Les raisons d’un choix (im)pertinent

Giulia Ceriani

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Mots-clés : autoréflexivité, déplacement, différence, insolence, pertinence, polémique, subversion, suspension

Auteurs cités : Joseph COURTÉS, Algirdas J. GREIMAS, André Martinet, Michel MEYER, Piergiorgio Odifreddi, Dan Sperber, Alain Touraine, Deirdre Wilson

Plan
Texte intégral
Note de bas de page 1 :

 Cf. Piergiorgio Odifreddi, Il matematico impertinente, Milano, Longanesi, 2005.

Les réflexions qui suivent s’organisent autour d’un dénominateur commun : l’impertinence comme concept, intérêt au long cours qu’il conviendrait peut-être d’appeler inclinaison existentielle.  Mais qui a aussi à voir avec une épistémologie de la recherche et, de façon plus générale, de la pensée analytique, insensible aux délimitations hiérarchiques et aux comportements conformes ; et également, avec une dimension de résistance apte à se développer en tant qu’« impératif moral et politique »1, dans le sens de non-appartenance à une conjoncture souvent désagréable et indigne de consensus.  Mais c’est là une autre histoire. Ou peut-être que non, s’il est vrai que la matrice de l’impertinence naît, bien sûr, de non pertinere (non enfermement à l'intérieur d’une frontière délimitée), et trouve là sa raison d’être première.

L’impertinence se définirait donc avant tout comme un mouvement réactif, comme une réponse témoignant d’une antipathie irrémédiable à l’égard d’un paradigme, d’un système, d’une convention.  Manière un peu plus fruste d’indiquer — en parcourant la longue liste de synonymes relevant du même champ sémantique (insolence, tout d’abord, puis impudence, effronterie, inconvenance, arrogance, selon un crescendo qui va jusqu’à la provocation) — l’existence d’un double contexte justifiant les deux raisons de notre intérêt pour l’« impertinence » : à la fois lieu du conflit de sens, apte à faire apparaître les limites de la non-admissibilité à l’intérieur d’une logique donnée, et lieu de l’indisponibilité sociale où dominent les connotations pathémiques, la provocation, l’intentionnalité ouvertement autosatisfaite.

L’impertinent est nécessairement marginal (il vient après, en tant que porteur d’un comportement négatif face à un état de choses convenu), donc isolé, donc allègrement individualiste. Donc différent. La différence qui le qualifie n’est évidemment pas étrangère ni même surprenante puisqu’elle met en jeu l’opposition entre altérité et identité qui est la condition première de la production de sens.  Cela va de soi, l’impertinence présuppose la connaissance, de la part du sujet qui la pratique, de l’actant auquel il s’oppose pour fonder sa propre individualité ; avant d’être un acte d’affrontement, son geste est toujours un acte de résistance ; il organise une réponse concernant la prise de conscience d’une situation, et, sur la base de cette réponse même, définit sa propre activité. L’impertinence relève donc de l’ordre polémique. Avec des divers degrés d’intensité, elle recouvre des dispositifs thématiques allant de la topique révolutionnaire à celle purement contre-interprétative, jusqu’à englober des configurations rhétoriques aux différentes connotations possibles : du sarcasmeà l’ironie et à l’irrévérence.

Elle se présente comme un comportement essentiellement identitaire tendant vers la rupture d’une conjoncture rigidifiée et saturée, pur consensus vidé de toute signification propre.

1.  Le concept d'impertinence

L’impertinence représente donc un domaine conceptuel qui nous intéresse pour deux types de raisons, sémantiques et socio-relationnelles, textuelles et contextuelles en même temps, si tant est que ces deux dimensions puissent être artificiellement séparées.

Note de bas de page 2 :

 Algirdas Julien Greimas et Joseph Courtés, Sémiotique. Dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette, 1979, p. 276.

Sur le plan sémantique, l’idée est bien sûr de délimiter les contours de ce qui peut être défini en opposition à la pertinence. Si ce qui est pertinent, selon l’acception sémio-linguistique héritée de Martinet, est le trait distinctif qui conditionne le fait de communiquer — ou, selon un point de vue plus général, la règle selon laquelle on ne doit prendre en considération dans un système que les éléments utiles à épuiser sa définition — ou encore, le point de vue significatif (« pertinent ») en tant que garant de l’admission ou de l’exclusion par rapport à un corpus à l’intérieur du parcours privilégié d’une analyse2 —, alors le concept d’impertinence est fortement lié à celui de légitimation (ou mieux encore, à la négation de cette dernière).  Exceptée l’opportunité de focaliser un hors-champ — une zone de non-pertinence, justement — qui permette d’individualiser des parcours alternatifs n’appartenant pas à des ordres de référence préconstruits, et donc avant-coureurs d’autres sens possibles et de significations autres.

Le second parcours conceptuel qui nous intéresse, soutenu par le fait que notre lexème de référence est parmi les plus ambigus et controversés de l’encyclopédie (comment ne pas remarquer la difficulté du dictionnaire à attribuer des synonymes et des contraires adéquats et non pas surinvestis d’un jugement négatif, dont en revanche le mot « impertinence » apparaît comme miraculeusement préservé ?), est donc celui, sociologique et relationnel, où l’on qualifie comme « impertinent » un comportement qui, échappant à ce qui est permis par la dimension contractuelle établie, altère l’équilibre prévu entre les différentes parties en cause. Selon ce point de vue, l’impertinence est beaucoup plus proche de l’insolence (celle-ci étant la négation de solere, « avoir l’habitude ») : comme si appartenance et habitude tendaient à se confondre, quitte à faire perdre énormément au sens plein, volontaire, de l’idée d’appartenance : simple adéquation passive à laquelle le geste insolent/impertinent opposerait un sursaut volontaire et tout à fait intentionnel — d’où, par opposition, idée d’une compétence intérieure potentiellement menaçante, justement parce qu’apte à développer son défi, minant de façon insidieuse les bases du contrat social.

Note de bas de page 3 :

 Michel Meyer, De l’insolence, Paris, Grasset et Fasquelle, 1995, p. 10.

Comme Michel Meyer l’écrivait dans sa tentative de définir ce qui justifie l’irruption de l’insolence comme arme de subversion, « Le social est fondé sur une fiction : l’adéquation de l’être et du paraître.  Est général celui qui porte les insignes du général comme est prêtre celui qui en a les marques apparentes, et par là — c’est le but de tels signes — on se place dans l’ordre de l’évidence »3.  Le « réel » n’est rien d’autre que l’effet généré par la relation entre être et apparaître : précondition de toute réflexion sémiotique mais aussi critère nécessaire de prise de distance par rapport à l’étroitesse d’une certaine conception de l’« objectivité ».  Meyer situe en 1460 l’apparition du mot impertinence, et à l’époque il semble que celui-ci signifiait seulement l’insolite et l’inhabituel.  Aujourd’hui par contre (comme en témoigne largement la désapprobation trahie par les dictionnaires contemporains), être insolent c’est être impertinent à un niveau d’une bien plus grande dangerosité sociale ; cela signifie déclarer la possibilité d’autres certitudes, d’autres façons d’exister, d’une subjectivité différente.

En effet, l’impertinence ouvre la possibilité de construire un système alternatif, qui, une fois dépassé ce moment de négation, revendique la reconnaissance de règles qui lui sont propres. A l’intérieur d’une rhétorique liée à l’inversion, celle-ci touche une configuration spécifique, celle du défi : subversion précise des apparences susceptible de devenir à son tour ritualisée (voir la figure du bouffon shakespearien, la canonisation des masques de la commedia dell’arte, ou encore la reconnaissance des canons déformants de bien dessatires), ou de se cristalliser — et c’est ce qui nous intéresse le plus — en figures ou icones d’un consensus imprévu : ainsi, a été impertinente, en son temps, la première victoire d’un candidat comme Barack Obama, ou l’achat d’une Tata Nano (2000 dollars) plutôt que d’une Fiat Cinquecento, ou encore les sneakers Converse signéesFrida Kahlo ; et c’est le cas aussi d’une matière impossible comme le bioplastique, qui met en question les frontières entre naturel et artificiel, et encore plus entre éco-sensibilité et éco-opportunité.

Dans tous ces exemples,qui sont au fond ceux d’une impertinence « triomphante » puisque bénéficiant d’un très large consensus, cela donne naissance à l’équilibre parfait entre une négation criarde (la non-approbation du système de référence) et la création grâce à celle-ci d’une nouvelle définition du monde, d’une autre pertinence sur la base de la première impertinence inversée.

Inverser, démonter, confondre, railler : l’impertinence est une forme d’agressivité non pas destructive mais visant àla reconstruction, n’acceptant pas de disparaître dans la négation pure.  Pour cette raison, elle se présente comme une plate-forme conceptuelle fertile, à travers laquelle mettre en œuvre les potentialités d’un présent en soi tendanciellement dysphorique.  Et elle apparaît comme la dimension privilégiée d’une réflexion interdisciplinaire qui reconnaît l’utilité d’un approfondissement du rapport avec la raison logique afin d’analyser les raisons de la déviance et la nature des effets de sens générés par la prise en compte d’un écart. Libre à chacun d’y voir une forme de gaspillage productif ou au contraire une insoutenable provocation, un enrichissement de la scène cognitive ou une perturbation du calme intersubjectif.

2.  La structure de l'impertinence

Note de bas de page 4 :

 Algirdas Julien Greimas et Joseph Courtés, op. cit., p. 88.

Si l’insolence est le contraire de l’autorité « consacrée » — privilège des fous, des bouffons et (de moins en moins) des intellectuels —, la reconnaissance de son existence passe par une rupture délibérée du pacte énonciatif fondé sur un échange réciproque. Elle ratifie un déplacement, elle énonce, de façon autoréfléchie, tout d’abord le lieu d’une différence, l’irruption à l’intérieur de la continuité discursive d’une discontinuité dénégatrice : c’est le pied d’une chaise soudainement noué (Les Bouroullec), c’est le bras de Michelle Obama sur l’épaule de la reine (ou vice versa), c’est le hacker qui s’incruste sur les écrans du Pentagone. On nie et en même temps on affirme ; les barrières liées au contexte auquel on appartient (la catégorie, la situation, le rôle, etc.) tombent et des règles relevant d’un principe de légitimation différent se proposent ou s’imposent : opération de dénégation qui présuppose donc l’existence d’un énoncé d’assertion ou de négation antérieur selon une perspective syntagmatique (bien qu’il s’agisse en fait d’un rapport d’implication4).

Et en même temps, on a là un acte de rupture énoncive (avant qu’énonciative), un changement de paradigme qui renouvelle la compétence sémiotique, un prédicat intentionnel qui rompt la correspondance artificielle entre être et paraître et conduit l’apparence à renvoyer à une autre substance.

Cette partie se joue à trois : d’abord entre un sujet qui lance le défi et un anti-sujet qui, certes, peut trouver dans la non-acceptation de la provocation la meilleure des défenses, l’antidote parfait : ne pas relever le gant, ne pas reconnaître la rupture comme une provocation, étant donné que le responsable de l’impertinence ne peut pas être un égal ; à travers son geste même, il se place en dehors du cercle protégé de ce qui est légitime. Au centre, ce qui fait l’objet de la dispute, c’est le sens légitimé, la charnière du renversement isotopique : celui qui est à l’intérieur et celui qui est à l’extérieur, celui qui est pertinent et celui qui est impertinent, la question renvoyant à l’assomption idéologique de l’impertinent même, qui propose à l’observateur — troisième et nécessaire actant — un second parcours, parallèle et possible.

La structure narrative de la séquence apparaît dans ce contexte aussi élémentaire que canonique : l’épreuve qualifiante devient forte d’une compétence modale renouvelée, qui intervient là où l’être de l’anti-sujet décide de travailler sur sa propre intentionnalité avant que sur l’action conséquente, en s’impliquant dans un programme manipulateur qui donne au sujet détenteur de la légitimité l’illusion d’assister à une « simple » lutte pour le pouvoir. Mais le programme est plus complexe, justement parce qu’il n’est pas directement oppositif : l’impertinent engage l’épreuve décisive en déconcertant son adversaire, en l’obligeant à réorganiser son point de vue.  De cette façon, il gagne du temps et s’empare de la disjonction de la valeur concédée par le consensus élargi, en un mot par la réouverture du jeu, la confrontation et le défi.  Où ce qui sera glorifiant sera le choix de la sanction positive par un public autre, en quelque sorte vierge, qui se reconnaîtra dans la fracture et, chaussant avec fierté les lunettes permettant la nouvelle vision des choses, construira pour lui-même, à partir de là, une identité renouvelée.

Si telle est grosso modo la structure narrative de l’impertinence, il faut revenir sur le moment décisif, celui de l’instant d’équilibre paradoxal pendant lequel le jugement négatif considère l’impertinence comme un affront et pendant lequel, en même temps, un éventuel jugement positif intervient pour le corriger et même en montrer la valeur positive en tant qu’ouverture.  Il s’agit d’une configuration clairement binaire, qui fait apparaître la possibilité de rompre un contrat en vigueur et d’en souscrire un autre, opposé et symétrique : ce qui fait sens plus que tout, c’est ce moment de potentialité absolue qu’ouvre l’écart impertinent, transgression risquée, offensive et pour cela même réprimée par certains, mais également aimée, pratiquée, choisie par d’autres comme une pratique essentielle.

Lieu rhétorique où on décide, structurellement, de ne pas appartenir.  Soustraction au consensus et miracle actualisé d’une suspension possible. Tant que je suis impertinent (donc, en définitive, fou non dangereux et assassin non mortel) je peux éviter de choisir, je peux attendre de conclure — cela durera peu, mais c’est une durée qui, elle aussi, existe —, je peux ne pas être, justement parce que je me suis dépouillé de l’apparence approuvée, et, au moins temporairement, je peux attendre avant d’indiquer le chemin vers une autre façon d’exister qui me condamnera à nouveau à la persistance. A la pertinence.

3.  Les pertinences de l’impertinence

Les pertinences de l’impertinence sont en fait multiples. Si, en ce qui nous concerne, nous nous sommes attachée à donner forme et épaisseur à une procédure interprétative-générative nouvelle dont l’urgence nous a semblé s’imposer au cours de l’étude et de la pratique des phénomènes de tendance dans le domaine socio-économique, le terrain dans lesquels s’engage l’ensemble des réflexions possibles est bien plus vaste. Il va de l’épistémologie de l’impertinence — comment se remettre en question tant dans la décision isotopique que dans le choix d’une interprétation artistico-créative donnée ? — à une réflexion sur la responsabilité engagée dans toute prise de décision impliquant un écart, une résistance, un déplacement (même de la part d’un simple observateur), et sur les pratiques de l’activité intellectuelle même.

Mais l’idée d’impertinence à laquelle nous faisons le plus volontiers référence est en définitive politique. Bien qu’elle ne soit pas ici explicitement affrontée, elle nous semble largement partagée.  Elle implique la dimension subversive d’un « penser autrement », la force révolutionnaire du sujet pour renverser les faiblesses d’un actant collectif dont on partage l’identité, mais à laquelle on ne croit plus.  Avec cette intention, nous avons rapproché justement impertinence et insolence, et à ce même propos, nous nous permettons de citer à nouveau Michel Meyer :

Note de bas de page 5 :

 Op. cit., p. 204.

« L’insolence, c’est l’innocence du regard, c’est la voix de l’idéaliste, et si elle est aussi l’irrespect de la différence à l’encontre d’un égalitarisme absolu qui tue à terme la bonne insolence, elle n’en est pas moins indispensable à toutes les sociétés, y compris la nôtre.  Une insolence qui, de toute façon, ne tient pas lieu de solution, sans doute parce qu’elle ne prétend pas, elle, être autre chose qu’une remise en question. »5

Note de bas de page 6 :

 Dan Sperber et Deirdre Wilson, Relevance, Oxford, Blackwell, 1986.

Rien là de plus éloigné, comme on peut le voir, de la théorie ostensive-référentielle de Dan Sperber6, qui, dans le présent contexte, nous semble clairement non pertinente : la force polémique de l’impertinence porte au contraire en soi une qualité passionnelle particulière. La non-appartenance ne se définit pas comme un état mais comme une instance tensive susceptible de se charger différemment en fonction du rapport qui se crée entre formes et substances, et plus précisément dans l’interaction entre les sujets, dans l’oscillation de l’impertinent entre sujet cognitif et sujet pathémique. Cela en fonction de la qualité/quantité d’intentionnalité engagée dans l’acte qui le connote comme tel : tantôt discontinu et brusque comme un mouvement d’opposition, tantôt continu et à fleur de peau comme une désobéissance discrète, tantôt encore non discontinu et presque méthodique, comme un affront répété, ou enfin non continu et brusque comme une intolérance (autre mot presque synonyme intéressant) se manifestant à l’improviste tout en étant passionnellement nécessaire.

4.  Le goût de l’impertinence

L’impertinence, c’est aussi un plaisir, fortement subjectivé, si on accepte d’y voir un acte de perturbation sans gravité excessive, une gentille menace, une forme d’agressivité tolérable et en quelque sorte non dépourvue de connivence avec la cible même de nos provocations. Le goût de l’impertinence est une forme d’autosatisfaction qui vise directement au plaisir de se sentir, de s’auto-interpréter comme une voix dissonante.

Effet d’un dédoublement entre soi et soi en raison de l’observation de son propre acte, et entre soi et l’autre en fonction de la nécessité de reconnaître autrui alternativement comme ennemi et comme témoin, comme ennemi et comme complice, comme complice et comme l’otage d’une configuration spécialement tramée pour en tirer pour nous-même un plaisir spécial.

Un tel goût renvoie au double mode d’existence de l’impertinence : celui qui joue avec les figures et les canons stéréotypés de l’exception, avec les erreurs de grammaire, l’inversion de rôles, selon des modalités variables prescrites par les différents contextes de référence ; et celui, dirons-nous (peut-être de façon imprécise), de l’impertinence comme implicite, comme non-dit, comme impasse substantielle qui en met en œuvre la dynamique mais ne débouche dans la fixation d’aucun rôle thématique.

L’impertinence donne en tout cas un plaisir, celui de la distance. De la différence. De l’isolement.  Celui d’un sujet qui se rapporte certes à d’autres sujets, mais a finalement peu à partager avec l’institutionnalisation d’une objectalité, quelle qu’elle soit. La satisfaction qu’elle procure est un mécanisme fortement auto-réfléchi : l’impertinence satisfait pleinement les caprices et les exigences, les traits (im)pertinents et les obstinations d’une relation au monde qui se veut brusque et impromptue, mais encore capable de réaction et de résistance.