Penser le roman africain contemporain


La contribution de Jean-Michel Devésa, « Le Roman africain francophone entre « langue en partage », usage « minoré » du français et « vision artistique » de l’écriture », figure au sommaire de cet ouvrage collectif.

En voici la conclusion :

« Une coupure épistémologique pour le roman africain « qui manque »

Traçant une ligne de démarcation entre les productions sous « pavillon de complaisance » et les tentatives pour conter littérairement l’Afrique, Patrice Nganang a appelé à une « écriture préemptive ». On a retenu parfois en bougonnant la certitude qu’il affiche dès le seuil de son Manifeste terriblement dissonant, à savoir qu’« [o]n ne peut plus écrire aujourd’hui en Afrique, comme si le génocide de 1994 au Rwanda n’avait jamais eu lieu ». La publication de L’Art de l’alphabet relancera la polémique car, pour lui, les Lumières européennes du XVIIIe siècle ont légué à l’Afrique « un concept politique de la littérature qui ne faisait [d’elle] l’Autre de l’Occident que pour mieux le dominer » ; et que ce concept, en tant qu’à l’origine des conditions de possibilités de la littérature africaine, est responsable de son caractère identitaire, selon un balancement historique tendant d’une part à la « racialisation » et d’autre part à la « nationalisation », avec pour conséquence de se placer « à la remorque » et dans la dépendance de l’Europe et de l’Occident :

[…] installée  dans le concept politique, la littérature africaine devient per definitionem une littérature d’opposition. Quand elle n’a pas d’ennemi, elle en invente un, mais la commune mesure est que celui-ci c’est « le Même ». C’est que dans ce concept, l’écriture africaine est composée par l’Autre qui répond à l’Occident. L’écrivain africain ne prend pas l’initiative ; il répond au challenge que l’Occident lui pose sous de multiples formes. Le prix de sa réponse est ambiguë : il doit mettre l’Occident au centre de sa vie et de son monde ; il doit accepter les langues européennes pour que sa réponse soit prise en considération ; il doit accepter les principes de l’argumentation dans laquelle il est mis en question […].

S’emparant du questionnement d’Obiajunwa Wali à la Première Conférence des Écrivains africains anglophones réunie à Makarere University à Kampala en juin 1962, Ndagang se demande non pas ce qu’est la littérature africaine, mais ce que signifie écrire en Afrique : récusant le concept politique pour promouvoir et penser la littérature du continent africain, auquel il oppose un concept artistique qu’il dégage de la Muqaddima (1277) d’Ibn Khaldoun et de l’action de Njoya, le Sultan des Bamum, inventeur de six alphabets (entre 1895 et 1918), dont l’administration coloniale française a interdit l’enseignement en 1920, le romancier, poète et essayiste camerounais aboutit à « une définition instrumentale de l’écriture » découlant de ce qu’il nomme un « concept artistique », dans le droit fil de la mission que l’historien et philosophe ifriqiyen attribuait à l’écriture quand il la qualifiait « d’art noble », voyant en elle « une des qualités spéciales de l’homme grâce à laquelle il se distingue des animaux ». Et, comme chez Njoya où elle était au centre d’un « système des arts » et « nourrissait autant la poésie que l’architecture, le dessin autant que la tapisserie, et le tatouage autant que la divination », l’écriture gagne à être dissociée de la littérature dans le projet que celle-ci n’assiste pas « impuissante et divisée à la lente animalisation du continent aux mains des politiques et économes ».

Ces hypothèses invitent à une révolution théorique et à une coupure épistémologique, pour ne plus pratiquer les lettres africaines ni les réfléchir au miroir des « anciens maîtres », c’est-à-dire à la fois dans l’illusion d’une langue française neutre (et « universellement humaniste »), et à partir d’une poétique et d’une esthétique avalisant leurs stéréotypes. »




université ouverte 
source de réussites