13 février 2020 Bordeaux, Station-Ausone / Librairie Mollat « Roland Barthes, un guide sans message »


Les éditions du Seuil vont procéder à la réédition (en poche et en tirage limité) des « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes. Le livre sortira début février.

Denis Mollat et son équipe m’ont confié la direction scientifique d’une manifestation qui aura pour intitulé : « Roland Barthes, un guide sans message » (cette formule nous l’empruntons à Thomas Clerc).

Nos échanges commenceront à 14h00 par une TABLE RONDE à laquelle participeront :
Mme Chantal Thomas
M. Thomas Clerc
M. Bernard Comment
M. Claude Coste

Mme Aurélia Gaillard (Université de Bordeaux Montaigne, IUF) sera notre « candide » (elle interrogera le texte de Barthes probablement par le biais d’un « retour » ou d’un « détour » par Marivaux et Beaumarchais)..

Modérateur : Jean-Michel Devésa

A 18h, Tiphaine Samoyault donnera une CONFERENCE d’une heure.

En amont de cette journée, les équipes de la librairie Mollat prendront attache avec les intervenant.e.s pour tourner une série de vidéos dans lesquelles chacun.e lira l’extrait des « Fragments » qu’il.elle aime le plus.

Je suis très heureux et très honoré d’avoir été sollicité par Denis Mollat et son équipe pour piloter ce magnifique projet.

Si le succès était au rendez-vous, la formule d’UN APRES-MIDI A BORDEAUX serait reconduite, à raison d’une édition par semestre, en fonction de l’actualité éditoriale, de manière à fournir à un large public des éléments de réflexion (sous forme de vidéos) destinés à faire référence.
Avec pour objectif de célébrer la production d’un.e auteur.e considéré.e comme essentiel.le (parmi les figures marquantes décédées ou parmi nos contemporains).
J’assurerai la direction scientifique de ces différentes journées.

 

Roland Barthes, un guide sans message

Roland Barthes par Roland Barthes s’ouvre sur une série de photos. En face de l’une d’entre elles, légendée « Ennui : la table ronde », on peut lire :

« Enfant, je m’ennuyais souvent et beaucoup.  Cela a commencé visiblement très tôt, cela s’est continué toute ma vie, par bouffées (de plus en plus rares, il est vrai, grâce au travail et aux amis), et cela s’est toujours vu. C’est un ennui panique, allant jusqu’à la détresse : tel que celui que j’éprouve dans les colloques, les conférences, les soirées étrangères, les amusements de groupe : partout où l’ennui peut se voir. L’ennui serait-il mon hystérie ? »

Il se trouve que ni l’équipe de la Librairie Mollat ni moi n’entendons cultiver cette hystérie-là, ni une autre d’ailleurs. À l’occasion de la parution au Seuil, dans la collection « Points », des Fragments d’un discours amoureux (1977), livre immense de Roland Barthes, livre qui malgré son succès de librairie et sa réception critique n’était disponible jusqu’à aujourd’hui qu’en grand format, Denis Mollat, son équipe et moi avons pensé utile d’organiser un « Après-midi à Bordeaux » entièrement consacré à ce livre et à cet auteur, en réunissant quelques-uns parmi ses meilleurs spécialistes, c’est-à-dire parmi celles et ceux qui contribuent avec intelligence et « délicatesse » à l’étude et à la diffusion de son œuvre. Voilà pourquoi je suis heureux d’accueillir et de saluer à Station Ausone : Tiphaine Samoyault, Chantal Thomas, Bernard Comment, Claude Coste, Thomas Clerc ; mon amie et collègue Aurélia Gaillard, de l’université de Bordeaux Montaigne, a accepté d’endosser le rôle du candide dont on a toujours besoin, dans une rencontre de ce type, pour à partir d’un regard oblique, décalé, approfondir la réflexion et croiser les analyses. Nous aurions aimé que Julia Kristeva, Nathalie Léger et Eric Marty fussent des nôtres, leurs obligations les en ont empêchés, nous aurons vraisemblablement d’autres « après-midi à Bordeaux » pour les recevoir, attendu que nous avons l’ambition d’en organiser un par semestre, en fonction de l’actualité éditoriale, et de manière à contribuer à ce que le public des lecteurs comprenne mieux les grands auteurs contemporains, par le biais d’une manifestation régulière rassemblant chaque fois les spécialistes reconnus de l’écrivain ou du penseur que nous célébrerons.

Nos intentions ayant été ainsi précisées, nous pouvons en revenir à Barthes.

L’œuvre de Roland Barthes est considérable, exceptionnelle, unique et pas seulement parce qu’elle court sur plus de trois décennies qu’elle a ponctuées de textes qui ont renouvelé la perception de la littérature, la pratique de l’écriture et de l’activité critique. Son nom est tout à la fois attaché à cette « pensée française » adossée au structuralisme et aux expérimentations et aux questionnements revendiquées par la dernière avant-garde littéraire, Tel Quel, et ses alentours, et ce, au sein d’une France qui, sous la houlette du Général de Gaulle et dans les ors de la Ve république et ses rêves de grandeur retrouvée, ignore qu’elle vit la fin d’un monde, celui de la bourgeoisie industrielle et industrieuse, et que pointent de nouveaux rivages lesquels la feront basculer dans l’ère de la communication, l’anthologie poétique de Georges Pompidou s’effaçant devant l’accordéon de Valérie Giscard d’Estaing…

De Roland Barthes, Julia Kristeva qu’il appelait avec affection et admiration « l’étrangère », celle-ci a pu dire qu’il « était un de ces être rares, peut-être le seul qu’il [lui] ait été de connaître, qui ne cultivait aucune foi, sans pour autant s’empêcher de croire à ce qui est au fondement de tous les cultes, à savoir l’amour ». Nul doute qu’à l’occasion de nos travaux et débats nos invités, notamment celles et ceux qui l’ont connu, auront à cœur d’honorer sa mémoire, en brossant de lui un portrait sensible susceptible d’aider les plus jeunes, et pas seulement eux, à se représenter qui était Barthes, comment il se comportait avec autrui, la manière dont il travaillait et agissait au quotidien.

Mais c’est d’abord, et essentiellement de son parcours et de ses livres, à commencer par Fragments d’un discours amoureux, que nous entendons nous occuper. De sa trajectoire dont Thomas Clerc a heureusement indiqué qu’elle était celle d’« un guide sans message », on a souvent relevé et signalé des inflexions, d’aucuns évoqueraient des infléchissements : ainsi y aurait-il eu la phase du Degré zéro de l’écriture (1953) et de la mort de l’auteur, laquelle aurait été « rectifiée » avec celle inaugurée par la parution du Plaisir du texte (1973). Tout au long de ce premier temps, Barthes se serait affirmé comme une figure éminente de la Nouvelle critique : on sait au cœur de quelle polémique son Sur Racine(1963) a été précipité face à ceux qui donnaient le la dans l’institution universitaire, tous plus ou moins héritiers comme Raymond Picard d’une tradition érudite s’inscrivant dans la lignée de Gustave Lanson et, avant lui, de Sainte-Beuve. De cette périodisation, notre collègue Philippe Forest s’est amusé dans Art Press (lors de l’édition de La Préparation du roman par Nathalie Léger et Éric Marty) :

Reprenons. Dans les manuels, les  précis, les traités où Roland Barthes a désormais droit de cité, une image scolaire s’est constituée qui oppose pédagogiquement deux moments de son œuvre – et qui le fait sur un mode comparable à celui dont usaient autrefois, pour évoquer la carrière des grands écrivains, les Lagarde et Michard et autres Castex et Surer en vigueur dans les classes de lettres de l’enseignement secondaire. Il y aurait ainsi un ‘premier’ et un ‘second’ Barthes, le premier (celui du Degré zéro de l’écriture, du Système de la mode, etc.) s’engageant, sous le signe de l’existentialisme, du marxisme, du structuralisme, dans le projet d’une science de la littérature dont le second (celui du Plaisir du texte, des Fragments d’un discours amoureux, etc.) aurait compris l’impossibilité, lui substituant une pratique hédoniste, subjective, rhapsodique de l’écriture retrouvée.

Barthes quant à lui, dans son Roland Barthes par Roland Barthes (1975) discerne quatre « phases d’évolution » : celles de la mythologie sociale, de la sémiologie, de le textualité et de la moralité (129), repérage qu’il accompagne de ce commentaire à la fois extrêmement lucide et passablement ironique : «  le découpage d’un temps, d’une oeuvre, en phases d’évolution – quoiqu’il s’agisse d’une opération imaginaire – permet d’entrer dans le jeu de la communication intellectuelle : on se fait intelligible. »

Justement, avec le Roland Barthes par Roland Barthes et La Chambre claire (1980), beaucoup de commentateurs ont glosé sur ce qui a été perçu comme un « tournant » biographique, plusieurs d’entre eux s’attardant méchamment sur le désir de Barthes de prolonger son effort d’analyse des œuvres et des textes par une critique en acte, pleinement assumée, ce qui impliquait que le lecteur exigeant et éclairé accouchât du romancier, ce dont il avait le plus vif souhait, mais cet accomplissement le destin le lui a interdit, ne l’autorisant en quelque sorte qu’à une propédeutique puisque le hasard et le cours de son existence ne lui ont laissé, deux séminaires durant, que la possibilité de penser à La Préparation du roman.

Ce romancier sans œuvre, en réalité cet écrivain sans roman, dont de méchantes voix se sont gaussées, je le rapprocherai, si je songe à mon itinéraire conceptuel, de ce qui retentit à mes oreilles et dans ma mémoire quand je me souviens des formules de Louis Althusser en ouverture à son Pour Marx (1965) constatant que ses camarades et lui avaient, après guerre, traversé un temps qui avec été « celui des intellectuels armés, traquant l’erreur en tous repaires, celui de philosophes sans œuvres […], mais faisant politique de toute œuvre », ce qui me suggère que l’un et l’autre ont notamment conçu leurs productions respectives comme une suite d’interventions, attitude que notre horizon critique et idéologique peine à saisir.

Il m’est apparu préjudiciable de faire l’économie de ces rappels, en particulier si on a la volonté de situer Fragments d’un discours amoureux et dans l’œuvre de Barthes et par rapport au contexte qui a présidé à leur publication.

J’ai l’impression que Barthes n’accordait pas énormément de crédit aux dissertations ni aux traités ni aux livres sur l’amour. Il a eu l’occasion de s’en expliquer à la télévision, en réponse à Bernard Pivot, en assurant à son interlocuteur qu’il doutait du petit mot « sur » et que le choquait la préposition « de », dans le titre de Stendhal De l’amour. Aussi son Fragments d’un discours amoureux n’était-il en rien un art d’aimer. Il faut ici écarter tout malentendu. Avec Fragments, il ne s’agit ni d’une analyse de l’amour (pas même de son discours) ni d’une étude psychologique. D’entrée, Barthes est très clair : « On a donc substitué à la description du discours amoureux sa simulation, et l’on a rendu à ce discours sa personne fondamentale qui est le je, de façon à mettre en scène une énonciation, non une analyse. » Mais d’emblée il convient de remarquer qu’à un moment de l’Histoire où l’on considère que pratiquer le sexe, c’est bon, pour toutes et pour tous, à condition que chacun.e y consente, l’auteur déclare vouloir nous entretenir d’un sentiment et d’une passion : « Discréditée par l’opinion moderne, la sentimentalité de l’amour doit être assumée par le sujet amoureux comme une transgression forte, qui le laisse seul et exposé ; par un renversement de valeurs, c’est donc cette sentimentalité qui fait aujourd’hui l’obscène de l’amour. » Dans le climat des années 1970, c’est là comme la marque d’un décalage : quasiment concomitante à la sortie du premier tome de l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault, (La Volonté de savoir est publié en 1976), celle des Fragments pourrait, de fait, signifier une tentative pour se soustraire à l’emprise sinon de la psychanalyse (laquelle à bien des égards participe de l’épistémè barthienne) du moins de sa variante reichienne. De la sorte, Barthes opère un renversement : de l’obscène de la sexualité en l’obscène de la sentimentalité, par le biais d’une « simulation » que nous avons intérêt à prendre au sens fort, ainsi que nous y encourage Philippe Forest :

Afin de  prévenir toute objection, Barthes ne cesse de répéter qu’il ne se compare pas à tel ou tel grand écrivain mais qu’il s’identifie à lui, et ce principe de méthode se trouve soudainement doté de toutes les propriétés enchantées d’un jeu d’enfant : Barthes ne se prend pas pour Proust, il joue à l’être, fait comme s’il l’était déjà…

Éric Marty a bien montré que Fragments d’un discours amoureux reposait sur un dispositif à deux voix : celle de l’amoureux qui parle et qui dit l’amour, mais qui ne sait pas vraiment, si ce n’est qu’il souffre dans et de son amour ; et celle de celui qui recueille la parole de l’amoureux qui lui prête sa culture et son écriture, et qui sait ou en sait un peu plus que l’amoureux. C’est cet agencement qui permet à Barthes de substituer à l’illusion de la plénitude du sujet une structure à laquelle d’ailleurs il ne reste pas extérieur puisque lui-même y participe.

Le livre de Barthes sur lequel nous nous penchons est non seulement singulier par rapport aux autres ouvrages de la modernité mais il est aussi un texte d’exception (préparé par un séminaire de deux années, Le Discours amoureux, qu’Éric Marty a publié). Barthes y pose que le sujet amoureux est celui qui attend et qui attend dans la plus radicale des solitudes car, rien dans les langages théoriques à sa disposition, ne peut l’aider à vivre son amour et la souffrance qui est substantielle à cet amour :

Comme il souffre, il essaiera de s’appuyer sur un langage, une théorique, qui l’aide, qui le prenne en charge, et dans l’époque actuelle il ne trouvera rien. S’il s’agissait d’affirmer quelque chose comme une perversion ou une sexualité, à ce moment-là, il trouvera un langage théorique, depuis vingt ans l’aidera à se comprendre et à s’affirmer. Mais s’il lui advient d’être amoureux comme on l’était du temps de Werther, eh bien à ce moment-là, personne autour de lui ne répond. Sauf justement, cette culture populaire, dans la mesure où elle est coupée du langage intellectuel.

L’ouvrage se présente comme le recueil de 80 figures constitutives du discours amoureux qui, en mots et en images, renvoie à des situations qui affectent et pénètrent l’amoureux. Barthes l’associe à un soliloque « extrêmement fragmenté, morcelé, désordonné que le sujet amoureux se tient dans sa tête » et qui trahit le sentiment « fou » que celui-ci éprouve. C’est ce livre qui a révélé au grand public que Barthes était un écrivain, et pas uniquement un théoricien. C’est autour de cet ouvrage que nous allons échanger.

 

Des fragments lus

Bernard Comment (Écrivain, directeur de la collection « Fiction & Cie » au Seuil) :

https://www.youtube.com/watch?v=m8vX3TaEBsc

 

Tiphaine Samoyault (Professeur à l’université de Paris 3, biographe de Roland Barthes, écrivaine) :

https://www.youtube.com/watch?v=Txl2EuLXAuI

 

Claude Coste (Professeur à l’université de Cergy Pontoise, spécialiste de Roland Barthes) :

https://www.youtube.com/watch?v=lKYamnClXbc

 

Aurélia Gaillard (Professeur à l’université Bordeaux Montaigne, spécialiste du XVIIIe siècle) :

https://www.youtube.com/watch?v=MzOnhQBNz6Y

 

Thomas Clerc (Maître de conférence à l’université de Paris X, spécialiste de Roland Barthes, écrivain) :

https://www.youtube.com/watch?v=qizMOjTXe_Q

 

Chantal Thomas (Directrice de recherche au CNRS, spécialiste de Romand Barthes dont elle a été l’élève – Barthes a dirigé son doctorat -, écrivaine) :

https://www.youtube.com/watch?v=uN4QpyH50Bs

 

Jean-Michel Devésa :

https://www.youtube.com/watch?v=lrHndti03qU




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