l’infinitésimal », selon le mot bien connu de l’auteur : un Del Piombo sombre, un Chardin sepia (comment lire autrement le poulpe « écorché » sinon comme une nouvelle Raie ?) (La Salle de bain). Comme le suggère l’auteur lui-même dans La Main et le regard, s’il faut « fermer les yeux en les gardant ouverts » pour écrire, il faut aussi, dans La Télévision, les « fermer » pour voir enfin surgir la toile (le portrait de Charles Quint par Amberger) qu’aucun visible ne peut montrer. Comme le suggère le développement de la pellicule de l’appareil photo volé par le narrateur, les « couleurs criardes » montrent sans faire voir, tandis que « les ombres informes » révèlent (L’Appareil-photo). Et de la même façon, la trace mémorielle du tableau d’Amberger, dévoile, in fine, le visage du héros-narrateur[4].

Resterait alors l’énigme des robes merveilleuses (on pense bien sûr à Peau d’Âne) de Marie : robe de miel (Nue), robes en sorbet (Fuir) et même robes des chevaux pour une collection imaginaire sur le thème de l’hippisme (La Vérité sur Marie). Rupture du cycle de Marie ?

[1] « La couleur est ce qui rend les objets sensibles à la vue » (Roger de Piles, Cours de peinture par principes, 1708).
[2] De même que les carreaux de faïence « azur et blanc » d’une gigantesque mosaïque de Poséidon dans une piscine berlinoise (La Télévision), ou encore les « balises blanches et bleues » de la route de l’aéroport Narita de Tokyo (La Vérité sur Marie) – allusion, consciente ou non, à l’association discrète de bleu et de blanc des couvertures des livres des éditions de Minuit ?
[3] L’orange pour repeindre la cuisine de l’appartement l’orange choisi par Edmondsson dans La Salle de bain, n’est finalement qu’un « beige vif ».
[4] « Je rouvris les yeux, et lorsque je posai de nouveau le regard sur l’écran du moniteur, c’est mon propre visage que je vis apparaître en reflet sur l’écran, qui se mit à surgir lentement des limbes électroniques des profondeurs du moniteur » (La Télévision, Minuit, « double », pp. 196-197).

Timea Gyimesi

Université de Szeged, Hongrie

Maître de conférence habilitée à l’Université de Szeged, Timea Gyimesi dirige depuis 2015 le Programme de Littérature française de l’École doctorale des Sciences Littéraires de la Faculté des Lettres, et  depuis 2017 le Département d’Études Françaises.

Traductrice des textes philosophiques et théoriques de Barthes à Kristeva, de Derrida à Deleuze, elle fonde en 2016 un groupe de recherche interdisciplinaire et interactif GRALPhI (Groupe de Recherche d’Art, de Littérature et de Philosophie Interactif) qui accueille des  chercheurs et doctorants venus d’horizons disciplinaires et académiques divers et organise des journées d’étude et des colloques internationaux : « Modulation-Deleuze » (2015), « VAP »: Vitesse – Attention Perception (2017).  Elle est auteure de plusieurs livres (Szökésvonalak. Diagrammatikus olvasatok Deleuze nyomán. [Lignes de fuite. Lectures diagrammatiques avec Deleuze] Budapest, Kijárat kiadó, 2008 ; Michel Tournier ou les devenirs du concept. Szeged, JATEpress, 2009) et de manuels de théorie littéraire (Introduction à l’étude écologique du fait littéraire dans le domaine de la francophonie, epub – http://www.coosp.etr.u-szeged.hu/Scene-378029, « Psychanalyse et littérature », et « Du tournant linguistique au tournant discursif », in  Introduction aux méthodes de la critique, sous la dir. de Ilona Kovács, ch. VI et VII, 87-110, 111-144, HEFOP, 2006. www.mek.niif.hu/05300/05324/05324.pdf).

« Inventions de la/ à « conscience infuse ». Faire du lisse à la Toussaint »

 

Apprécié et de droit pour son attention extrême à la question de l’écriture, vite placé dans la catégorie des « minimalistes » publiés aux éditions de Minuit, ou encore considéré comme l’écrivain par excellence du « pas grand-chose », du « presque rien » ou de « l’insignifiant », Jean-Philippe Toussaint semble incarner aujourd’hui la figure de l’artiste qui ne cesse d’interroger avec la même insistance réticente le pouvoir créateur de ce que son narrateur appelle « conscience infuse ». Affecté par l’image (l’enjeu ultime de l’écriture de Beckett et de la philosophie de Deleuze), fuyant évidemment celle qui reste liée à la recognition et à l’interprétation, Toussaint – en romancier, en cinéaste, en photographe, en critique, etc., mais toujours en défricheur de nouveaux agencements culturels et attentionnels entre l’écrit et le vu, entre fiction et réalité – ne cesse de dire, par ses truchements et entremises infinitésimales, que l’art et l’artiste sont créateurs du réel. Il y a ce déplacement pragmatique à comprendre dans le geste artistique de Toussaint, que le faire reste à faire advenir.

C’est dans cette perspective deleuzienne et beckettienne que cette communication se propose de comprendre comment l’infinitésimal, l’infinitif, et d’autres figures de passages créent chez Toussaint cette jonction très subtile et multiple – cette « zone d’indiscernabilité » – où l’image et l’écriture, celles « de haute couture sans couture » pourront avoir lieu, pareilles à la « robe en miel » de Marie. L’enjeu du travail artistique de Toussaint étant en effet la création de cette image « lisse », (ou avec Deleuze « littérale ») qui résisterait tout aussi à la « recognition » qu’à l’« interprétation », car elle n’a d’autres existences que « ressassée », lisse.

Sjef Houppermans

Université de Leyden, Pays-Bas

« Le Désir se magnifie, se méfie, se moque, se murmure… Différentes manifestations du désir dans le cycle de Marie »

 

Je désire, donc je suis. L’homme pense bien sûr (couramment) et il ne manque pas de sentiments à l’occasion ; il rit et il pleure, il exulte et il est en deuil. Pourtant la caractéristique la plus intime et à la fois celle qui provoque les acting out les plus spectaculaires, semble bien être le désir. Les anthropologues, les psychologues, les sociologues,  les psychanalystes – pour ne nommer que ceux-là – ont vaillamment tenté de définir le désir. Ils se sont toujours heurtés à la barrière de l’indéterminé, à la frontière métonymique, à la déviation du clinamen. C’est sans doute pourquoi le texte littéraire, dans sa traversée des virtualités, est capable d’en dire un peu plus, ou toujours davantage encore, sur cette dynamique essentielle. La série de fictions de Jean-Philippe Toussant qui s’essaime autour de Marie en constitue une présentation remarquablement élégante. Osons flirter un brin avec elle.

« Le Désir se magnifie, se méfie, se moque, se murmure… Différentes manifestations du désir dans le cycle de Marie »

 

Je désire, donc je suis. L’homme pense bien sûr (couramment) et il ne manque pas de sentiments à l’occasion ; il rit et il pleure, il exulte et il est en deuil. Pourtant la caractéristique la plus intime et à la fois celle qui provoque les acting out les plus spectaculaires, semble bien être le désir. Les anthropologues, les psychologues, les sociologues,  les psychanalystes – pour ne nommer que ceux-là – ont vaillamment tenté de définir le désir. Ils se sont toujours heurtés à la barrière de l’indéterminé, à la frontière métonymique, à la déviation du clinamen. C’est sans doute pourquoi le texte littéraire, dans sa traversée des virtualités, est capable d’en dire un peu plus, ou toujours davantage encore, sur cette dynamique essentielle. La série de fictions de Jean-Philippe Toussant qui s’essaime autour de Marie en constitue une présentation remarquablement élégante. Osons flirter un brin avec elle.

Sophie Jaussi

Université de Fribourg, Suisse / Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, France

Sophie Jaussi est inscrite en doctorat à l’Université de Fribourg, sous la direction de Thomas Hunkeler et à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sous la direction de Tiphaine Samoyault. Dans sa thèse, elle interroge la figure de l’écrivain-professeur et son rapport au savoir, à partir de l’exemple de Philippe Forest. Depuis 2013, elle travaille comme assistante diplômée auprès du Département de Français de l’Université de Fribourg, où elle assure des enseignements de Bachelor en littérature contemporaine. Elle s’intéresse tout particulièrement à l’autofiction et aux récits de soi, ainsi qu’à la représentation des corps et de l’intime. Son interrogation porte aussi sur la transmission, du savoir et de la mémoire, individuelle et collective. En 2017, elle co-dirigé le n°46 des Cahiers suisses de littérature générale et comparée, Erreurs productives, malentendus constructifs/Produktive Fehler, konstruktive Missverständnisse (Aesthesis Verlag). Début 2018, elle a publié « D’une marge l’autre : écrire au seuil de l’impossible », dans les Actes du colloque international Philippe Forest, une vie à écrire (Les Cahiers de la NRF).

« L’Agent de circulation Toussaint : les (court-)circuits de l’écriture »

 

Dans L’Urgence et la patience, Jean-Philippe Toussaint souligne une évolution dans son rapport à l’écriture et à la création, un tournant qu’il situe après la rédaction difficile de La Réticence (« Il fallait changer de méthode », p. 31). À ce titre, La Télévision (1997) serait le premier ouvrage issu de cette nouvelle façon toussaintienne, – c’est d’ailleurs l’ouvrage le plus cité dans L’Urgence et la patience -, inaugurant peut-être une série de romans dont les rythmes souterrains trouveraient leur butée et leur reprise très exactement vingt ans plus tard, dans cette tension entre le « fatal » et le « fortuit » que met en avant Made in China. Mais comment cette nouvelle façon se manifeste-t-elle dans les mouvements et les motifs de l’écriture, comment l’auteur l’explicite-t-il dans les méta-discours dont il accompagne ses romans, l’intégrant parfois au récit ? Si la critique s’est penchée sur « le charme discret de la procrastination », les « pratiques de la distraction » ou d’une manière plus général sur l’expérience du temps, de l’espace et sur les processus dynamiques à l’œuvre chez Toussaint, il nous semble possible d’imaginer une véritable économie des moyens et outils littéraires, laquelle trouverait sa source dans un double mouvement de circulation du narrateur et des personnages d’une part, du lecteur dans le texte d’autre part. Dans un voisinage ambigu avec la figure déjà ancienne du flâneur (Baudelaire, Benjamin) ou du promeneur errant (Robert Walser), oscillant entre passivité et activité, coup de frein et embrayage, les narrateurs de Toussaint se déplacent ou sont déplacés, (marche, nage, voiture, motocyclette, avion, voire ascenseur), cédant au flux ou le régulant, incitant de même le lecteur à s’aventurer dans le récit comme dans un circuit dont il ne connaîtrait ni tous les carrefours, ni tous les ralentissements.

Franz Johansson

Université Paris-Sorbonne

Franz Johansson enseigne à l’université Paris-Sorbonne et codirige, aux côtés de Christina Vogel, l’équipe Valéry de l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM/ENS/CNRS). Il a participé à l’édition en treize volumes des Cahiers 1894-1914 de Paul Valéry (Gallimard) et dirigé les ouvrages Puissances et possibilités d’une île. Études sur un projet dramatique inédit de Paul Valéry : L’Isle sans nom (avec Benedetta Zaccarello, Classiques Garnier) et « Du divin et des dieux ». Recherches sur le Peri tôn tou theou de Paul Valéry (avec Fabienne Mérel et Benedetta Zaccarello, Peter Lang). L’édition génétique numérique de « Robinson » de Valéry (plateforme E-man, ITEM), sous sa direction, s’apprête à voir le jour.

Franz Johansson (Sorbonne Université-ITEM)

« Germes, débris, métamorphoses : parcours génétiques au sein de M.M.M.M. »

Le geste de Jean-Philippe Toussaint choisissant de rendre accessibles en ligne les brouillons de sa tétralogie M.M.M.M., présente, pour celui qui s’intéresse aux processus de création d’une œuvre, un champ de recherche exceptionnel – et fascinant – à plusieurs titres. La possibilité de suivre, à travers la quasi-totalité de ses traces, le travail d’un écrivain majeur à l’ère d’internet et du traitement de textes ne s’était jamais présentée jusqu’ici dans des circonstances aussi favorables. L’expérience est d’autant plus intéressante qu’il s’agit d’un cycle romanesque dont la publication s’étend sur dix ans : les phénomènes de continuité et de rupture y jouent de manière particulièrement ample et riche.

Cette communication cherchera à déceler, à travers des motifs emblématiques, quelques voies dans la genèse de M.M.M.M., à scruter, des premiers germes à la fleur éclose, les abandons, repentirs, reprises et métamorphoses.

Morgane Kieffer

Université Paris X-Nanterre, France

Ancienne élève de l’ENS de Lyon, agrégée de lettres modernes, Morgane Kieffer termine son doctorat sous la direction de Dominique Viart (Université Paris Nanterre). Ses travaux portent sur le renouvellement paradoxal des écritures romanesques depuis les années 1980, particulièrement chez Jean-Philippe Toussaint, Leslie Kaplan, Tanguy Viel et Christine Montalbetti. Elle a essentiellement publié des articles consacrés à leurs œuvres respectives (Fabula, Romanesques, Roman 20-50, Sites), en croisant ses problématiques avec d’autres oeuvres contemporaines (Laurent Mauvignier, Hélène Lenoir, Yves Ravey, Marie Redonnet, Georges Perec). Depuis 2018, elle collabore également au magazine culturel en ligne Diacritik.

« Marie sous toutes les coutures. Indécidabilité romanesque et variations multi-médiatiques »

Depuis l’ouverture du cycle de Marie, l’œuvre de Toussaint semble adopter une série d’inflexions largement commentée par la critique : de la ténuité diégétique au foisonnement romanesque, de l’ironie dominante à une mélancolie plus affichée, de la clôture narrative à l’écriture cyclique. Contrairement à cette lecture de la rupture, je propose de lire dans le cycle l’accentuation d’une oscillation entre des pôles (ironie et mélancolie, matité minimaliste et éclat romanesque) qui ont toujours balisé le territoire de l’œuvre toussaintienne.

Cette proposition comportera deux volets principaux. Le premier esquissera une comparaison des effets d’ironie qui font dérailler le roman avant et après l’arrivée de Marie (neutralisation de la tension narrative, extériorité du personnage principal, effets de chute ou de dégonflement), pour éclairer ce que j’appelle une poétique de l’indécidable. Le second pan de ma réflexion s’élargira à la dimension multi-médiatique de l’œuvre. En effet, les courts-métrages auxquels certaines scènes emblématiques du cycle ont donné lieu (l’échappée de Zahir, la robe en miel) neutralisent l’énergie romanesque. Le spectacle adapté du cycle, lui, s’ancre au contraire pleinement dans le romanesque sentimental. Le travail de l’indécidabilité s’étend aux territoires extra-littéraires, et donne forme et lieu aux différentes lectures possibles des romans. L’œuvre toussaintienne s’inscrit ainsi dans un paradigme ultra- contemporain d’élargissement des frontières du littéraire.

Daniel Laforest

University of Alberta, Canada

Daniel Laforest est professeur associé d’études françaises et culturelles à l’Université de l’Alberta au Canada. Sa recherche principale porte sur la littérature et les humanités médicales. Son ouvrage L’archipel de Caïn. Pierre Perrault et l’écriture du territoire (Montréal : XYZ éditeur) a reçu le prix Jean-Éthier-Blais 2011. Il a été directeur du Centre de Littérature Canadienne à l’Université de l’Alberta, titulaire invité de la Chaire en études canadiennes aux Universités de Limoges et de Poitiers, ainsi que visiting professor au Center for Biomedical Ethics de l’Université Stanford aux États-Unis.

« Jean-Philippe Toussaint et les glissements infimes qui changent tout »

 

Cette communication se propose de mettre en exergue et d’examiner un rouage commun des récits de Jean-Philippe Toussaint : le glissement aussi radical qu’injustifié d’un état des choses à l’autre en l’absence d’événement ou même d’action charnière. Le narrateur de La Télévision se déshabille inconsciemment devant son bailleur de fond rencontré par hasard dans un parc. Celui de La Vérité sur Marie oscille imperceptiblement entre une baignade sensuelle et la quasi noyade. Dans Football, on peine à identifier de quelle manière au juste l’excitation de la transmission d’un match est supplantée par la quête nocturne et ridicule pour les piles d’une radio défaillante. Quant à la longue scène d’anthologie de la course en moto au cœur de Fuir, elle semble tout entière organisée selon ce principe d’un déplacement effectué en dépit de la narration. On suggèrera que ce dispositif singulier du travail de Jean-Philippe Toussaint nous permet de comprendre comment dans son univers la littérature est toujours déjà en train de passer à un autre régime de représentation – le scénario ; le tournage ; le film ; la réflexion sur l’art d’écrire ; l’essai sur le sport. Mais aussi comment cette même littérature paraît dépendre d’une série d’expériences-clé de l’indistinct – les milieux aqueux, l’usage récurrent des taxis, le décalage horaire, les traductions approximatives, la stupeur amoureuse, et enfin le brouillage généralisé de toutes les formes d’images.   

Arnaud Laimé

Paris VIII, France

Maître de conférence, Historien de la littérature. Docteur en littérature latine (Paris IV, 2011). Grand connaisseur de l’oeuvre du poète et romancier Jacques Abeille. Vice-Président du Conseil d’administration de Paris VIII.

« Membra disjecta ou le corps du texte »  

Je m’intéresserai à un ensemble de morceaux choisis de l’oeuvre de Jean-Philippe Toussaint, mis en évidence dans l’appareil métatextuel par l’auteur lui-même (site internet, interviews, textes critiques), faisant mienne à mon tour une méthode d’enquêteur à laquelle l’auteur nous invite, après d’autres fins critiques sollicités pour construire ès qualités les alentours du texte, scrutant un suspense policier, pistes et fausses pistes, un mystère informe et obsédant. Je fais l’hypothèse qu’il y a bien un crime caché, un corps démembré du texte, obvie et provocant, réclamant parole et imposant silence.

Joël Loehr

UBFC, France et SISU, Chine

Joël Loehr est Maître de conférences, habilité à diriger des recherches, à l’Université de Bourgogne (Dijon, France) et directeur de recherches à SISU (Chongqing, Chine). Vingtiémiste, il a notamment publié un essai sur les romans de Malraux et, en France et en Chine, des ouvrages et articles (revues Poétique, Littérature, Synergies Chine etc.) de théorie et d’analyse littéraires. Ses recherches regardent désormais le roman contemporain.

« Engins et génie du roman dans le cycle de Marie »

 

À partir principalement des romans du cycle de Marie, on se propose de montrer que l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint est « médiologique » : non pas tant toutefois à proportion du caractère intermédial de ses créations qu’au regard du sens latin des termes mediare (s’interposer) et medius (intermédiaire). Cette « énergie romanesque », qui ne pense pas les conduites humaines indépendamment des Arts et Métiers (engins et objets manufacturés, instruments de communication et moyens de transport etc.), refuse et récuse en effet la coupure entre la main et l’esprit, le matériel et le spirituel, et tire du plus trivial son impact existentiel et sa portée métaphysique.

Christophe Meurée

Archives & Musée de la Littérature, Bruxelles

Maria Giovanna Petrillo

Université Parthénope de Naples

Maria Giovanna Petrillo est chercheur-enseignant en Littérature française à l’Université “Parthénope” de Naples ; ses recherches portent sur le Nouveau Roman, l’œuvre d’Alain Robbe-Grillet (Il personaggio di Alain Robbe-Grillet, Fasano, Schena Editore, 2006), sur Jean-Philippe Toussaint (Jean-Philippe Toussaint et le malaise de l’homme contemporain, Fasano-Parigi, Schena-Alain Baudry, 2013), et sur la littérature francophone (Kateb Yacine riverberi narrativi di un’identità frammentata, Fasano, Schena Editore, 2007). Elle a publié des essais critiques sur le rapport entre journalisme et littérature (Jean Cocteau ; Kateb Yacine) et étudie l’évolution du vocabulaire de la presse. Actuellement, elle travaille sur l’œuvre littéraire et journalistique de l’écrivain Hector Malot.

Christophe Meurée est premier assistant scientifique des Archives & Musée de la Littérature (Bruxelles). Ses recherches portent sur les littératures de langue française (XIXe-XXIe siècles), avec un intérêt particulier pour l’image de l’auteur, le genre de l’entretien d’écrivain et la construction de l’œuvre, des manuscrits jusqu’aux entreprises commémoratives et muséales. Il travaille principalement sur les œuvres de Jean-Philippe Toussaint, de Marguerite Duras, de François Emmanuel, d’Émile Verhaeren. Il participe également à l’édition critique des œuvres complètes d’Emile Verhaeren et de Paul Willems.

« ‘Dire je sans le penser’ : qui es-tu, Monsieur Jean-Philippe Toussaint ? »

 

Dans l’écriture de Jean-Philippe Toussaint, le « je » se matérialise difficilement. Pourtant, l’auteur belge s’affirme toujours plus présent dans et à la marge de ses textes, jusqu’à devenir son propre personnage (Made in China en est le point d’orgue jusqu’ici). La multiplication hypermoderne des perspectives narratives, croisant toutes les ressources technologiques et médiatiques (textes, entretiens, photographies, films, performances, installations, site internet, etc.), crée un kaléidoscope de postures qui affirment la réalité d’une présence auctoriale tout en dévoilant une figure évanescente, une image impossible. En résulte une relation poreuse entre réalité et fiction qui se nourrit de la culture intermédiale, interrogeant de manière singulière et inédite la relation que nouent aujourd’hui le virtuel et l’actuel. C’est dans cette sorte d’entre-deux que se bâtit une scénographie auctoriale et existentielle capable de représenter la complexité du « moi » dans le monde contemporain. Cette communication veillera à superposer, de manière intermédiale, toutes les silhouettes que donne à lire et à voir Jean-Philippe Toussaint, afin de tracer le portrait le plus ressemblant possible du personnage-écrivain.

Yann Mevel

Université du Tohoku, Japon

« Les Météores dans l’imaginaire de Jean-Philippe Toussaint »

 

Ethnologues et historiens ont bien avant les littéraires porté leur attention sur les météores, la sensibilité au temps qu’il fait et, selon les termes d’Alain Corbin, sur les « moments du jour et des saisons ». Il est pourtant désormais avéré que la littérature française, notamment, depuis le XVIIIe siècle met en jeu le rapport de l’individu aux météores. L’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, dans le cycle de Marie, témoigne exemplairement du fait que la représentation des météores, bien loin de simplement participer d’un ancrage dans le réel, contribue largement, en tant que confrontation aux éléments, au romanesque. La mise en scène, l’orchestration, la dramaturgie des météores, qui entraînent variations thermiques et sonores, variations des lumières et couleurs, condensent, par le travail du style, cette énergie romanesque à laquelle aspire Toussaint. Les météores, dans cet imaginaire, engagent le corps mais n’en sont pas moins susceptibles d’ouvrir l’être vers le cosmos. Une lecture diachronique mettrait en relief la variation des motifs comme leur récurrence, leur capacité de symbolisation et, parfois, leur ambivalence. Elle pourrait s’appuyer sur les manuscrits, qui donnent à voir cette attention aux météores. Leur représentation relève de la poétique du récit, y introduit la question du prévisible et de l’imprévisible, mais, au-delà, cristallise un rapport problématique au temps dans toutes ses acceptions.

 

Warren F. Motte

University of Colorado, États-Unis

Warren Motte est professeur de littérature française et de littérature comparée à l’Université du Colorado. Il s’intéresse particulièrement à l’écriture contemporaine, surtout aux formes expérimentalistes qui mettent la tradition littéraire en question. Parmi ses livres, on notera Fables of the Novel: French Fiction since 1990 (2003), Fiction Now: The French Novel in the Twenty-First Century (2008) Mirror Gazing (2014) et French Fiction Today (2017).

« Distance et proximité »

 

Dans son écriture, Jean-Philippe Toussaint met en jeu une tension précaire mais hautement productrice entre distance et proximité. Cette dynamique, suspendue entre production et réception, est bien entendu hypothétique et fragile. D’ailleurs, elle est difficile à théoriser de façon satisfaisante, et délicate à tracer en se servant d’un appareil herméneutique conventionnel. À mon avis pourtant, c’est précisément cette dynamique articulée qui fournit aux textes de Toussaint une mobilité tout à fait rafraîchissante, mobilité qui rend possible la signification littéraire sur un horizon largement reconfiguré. Pour ma part, j’aimerais évoquer quelques exemples de ce phénomène, soulignant à la fois son insistance et la diversité des termes selon lesquels il se manifeste.

Claire Olivier

Université de Limoges, France

Agrégée de lettres modernes, enseignante en  CPGE, filières littéraire et économique, Lycée Gay Lussac, Limoges.

 

Termine sa thèse de doctorat consacrée à Jean-Philippe Toussaint sous la direction de Jean-Michel Devésa :

« Images : voir, penser, rêver

Approche intermédiale de l’œuvre (2000-2015) de Jean-Philippe Toussaint,

écrivain, photographe, cinéaste et plasticien »

«  ‘BP-OF-25’ ou la nouvelle rêverie du promeneur/Cap Corse »

 

L’Île aux Anamorphoses, nouvelle publiée par Toussaint en 2014 sur son site, constitue un hapax dans son corpus en raison de son appartenance au BORGES PROJET qui en appelle à la contribution d’autres auteurs, de là son indentification codée « BP-0F-25 » au sein de la nébuleuse des propositions. Il n’en demeure pas moins qu’elle est en lien étroit avec La Vérité sur Marie dont elle constituerait un prolongement, et, de manière générale, avec l’ensemble de ses œuvres. Aussi nous proposons-nous d’aborder ce texte dans la lignée d’autoportrait (à l’étranger) et plus spécifiquement comme un « autoportrait en écrivain ». Il s’agira de montrer comment Toussaint présente au cœur de ces cinq pages un processus de fictionnalisation jouant en permanence des frontières entre réalité et imaginaire. Cette vertigineuse composition s’inscrit avec le personnage d’Alfred Bruyas, auteur supposé de Borges et les trois infinis, dans la tradition littéraire du double, auquel le narrateur de la nouvelle préfère du reste le terme de « substitut ». L’enjeu de cette communication sera donc d’éclairer la manière singulière dont Toussaint s’empare de cette tradition en conférant à l’épreuve de l’altérité, au questionnement de l’identité un cadre très concret, déterminé non par les interrogations d’une conscience mais par un processus d’altération qu’annonce le titre de la nouvelle.

Patricia Oster-Stierle

Présidente de l’Université Franco-Allemande et Université de la Sarre, Allemagne

Patricia Oster-Stierle est professeure de littérature française à l’université de la Sarre. Elle a fait partie d’un groupe de recherche du Collège de France autour d’Yves Bonnefoy. Parmi ses publications un livre sur Marivaux (Marivaux und das Ende der Tragödie), un livre sur le voile comme métaphore textuelle (Der Schleier im Text), avec K. Stierle (Ed.), Marcel Proust – Die Legende der Zeiten im Kunstwerk der Erinnerung (Frankfurt/M 2007) et Palimpsestes poétiques. Fragment et superposition, (Champion 2015), avec W. Asholt, M. Calle-Gruber et E. Heurgon (Ed.), Europe en mouvement. A la croisée des cultures. Cerisy-Berlin, (Hermann 2018) et de nombreux articles sur la littérature française et italienne du Moyen Âge à la modernité et sur l’intermédialité entre littérature, image et film.

« Toussaint. Tisseur. Haute-couture dans M.M.M.M. »

 

La tétralogie M.M.M.M. dont le titre évoque des initiales brodées – est une création de ‘haute-couture’. Quatre romans Faire l’amour, Fuir, La Vérité sur Marie et Nue sont regroupés dans un assemblage de textures qui ressemble à la technique dont se sert la couturière Marie, le personnage central, araignée située au centre de cette toile. Comme Marie, en effet, l’auteur s’aventure « parfois, en marge de la mode, sur un terrain expérimental proche des expériences les plus radicales de l’art contemporain ». Le début du roman Nue se présente comme un ‘patron’ de couture : « Menant une réflexion théorique sur l’idée même de haute couture, elle Marie était revenue au sens premier du mot couture, comme assemblage de tissus par différentes techniques, le point, le bâti, l’agrafe ou le raccord, qui permettent d’assembler des étoffes sur le corps des modèles, de les unir à la peau et de les relier entre elles, pour présenter cette année à Tokyo une robe de haute couture sans couture.  Avec la robe en miel, Marie inventait la robe sans attaches, qui tenait toute seule sur le corps du modèle, une robe en lévitation, légère, fluide, fondante, lentement liquide et sirupeuse, en apesanteur dans l’espace et au plus près du corps du modèle, puisque le corps du modèle était la robe elle-même. » Roland Barthes n’avait-il pas observé dans Le Plaisir du texte que : « […] Texte veut dire tissu. Mais alors que jusqu’ici on a toujours pris ce tissu pour un produit, derrière lequel se tient, plus ou moins caché, le sens (la vérité), nous accentuons maintenant, dans le tissu, l’idée que le texte se fait, se travaille, à travers un entrelacs perpétuel ; perdu dans ce tissu – cette texture – le sujet s’y défait, telle une araignée qui se dissoudrait elle-même dans les sécrétions constructives de sa toile. » L’œuvre de Jean Philippe Toussaint joue avec la notion de texte comme tissu et en explore toutes les dimensions. Notre communication se propose de suivre la trame de l’écriture à travers tous « les voiles cotonneux », les fils, agrafes et raccords tissés et assemblés autour de l’anagramme « Marie ».

Benoît Peeters

Ecrivain, essayiste, biographe

Benoît Peeters est né à Paris en 1956. Son premier roman, Omnibus, biographie imaginaire de Claude Simon, est paru aux éditions de Minuit en 1976. Depuis, il a publié une cinquantaine d’ouvrages, traduits en de nombreuses langues. Essayiste, biographe de Hergé, Jacques Derrida et Paul Valéry, il est aussi le scénariste de la célèbre série de bande dessinée Les Cités obscures (en collaboration avec François Schuiten).

Lidwine Portes

Université Bordeaux Montaigne, France

Actuellement maîtresse de conférences rattachée à l’équipe d’accueil CLARE de l’université Bordeaux Montaigne, Lidwine Portes a soutenu une thèse de doctorat en 2006 portant sur la nouvelle allemande depuis la chute du mur de Berlin. D’abord consacrées à ce genre littéraire et à ses spécificités, ses recherches portent depuis essentiellement sur le roman de la fin du 20ème siècle et du début du 21ème siècle et en particulier sur les relations qu’il entretient à l’Histoire. Dans le cadre de ses recherches sur les marqueurs de l’extrême contemporain, elle s’intéresse également aux incidences des technologies numériques sur la littérature.

Voir à distance ou regarder la ville les yeux fermés. Expériences de Berlin et création littéraire dans La Télévision de Jean-Philippe Toussaint

 

Qu’on aime Berlin ou qu’on la déteste, qu’on ne fasse qu’y passer ou qu’on s’y installe plus longuement, que la ville fascine ou laisse indifférent, tout auteur qui écrit sur Berlin vient s’inscrire -dans un geste naïf ou conscient-, dans un « texte de la ville »[1] qui lui préexiste, dans un mythe déjà visité par les écrivains, les artistes, les cinéastes qui ont séjourné dans la ville avant lui.

Le narrateur-personnage de La Télévision confie incidemment qu’il a une « bonne connaissance de l’allemand, de la langue et de la culture allemande » (TV, 31) et, même si l’auteur s’échine à écorcher la crédibilité de son narrateur (en le laissant par exemple « traduire approximativement en français » le nom des voisins Uwe et Inge Drescher (TV, 23) ou en l’envoyant dans une papeterie acheter un rouleau d’essuie-mains à la place de mouchoirs (TV, 48), il ne faut en rien se fier aux apparences : le « débat sur la ville » (TV, 221) n’est pas seulement présent comme une rumeur au second plan. Dans un roman où il est entre autres choses question de la réalité perçue par le truchement de l’artefact télévisuel, il n’est pas innocent de situer l’action dans la métropole berlinoise sur et dans laquelle a écrit et vécu l’auteur de L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique.

Dans le contexte de la fin des années 90 où la capitale réunifiée, devenue centre de l’Europe, fascine les écrivains francophones[2] et préoccupe largement le champ littéraire allemand en quête constante du fameux « roman sur Berlin »[3] qui viendrait renouer avec la tradition littéraire interrompue à la fin des années trente, la représentation faite de Berlin dans ce roman est d’autant plus intéressante qu’elle déjoue les horizons d’attente liés entre autres à la notion de centre.

D’abord parce que le lecteur devra patienter le bon premier tiers du roman avant de réellement voir Berlin et qu’il est d’abord frappé par l’apparente banalité des réalités berlinoises perçues par le narrateur-personnage. Ensuite, parce que la représentation de Berlin se construit grâce à la puissance des référents onomastiques, l’absence de centre – intrinsèque à Berlin – n’empêchant pas la ville d’être au cœur du roman. Enfin, parce que voir Berlin avec Jean-Philippe Toussaint entraîne le lecteur dans un vaste jeu de pistes référentiel fécond en réflexions sur la perception du réel médiatisée.

S’il est donc fort tentant de suivre la piste de l’analyse de la représentation de Berlin en tant que réalité extralittéraire, on voit vite que le parcours du narrateur-personnage dans l’espace urbain est une plongée dans un vaste réseau de signification où s’entremêlent allusions intertextuelles, clins d’œil cinématographiques et références à des images artistiques qui surgissent au cœur de Berlin, au cœur du texte. L’ancrage de la fiction dans la ville de Berlin, que Régine Robin qualifie de « propice à la présence de fantômes, de strates mémorielles multiples, une ville à l’imaginaire de ruines »[4], apparaît comme un choix littéraire constitutif permettant d’interroger les modalités de la représentation du réel et de mettre en lumière, à travers l’évocation d’un espace spectral, le rapport entre les arts et le politique.

[1] Voir Text der Stadt-Reden von Berlin, Literatur und Metropole seit 1989, E. Schütz ; Döring.
[2] à ce sujet, voir Margarete Zimmermann (éd.), Après le Mur : Berlin dans la littérature francophone, narr Verlag, 2014.
[3] Voir par exemple Frank Schirrmacher :  „[…] es gibt bei uns seit Jahrzehnten keine Literatur der Metropolen, des städtischen Lebens, der Weltstadt, des Weltlebens. Es gibt […] keinen Berlin–Roman der Nachkriegszeit. Jedes Jahr wird er angekündigt: es hat ihn seit ‚Berlin Alexanderplatz‘ nicht gegeben. Die Autoren lieben New York […]. Aber sie sind unwillig, das Dickicht ihrer eigenen Städte auch nur zu betreten.“ ou encore Hajo Steinert :  « Seit ein vereinigtes Berlin existiert, wurde ein Berlin-Roman nach dem anderen veröffentlicht.“ (S. 234), in: Steinert, Hajo, „Döblin, dringend gesucht!“. Berlin-Romane der neunziger Jahre. In: Deutschsprachige Literatur. Wider ihre Verächter, Döring, Christian, (Hg.), Frankfurt: Suhrkamp 1995.
[4] Régine Robin, Berlin chantiers, p. 10.

Thangam Ravindranathan

Brown University, États-Unis

Professeur de littérature française à Brown University (Providence, États-Unis), Thangam Ravindranathan est l’auteur de Là où je ne suis pas. Récits de dévoyage (PUV, 2012) et Donner le change. L’Impensé animal (Hermann, 2016), co-écrit avec Antoine Traisnel. Elle a traduit en anglais (avec Timothy Bewes) La Mélancolie de Zidane de Jean-Philippe Toussaint (« Zidane’s Melancholy », New Formations 62, automne 2007 ; reprise dans Best European Fiction, dir. Aleksander Hemon, Dalkey Archive, 2010). Un nouvel essai en anglais, Behold an Animal. Four Exorbitant Readings, sur l’animal dans le roman contemporain français (Toussaint, Chevillard, NDiaye, Darrieussecq), est à paraître en 2019. Ravindranathan est une ancienne étudiante de Paris 8 et de l’Université de Pennsylvanie.

« Chrono-photo-mélancolie du cheval »

 

Cette communication reviendra sur la deuxième partie de La Vérité sur Marie (2009), à savoir le voyage dramatique de Zahir, cheval de course disqualifié, de Tokyo à Paris à bord d’un avion de transport. La séquence dépliera certaines des obsessions “chrono-photographiques” bien connues de Toussaint – le partage du visible et de l’invisible, le rapport entre mouvement et immobilité, la mélancolie comme temps déréalisé ; elle donnera aussi forme littérale à un fantasme aussi bien technologique que mythologique : un cheval peut-il voler ? Les travaux photographiques d’Eadweard Muybridge dans les années 1870-1880 avaient été occasionnés, à vrai dire, par cette même question (celle de savoir si les quatre pattes d’un cheval au galop pouvaient quitter le sol en même temps). Décomposant en phases successives le mouvement de chevaux (et éventuellement d’autres animaux captifs), les célèbres planches photographiques de Muybridge rendaient visibles les fragments d’un temps mythique, immobilisé (“inconscient optique” ; Pégase). À retrouver les travaux de Animal Locomotion (1887) aujourd’hui, on comprend mieux que dans ces expérimentations avec le temps, la vitesse et l’image, se rassemblait en même temps une archive, témoin de ce qu’étaient en passe de devenir les animaux à l’ère industrielle. Explorant une continuité profonde – l’évolution d’un même drame de la “modernité” – entre les travaux photographiques de Muybridge et l’œuvre de Toussaint, je proposerai ici de lire le pur-sang fantomatique de La Vérité sur Marie comme une figure doublement surdéterminée. Zahir vient signifier d’une part la perte de place de l’animal au monde (car que fait ce cheval pendant quatre-vingt pages dans un avion ?) ; d’autre part il viendra inscrire de manière radicale la phénoménalité propre à l’image photographique. Il se trouve que ces deux “événements” sont historiquement et rigoureusement liés. M’appuyant ici sur la réflexion de Raymond Bellour (Le Corps du cinéma : hypnoses, émotions, animalités, 2009) – qui montre bien que les technologies visuelles modernes se distinguent par leur production active, au cœur du visible, d’une part d’invisible, voire de mort – ainsi que les thèses avancées par Akira Lippit sur le sort des animaux à l’ère industrielle (Electric Animal, 2000), je proposerai de retrouver, dans le trajet improbable de Zahir, l’histoire d’une part d’un corps devancé par sa vitesse et ses images, et, d’autre part, celle d’une puissance fantasmatique appelée “cheval-vapeur” qui dès l’origine n’aura cessé de supplanter le cheval.

Ulrike Schneider

Freie Universität, Berlin, Allemagne

Ulrike Schneider est professeure de littératures romanes à la Freie Universität de Berlin/Allemagne et directrice du Frankreichzentrum de la Freie Universität.

Ses principaux intérêts de recherche portent sur la littérature française moderne et contemporaine, les formes brèves, la littérature et le fait divers, les relations entre fiction et réalité, la théorie et l’esthétique d’un savoir élusif au début de l’époque moderne (16e/17e siècles). Parmi ses publications, on compte des ouvrages sur l’aphorisme poétique (Jabès, Michaux, Char), sur le pétrarquisme féminin (V. Colonna, G. Stampa), sur la fiction (Fiktionen des Faktischen in der Renaissance, éd, avec A. Traninger) et sur le concept de la grâce (Gratia. Mediale und diskursive Konzeptualisierungen ästhetischer Erfahrung in der Vormoderne, éd., avec A. Eusterschulte).

Concernant le sujet du colloque voir « ‘Basta avec moi maintenant’ : Konstruktionen eines Ich-Erzählers in der Tétralogie de Marie von Jean-Philippe Toussaint », 2014 ; « Fluchtpunkte des Erzählens. Medialität und Narration in Jean-Philippe Toussaints Roman Fuir », 2008.

 

« ‘Quand je suis le narrateur de mes livres.’ Les Enjeux de l’intrusion de l’auteur-créateur dans la fiction chez Jean-Philippe Toussaint »

 

Dans l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, et notamment dans ses textes récents, la voix auctoriale n’est pas seulement présente en tant que (auto-)commentatrice de la fiction, mais une figure d’auteur apparaît même dans la fiction. Partant de ce constat, la communication se propose d’interroger les enjeux des procédés métatextuels et métafictionnels et d’adopter une nouvelle perspective en considérant l’auteur comme instance pourvue d’un pouvoir (auto-) interprétatif dans la fiction.

Par ailleurs, l’étude du rapport entre auteur et narrateur et de la réciprocité de certaines de leurs fonctions permettra d’envisager plus globalement l’interrelation entre oralité et écriture dans l’œuvre de Toussaint, et cela à partir de ses premiers romans. Qui parle, donc, et qui écrit ? Un récit sans écriture est-il concevable ? Ou peut-on écrire sans pour autant parler ?

Maïté Snauwaert

University of Alberta, Canada

Maïté Snauwaert est professeure agrégée de littérature à l’Université de l’Alberta. Elle est l’auteure des essais Philippe Forest, la littérature à contretemps (Cécile Defaut, 2012) et Duras et le cinéma (Jean-Michel Place, 2018). Elle a dirigé des numéros spéciaux de revues sur Marguerite Duras (“L’image critique”, Dalhousie French Studies 95), Sophie Calle (Intermédialités 7), Roland Barthes “écrivain” (Spirale 232), les liens entre éthique et littérature (Études françaises 46.1), et les Poétiques et imaginaires du care (Temps zéro 12, 2018). Subventionnée par le Conseil de Recherches en Sciences humaines du Canada, sa recherche s’intéresse aux journaux de deuil contemporains et aux œuvres littéraires et artistiques représentant la fin de vie, le vieillissement et les formes fragilisées de la vie humaine au XXIe siècle.

« L’Impatience de Jean-Philippe Toussaint »

 

J’aimerais dans cette communication aborder la manière de Jean-Philippe Toussaint, en examinant principalement le rythme de son écriture, et le motif du repentir qui consiste à la fois à revenir sur un texte précédent, et à se reprendre, notamment à travers l’usage des parenthèses qui altèrent, corrigent, atténuent ce à quoi elles s’apposent. Son propos, dans L’Urgence et la patience, distingue entre ces deux forces ou vitesses de l’écriture, qui en marquent aussi des moments, ce qui n’est pas sans évoquer d’une part « la patience [qui] est toujours de l’impatience mise en patience », selon Marguerite Duras dans sa lecture de Henry James ; d’autre part les « mains » ou vitesses d’écriture suggérées par Roland Barthes dans La Préparation du roman, qui donneraient lieu à des poétiques spécifiques. Mon corpus de choix sera donc L’Urgence et la patience ainsi que La Télévision, mais n’exclura pas d’autres incursions dans l’œuvre. Ma visée sera de montrer comment une forme d’impatience guide la manière des textes, qui leur confère leur énergie et soutient leur humour.

Jovanka Sotolova

Université Charles, Prague, Tchéquie

 

Jovanka Šotolová enseigne la traduction littéraire et la littérature contemporaine à l’Institut de la Traductologie, Université Charles de Prague (République tchèque). Ses recherches et ses publications universitaires concernent la problématique traductologique – des analyses linguistiques sur corpus jusqu’à la réception de la littérature de langue française en Tchéquie. Traductrice littéraire, elle a introduit Jean-Philippe Toussaint et Jean Echenoz sur la scène littéraire tchèque en traduisant plusieurs livres des deux auteurs, mais sa bibliographie inclut également les romans de Jarry, Genet, Malaquais ou Houellebecq ainsi que la paralittérature (thrillers et autres bestsellers). Sous sa troisième casquette de critique littéraire, elle est rédactrice en chef de la revue littéraire iLiteratura.cz.

« Les Mécanismes de séduction de Jean-Philippe Toussaint, écrivain »

 

Comment un écrivain séduit-il son public dans des pays différents ? En quoi le cadre de la littérature française sert-il d’un arrière-plan favorable à son accueil à l’étranger ? Dans cette perspective une réflexion sera menée sur la réception de l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint à travers les diverses cultures : dans quels pays, chez quels éditeurs ses livres sont-ils publiés ? Quelle est la relation (si elle existe) entre le succès éventuel d’un livre donné et la continuité de l’intérêt éditorial ? Quel est le rôle des médias et peut-on mesurer l’influence de la critique littéraire ? Existe-t-il plusieurs images de JPT – plusieurs perceptions de son œuvre ?

L’analyse des parutions des ouvrages de JPT dans différents pays et chez les différents éditeurs sera réalisée du point de vue qualitatif et quantitatif, complétée par un aperçu des diverses façons de présenter et promouvoir son œuvre. Pour répondre à la dernière question mentionnée ci-dessus, une analyse des critiques publiées dans les médias pourra servir, visant à décrire la spécificité potentielle du discours journalistique d’un milieu culturel à l’autre.

Cette réflexion sera basée sur des concepts de P. Bourdieu, P. Casanova, G. Sapiro, L. Gauvin, I. Charpentier, G. Toury, A. Lefevere et d’autres, décrivant la relation entre « littérature majeure » et « littérature mineure », commentant l’influence des acteurs économiques sur le marché du livre ou les procédés de valorisation d’une littérature ou d’un auteur.

Hannah Steurer

Université de la Sarre, Allemagne

Assistante et doctorante en littérature française à l’Université de la Sarre, Hannah Steurer prépare une thèse intitulée « Tableaux de Berlin. Le regard français sur Berlin du romantisme à nos jours ». Elle consacre ses travaux de recherche à la littérature française du 19e au 21e siècle, l’écriture de la ville et les enjeux médiatiques de la littérature numérique (surtout dans le contexte de l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint). Dans le cadre d’une collaboration entre l’Université de la Sarre et Jean-Philippe Toussaint, elle s’occupe de la version allemande du site Internet de l’auteur.

 

Choix de publications :

« Le ciel au-dessus de Berlin – espace de projection d’espoirs et de désirs », dans : Margarete Zimmermann (dir.) : Après le mur: Berlin dans la littérature francophone, Tübingen : Narr 2014, pp. 241-252 ; « Berlin ist eine Sandwüste. Aber wo sonst findet man Oasen? Stadtdiskurs als Naturdiskurs in der deutschen und französischen Berlinliteratur (1800 bis 1935) », dans : Claudia Schmitt/Christiane Solte-Gresser (dir.) : Literatur und Ökologie. Neue literatur- und kulturwissenschaftliche Perspektiven, Bielefeld : Aisthesis 2017, pp. 129-141 ; « Une (auto)biographie en ligne et entre les lignes. Médiatisation d’une existence d’auteur à l’exemple de Jean-Philippe Toussaint », dans : Maximilian Gröne/Florian Henke (dir.): Biographies médiatisées – Mediatisierte Lebensgeschichten, Francfort-sur-le-Main : Peter Lang 2018 (à paraître) ; avec Julia Lichtenthal et Sabine Narr-Leute direction du volume : Le Pont des Arts. Festschrift für Patricia Oster zum 60. Geburtstag, Paderborn : Fink 2016.

De la ligne d’écriture à l’écriture en ligne.
Jean-Philippe Toussaint et son site Internet

 

Au sein de l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint, la réflexion sur les médias et la relation entre différentes formes médiatiques occupe une place importante. Elle gagne une autre dimension avec la création de son site Internet www.jptoussaint.com où il ouvre une nouvelle perspective sur la genèse et la réception de ses romans en mettant en ligne ses manuscrits et débris. Selon le modèle de la Wikipédia, elle est proposée dans différentes langues, chaque sous-page étant prise en charge par un ‘correspondant’ responsable d’un pays ou d’une langue. De plus, le site héberge plusieurs projets interactifs tel le Borges Projet qui inverse les rôles de l’auteur et du lecteur et qui met en dialogue le texte numérique avec le texte imprimé. Dans l’exploration du site Internet, nous réfléchirons également au potentiel d’une littérature numérique et d’une poétique de l’intermédialité et du jeu avec les médias dans l’œuvre toussaintienne.

Michiaki Tanimoto

Université de Tokyo, Japon

Michiaki Tanimoto : Assistant professeur à l’université de Tokyo. Chargé de cours à l’université des arts de Tokyo. Auteur d’une thèse de doctorat intitulée La figure du conteur chez Balzac (Paris 7, sous la direction de José-Luis Diaz, soutenue le 24 septembre 2016). Responsable de la page japonaise du site Internet www.jptoussaint.com avec la collaboration de Kan Nozaki, professeur à l’université de Tokyo, traducteur japonais de tous les livres de Jean-Philippe Toussaint.

« Jean-Philippe Toussaint : auteur (autour) de la nudité »

 

C’est la nudité, sensuelle, métaphysique, heureuse ou mélancolique, qui traverse les romans de Jean-Philippe Toussaint. Dès la première ligne de La Salle de bain, où le « je » narrateur nous apparaît avec son corps « parfois habillé, tantôt nu », jusqu’au dernière passage de Nue, où se déroule la dernière et éternelle scène d’amour entre « moi » et Marie, les personnages toussaintesques, même secondaires comme Jean-Christophe G., sont destinés à être nus dans leurs moments cruciaux. Hors de l’univers fictionnel, c’est l’écrivain lui-même qui est fidèle à cette règle, mais bien sûr, d’une façon différente. Dans ses essais ainsi que sur son site Internet, il aime à dévoiler, l’une après l’autre, les coulisses de sa création artistique ; ses brouillons, ses plans, ses sources d’inspiration, sa méthodologie, et enfin, son cœur mis à nu. Et, sous le signe de la nudité, ces deux côtés peuvent se rejoindre. Made in China, au moins sa deuxième partie, peut se lire comme un document de la recherche et la découverte d’une nudité idéale contemporaine. Dans ma communication, il s’agira d’envisager l’écriture romanesque, filmique, ou numérique de ce disciple déclaré d’Alain Robbe-Grillet par rapport à la riche thématique de la nudité.

Frédérique Toudoire-Surlapierre

Université de Haute-Alsace

 

Frédérique Toudoire-Surlapierre est professeur de littérature comparée à l’Université de Haute-Alsace. Elle dirige le laboratoire ILLE (Institut en Langues et Littératures Européennes) de cette université. Auteur de plusieurs ouvrages (Hamlet, l’ombre et la mémoire, La dernière fois, Que fait la critique ?, Notre besoin de comparaison), elle a publié trois essais dans la collection « Paradoxe » des éditions de Minuit Oui / Non (2013) et Colorado (2015), Téléphonez-moi. La revanche d’Écho (2016). Elle travaille actuellement sur le fait divers et le retournement d’opinions dans la littérature contemporaine.

« L’échappée belle

ou l’accélération comme processus d’écriture chez Jean-Philippe Toussaint »

 

L’accélération est une donnée essentielle du joueur de football, elle le distingue et lui permet de distancer ses adversaires, elle permet d’aller de l’avant (le but) voire de marquer. Ce n’est pas un hasard si elle constitue une des modalités stylistiques de l’écriture de Jean-Philippe Toussaint, dans la construction même de ses scènes. L’accélération constitue une poussée narrative, la vitesse d’un train ou d’un avion), elle dynamise la trame romanesque, qu’il s’agisse d’aller de l’avant ou de fuir, de suivre le mouvement ou de faire un pas de côté. L’accélération est un fondement stylistique autant que poétique chez Jean-Philippe Toussaint : en relisant son œuvre à l’aune de ce motif, se dessine l’un de ses soubassements esthétiques : celui de l’échappée belle.

Christian von Tschilchke

Université de Siegen, Allemagne

Notice bio-bibliographique

 

Christian von Tschilschke est professeur de littératures romanes et d’études de genre à l’université de Siegen/Allemagne. Ses principaux intérêts de recherche portent sur les relations entre littérature et médias ; l’histoire du cinéma français, espagnol et latino-américain ; le phénomène de la docufiction, la littérature et culture française et espagnole du XVIIIe siècle et contemporaines ; et le discours colonial espagnol sur l’Afrique. Parmi ses ouvrages récents, on compte : Alain Robbe-Grillet. Szenarien der Schaulust (éd. avec Volker Roloff et Scarlett Winter) Tübingen 2011; Cine argentino contemporáneo. Visiones y discursos (éd. avec Bernhard Chappuzeau), Madrid/Frankfurt am Main 2016 et El otro colonialismo. España y África, entre imaginación e historia (éd. avec Jan-Henrik Witthaus), Madrid/Frankfurt am Main 2017. En rapport avec le sujet du colloque il faut notamment mentionner sa thèse de doctorat sur l’écriture cinématographique de Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint et Patrick Deville publiée sous le titre Roman und Film. Filmisches Schreiben im französischen Roman der Postavantgarde, Tübingen 2000.

« Il était une fois la télévision : La Télévision (1997) de Jean-Philippe Toussaints au miroir de La Lenteur de Milan Kundera (1995) »

 

Dans ma contribution, je me propose de revenir sur une phase charnière dans les relations de la littérature française (pas nécessairement d’auteurs d’origine française) envers les médias audiovisuels en retraçant vingt ans plus tard le tournant esthétique que marquait à cet égard la parution du cinquième roman de Jean-Philippe Toussaint, La Télévison, en 1997. En le comparant avec La Lenteur, septième roman de Milan Kundera publié en 1995 (et premier rédigé en français), on peut révéler, de manière exemplaire, comment ces deux écrivains, qui, en plus, appartiennent à des générations médiatiques différentes, s’engagent respectivement dans une réflexion sur la télévison afin de préciser leur propre vision sur la littérature et ses prises de positions esthétiques nettement opposées. La comparaison avec le roman de Kundera permet donc de mieux discerner le rapport de l’œuvre littéraire de Jean-Philippe Toussaint avec les médias audiovisuels à un moment décisif de son itinéraire artistique et d’évaluer dans quelle mesure ce rapport a évolué désormais.

Bertrand Westphal

Université de Limoges, France

Bertrand Westphal est professeur de littérature comparée à l’Université de Limoges, où il dirige l’EA 1087 « Espaces Humains et Interactions Culturelles ». Il est le principal promoteur de la géocritique. Plusieurs de ses essais ont paru aux éditions de Minuit : La Géocritique (2007), Le Monde plausible (2011) et La Cage des méridiens (2016), ce dernier étant lauréat du prix littéraire Paris-Liège 2017. Depuis le milieu des années 1990, B. Westphal a écrit plusieurs articles sur l’oeuvre de Jean-Philippe Toussaint. Comme l’écrivain, il s’intéresse au football et, pour sa part, soutient avec abnégation le Racing Club de Strasbourg et le Pescara.

Toussaint diable rouge

 

En guise d’avertissement à Football (2015), Jean-Philippe Toussaint notait que son livre « ne plaira à personne, ni aux intellectuels, qui ne s’intéressent pas au football, ni aux amateurs de football, qui le trouveront trop intellectuel ». L’avertissement était-il justifié ? Ou est-ce l’auteur qui méritait un carton jaune ? Après tout, le livre a plu et l’idée que l’intellectuel et l’amateur de football s’opposent inéluctablement est contredite par toute une histoire de la littérature et du tifo. Si un seul exemple – ou contre-exemple – m’était permis, je citerais celui-ci : Fútbol, du grand Osvaldo Soriano.

Peu intellectuel, c’est en amateur de football que je me propose de sillonner les terrains que Toussaint transpose sur la page, ainsi que les travées des stades qu’il affectionne, et leurs entours. Les coupes du monde ont rythmé la vie de l’auteur – surtout lorsqu’elles permettaient aux Diables Rouges belges de s’exprimer.

On notera que, contrairement à plus d’un supporter, Jean-Philippe Toussaint n’est pas chauvin. Bien avant Football, sur quelques pages à peine, il avait élevé à la dimension du mythe la « mélancolie de Zidane », celle-là même qui s’était donnée libre cours un fameux soir de juillet 2006, sur la pelouse de l’Olympiastadion de Berlin. Plus récemment, à la faveur d’une lecture offerte au public de Cerisy-la-Salle, Toussaint est encore revenu sur le lien entre football et littérature en méditant sur l’angoisse du gardien au moment du pénalty, qui avait inspiré à Peter Handke le titre d’un de ses premiers romans, l’un de ses meilleurs. Comme le monde, le ballon est rond. Toussaint parcourt le premier et court après le second ; à l’arrivée, cela fait des livres, et des bons.

Nota bene : convaincu que le début de l’été 2018 sera marqué par un exploit des Diables Rouges qui ne laissera pas Jean-Philippe Toussaint indifférent, l’auteur de cet abstract précise que le corpus indiqué ci-dessus reste ouvert.      

 

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Bertrand Westphal est un supporter stoïque du Racing Club de Strasbourg. Il est aussi professeur de littérature comparée à l’Université de Limoges. Jusqu’ici, il s’est livré à trois études monographiques ou comparatistes de l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint : « Le quadrillage de l’arène. Temps et histoire chez Jean-Philippe Toussaint », in Versants, n°25, Lausanne, 1994, p. 117-130 ; « Immobiles mouvements parisiens. Jean-Philippe Toussaint, Christian Oster, Eric Laurrent », La Modernità letteraria, Pise, Serra, 4/2011, p. 137-144 ; « Tokyo in tre romanzi occidentali : Faire l’amour di Jean-Philippe Toussaint, Mapa de los sonidos de Tokio di Isabel Coixet e Tan cerca de la vida di Santiago Roncagliolo », in Moderna, 14, Pisa, 1-2 2012, p.259-270.