L'impression textuelle des paysages :
analyse sémiotique et sémantique de poésies contemporaines françaises

Nicolas Couégnas

  • CeReS - Université de Limoges

Texte intégral

1. Le problème de la textualisation des paysages

1.1 Objectifs

Note de bas de page 1 :

 Collot Michel, Paysage et poésie du romantisme à nos jours, Paris, Éditions José Corti, 2005.

De nombreux ouvrages abordent la question du paysage en littérature et plus particulièrement du rapport entre paysage et poésie. On se référera par exemple aux différents textes de Michel Collot, qui donnent notamment dans Paysage et poésie du romantisme à nos jours1 un aperçu très exhaustif de l'évolution du traitement du paysage, comme motif, dans la poésie de la deuxième partie du 20ème siècle. Mais à côté de ce type d'approche, panoramique et spécifiquement littéraire, il y a place pour une analyse complémentaire, moins globale, plus à fleur de texte, sémantique et sémiotique, qui ne s'interroge pas sur le motif et la charge esthétique du paysage mais sur les problèmes ou plus simplement les caractéristiques de la textualisation des paysages. Formulée de manière on ne peut plus simple, la question revient à se demander ce qu'implique la mise en mots des paysages, dans le genre de la poésie contemporaine.

Note de bas de page 2 :

 Rastier François, Arts et sciences du texte, Paris, PUF, 2001.

Cette interrogation sur la textualité des paysages soulève plusieurs questions aussi simples à formuler que difficiles à résoudre. Compte tenu de son origine picturale et perceptive supposée, que devient le paysage dans la linéarité textuelle ? Que deviennent le cadre, les limites du paysage, la profondeur, la perspective, la structure d'horizon, que peut la linéarité textuelle face à la perception globale ? Ou encore : de quelle nature est l'impression référentielle2 qualifiée de paysage dans un texte, si une telle impression générale a quelques chances d'exister ?

Plus largement, et plus techniquement, on peut se demander s'il y a un lien entre la perception phénoménologique d'un paysage et son mode d'existence icônique dans un texte ou, dit encore autrement, si dans la période contemporaine quelque chose existe comme un espace mental spécifique de la perception paysagère, transversale aux différents modes de perception et d'expression de l'entité paysage, sorte de structure référentielle type associée au paysage actuellement. Si l'on se risque à une petite phénoménologie sauvage - mais aisément partageable - du paysage en se référant à l'expérience très commune et très cinématographique de l'apparition d'un paysage par la vitre d'un train, on pourra s'accorder sur le fait que cette perception semble exiger de notre voyageur virtuel au moins deux opérations. Première opération prévisible lorsque l'on tente de reconstituer mentalement la génèse de l'impression d'un paysage, la démarcation d'une étendue qui prend corps, semble se détacher sur le fond d'une étendue jusque là plus ou moins indifférenciée. Là où la campagne n'était que flux coloré s'écoulant sans heurt dans la vision périphérique du sujet, se dresse telle vue de forêt ou tel fragment de village. Seconde opération accomplie logiquement par le voyageur observateur, une stabilisation, temporaire, de ce qui s'est démarqué ; le temps simplement que l'observateur perçoive, identifie, reconnaisse, la forêt limousine ou le village berrichon, et laisse enfin glisser la portion d'espace envisagée un court instant comme paysage. De semblables voyageurs parcourent-ils ainsi systématiquement les espaces textuels pour faire surgir des paysages, qui se démarqueraient et se stabiliseraient pendant le temps de la lecture ? Plus concrètement, dès lors qu'il s'agit de paysages textualisés, est-il possible de retrouver un tel mécanisme, de démarcation, de stabilisation puis de disparition, qui constituerait alors le mode d'existence iconique particulier du paysage dans un texte ?

Le corpus choisi, n'est évidemment pas indifférent pour aborder la question de du mode d'existence textuel des paysages. On imagine sans mal que la poésie contemporaine fera un usage du terme « paysage » qui à la fois renseigne sur son ou sur ses sens actuels, et en même temps pousse la notion dans ses limites, actualisant à la fois les lieux communs du paysage et leur détournement, problématisant le mot et la notion beaucoup plus que ne le feraient d'autres types de textes contemporains, à vocation touristique et descriptif par exemple.

1.2 Précisions méthodologiques

Une entrée lexicale, une approche sémantique et sémiotique

Le choix de l'entrée lexico-sémantique pour aborder le problème de la textualité du paysage permet de ne pas présumer de ce qui a valeur ou pas de paysage parmi le vaste champ des descriptions d'espace. Ainsi, nous ne partons pas du principe que toute description, toute portion d'espace qui semble vue par un observateur est nécessairement et d'evidence un paysage car, précisément, nous cherchons à définir ce qu'est, du point de vue sémantique un paysage. On ne présume donc pas non plus, de ce que pourrait être la configuration sémiotique type d'un paysage, posée de manière strictement spéculative. Une telle démarche impliquerait que le concept, la configuration perceptive de type paysage existe par elle-même, de manière autonome, et en tout cas indépendamment des contextes discursifs où le terme apparaît. Sans prétendre invalider pour autant ce type d'approche, phénoménologique plus que sémiotique ou sémantique, nous interrogeons d'abord le paysage en tant que valeur linguistique, différentielle et textuelle.

Dans cette perspective les occurrences du mot dans le corpus sont relevées systématiquement. Puis à partir de chaque occurrence est construit le sens du lexème « paysage » au sein de chaque texte, c'est-à-dire le sème ou l'ensemble des sèmes, unités minimales de sens, actualisés par chaque emploi du terme. A cette première phase, lexico-sémantique succèdent une seconde phase d'analyse, que nous identifions comme sémiotique, qui consiste à établir les configurations perceptives associées aux emplois du lexème, et partant, la manière dont se déploie pour l'observateur-interpréte une éventuelle structure du signe paysage au sein des textes. On distingue donc le niveau lexical, où l'unité d'analyse est le mot, le niveau sémantique, qui travaille sur les unités de sens actualisées par l'emploi d'un mot, et le niveau sémiotique, où l'analyse sémique débouche sur un niveau de pertinence perceptif, gestaltiste.

Concepts sémantiques et sémiotiques utilisés

Ce champ de recherche mobilisent plusieurs concepts sémantiques, sémiotiques et que l'on peut présenter brièvement :

Note de bas de page 3 :

 Fontanille Jacques, Zilberberg Claude, Tension et signification, Liège, Mardaga, 1998.

  • la notion d'impression référentielle, développée par François Rastier, qui décrit la façon dont les textes parviennent, à leur manière, à rendre plus ou moins présent un référent. En quelque mots, cette impression peut être décrite comme une forme sémantique qui se détache sur un fond sémantique ;

  • la sémiotique tensive, l'un des développements actuels de la sémiotique3 et notamment l'idée que l'on peut observer dans les discours un champ de présence, où des objets apparaissent à un observateur. Ce champ de présence peut être articulé en associant les deux gradients de l'intensité et l'étendue (comme dans la perception d'une couleur, que l'on perçoit de manière d'autant plus vive, intense, que le pigment est concentré, autrement dit non étendu) ;

Corpus

Le corpus est constitué par un assez vaste ensemble de textes poétiques contemporains, collectés à partir de trois sources : les recueils d'auteurs contemporains, une anthologie de la poésie contemporaine (Pléiade) et enfin un site web, non institutionnel, consacré à la poésie contemporaine. Les auteurs pris en compte pour le moment sont Christian Artaud, Philippe Beck, Mathieu Benezet, Stéphane Bérard, Judith Chavane, François Couret, Anne-Sophie Demay, Jacques Demarq, Maryline Desbiolles, Jean-Marie Gleize, Frédérique Guétat-Liviani, Edouard Glissant, Alain Helissen, Philippe Jaccottet, Gil Jouanard, Pierre Ménard, Marcelin Pleynet, Paul-Louis Rossi, Claude Royet-Journaud, Jacques Roubaud, James Sacré et Jacqueline Saint-Jean.

Dans l'état actuel du corpus, soixante-quatorze occurrences ont été relevées et analysées. Dans le présent article, l'ensemble du corpus n'est exploité que pour dresser l'inventaire des sèmes actualisés ; nous nous limitons à deux auteurs, Judith Chavanne et James Sacré pour illustrer le plus précisément et le plus simplement possible le principe central que constitue la bascule méréologique, au cœur de l'iconisation textuelle du paysage.

2. Les sens du paysage

2.1 Inventaire sémique

Pour connaître le sens ou les sens du mot paysage il n'est pas d'autres moyens que de relever dans un corpus homogène l'ensemble de ces acceptions. On peut alors espérer faire ressortir les unités de sens qui semblent toujours actualisées, les sèmes inhérents, qui relèvent du système de la langue, et les unités de sens fréquemment associées, les sèmes afférents, qui relèvent de sociolectes particuliers - ou bien qui sont rendus nécessaires par le contexte plus ou moins immédiat du mot. On pourrrait ainsi par exemple se demander si un paysage peut être laid ou si le terme implique nécessairement, actuellement, que ce qu'il désigne soit jugé toujours de manière positive. Cette dernière solution impliquerait alors que le sème /euphorie/ représente dans le système actuel de la langue française un sème de `paysage`, et qu'un paysage laid est par conséquent, pour le moment, contre nature !

Dans le corpus poétique analysé trois grands types d'unités sémantiques vont entrer, seules ou en se combinant, dans les sens du mot paysage en contexte. Ces trois types de sèmes n'épuisent évidemment pas les possiblités d'afférences par instruction du contexte, qui n'ont de limite que l'imagination de leur auteur. On recense :

1) des sèmes relatifs à l'étendue qui se spécifient en : /étendue homogène/, /étendue spatiale/, /étendue naturelle/, /étendue scalaire/, /étendue méréologique/
2) des sèmes relatifs à l'activité perceptive d'un sujet,
3) des sèmes axiologiques, impliquant un jugement positif ou négatif.

Tableau 1.

Sèmes

Contexte du sémème ‘paysage’

/Etendue/

/Etendue spatiale/

« On s’aimerait poreux quand autour de soi les paysages défilent » (Judith Chavanne, , Entre le silence et l’arbre p. 59)

« Peu importe d’ailleurs le paysage désormais : on, marche pour marcher, ou pour penser, ou, qui sait même, pour disparaître » (Gil Jouanard, Savoir où, p. 23)

« Tous les jours je recommence. Incursions dans le paysage (je me suis enfoncé plusieurs fois jusqu’au même point) » (Jean-Marie Gleize, Le principe de nudité intégrale, p. 23)

/Etendue naturelle/

« Un mulet pensif sous les saules attire à lui le paysage », Jacqueline Saint-Jean, Atlas secret,

Paysage avec vol d'oiseaux, Christian Prigent

« Je vais parler du paysage réel : la terre est un carré et se divise en carrés », (Jean-Marie Gleize, Le principe de nudité intégrale, p. 65 )

/Etendue/homogénéité/

« Il me faudrait une méthode pour écrire l’histoire des mitraillages verbaux qui trouent mon paysage », (Christian Arthaud, « Extrait de lettre à PLP »)

/Etendue scalaire/

« le paysage s’étend avec des endroits qu’on voit minuscules » (James Sacré, Une fin d’après-midi à Marrakech, pp. 61-62)

/Etendue méréologique/

« –bordure, lisière, sans laquelle le paysage s’affaisse » (Judith Chavanne, Entre le silence et l’arbre, p. 24)

/Perception/

« À ce propos, un paysage c'est plus qu'un spectacle, c'est un événement d'identification où l'émotion se vomit de vous, le jet s'élargit au delà de vos lèvres, joint le pays, l'incorpore, et par normal retour de bâton fascinatoire, fond sur vous. », (Zéro quatre, S. Bérard)

« Le silence a pas bougé dehors on voit mal. Le paysage à cause de la très grande lumière. » (James Sacré, Si peu de terre, tout, p. 13)

« La montagne n’est pas le paysage. Le paysage c’est l’écran sa lumière pâle. » (Frédérique Guétat-Liviani)

/Axiologie positive/

/euphorie/ : « Tu transportes, en les plus beaux paysages, les plus désolés dans la solitude et la beauté, la musique en eau courante de ton corps » (James Sacré, Une fin d’après-midi à Marrakech)

/euphorie/+ /étendue naturelle/ : « Cette région : région, par manière de dire, paysage moralisé, par descriptions définies, bases de voisinages totalement éparpillées. » (Jacques Roubaud, Quelque chose noir, p. 109)

2.2 Tensions sémantiques du paysage

A partir de l'organisation sémique précédemment décrite se dessine un principe plus étonnant, sorte de molécule sémique actualisée très fréquemment dans l'ensemble des textes poétiques du corpus, qui pourrait représenter l'icône recherchée, et plus exactement le principe d'iconisation textuelle du paysage. Dans tous les cas, la molécule se fait d'abord sentir par une tension sémantique qui affleure plus ou moins à la surface du texte et produit parfois de très ténues tensions interprétatives. L'examen des textes de Judith Chavanne et de James Sacré permet de bien montrer comment s'exprime cette tension, comment elle semble donner corps au paysage en installant au centre du texte, face à la « géographie textuelle », un observateur pour qui se démarque et se stabilise l'icône du paysage.

Texte 1 ( « …Je dis l'arbre, comme empreinte du paysage… » )

Dans le premier texte retenu, deux occurrenceces du terme « paysage » apparaissent : « Je dis l'arbre : comme empreinte d'un paysage » puis « Ainsi, il y avait encore de toi à moi un paysage, un train m'emmenait ». Les deux sémèmes `paysage' convoquent, en première analyse, les sèmes recensés précédemment : pour la première occurrence, le sème /naturel/, actualisé à partir de ‘arbre’, et pour le second le sème /étendue physique, distance/, produit par afference contextuelle. Mais il y a bien une tension interprétative, légère mais tout à fait perceptible avec la première apparition du terme dans « l'empreinte du paysage ». Expression curieuse en effet que l'empreinte du paysage, où l'on entend comme un conflit qui s'éclaire à la lecture du texte. Tout le texte tient un discours sur la distance entre soi et le monde, entre soi et l'autre, et sur le partage possible : « cet autre accouplement dans la distance », « il y avait encore de toi à moi un paysage », ou encore : « j'ai fait la part du monde et de moi-même ». Ce premier paysage n'est pas comme dans la seconde occurrence, l'étendue que peut observer le voyageur, mesure de la distance ou de la proximité amoureuse entre deux êtres, mais le nom d'une tension difficilement représentable. L'empreinte, qui implique l'unité d'une forme identifiable, et le nécessaire contact, à un moment ou un autre entre la chose et le receptacle de l'empreinte, neutralise à sa façon le sème /distance/ du paysage. Ce mouvement se poursuit avec l'expression qui suit immédiatement : « J'ai appuyé à lui ma part humaine », qui actualise de nouveau le sème /contact/.

Au total, l'empreinte du paysage condense plusieurs oppositions très homogènes : l'arbre, unité présente, que je peux toucher vs le paysage comme totalité, l'environnement naturel de l'obsrvateur, le contact immédiat vs les sens à distance, la présence avérée vs l'environnement dont on peut douter. Donc d'un côté l'unité, le touché, le contact, la présence, le partage et de l'aute la totalité, la vue, la distance, le non partage. En ce sens, le paysage textualisé n'est pas une simple portion d'espace à décrire, mais un dispositif relativement complexe dont on se contentera de dire à ce stade qu'il met en scène l'observateur de manière tout à fait explicite.

Texte 2 ( « …- bordure, lisière, sans laquelle le paysage s'affaise. » )

Le second texte est encore un peu plus explicite, et renseigne plus encore sur la nature du mécanisme associé aux tensions interprétatives. Judith Chavanne écrit, toutjours dans le même recueil :

« La masse des montagnes est sauvée à la crête,
d'un seul trait qui enlève le corps de roche à son poids,
et à ses piétinement ;
d'un trait qui départage et nomme sans hésitation
la terre et le ciel, les aiguillées d'ardoise et le souffle rond
au-dessus des nuages
-bordure, lisière, sans laquelle le paysage s'affaisse. »

Le paysage n'est pas donné et judith Chavanne décrit non pas le résultat que serait le paysage déjà stabilisé et figé, mais l'acte de sa constitution devant l'observateur et la tension qui doit l'animer en permanence pour qu'il ne se brouille pas, ne « s'affaisse » pas. A plusieurs reprises, apparaît l'élément fondamental : « le trait », « la crète », « la bordure », « la lisère », autrement dit l'élément de démarcation linéaire qui construit et tient le paysage, qui transforme la masse, la pluralité des éléments en une totalité paysagère, qui permet d'opposer le bas et et le haut, « la terre et le ciel », « les aiguillées d'ardoise et le souffle rond au-dessus des nuages ». De nouveau se déploie, avec l'occurrence paysage, non pas l'espace physique à décrire, mais le mouvement de sa constitution devant un observateur, qui enregistre la tension méréologique, entre les parties du paysage, et sa constitution en totalité par le pouvoir du trait.

Texte 3 (« Le premier fleuve délivra la terre de la terre et lui donna en grâce le paysage )

Le troisième texte de Judith Chavanne présente des éléments comparables à ce qui se passe dans les deux premiers. En premier lieu, la description de l'émergence du paysage plus que la description du paysage lui-même : « Le premier fleuve délivra la terre de la terre et lui donna en grâce le paysage », et d'autre part l'élément démarcateur, ici linéaire. La démarcation qui fait paysage peut également être celle d'un élément élément ponctuel, unique, intense : « la ramure sur l'horizon détacha un arbre et une émotion », démarcation donc d'une figure, ou d'une forme sur le fond de « l'horizon blanc », ou encore « la ligne de partage » qui doit séparer « les deux versants de l'être ». Ce dernier exemple invite donc à distinguer :

1) les tensions qui structurent le paysage :

  • le mélange (de la terre avec elle-même), l'avant du paysage vs le tri, c'est à dire l'opération qui sépare, qui distingue, qui démarque (« délivra », « traversa », « détacha ») ;

  • la forme vs le fond,

2) et d'autre part le ou les mouvements de transformations associées à ces tensions :

  • tensions de démarcation, entre la figure et le fond, sur l'axe de la profondeur

  • le partage entre élémets

  • la séparation entre zones.

Texte 4 (« D'anodines émotions d'amoureux un paysage les exténues »)

Les paysages de James Sacré dans Une fin d'après-midi à Marrakech, plus exotiques que subjectifs, exploitent de nouvelles tensions mais semblent bien fonctionner sur un principe d'iconisation tout à fait comparable.

Sans prendre le temps de faire justice aux détails des parcours interprétatifs, on peut affirmer que, de manière très globale, tout le texte montre un paysage désertique qui est décrit comme diluant, exténuant dans son immensité spatiale et temporelle le moment présent, à l'aune duquel se mesure « l'émotion anodines des amoureux ». Très beau texte de James Sacré, qui joue sur le mélange de l'espace et du temps pour donner matière au désert, comme en témoigne ce vers : « Telle cours étroite et remplie d'éternité », où se rencontrent la faible extension spatiale de la cours et son extension temporelle sans limite. Sur l'ensemble du texte s'opposent : le moment ponctuel, le lieu ponctuel, du registre de la tonicité, au tempo vif, et l'extension temporelle et spatiale (« l'éternité », « l'écriture », le « grand jardin »), atone et au tempo ralenti. Et, comme dans les trois cas décrits précédemment, un mouvement général qui permet de relier les deux : ici, la disparition lente, l'érosion du désert.

Texte 5 (« un jour dans la grande aridité du paysage, c'est vrai que disparaîtront des châteaux de terre, … »)

Ce texte évoque un mouvement comparable de disparition, d'érosion, immédiatement relié au paysage. Il exploite une tension assez ténue, que l'on n'aperçoit pas nécessairement, et pourtant tout à fait intéressante et structurante dans cette decription de l'espace désertique :

  • une tension entre l'image du paysage, que je peux décrire, qui n'est pas sensé comprendre de dimension temporelle pertinente (l'instant de la perception du paysage), celle qui est face à l'observateur

  • et d'un autre côté, ce qui est décrit ici, c'est-à-dire les modifications que subit l'espace au cours du temps, et les « chateaux de terre » et « anciennes palmeraies vivantes » qui un jour disparaissent.

Le mouvement est ici sous le signe d'une extrème lenteur, qui confine à l'arrêt pur et simple sur l'image ; il n'en reste pas moins un mouvement à part entière qui révèle la tension qui structure ce paysage-ci.

Texte 6 (« et leur gestes pour entretenir le paysage »)

« Entretenir le paysage », l'expression peut paraître très courante ; elle comprend pourtant un nœud interprétatif, une tension subtile, qui est encore une nouvelle fois de nature méréologique. On a vu avec Judith Chavanne des exemples de genèse du paysage, où l'on passe de la masse indifférenciée à la totalité organisée. Il y a dans le cas présent un mouvement inverse de segmentation. Sachant que l'on ne peut pas entretenir le paysage comme totalité, les actions se font nécessairement sur des parties de paysages, sur les pelouses. On passe donc avec le parcours interprétatif impliqué dans cette action, de la totalité du paysage, présent en tant que nom, à ses parties, que l'on entretient. Il y a donc une nouvelle tension sémantique méréologique, entre tout et parties : le paysage suppose une homogénisation de ses parties, un élément fédérateur qui transforme les parties en tout, or ici, les parties du paysage continuent à avoir valeur de paysage, comme si les parties valaient pour le tout. On peut sur ce point faire un parallèle avec le texte de J. Chavanne sur « l'empreinte du paysage », où la partie, « l'arbre » permettait au sujet d'être en contact direct avec la totalité du paysage. Le mouvement est une segmentation, rendue possible par l'autonomisation de chaque partie accomplie par l'entretien.

3. Le principe de bascule méréologique

Dans chacun des textes sont apparus deux éléments complémentaires suscités par certains emplois du mot paysage : des tensions sémantiques, relativement comparables dans leur nature, et un mouvement de balencier assurant le passage d'un pôle à l'autre. Nous proposons de nommer ce principe général la bascule méréologique dont les tensions et mouvements signent, dans notre corpus, l'émergence et l'iconisation textuelle du paysage. L'iconisation comporte à la fois une démarcation, créée par le mouvement de bascule qui permet par exemple de passer d'un ensemble de parties à une totalité, et une stabilisation assurée par le maintien de la tension, de telle manière que le paysage dure, demeure un paysage à part entière tant que sa tension constitutive continue de l'animer. C'est, toute proportion textuelle gardée, un peu comme dans l'exemple du train, où tout à coup une étendue se démarque, fait émerger un paysage, qui est stabilisé pendant quelques instants.

Pour donner une idée de ce mouvement de bascule, on peut aussi rappeler un très bel exemple de Jean-François Bordron pour décrire l'émergence du sens : celui du trompe l'œil, où l'on bascule d'une totalité (un balcon réel) à une autre totalité (une peinture) composée de parties identifiables. Le trompe l'œil ne prend son sens de trompe l'œil que pendant le temps de cette tension, déceptive, entre la forme ancienne, sa déconstruction, et la construction d'une nouvelle forme.

Dans les cas décrits, la bascule est débrayée, donnée à lire dans l'énoncé lui-même : la question se pose donc des différentes bascules représentables dans un texte. Plusieurs tensions ont été relevées, sans que la liste soit exhaustive :

  • démarcative : entre tout et partie, entre figure et fond

  • tensive : entre intensité ponctuelle (l'émotion anodine des amoureux) et étendue (l'extension temporelle et spatiale du désert)

  • scalaire : grande étendue, petite étendue

  • spatiale : entre un espace intérieur et un espace extérieur

  • temporelle : entre un temps bref et un temps long

Quelques remarques s'imposent à ce stade. Nous avons baptisé le mouvement de méréologique, car cette tension paraissait la plus à même de représenter l'émergence et la construction du paysage. Le fait est pourtant que toutes les tensions décrites ne relèvent pas strictement de cet ordre, mais plus largement de tensions mobilisant d'une manière ou d'une autre l'étendue. On pourrait tout aussi bien, et peut peut être plus justement, préférer le qualificatif de gestaltiste, qui implique un rapport figure/fond et donc l'idée fondamentale que toute figure, en l'occurrence tout paysage textuel, est une fugure émergent d'un fond.

Autre point fondamental, ces bascules n'ont de sens que parce qu'elles ont un investissement sémantique dans les textes. Les mouvements sémantiques sont donc la manifestation textuelle des bascules gestaltistes. D'innombrables cas sont évidemment envisageables, mais les quelques manifestations rencontrées dans le corpus restreint présenté ici permettent déjà d'ébaucher un de leur principe organisateur. Les mouvemens se sont fait tour à tour : genèse, démarcation, séparation, disparition, érosion et segmentation . Dans tous les cas, la présence du paysage pour l'observateur équivaut toujours soit à la mise en scène de son apparition, soit à son maintien opposée à sa fermeture, soit à sa disparition plus ou moins rapide.

On peut conclure sur ce point, en affirmant, à partir de ces quelques éléments, que la textualisation du paysage implique, dans nos textes, la création d'un « champ de présence », et donc d'une portion d'étendue qui n'est pas simplement une quantité, mais un espace dynamique, au sein duquel le paysage n'est n'existe qu'en tant qu'apparaître ou disparaître.

Annexe

Judith Chavanne, entre le silence et l’arbre (T1, T2, T3)

T1 (« En partage » p. 13)

J’ai confié en ce jour ma présence à un arbre
Je dis l’arbre : comme empreinte d’un paysage. J’ai appuyé
à lui ma part humaine.

Je n’ai pas manqué cependant d’une vie de la chair. Non
Pas la seule étreinte des corps, mais cet autre accouplement dans
la distance, aussi charnel, cette autre qualité de fibres et de tissus
en lesquels je m’émeus, aujourd’hui et davantage qu’en
ma première chair.

Ainsi, il y avait encore de toi à moi un paysage, un train m’emmenait ; il allait aussi loin que je pouvais te rejoindre :
j’aimai le ciel, teinté de couleur bleu de flamme pour le res-
tituer, et les arbres rapides, dont les feuilles brillaient sur un
côté du dernier or ; je suis revenue à toi, par une nuit de lune et par les dernières collines embrasées, par cet arbre à nouveau
que j’ai regardé.

Contre l’arbre j’ai détaché l’humain, aisément du végétal ;
l’écorce ne retient pas le sentiment comme la chair ; contre un
arbre, l’émotion retombée sur la mousse au bas du tronc, j’ai
fait la part du monde, et de moi-même.

T2 (« Conciliation du temps et de l’espace » ; p. 24)

« La masse des montagnes est sauvée à la crête,
d’un seul trait qui enlève le corps de roche à son poids,
et à ses piétinement ;
d’un trait qui départage et nomme sans hésitation
la terre et le ciel, les aiguillées d’ardoise et le souffle rond
au-dessus des nuages
-bordure, lisière, sans laquelle le paysage s’affaisse.
Je pense à leur pied à ce qui pourrait être une crête
pour nos fatigues amoncelées »

T3 (« Conciliation du temps et de l’espace » p. 25)

« Le premier fleuve délivra la terre de la terre
et lui donna en grâce le paysage ;la veine traversa,
entre l’attente et l’absence ;
la ramure sur l’horizon blanc détacha un arbre
et une émotion.
Mais au deux versants d’être, souvent fait défaut
la ligne de partage. »

James Sacré, Une fin d’après-midi à Marrakech (T4, T5)

T4 (« La nuit continue dans les mots », p. 47)

D’anodines émotions d’amoureux ;
Un paysage les exténues
Dans la couleur de mon désert, ou jusque dans
Telle cour étroite et remplie d’éternité
A cause d’un carrelage qui s’use et du bruit de l’eau !
Qu’est-ce que la fatuité de l’amour espère
Alors que le temps disparaît en écriture (géométrie qui
s’effacent, les sables silencieux) ?
Le sourire qu’on voudrait voir est là
Dans la douceur des dunes
Ou dans le calme d’un grand jardin de palmiers au bord
d’une ville.

T5 (« Le monde s’écrit, on ne sait pas ce qu’il raconte », p. 67)

Un jour dans la grande aridité du paysage
C’est vrai que disparaîtront des châteaux de terre et
d’ancienne palmeraies vivantes.
Faut-il se déprendre de nos cœurs trop confiants ?
Sans doute qu’il ne faut rien espérer de l’exactitude in-
sensée de la mort,
Mais trouver de la vigueur en la dérisoire détresse.
Mon poème est comme une kasba ruinée par le grand
bleu du temps.
(« Le monde s’écrit, on ne sait pas ce qu’il raconte »,

James Sacré, Une petite fille silencieuse

T6 ( « le Paysage aussi ressemble au temps », 70.

Des gens s’occupent après leur pelouse, activité paisible dans l’air et
la lumière de la matinée (maison de la même couleur que le rouge des
érables en fleur). Tous ces gens c’est vrai qu’on peut devenir leur
connerie, leur façon d’être moyennement riches, pas trop racistes…et
leurs gestes pour entretenir le paysage avivent la saveur de ce monde où
tu n’es plus. Faut-il vraiment les aimer pour te rejoindre (mais où) et
retrouver ton goût de courir sur la pelouse rêvée du monde ?

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Bibliographie

Fontanille Jacques, Zilberberg Claude, Tension et signification, Liège, Mardaga, 1998.

Ouellet P., Poétique du regard. Littérature, perception, identité, Sillery, Les Éditions du Septentrion, Limoges, PULIM, 2000.

Rastier François, Arts et sciences du texte, Paris, PUF, 2001.

Collot Michel, Paysage et poésie du romantisme à nos jours, Paris, Éditions José Corti, 2005.

Arthaud Christian, « Extrait de lettre à PLP », Sitaudis [en ligne]
http://www.sitaudis.com/Poemes-et-fictions/extrait-de-lettre-a-plp.php,
(consulté en décembre 2007).

Chavanne Judith, Entre le silence et l’arbre, Paris, Gallimard, 1997.

Gleize Jean-Marie, Le principe de nudité intégrale, Paris, Seuil, 1995

Guétat-Liviani Frédérique « Riri Fifi Loulou », Sitaudis [en ligne],
http://www.sitaudis.com/Poemes-et-fictions/riri-fifi-loulou.php,
(consulté en décembre 2007)

Prigent Christian, Paysage avec vol d’oiseau, Auvers/Oise, Carte Blanche, 1982

Roubaud Jacques, Quelque chose noir, Poésie Gallimard, 1986

Sacré James, Une fin d’après-midi à Marrakech, Marseille, André Dimanche, 1988.
- Si peu de terre, tout , Le dé bleu, 2000 (1986)
- Une petite fille silencieuse, Marseille, André Dimanche, 2001Image1

Notes

1  Collot Michel, Paysage et poésie du romantisme à nos jours, Paris, Éditions José Corti, 2005.

2  Rastier François, Arts et sciences du texte, Paris, PUF, 2001.

3  Fontanille Jacques, Zilberberg Claude, Tension et signification, Liège, Mardaga, 1998.

Pour citer ce document

Nicolas Couégnas, « L'impression textuelle des paysages », Actes Sémiotiques [En ligne], consulté le 24/04/2019, URL : https://www.unilim.fr/actes-semiotiques/3387

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