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Introduction

      Cette étude s'inscrit dans la dynamique de notre pratique de l'art dramatique. Pratique diversifiée puisque depuis vingt années nous sommes tour à tour, au gré des circonstances, acteur sur la scène, critique dramatique, auteur de textes théâtraux, promoteur de spectacle, encadreur d'atelier d'écriture et d'art dramatique, etc. Affrontant dans le quotidien un certain nombre d'ambiguïtés dans cette pratique, il nous a semblé important, presque vital sur le plan professionnel, d'essayer de comprendre le mouvement global. Evidemment - précisons le avant toute spéculation préalable - autant cet investissement personnel est à plusieurs égards bénéfique à la saisie des phénomènes dans leurs interactions diverses, autant il fragilise le point de vue en le diversifiant et pourrait prédisposer l'analyse à la subjectivité. Mais nous essayons autant que faire se peut de garder la distance critique indispensable à tout projet de démonstration.

      Le présent travail est un affermissement, l'élargissement d'une étude antérieure que nous avons menée avec beaucoup d'enthousiasme, une quinzaine d'années plus tôt. L'étude s'intitulait : L'Atelier Théâtre Burkinabé : une expérience de revalorisation des éléments théâtraux du patrimoine traditionnel. 1  Son double objet était d'une part la restitution de la démarche organisationnelle et artistique d'une compagnie de théâtre au Burkina Faso et d'autre part l'analyse sémiologique d'un certain nombre de spectacles présentés par cette même compagnie.

      A l'époque, nous étions déjà convaincu qu'il fallait quitter les errements de la critique conçue comme exercice d'école pour d'autres pistes de recherche; d'autres sentiers sans doute truffés de ronces et d'orties mais toutes aussi passionnantes. La motivation était déjà très forte d'autant plus que nous étions nous-mêmes comédien à l'Atelier Théâtre Burkinabé et donc partie prenante à cette expérience qui nous a servi de corpus. Le travail théâtral proposé par l'Atelier Théâtre Burkinabé nous semblait d'une sincère originalité. Il se présentait comme une tentative novatrice à une période où le théâtre semblait marquer le pas en Afrique de l'Ouest francophone. Cependant, nous faisions déjà remarquer que si l'étude d'une expérience artistique vivante est attrayante en ce qu'elle réserve d'insolite et de vierge, le risque est toujours grand d'aboutir à une conclusion hâtive tant que l'expérience n'est pas achevée, tant qu'elle est encore en cours de réalisation, en procès.

      Un peu plus tard, il nous a semblé que notre étude aurait été plus aboutie si nous avions étendu la perspective d'analyse à d'autres expériences qui étaient menées dans la sous région de l'Afrique de l'Ouest. Aussi, notre regard s'est-il peu à peu porté sur le théâtre en Côte d'Ivoire, au Mali, et au Togo. Nous n'avons alors manqué aucune occasion d'aller à la rencontre des spectacles, des comédiens, des metteurs en scène, des festivals. Nous avons découvert le théâtre-rituel du Bin Kadi Théâtre 2  et du Ki-Yi Mbock 3  Théâtre en Côte d'Ivoire, le kotéba thérapeutique, le théâtre utile au Mali, le concert-party d'Azé Kokovivina Concert Band et les contes théâtralisés de la Compagnie ZITIC au Togo, etc. Il nous semblait qu'un véritable mouvement d'émergence artistique trouvait des points d'ancrage dans divers publics et qu'une esthétique sous-jacente commune soutenait les différentes pratiques.

      Aussi, chaque fois que nous avons eu des opportunités de publication dans la presse, nous avions pu apprécier une manifestation par ci, une création dramatique par là, tout en nous exposant au risque constant de paraître juger le travail des autres ou de jouer au trublion donneur de leçon.

      Enfin, quel rêve nous anime lorsque nous osons aborder une problématique aussi complexe que celle de l'émergence d'une esthétique? Le rêve du témoignage; celui de participer à un devoir de mémoire. Ce travail de recherche se veut un témoignage, le bilan d'une période d'effervescence dans l'histoire du théâtre en Afrique noire francophone, du moins dans sa partie ouest régionale. Il se veut une contribution si modeste soit-il; mais un regard effronté qui prétend réhabiliter des formes d'expressions minimisées à tort et considérées comme paralittérature. Réhabilitation nécessaire, parce qu'en dépit des difficultés qu'elles rencontrent, ces formes d'expression s'inscrivent pleinement comme faits de société. Elles sont désormais intégrées à l'univers culturel qu'elles interrogent, enrichissent et modifient.

      Mais avant toute spéculation, éloignons-nous de la tradition universitaire pour raconter une sortie de l'Atelier Théâtre Burkinabé.

1 Curieuse randonnée de saltimbanques

      Novembre 1979. La piste cahoteuse menant vers Kahibo 4  est interminable. De temps à autre, un rongeur traverse la route, brisant la monotonie du défilé de pailles sèches et d'acacias. L'on chante à tue-tête; non seulement pour encourager le chauffeur du mini bus ; mais aussi pour masquer l'impatience qui allonge l'interminable piste. L'on a hâte de « causer » avec les paysans de Kahibo. Mais le temps est lourd, l'on s'assoupit, la tête dodelinant sur l'épaule du voisin. Le disque rouge du soleil balaie de ses rayons pourpres les nuques adossées à la vitre arrière du minibus. Le ronron du moteur s'impose à la brousse qu'il réveille de la torpeur des après midi plutôt âpres en cette saison.

      Soudain, un irréductible animateur se redresse et lance: « Albert, chanson, Albert chanson... » Aussitôt, deux, trois voix prennent le relais... une clameur monte. L'interpellé se redresse, s'éclaircit la voix et entonne:

« Nous sommes les acteurs ATV 5 ...
Et la vingtaine de comédiens de reprendre en choeur:
« Nous sommes les acteurs ATV
Vive le théâtre en Haute Volta
Nous sommes les acteurs ATV
Authenticité, africanité
Pour un théâtre engagé
Vive le théâtre en Haute Volta
Nous sommes les acteurs ATV... »

      Le chauffeur vire brusquement. Des toits comme de gigantesques champignons surgissent derrière l'écran que formaient les grands arbres à néré 6 , les karité 7 . On est arrivé à destination: Kahibo, l'un de ces villages neufs, construits pour coloniser les terres fertiles de la Vallée des Volta.

      Les comédiens descendent rapidement sur la place du village. Une foule compacte attend déjà. Elle se presse autour de la bande de saltimbanques. Certains visages sont déjà familiers pour ceux des comédiens qui sont passés, un mois auparavant. Il fallait discuter avec les paysans de la place avant de construire la pièce de théâtre qu'on allait leur offrir. Les autres visages, parfois dégoulinant de sueur, témoignent de la longue distance parcourue pour venir prendre part au spectacle.

      L'on s'empresse de délimiter l'aire du jeu: un cercle à la cendre grise. Les villageois s'assoient tout autour. Simon Pierre nettoie des lampes à gaz pour la veillée. Après quelques échanges avec le public, l'on annonce le début de la représentation. Les acteurs s'appliquent. Une sale histoire de rapt de femme et d'exode rural vers la ville. Les spectateurs dévorent les séquences. De temps à autre, un appel d'enfant: le bébé abandonné à la maison a sans doute besoin de lait.

      Un rire s'élève du public : l'on a reconnu à travers un personnage, des habitudes d'un frère, un voisin...

      Après la représentation Prosper Kompaoré prend la parole en « moré » 8 . C'est lui le Directeur de la troupe, le « naba » 9  du groupe des saltimbanques. Il manie aussi bien le moré que le français. Le moré est sa langue maternelle après tout... même s'il est professeur d'Université. Les spectateurs sont agréablement surpris que l'on s'adresse à eux dans leur langue, se détendent. Ils posent des questions, commentent, donnent leur avis. Prosper anime, distribue la parole, met en lumière certains passages obscurs du spectacle. Parfois, les acteurs, assis sur un pan de la scène répondent lorsqu'ils sont sollicités. Le dialogue s'installe; la « causerie » va bon train.

      A un vieillard qui se plaint de l'inconduite des jeunes gens « détourneurs de femme d'autrui », un jeune homme répond avec véhémence:

« Vous avez tort, vous les vieux! La faute est à vous, les vieilles personnes. Au lieu de vous contenter de la mère de vos enfants, à cinquante ans, vous épousez encore des filles plus jeunes que les vôtres. Vous cloîtrez vos jeunes femmes à la maison alors qu'elles ont besoin de sortir. Nous les jeunes, nous leur apportons la liberté de sortir. C'est pourquoi elles nous aiment »

      Osé! Le débat se poursuit, houleux quelque fois, à la lueur des lampes à gaz de Simon Pierre. Il se poursuit jusqu'à ce que les acteurs, fatigués par la route demandent de se retirer. Les villageois, eux, ont encore envie de continuer. La veillée autour du feu, ils en ont perdu la saveur depuis fort longtemps. Celle-ci réapparaît, sous une forme incongrue à la lueur des lampes à gaz, une forme menée par des gens venus de la ville. Cette forme incongrue, ces « gens de la ville » l'appellent tantôt « théâtre », tantôt « rehem » 10  lorsqu'ils s'efforcent d'en donner une version en moré... . Mais « rehem » signifie jeu. Et pourtant ne s'agit-il pas de leur histoire à eux villageois venus de partout, que l'on a associés autour des terres fertiles pour encourager une exploitation collective et organisée? Une histoire de leur quotidien, faite de détournement de femmes, de rivalités diverses, d'exode, etc. S'amuse t-on avec des histoires de vie? Véritablement, il ne s'agit pas uniquement de jeu. En tout cas, le débat a été l'occasion pour chacun de sortir de sa réserve, de dire ce qu'il pense des agissements des uns et des autres, de fustiger, de stigmatiser, d'expliquer, d'accuser, de défendre, d'utiliser la parole dans toute ses dimensions.

      Il faut cependant se rendre à l'évidence du temps fort avancé... Chaque acteur doit dormir chez un villageois. Ceux-ci s'arrachent les saltimbanques. L'hôte d'Albert habite à quelques cinq kilomètres de Kahibo. Ils s'y rendent sur une carcasse de bicyclette dont le porte bagage lui pince la peau des fesses à chaque tournant. La lune est à son premier quartier et a tôt fait de laisser le règne à l'obscurité. Mais l'homme connaît bien son chemin, ce sentier tortueux serpentant entre les broussailles. Ils arrivent enfin. Minuit.

      La famille hôte est encore éveillée. Elle attend le compte rendu de l'événement, du « rehem ». L'homme est pressé de questions. Albert subit un interrogatoire marathon: la ville, le travail, les bonheurs de la vie citadine, le cinéma, le théâtre. Deux heures s'écoulent. Ses bâillements répétés finissent par apitoyer les hôtes curieux. On lui donne une chambre: celle de l'étranger. Le sommeil qui tyrannisait tantôt s'est évanoui: angoisse, punaises sur le grabat, moustiques, obscurité... le film de la soirée se déroule avec force détails pour meubler le temps.

      Bientôt les premiers rayons de soleil inondent la case. Albert sort et trouve tous les hôtes déjà attelés à de multiples tâches. L'hôte ouvre son poulailler et saisit un gros coq qu'il attache sur le guidon de la bicyclette, enfourche l'engin en demandant à Albert de sauter sur le porte bagage à l'arrière. Sa femme, les enfants et les voisins supplient Albert de rester encore quelques temps avec eux. Les deux compères s'éloignent.

      Place du village de Kahibo. Encore quelques traces de cendres sur le sol entre les empreintes innombrables. De partout les acteurs, accompagnés de leurs hôtes, débouchent qui un coq, qui une pintade à la main. Les villageois tiennent à leur devoir d'hôte: offrir non seulement l'hospitalité mais aussi un trésor de sa basse-cour. L'on partage quelques petites histoires drôles ponctuées de rires éclatants. La calebasse de bière de sorgho, émoustillante et chaude circule de main en main. Puis la réalité s'impose. Il faut partir si l'on veut atteindre le prochain gros village où l'on devra jouer l'après midi au marché. Les comédiens embarquent, malgré eux. Des dizaines de mains esquissent péniblement le geste d'au revoir. Le chauffeur lance le minibus à plein gaz. De nouveau, des voix s'élèvent : « Hippolyte, une chanson, Hippo, une chanson! » Hippolyte, magistral entonne: « Nous sommes les acteurs ATV... »

      Drôles de saltimbanques! Ils regagneront Ouagadougou tard dans la nuit. Et dès le lendemain, chacun reprendra son « boulot » de mécanicien, enseignant, étudiant, infirmier, agent de la poste ou du trésor, tailleur styliste, journaliste animateur de radio, etc. Dure réalité du quotidien, qui en ramenant à l'essentiel éloigne d'une activité plutôt passionnante: le théâtre, ce jeu des corps et de la parole partagée, cette incursion dans la vie des hommes que l'on visite ensemble.

2 Problématique générale

      En dépit des polémiques au sujet de la pré-théâtralité 11  qui ont souvent caractérisé les réflexions critiques des chercheurs, le théâtre en Afrique s'impose de nos jours comme l'art le plus évident de la cristallisation des artifices du verbe et du corps. Des troupes naissent, les unes à la faveur des circonstances, les autres d'un désir passionné de pratiquer l'art dramatique en dilettante ou d'en faire une profession. Les festivals de théâtre locaux ou à vocation internationale se créent: espaces d'échanges, d'émulation, de confrontation d'expériences, de formation occasionnelle. De jeunes auteurs dramatiques, jettent leur gourme, s'affirment et pour reprendre les mots de J. Scherer, ceux-ci :

« [...] gênés à l'origine par le désir de bien faire et de se conformer à des recettes qu'ils croyaient éprouvées, [ils] ont su, non seulement dépasser leurs maladresses, mais les transformer en moyens techniques mis au service d'une hardiesse toute neuve. » 12 

      Des espaces de formation de comédiens et de diffusion de spectacles se construisent sous l'impulsion de compagnies privées ou d'associations d'acteurs bénévoles. L'abondante production de textes dramatiques, encouragée par le concours théâtral interafricain de Radio France Internationale 13 , les ateliers de formation à l'écriture dramatique au sein des résidences d'écriture 14  et enfin la propension des créateurs metteurs en scène à aborder sur le plan thématique des problèmes inhérents à la vie quotidienne des populations, ont fini par séduire les pouvoirs publics et autres institutions de développement. Le politique qui de tout temps a stigmatisé le caractère subversif du théâtre, aujourd'hui, y rencontre au contraire un merveilleux outil de communication de masse.

      L'effervescence que l'on peut observer de nos jours dans les différents aspects de la pratique théâtrale est un témoignage éloquent des besoins ludiques d'un public de plus en plus diversifié et désireux de nouvelles formes artistiques adaptées à un imaginaire social qui s'édifie progressivement.

      Cependant cette effervescence ne s'enracine pas simplement dans une pratique conventionnelle. Elle consacre l'émergence d'un mouvement théâtral nouveau.

      En effet, autour des années 1980, dans la sous région de l'Afrique de l'Ouest (Mali, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Togo), l'on a vu naître ou se préciser 15  des expériences théâtrales novatrices, nourries par la ferme volonté de metteurs en scène, comédiens et auteurs de se situer en rupture par rapport au « théâtre conventionnel », considéré comme un mode d'expression inadapté aux traditions ludiques du public. Les compagnies pratiquant ces nouvelles formes, au départ mues par les besoins idéologiques d'affirmation identitaire ou ceux de la recherche universitaire, se sont peu à peu constituées en véritables entreprises culturelles, fécondes en créativité, rivalisant de zèle quant à se définir par des particularités esthétiques. Pour désigner ces formes dramatiques spectacularisées proposées au public, de nouveaux concepts ont vu le jour : théâtre-rituel, didiga, théâtre pour le développement, théâtre utile, kotéba thérapeutique, théâtre-débat, etc.

      L'art dramatique prétend à partir de ce moment là rompre avec le théâtre indigène hérité des « Pontins » 16 , le théâtre historique, et les copies pâles, ersatz d'un certain type de théâtre classique : toutes des formes à l'usage d'une élite acculturée et qui reproduisent des phénomènes caractéristiques d'une culture de domination. Le credo des créateurs ? Réhabilitation de l'horizon d'attente du public et prédilection pour les éléments de théâtralité supposés familiers à ce même public, parce que contenus dans les manifestations traditionnelles africaines à fortes charges de théâtralité !

      Quoique différentes de prime abord dans leurs orientations, ces expériences théâtrales semblent avoir pour point commun de s'ériger contre le théâtre conventionnel moderne. Paradoxalement, elles semblent ne pas non plus s'inscrire tout à fait dans le continuum de ce que l'on a pu appeler « le théâtre traditionnel » et qui relève des rituels profanes ou sacrés théâtralisés. Le sens de la créativité qui les anime et qui les caractérise, en plein champ d'hybridité formelle et culturelle, participe à coup sûr de la nécessité de proposer des approches artistiques capables de juguler le dilemme social de l'inéluctable évolution des cultures, capables de se poser en tentative de résolution du conflit tradition/modernité. Le constat - et c'est ce qui enracine notre motivation - c'est qu'en s'appuyant sur les éléments de théâtralité traditionnelle africaine, en s'appropriant également les éléments du théâtre occidental, et en privilégiant l'horizon d'attente du public cible, ces expériences théâtrales non seulement tentent de contextualiser la création mais encore révèlent une esthétique africaine moderne commune, identifiable par un certain nombre d'indices.

      Y. Chevrel dans son analyse des tendances actuelles de la critique comparatiste commente l'esthétique de la réception littéraire proposée par H.R. Jauss en ces termes :

« Faisant appel à des concepts philosophiques venant de Husserl, Gadamer, W.Benjamin, etc., [H.R.Jauss] a contribué à les implanter dans le domaine de l'histoire littéraire. A commencer par celui de réception : ce terme (en allemand rezeption) doit être compris au sens d'une activité d'une démarche du récepteur qui, loin d'être passif, est le principal acteur ; c'est le récepteur qui donne son sens au texte, et qui, à la limite, le fait exister. Un second concept essentiel est celui d'horizon d'attente (Erwartungshorizont), qui intervient à un double niveau : celui de l'oeuvre -c'est l'ensemble des caractères qui la rendent lisible, et dont la reconnaissance doit être faite par le lecteur-, celui du public - l'ensemble des critères plus ou moins normatifs, intériorisés par les lecteurs, et qu'ils s'attendent à retrouver dans une oeuvre nouvelle. Il est clair que les deux horizons d'attente sont loin de toujours coïncider. Intervient ici une troisième notion clef, celle de fusion des horizons (Horizontverschelmelzung), empruntée à Gadamer. 17 

      Ces propositions de H. R. Jauss, selon Chevrel, visent à dépasser l'antagonisme marxisme/structuralisme dans les débats relatifs à l'histoire de la littérature. Pour nous, cette conception des notions de « réception et d'horizon d'attente » en littérature, caractérise tout autant le phénomène théâtral. En tous cas elle semble s'appliquer au cas précis présent. Le dépassement qui s'opère entre les aspects normatifs de la création théâtrale et les exigences de la réception par rapport au public cible (participation active, décodage, etc.) et qui caractérise ce que Gadamer appelle « la fusion des horizons » autorise la spéculation sur une éventuelle esthétique en chantier, se situant elle aussi dans le dépassement de l'opposition identification/distanciation, tradition/modernité, etc.

      L'objet de cette étude est de montrer qu'au-delà de la disparité que l'on peut observer dans les différentes pratiques théâtrales proposées depuis cette époque (1980), naît une esthétique caractérisée par son émergence en situation d'interculturalité. L'horizon d'attente du public posé comme point de départ de la création théâtrale en définit les contours au préalable et secrète de ce fait une esthétique de la réception. Cette esthétique que l'on peut analyser à travers un certain nombre de critères, est caractérisée par un double fonctionnement cathartique et/ou distancié et peut être pleinement rendu par le concept « d'esthétique de la participation ».

      Il nous semble tout aussi clair que cette émergence est lente et peut paraître à bien des égards une espèce de faux départ parce qu'encore balbutiante. Les raisons en sont multiples et dont l'une essentielle réside dans la difficulté de contextualiser la création elle-même. L'un des aspects de l'étude sera également d'arpenter le champ de cette contextualisation de la création pour en révéler les forces et les insuffisances.

3 Hypothèse de base : la notion de théâtre de la participation

      Le concert-party, le théâtre-rituel, le théâtre pour le développement le kotéba thérapeutique, se construisent en privilégiant en amont et en aval les modalités de la participation du public dans l'esthétique globale. Le rapport variable entre la scène et la salle « [...] alterne l'identification et la distanciation, la proximité et l'éloignement, l'unicité et la réception, le projet étant dans le dépassement de l'opposition identification / distanciation. » 18  Cela dans un dépassement comparable à celui que l'on retrouve dans cette forme théâtrale que P. Pavis appelle « le théâtre de l'alternance » et que nous préférons appeler « théâtre de la participation. »

      Quelles sont les conditions de l'émergence de cette esthétique? Comment s'exprime t-elle? En d'autres termes comment est-elle manifestée à travers les conditions de la théâtralité notamment le texte et son mode d'élaboration, l'espace et le temps dans la manifestation théâtrale, les meneurs du jeu théâtral, l'objet et ses différents statuts ? Quelle est la logique participatoire du public étant donné que la pratique artistique ne peut exclure la mise en perspective d'une morale plus ou moins implicite, d'une idéologie et parfois d'une métaphysique? Voilà égrené le chapelet d'interrogations base de notre problématique principale.

      La notion de participation

      Il nous semble d'ores et déjà, à ce niveau de l'exposé, utile de circonscrire la compréhension que nous avons du terme participation, pour éviter des équivoques. En effet, le terme de « participation » pourrait sous-entendre a priori l'aspect numérique c'est-à-dire la participation du plus grand nombre, ou encore l'intensité des réactions visibles houleuses ou émotives que l'on peut observer pendant un spectacle. Quand bien même cette première définition construit le concept de la participation, il ne s'agit pas pour nous de limiter le champ sémantique à la simple justification d'un phénomène communicationnel avéré et qui se traduirait par le fait de « prendre part à une activité ». Ce serait une Lapalissade d'autant plus que tout acte théâtral à valeur de spectacle - ce que Grotowski appelle « le théâtre minimal » - suppose la relation acteur/spectateur et, de ce fait, induit une interaction tacite ou manifeste et l'idée d'un contrat où chacun des associés apporte une part (participation) à la réalisation complète de l'événement théâtral. En effet, en guise de cote part, l'acteur apporte son potentiel d'émetteur d'un message qu'il actualise tandis que le spectateur, dans l'échange, met à disposition ses ressources de récepteur passif ou actif mais qui inéluctablement réagit. L'on a souvent associé les termes « théâtre populaire », « théâtre de masse » et « théâtre de participation ». P. Pavis évoque le concept en ces termes :

« Théâtre populaire, théâtre de participation, théâtre de masse, autant de titres qui sont beaucoup plus des slogans et des mots d'ordre que des concepts clairs et distincts. L'ère des arts de masse a commencé dès qu'on a eu les moyens techniques de reproduire l'oeuvre d'art et de toucher le plus grand nombre de personnes par les médias. Le théâtre à ses origines ne se posait même pas la question de sa reproduction, puisqu'il est né justement de ces rassemblements rituels et cultiques des sociétés primitives. Ce n'est qu'après avoir perdu ce rapport direct avec le groupe- du fait de sa littérarisation, de sa confiscation par un groupe de lettrés et de spécialistes- qu'il a commencé à regretter ce contact populaire jusqu'à en faire, au 18ème siècle et vers la fin du 19ème siècle une de ses principales revendications nostalgiques. L'ambiguïté vient cependant de ce concept d'art de masse : est-ce un art fait par les masses ? comme un artisanat et une activité populaire ou est-ce un art créé pour les masses par une minorité ou une technologie moderne (radio, télévision, etc.)  19 

      Nous voulons préciser ici que nous souhaitons ne pas nous engager dans la polémique galvaudée au sujet du théâtre populaire fait pour les masses ou par les masses. De nombreuses études se sont penchées sur la question. C'est donc par souci d'éviter l'amalgame que nous préférons parler de « théâtre de la participation » plutôt que de théâtre de participation, lequel concept évoque d'emblée celui de théâtre de masse ou théâtre populaire.

      Il s'agit pour nous (par l'adjonction du déterminant « la » au substantif « participation ») d'élargir cette compréhension, le terme « participation » soulignant plutôt d'une part le rapport que le metteur en scène du spectacle installe entre la scène et la salle et qui tient de l'empathie ou de la mise à distance, de l'illusion ou de l'interaction et, d'autre part l'ensemble des procédés littéraires mis en oeuvre en amont par l'auteur ou in situ pour créer ce rapport et qui tient de la « réception » ou de l'horizon d'attente du public actif dans la définition de l'objet de la création. La participation ici n'est plus liée à l'effet de masse (d'ailleurs les compagnies de théâtre dont nous étudions la pratique refusent d'utiliser les médias de masse) ; mais fonctionne comme effet à rechercher dans le processus de projection de la réception du spectacle et comme paramètre capital (découlant du diagnostic posé par rapport à l'horizon d'attente du public) conditionnant la production textuelle et spectaculaire.) Il s'agit bien de l'analyse d'une esthétique théâtrale plutôt que de l'effet d'une représentation théâtrale, même s'il existe des liens évidents entre les deux aspects de la question.

      Pour en revenir au concept de participation, un certain nombre de notions retiennent notre attention et guident notre réflexion : contribution /adhésion, distanciation/identification, connaissance rationnelle/catharsis. L'analyse que nous en faisons est la suivante :

      - La notion de « contribution » suppose une distance critique par rapport à l'objet principal. Contribuer à l'édification de quelque chose, c'est collaborer à sa réalisation. La relation s'établit certes dans un rapport de contiguïté mais il y a dans l'échange possibilité d'intermédiaire, de médiation. Elle recoupe les notions de distanciation quant aux procédés de mise en esthétique et de connaissance critique quant aux effets produits sur le récepteur. La notion de contribution est liée aux esthétiques de type épique ou encore brechtien qui historicisent l'action dramatique, transforment le spectateur en observateur, et choisissent de stimuler sa conscience critique et sa capacité à passer à l'action.

      - La notion « d'adhésion » implique un acte fusionnel. La distance entre l'élément adhérent et l'objet principal auquel il adhère est nulle. Dans les rituels sacrés, l'adhésion est totale. Le principe de la fusion s'y note sur deux plans. D'une part, les participants sont liés entre eux par le même esprit, la même foi et le partage d'un même code (horizontalité.) La matérialisation de la volonté de fusion sur le plan de l'horizontalité se trouve dans le partage du pain et du vin par exemple chez les chrétiens. Le sacrifice rituel est la consommation collective de ce qui représente le corps et le sang de Jésus-Christ. On parle alors de communion. D'autre part, au plan de la verticalité, chacun d'entre les participants est en relation avec l'être métaphysique supérieur qui l'anime. La relation peut être subliminale et donc engager le subconscient de l'individu. Le phénomène de transe observable dans certaines cérémonies est la matérialisation de cette relation verticale. Le sujet en transe est chevauché par un dieu. L'individuation du personnage mythique créé l'acte fusionnel entre l'interprète et le personnage. Quand on est habité par l'esprit d'Ogun 20 , (dieu de la guerre chez les Yoruba), on devient l'interprète d'Ogun et les actes verbaux ou gestuels que l'on pose sont accueillis comme tels. L'osmose est totale lorsque les deux dimensions (celles de l'horizontalité et de la verticalité) se rejoignent et qu'il y a transe collective. Cette notion met en évidence les principes de l'identification comme procédé de mise en esthétique et celui de la catharsis (la purgation des passions selon la terminologie aristotélicienne) comme effet attendu.

      Le théâtre de la participation nous semble se dessiner à l'intersection des champs esthétiques épiques et des champs esthétiques dramatiques. Ce faisant, il se constitue non plus comme sous-système mais système à part entière, doté d'une articulation cohérente.

      Jacques Scherer, Madame Borie et Martine de Rougemont proposent une définition de l'esthétique théâtrale en ces termes :

« Il n'y a pas une esthétique théâtrale, il y en a nécessairement plusieurs... Il y aurait par exemple et la liste est loin d'être exhaustive, une esthétique shakespearienne qu'on appellerait peut-être aussi baroque, une esthétique classique ou pompeuse, niée et prolongée à la fois par une esthétique romantique, une réaliste, une symboliste, une brechtienne, une absurde, une du quotidien... Aucun principe d'organisation qui serait commun à ces divers sous-systèmes ne semble apparaître. L'ensemble des esthétiques théâtrales n'est pas comparable à celui des corps chimiques, qui est cohérent, même s'il est ou a été incomplet. » 21 

      C. Naugrette ne manque pas d'abonder dans le même sens lorsqu'elle conclut que :

« Cette hétérogénéité fondamentale est générée par le lien organique qu'entretient l'esthétique théâtrale au concret de son objet et par le caractère lui-même hétérogène de celui-ci. Elle est enfin dépendante de l'histoire du théâtre, dans laquelle elle s'origine. » 22 

      Chaque esthétique semblerait donc originale, irrémédiablement enchaînée au concret, cherchant sa propre définition, des techniques ou des idéologies avec lesquelles elle est contrainte de travailler, niant les frontières de l'histoire.

      L'hétérogénéité fondamentale dont parle Scherer et les autres critiques cités, se vérifie pleinement dans les cas d'émergence où les tentatives de contextualisation créent des variables d'une ou de plusieurs esthétiques différentes et reconnues comme telles. Ce qui semble juste c'est de reconnaître qu'il n'y en pas une complète et qu'en matière de théâtre, l'esthétique est toujours partielle et relative, historique et spécifique. La question essentielle pour nous est de savoir à partir de quel moment et selon quels critères nous pouvons définir une esthétique. La réponse relève d'un effort de caractérisation qui permet la démonstration d'une cohérence interne au sujet. Une fois la cohérence établie, il nous semble possible d'envisager la dite esthétique comme un système. Cependant, pour nous, la redéfinition d'un nouveau système n'occulte pas le fait du lien organique existant entre les différentes composantes de ce nouveau système et les systèmes dont ces composantes sont dérivées. La démonstration ne peut se faire en dehors des modèles de base, les recoupements étant nécessaires pour dégager convergences et divergences. Il s'agit d'une double articulation à comprendre entre genèse et autonomie, reproduction des formes et créativité. Le théâtre de la participation serait à l'intersection de plusieurs systèmes reconnus comme tels.

4. Démarche et méthodologie de la recherche : forces et limites

      La prétention comparatiste

      Tout d'abord pourquoi vouloir repousser les frontières de la littérature au point de lui faire englober l'art dramatique? Une raison essentielle à cette extension: le théâtre, même s'il est difficile à circonscrire du fait d'une compréhension très extensive ( il est à la limite entre le texte écrit ou oral et la représentation du texte qui est le spectacle) et d'un champ sémantique très vaste, est aussi l'art de la cristallisation de la parole. Or, la parole, lorsqu'elle est organisée dans sa profération, intègre diégesis, mimesis, gestuelle; toutes ressources de la communication orale. En Afrique, de nos jours, cohabitent deux types d'oralité. La première considérée sous l'angle de la tradition cultive et entretient la mémoire collective dans les zones rurales. C'est le type d'oralité où la parole pour se réaliser pleinement doit « déclencher une jouissance poétique et donner lieu à un jeu esthétique » 23  selon les mots de J Scherer. Inutile de rappeler le foisonnement des genres oraux tels que la devinette, le chant, la chantefable, la comptine, le conte, le proverbe et toutes les autres formes de parole organisée, ésotériques ou exotériques telles que la palabre et dont se nourrissent les créateurs artistes et écrivains modernes. La seconde compréhension de l'oralité recouvre tout l'espace constitué par les média issus de la modernité : la radio, la télévision, le cinéma. Elle est plus labile, mouvante ; mais n'en envahit pas moins la vie quotidienne dans les villes et les moindres villages. Les outils de sa diffusion ou support (cassettes audio ou vidéo, compact disc, dvd) certes privilégient le virtuel, l'image et le son, mais sont basés sur une réalisation de la parole. Aussi, la littérature s'exprime t-elle essentiellement par une production orale au point que l'on puisse parler « d'oraliture » 24  plutôt que de littérature. Un fait éloquent corrobore cette réalité: l'itinéraire de bien des écrivains romanciers commence souvent par des poèmes et des textes théâtraux. Poésie intimiste révélatrice d'une volonté de prise de parole; théâtre comme un acte d'auto confirmation et de prise de parole publique destinée à l'actualisation par la mise en scène. L'histoire littéraire a depuis toujours réservé une place prépondérante au théâtre notamment dans la perspective classificatoire ou dans le domaine de l'évolution des genres. Pourquoi donc isoler le théâtre d'aujourd'hui en l'excluant de l'histoire littéraire ?

      J. Lambert remarque bien à propos ceci :

« La plupart de nos histoires de la littérature écartent à tort les épigones de leurs bilans en méprisant les tendances secondaires des littératures, ce qui leur interdit souvent de cerner les mécanismes profonds de l'évolution. En effet la révision des valeurs primaires et secondaires est souvent un élément moteur des changements en littérature. » 25 

      Nous partageons le même avis et pensons que l'une des formes systématisées de « l'oraliture » est le théâtre. L'ignorer serait amputer la réflexion sur la littérature d'une partie non négligeable de son objet.

      Cette vision se trouve confortée par les tendances actuelles de l'analyse comparatiste. Y. Chevrel en commente quelques-unes unes par ces propos sur la paralittérature :

« La différence littérature/paralittérature paraît être autant une question de public visé et de circuits de distribution que de valeur. R. Escarpit, dans La sociologie de la littérature (PUF, 1958), avait nettement opposé le « circuit lettré » et le circuit populaire ». Pierre Bourdieu propose, dans son article, « Le marché des biens symboliques » (L'année sociologique), une description plus complexe de deux systèmes, dont les pôles extrêmes sont celui de la production pour producteur d'avant-garde et celui de la grande production. Ces deux références montrent que l'étude de la paralittérature recoupe aisément des préoccupations de type sociologiques...

Le débat est aujourd'hui largement ouvert, et le terme paralittérature, qui est pris ici comme terme générique, ne doit pas être entendu comme « littérature de seconde ordre » 26 

      En outre, il faut dire que de nos jours, même les théories actuelles de l'esthétique théâtrale, qui tendent à considérer le théâtre comme un domaine autonome en raison de son objectif spectaculaire, font cependant une large place à la dimension textuelle et donc à la littérarité. P. Pavis dans sa définition de l'esthétique théâtrale ou poétique théâtrale estime que celle-ci :

 « [...] formule les lois de composition et de fonctionnement du texte et de la scène. Elle intègre le système théâtral dans un ensemble plus vaste : genre, théorie de la littérature, système des beaux-arts, catégorie théâtrale ou dramatique, théorie du beau, philosophie de la connaissance » 27 

      Enfin, en quoi nous situons-nous dans la perspective comparatiste au plan méthodologique? Deux justifications essentielles. Il s'agit d'une part de l'analyse d'un genre d'expression où le texte possède une place prépondérante et d'autre part de la démonstration de l'émergence d'un modèle esthétique à l'intérieur de ce genre. Pour révéler le modèle (théâtre de la participation) il est évident qu'il faut établir des liens entre les différentes formes de théâtre, dégager les convergences et les divergences entre elles. C'est la méthode comparative appliquée aux différents codes théâtraux qui permettra la mise en évidence de la parenté ou non entre ces codes.

      Pour en revenir à J. Lambert 28 , celui-ci propose la démarche suivante pour l'analyse d'une littérature nationale ou émergente: un questionnaire dont la valeur opérationnelle a été examinée au préalable. 29  Pour lui, les réponses à toutes ces questions « [...] permettent de caractériser une littérature déterminée en la distinguant plus ou moins nettement des littératures environnantes ou de la littérature du passé. » 30  Par ailleurs, après observation de différentes méthodologies, il estime que :

« Cette démarche permet d'échapper à la fois au déterminisme de bon nombre de théories et à l'empirisme qui a caractérisé si longtemps les recherches historiques et notamment le comparatisme. » 31 

      Nous voulons au niveau méthodologique nous inscrire dans cette démarche qui nous semble convenir à notre projet de démonstration sur les aspects relatifs au thème de l'émergence. Cela non pas en répondant systématiquement aux questions telles que formulées mais en organisant les réponses autour d'axes précis englobant les perspectives soulevées par ces mêmes questions. Précisons que ce choix se justifie par les insuffisances que nous évoquions plus loin, en l'occurrence la rareté des outils théoriques appliqués au domaine du théâtre en Afrique. Ce qui nous éviterait de nous engager dans l'impasse d'une théorie inadaptée qui paralyserait la réflexion. Par contre ce questionnaire à la fois simple et complet précis et large, nous semble être à même de constituer un guide objectif suffisant à nous prémunir contre des errements empiriques et des improvisations hasardeuses.

      Les théories de la sémiologie théâtrale et de l'esthétique dramaturgique : l'analyse sémiologique d'A. Ubersfeld ; Les instruments d'analyse de P. Pavis ; l'analyse interculturelle et l'ethnoscénologie ; la théorie productivo-réceptive

      Pourquoi donc faire recours aux théories de la sémiologie théâtrale et de l'esthétique dramaturgique ? Les aspects les plus essentiels de la problématique (nous nous situons en pleine esthétique) ce sont les items relatifs aux conditions de la théâtralité. Les différents outils d'analyse que fournissent ces différentes théories nous permettront de mieux discuter ces différents items. Les critiques travaillant dans le domaine de l'esthétique théâtrale ont une perception tout à fait ouverte sur le comparatisme. Catherine Naugrette estime que :

« Définir l'esthétique théâtrale aujourd'hui c'est donc prendre en compte l'évolution historique du discours théorique sur le théâtre et de son objet, depuis les premières poétiques du texte dramatique jusqu'aux théories de la scène au 20ème siècle, et la diversité des paroles esthétiques contemporaines. D'un point de vue diachronique, il existe en effet plusieurs définitions possibles, chacune valable par rapport à une époque ou un système donné. D'un point de vue synchronique, il existe à l'instar de l'ensemble de l'esthétique contemporaine, des « esthétiques en chantier », à partir desquelles il est sans doute possible de repérer, en dehors de toute tentative totalisante, quelque critère commun, quelque dominante opératoire. A chaque fois, les rapprochements établis avec d'autres notions, proches sinon équivalentes, sont éclairants et permettent d'affiner l'approche. » 32 .

      Les nouvelles théories qui permettent l'analyse du phénomène théâtral se situent entre plusieurs approches. Dépassant le cadre de la sémiologie théâtrale telle qu'envisagée par A. Ubersfeld, les approches intégrantes de P. Pavis nous semblent d'un usage heuristique digne d'intérêt. Le questionnaire 33  promu à cet effet rassemble les considérations sur la sémiologie théâtrale plus explicitement ceux de l'analyse textuelle, la lecture des spectacles et le décodage des signes théâtraux, mais permettent également une ouverture sur la théorie productivo-réceptive, la sociosémiotique, l'ethnoscénologie et l'anthropologie culturelle.

      C. Naugrette analyse la perception de Pavis en ces termes :

« La définition de départ que donne Patrice Pavis de l'esthétique théâtrale, est ensuite développée à travers trois grandes catégories :

l' « esthétique normative » qui « ausculte la représentation ou (seulement le plus souvent le texte dramatique) en fonction des critères de goût particuliers à une époque (même s'ils sont universalisés dans une théorie générale des arts par l'esthéticien) »

l' « esthétique descriptive (ou structurale) », qui « se contente de décrire les formes théâtrales, de les classifier selon différents critères » ;

l' « esthétique de la production et de la réception », qui « permet de reformuler la dichotomie normativité/description. L'esthétique de la production énumère les facteurs qui déterminent le fonctionnement du texte (déterminations historiques, idéologiques, génériques) et le fonctionnement de la scène (conditions matérielles du travail, de la représentation, de la technique des acteurs) ». Tandis que dans l'esthétique de la réception se place au contraire à l'autre bout de la chaîne et examine le point de vue du spectateur »

Avec ces trois types d'esthétiques théâtrales sont donc envisagés :

les acceptions traditionnelles ou généralistes de la notion (l'aspect normatif, la classification, le critère du goût) ;

le rapport aux théories littéraires et linguistiques (poétiques, structuralisme, sémiotique.) Rappelons notamment que l'esthétique de la réception a été fondée pour la littérature par Hans Robert Jauss en 1978, afin d'analyser l'esthétique du destinataire (répondant et « actualisateur » de l'oeuvre littéraire) ; classification, le critère du goût) ;

le rapport aux autres arts (le fonctionnement de la production de l'oeuvre artistique ;

Enfin Pavis établit certaines mises en rapport de l'esthétique avec des notions proches, telles que la dramaturgie et la théorie du théâtre. D'une part, esthétique et dramaturgie se recoupent, étant toutes deux « attentives à l'articulation de principes idéologiques (une vision du monde) et de techniques littéraires et scéniques ». De l'autre, esthétique et théorie du théâtre se ressemblent, puisque la théorie du théâtre est une « discipline qui s'intéresse aux phénomènes théâtraux (texte et scène) » 34 

      L'utilisation de cette théorie qui prend en compte l'interculturalité fait ainsi une part importante à l'interprétation libre des phénomènes anthropologiques inhérents à la culture génératrice de l'objet théâtral analysé. On ne nous objectera pas le fait de l'usage de méthodes d'analyse inappropriées parce que générées dans un contexte différent. En outre cette approche reconnaît les limites habituelles de la sémiologie théâtrale qui s'enorgueillissait de pouvoir délimiter les unités minimales dans l'analyse du spectacle ou qui proposait une catégorisation des éléments de la représentation en signes, une catégorisation figée, classificatoire aboutissant à une « liste morte » puisque ne pouvant pas induire nécessairement une lecture.

      En effet, l'analyse sémiologique classique, il faut en convenir, au-delà de ses aspects rigoureux, n'est pas sans quelques problèmes d'autant plus qu'il est difficile d'isoler un signe théâtral, celui-ci étant la coïncidence non pas seulement d'un élément avec son signifié, mais d'une multitude d'éléments utilisant des canaux divers (acoustique, visuels) et provenant de sources aussi différentes les unes que les autres (lumière, décor, espace, musique)

      Or la démarche analytique scientifique rigoureuse exige que les signes soient isolés, réduits à l'unité significative. Telle opération, n'est déjà pas très aisée dans l'absolu. Elle l'est encore moins dans ce cas précis où les outils de décodage des signes sont empruntés à plusieurs espaces culturels et renvoient à des référents dont l'interprétation n'obéit pas nécessairement à une logique unique.

      La théorie productivo-réceptive qui envisage autant la production que la réception, même si elle couve certaines faiblesses (notamment le fait que l'on attende du spectateur qu'il soit suffisamment averti ou nanti d'outils de décodage), nous semble convenir davantage à notre démonstration. Nous partageons sur la question la même vision que P. Pavis quand il écrit que :

« La théorie productivo-réceptive tente toutefois de répartir le travail de mise en formes et en signes entres les instances productive et réceptive ; elle suppose que les unes ne peuvent ignorer les autres, mais qu'elles rusent avec et instaurent des stratégies et des pistes plus ou moins praticables. De cette conception productivo-réceptive résulte la stratégie interactive des instances productrice et réceptrice que nous devons chercher à produire en tant que créateur et à recevoir en tant que spectateur. Une telle stratégie évite de retomber dans le débat de l'intentionnalité de l'artiste producteur et de la subjectivité du spectateur-récepteur ; elle nous rappelle que ce n'est ni dans l'une, ni dans l'autre, mais dans leur séduction (et non-réductionn) mutuelle que nous devons chercher : séduction que les cultures en contact dans l'échange interculturel connaissent bien pour y succomber sans trêve, et non sans délice. » 35 

      Insuffisances du choix méthodologique

      La stratégie adoptée, peut a priori, souffrir de certaines failles. On pourra nous objecter que pour démontrer « l'émergence d'une forme » , il aurait été plus adéquat d'adopter la perspective historique qui rend compte de l'évolution en suivant l'axe diachronique. Nous ne nourrissons pas l'ambition d'étudier quatre vingt ans de théâtre francophone en Afrique. D'autres l'ont déjà fait avant nous et brillamment fait. Nous voulons considérer les expériences actuelles comme étant un bond qualitatif. Ce saut dans le temps nous permet de travailler sur le concret observable.

      On pourra également relever le paradoxe de vouloir dans notre étude démontrer à partir de modèles particuliers disparates l'émergence d'un système alors que nous refusons la notion de « théâtre africain » en raison de son caractère globalisant. 36  Nous voulons préciser que dans notre cas nous essayons de regrouper des éléments récurrents dans différentes formes pour attester d'une esthétique sous jacente. Nous invoquons pour notre défense que nous ne nous arrêtons pas à la localisation géographique pour induire une esthétique, ce qui nous semble avoir été la démarche incorrecte de ceux qui ont voulu faire du théâtre en Afrique un art nécessairement total. Nous pensons qu'il y a des théâtres en Afrique et que lorsqu'on analyse certains types de théâtre apparemment très éloignés les uns des autres, il y a une cohérence, une vision esthétique commune.

      Comme nous venons de le signifier, rien ne rapproche d'emblée un spectacle de théâtre-rituel d'un spectacle de théâtre-forum par exemple. Alors que l'un semble se bâtir sur une parole poétique distanciée par la prédilection pour le symbole, l'autre par son caractère « d'évents » se situe dans un immédiat direct, sans détour. L'idée qu'il peut y avoir des convergences possibles ne relève donc que d'un postulat de départ. Mais c'est ce postulat qui est la base de la problématique sans quoi la perspective d'une démonstration est rendue impossible.

      Enfin dans la démarche de caractérisation, le risque de la généralisation est toutefois important, puisque nous proposons une critériologie de l'esthétique de la participation. En effet, il faut reconnaître que chacune des formes théâtrales que sont le théâtre-rituel ou le théâtre-forum ou encore le concert-party entre autres, peut se prêter seule à une réflexion suffisamment nourrie. On pourrait donc nous faire le reproche de vouloir trop embrasser alors que nous pouvions nous contenter de faire une étude complète d'une seule forme. Or ici, l'objectif se veut l'expérimentation d'autres outils conceptuels que ceux qui ont prévalu à l'élaboration de travaux antérieurs que nous avons menés sous forme de monographie.

      Nous voulons préciser que, quoique la perspective comparatiste nous amène très souvent à dégager des convergences entre les éléments du corpus, elle n'en occulte pas moins les spécificités. Les divergences de points de vue et d'orientation seront aussi relevées et analysées.

      Une autre difficulté réside dans l'interprétation des éléments théâtraux. Les codes culturels traditionnels sont souvent hermétiques. Cela soit parce qu'ils appartiennent parfois à un rituel dont on a perdu la motivation première soit parce qu'ils ont un caractère sacré et ainsi ne livrent pas entièrement leurs secrets aux chercheurs. Certaines interprétations pourraient donc relever bien plus d'un regard ethnologique et d'une spéculation sans véritable objet avec la réalité originelle. La logique cartésienne n'est pas toujours une perspective d'analyse ou de lecture juste dès lors que l'on s'ouvre à l'interculturalité. Mais n'est-ce pas là aussi l'une des insuffisances inhérentes à tout projet herméneutique; l'approximation comme marge objective d'erreur dans la recherche du vrai ?

      Enfin, peut-on prétendre à une épistémologie d'une manifestation de la culture? Celle ci est une donnée fluctuante, irrationnelle parfois dans ses manifestations, rebelle à la circonscription dans le temps et l'espace... au point qu'une vérité d'aujourd'hui puisse être demain un mensonge. Néanmoins il serait ridicule de s'arrêter à ce constat ; faute de quoi aucune recherche ne serait possible.

      Somme toute, la perspective de cheminer dans la réflexion entre le fonctionnement cathartique de la représentation théâtrale et l'autre fonctionnement distancié est pour nous très exaltante. Pourrait-ce être le lieu de comprendre la complémentarité de ces deux types d'effets qu'on a si longtemps opposés? Peut-être aussi serait-ce l'occasion d'observer les frontières du profane et du sacré s'il s'en trouvait réellement, étant donné qu'il nous semble que ces types de perception n'existent que dans un rapport de miroir avec l'observant.

5.Corpus, délimitation des cadres historique et géographique

      Il faut noter que les formes qui nous intéresseront en priorité sont : le concert-party, le théâtre-rituel, le théâtre pour le développement, le kotéba thérapeutique. Il nous semble important d'associer à ces formes les compagnies phares qui ont fait de ces pratiques spécifiques l'essentiel de leurs préoccupations dramaturgiques. L'on étudiera donc le concert-party d'Azé Kokovivina, le théâtre-rituel du Bin Kadi Théâtre, le théâtre pour le développement de l'Atelier Théâtre Burkinabé et le kotéba thérapeutique du Groupe Psy. Nous ne nous priverons pas non plus des expériences développées dans d'autres cadres tant qu'elles peuvent apporter un éclairage enrichissant notamment celles menées par le Ki-Yi Mbock Théâtre de Werewere Liking ou le Kotéba d'Abidjan de Souleymane Koly entre autres.

      La pertinence du choix de corpus indicatif ne réside pas uniquement dans les similitudes esthétiques que l'on peut observer et qui constituent le soubassement de notre problématique. Elle se justifie tout aussi par le fait que ces compagnies se sont toutes constituées autour de la décennie 1980-1990 et qu'aujourd'hui, elles sont toutes en pleine activité. Cette longévité est garante d'une cohésion de la démarche esthétique qu'elles ont adoptée, donc d'une possible qualité d'observation. En outre, leurs pratiques ont déjà fait l'objet d'analyse et d'études théoriques antérieures. Ce qui nous permet de nous appuyer sur des données écrites, des analyses consignées ; fait heureux quand on sait qu'habituellement, les essais sur la vie des compagnies théâtrales sont plutôt rares.

      Cadre géographique : la sous-région de l'Afrique de l'Ouest francophone

      L'Atelier Théâtre Burkinabé (Burkina Faso) et le Groupe Psy 37  (Mali) sont implantés dans la zone sahélienne, zone enclavée, où la sédentarisation des populations est très ancienne - on se souvient des royaumes du Mandingue, du Royaume Mossi -. En revanche, le Bin Kadi Théâtre (Côte d'Ivoire) et la Compagnie «Azé Kokovivina Concert-Band» (Togo oeuvrent dans la zone des côtes maritimes et des forêts : espace de passage où la sédentarisation est encore récente. Evidemment, toutes ces expériences ont lieu en Afrique de l'Ouest. 38  Mais les performances qu'elles réalisent, les situent à un niveau de représentativité qualitative incontestable. C'est d'ailleurs ce qui justifie que nous ayons choisi au plan de la localisation géographique le terme « Afrique Noire Francophone. » même si cela peut paraître globalisant. Il n'empêche que nous évoquerons également pour les besoins de la démonstration ou de la comparaison des formes pratiquées dans les pays anglophones que nous connaissons ou des autres pays d'Afrique n'appartenant pas nécessairement à la sous région de l'Afrique de l'Ouest.

      Délimitation du cadre historique et périodisation

      B. Kotchy établit la périodisation suivante quant à l'histoire du « théâtre africain d'expression française » :

« De 1949 à 1970, nous pourrons distinguer trois périodes dans l'étude du théâtre :

De 1949 à 1953 : c'est l'époque de Keita Fodéba ;

De 1954 à 1969 : la période des théâtres des centres culturels ;

De 1954 à 1970 : théâtre engagé et militant. » 39 

      Cette périodisation qui ne repose nullement sur des critères homogènes ne nous satisfait pas. Il faut d'ailleurs préciser que jusqu'aujourd'hui, les centres culturels demeurent des lieux de création théâtrale privilégiés et que l'expérience de Fodéba Keita ne manque pas de militantisme. C. Naugrette souligne à propos des tentatives de périodisation que :

« Le théâtre est peut-être le genre dont la délimitation est la plus assurée d'un point de vue pratique (les rubriques spécialisées de critique théâtrale/critique littéraire en sont un indice), et, en même temps, sur lequel l'historiographe a le plus de mal à employer des méthodes sûres en raison de l'appartenance du théâtre au monde du spectacle, c'est-à-dire en raison de tout l'aspect visuel et auditif de représentations, chaque fois uniques, qui ont lieu devant un public dont les réactions, collectives, sont chaque fois nouvelles. » 40 

      Quand bien même nous reconnaissons la difficulté de la périodisation dans l'historiographie littéraire, nous voulons limiter notre corpus aux expériences menées entre 1980 et 2000, une période intéressante au plan socio politique parce qu'englobant les différents mouvements politiques tendus vers la recherche de modèles démocratiques, une période où les schémas de développement ont privilégié l'approche participative par la décentralisation des instances de décision et la répartition des prérogatives dans la réalisation des projets de développement. Sur le plan littéraire et artistique le désenchantement post-indépendance a secrété des phénomènes de rejet des modèles hérités de la colonisation et impulsé des velléités de revendications identitaires fortes. Il faut dire que les années 1980 sont également marquées, par le retour en Afrique de bien des universitaires formés dans les universités françaises aux études théâtrales. Forts des acquis et d'une certaine expérience du théâtre, cette nouvelle élite qui devait enseigner les différentes disciplines théâtrales dans les universités nationales a lancé des troupes comme soutien à la recherche-action

      La méthode de travail

      Mis à part les lectures inhérentes à toute recherche, nous avons estimé qu'il fallait enraciner l'expérience dans un vécu pratique. Nous avons vécu l'expérience de l'Atelier Théâtre Burkinabé pendant sept saisons théâtrales. Ce qui nous a permis de participer d'une part comme comédien, coauteur des textes collectifs, organisateur des tournées et de festival, assistant metteur en scène et d'autre part en spectateur actif à un certain nombre de représentations théâtrales où sur le bord de la scène nous pouvions prendre des notes, consigner certaines réactions du public, enregistrer et parfois filmer. Pour le reste nous avons séjourné pendant des périodes plus ou moins courtes dans les villes où se pratiquent les autres formes. Faut-il préciser que nous avons effectué deux séjours en Côte d'Ivoire auprès du Bin Kadi Théâtre et Ki-Yi Mbock Théâtre ; trois séjours au Mali où nous avons non seulement participé à des séances de kotéba thérapeutique mais aussi à des spectacles de théâtre utile par le Nyogolon ? Quant au concert-party que nous avions au préalable découvert au Ghana en 1984, il nous est familier d'autant plus que nous avons habité le Togo pendant deux années et sommes souvent allés aux séances comme spectateur.

      En outre nous avons mené des interviews auprès des responsables de ces compagnies, interviews sollicitées parfois à plusieurs reprises en nous réservant la possibilité de revenir sur les mêmes questions dans un intervalle de plusieurs années. C'est ainsi que nous avons interrogé par exemple Philippe Dauchez en 1990 au Burkina Faso pendant le Festival de Théâtre pour le Développement puis au Mali en 92 et enfin en 2002. Nous avons fait de même avec Marie-José Hourantier au Burkina Faso en 1987, en 1990 et 1996, 1997 en Côte d'Ivoire. Ces interviews dont nous saisissions l'opportunité à la faveur d'une représentation théâtrale, d'un festival, d'un projet de création ou d'une visite simple, nous ont permis d'avoir parfois à chaud, parfois dans une relation plus distanciée, un discours authentique. Quelques fois, le temps et la réalité du terrain ont fait mûrir certaines visions que les créateurs avaient au début de leurs expériences au point qu'ils en arrivaient à remettre en cause certains aspects de leur orientation première.

      Il faut dire que la pratique du terrain (puisque nous-mêmes avions mis en place plusieurs groupes scolaires ou universitaires, monté des projets d'animation, des ateliers de création, des projets de production) nous a permis également d'observer, de comparer, de tirer des conclusions sur un certain nombre de points dont l'analyse était nécessaire. Pendant les festivals de théâtre (nous avons été membre fondateur du Festival de Théâtre pour le Développement) nous avions soumis des questionnaires aux artistes locaux et artistes invités de la sous-région, animé des tables rondes sur les thèmes saillants notamment la question linguistique ou l'horizon d'attente du public. Ce qui nous ont aidé à organiser notre réflexion, en marge d'autres types de festivals auxquels nous avons participé ( il faut dire que nous avons participé à dix éditions du Festival des Francophonies du Limousin depuis sa création c'est-à-dire en 1983, et qui nous offraient, elles aussi, l'opportunité de la différence.)

      Enfin nous avons pu visionner des enregistrements vidéo présentant les travaux de certaines compagnies. Ce qui a été une source de renseignements fort utile. Bref nous avons mis à profit toutes les occasions nous permettant d'aller à la rencontre de ces pratiques théâtrales que nous interrogeons dans cette étude.

6. Plan d'ensemble

      La méthodologie d'approche du travail s'articule sur trois axes principaux et nous amène ainsi à considérer trois grandes parties:

      La première partie nous situe en plein champ de découverte des formes théâtrales du corpus et des compagnies qui les pratiquent. Cet inventaire des formes du théâtre de la participation est introduit par une analyse de la critique théâtrale et propose également en guise d'illustration une étude de cas rendant compte d'une expérience qui tente de se situer dans le dépassement des formes évoquées ici que sont le concert-party, le théâtre-rituel, le théâtre pour le développement et le kotéba thérapeutique. Cette étude de cas est menée sur deux plans: les modalités de la création du texte Comme des flèches, 41  puis l'analyse sémiologique du spectacle monté à partir de ce texte.

      La seconde partie intitulée « Emergence et contextualisation des nouvelles formes : le texte et ses variations » s'efforce d'interroger les conditions culturelles et socioéconomiques dans lesquelles a lieu cette éclosion des nouvelles formes théâtrales. Ici, la prétention n'est pas de faire de la sociologie du théâtre ; mais de révéler les problèmes liés à l'appropriation de l'exogène dans la pratique artistique : le texte et la dramaturgie, la valeur marchande du spectacle. En illustration, compte est rendu du contexte de production, de communication et de diffusion de Comme des flèches, l'accent étant mis sur les différents types de relation acteurs-spectateurs.

      Enfin, la dernière partie consacrée à l'analyse des conditions esthétiques de la théâtralité, est le lieu d'observation d'un certain nombre de codes théâtraux notamment, l'espace, le temps, la scénographie, l'acteur et les types de jeu, l'horizon d'attente du public, etc. L'analyse comparative est appliquée aux éléments du corpus des formes théâtrales choisies et permet de dégager des similitudes. Les similitudes ou lieux de convergence seront définis comme critérium. Ce projet synthétique nous orientera sans doute vers l'esquisse d'une critériologie du « théâtre de la participation »

PREMIERE PARTIE
INVENTAIRE DES FORMES DU THEATRE DE LA PARTICIPATION

      Cette partie se justifie par le fait qu'avant une analyse comparative, il convient de présenter les éléments qui entrent en ligne de compte en l'occurrence les esthétiques particulières qui vont nourrir la réflexion. C'est donc une incursion dans les démarches artistiques d'un certain nombre de compagnies qui nous intéressent, au-delà d'une carte d'identité à simple fonction référentielle. Parfois une étude de cas ou une relation des conditions de réalisation d'un spectacle s'impose pour mieux appréhender ces démarches. La concision ici a pour but de prémunir contre toute tendance à verser dans une juxtaposition de monographies. Nous ne nous attarderons ni sur les répertoires, ni sur les anecdotes particulières ayant prévalues à la création des compagnies. Il faut dire que la pertinence du choix de ces formes réside dans les similitudes que l'on peut observer dans les dramaturgies développées. En effet le choix des compagnies pratiquant ces formes théâtrales- ce que nous appelons corpus indicatif de base- , se justifie à plusieurs égards. Ces compagnies se sont toutes constituées autour de la décennie 1980 - 1990. Aujourd'hui, elles sont en pleine activité. Cette longévité est garante d'une cohésion de la démarche esthétique qu'elles ont adoptée, donc d'une possible qualité d'observation. Leurs pratiques ont déjà fait l'objet d'études théoriques dignes d'intérêt.

      En outre nous évoquerons, dans une étude de cas (analyse dramaturgique et une lecture sémiologique) Comme des flèches, étude annoncée en introduction générale.

      Cette partie devra en définitive nous permettre de jeter un faisceau de lumière sur les approches dramaturgiques et idéologiques globales qui sous tendent ces formes du théâtre de la participation et débroussailler des pistes de la recherche entreprise.

Chapitre 1- LA CRITIQUE THEATRALE ET SON CONTEXTE D'ANCRAGE

      Le dynamisme du théâtre dans la sous région de Afrique de l'Ouest francophone est le résultat d'un parcours fait d'interrogations, d'errements, de remises en cause fondamentales ou de choix parfois hasardeux. L'apport des études universitaires et des réflexions des praticiens en a été le ferment. En effet, après l'essai fondateur de Bakary Traoré  42  en 1958, les réflexions de critiques universitaires européens et africains, d'enseignants et de différents praticiens ont d'une part mis en valeur les éléments de théâtralité contenus dans les manifestations traditionnelles africaines ludiques, festives, religieuses et profanes et d'autre part mieux défini les apports de la modernité, permettant qu'en définitive se cristallisent des idées-forces, base de tentatives esthétiques novatrices. A partir des années 1980, la critique, pour emboîter le pas à la production théâtrale, a peu à peu déserté le champ stérile de la querelle sur le pré-drame ou le pré-théâtre au sujet des manifestations traditionnelles africaines à forte charge de théâtralité pour davantage se pencher sur les pratiques nouvelles. Deux événements majeurs ont permis d'enraciner la réflexion en la faisant passer de l'étape d'investigation, d'inventorisation d'éléments de théâtralité à une étape qualitative : celle des comptes rendus et analyses d'expériences esthétiques véritables. Il s'agit des colloques d'Abidjan en 1970 et de Bamako en 1988. 43 

1.1 Orientation globale de la critique universitaire

      Sans vouloir prétendre à une typologie de cette critique essentiellement constituée d'études académiques, l'on peut en préciser l'éventail sur la base des orientations thématiques. Deux orientations globales:

      - Les études relatives à la sémiologie théâtrale 44  : Cette orientation a pour objet la description et l'analyse de manifestations traditionnelles théâtralisées et pour perspective la mise en relief de modèles et éléments théâtraux contenus dans les rituels profanes ou sacrés qui constituent des temps forts de la vie communautaire en Afrique. S'ajoutent à ces descriptions, les études sémiologiques menées autour des éléments constitutifs du théâtre, en l'occurrence, les personnages, l'espace, le décor, etc. ;

      - Les études liées à la sociologie du théâtre 45  : cette deuxième orientation est constituée par l'analyse des rapports entre l'art dramatique et les politiques culturelles, l'objectif étant de traiter des fonctions sociales et politiques du théâtre et d'en démontrer la pertinence. Il s'agit à ce niveau, d'approches de sociocritique ou de critique historique.

      Force est de constater que de façon générale, la critique relative au théâtre en Afrique souffre de bien d'insuffisances:

      - beaucoup de praticiens n'éprouvent pas la nécessité d'une conceptualisation, d'une mise en perspective de leur pratique artistique ou simplement en confisquent les clefs ;

      - très souvent les contraintes du terrain ne laissent pas de place à la théorisation. « Ou l'on travaille ou l'on archive; il est difficile de faire les deux à la fois », s'entend on dire par certains praticiens débordés par l'ampleur des difficultés d'organisation de la chaîne création-production ;

      - face aux essais théoriques produits par les chercheurs praticiens, les réactions sont timides ou complaisantes ;

      - assez souvent le caractère extrêmement polémique et passionnel d'un certain nombre de travaux de recherche fait dériver l'analyse vers des considérations d'autojustification identitaire plutôt subjectives qu'objectives ;

      - la critique événementielle prend dans la plupart des cas l'allure de pamphlet polémique ou de texte promotionnel laudatif sans analyse. On sait d'ailleurs qu'assez souvent les journalistes reproduisent les documents publicitaires des compagnies.

      Ces insuffisances, notons le, ont pour corollaire la rareté des matériaux conceptuels et méthodologiques de base. Il est de ce fait quelque peu malaisé de prétendre à un débat fouillé, en l'absence d'une terminologie précisément définie et en adéquation avec la réalité. Des tentatives toutefois osées mais dignes d'intérêt auraient pu jeter les bases du consensus. Hélas, souvent la folklorisation de type « drummologie », « griotique » ou bendrologie 46  qui accompagne ces tentatives enlèvent le caractère sérieux de la quête des outils conceptuels. C'est ce type de difficultés que relève Alain Ricard par ces propos :

« En fait il s'agissait de rassembler des textes d'analyse historique et critique, écrits en kiswahili, sur la théorie sociale et politique mais aussi sur la théorie esthétique. En effet les thèses sur la littérature swahili sont souvent faites ailleurs qu'en Tanzanie et l'habitude n'est pas prise d'un débat théorique en kiswahili. Or les questions d'aménagement linguistique ne se limitent pas à des listes de néologismes plus ou moins habilement construits, elles supposent une appropriation des terminologies par les usagers et la production d'un corpus de débats théoriques et critiques. » 47 

      Il faut signaler qu'aujourd'hui, la critique universitaire sur le théâtre en Afrique continue de s'enrichir d'ouvrages académiques de plus en plus fouillés, en témoigne l'essai de Pius Ngandu Nkashama intitulé Théâtre et scènes de spectacle, étude sur les dramaturgies et les arts gestuels 48  ou L'Afrique Noire et son théâtre au tournant du 20ème siècle 49 , ou encore Pour une critique du théâtre ivoirien contemporain 50 .

1.2. Une thématique récurrente : le débat tradition, modernité

      Quant aux questions essentielles que se pose la critique, elles peuvent se regrouper globalement en ces termes :

      - comment sortir du carcan d'un théâtre occidental conventionnel peu conforme à l'horizon d'attente du public populaire africain ?

      - comment jeter les bases d'un nouveau théâtre dont l'esthétique aurait une résonance dans la société actuelle ?

      - les cultures traditionnelles offrent-elles à elles seules suffisamment de ressources esthétiques qui pourraient servir de substrat à l'élaboration d'un théâtre contextuellement plus juste ?

      - comment traiter ces ressources traditionnelles sans abonder dans un intégrisme culturel tendant à exclure les cultures environnantes ou dominantes, la culture du moment?

      - pourquoi donc n'évoquer de « théâtre africain » authentique qu'au travers d'une vision passéiste traditionnelle comme si la modernité devait être nécessairement synonyme d'acculturation? Comme si la modernité n'était pas justement dans l'appropriation de l'exogène et de la tradition par un processus de sélection et de digestion, la culture étant ipso facto la mémoire collective génératrice de toute créativité?

      - quels sont donc les critères qui détermineraient un théâtre définitivement africain ?

      Un rapide survol de quelques réactions de chercheurs ou de praticiens permet ici d'en donner une idée.

      Un récapitulatif de l'évolution de l'histoire du théâtre nous fait constater qu'en Côte d'Ivoire, après la création de l'Ensemble Kotéba d'Abidjan par Souleymane Koly en 1976, le poète Zadi Zaourou lance le « didiga », une forme de théâtre s'inspirant des contes de chasseurs bété, Aboubakar Touré et Niangoran Porquet fondent la « griotique » et Niangoran Bouah la « drummologie » inspirés de l'art du griot et du « tam-tam ». Cette effervescence créative engendre de fait une effervescence au niveau de la critique événementielle. Et, comme par un effet de contagion, Marie-José Hourantier et Werewere Liking jettent les bases de ce qu'elles appellent « le théâtre-rituel » tandis que naissent en Haute Volta « le théâtre pour le développement » (sur l'initiative de Prosper Kompaoré qui après plusieurs tentatives de théâtre suivi de débats, contextualise les théories d'Augusto Boal sur le « théâtre de l'opprimé » 51  et innove ainsi par sa démarche participative) et au Mali, le «théâtre utile» (le kotéba est revisité et proposé comme tentative formelle d'un théâtre plus juste, répondant aux habitudes esthétiques du public par Philippe Dauchez et ses anciens élèves de l'Institut National des Arts.)

      Déjà, Aboubakar Touré, dans son étude intitulée Le théâtre negro-africain : paradoxe ou vérité esthétique  52  s'appuyait sur le constat d'un malaise dans la création dramatique des années 1970. Pour lui, la sclérose du théâtre en Afrique se justifie par l'inadaptation des formes théâtrales héritées de la colonisation. Il met donc à l'index le phénomène de l'acculturation induit par la culture dominante:

« En tous les cas, la cérémonie occidentale du spectacle dramatique nous apparaît très éloignée des productions authentiques que l'Afrique noire peut fournir en matière de spectacles dramatiques. C'est pour cela que l'art du théâtre que la colonisation nous a imposé et que par la suite nous avons adopté nous apparaît comme un véritable paradoxe esthétique en ce sens qu'il est en rupture complète d'avec toute l'esthétique dramatique négro-africaine, qu'il ne libère pas la véritable expression de notre génie dramatique et que par conséquent, il est ressenti comme un véritable malaise aussi bien chez les artistes que chez le public. »  53 

      Selon A. Touré, c'est même d'une crise qu'il s'agit d'autant plus que les ambiguïtés vécues se localisent à deux niveaux :

      - au plan traditionnel dans la mesure où il est faux de qualifier d'art du théâtre les manifestations dramatiques que l'on rencontre dans les cultures originelles africaines ;

      - mais davantage au plan moderne dans la mesure où affirme t-il:

« L'adoption de notre part - au détriment de nos propres institutions dramatiques- de l'institution théâtrale nous a progressivement détournés de tout notre héritage ancestral et authentique en le réduisant au mimétisme et à la singerie du théâtre occidental. » 54 

      Il estime enfin que dans la mesure où la notion de théâtre ne traduit pas les manifestations spécifiques du « génie dramatique africain », l'adoption de cet art lui-même a entraîné chez les créateurs et leur public une rupture d'avec leur « génie propre ».

      Quant à la définition de ce « génie créateur propre », après avoir fait l'esquisse d'une critériologie du théâtre négro-africain, il en tente une approche en ces termes:

« [...] l'on peut avancer que celui-ci se présente comme l'art de combiner -en vue de la création, avec la participation des spectateurs, une oeuvre dramatique cohérente, synthétique et improvisée - la totalité des moyens d'expressions vocaux, musicaux et corporels. »  55 

      La « griotique », institution dramatique inspirée de l'art du griot mandingue devra alors, selon le fondateur de la nouvelle esthétique « se substituer à l'institution théâtrale importée pour permettre, à l'intérieur d'un cadre approprié de se réconcilier avec le génie propre. » 56 

      D'autres travaux de chercheurs ou praticiens abondent dans le même sens de la quête des origines. Ces études, véritables fortifications contre les effets pervers persistants de la mission civilisatrice coloniale (dont la vitrine est le théâtre pratiqué par les tenants de William Ponty) sont souvent brandies comme des pièces à conviction, des attestations d'existence culturelle, des preuves pour la réhabilitation, documents à estampiller « Légitime Défense » pour reprendre le titre du journal des étudiants fondateurs de la Négritude.

      Une dizaine d'années plus tard, plus précisément en 1988, un colloque qui se veut un état des lieux de la création dramatique restitue des positions plus nuancées. Jacqueline Henri-Leloup, adresse une mise en garde ferme contre les dangers de la folklorisation de la création :

« La richesse de la théâtralité du passé africain n'est plus à prouver: on a longuement et maintes fois montré que le conteur africain était un acteur et même un acteur particulièrement talentueux; on a dégagé les éléments théâtraux d'une soirée de contes au village: l'espace scénique, l'éclairage, le rôle d'un public à la fois acteur et critique. Sous le terme 'théâtre traditionnel', on a désigné aussi les danses sur l'aspect 'narratif' desquelles on a insisté, évoquant la puissance expressive des gestes, des attitudes, des mouvements, si proche du mime...

« ... puiser aux sources de sa propre culture trop longtemps délaissée ou méprisée c'est bien, c'est indispensable, c'est urgent. Mais pas pour l'exhumer comme un objet de musée figé dans un immobilisme stérile. Le premier danger en effet pour un jeune théâtre africain qui veut puiser aux sources de son passé c'est le folklore car, aussi intéressant, aussi utile qu'il soit, le folklore n'est que reprise de ce qui fut, il est artisanat. Il n'est pas un art. En rien une création. » 57 

      Ce à quoi comme un écho, Jean Pierre Guingane répond :

« Personnellement en tant que praticien de la scène, je considère l'ensemble de tout ce qu'on appelle 'théâtre traditionnel' ou 'représentations dramatiques à forte charge de théâtralité' comme une banque de données dont le créateur moderne que je me veux, s'inspire. Je prends un aspect de ce théâtre qui m'intéresse et je l'utilise comme je l'entends. » 58 

      Werewere Liking pousse plus loin et revendique la liberté dans le choix des sources de la création en exigeant que l'on ne confine pas la créativité dans un phénomène de repli frileux vers la tradition. Intéressant, venant de l'une des initiatrices du théâtre-rituel dont le credo reste la revalorisation des sources de la théâtralité africaine notamment les rituels.

« Nous voulons pouvoir librement nous inspirer d'un nô japonais ou d'un western spaghetti, les digérer et en nourrir notre créativité sans pour autant cesser d'être africains. De même nous refusons de nous priver de l'inspiration de nos cultures tout simplement parce que Picasso s'en est déjà inspiré! Nous essayons de profiter de tout le patrimoine humain spirituel comme technologique pour atteindre la compétitivité internationale comme tous les autres créateurs artistiques ou scientifiques du monde entier, sans que l'on nous demande de réinventer « une machine à vapeur » typiquement africaine! » 59 

      Cette volonté commune d'ouverture rassure et dissipe les appréhensions qu'a pu faire naître ce mouvement initial que Koffi Kwahulé appellera plus tard « la dérive intégriste » c'est-à-dire un théâtre fait contre et non pour, qui se pose comme la « résurgence d'un certain discours négritudien dans l'idéologie et la forme. »  60 Pour nous, elle est manifeste d'un repli objectif, conséquence des difficultés de contextualisation des approches esthétiques proposées. Le désenchantement relatif aux conditions matérielles de la création (difficultés financières, manque d'intérêt des pouvoirs publics, les exigences du marché du spectacle au Nord, les influences des réseaux de distribution, etc.), s'est traduit par une réorientation de la ferveur initiale vers une vision plus réaliste des choix esthétiques. La prédétermination des « critères d'africanité d'un théâtre africain » ( Zadi Zaourou parle de « l'équilibrage méticuleux du plus grand nombre des langages possibles : la chorégraphie, la musique, la gestuelle » 61  ), nous semble t-il, avait également fini par entraver paradoxalement l'évolution de la recherche. Le « déjà acquis » a entraîné une espèce de sclérose du théâtre. Ahmadou Chab Touré fait le constat d'une impasse et s'en inquiète, prenant à témoin l'inadéquation de la conception scénographique du kotéba :

« Si l'idée d'un retour au kotéba a été une bonne chose sur le plan de l'investigation d'un patrimoine théâtral ancien, son exploitation par les uns et les autres manquait d'imagination... D'un spectacle à l'autre l'ambition véritablement théâtrale s'est émoussé, l'imagination est tombée en panne. » 62 

«[ ... ] si dans le kotéba traditionnellement, le décor se confond avec le lieu de jeu, en l'occurrence la place du village (place réelle de fête avec des murs réels, des arbres réels etc.), ailleurs, dans les nouveaux spectacles de kotéba, un nombre important d'accessoires surimposent un décor au lieu. Et cela donne des spectacles d'un réalisme inesthétique souvent ennuyeux. » 63 

      Pour Koffi Kwahulé, le théâtre en Afrique marque le pas parce que les créateurs, qui veulent coûte que coûte s'installer dans la reproduction des formes de théâtralisation traditionnelles, sont à la source d'une certaine imposture dans les critères de définition de ce qu'ils appellent « le théâtre africain » inspiré des cultures africaines. Prenant à partie l'avant-garde qui « s'installe dans les coussins douillets de l'arrière garde », Kwahulé assène de véritables coups de boutoirs :

«[...] Si l'on se réfère aux déclarations des novateurs, les critères d'africanité se cristallisent autour de la musique, de la danse, du recours aux formes traditionnelles et négro-africaines et du concept d'art total

« ...Or il se trouve que tout cela n'a rien 'd'authentiquement africain'... Alors en quoi réside l'africanité réelle de ce théâtre plus africain? » Outre le fait que l'inefficacité de la totalisation de tous les arts reste à démontrer, rappelons qu'elle n'a rien d'exclusivement négro-africain et que sur tous les continents, à ce moment ou à un autre, les hommes l'ont pratiquée. Le théâtre balinais, le kabuki, les théâtres rituels d'Océanie, le kathakali... relèvent de la même volonté totalisatrice. » 64 

      Son souhait c'est que l'on considère le théâtre lui-même comme le premier objet de sa contestation, le lieu où il faut à chaque fois tout recommencer, le lieu de l'histoire comme création d'un sens jusque là invisible et non la récitation complaisante du déjà là :

« Il s'agit d'envisager le théâtre non pas dans ce qu'il est ou aurait été mais dans ce qu'il doit être pour une humanité chargée des images de Dallas, de Rambo, de Maradona, de Michael Jackson, du chômage, des missiles, de la conquête spatiale, de l'écroulement du Mur, de Mandela libre... » 65 

      Ce que Chab souhaite également quand il dit à propos du kotéba :

« Le kotéba en tant qu'héritage théâtral n'est et ne sera que le fond de l'esthétique théâtrale qu'il faut sans cesse inventer en croisant les formes et les expressions diverses que nous offrent les cultures et les expériences théâtrales de par le monde. » 66 

      On est rendu très loin de l'époque de la polémique sur les origines du théâtre en Afrique, polémique qui a soulevé bien des passions. L'on est également rendu loin des formes esthétiques totalisatrices et reproductrices des schémas préétablis. Une vision plus objective ouverte à l'interculturalité et à la liberté créative permet qu'aujourd'hui s'enracinent des choix qui se défendent parce que prenant en compte l'horizon d'attente du public.

      Néanmoins, toutes ces réflexions laissent transpirer le malaise à plusieurs niveaux : malaise dans le choix des matériaux de base à la création, malaise dans les instruments de sa diffusion, malaise dans la relation au public, malaise quant à la circonscription même du domaine de définition du théâtre. Les deux dernières réactions tendent même à sanctionner plutôt négativement les pratiques qui théoriquement se réclament d'une avant-garde résolument tournée vers l'avenir mais qui, paradoxalement, dans le processus de réalisation, innovent difficilement.

      Ce parcours sélectif de la critique - puisque nous le voulions juste indicatif de la situation -, suscite une question essentielle : le constat de la sclérose consacre t-il désormais l'échec de ces expériences théâtrales? Non, voulons nous répondre ! Pour nous, l'émergence est difficile parce que la parturition prend le temps de sa gestation dans un contexte de mutation sociale ou les tentatives d'affirmation identitaire rencontrent ou s'opposent aux phénomènes d'altérité. Justement ! L'objet de notre recherche sera de démontrer que des codes existent et font donc de ces expériences théâtrales des systèmes à part entière, observables. Il sera alors possible de prouver que l'un des centres d'intérêt c'est le modèle participatif qui se dégage de ces systèmes.

1.3. Préalables sur le concept de théâtre africain

      Si un certain nombre de critiques appelle « théâtre africain » toutes les manifestations théâtralisées depuis les origines de la vie, les autres font naître « le théâtre africain » au début du siècle dans les cours de l'Ecole William Ponty et à Bingerville, cela par opposition au « théâtre traditionnel » qui, lui, serait assimilable au différentes cérémonies rituelles profanes ou sacrées ayant toujours ponctué l'existence des peuples.

      Il est de notoriété commune que les opérations de caractérisation sont souvent réductrices. C'est d'ailleurs en cela qu'elles deviennent source de polémiques insidieuses. Ainsi, avant toute spéculation, il nous semble indispensable de clarifier notre propos sur le concept de « théâtre africain », sujet de sempiternels débats.

      Dans le cas de la querelle stérile que suscite le concept de « théâtre africain », l'on peut citer trois origines fondamentales à la polémique :

      - la difficulté de circonscrire le champ sémantique que draine le concept de « théâtre » ;

      - l'ignorance, la condescendance et la complaisance globalisante, maladies infantiles de la critique ;

      - la nécessité de l'affirmation identitaire face au phénomène d'acculturation corollaire de l'hégémonie des cultures dominantes dans le processus colonial.

      Primo, le champ sémantique de la notion de théâtre est vaste et s'étend parfois de la moindre tentative de mise en représentation dans le quotidien banal à la mise en scène élaborée et donnée en spectacle. En effet, dès lors qu'un individu se trouve dans l'exercice d'un rôle social qui exige qu'il abandonne une part de lui-même pour endosser les attributs de ce rôle, il est en situation de représentation et de fait est en passe d'être « personnage. » Il suffit que le regard de l'autre lui reconnaisse ce rôle pour que naisse la théâtralité. La confusion fréquente entre théâtralisation et théâtralité alimente le débat. Patrice Pavis définit avec clarté le mot théâtralisation en ces termes:

« Théâtraliser un événement ou un texte c'est l'interpréter scéniquement en utilisant scènes et comédiens pour camper la situation. L'élément visuel de la scène et la mise en situation des discours sont les marques de la théâtralisation. » 67 

      Aussi, tandis que la théâtralisation relève d'une volonté de spectacularisation, d'une mise en procès, d'une mise en mouvement, la théâtralité, elle, réside dans l'effet produit, le rendu, le constat définitif. La théâtralité serait alors cette :

« (...) épaisseur de signes et de sensations qui s'édifie sur la scène à partir de l'argument écrit, cette sorte de perception oecuménique des artifices sensuels, gestes, tons, distances, substances, lumières, qui submerge le texte sous la plénitude de son langage extérieur » 68 

      A l'analyse, s'il n'y a pas de théâtralisation sans théâtralité; la réciproque, elle, n'est pas toujours de mise. En effet l'on peut relever des éléments de théâtralité dans un événement, une situation fortuite, qui ne poursuit pas l'objectif de la spectacularisation. Si à chaque fois que l'on décèle des éléments de théâtralité dans un événement l'on qualifie celui-ci de « théâtre », l'amalgame installe le quiproquo.

      Dans l'épineux cas des rituels théâtralisés, l'opposition théâtre /rites tient du choix de point de vue. Pour bien d'analystes tels que Michel Leiris :

      « La possession en elle-même est déjà du théâtre puisqu'elle revient objectivement à la figuration d'un personnage mythique ou légendaire par un acteur humain. Musique et chants employés pour évoquer les esprits sont en même temps les moyens de créer une ambiance et de susciter un enthousiasme dans l'assemblée. Quant aux danses, si on leur attribue une valeur curative dans la mesure où le zâr y trouve satisfaction, elles sont par elles-mêmes un divertissement et un spectacle. 69 

      Pour d'autres, même pour les tenants du théâtre-rituel, c'est une regrettable confusion que d'assimiler théâtre et rituel. Que les rituels soient source de richesses théâtrales est une chose, le théâtre, représentation par des acteurs d'une fable construite et donnée à voir, en est une autre. Hilda Kuper établit cette différenciation par l'élément pertinent de la participation :

« Le rituel n'est pas le théâtre. Il instruit par la participation, non la distraction. Tout le monde doit participer dans un rituel, personne ne peut sortir ou trouver le sujet mauvais. Les participants sont le public. Bien que le rituel ne soit pas de l'art, il est une source d'art, de masques, de chants, de musique et de danse » 70 

      Même si cette distinction nous semble acceptable, il faut relever qu'elle souffre de la non prise en compte de l'évolution historique du théâtre qui, pendant sa période grecque plaçait la catharsis au centre de ses préoccupations, pendant sa période classique et réaliste jouait sur le trompe l'oeil pour créer l'illusion parfaite, pendant sa période brechtienne fonctionnait sur la distanciation. S'arrêter à la question de la participation pour induire la différence nous semble réducteur.

      A priori, que l'on ait pu attribuer à certaines manifestations rituelles sacrées traditionnelles l'appellation de théâtre traditionnel n'est pas en soi un abus. Bien des cérémonies décrites tels le carnaval des egugun 71  chez les Yoruba ou le mamnon 72  en pays mbay montrent des similitudes criardes avec les tragédies grecques. C'est en faire le point d'ancrage de la démonstration d'une mentalité prélogique ou primitive qui tient de l'aberration. Toutefois, il convient d'opérer une nette distinction entre théâtre et vie sociale dès lors que les frontières peuvent être bien définies. Les caractéristiques de différenciation que relève Jean Duvignaud nous semblent pertinents :

« Le cérémonial, la polarisation de l'étendue, la sélection d'une individualité privilégiée sont des points communs au théâtre et à la vie sociale. Mais ce sont aussi des frontières entre les deux domaines : la cérémonie sociale accomplit réellement un acte qui est différé et sublimé au théâtre ; la distribution des étendues sociales entre deux groupes qui échangent croyances et rites, devient pour le théâtre la participation qui aide à créer une image de la personne ; l'idée de prêter une conscience malheureuse à l'individu sélectionné en raison de son atypisme ou de l'atypisme qui résultera de la fonction qu'il accomplit suppose une interprétation délirante qui n'appartient qu'à la création artistique...

Il y a donc des points communs entre le théâtre et la vie sociale : le social a des éléments théâtraux, le théâtre est plein du social. Mais il y a un fossé entre la cérémonie rituelle et la cérémonie théâtrale. » 73 

      Secundo, l'une des sources du conflit réside dans le regard tronqué porté par la critique sur le théâtre pratiqué en Afrique. La critique émanant des milieux de chercheurs francophones occulte assez souvent - pour des raisons de méconnaissance - la multiplicité des expériences que vivent les différentes communautés en Afrique. Celle issue des zones anglophones n'est pas non plus en reste et consacre la compartimentation. Cependant une volonté de généralisation douteuse s'exerce dans la circonscription des phénomènes. Il est confortable, pour avoir observé un phénomène dans un cadre géographique et culturel spécifique d'en faire une vérité générale à l'échelle d'un continent. Cette situation a été encouragée par une critique occidentale paternaliste et condescendante qui a tendance à fixer les normes différentielles du théâtre en Afrique. Alain Ricard le note d'ailleurs clairement :

« Des moules critiques se sont peu à peu imposés, qui au lieu de promouvoir une recherche libre tendent aujourd'hui à la scléroser. La question des instruments méthodologiques doit être abordée de front après la critique de la critique et avant la mise en place des cadres historiques. Après peuvent venir analyses thématiques et critique idéologique. » 74 

      Pourquoi donc en occident une messe est-elle un office religieux, une prestation de serment en demeure une en dépit de la forte charge de théâtralisation qui la compose, une cérémonie d'enterrement s'énonce comme telle, la profération d'un conte se définit sans ambiguïté, tandis que dès lors qu'il s'agit d'Afrique, la nécessité s'impose de confondre un culte rendu aux ancêtres ou la cérémonie d'intronisation d'un roi avec le théâtre ? La réponse se trouve dans ce regard parfois minimisant qui ne cherche pas à établir de distinguo lorsqu'il s'agit de considérer les cultures dominées et pour lesquelles les seuls outils d'analyse sont des schémas assez souvent inadaptés. Il faut noter que ce regard n'est pas l'apanage des chercheurs occidentaux ; bien des critiques africains eux-mêmes méconnaissant leur culture sont des relais de condescendance programmés.

      A cela, il n'est pas superflu d'ajouter que la nécessité dans laquelle se trouvent les chercheurs de réaliser des classifications ou des définitions de nomenclature, oblige quelque fois à des généralisations ou des compartimentations grossières.

      Tertio, les résurgences du fait colonial en Afrique, la nécessité des revendications identitaires face au vertige des mutations sociales, le spectre de la mondialisation des rapports, l'urgence historique, impulsent le sens de l'union de la communauté et regroupe celle-ci autour d'un imaginaire collectif. En effet, il est notoire que les sociétés africaines et autres, face aux mutations déclenchées par des facteurs exogènes tentent une résistance au plan culturel. Elles bâtissent alors des mythes épiques ou des mythes fondateurs traduisant un mouvement de retour aux origines avec assez souvent d'insolubles problématiques liées à l'identité.

      Pour marquer l'unité de la pensée, la communauté de destin, on a vite fait de recourir à un concept qui rassemble, un concept globalisant. C'est ainsi que l'on a saisi au vol le concept de « théâtre africain » lequel a été défini en partant de la théâtralité propre à différentes manifestations culturelles artistiques ou religieuses, profanes ou sacrées, notamment la danse, le masque, le personnage du conteur, la musique, les chants, les rituels divers, etc. Le concept a donc préexisté à la réalité dont il s'est peu à peu efforcé d'être le moule, au lieu de caractériser une pratique éprouvée et qui est nécessairement plus complexe. Koffi Kwahulé stigmatise fortement cette vision de ceux que l'on pourrait appeler « les revendicateurs de l'authenticité » en ces termes:

« [...] il apparaît même vital de mettre en question les critères sur lesquels ils fondent l'africanité de leur démarche, de 'dé-signifier' le 'déjà-acquis' pour que l'acte théâtral ne se fossilise pas en réponse dogmatique... On l'aura compris, malgré quelques différences, d'ailleurs fort discutables, ces avant-gardes semblent d'accord sur un point : le théâtre africain sera dansé ou ne sera pas. En fait disons le tout de suite, tous cherchent à mettre hors-jeu les normes occidentales vécues comme source matricielle des problèmes liés à l'éclosion d'un théâtre africain. » 75 

      Pour notre part, la notion de « théâtre africain » appliquée à l'ensemble des différentes formes théâtrales pratiquées en Afrique de nos jours ne se comprend que dans une perspective de classification et de localisation géographique. Elle est cependant très discutable dès lors qu'il s'agit de caractériser une esthétique théâtrale. Toutes les représentations théâtrales aujourd'hui ne sont pas nécessairement élaborées sous le modèle dramaturgique du « théâtre total » avec des danses, des chants, des masques ; tous éléments dont on a pu caractériser le « théâtre africain ». La diversité que révèle la praxis est à considérer avec lucidité.

1.4. Interculturalité et Objets Théâtraux Non Identifiables

      Tout bien pesé, à partir de quel moment dans l'agencement des éléments de la mise en scène d'un texte est-on plus ou moins africain? Que dire d'Antigone de Sophocle lorsque la pièce est créée par une compagnie africaine qui y introduit djembe kora et balafon, choeurs mandingue ? Dans l'autre sens, que dire d'un spectacle à partir du texte d'un auteur originaire d'Afrique, écrit en français sur le thème des banlieues lyonnaises et mis en scène par un américain avec des comédiens français, béninois et maghrébins? Question insoluble quand on sait que la culture est en mouvement perpétuel et que les rencontres favorisent des créations bâtardes, difficiles à localiser. L'interculturalité ferait-elle apparaître des Objets Théâtraux Non Identifiables?

      En outre, que fait-on du mythe personnel du créateur nourri à une culture plurielle née d'horizons divers? Comment occulter, dans la création, la culture urbaine qui se développe dans les grandes villes parfois sans référence directe avec les traditions ancestrales ou les cultures ethniques?

      Il est un fait indéniable que les allers et retours de faits culturels sont rendus inéluctables dans cette espèce de macro société où les valeurs politiques, sociales, économiques, entretenues autrefois à l'intérieur de multiples microcosmes, aujourd'hui se rencontrent, se fondent ou s'entrechoquent. Plus que jamais l'on semble pris dans les tourbillons d'une civilisation où les rapports entre l'un et le multiple sont plus étroits, l'un étant contenu dans le multiple et vice versa. C'est cette civilisation de l'universel qu'en prélude à son essai, Daniel Etounga Manguelle considère comme un fait déjà établi, un avènement, mais qui s'exprime au contraire en une pluralité de centres avec une diversité de choix possibles:

« En cette aube du 21ème siècle, le problème en réalité n'est plus de savoir s'il convient de vivre sous toutes les latitudes à l'heure de New York, Paris ou Londres ou pour parler plus concrètement, si l'habitant d'Abidjan doit, pour paraître moderne, vivre à la manière française, à la manière de cette famille typique de l'hexagone dont l'humoriste Coluche disait « ils n'ont pas pu avoir de chien, alors ils ont fait un enfant ». Car la possibilité d'avoir une culture plurielle ou différents pôles culturels est d'autant plus grande aujourd'hui qu'il n'y a plus comme au 19ème siècle une culture du « Centre ». 76 

      Notre champ de réflexion exige que nous ne nous braquions pas sur la circonscription des domaines de définition de ces notions, opération vaine qui nous entraînerait dans une polémique stérile et galvaudée. Il semble évident que le théâtre existe en Afrique comme il existe en Europe ou en Asie, qu'il se pratique aujourd'hui sous plusieurs formes, qu'il phagocyte et digère les éléments tant traditionnels qu'exogènes pour les restituer dans une dynamique créative.

      Nous voulons préciser que pour nous le concept de « théâtre africain » n'implique en rien celui de « l'esthétique de la participation », esthétique qui ne serait pas nécessairement l'apanage de l'Afrique. Nous ne fondons pas notre réflexion dans le primat de l'existence d'un prétendu « théâtre africain » qu'il faudrait caractériser a priori par une critériologie. Nous enracinons au contraire notre analyse dans le constat que si l'on observe attentivement un certain nombre de pratiques théâtrales en cours en Afrique aujourd'hui, pratiques plus ou moins spécifiques dans leur approche, l'on peut dégager de nombreux points de convergence susceptibles d'induire l'affirmation d'une esthétique sous-jacente. La démarche est toute différente et mérite que l'on s'y attarde pour écarter amalgames et idées reçues. La recherche de l'authenticité pour nous n'est pas nécessairement retour aux sources ancestrales, quête du passé. C'est l'exigence de vérité à un moment précis de l'histoire et la capacité à répondre aux exigences de cette époque précise. L'identité pour nous reste une question de prospective. Elle se construit en permanence et est tournée vers l'avenir. Elle est toujours devant soi, fragile, parce qu'elle met en branle des mécanismes sociaux divers, en les obligeant à se définir. Nous dirions en allant au bout de notre logique, il n'y a pas de « théâtre africain », il y a des théâtres en Afrique et chaque compagnie fait le sien.

- Chapitre 2. REGARD SUR LES EXPERIENCES THEATRALES A VISION PARTICIPATIVE

      « Lorsque le théâtre s'est trop et trop longtemps éloigné de la vraie vie, du rythme de son temps, il y revient par les voies détournées car c'est ainsi qu'il échappe aux griffes de l'institution, qu'il peut retrouver son souffle.

      Ce ne sont pas des fidélités affichées, des apparentes filiations, ni des imparables justifications théoriques, que peut naître la matière d'un théâtre qui nous parle d'aujourd'hui, mais plutôt, en dépit de toutes les maladresses, d'un excès de générosité fidèle à l'esprit de ceux qui ont porté cet art jusqu'à nous. C'est souvent là où la légitimité lui fait défaut qu'il est le mieux à même de fabriquer plus ou moins clandestinement, la langue de son époque » 77 

      Nicolas Roméas

      Ce chapitre se justifie par le fait qu'avant une analyse comparative, il s'avère nécessaire de présenter les éléments du corpus observé, en l'occurrence les esthétiques particulières qui vont nourrir la réflexion. C'est donc une incursion dans les démarches artistiques d'un certain nombre de compagnies qui nous intéressent, au-delà d'une carte d'identité à simple fonction référentielle. Parfois une étude de cas ou une relation des conditions de réalisation d'un spectacle s'impose pour mieux appréhender ces démarches. La concision ici a pour but de prémunir contre toute tendance à verser dans une juxtaposition de monographies.

2.1. Entre concert musical, théâtre et bal masqué : le concert-party d'Azékokovivina

      La troupe «Azé Kokovivina Concert-Band» voit le jour au milieu des années 1980 à Lomé et très vite, elle 'écume' les bars-dancings et les hôtels des grandes villes du Togo. Sa pratique n'est certes pas toute nouvelle car dans cette région du golfe de Guinée, ce type de comédie musicale est pratiquée depuis quelques dizaines d'années 78 . Déjà, deux prestigieuses compagnies, le « Happy Stars » et le « Kakouvito Concert-Band » ont habitué béninois et togolais à de palpitants week-ends avec cet art qui mêle mime, danse, texte improvisé et musique. Azé Kokovivina y apporte cependant un dynamisme neuf : tenter d'utiliser en plus du watchi et de l'ewe, la langue française pour le public cosmopolite citadin. Sa démarche retient notre attention parce quelle pose le problème linguistique (que nous étudierons plus tard. ) Les comédiens de la troupe, une dizaine d'interprètes, bon conteurs, chanteurs, danseurs, musiciens sont des travailleurs du secteur informel (dockers au port, petits fabricants de chaises, apprentis tailleurs) qui n'hésitent pas à mettre tout leur enthousiasme d'artistes au service d'un public qu'ils divertissent mais auquel ils apportent aussi un regard critique sur la société. Des thèmes variés ont inspiré les canevas destinés à servir de cadre pour l'improvisation. En général il s'agit de phénomènes d'exclusion (exode rural, situation d'orphelin, situation d'abus de pouvoir, de trahison... ) ou de l'inévitable « saga des couples ». La verve comique et satirique y apporte toute la dimension ludique tandis que se dégage de façon explicite une moralité affirmée.

      Le spectacle commence par une séance d'animation musicale, suivi d'un prologue. Ce moment introductif appelé 'entraînement' permet aux interprètes de se mettre en forme et au public de s'installer petit à petit pour la « scène ». Celle-ci se déroule pendant plusieurs heures, avec des ruptures, qui sont des temps de musique, des temps d'échange avec le public qui participe pour beaucoup à l'orientation du drame. L'orchestre joue et interprète de la musique de high-life qu'il accompagne de chants profane ou religieux. Pendant ce temps, le public s'installe et répond aux sollicitations d'animation lancées de temps à autres par les comédiens.

      Les temps forts commencent tard dans la nuit lorsque l'équipe des comédiens, en costume de scène fait son entrée pour le spectacle. Les séquences jouées sont produites sur la base d'un canevas préparé par le directeur du concert en occurrence dans notre cas, Azé Kokovivina. Le jeu exécuté sur un registre distancié utilise une gestuelle comique. La mimique, souvent relevée par le masque peint sur le visage de l'acteur ponctue la verve satirique.

      Entre les séquences, le meneur du jeu fait produire de la musique de high-life, commente, fait intervenir les spectateurs qui répondent aux questions posées, ou en posent eux-mêmes, rient bruyamment, commentent la séquence ou interviennent sur la scène pour offrir un billet de banque ou une pièce de monnaie aux acteurs.

      Les interprètes sont essentiellement des hommes. Aussi, le travestissement est-il très fréquent pour montrer des personnages féminins. (Cet aspect de l'interprétation pourrait au demeurant constituer un sujet intéressant pour une thèse sur le théâtre et genre.) Le public est en majeure partie composé d'adultes, hommes et femmes, issus des milieux pauvres. Apédo-Amah dans l'étude qu'il a consacrée au théâtre populaire le souligne en ces termes :

« Le concert-party est manifestement un théâtre populaire dont les thèmes sont profondément enracinés dans la réalité sociale des comédiens et de leur public qui comme eux est issu dans son immense majorité des classes défavorisées et exploitées comme le prolétariat urbain. » 79 

      «Azé Kokovivina Concert-Band» a pu ainsi fidéliser un public qui n'a cessé de croître surtout depuis que le concert-party se joue sous d'autres formes à la radio et à la télévision. Pour Pius Ngandu Nkashama :

« Le public reconnaît dans le jeu des acteurs sa propre image. A son tour, il s'empare du jeu pour la restituer dans un comportement social consécutif à la représentation. De telles interférences déterminent les formes mêmes de la scénographie, aussi bien dans la narration du récit, que dans les signes gestuels. L'apparition des ombres, des spectres et des revenants sert justement de paradigme dans l'abolition de la rupture matérielle et des limites de visualisation. » 80 

      Les canevas se déroulent en sketches improvisés, se faisant suite l'un après l'autre selon l'inspiration du directeur du concert qui distribue les rôles parfois séance tenante. Forts de leur talent d'improvisateur, les comédiens tiennent le public éveillé jusqu'au petit matin.

      La phase finale est un moment de fusion où scène et salle se rejoignent pour la danse finale.

« Le jeu se termine par « la descente des acteurs » qui viennent se mêler aux spectateurs dans une danse collective finale. Ils se dépouillent de leurs « masques scéniques », récupèrent les instruments de la dramaturgie, et achèvent la « nuit des masques » dans un chant total. Les spectateurs se transforment dès lors en acteurs d'un théâtre intégral. Ils battent le tambour, secouent les sonnailles et crécelles. Le théâtre se transpose en une fête et une festivité. L'exorcisme des « monstres intérieurs » réalise enfin la « pureté originelle »  81 

      Azé Kokovivina et son groupe multiplient encore aujourd'hui les descentes dans les bars dancing des quartiers périphériques de Lomé où les attendent une foule nombreuse d'hommes femmes, jeunes et vieux pour une soirée de rire et de « conseil », ceux là qui n'ont ni le magnétoscope, ni l'argent pour aller danser dans les boîtes de nuit et qui peuvent avoir la joie de retrouver au clair de lune et l'ombre des étoiles, la magie des soirées de contes.

2.2. Le théâtre-rituel du Bin Kadi : du rituel au théâtre

      Le théâtre-rituel est né en 1979 dans les locaux de l'Ecole Normale Supérieure d'Abidjan en Côte d'Ivoire comme tentative de réponse au malaise provoqué par la pratique du théâtre conventionnel jugé inadapté au public. 82  Marie-José Hourantier et Werewere Liking en sont les fondatrices. La nécessité d'initier et d'impulser une expression théâtrale qui s'inspire des rituels traditionnels africains les a conduit à mettre en place un groupe de recherche qui, à l'époque s'appelait l'ARETNA (l'Atelier de Recherche en Esthétique Théâtrale Négro-africaine.) Les fondatrices partent du postulat que :

« (...) toute collectivité est incapable de fonctionner sans se donner des valeurs, un absolu, sans faire l'expérience du sacré. Et privée de cette dimension, la société risque de s'engager dans l'expérience de la folie. » 83 

      Or, toujours selon elles, l'Afrique contemporaine vit dans le dilemme permanent du choix entre la tradition et la modernité, la constante profanation du sacré, du passé et la sacralisation permanente du profane. Cette situation d'ambiguïté et d'incommunicabilité est sclérosante d'où la nécessité d'un théâtre qui plonge ses racines dans ce qu'il y a de fondamental, c'est-à-dire le rituel pour interroger la société et remettre en cause le processus de dégradation.

      Marie-José Hourantier en donne l'orientation idéologique en ces termes:

« Les rites initiatiques guident l'homme en quête, vers des états d'expression de son tempérament profond. Ils font passer dans le domaine de l'émotion cet idéal que vise tout homme attiré par les mystères de l'être. Et l'âme africaine a souvent besoin de cette expérience émotive du contact avec ses dieux. » 84 

      Les idées-forces de cette esthétique nouvelle sont minutieusement définies dans un excellent essai intitulé Du rituel au théâtre-rituel, contribution à une esthétique théâtrale négro-africaine de Marie-José Hourantier. (Nous reviendrons d'ailleurs très souvent sur cette étude.)

      Après sept années foisonnantes et créatives, en 1985, le groupe s'est scindé en deux compagnies: le Ki-Yi Mbock sous la direction de Werewere Liking et le Bin Kadi Théâtre sous la responsabilité de Marie-José Hourantier. Le répertoire au début essentiellement composé de rituels traditionnels écrits par Werewere Liking et mis en scène par Marie-José Hourantier et vis versa s'est par la suite étendu aux pièces d'auteurs externes tels que Sony Labou Tansi, Moussa Diagana, et Kossi Efoui. Parfois les troupes se sont lancées dans des créations collectives ou des adaptations sur l'initiative des directrices-metteures en scène. Affaire de sang d'Antigone ! Yako ! par exemple est une actualisation d'Antigone de Sophocle.

      Le Bin Kadi Théâtre, pour animer son espace théâtral, appelé le Bin Kadi So 85 , pratique parfois une forme de jeu théâtralisé bâti sur l'improvisation, les techniques du conte, et les techniques corporelles : le maquis-théâtre 86 . Des repas sont vendus aux spectateurs à l'occasion de ces séances. Depuis quelques années (5) La troupe organise un événement culturel annuel dénommé « Arkadi », un genre de festival de théâtre pendant lequel elle présente toutes ses créations de l'année, braque le feu des projecteurs sur un auteur qu'elle fait découvrir et organise une grande exposition d'art visuel à laquelle participent des peintres de renommée nationale et internationale.

      Au Ki-Yi Mbock, Werewere Liking, Nsèrèl Njock, Bomou Mamadou, Zadi Toh et Boni Gnahoré ont fait le pari d'atteindre un niveau de performance professionnelle à partir de l'Afrique. Ils se sont assurés une formation pratique polyvalente pour prouver que les artistes africains contemporains, bien enracinés dans les traditions du continent s'enrichissant librement des ouvertures sur le monde, peuvent se redonner un statut social, philosophique, politique et économique. Le répertoire se compose de pièces de création collective en général: La femme-Mâle , Césarienne , Dieu-Chose, Les cloches, Singue Mura, Percus-perçues, Un Touareg s'est marié à une Pygmée, Héros d'eau, Y'a Match, Berceuses d'éveil, et en cocréation Sunjata le lion Mandingue, Nuages de terre, L'Enfant Mbene, etc.

2.3. Le théâtre pour le développement 87  : la palabre jouée de l'ATB

      Notre rencontre avec le théâtre s'est faite dans la douleur. C'était en 1979. Notre pays, le Tchad était à feu et à sang, pris dans l'inexorable folie d'une guerre civile. Les portes de l'Université Nationale du Tchad (où nous étions étudiant) ont été fermées. Nous nous étions retrouvés dans notre ville natale, désoeuvrés et profondément bouleversé tant par la guerre que par le regard désespéré des parents qui avaient beaucoup misé sur nous. Nous errions presque dans cette sorte d'oisiveté coupable lorsqu'un ami nous proposa d'animer les jeunes élèves eux aussi désoeuvrés. Ensemble, nous fondions un groupe qui très vite s'est jeté sans grande expérience dans la création d'un spectacle devant rappeler aux vivants, les vaillants officiers tombés sur le champ de bataille. Quelle ne fut notre surprise lorsqu'au prologue où nous mêlions dans un bruitage de coups de feu, poèmes et cris sur un fond de lamento, des hommes et des femmes parmi les spectateurs fondirent en larmes, inconsolables ! La puissance évocatrice de l'art dramatique se révélait à nous ! Certes, au collège, nous avions eu l'occasion de voir plusieurs représentations de pièces de Molière, montées par les jésuites enseignants. Nous y avions même participé quelque fois. Mais ni Les fourberies de Scapin, ni Picrocole ne nous faisaient appréhender l'importance du théâtre, tant le texte nous paraissait lointain et ridicule dans son style.

      Lorsque quatre années plus tard, nous nous sommes retrouvé en Haute Volta, la révélation a naturellement guidé nos pas vers une troupe de théâtre. En répondant à l'invitation de notre professeur de Techniques d'expression orale et de Sémiologie théâtrale à l'Université de Ouagadougou, nous découvrions une troupe : Les Amateurs du Théâtre Voltaïque. Il en était le directeur. Nous décidions alors de nous joindre aux autres comédiens après un casting laborieux. Là, nous retrouvions cet engouement pour le théâtre ; mais cette fois-ci pour sa capacité à poser les problèmes de développement dans une perspective utile. Notre prétention - a priori naïve, cependant justifiée à l'époque - à vouloir être un acteur du développement des « masses populaires » y trouvait une occasion d'éclosion. Le théâtre pour le développement devenait de ce fait notre arme de lutte contre l'ignorance, l'analphabétisme dans l'élan d'un idéal de justice partagé et de progrès des « masses populaires ». Nous avons alors intensément vécu presque toutes les aventures de la troupe pendant sept saisons théâtrales, d'abord comme comédien, puis ensuite comme assistant metteur en scène, second responsable et enfin organisateur des premières éditions du Festival International du Théâtre pour le Développement. Plus tard, nous avons contribué à répandre le théâtre pour le développement au Rwanda en y initiant des étudiants responsables de groupes théâtraux locaux.

      Ce détour vers notre expérience personnelle - détour au demeurant long -, nous le souhaitions, pour mieux signifier notre attachement au théâtre pour le développement et pour expliquer les multiples allusions que nous y faisons dans cette étude.

      Pour y revenir, disons que dans les régions francophones d'Afrique, le théâtre pour le développement est essentiellement pratiquée au Burkina Faso. Il s'étend cependant petit à petit en Côte d'Ivoire, au Tchad et au Rwanda. Il est né sous l'impulsion de l'Atelier Théâtre Burkinabé 88  fondé en 1978 par Prosper Kompaoré, enseignant à l'Université de Ouagadougou, comédien et metteur en scène. Cette compagnie composite était formée à ses débuts, d'une vingtaine de bénévoles, étudiants et amateurs issus de divers milieux socioprofessionnels. Elle s'est fixée, dès sa création, d'une part au plan esthétique l'objectif de promotion d'une dramaturgie africaine inspirée des réalités culturelles de la Haute-Volta et d'autre part au plan de la fonctionnalité sociale, l'objectif d'éducation, de sensibilisation, et de conscientisation (aux problèmes sociaux et politiques qui agitent la société) par l'expression dramatique. Plus de cinquante créations collectives constituent son répertoire soit une production moyenne de quatre pièces prétextes par an. L'A.T.B, en outre, crée chaque année une ou deux grandes pièces d'auteurs en adoptant une esthétique qui s'inspire fortement de la théâtralité traditionnelle. Depuis 1992, suite à « l'Opération Semailles » qui visait à démultiplier l'action de la troupe, cinq troupes filles sont nées.

      Le théâtre pour le développement que pratique l'Atelier Théâtre Burkinabé et ses troupes filles, est l'aboutissement d'une recherche esthétique qui, selon les fondateurs, trouve ses motivations dans la nécessité de mener un travail de recherche théâtral basé sur le théâtre d'animation fonctionnant comme moyen de communication. La motivation à la base de ce choix est que, dans un pays en voie de développement comme le Burkina Faso, il est nécessaire que tous les moyens d'expression notamment l'expression théâtrale soient mis au service des besoins de sensibilisation, d'information, de formation et de mobilisation, préalables sine qua non à tout projet de développement. Le théâtre devient alors un vecteur de communication non négligeable dans les zones rurales où les autres modes de communication organisée telles que la radio, la télévision, les affiches atteignent difficilement le public cible. L'Atelier Théâtre Burkinabé a parcouru trois étapes importantes dans la mise en place de son « théâtre pour le développement » :

      - l'étape du théâtre rural : la représentation théâtrale dans les villages était suivie d'un débat en langue nationale moré. Les habitants, après le spectacle trouvaient l'occasion de relater leurs expériences sur la problématique posée par la pièce de théâtre. Ce qui ressemblait fort aux traditionnelles séances de palabre d'autant plus que, très vite, la relation d'expériences individuelles devenait une véritable joute oratoire ;

      - l'étape du théâtre de quartier : les animations sont orientées sur les problèmes brûlants des cités : délinquance juvénile, exode rural, scolarisation difficile, alcoolisme. C'était sous la forme d'un happening suivi d'un débat théâtralisé ;

      - l'étape du théâtre-forum : s'inspirant des techniques du théâtre de l'opprimé développé par Augusto Boal, l'Atelier Théâtre Burkinabé fixe les formes définitives de son théâtre d'intervention sociale qu'il appelle le théâtre pour le développement.

      La conception de ce théâtre s'appuie sur l'idée que, possédant le pouvoir d'être à la fois un art, (donc de toucher l'imagination et la sensibilité d'un spectateur) et un outil pédagogique, l'art dramatique peut être efficacement utilisé à des fins politiques et sociales, surtout s'il sollicite le feed-back direct du spectateur. Le théâtre-forum implique donc la participation active du spectateur qui, après avoir pris conscience d'un problème social, individuel ou collectif et des phénomènes d'oppression qui y sont attachés, éprouve le besoin de briser l'oppression et de proposer une solution en vue d'une amélioration qualitative de sa propre condition. Une représentation de théâtre-forum ne se limite donc pas à la notion de spectacle (du donné à voir.) Elle en dépasse le cadre en appelant à la recréation d'un autre spectacle inspiré du modèle premier mais qui implique la participation du public. Une recherche permanente est faite sur le public, suivie de réformulations au niveau de la technique d'approche. Le spectacle de théâtre pour le développement se compose de quatre grandes parties :

      - la séance d'animation ou rituel d'ouverture qui consiste à organiser sur la scène, des jeux-concours de danses traditionnelles ou modernes avec les spectateurs. Ce qui a pour effet de faciliter le contact avec le public, de le mettre en confiance et de prémunir contre toute attitude attentiste du spectateur, le public étant invité à participer aux danses, jeux-concours, etc. ;

      - la représentation de la pièce-prétexte. La pièce-prétexte créée collectivement le plus souvent, pose les problèmes inhérents au thème choisi et constitue l'anti-modèle. Les comédiens jouent la pièce-prétexte pendant une durée de 40 minutes maximum ;

      - le forum qui consiste en une reprise par les comédiens de tout ou partie de l'anti-modèle avec arrêt du déroulement de l'action par les spectateurs. Ceux-ci révoltés par les situations d'oppression développées dans la pièce-prétexte arrêtent le jeu, viennent sur la scène et proposent une autre attitude. Ils prennent ainsi la place des acteurs et improvisent une nouvelle solution pour empêcher que l'oppression ne se réalise. Les acteurs antagonistes évidemment tentent de renforcer l'oppression en improvisant pour développer de nouvelles situations de plus en plus difficiles à affronter pour le spectateur. Ils affinent ainsi l'oppression amenant le spectateur à réfléchir pour trouver à chaque fois une parade. Des propositions sont faites sur plusieurs séquences et le plus souvent conduisent vers l'élaboration collective d'un modèle acceptable par la majorité des participants. Un meneur de jeu ou joker anime les débats, module la prise de parole entre la salle et la scène ;

      - le forum-information qui est une intervention à but explicatif. Des spécialistes du thème de la campagne de sensibilisation précisent les enjeux du débat au regard de la situation globale sociale, locale ou nationale et répondent aux questions du public. Ils apportent, ce faisant, des informations pratiques.

      L'Atelier Théâtre Burkinabé participe à de nombreux festivals internationaux 89  et fort de ses acquis artistiques et organisationnels, il organise depuis 1988 un festival biennal dénommé Festival International de Théâtre pour le Développement ; une occasion de rencontres et d'échanges artistiques très attendue par toutes les troupes qui travaillent dans le domaine du théâtre pour le développement. La perspective d'une école de formation théâtrale se profile à l'horizon eu égard aux nombreux ateliers de formation que la troupe organise et anime.

      Ici, nous proposons la description d'une manifestation forum pour l'illustration. Son objet sera de relater une mise en situation pour mieux montrer la spécificité de la pratique.

      Récit de la séance de théâtre pour le développement / théâtre-forum mené à Diébougou par l'Atelier Théâtre Burkinabé. Juin 1985

      1/ La séance du warming up

      Les comédiens de la troupe, après avoir délimité l'espace de jeu avec les bancs, le rideau de fond et le minibus (coulisses) lancent la séance habituelle de danse et d'animation musicale. Ils font monter sur la scène des spectateurs qui en éprouvent l'envie. Puis des devinettes sont proposées auxquelles les spectateurs répondent avec entrain.

      A la fin de la séance destinée à chauffer la scène et la salle, le joker prend la parole et annonce que le spectacle va commencer. Mais avant, il invite les comédiens (en les houspillant) à saluer le public. Celui-ci est invité à répondre à plusieurs reprises. Une fois le contact établi, le joker explique le principe du spectacle précise que c'est un jeu qui se fait sur la base du contrat entre spectateurs et acteurs et invite le public à donner son avis.

      [...]

      Le joker : Etes-vous prêts à jouer avec nous ?

      Le public : Oui 

      Le joker (faisant semblant d'avoir entendu le contraire) Dites-moi vraiment si vous n'êtes pas prêts, nous ramassons notre bataclan et nous repartons chez nous.

      Le public : Oui, nous sommes prêts.

      [...]

      Le jeu peut enfin commencer.

      2. Présentation de l'anti-modèle

      Action 1: Rue et bureau. Deux jeunes gens , Issa et Ramata cherchent du travail, diplôme de secrétaire en main. Au premier bureau, le chef de personnel les éconduit bruyamment : « Savez pas lire ? Pas d'embauche. C'est écrit à la porte ». Cela fait plus de six mois que les jeunes gens font le va et vient.

      Action 2: Deuxième bureau : le directeur a deux places. Il accepte le jeune homme Issa mais refuse gentiment les services de Ramata la jeune fille .

      « Figurez-vous que ma secrétaire, après trois mois de maternité passe tout le temps au dispensaire avec son enfant. Plus de femme dans mon entreprise !Désolé Mademoiselle! L'efficacité pour la bonne marche de mon entreprise ! »

      Ramata sort.

      Action 3 : Rue et bureau d'entreprise. Ramata tenace continue la ronde des bureaux. Elle arrive dans une entreprise où le PDG la dévore du regard, la palpe et lui donne un rendez-vous pour une soirée. La jeune fille est révoltée par l'attitude très osée du PDG. Celui-ci de faire un chantage : « Nous sommes généreux mais nous voulons travailler avec des secrétaires généreuses. C'est à prendre ou à laisser ». Ramata se plie à ses caprices. Il faut tout de même travailler pour gagner son pain. Elle est acceptée à l'essai.

      Action 4 : Rues de la ville. Le PDG fait de la jeune fille sa maîtresse : sorties, boîtes de nuit, pique-nique.

      Ramata se laisse faire en attendant d'avoir son engagement définitif.

      Action 5 : Bureau. Ramata devant sa machine, travaille. Arrive le PDG qui lui tend un papier. C'est son engagement définitif. La jeune fille jubile. Le PDG propose une sortie dans la soirée pour fêter l'événement. Ramata décline l'offre en prétextant qu'elle devait fêter l'anniversaire de son « petit copain ». Le PDG arrache la décision d'engagement et la déchire. Il met la jeune fille devant un dilemme : « C'est l'anniversaire du petit copain ou bien c'est la place de secrétaire. Réfléchis et tu viendras me donner la réponse ».

      La jeune fille indécise balance entre partir et accepter l'offre avec toutes ses conséquences.

      3. La séance du «  heart storming » ou agitation des sentiments 90 

      Le joker : Voilà! Ramata se trouve entre le marteau et l'enclume, à la croisée des chemins. Il faut choisir. Mais applaudissez très fort pour les acteurs qui viennent de jouer pour vous « Travailler au féminin ! » Nous allons reprendre la pièce pour vous. Mais avant, dites-moi qui est le méchant dans cette histoire ? Le PDG qui a abusé de la fille ? Où la fille qui n'a pas prévenu qu'elle avait un copain ? C'est qui le faux type ? Etes-vous d'accord avec le PDG ?

      Diverses réactions dans la foule qui répond par oui ou non selon les centres d'intérêt, etc.

      Les acteurs de la troupe vont s'asseoir en fond de scène prêts à reprendre le jeu pour certains ou à « soutenir la scène » pour ceux qui ne jouent pas.

      4. La reprise séquentielle 1 et le forum-jeu sur le problème de la disponibilité de la femme

      Ce problème se pose à l'action 2 chez le directeur qui n'accepte plus de femme. Une jeune fille spectatrice lance un « stop » vibrant.

      Le joker lui demande de venir sur la scène. Elle fend la foule et se précipite sur la scène. (On sent qu'elle a des choses intéressantes à jouer.)

      Le joker : Comment vous appelez vous ?

      La spect'actrice  91 : Angeline

      Le joker : Qui voulez-vous remplacer ?

      La spect'actrice : Je veux remplacer la jeune fille l'actrice dans le rôle de Ramata.

      Le joker : Voici le foulard de Ramata. (tout en lui nouant au cou le foulard que portait Ramata) A partir le maintenant, vous n'êtes plus Angeline, vous vous appelez Ramata 92 . Voilà votre compagnon d'étude Issa. Le jeu peut recommencer. Travailler au féminin deuxième !

      La spect'actrice 1 se présente en compagnie de son collègue Issa au bureau du PDG.

      L'acteur en charge du rôle se doit de renforcer l'oppression.

      Le PDG : Plus aucune femme dans mon bureau . Ce n'est pas rentable .

      La spect'actrice 1 : Ah non ! Vous ne pouvez pas juste embaucher le garçon pour ces raisons si futiles . Rien ne prouve que je ne suis pas efficace. Il faut que nous soyons soumis à un test.

      Une fois le test passé, la jeune fille s'impose au patron

      La spect'actrice 1: Voilà, je suis la première ! Vous êtes obligés de me prendre pour le boulot !

      La solution est a priori magique mais la suite du débat mérite que l'on s'y attarde.

      Le patron surpris par la réaction de la jeune fille l'accepte dans son service. Il la met en garde cependant contre les retards et les absences. Et la jeune fille de lui demander gentiment s'il est marié et père. Le patron pensant deviner l'issue de la question répondit négativement. La jeune fille repartit de plus belle.

      La spect'actrice 1: Vous n'êtes pas marié ! Pas grave ! Voilà , je suis, en même temps que votre secrétaire, votre femme et voici votre enfant . Il est gravement malade... Faites en ce que vous voulez. Il faut que je sois à mon bureau.

      Le patron : Bon ! Emmène-le au dispensaire.

      L'acteur surpris n'a pas trouvé d'échappatoire. Il accepte de prendre l'enfant qu'on lui tend et reste battu, gauche et confus.

      Le joker : Etes-vous d'accord avec elle ou non ?

      La foule : Oui ! Oui !

      Le joker : Si vous êtes d'accord avec elle, applaudissez très fort pour notre vaillante actrice.

      Puis le joker remercie la spect-actrice . Celle-ci enlève le foulard qu'elle remet à l'actrice détenteur du rôle initialement et reprend sa place dans la foule sous les applaudissements nourris du public.

      Tandis que le joker tente de relancer l'action en demandant qui d'autre avait d'autres propositions, une femme lève le doigt et refusant de venir sur la scène, clame, du milieu du public :

      La femme : Les hommes désormais doivent accepter de donner le biberon nourrissons.

      Un murmure de désapprobation s'élève dans la foule des hommes. Un homme réagit distinctement.

      L'homme : Vous nous demandez d'avoir des seins maintenant ?

      Rires. Un débat s'instaure entre les deux. Le joker se tait pour les laisser parler.

      La femme : Si vous n'êtes pas prêts à accepter, ne nous demandez pas non plus l'impossible. Nous ne pouvons pas être en même temps en deux lieux différents.

      Un homme: C'est pourquoi nous vous demandons de rester à la maison pour le ménage et l'entretien des enfants. Le service ne peut pas marcher avec vos retards et vos absences chroniques.

      La femme : Ce n'est pas la solution. Nous ne sommes pas des domestiques, des bonnes à tout faire, mais vos épouses. C'est justement en nous confinant dans les tâches ménagères que vous nous empêchez de nous épanouir. Hommes et femmes, nous avons les mêmes facultés intellectuelles. Nous devons participer au même titre à toutes les activités qui nous engagent.

      L'homme capitula.

      Le joker (à la foule) A t-elle raison ou non ?

      La foule : Oui !

      Le joker : Est-ce que l'on peut continuer ? Etes-vous prêts à faire d'autres propositions ?

      La foule : Oui !

      5. La reprise séquentielle 2 et le forum-jeu sur la problématique dignité/nécessité.

      Le joker récapitule la situation et réintroduit le jeu : Travailler au féminin troisième !

      C'est à l'action 3 que le dilemme entre la dignité et la nécessité se pose. Une jeune fille remplace l'actrice dans le rôle de Ramata et dès le départ refuse les avances douteuses du PDG.

      La spect'actrice 2 : C'est du travail que je cherche ; non pas un homme.

      Le PDG : Tu vas continuer à chômer, si tu veux. C'est ton problème. De toutes les façons tu tomberas entre les pattes d'un homme pour pouvoir satisfaire tes besoins.

      La spect'actrice 2 : J'ai d'autres atouts. Je pourrais monter un petit commerce ; vendre des beignets par exemple. Je pourrais en vivre. J'aurais préservé ma dignité.

      Le PDG : Sors de mon bureau ! Vas bouffer ta dignité !

      La spect'actrice sort du bureau, déterminée quant à mettre en place un petit commerce de beignet.

      Alors que beaucoup de femmes applaudissent cette brave déclaration, le joker lance une boutade :

      Le joker : Ainsi toutes les femmes de ce pays vont devenir des vendeuses de galette !

      Silence dans la foule. Moments de flottement, d'hésitation. Une jeune fille, la vingtaine, l'air décidé, fend les rangs du public et demande à ce que l'on reprenne le jeu. Elle accepte la proposition du PDG et se plie à ses caprices jusqu'à son engagement définitif. La décision d'engagement en poche, elle prend les devants et somme le PDG de la laisser désormais tranquille. Aucune modification substantielle dans le jeu en somme. Mais lorsque le PDG la met devant le dilemme de choisir entre continuer à exercer dans l'entreprise en étant sa maîtresse ou démissionner en cas de refus, elle quitte calmement la scène et va dans le public choisir une dizaine de femmes qu'elle invite sur le plateau. Murmure et chuchotement à l'oreille. Apartés. Puis le joker relance le débat. Les dix femmes déclarent qu'elles sont des représentantes de l'Union des Femmes du Burkina.

      Action. La jeune fille expose son problème : elle est mise en demeure de démissionner si elle refuse de sortir avec son patron. En réponse à son problème, les opinions divergent. Le groupe de femmes se scinde en deux.

      Une discussion s'engage entre elles.

      Femme du premier groupe : C'est la faute de la jeune fille. Elle aurait dû refuser de se prêter au jeu dès le départ.

      Femme du second groupe : Quand tu as faim, tu ne peux refuser le tô (19) que l'on t'offre quel qu'en soit la source.

      Femme du premier groupe : Il faut accepter la pauvreté si elle est une condition pour rester digne. Le PDG a raison. Cela fait partie des clauses de leur contrat tacite du moment qu'elle a joué le jeu au début

      Femme du second groupe : La dignité dans la pauvreté est une illusion. Les nécessités de la vie sont souvent plus exigeantes. Le PDG a tort. Le contrat n'a pas été établi sur des bases saines..

      Femme du premier groupe : De toutes les façons, l'entreprise appartient au PDG. Il est seul à pouvoir décider des règles qui la régissent.

      Femme du second groupe : Mais les droits du travailleur existent. C'est une exploitation éhontée que de profiter des charmes de ses employées.

      Interrogée par le joker sur les mobiles de son attitude compromettante, la jeune fille avoue qu'elle a accepté les sorties à contre coeur, et les considère comme une étape dans sa stratégie, son but étant de remettre en cause la relation une fois la décision d'embauche définitive en main.

      Le joker intervient et leur rappelle que le problème n'est pas à débattre juste entre femmes. Les dix femmes cessent leurs querelles, font bloc et décident de mettre en place un tribunal pour juger les « actes répréhensibles du Patron ». Elles convoquent le PDG. Celui-ci arrive, en prenant le soin de se faire accompagner par un groupe de quatre acolytes. Le PDG et ses acolytes se bornent tous à répéter les arguments développés par le Premier groupe de femmes.

      Le PDG : C'était une convention de départ. Cette malheureuse fille mourait de faim. L'entreprise n'était pas vraiment en manque de ressources humaines. Cependant, je lui ai donné du travail. Vous ne pouvez pas ne pas me féliciter pour cette bonne action !

      La Présidente du tribunal : Vous ne devez pas abuser d'une jeune fille sous prétexte de lui venir en aide. Ce n'est pas un emploi de prostituée qu'elle cherche, mais de secrétaire de bureau. Vous n'avez pas le droit de la renvoyer parce qu'elle refuse de se donner à vous. Elle repartira à son bureau. Tranquillement et gare à vous si vous l'importunez encore !

      Le PDG : Non. Elle ne peut plus être à mon service. Je suis libre dans mon entreprise. Vous n'avez pas le droit de m'imposer un employé.

      La Présidente du tribunal : Vous persistez dans votre refus? D'accord! Dès demain matin, vous aurez toutes les femmes de l'Union des Femmes du Burkina dans votre entreprise. Elles y resteront pendant des jours, jusqu'à ce que vous changiez d'avis. Tout le monde saura ce que vous faites de vos employées.

      Pour ne pas risquer de voir sa notoriété s'effriter, le patron accepte d'embaucher définitivement la jeune fille. Le tribunal des femmes le congédie. Le joker intervient pour faire approuver la foule et faire applaudir ces femmes qui ont été fermes jusqu'au bout.

      6. La séance du dialogue final ou le forum des informations

      Le joker situe les enjeux du débat et appelle le Haut commissaire de la Province sur la scène. Celui-ci arrive, salue le public, prend le micro et se félicite de ce qu'il soit possible, de débattre de toutes ces questions publiquement. C'est un acquis de la révolution et il faut saluer l'initiative de la troupe qui utilise le théâtre pour l'éducation des masses populaires.

      Le débat avait en son centre la question du compromis face aux exigences de la nécessité. La fin doit t-elle justifier les moyens? Est-elle contenue dans les moyens? Des contrats moral et social, lequel doit-il prendre le pas sur l'autre? N'est-ce pas être dans la compromission dès lors que l'on accepte une situation contre sa propre volonté, même de façon provisoire?

      Quant aux thèmes discutés, la solution proposée par la seconde fille est un exemple convaincant.

      Le Haut commissaire de la Province : Il vaut mieux accepter le compromis dans les cas désespérés. Mais il faut le comprendre et l'envisager comme une étape qui permettrait de développer une stratégie susceptible de modifier les rapports. Et c'est par la vigilance et l'analyse que l'on peut rétablir l'équilibre.

      Les femmes ne sont pas toujours disponibles à leur lieu de service. Absences, retards, congés de maternité... Moments de flottement, de remplacement, tous plus ou moins préjudiciables à la productivité d'une entreprise pour peu que la gestion des ressources humaines ou la dynamique de groupe ne fonctionne pas bien. Un personnel à dominante féminine rencontre beaucoup de difficultés. Mais il faut comprendre la femme, voir en elle les différents problèmes liés à sa condition de femme, cela afin d'y parer efficacement. La construction des garderies d'enfants est une initiative allant dans ce sens. Il faut les multiplier. »

      La conclusion du débat devait aller vers une application pratique, justifier des projets menés par les associations pour l'émancipation de la femme.

      Le joker 93  à la fin de l'intervention rappelle tous les acteurs sur la scène. Ceux-ci viennent se tenir à ses côtés et ensemble ils disent au revoir au public, invité à venir danser le soir avec la troupe qui fête la clôture de sa saison théâtrale.

2.4. Le kotéba thérapeutique ou l'art de la guérison : le Groupe psy

      Il était une fois, en 1982, cinq jeunes comédiens fraîchement formés à l'Institut Nationale des Arts de Bamako qui se retrouvèrent au chômage après leurs études... Un de leurs enseignants leur dit alors ceci : « Pourquoi ne pas vous mettre ensemble pour commencer quelque chose ? Je vous soutiendrai ! » L'histoire de la T.R.A.C.T 94  pourrait commencer par ces mots comme un conte. Aujourd'hui ils sont cinq groupes de six comédiens en moyenne qui exploitent judicieusement les multiples facettes de l'art dramatique. Des techniques diversifiées qu'il n'est pas superflu de présenter :

      - Le Groupe Psy assure les séances de kotéba thérapeutique. et encadre les ateliers des enfants handicapés mentaux ou physiques. Il utilise à cet effet les techniques de 'musicothérapie, masquothérapie et théâtrothérapie'.

      - Le Groupe Nyogolon (reflet de soi, miroir) monte des spectacles variés, en français ou en bambara. Les thèmes tournent autour des problèmes de santé et d'exclusion sociale (Sida, nutrition des bébés, diarrhée, excision, mendicité...) Le Groupe Nyogolon a participé à la 5ème édition du Festival International de Francophonies en Limousin et participe assez souvent au Festival International du Théâtre pour le Développement.

      - Le Groupe Do s'est spécialisé dans l'utilisation des masques et des marionnettes pour créer des spectacles suivant les techniques du récit griotique.

      - Le Groupe Don utilise les techniques de la danse pour créer des ballets à thèmes (thèmes : Sida, conflit des générations, excision...)

      - Le Groupe So s'investit dans l'approche épique de la théâtralisation. Il est essentiellement constitué de comédiens locuteurs du dogon et du fulfulde, langues dans lesquelles sont joués les spectacles (thèmes : désertification, lutte contre les criquets... )

      Le concept qui réunit toutes les facettes de ces expériences est celui de 'théâtre utile'. Chacune des expériences est par contre une recherche esthétique appliquée à une manifestation traditionnelle à théâtralité évidente. Le kotéba thérapeutique par exemple se déroule comme une consultation de guérisseur traditionnel. Il a lieu dans une salle à l'hôpital psychiatrique et les séances sont programmées avec l'accord du médecin-chef. L'un des responsables Adama Bagayoko nous a présenté l'expérience en ces termes :

« Tout commence par un cérémonial qui tente de mettre les patients en confiance. Puis on nomme un dougoutigui , chef de village, choisi parmi les malades particulièrement complexés à qui on redonne une espèce d'autorité, de confiance en lui. Puis une espèce de tribunal est mis sur pied, cela tenant compte de la personnalité des malades et aussi selon leurs envies' (femme de chef, paysan, vieux sage etc.) Les jeux sont inventés ayant pour but d'évoquer les maladies dont souffrent les personnes engagées dans l'action. Bien des gens étant convaincus d'être victimes de maléfices et autres maladies surnaturelles, les jeux constituent des occasions de démystification... On arrive à faire jaillir de ces corps une prise de conscience étonnante 95 .

      Les résultats sont bien sûr plutôt très satisfaisants, puisque les médecins modernes sollicitent très souvent l'intervention de la troupe et sont même associés à l'animation.

      Il est intéressant de noter cette convergence de points de vue entre les « praticiens » du kotéba thérapeutique et A. Boal avec sa nouvelle méthode de théâtro-thérapie. 96  Pour l'inventeur du théâtre de l'opprimé, il y a des oppressions (flics dans la tête) telles que la peur du vide, le stress, la claustrophobie, l'agoraphobie, dont l'auteur ne peut être désigné puisque étant en la victime elle-même. Briser ce type d'oppression ne peut se faire qu'à partir d'un effet d'identification d'où la nécessité d'une approche thérapeutique. A. Boal fait remarquer que :

« Quand le protagoniste-patient vit une scène dans sa propre vie, il essaie d'y concrétiser ses désirs déclarés, que ce soit l'amour ou la haine, l'attaque ou la fuite, la construction ou la destruction. Mais quand il revit la même scène dans un espace esthétique (théâtral ou thérapeutique) son désir devient dichotomique : il veut simultanément montrer la scène et se montrer en scène. En montrant comment la scène a été vécue, il cherche encore une fois la concrétisation de ses désirs, tels qu'ils se sont épanouis ou frustrés. En montrant en scène une action, il cherche à procéder à la concrétisation de ce désir... En vivant la scène, il essaie de concrétiser un désir ; en la revivant, il le réifie. Son désir, parce qu'esthétique, se transforme en objet observable, et par lui -même et par les autres. Le désir, devenu chose observable, pourra être analysé, et qui sait, transformé » 97 

      Récit d'une séance intime de kotéba thérapeutique

      Bamako. Un matin frisquet de janvier 1997. Philippe Dauchez et Adama Bagayoko, responsable du Groupe psy, ont accepté le souhait que nous émettons depuis un certain temps de participer à une séance de kotéba thérapeutique intime. Nous nous rendons au Point G, complexe hospitalier juché sur la colline dans une fourgonnette où entassé sur les banquettes, nous bravions l'oeil vigilant des agents de la police réglant la circulation. Certains agents reconnaissent la Peugeot traficoté de Philippe et nous saluent d'un grand mouvement de bras. En d'autres occasions, ils auraient pu nous verbaliser pour « chargement défectueux. »

      9 h. Nous nous retrouvons, deux français, six acteurs, un infirmier et moi-même. Nous nous installons dehors à côté de la grande salle réservée à cet effet. Nous attendons un quart d'heure, le temps que le malade et sa mère arrivent. Entre temps, un malade qui a reconnu les comédiens vient vers nous et nous aborde. Adama, le meneur de jeu nous présente. « il y a des français de France et un africain de France.» Le malade reprend « français, français » en saluant les Français et puis à moi il dit. « Tu es un compagnon. Les blancs là sont des compagnons aussi. » Un autre malade vient vers nous, se met au garde à vous et entonne la marseillaise qu'il chante impeccablement d'un bout à l'autre. A la fin il nous demande des cigarettes. Adama lui remet quelques sous pour qu'il aille s'en acheter. «C'est un intellectuel qui a disjoncté suite à des tracasseries de rapport de force dans l'exercice du pouvoir. », nous confie Adama, Les acteurs après avoir accordé leurs instruments de musique font une démonstration bruyante. Les malades sortent des chambres ou risquent un coup d'oeil vers l'extérieur. Puis Adama, estimant que l'on pouvait commencer nous convie à le rejoindre. C'est lui le meneur de jeu.

      1. Le rituel d'accueil

      Espace : une salle ordinaire de forme rectangulaire du pavillon réservé aux malades mentaux. L'espace délimité pour la séance est constitué de bancs et tabourets disposés en cercle. Un fauteuil plus impressionnant ferme le cercle. Un chasse-mouche et une canne de commandement sont posés à côté du fauteuil. Le meneur du jeu à l'entrée de la porte nous accueille et nous fait asseoir sur les bancs. L'infirmier arrive sans sa blouse et s'asseoit à côté de nous. Le fauteuil reste inoccupé.

      Quelques temps plus tard arrive le malade suivi de sa mère. Ils sont eux-aussi installés par le meneur de jeu sur les tabourets. Sur une directive du meneur de jeu, les comédiens, danseurs et musiciens disparaissent dans une salle contiguë à la première et reviennent quelque temps plus tard, en costume de jeu. Ils entrent à la queue leu leu en chantant un air gai, une chanson d'accueil fortement rythmée par les battements de tambourin et calebasse-maracas. Par une ouverture, les acteurs gagnent le centre de l'espace circulaire délimité par les bancs. Puis ils s'arrêtent à l'invitation du meneur de jeu.

      Le meneur de jeu : Gens d'ici, gens venus d'ailleurs, nous vous saluons !

      Les acteurs : Gens d'ici, gens venus d'ailleurs nous vous souhaitons la bienvenue chez nous !

      Nous y répondons en disant merci pour l'accueil.

      Le meneur de jeu nous présente en disant que nous étions de nouveaux médecins et infirmiers travaillant à l'hôpital.

      Puis les acteurs musiciens vont s'asseoir sur les bancs fermant ainsi le cercle tandis que les acteurs continuent à chanter et à danser sur la scène pendant une dizaine de minutes avant d'aller s'asseoir sur les bancs.

      2. La séance du « warming up » musical

      Après un moment de rupture du jeu ponctué de nos applaudissements, trois comédiens musiciens entonnent les deux premiers à la flûte peule, le dernier en les accompagnant du tambourin, un air d'abord langoureux puis de plus en plus incisif 98 . Une calebasse-maracas rythme également la chanson que les musiciens entonnent en choeur. La scène est vide.

      Observation du spectateur-patient : il est calme, semble a priori agacé et peu réceptif au début. Puis petit à petit, sourit, s'anime. Les choeurs exécutés le renvoient à son village. Ces chansons de chez lui, lui rappellent son enfance certainement. D'ailleurs la troupe les a choisies à cet effet. Même le choix des instruments de musique répond à ce besoin de recréer l'univers originel du malade. L'un des musiciens se lève et va lui tendre une calebasse maracas. Il refuse de la prendre. A la troisième tentative, il la prend et commence à exécuter un rythme dodelinant en essayant de suivre la cadence.

      3. La séquence de danse d'intronisation

      Les comédiens fort de la participation du spectateur-patient à l'exécution musicale tentent d'aller plus loin. Le meneur de jeu introduit les danseurs sur la scène. On entonne une autre chanson. Changement de rythme et de cadence. La chanson loue les prouesses d'un chef beau, fort, grand chasseur. Et qui « possède » plusieurs femmes. Dans la dynamique du jeu, la perche est tendue au malade qui sourit. C'est lui le grand chef qu'on loue. A un moment donné, une comédienne joue le rôle de la griotte et part d'un accès de louanges déclamées et chantées, digne d'une cour royale.

      L'actrice griotte. Je suis à tes pieds, chef. Tu es l'astre sans lequel le jour ne paraît pas. La terre entière dors pendant ta colère lorsque tu lui donnes le dos. Regarde tous ces musiciens à tes pieds, tous ces danseurs qui te célèbrent. O roi, grand roi, dougoutigui 99 , viens te joindre à la joie de ton peuple.

      L'actrice griotte finit par se coucher dans un mouvement de soumission au pied du malade qui sourit et se détend vraiment. A l'invitation du meneur du jeu, le malade se lève, emboîte le pas aux comédiens et entre dans la danse : « la ronde de l'escargot » qui tourne en se détendant. Une dizaine de minutes plus tard, le meneur du jeu interrompt la danse et les acteurs soulèvent le malade, le posent sur leur épaules et forment un cortège pour aller l'installer dans le fauteuil. Ils lui mettent entre les mains le bâton du chef et le chasse mouche.

      Réaction du malade : il accepte les attributs du chef et se calant confortablement dans le fauteuil, croise les jambes. Très vite son regard aérien toise le monde. La métamorphose se fait lentement ; c'est le passage entre le spectateur et l'acteur qui s'opère. Il va entrer dans un processus de jeu de rôle.

      4. Séquence du jeu dramatique

      Les acteurs proposent au travers d'un jeu tantôt mimé, tantôt dansé, tantôt avec le texte, une suite d'actions.

      Action 1. Un homme et une femme dans le quotidien. La femme apporte à boire à l'homme revenant des champs, puis lui sert à manger et lui enlève tendrement les épines du pied. On comprend qu'il s'agit d'un couple.

      Action 2. Puis l'homme décide de voyager. Il veut aller chercher fortune. La femme le regarde partir tristement, chargé d'une valise.

      Action 3. L'homme rendu à son nouveau lieu de résidence travaille dur. Il connaît privations diverses : faim, soif, violence du patron. Il économise toutefois un peu d'argent. Il est souvent plongé dans la mélancolie de la nostalgie.

      Action 4. La femme au village reçoit un autre homme qui se fait de plus en plus pressant. Elle sort avec lui puis finit par s'installer chez lui. Elle a même un enfant de son nouveau compagnon.

      Action 5. Plusieurs années plus tard arrive l'époux légitime qui constate les dégâts. Il va porter plainte chez le chef de village, le dougoutigui (qui n'est autre que notre malade)

      Action 6. Intervention du meneur du jeu qui conseille au dougoutigui de trancher l'affaire dans le cadre d'un tribunal avec des juges coutumiers.

      Action 7. Le « dougoutigui » se lève, et choisi parmi les comédiens deux juges qu'il place à côté de lui. Puis il convoque la femme et l'homme adultères. Les deux juges prennent la parole pendant quelques instants pour demander des précisions menant juste à la reformulation de la situation.

      Le « dougoutigui » ( interprété par le malade) tranche l'affaire et oblige la femme à revenir chez son époux légitime. L'époux au départ refuse de reprendre sa femme surtout qu'elle a un enfant qui n'est pas le sien. Le « dougoutigui » insiste et lui dit qu'« un enfant c'est un enfant et c'est tout ! » L'homme usurpateur devra donc pour réparer son forfait perdre son enfant et être condamné à des travaux forcés notamment à creuser des trous. (On note la fermeté du ton du «dougoutigui » qui contraste étrangement avec sa timidité originelle. Le malade s'investit à fond dans son rôle.) Applaudissements de tous.

      5. La séquence de la danse finale.

      Après avoir demandé à tout le monde si le jugement était satisfaisant, le meneur de jeu invite acteurs et public à la danse finale. Nous nous mêlons aux acteurs dans cette phase ultime en allant sur la scène pour chanter et danser avec tous.

      6. Séance du forum éclair.

      Puis le calme revient. Le meneur de jeu fait exécuter une musique douce de ngoni et la séance de forum éclair commence. Le meneur de jeu pose des questions au « dougoutigui » Pourquoi le « douguitigui » oblige t-il l'époux à accepter de reprendre sa femme adultère ? Pourquoi oblige t-il la femme à revenir chez son mari ? Les réponses sont nettes. Le « dougoutigui » estime que la femme est l'épouse de ce premier homme et qu'il ne fallait pas qu'elle demeure chez l'usurpateur. L'homme doit pardonner à sa femme et accepter qu'elle réintègre le foyer.

      Le meneur de jeu (insinue ): N'est-ce pas aussi la faute à l'homme qui est parti en voyage pendant trop longtemps ?

      Le spect-patient-acteur: (silence, crispation.)

      Le meneur de jeu : Pourquoi est-il parti si longtemps sans donner des nouvelles ? la femme doit-elle attendre toute sa vie quelqu'un qui est parti à l'aventure ?

      Le spect-patient-acteur: (silence, crispation.)

      « On comprendra plus tard qu'il était dans un « débat narcissique.» Comment le meneur du jeu insinuerait-il que le « dougoutigui » pouvait avoir tort ? « Partir » tel que nous l'expliquera plus tard le meneur devient un chef d'accusation contre le malade. Le malade est face à lui-même. Faut-il s'accuser ou s'excuser, lui qui est parti pendant plusieurs années en Libye pour faire fortune et qui en est revenu malade ? On quitte l'espace du jeu pour celui de la réalité où il faut affronter sa propre culpabilité.

      Le meneur du jeu pose la question sous plusieurs angles. Silence buté du malade. La mère du malade intervient alors et fait remarquer que l'on fatigue son fils. Le meneur de jeu lui rétorque que ce fils n'est pas un bambin et qu'à 30 ans on sait s'en sortir tout seul surtout quand on a pu voyager si loin. La mère continue de protéger son fils.

      La mère : Mon enfant souffre de malédiction. Il est l'objet de la convoitise du diable. Avant sa naissance un devin m'a dit que l'enfant que je porte, s'il naît, aura beaucoup de problèmes. On m'a dit qu'il ne faut pas qu'il épouse une belle femme. »

      Au moment où le malade tente une prise de parole timide, elle le rabroue en lui disant qu'il est fatigué ; puis elle se met à éponger une goutte de sueur imaginaire sur le visage du malade, à le cajoler. Le malade se tait définitivement et s'enferme dans un mutisme grave. Le meneur interrompt le jeu et nous remercie tous d'avoir participé à la séance. Il promet au malade que la troupe reviendra « causer » avec lui une autre fois. Le malade sourit et répond : « tout va bien.» Le malade et sa mère se retirent.

      7. Séquence bilan.

      Nous nous retrouvons, la troupe, l'infirmier, les deux visiteurs français et moi-même. Le meneur du jeu devait faire le bilan de la séance avec l'infirmier pour apprécier les changements et préparer la séance suivante.

      Le meneur de jeu (à notre endroit) Je vous ai présenté comme faisant partie du personnel. Et comme souvent il y a des médecins européens qui viennent ici, cela ne le surprend pas qu'il y ait des blancs. C'est nécessaire pour ménager sa susceptibilité et le mettre en confiance.

      Il s'était vidé par rapport à son vécu pendant la séance de la semaine dernière. J'ai sous estimé la maman. Elle nous renvoie toujours à la malédiction au lieu de nous aider à parler des problèmes concrets. Chaque fois que nous avons réussi à installer le débat par rapport aux questions posées, elle nous a fait dévier de nos objectifs. L'essentiel c'est que le malade commence à comprendre les choses. Son dernier mot c'est: « maintenant tout va bien. Je commence à avoir un certain équilibre ». Il a parlé plus que la dernière fois. C'était positif. J'avais des inquiétudes. Je sais que c'est quelqu'un qui ne parle pas beaucoup, il est avare en parole. Quant à la mère, je n'ai pas voulu lui donner la parole plus longtemps. Je n'adhérais pas à ce langage parce que ça n'avance à rien? Ca ne va pas loin. C'est pourquoi je n'ai pas creusé les choses du côté de la maman. Aujourd'hui il y a des choses que la maman ne connaissait pas et qu'il a révélées. Si elle en avait une idée avant nous, elle aurait tenté de nous empêcher de les approfondir. Son enfant n'aime pas qu'elle dise ces choses là. L'autre jour, il lui a dit violemment que ce ne sont pas des choses à dire.

      Pourquoi garde t-on la mère pendant les séances ? On garde la maman parce qu'on ne veut pas que l'hôpital soit un dépotoir où l'on vient jeter un malade pour l'abandonner. On veut que les parents du malade soit présents, qu'ils s'impliquent et qu'ils repartent avec le malade lorsqu'il est guéri. Parfois si le malade est réticent, fermé, nous prenons le parent à part pour avoir certaines clefs à travers l'histoire du malade, mais c'est vraiment dans les cas rares.

      Bien souvent, les enfants qui vont en exode ne veulent pas revenir. Les parents face à cela consultent des fétiches afin que ceux-ci reviennent de leur aventure. Celui là est allé en Côte d'Ivoire puis en Libye. C'est en Libye que la maladie a commencé. Elle a commencé par des choses très matérielles. Il voulait aller chez des copains. Il faisait nuit. Il est passé par un cimetière et il s'est cogné contre un caillou et dans la précipitation il est rentré dans un trou. Il se trouve qu'il portait sur lui un fétiche qui lui interdisait de rentrer dans un trou. C'est un signe qu'il a interprété et depuis, il a perdu la raison.

      La mère est castatrice. Cela se comprend bien qu'elle ne veuille pas que son fils ait une femme plus belle qu'elle. Mais de là à accuser le diable ! C'est d'elle que viennent tous les problèmes ! La prochaine séance se fera sans la présence de la mère.

      Il faut dire que les autres séances de kotéba thérapeutique ouvert (à distinguer des la séance intime décrite ci-dessus) auxquelles nous avons participé étaient données en plein air et le public était composé d'une douzaine de malades. Des variantes notables toutefois à remarquer dans l'enchaînement des séquences et le processus de libération physique et mentale des malades.

      En conclusion à cet ensemble de cartes de visite, il nous semble important de préciser que les interprètes des compagnies du corpus ne sont pas nécessairement des comédiens formés dans des écoles d'art dramatique. Ils se sont pour la plupart faits à l'art en apprenant sur le tas et en exploitant leurs prédispositions naturelles. Les uns sont des amateurs bénévoles et pratiquent un autre métier pour subvenir à leurs besoins ; les autres aspirent à vivre le théâtre en professionnel même si pour le moment les conditions de l'exercice des métiers du spectacle sont loin d'être satisfaisantes. Nous ne nous attardons pas sur les schémas organisationnels des troupes. Ils feront l'objet d'une analyse au chapitre consacré à l'acteur.

Chapitre 3. PERSPECTIVES IDEOLOGIQUES ET ESTHETIQUES DE LA CREATION THEATRALE.

      « Mode d'expression particulier, le théâtre apparaît au sociologue comme une structure dans laquelle le film d'un drame est représenté, c'est-à-dire, « déplacé dans l'espace et le temps » et répété, par un acteur collectif vivant devant une assemblée de spectateurs, qui y participent plus ou moins fortement et totalement, pour son éducation et sa joie. La critériologie, le rôle et la signification de cette structure sont si étroitement dépendants du système de la société globale qu'à tel système social et à telle époque historique correspond telle fonction-théâtre. » 100 

      H. Memel-Fote.

      Toute pratique artistique s'inscrit dans l'imaginaire social d'un groupe. Les arts fondent la culture d'une société, générateurs et réceptacles à la fois du dynamisme interne et de ce fait, leur pratique n'est jamais innocente. Ce n'est pas sans raison que l'analyse marxiste de l'organisation sociale situe la culture dans la superstructure. En Afrique Noire traditionnelle, mis à part le but esthétique, les arts poursuivent un objectif de fonctionnalité pratique indéniable. C'est ainsi que les arts du spectacle sont intimement liés aux différents temps forts de la vie de l'individu et de la communauté. Le rôle que jouent les rituels profanes ou sacrés dans l'intégration des membres du groupe est immense. Les danses profanes rythment les saisons et les fêtes. Les danses rituelles ou initiatiques sont intégrées à un cérémonial précis entourant les temps forts de la vie de l'homme : naissance, baptême, mort, funérailles, semailles, récolte, mariage, rites de passage ou de guérison, etc. Cette fonctionnalité est si prioritaire qu'elle détermine parfois l'organisation sociale. En témoigne le fait que les griots, ces maîtres de la parole, étaient une caste pratiquant l'endogamie

      Si l'on considère que l'objet de toute littérature est l'expression des sensibilités et pensées d'un groupe par un usage particulier de la langue, il faut admettre que les sociétés secrètent elles-mêmes les créateurs de cette langue particulière. Le rôle de ces créateurs se définit par l'intelligence (don ou technique) qu'ils ont de pouvoir permettre la révélation ou la médiation de la pensée mythique du groupe. Cependant les interactions entre les créateurs et la société elle-même sont permanentes, faites d'harmonie ou de tumulte. Autant le rôle dévolu au créateur par la société était de fait orienté, réglementé et codé dans les systèmes de type traditionnel ou totalitariste tournés vers l'uniformisation du groupe (tribu, peuple, ethnie...), autant il fait désormais l'objet d'un choix du créateur lui-même dans un contexte où les valeurs de civilisation s'interpénètrent et où les différents microcosmes ayant éclaté ont laissé place à des identités multiples. Le créateur, placé devant un éventail de choix idéologiques possibles, définit lui-même l'orientation de sa pratique artistique et tente d'y faire adhérer des groupes cibles.

      Il est sans doute redondant que de préciser qu'au théâtre les perspectives impliquent le choix de la dramaturgie. Entendons ici par dramaturgie 101 

« [...] l'ensemble des choix esthétiques et idéologiques que l'équipe de réalisation, depuis le metteur en scène jusqu'au comédien a été amené à faire. Ce travail couvre l'élaboration et la représentation, de la fable, le choix du lieu scénique, le montage, le jeu de l'acteur, la représentation illusionniste ou distanciée du spectacle »

      Il s'agit dans ce chapitre de mettre à jour les motivations des responsables de compagnies théâtrales et de montrer les objectifs globaux qu'ils poursuivent par leur pratique du théâtre. Ces motivations sont essentiellement d'ordre identitaire qu'elles soient circonscrites à la quête narcissique, à la notion d'état nation, à celle du panafricanisme ou au contraire élargies à l'universel par souci d'une altérité plus conforme aux exigences du vécu quotidien fait de « bâtardise. » La question première ici est « Pourquoi pratique t-on le théâtre? Des divergences notables apparaissent souvent dans l'énonciation de ces motivations. Ensuite l'on s'attache à rendre manifeste les différents objectifs fixés à la création. L'on montre enfin que l'idée de la prévalence du public dans la manifestation théâtrale, préoccupation de tous, permet de dépasser les divergences. La question relative à ce point de l'analyse est « Pour qui pratique t-on le théâtre? » Enfin l'on identifiera les procédés esthétiques utilisés dans le concret pour tendre vers ces objectifs, ces procédés étant essentiellement contenus dans les méthodes d'approches du public. Quel théâtre fait-on? Et comment le fait-on pour être en adéquation avec ces objectifs prioritaires, sa motivation première ?

      Il nous semble important, pour une analyse plus authentique de ne pas occulter le discours des sujets producteurs. Le fait est bien juste que :

« Le sujet producteur opère son placement dans son discours au moyen de stratégies discursives ; celles-ci sont à rapporter à son capital culturel de départ et à l'enjeu de son discours, qui est, dans le champ culturel, d'abord la légitimité culturelle. » 102 

3.1. Perspectives idéologiques de la création théâtrale.

      Nous distinguons sur ce volet trois points essentiels à la réflexion. Il s'agit de savoir comment les créateurs des expériences théâtrales qui nous intéressent ici décident « si le théâtre doit plaire ou instruire, conforter ou déranger, reproduire ou dénoncer » 103 .

      Trois couples quasi antinomiques se partagent le champ conceptuel: plaisir/instruction, conformisme/subversion, reproduction/dénonciation. Ces oppositions se doublent d'une autre sans doute moins apparente mais non moins essentielle: beau/utile. En réalité la contradiction majeure se trouve dans l'opposition être/mouvement. Et c'est sans surprise que l'on se souvient des grandes questions de l'un et du multiple agitées par la philosophie depuis l'antiquité grecque. Il s'agit pour les créateurs, d'orienter le théâtre vers la détermination d'une vision de la société. Pour les uns une recherche esthétisante qui subordonne à ses fins l'utile, participe d'une vision statique de la société. Pour les autres toute tendance à poser pour principe d'existence à un art la fonctionnalité sociale immédiate par une permanente remise en cause de l'établi et par sa capacité à induire la subversion, détruit la possibilité d'une dynamique interne.

3.1.1. Plaisir, Instruction - Distraction, Education.

      Quel théâtre préconiser et qui soit dans le contexte actuel un théâtre plus juste que d'autres ? Philippe Dauchez, répond sans hésitation 104  :

« C'est prétentieux d'en préconiser un; mais moi j'aime que les gens en sortant d'un spectacle en sortent avec un plus : une façon de voir le monde qui les dégage un peu de cette espèce de pesanteur. On n'est pas là pour donner des leçons. Mais on est là pour faire découvrir aux gens la réalité de leur problème. Les spectacles sont toujours les résultats de ce que l'on a observé sur place à partir d'un problème donné: problème de santé d'agriculture, démocratie, (non pas pour montrer ce que c'est mais ce que ce n'est pas), parallèlement à cela les problèmes de banques de céréales. Plutôt c'est de monter aux gens comment il ne faut pas faire par rapport à leur propre expérience. Bien sûr ce n'est pas un théâtre innocent. Le théâtre utile ce n'est pas par rapport au théâtre nuisible ni au théâtre inutile où la vulgarité est présente. Nous essayons de tirer les gens vers le haut. Je sais qu'actuellement un théâtre qui tire les gens vers le bas, vers la vulgarité parce que je sais que la vulgarité ça plaît. Vous montrez vos fesses tout le monde est ravi. Est-ce que c'est cela le rôle qu'on a à jouer ? »  105 

      Le théâtre utile développé par les troupes maliennes s'inscrit pleinement dans cette veine. L'esthétique est mise au service du didactique. L'utilité en question renvoie à l'aspect pédagogique. En effet, il s'agit ici non seulement d'être révélateur des contradictions qui inhibent toute tentative d'évolution vers la modernité, mais d'aller plus loin en proposant des solutions aux problèmes aigus de santé, de développement et d'exclusion sociale. L'art dramatique dans ce cas précis devient, en la facilitant, véhicule d'une information, expression d'un point de vue qu'on estime juste. Le spectacle illustre en proposant une méthode ; il propose des modèles à imiter. Le spectacle sur les carences nutritionnelles par exemple montre un bébé mal sevré, situe les causes rationnelles de la carence et enseigne à la mère, la conduite à tenir en pareille occasion. Un mode d'emploi explique qu'il faut varier l'alimentation du bébé, et conseille les recettes pour atteindre une alimentation saine et équilibrée. Dans un des spectacles du Nyogolon conçu sur le thème du Sida, l'acteur utilise une sculpture en bois dont le phallus mis en évidence permet d'enfiler le préservatif pour en montrer l'usage aux spectateurs.

      Le didactisme affirmé n'est pas l'exclusivité du théâtre utile. Le théâtre pour le développement repose également sur ce même principe. Les spectacles forum commandités par les institutions à but de développement ont pour objectif non seulement la médiation des sujets de développement mais aussi la vulgarisation des méthodologies appliquées pour la création de nouveaux modèles et schémas requis par la modernité. Prosper Kompaoré en confirme la nécessité en ces termes :

« Autant il est évident qu'il ne saurait être question de développement sans le développement du monde rural, autant il tombe sous le sens, que l'on ne peut envisager de développement du monde rural sans la participation consciente des populations rurales dans la définition des objectifs de développement, et sans leur participation active dans la mise en oeuvre des programmes d'activités. C'est ce que l'on appelle par ailleurs l'auto développement ou développement participatif...

Dans un contexte marqué par l'urgence et la gravité des problèmes sociaux liés au sous-développement, la faiblesse ou l'inadéquation des moyens de communication classiques, le taux élevé d'analphabétisme, la coexistence des formes d'expression culturelles endogènes et les méthodes de communication exogènes, le théâtre pour le développement apparaît comme un outil de communication performant culturellement adapté et économiquement rentable. » 106 

      L'orientation résolument éducative caractérise par ailleurs la structure de ce type de théâtre qui fait une part importante à l'intervention des agents de développement dans la partie forum des informations. L'orientation vers la construction du modèle (même si celui-ci se construit avec la participation du public) est souvent soumise aux objectifs de campagnes de communication. 107  Les procédés de construction de la pièce prétexte, la direction qu'imprime le joker aux débats, ont une large influence sur les réactions du public ; ce public dont il faut « toucher au coeur et à la raison » pour l'amener à cette part consciente de lui-même et de son rôle dans le développement. Evidemment, les institutions commanditaires qui ont pensé que le théâtre pouvait être un outil de communication privilégié attendent la rentabilité immédiate et les troupes pratiquant le théâtre utile ou le théâtre pour le développement ne sont pas à l'abri de contraintes esthétiques pour y aboutir. Alors se pose la question de la frontière entre l'utile et le beau. Nul doute que la recherche du beau reste l'une des préoccupations essentielles de la pratique artistique, son principe directeur, puisqu'elle est tentative d'immortalisation formelle de la pensée, concrétisation du concept. La fonctionnalité prenant les devants n'implique t-elle pas un « théâtre du peuple » produit dans un processus de massification qui subordonne le plaisir esthétique à l'instruction, la distraction à l'éducation? P. Kompaoré estime que :

« De ce fait, la dissociation du beau, de l'efficace et de l'utile est une vue de l'esprit, entretenue et cultivée par une bourgeoisie intellectuelle soucieuse de recourir à une esthétique initiatique à usage de stupéfiant » 108 

      M.-J. Hourantier répond à cette vision du théâtre fonctionnel en ces termes :

« C'est pour ça que je ne suis pas d'accord avec le théâtre utile de Prosper. Si tu donnes des leçons aux enfants pour leur monter comment arranger le sexe pour le mettre dans le préservatif, tu casses tellement de choses! Même la notion d'amour n'existe plus. C'est vulgaire! Tu montres un gros sexe en bois et puis tu l'enroules d'une capote. Tu tues tout. Le théâtre c'est pour apporter le rêve au spectateur. Quand on apporte le rêve, il y a des choses que les gens n'ont plus envie de faire. C'est comme les vieux en brousse. Tu vas pas leur dire « ne couchez plus avec les petites filles! Tu ne vas pas lui demander de mettre une capote. Il va s'en amuser et après il va la jeter. » 109 

      C'est non seulement dans le traitement artistique que la divergence apparaît. Elle est manifeste d'un choix idéologique ou la prédilection est donnée au beau, parce que le beau est générateur d'impact plus pérenne. L'utilité prend alors une autre dimension éducationnelle, celle de l'initiation. M.-J. Hourantier présente les perspectives éducationnelles de son théâtre en ces termes :

« Nous faisons une expérience avec les enfants de la rue. Ils utilisent le théâtre comme moyen d'expression, pour parler de leur problème. pas pour montrer comment le sida peut s'attraper. Pour moi donner des capotes, expliquer ce que c'est que le sida ça sert à rien. Ce qui est important c'est de former les individus. Quand ils seront relativement formés, ils seront conscients des actes qu'ils posent, ils sauront alors que le sexe ce n'est pas ce qui gouverne le monde. Et tant qu'on n'aura pas compris ça on aura toujours de problèmes de sida. Tant qu'on n'a pas compris qu'on n'a pas besoin que de capote parce que les gens peuvent cumuler des capotes et quand ils se rendront compte qu'il en faut dix et qu'avec ça ils n'ont pas de plaisir, ils vont prendre la capote dix fois et à la onzième fois ils vont l'enlever, ils vont attraper le sida. Le sexe a un autre pouvoir et il faut faire comprendre aux gens que dans la vie, il y a autre chose de plus important que de s'envoyer en l'air. Si on peut donner le goût du beau à l'enfant de la rue, lui donner le goût de la réflexion, il n'aura pas envie de s'envoyer en l'air avec tous les gens qui viennent le chercher au carrefour du coin. A la cellule Art et Action du Bin Kadi So, les enfants de la rue jouent leur vision du monde, comment ils voient les bourgeois, comment ça ne sert à rien de leur dire ne vous droguez pas. La drogue vous tue, ça ne sert à rien! »

      Même si l'on privilégie le ludisme dans ce genre hybride qui s'apparente bien à la comédie musicale, le concert-party par sa satire des moeurs n'en est pas moins didactique. Face à la démesure et à la caricature des travers humains, le rire du spectateur est paravent, signe du malaise que l'on éprouve devant la mise à nu d'une réalité dont on ne soupçonnait pas l'acuité. Le vice est ridiculisé, puni, la vertu teinte de religiosité magnifiée, présentée comme modèle de vie stable riche, enviable, heureuse. T. A. Apedo-Amah signale la dimension moralisatrice de ce théâtre en ces termes :

« (...) ce théâtre est beaucoup plus moral que politique. On y évoque Dieu, le Destin pour secourir les humbles en butte aux exactions des riches et des puissants. A la notion de classe, le concert-party oppose celle d'idéal : la solidarité, la fraternité, l'amitié » 110 

      Cependant sa réserve au sujet de la dimension politique nous semble injustifiée. L'indexation des riches et puissants comme facteurs de déséquilibre social est à notre avis un fait éminemment politique; même si l'analyse n'emprunte pas les voies de la dialectique marxiste de la théorie de la lutte des classes. C'est cette même perspective moralisatrice qu'Azé Kokovivina souligne par ces mots :

« ...On peut corriger beaucoup de choses qui ne vont pas bien dans la société en faisant du concert-party. Il y a tout pour éduquer les gens de tous les âges. Quand je parle de tous les âges, il s'agit d'enfants, de jeunes ; mais aussi d'adultes de basse condition. On n'a jamais fini d'apprendre. » 111  

      Le but est d'aiguiser la conscience de l'individu afin qu'il se libère des oppressions et des angoisses vécues individuellement ou collectivement.

      A l'Atelier Théâtre Burkinabé, la représentation théâtrale devient un prétexte pour débattre des oppressions de différents ordres. Pendant le forum, la scène devient un lieu d'échanges que le spectateur est invité à investir. Le joker fait le lien entre la scène et la salle, interroge, commente, aiguillonne, fait évoluer la discussion, pratique une maïeutique très active. Il est même cristallisation des interrogations collectives, et ne possède pas de recettes miracles. Pendant l'intervention des spect'ateurs, les comédiens qui renforcent l'oppression en complexifiant les situations, eux non plus, ne possèdent pas de solutions idéales. L'interrogation est permanente et le spectacle est comme une étincelle qui illumine le champ de mille et un choix possibles.

      La scène du kotéba thérapeutique dans une certaine manière prend également en compte l'aspect éducation, connaissance. A la différence qu'ici il ne s'agit pas pour le spectateur-acteur-patient d'accueillir une connaissance extérieure à lui ; mais de se révéler à lui-même par la connaissance de soi. L'introspection ou le regard intérieur sur soi-même permet la libération du sujet, victime d'oppressions manifestes ou de désirs refoulés. La psychothérapie par le théâtre passe par la prise de conscience par le « malade » de ses propres blocages. Les méthodes mises en place réservent une part large à cet effet.

3.1.2. Conformisme, subversion , Reproduction, Dénonciation

      Lorsque le théâtre à partir de 1980 quitte les cours d'écoles et des Centres culturels où il est né pour aller vers le public populaire, la participation du plus grand nombre aux spectacles devient nécessité pour les créateurs. L'élite n'est plus la seule bénéficiaire prioritaire et le public populaire, étant désormais au centre de la représentation théâtrale, devient l'objet d'une conquête dynamique par les troupes. De façon générale, l'homme de théâtre, entendons par ce terme le dramaturge, le metteur en scène ou le comédien, se sent investi d'une mission sociale dont le large éventail oscille entre conformisme et subversion, reproduction et dénonciation des traditions. Ses armes sont la voix et le corps. La force du théâtre viendra alors de sa prétention à poser les problèmes fondamentaux dans un continent où l'art se veut multi fonctionnel. M.-J. Hourantier, pour situer sa quête du théâtre-rituel dit :

« (...) Le rituel sera donc choisi comme esthétique théâtrale au sens d'une forme qui résulte d'une analyse idéologique du vécu. Il nous renverra à des catégories « mystiques » de pensée afin de résoudre les problèmes sociaux actuels. Le théâtre-rituel ne sera donc pas en rupture avec la vie sociale mais l'engagera immédiatement. En devenant théâtre, le rituel moderne s'imposera de désacraliser, de démystifier, de montrer la technique. Il s'imposera aussi de lever l'interdit sur certains problèmes sociaux et existentiels. Tout ce que la société tait, refuse, il se propose de l'exposer, de l'analyser. Si le dialogue est certes coupé avec le numineux, les différents plans de l'humain et du divin, on correspondra avec le monde de l'imaginaire seul capable d'expliquer et de poser les problèmes engendrés par la société, puis l'on entamera une confrontation entre l'homme et son subconscient. » 112 

      Désacraliser, démystifier, montrer la technique. Voilà en condensé le programme du théâtre-rituel ; une vision bien subversive d'autant plus que la désacralisation participe du refus du conformisme ambiant dont il faut lever les interdits.

      Toutefois, l'on pourrait émettre des réserves sur ces objectifs anticonformistes vu que le théâtre-rituel est né dans le prolongement du primitivisme. Son objectif esthétique et idéologique tient dans la réhabilitation des rituels initiatiques dont il faut tirer une gestuelle prétendue « authentique » parce que puisant aux sources de la tradition. Le retour aux sources participe d'une vision statique de la société. Comment user des outils du conformisme et de la reproduction pour dénoncer et transformer ? Les réponses à ces questions sont le fondement de toute l'approche esthétique développée par Hourantier et Werewere Liking, approche progressive, avec des remises en question, des reformulations, approche tendue et ouverte vers une certaine dynamique novatrice qui ne nie en rien la force des traditions mais qui élabore de façon libre et réfléchie de nouvelles productions en rapport avec l'horizon d'attente de nouveaux publics. L'acteur devient alors un médium important puisque c'est par lui que la transformation va s'opérer. M.-J. Hourantier dans l'une de ses interviews conclut en ces termes :

« Ce qui est important pour moi c'est que chaque fois que je monte un spectacle, il doit parler aux comédiens, il doit les former, les projeter dans les problèmes sociaux permettre de dépasser ce que le système a mis en place. C'est constamment une interrogation sur le social, sur la société et en même temps un outil de formation. Si le comédien a atteint ce mode de vision, ce mécanisme d'interrogation de soi-même, automatiquement le public en ressent les effets. L'oeuvre n'est signé que par le spectateur, l'oeuvre théâtrale. Il n'y a jamais de morale dans ma pièce. Il y a des images fortes qui sont présentes et qui doivent suffisamment s'imprégner dans la conscience du spectateur pour qu'il en tire les conséquences et en tire les conclusions, si conclusion il y a... Il faut qu'il soit bousculé automatiquement et il a un comportement différent. Il a un regard différent sur l'existence. » 113 

      Sur la question, Prosper Kompaoré, lui, estime sans ambages que :

« [...] l'idée d'assimiler les rites ou les cérémonies religieuses à un pré-théâtre nous semble aberrante; elle n'est pas sans rappeler certaines théories évolutionnistes bien connues en sociologie, faisant état d'une mentalité prélogique. Laisser entendre qu'un rite est un pré-théâtre donnerait à penser que le théâtre est une sorte d'aboutissement vers lequel tendraient des balbutiements rituels encore en enfance. » 114 

      Son théâtre pour le développement se base sur le principe du changement des mentalités et est de ce fait une pratique subversive du théâtre :

« Le théâtre-forum s'avère ainsi dans le contexte africain un des moyens les plus sûrs de transformation sociale.

En effet, le théâtre-forum instaure le « feed-back immédiat » comme une stratégie d'implication directe du spectateur dans l'action. En prenant la scène et la parole, le spectateur-acteur exprime plus ou moins sincèrement et sous le couvert du jeu, sa projection du futur idéal sur le présent insatisfaisant. Ce « feed-back », cette réponse instantanée du spectateur permet de déceler les points de blocage, les plages grises des préjugés, et les impasses des idées fausses. Le jeu organisé sous la direction du joker et avec la complicité des acteurs-auteurs permettra de dénoncer ces erreurs en en développant la logique de l'absurde ou au contraire d'explorer théâtralement les voies nouvelles de la libération ou de la connaissance. 115 

      Le caractère subversif de ce théâtre est inhérent à la dramaturgie elle-même : texte le plus souvent collectif et qui implique le public en amont (puisqu'il faut forcer les traits de l'oppression pour provoquer les opprimés), brisure de la relation scène/salle, recréation du modèle à partir de l'anti-modèle, implication fondamentale du public, etc. Les thèmes abordés viennent bousculer les conceptions traditionnelles et les modes de vie des populations. Bien des détracteurs du théâtre-forum s'appuient d'ailleurs sur cet argument estimant que la troupe allumait un feu qu'elle ne savait pas éteindre en remettant en cause des valeurs fortement ancrées dans les traditions et en ne respectant pas la hiérarchisation sociale, puisque donnant la parole à des enfants qui pouvaient sur la scène insulter les aînés ou a des femmes qui pouvaient se dresser contre leur époux. Prosper Kompaoré se défend de mettre en place des mécanismes de protection du spect'acteur en recherchant la théâtralité du théâtre dans son expérience :

« Le principal atout de la théâtralisation c'est la distance utile que cette théâtralisation instaure entre l'acteur et le personnage. Le jeu est une protection utile dans uns société bien souvent répressive et où les prétentions de rébellion ou d'innovation surtout quand elles sont le fait de personnes socialement opprimées : femmes, jeunes, couches sociales défavorisées apparaissent comme des transgressions de l'ordre social. De telles idées exprimées sérieusement dans la réalité pourraient provoquer des risques pour l'audacieux, par contre l'usage social reconnaît que le couvert du jeu autorise des propos ou des comportements atypiques (parenté à plaisanterie, effronterie et blasphème tolérés des griots, inversions ludiques diverses dans les rites.)

Nul n'est dupe cependant, chacun sait que la critique du griot n'en reste pas moins une critique pertinente. Mais tout se passe comme si le jeu théâtralisé constituait une modélisation de la critique ou de l'hérésie qui les rendent socialement acceptables. Alors que les mêmes critiques formulées dans un débat direct pourraient attirer des foudres sur l'impertinent. » 116 

      En opposition à cette veine dénonciatrice qui s'affirme comme tel, l'on voit apparaître chez Souleymane Koly un certain conformisme qui se refuse à interroger nécessairement l'établi. Pour lui le théâtre devra se faire juste miroir de la société plutôt que de chercher à en faciliter les mutations. Son théâtre ne se veut ni politique, ni moralisateur. Il est peinture de moeurs sans plus et s'il pouvait distraire utilement alors tant mieux.

« On ne propose pas une culture, une culture se créé. Ce ne sont pas des intellectuels ou des hommes politiques qui vont décider que la culture africaine ( ce sera ça ou encore ça. ) Ce sont les Africains qui vivent dans des conditions spécifiques, dans des conditions historiques bien précises qui vont sécréter leur culture. Ce que l'on peut faire, c'est mettre à la disposition de ces africains des moyens pour s'exprimer ; mais on ne peut pas dire : c'est ça qui va être votre culture. Cela ne correspondrait à rien. Il s'agit pour le théâtre d'observer la réalité et de visualiser. Je peux avoir une opinion, souhaiter que les Africains évoluent de telle ou telle manière, mais sur le théâtre, j'essaie de montrer ce qui se passe. Voilà tout...En général ce qui se passe en Afrique, c'est que l'on fait soit des spectacles dits modernes, avec la volonté de se rapprocher le plus possible de ce qui se fait en Europe, soit des spectacles totalement traditionnels. Or l'Afrique ce n'est pas cela. Il n'y a qu'à voir comment on vit à Abidjan, à Adjamé, à Cocody, sur le plateau... Les gens se vêtent d'une certaine façon ; ils se déplacent d'une certaine façon, ils vivent d'une certaine façon; ils s'embrassent alors que nos parents ne s'embrassaient pas. Ils se tiennent la main. Le théâtre doit être un peu le reflet de cette culture en mutation, en gestation. C'est un peu ça que j'essaie de traduire dans mes spectacles : être attentif à ce qui se passe sur le plan social; essayer de montrer les problèmes sans s'appesantir, avec humour, car c'est la meilleure façon de les faire passer. » 117 

      Ce « non-engagement » de Souleymane Koly ne l'est qu'en apparence. Le désir de coller à la réalité de la vie des gens par sa pratique théâtrale, n'en occulte pas moins le caractère progressiste. L'évocation des disfonctionnements sociaux est un appel à l'interrogation des valeurs en usage et donc une participation à leur maintien ou suppression.

      En définitive, il faut considérer que l'ensemble de ces pratiques proposent des innovations au plan dramaturgiques et esthétiques qui peuvent se réclamer d'une certaine subversion. Et c'est sans ambages que P. Kompaoré s'écrit :

« [...] pour être efficace, ce n'est pas un costume ou un rire ou un mot qu'il faudrait changer; c'est toute la conception même de la théâtralisation. Peut-être lorsqu'on aura détruit les salles de théâtre, brisé toutes les planches de scène, rangé tous les textes de théâtre, on pourra espérer faire du théâtre authentiquement voltaïque! » 118 

3.1.3. Fonction essentielle : la cohésion du groupe social, les représentations de l'identité et de l'altérité

      Philippe Dauchez, attribue au kotéba traditionnel pratiqué au Mali, une genèse digne d'intérêt par ce qu'autant elle pourrait s'avérer juste, autant elle pourrait tenir du mythe (comme c'est le cas de bien de genèse) tant le souci d'y retrouver les fondements politiques du théâtre antique grec (généré par le contexte démocratique et générateur de la démocratie.) est manifeste :

« C'était une espèce de tribunal populaire. Il y a environ 150 ans le roi Da Monzon de Ségou avait décidé une nuit qu'on allait donner la parole à ceux qui ne l'avaient pas c'est-à-dire les esclaves, les femmes. Il a décidé de distribuer du dolo (bière locale.) Et comme les gens avaient bien bu, ils ont eu la langue déliée. Le roi a pu entendre des choses qu'il ne pouvait jamais soupçonner. Alors il s'est dit : « une fois par an on va réserver une nuit où les choses se diront très librement. » C'est ainsi qu'une fois par an pendant la période des récoltes avant ou après selon qu'elle était bonne ou mauvaise, on donne la parole à tout le village pour se souvenir des événements qui ont lieu pendant l'année. Les faits et méfaits de certaines personnes, chefs de villages abusifs, marabout, histoires de couples, etc. Et tout cela se faisait de la façon humoristique qui ne blesse personne, parce que les choses étaient voilées. Néanmoins désormais les jeunes se tiennent à carreaux pour éviter que l'on se moque d'eux car la honte tue. » 119 

      Le théâtre-rituel dont le rituel est l'esthétique fondamentale vise à réconcilier l'individu avec le groupe social au travers d'une expérience émotive et mystique personnelle, celle de l'acteur, mais aussi collective celle du public. Il s'agit « d'allier la quête intériorisée individualisée de l'acteur et la recherche d'une régénération collective à laquelle les spectateurs participeraient ». 120  Selon M.-J. Hourantier :

«[...] pour que le passage à l'esthétique théâtrale soit acceptable, il faut que cet art soit considéré comme fonctionnel et utile, il faut que le théâtre-rituel ait un rôle social, que la créativité artistique devienne un problème d'identité. »

      Partant du postulat que la société africaine en mutation à perdu tous ses repères, sa tradition mythique et les fondements de sa propre existence, le théâtre-rituel vise à servir de catalyse dans la redécouverte du numineux, le besoin du sacré étant ancré chez tous. Cette recherche des origines dans la quête du passé pourra permettre que s'édifie le présent autour d'un imaginaire social commun. Hourantier cite Monique Borie qui s'est beaucoup penchée dans ses recherches théâtrales sur les rapports entre le théâtre et le sacré :

« Pour que l'acte théâtral puisse se définir comme acte social au sens fort du terme, on considère traditionnellement qu'il doit être porteur du pouvoir d'exprimer la vérité et la cohésion du groupe, qu'il doit célébrer ou formuler la vision collective qu'une société a d'elle-même, de son histoire et de son rapport à l'Univers » 121 

      Le théâtre pour le développement propose dans ses approches une maïeutique ayant pour but d'amener le public par une prise de conscience de son rôle dans la détermination de son imaginaire social, cela en harmonie avec la nouvelle société qui s'instaure et se développe inéluctablement.

      Si, enfin le kotéba thérapeutique participe d'une méthode de guérison de l'individu, il vise à le réinsérer dans le groupe originel d'où il a dû s'échapper, victime d'un disfonctionnement psychologique résultant d'un disfonctionnement social. Ici, le rituel de guérison est désacralisé - il n'y ni sorcier, ni chaman - ; mais il conserve des vertus du psychodrame surtout parce qu'il implique le spectateur-patient-acteur. La dimension collective apparaît clairement lorsqu'il s'agit de séance ouverte où les malades nombreux sont entraînés dans une participation collective.

      Tout compte fait, la cohésion de la société, objectif majeur de la pratique théâtrale, semble être ici recherchée sous plusieurs angles. La démonstration en a été faite si l'on veut considérer les perspectives idéologiques envisagées par les créateurs pratiquant ces formes du théâtre de la participation.

      L'un des aspects non moins essentiels dans les motivations des créateurs c'est la mise en perspective du théâtre comme expression de l'identité ou de l'altérité. Tous les créateurs qui ont lancé les formes théâtrales que nous analysons sont unanimes sur le fait que le théâtre doit être pour eux un outil d'affirmation de leur identité africaine, de revalorisation d'une culture spécifique et partant d'un continent. Conscient de la force de toute dynamique de théâtralisation, ils estiment qu'il faut jeter les bases d'un nouveau théâtre qui s'enracine dans les traditions pour être conforme à l'attente du public sinon tout au moins s'inspirer des traditions africaines pour user d'un langage qui faciliterait au public le décodage des signes théâtraux. L'on peut à ce niveau dégager deux visions sans doute complémentaires :

      - l'une situe cette quête à l'intérieur d'un cadre national. Pour cette tendance, l'émergence de plusieurs formes de théâtre reflétant les réalités culturelles de chaque pays, théâtres enracinés dans les traditions spécifiques de chaque pays, sera la garantie d'un théâtre efficace. La somme des expériences individuelles sera alors l'expression d'un théâtre africain. P. Kompaoré traduit éloquemment cette volonté nationaliste, qui tend à faire du théâtre un outil au service d'une conscience nationale. Les mots qui suivent expriment une profession de foi hautement politique puisque le théâtre devra participer à l'organisation de la conscience citoyenne. 122  « La Haute Volta n'existe pas encore fondamentalement en tant que nation; il faut la créer. Pendant trop longtemps nos peuples et nos ethnies ont renforcé leur cohésion interne en s'opposant les uns aux autres; une certaine orientation coloniale de la recherche ethnographique a aidé à aggraver les fissures ethniques, à cultiver le sentiment de la différence, le temps est venu et la tâche nous incombe à nous, fils du pays, de rechercher passionnément et obstinément nos ressemblances et nos complémentarités, et de découvrir nos liens de parenté. Le terrain culturel et plus spécifiquement le théâtre peut devenir le lieu privilégié pour une élaboration et un renforcement de la conscience nationale. » 123  ;

      - pour la seconde tendance, la recherche identitaire doit enjamber les frontières des cultures nationales. Werewere Liking considère son Village Ki-Yi comme « (...) une maquette de village panafricain où l'on espère que l'on apprend à vivre de notre patrimoine si diversifié mais si riche en même temps. Et avec nos différences en faire une richesse et une force et voir comment à travers tout cela nous pouvons nous améliorer et permettre d'imaginer une Afrique qui évoluerait vraiment ; qui serait nettoyée de ses cendres actuelles pour être quelque chose de plus grand, de plus fort, et d'harmonieux. » 124  La compagnie devient de ce fait, à l'échelle du microcosme le lieu d'exercice d'une responsabilité qui déborde le cadre artistique simple, un laboratoire d'expérimentation et de prospective politique. L'on verra d'ailleurs plus tard comment cette vision peut induire des effets pervers en privilégiant l'application de schémas organisationnels qui sécrètent des espèces de « gourou » du théâtre.

      L'analyse des propos des uns et des autres nous permet de dire qu'il se dégage trois mobiles (tout à fait compréhensibles) au choix de l'interculturalité. Celle-ci est vécue comme un élargissement de l'identité, une acceptation sublimée de l'altérité et qui rejoint la notion d'idéal panafricaniste. Ces mobiles sont les suivants :

      - la multiculturalité comme vécu quotidien des mégapoles. A Abidjan par exemple, le public cosmopolite est issu de plusieurs sources ethniques et nationales. Il est quasi impossible de concevoir une oeuvre artistique en occultant cette dimension ;

      - la diversité comme source de richesse. Les éléments (décor, masque, tissus, rituels, danses, etc.) spécifiques à plusieurs cultures sont à considérer dans une vision de complémentarité. Un patrimoine panafricain s'offre dans toute sa diversité et démontre que le continent n'est pas sous-développé culturellement ;

      - le défi de la réussite et du professionnalisme. Des comédiens, lorsqu'ils proviennent de différents univers offrent une plus grande qualité de potentiels artistiques, chacun apportant sa spécificité, sa technicité. Les spectacles s'en trouveraient alors plus créatifs et plus représentatifs du continent.

      Dans une interview, Souleymane Koly, déclare à l'instar de Werewere Liking :

« La composition de la troupe est un peu le relief de l'Afrique de l'Ouest. Il y a non seulement des Ivoiriens mais des Guinéens, des Maliens, une Sénégalaise, un Béninois... J'aimerais que nos spectacles soient le reflet cette même Afrique. Il est vrai que les pièces que nous montons se situent à Abidjan; mais vous pouvez les transposer dans n'importe quelle capitale africaine car les problèmes qui s'y posent ne sont pas spécifiques de la Côte d'Ivoire : ce sont les problèmes du nouvel Africain attentif aux traditions de son village mais habitant la ville et participant à une nouvelle culture en gestation dans le milieu urbain. Et ça, ça se retrouve partout. » 125 

      L'on peut affirmer sans se trop se tromper que cette volonté manifeste de s'abreuver à plusieurs sources de la création est l'une des raisons du choix de la pratique d'un art total. Cependant l'on ne peut occulter le fait que Werewere Liking et Souleymane Koly étant l'une Camerounaise d'origine et l'autre Guinéen, il était plus commode pour ces deux créateurs vivant à Abidjan en Côte d'Ivoire de faire l'apologie d'une vision ouverte sur les autres nationalités. Il serait quelque peu inconvenant pour eux de revendiquer un théâtre puisant exclusivement ses ressources dans les traditions ivoiriennes ou a contrario dans les traditions guinéennes ou camerounaises. Le caractère cosmopolite de la ville d'Abidjan ne pouvait que les inviter à l'usage de toutes les composantes africaines.

      Prosper Kompaoré reste cependant prudent face au principe de l'ouverture à l'interculturalité. Pour lui :

« Le levain des cultures importées provoque dans nos sociétés traditionnelles une fermentation active et par moment effervescente. Bouillonnement propice aux syncrétismes culturels et résultant en produits hybrides; il ne s'agit pas de prétendre ignorer cette fermentation qui est signe de la modernité, il nous semble cependant qu'une meilleure connaissance de nos traditions serait à même de favoriser une théâtralisation moderne authentiquement voltaïque. » 126 

      Il s'agit davantage d'une attitude de réserve qui, tout en reconnaissant le bien fondé de l'ouverture, conseille la juste mesure. A trop embrasser l'on finirait par se noyer dans une identité de surface, non enracinée. L'ancrage est plus fort lorsqu'on a choisi de mieux connaître son univers originel pour en faire son champ d'inspiration. Cette perspective n'est pas sans mettre à jour les paradoxes inhérents au choix des sources de la création. Hourantier, quant à elle, met l'accent sur la liberté du choix du créateur. En effet la créativité n'est pas à embrigader dans des considérations de nationalités. La Française d'Abidjan dénonce la situation inconfortable dans laquelle se trouvent les créateurs africains ; cette espèce d'état schizophrénique où la volonté de rejet d'une culture de domination pousse dans l'extrême refuge de la tradition ou au contraire celle où l'exigence d'un certain type de modernité entraîne des réactions d'acculturation non maîtrisées. Pour elle, les extrêmes sont des carrés de sable mouvant où le risque d'enlisement est fréquent. Elle est plutôt partisane d'une identité propre au créateur et qui ne soit pas tributaire de ses origines mais qui se construise au fil de la pratique :

« On vit de mythe. On est prisonnier du mythe de la tradition. Comme on est prisonnier de l'apport occidental, on est aussi prisonnier de la tradition. L'Africain est ballotté entre les deux. C'est là où il faut être extrêmement vigilant. C'est là que chacun doit se faire sa propre conscience, sa propre vision des choses, son propre regard. Le théâtre, il est là pour lui apprendre à regarder avec ses propres yeux. C'est toute une initiation. Le théâtre est une initiation. » 127 

      P. Kompaoré, il convient de le noter, s'empêtre dans la problématique identitaire et cherchant à faire fi des contraintes objectives de l'évolution sociale, révèle les contradictions inhérentes à la définition exacte de ses objectifs en adéquation avec sa pratique. L'aveu que l'on peut faire de ses identités multiples permet d'enraciner la création dans un vécu authentique :

« Autant nous rejetons l'hybridisme culturel qui nous couperait de nos réalités culturelles, autant nous récusons l'attitude passéiste et déraisonnable qui consisterait à vouloir nous river à des rites, cérémonies et spectacles traditionnels d'autrefois. » 128 

      En définitive, quoique le but recherché soit la cohésion du groupe social autour des objectifs de développement, deux démarches essentielles se dégagent des pratiques théâtrales soumises à l'étude :

      - la première est plutôt ludique, tient du profane et s'inscrit dans la distanciation. Elle va de l'idée que l'individu interrogé par la représentation théâtrale est amené à se libérer des pesanteurs d'une tradition politique ou culturelle oppressive pour entreprendre une action libératrice dans la vision d'une liberté collective. Le sens critique du spectateur y est vivement sollicité ; sa réaction immédiate recherchée. L'interaction faisant partie des règles du jeu, le feed-back immédiat est l'indicateur de réussite de la manifestation théâtrale. Dans ce cas le discours s'efforce d'être direct, simple, dépouillé de fioritures, pour favoriser la compréhension immédiate, l'artifice n'étant qu'un effet de style didactique ;

      - la seconde s'inscrit dans le métaphysique. Le rituel religieux devient source de remise en question individuelle et de délivrance collective de ces mêmes pesanteurs, par une mort collective pour une renaissance collective. Elle insiste davantage sur l'effet cathartique comme révélateur dans le processus de transformation, l'empathie comme effet à rechercher. Elle vise chez le spectateur la réaction émotionnelle, celle des sens. Le discours y est plutôt langage, image, et la parole est exorcisme.

3.2. Perspectives esthétiques de la création théâtrale

3.2.1. La question esthétique.

      La quête esthétique ou en d'autres mots la recherche du beau ne se pose pas comme objectif prioritaire. Elle se confond avec recherche de « procédés de facilitation » pour que le message véhiculé par le théâtre soit accessible au public.

      Le fait du mélange des genres dans les spectacles se présente comme matrice esthétique dans bien des cas. Werewere Liking lorsqu'elle veut caractériser sa pratique parle de pluridisciplinarité. En fait l'on y retrouve le concept du théâtre total déjà évoqué plus haut. Les propos qui suivent sont édifiants à ce sujet :

« Chez nous, un spectacle de scène tient compte de la littérature, de la musique, du chant, de la danse, des percussions, de la plastique même, les dessins, les maquillages, sur le corps, les masques, les marionnettes, les objets, l'art plastique, tous les arts se donnent la main pour l'art de la scène. Quand un mvet arrive ou même un griot mandingue, vous avez l'ensemble des données de cette culture. Pour le groupe Ki-Yi, cette globalité de la présence de tous les arts sur la scène est fondamentale. C'est pour cela que dans notre théâtre, il y a toujours un équilibre agencé entre l'art plastique (marionnette, masque, maquillage), l'art de la percussion, de la musique, qu'elle soit moderne ou africaine, de la voix chantée-parlée, l'aspect magique de la parole dans les incantations, la parole codée etc. Tous ces aspects qui sont très importants dans les théâtralités africaines sont présents dans les spectacles de Ki-Yi. Nous n'avons pas une esthétique figée. Chaque spectacle est différent. Il y a des spectacles dont les textes sont écrits à l'avance, il y a des spectacles dont les textes s'écrivent au fur et à mesure des improvisations, des recherches, des traitements de sujets qui nous préoccupent ensemble. On fait des « impro », on travaille et puis les gens participent et après l'on écrit les textes. Nous n'avons pas une esthétique figée. Chaque chose bouge. Mais dans tous les cas, le comédien apporte beaucoup dans notre théâtre. » 129 

      C'est cette même volonté totalisatrice que l'on retrouve chez Souleymane Koly lorsqu'il dit :

« La danse est indissociable de la vie populaire en Afrique. Tout est occasion de danse: baptême, mariage, enterrement, tout. Faire un spectacle africain où il n'y a pas de danses est un peu contre nature. Nous, nous essayons de faire un spectacle total où théâtre et danse ne sont pas dissociés, bien au contraire. Le spectacle comprend des chants, des danses, des parties parlées. L'important est d'être le plus vivant possible, le plus accessible possible à un très large public. » 130 

      Force est de noter cependant que les créateurs font varier les compositions dramatiques, pour éviter la monotonie sans doute mais aussi pour faire oeuvre de créativité. Le théâtre devient un champ en friche où toutes les expériences sont possibles.

3.2.2. Texte prétexte : la problématique linguistique.

      Le texte, parole proférée ou écrite préétablie ou improvisée, profane ou sacrée, est un élément capital dans la représentation dramatique. C'est lui qui le plus souvent recèle la fable, la poésie, et le message porté par l'acteur. Les expériences esthétiques de notre corpus y travaillent, y veillent particulièrement. Mais parler de texte, induit nécessairement deux aspects importants : la question linguistique dans les situations de diglossie ou de plurilinguisme et la contextualisation des types de parole.

3.2.2.1. La question linguistique

      En Afrique la question linguistique se pose non seulement aux auteurs dramatiques mais de façon générale à l'écrivain. Soucieux de s'adresser à un plus large public, ceux-ci utilisent bien souvent les langues héritées de la colonisation pour s'exprimer.

      Evidemment comme très souvent plusieurs langues nationales se partagent le territoire, le choix est rendu complexe. En effet, ne serait-ce pas risquer de limiter son public à une tribu si l'on choisissait une langue locale? Où donc se situerait la vocation à l'universel de l'art ? Comment utiliser des langues véhiculaires sans risquer de frustrer les minorités ? Comment se servir des langues héritées de la colonisation sans trahir l'idéal d'indépendance ? Comment réussir à bien dire, dès lors que l'on sait que la pratique du français induit un type de théâtre, un type de public et que le malaise est bien perceptible au niveau des interprètes qui souvent doivent improviser ? Malaise aussi du côté du public qui est à forte majorité non alphabétisé en français. Bien des interrogations se posent aux créateurs et auxquelles il faut trouver réponses!

      Une pièce dramatique est d'abord poème, puisqu'il s'agit, même en s'inscrivant dans le banal et l'ordinaire, de créer un banal beau, différent du quotidien. Il est donc indispensable que le public puisse goûter le texte dans sa couleur, son rythme, ses images chaudes ou froides. L'idéal serait de ne livrer un texte qu'à un public locuteur de la langue dans laquelle il est écrit. Les effets de style résonneraient de toute leur puissance, et brilleraient de toute leur splendeur. Le public, on le sait, raffole de ses proverbes, ses métaphorisations, ses onomatopées. L'on objectera que la représentation théâtrale n'est pas seulement le texte et ainsi l'on peut avoir son contentement sur d'autres aspects d'un spectacle à texte hermétique. Il faut cependant se rendre à l'évidence qu'il s'agit d'esthétique de la participation. Pour communiquer, il est indispensable de posséder les mêmes codes de référence. Le langage théâtral en est déjà un, la langue y contribue pour beaucoup.

      Les compagnies de notre corpus s'efforcent d'adapter le texte à leur public cible. En général, elles possèdent plusieurs versions d'un texte (différentes langues véhiculaires nationales et française.) Ainsi, en zone mossi, l'A.T.B utilise le more pour atteindre son public cible des villages ; tandis qu'en zone bobo ou peul, la représentation se fait en dioula ou en fulfulde. Ce qui n'empêche pas qu'il y ait une version française du spectacle que l'on joue pour les publics alphabétisés des grandes villes. Les troupes de théâtre utile du Mali jouent en bambara, dogon, fulfulde, songhai, et français. Le texte du concert-party pratiqué à Lomé est en langue ewe ou watchi,, langue comprise par la majorité de la population de cette région. Des tentatives de spectacles en langue française ont été faites; en l'occurrence le spectacle présenté au Festival International des Francophonies à Limoges ; mais l'expérience n'a pu convaincre malgré sa hardiesse. Il y a sans doute un travail d'un autre type à mener au niveau de la formation des comédiens pour accroître leur capacité d'improvisation dans les langues autres que nationales si l'on veut toucher par le concert un public extérieur à la zone linguistique ewe et watchi

      Au Bin Kadi Théâtre, d'autres stratégies sont mises en oeuvre dans le montage de la pièce pour parer contre tout éventuel hermétisme. C'est ainsi que l'on peut observer deux niveaux de langue dans un même spectacle : le texte de l'auteur mais aussi un autre texte, dit ou chanté, dans une langue française remodelée, assaisonnée au goût du spectateur. La troupe travaille essentiellement sur ces deux aspects: la langue populaire et la langue poétique :

« J'ai travaillé sur une nouvelle manière de concevoir la parole: la parole avec d'autres rythmes, la parole du masque, les différents discours du masque. Tu vois, par exemple le masque de Pitagaba qui est là, je retrouve le même type de masque avec celui de Ma Sogolon, de Kamissa. Il y a un langage nouveau que j'essaie de recréer à partir d'une certaine masquaire...

Voilà des réflexions que je fais à partir de la tradition et il y a aussi le travail de la parole que j'essaie de mettre en place. Ce qui est intéressant c'est quand on essaie de retrouver un français africain. Quand on vous dit: « toi tu parles pas français, tu parles africain » On tord le cou à la langue française et on retrouve les images, les sonorités africaines. Ce qui me semble beaucoup plus salutaire que de dire, il faut revenir aux langues traditionnelles. On ne peut pas. Personne ne comprendrait. On ne peut pas écrire un spectacle en bété, en swahili. On ne peut pas publier. Alors que si l'on fait un travail sur le français des sonorités de telles ou telles régions... de l'Afrique c'est alors possible de retrouver son identité. » 131 

3.2.2.2. Statuts de la parole et texte

3.2.2.2.1. L'improvisation, comme processus de création textuelle

      Puisque l'essentiel de la thématique est puisé dans le vécu social immédiat, on ne peut s'étonner de la grande part accordée à l'improvisation des interprètes. Beaucoup de créations de textes ont été menées collectivement ou sont des adaptations à partir de canevas :

« Voilà comment nous créons un spectacle : je prends un fil conducteur; ensuite, avec la troupe, nous élaborons ensemble le spectacle- c'est peut-être pour ça que les répétitions sont si longues- on élabore, on corrige ensemble; on discute avec les copains. On commence à jouer et ensuite je remets en ordre afin d'équilibrer un peu l'ensemble. C'est comme ça que nous travaillons. J'ai employé un langage propre aux quartiers populaires. Vous savez, dans les quartiers, on emploie une langue qui passe rapidement du français à la langue nationale et de la langue nationale au français; on utilise un langage que nous avons voulu rendre au théâtre. Quand on joue à Treichville, ça passe très très bien mais ça passe aussi très bien ailleurs. C'est un langage que finalement tout le monde comprend quand on a un peu vécu à Abidjan. Lorsque vous rencontrez les gens du Plateau ou de Cocody, lorsqu'ils parlent entre eux, lorsqu'ils « s'éclatent » comme on dit, c'est cette langue là qu'ils emploient. » 132 

      La majorité des textes utilisés dans le cadre du théâtre pour le développement sont des créations collectives qui mobilisent un investissement artistique, intellectuel et relationnel colossal. A l'Atelier Théâtre Burkinabé, la création collective du texte obéit, à quelques variantes près, à sept phases 133  très actives au terme desquelles l'on obtient un texte, fruit du travail de tous, prêt à faire l'objet d'une mise en scène ou la participation de tous est vivement sollicitée par l'encadreur. Le style du texte, le niveau de langue utilisé, visent la compréhension immédiate. Ce qui n'est pas très heureux pour l'aspect poétique souvent sacrifié au profit de l'utilité pratique. A noter cependant que le texte même écrit continue d'évoluer en prenant en compte les réactions très pertinentes du public pendant les représentations. Il est de ce fait jamais définitif. Parfois les situations conjoncturelles obligent à en représenter une version plus longue ou plus courte.

      Au concert-party, il ne s'agit pas d'interpréter un texte fixé par écrit à l'avance. Il s'agit de canevas de récits et le travail de l'interprète est d'entrer dans le rôle pour livrer au public le déroulement de l'intrigue. L'improvisation ici peut être perçue comme une performance personnelle du comédien, le rejet d'un code, du conventionnel. La fable se réalise in situ dans un texte dont l'auteur est l'interprète. C'est sans doute aussi pour le comédien le lieu d'une libération de ses pulsions. Il faut noter cependant qu'improviser n'est pas synonyme de pagaille. Apédo-Amah remarque que :

« Le comédien du concert-party travaille sur un canevas qui lui sert d'ébauche et de partition. Si l'improvisation laisse une grande liberté au comédien, lui donnant l'occasion d'exercer sa créativité, elle n'en est pas moins le fruit d'un travail concerté qui ne doit rien au hasard » 134 

      Le type de texte est à rapprocher du conte. Sa profération et sa mise en mouvement n'obéissent à aucune contrainte spatio-temporelle. Le leader du groupe essaie autant que faire se peut d'imprimer un rythme, de le varier par l'alternance texte/musique. La construction du canevas prend en compte le schéma narratif. Il est toujours plus judicieux d'aménager une courbe dramatique que de présenter des tableaux sans liens apparents.

3.2.2.2.2. La revalorisation des statuts de la parole

      Force est de préciser que tous ces créateurs font un travail de recherche sur l'adéquation entre la dramaturgie et les possibilités d'accueil et de sensibilité du public. Les constructions dramaturgiques obéissent le plus souvent à un schéma narratif qui a pour but de faciliter le suivi du spectacle. Des effets de redondance sont aménagés dans la rédaction des textes. P. Kompaoré remarque à ce propos que :

« Le signe théâtral par excellence c'est la redondance. C'est peut-être une marque de la théâtralité populaire, c'est certainement l'un des aspects les plus remarquables de la syntagmatique traditionnelle. La redondance est l'une des règles des dramatisations sociales...

Répétition ou cumulation sont des procédés dramatiques d'ancrage de chacun des signes pris isolément. Ce type de discours pléonastique, tribut rendu à la technique de l'oralité, procède d'une démarche pédagogique. »  135 

      Souleymane Koly lui également attribue son succès au choix d'une forme mêlant chants, danses et sketches mais aussi au fait que la troupe ait fait un choix perspicace :

« Le succès que nous avons est dû au fait que nous avions choisi certains ressorts dramatiques et un type de narration qui correspondent à ce que les Africains attendent. Et pas seulement les Africains; les Européens viennent également nombreux voir nos spectacles. Je pense non pas avoir trouvé mais être sur le chemin de trouver une forme. » 136 

      L'on ne peut occulter le travail remarquable de M.-J. Hourantier sur les différents types de parole rituelle, poétique, chantée, proférée, contée, parole du griot, etc. et qui feront l'objet d'analyses ultérieures. 137 

3.2.3. Espace sacralisé et désacralisé

      L'espace est le lieu où s'organise la représentation et les signes de celle-ci. C'est aussi lui qui structure la relation public/acteur, la détermine. J. Duvignaud à ce propos dit de la scène « qu'elle est une présupposition créatrice, une détermination a priori de toute invention dramatique. » 138  Les propositions esthétiques que nous étudions ont un rapport particulier à la scène, rapport qu'il convient de développer pour mieux appréhender leurs idées de la participation.

      On peut schématiquement distinguer trois types d'espaces géographiques dans les expériences proposées à notre étude: les lieux clos, les lieux semi-clos, les lieux ouverts. La configuration topographique du lieu où se déroule la représentation, l'espace scénographique et son aménagement; mais aussi l'espace scénique dans sa dimension relation scène/salle, acteurs/spectateurs font l'objet d'une attention particulière des créateurs. Il en est de même pour l'espace dramatique, celui qui se dessine pendant la manifestation théâtrale.

      A ce propos Werewere Liking va en guerre contre ceux qui estiment que « le théâtre africain » n'avait aucune conception du décor et de la scénographie :

« C'est faux quand on dit qu'il n'y a pas de scénographie. Au village, on sait bien devant quelle cour on va faire quoi ou bien dans quel bois sacré ou à côté de quel bord de cour d'eau. Le décor n'est pas seulement ce qui est construit. Lorsque les gens font des déclarations pareilles, c'est qu'ils réduisent le concept de décor. Chez nous ce n'est pas n'importe où que l'on va faire une soirée. Et même quand on doit faire une soirée quelque part, souvent, selon l'importance, il y a des initiés qui vont purifier les lieux, qui s'en vont verser de la poudre de kaolin pour que dans cet espace ne viennent pas s'introduire n'importe qu'elle entité inférieure. Donc c'est tout de même...on ne peut pas dire qu'il n'y a pas de scénographie. Les gens qui font des déclarations comme celle là sont ignorants de leurs traditions. Même quand c'est dans une cour, que cela soit un mariage que ce soit un baptême, que ce soit pour une cérémonie de deuil, il y a toujours une préparation des lieux. Ce qui veut dire qu'on ne construit pas de décor. Evidemment on ne fait pas de grandes constructions de décor que l'on vient planter pour le spectacle. Mais cela arrive aussi. On tresse des palmes pour dresser des arcs que l'on apporte des statuettes pour participer, des termitières, des choses... Cela dépend de ce qu'on fait. Aucun peuple au monde n'est aussi varié et plastique que les peuples africains dans ces domaines là. Dans les rituels, on prend en compte, le mur qui est derrière, la forêt qui est derrière, la brousse qui est derrière. C'est déjà la notion de décor bien définie et les gens qui ont pensé à faire un spectacle là savent bien pourquoi ils ont voulu le faire à cet endroit

Nous faisons toujours beaucoup de cérémonies sur notre lieu. On fait énormément attention à l'endroit où on joue. Nous ne jouons pas sans mettre la conscience dans le lieu, sans essayer d'habiter le lieu. » 139 

      Il faut noter que l'espace, dans de nombreuses cérémonies religieuses traditionnelles, fonctionne sur ce caractère de prédestination, de consécration. L'autel où l'on immole une bête pour invoquer la pluie n'est pas le même que le lieu d'intronisation d'un chef ou le lieu de lancement d'une session d'initiation. On comprend que le théâtre-rituel ait un rapport mystique avec l'espace de jeu que les comédiens habitent au préalable par des bougies allumées ou par une musique censée chassez les mauvais esprits avant la représentation théâtrale.

3.2.3.1. Lieux clos et espaces dysphoriques

      Ce sont les salles conventionnelles, construites et destinées aux spectacles. Très peu nombreuses dans la région ces salles appartiennent aux Centres Culturels Français ou sont des structures nationales polyvalentes (Maison du Congrès de l'Hôtel Ivoire, Maison du Parti à Lomé, Maison du Peuple à Ouagadougou, etc.) Il est à noter que mis à part les salles des Centres Culturels Français convenablement équipées, les autres lieux, à cause de leur polyvalence et leur mauvaise qualité acoustique sont inadaptés au théâtre conventionnel. La scène, surélevée, est séparée de la salle par un espace intermédiaire. Elle est protégée par des rideaux. Des coulisses sont également aménagées ainsi que le dispositif de la régie son et lumière. Sans tenter une approche comparative, ces lieux correspondent bien à ce que
G. Doho dans son étude de l'espace dans le théâtre négro-africain 140  appelle « lieux secrets, lieu de sécurité et de protection ». L'espace réservé, est préalablement esthétiquement mis en valeur pour accueillir la manifestation.

      Mis à part le Bin Kadi Théâtre qui y joue la plupart de ses pièces, ces lieux clos sont rarement investis par les autres compagnies corpus. Les Centres Culturels Français servent généralement plutôt d'espace de lancement d'un spectacle. Le public qui les fréquente émane généralement des classes sociales « aisées » : intellectuels et étudiants ivoiriens, expatriés européens.

      Le lieu clos, prédispose à la création d'un univers magique; celui bien connu de la salle à l'italienne ou la boîte de Sabbatini. A priori, il favorise dans la relation public/acteur une certaine dysphorie comme le note A. Ubersfeld dans l'Ecole du spectateur. La critique artaudienne de ce type de lieu est éloquente. Elle va jusqu'à une mise à mort de l'espace conventionnel :

« Nous supprimons la scène et la salle qui sont remplacées par une sorte de lieu unique, sans cloisonnement, ni barrière d'aucune sorte, et qui deviendra le théâtre même de l'action. Une communication directe sera établie entre le spectateur et le spectacle, entre l'acteur et le spectateur, du fait que le spectateur placé au milieu de l'action est enveloppé et sillonné par elle... C'est ainsi qu'abandonnant les salles de théâtre existant actuellement, nous prendrons un hangar ou une grange quelconque, que nous ferons reconstruire.' 141 

      On peut alors se demander comment y entretenir le principe de l'interaction public acteur, principe fondamental dans les expériences du corpus? Les compagnies de théâtre-rituel qui utilisent ces lieux clos déplacent la problématique de la communication sur l'organisation scénographique et le jeu des interprètes. Le cercle rituel traditionnel est :

« [...] constitué par les acteurs sur scène formant un demi-cercle et prolongé par le public qui forme un deuxième demi-cercle. Au début du spectacle, il y a toujours un acteur qui trace symboliquement le cercle scène-salle avec de la poudre de kaolin ou le parcourt en chantant. Cet espace est construit ensuite plus précisément en ménageant la place des accessoires rituels et des personnages qui ne pourront s'exprimer avec le maximum d'éloquence que dans des lieux déterminés, signifiants eux aussi. » 142 

      Un autre élément de jonction scène/salle : le meneur de rite, personnage omniprésent dans sa fonction de médiation. Pour M.-J. Hourantier :

« [...] le théâtre-rituel qui est avant tout un théâtre initiatique place un intérêt particulier sur le meneur de rite, l'initiateur par excellence, qui participe des meilleurs aspects de la noblesse traditionnelle et de l'idéal d'un sage moderne. Nul ne peut mieux que lui conduire le public vers la prise de conscience et l'aider à faire le lien entre deux plans, le plan de la réalité et celui de la compréhension de la réalité (le monde objectif et le monde subjectif) » 143 

      Au théâtre pour le développement c'est le joker qui remplit cette fonction, aidé parfois des comédiens qui vont dans la salle pendant le forum pour donner la parole aux spect'acteurs potentiels et qui de ce fait envahissent la salle pendant que le public vient sur la scène pour rejouer les séquences sujettes au forum.

      Le spectateur-patient-acteur du kotéba intime se trouve dans une salle fermée avec les comédiens qui l'intègrent dans une improvisation verbale et gestuelle. Ici l'espace clos participe à la magie du théâtre et à posteriori à cette guérison du patient.

3.2.3.1.1. Les lieux semi-clos

      Ce sont les salles de classe, les bars dancings, les hôtels, les cours intérieures des concessions, les théâtres populaires à ciel ouvert. Ces lieux ont l'avantage de circonscrire l'événement artistique dans un cadre géographique tout en se réservant le caractère euphorique du happening. L'aménagement du lieu se fait la veille du spectacle ou quelques heures avant le début du spectacle. Le concert-party affectionne beaucoup ce type de lieu.

      Dans l'étude remarquable qu'il a faite sur le concert-party, Alain Ricard distingue au niveau de l'espace scénique quatre zones :

      - la zone du public où sont disposés les sièges ;

      - la zone des acteurs, délimitée par l'éclairage et le micro au premier plan et à l'arrière par la zone de l'orchestre ;

      - la zone de l'orchestre où se déploient les percussionnistes de l'orchestre ;

      - la zone de service faisant office de coulisses.

      Cette structuration de l'espace au concert-party varie très peu même si les dimensions des lieux d'accueil conditionnent son aménagement. L'organisation des rapports entre les comédiens eux-mêmes, puis celui des acteurs et le public, semble déterminer cette division de l'espace. Le choix du lieu semi-clos s'explique par la nécessité de rentabiliser le spectacle. L'entrée du bar dancing ou de la concession ou encore de l'hôtel sert de guichet de vente de billet de spectacle. Un espace complètement ouvert ne permettrait pas le contrôle. Mais l'espace du bar-dancing ne rappelle t-il pas cette atmosphère conviviale autour de la boisson ; ces moments des libertés pendant lesquels éclatent bien des manifestations traditionnelles à forte théâtralité ?

      Comment donc se résout la question de la participation active du public à la représentation dans un tel lieu fortement structuré ? La réponse se trouve dans l'organisation interne du spectacle. En effet, dans le montage du spectacle, un acteur directeur occupe le rôle principal de médiateur entre la scène et la salle. L'art de l'acteur directeur rejoint par quelques cotés celui du joker au théâtre-forum ou encore celui du meneur au théâtre-rituel. Et, comme le présente Alain Ricard, « Il est maître à la fois de la progression narrative - celle du canevas -, et de la dynamique dramatique - celle du rapport avec le public. Il doit s'assurer que celle-ci ne va pas au détriment de celle-là » 144 

3.2.3.1.2. Les lieux ouverts : espaces euphoriques

      Ce sont les places publiques, en d'autres termes les cours d'école, le marché, la place du village, la cour du centre social, la cour de l'église. Ces lieux, susceptibles d'accueillir un public composite, garantissent le caractère populaire de la manifestation théâtrale. L'aménagement de l'aire du jeu est sommaire, parfois quasi-inexistant. Parfois il consiste en une plantation de rideau de fond ou de paravents servant à créer les coulisses, des nattes étendues à même le sol. Souvent il se réduit à un cercle de cendre de bois brûlé répandue sur le sol nu. Les frontières de l'aire de jeu ainsi marquées, la complicité s'établit entre le public et les acteurs, les premiers étant priés de respecter la règle du jeu et d'accepter que l'espace, au moins pendant un moment, appartienne aux comédiens. Pacte au demeurant fragile, puisque l'espace scénique ici ne crée aucune sécurité. Très facilement violable, il se reconstruit tout au long de la manifestation, se rétrécit sous le poids du public, s'élargit lorsque après avoir figé l'action sur scène, l'animateur sollicite un peu d'air et de place pour le jeu. Jean-Claude Ki dans son étude du rôle du théâtre dans le développement socioculturel de la Haute-Volta en fait une éloquente description :

« L'aire de jeu, en règle générale, a une forme circulaire et, sa surface plane est circonscrite par le public. Les comédiens peuvent eux-mêmes au préalable marquer les limites de l'aire de jeu avec de la cendre, des pierres ou des briques. Mais ces limites ne sont pas infranchissables et subissent donc des violations constantes de la part d'un public doué d'une grande mobilité. En effet les premiers rangs de spectateurs sous la pression de ceux qui sont massés derrière eux empiètent inévitablement sur l'aire du jeu. Cette mobilité ou instabilité du public donne à l'espace dramatique un caractère d'élasticité. » 145 

      En un mot, ce type de lieu offre un espace scénique en permanence soumis à l'agression du public qui le structure au gré de ses émotions. Evoquant sa pratique du kotéba, l'animateur de l'équipe s'élance joyeusement en ces termes :

« On arrive sur la place du village. Le tam-tam fait venir les gens. Les premiers, ce sont les gamins qui accourent; ensuite les femmes viennent avec leurs petits tabourets; ensuite les hommes. On commence avec deux cents personnes pour finir avec quatre cents. Très souvent des gens qui passent avec une charrette attelée à des ânes s'arrêtent pour regarder le spectacle. A la fin, c'est un véritable embouteillage... mais c'est aussi cela le théâtre. 146 

      Les lieux ouverts, espaces euphoriques, présentent quelques inconvénients du fait de leur élasticité. Mais ces inconvénients sont mineurs dès lors que l'on sait apprécier l'interaction acteur-spectateur qu'ils favorisent. En effet, le public baigne dans l'action qu'il peut commenter. La retenue n'est plus de règle. Bien au contraire, il faut montrer que l'on approuve ou que l'on refuse les propositions de jeu des acteurs. On parle alors et parfois aussi fort que les acteurs... sinon plus fort qu'eux. Histoire de refaire le spectacle ensemble!

      Il se dégage de ce bref aperçu des espaces scénographiques plusieurs pistes de réflexion possibles. Quels types de corrélations peut-on établir entre chaque type d'espace et l'une ou l'autre des manifestations traditionnelles à théâtralité évidente ? Pourquoi tel type d'espace fonctionne t-il mieux que tel autre ? Le lieu clos revoie -t-il nécessairement à un espace dysphorique ? Y a t-il des possibilités d'alternance de lieu pendant le même spectacle, alternance observable dans les manifestations traditionnelles? ... Les créateurs ont presque tous un espace qu'ils ont construit selon leur vision scénographique. Au Bin Kadi Théâtre, l'on parle de cour familiale, espace où les comédiens reçoivent les invités tous les soirs pour du théâtre ou pour des expositions de peinture. La cour traditionnelle c'était un lieu de rencontre, là où se réunissaient tous les piliers de la société. La famille, c'était le cercle étroit que l'on forme et que les maîtres éclairés éduquent. Il est important de prendre un bain dans une cour où l'on rencontre tous ceux qui peuvent aider à créer, aider à vivre, à retrouver une certaine harmonie. L'ATB, quant à lui, dispose également d'un théâtre complexe avec plusieurs espaces, clos et ouvert en amphi avec la possibilité d'aménagement dans des configurations diverses. Nous reviendrons sur la question de l'espace au chapitre 5.

3.2.3.2. Le décor et l'objet : éléments de scénographie

      Au théâtre, le décor et l'objet ont, entre autres fonctions, de figurer l'espace scénique et dramatique, de le structurer. Nous n'allons pas ici faire un étalage des différentes conceptions du décor et de l'objet. Il faut cependant noter que chaque dramaturgie a tenté d'intégrer ces éléments dans sa réflexion, de les prendre en compte de façon déterminante..

      Dans la plupart des expériences théâtrales soumises à notre étude, la sobriété du décor peut parfois déconcerter le spectateur habitué à un espace plein. Il est évidemment inconvenant de faire des constructions sur des espaces ouverts tels que les cours d'école ou de marché. Cependant, même les représentations en lieu clos ou semi-clos gardent cette sobriété caractéristique d'un théâtre qui situe ses atouts ailleurs.

      Dans l'esthétique du théâtre-rituel, l'objet est considéré comme un accessoire rituel donc vivant, ayant le même statut que le comédien qui peut d'ailleurs lui adresser la parole. Aussi dit-on que l'objet perd sa fonction utilitaire pour devenir le symbole d'une force. Sa matérialité, sa forme, sa couleur lui confèrent ce pouvoir. Il peut être autrement fonctionnel mais il faut alors veiller à ce qu'il conserve une cohérence dans son usage. Pour M.J. Hourantier, « Le même objet peut circuler d'un personnage à l'autre, s'adaptant au personnage mais représentant le même symbole : le fusil entre les mains du Flic devient sceptre avec le chef, pour ne plus être que le phallus émoussé que l'épouse subit avec lassitude. » 147 

      L'usage d'un nombre réduit d'objets permet de resserrer le champ sémantique que produit l'interprétation. Il est plus commode, pour la compréhension du public de ne pas multiplier les symboles à l'infini. On l'égarerait dans les dédales de la métaphorisation. Il faut donc faciliter le décodage du spectacle.

      Le théâtre-rituel utilise souvent des objets spécifiques tels que le fétiche, le masque, la calebasse, le mortier, le pilon, le kaolin, les pagnes, le feu, tous des objets connotant une fonction notable dans les manifestations traditionnelles à théâtralité évidente. L'on sait par exemple que la calebasse est un récipient qui accompagne le Sara du berceau à la tombe. On reçoit le placenta de l'enfant qui naît dans une calebasse ; c'est dans la calebasse qu'on donne de l'eau à boire au bébé ; puis la bouillie à l'enfant. On lui sert la pâte de mil, repas quotidien dans la calebasse ; il en portera des morceaux sur son masque d'initié. Et à sa mort, on en brisera un certain nombre sur sa tombe. Tout le monde comprend le symbole de la féminité qui lui adhère parfaitement étant donné sa forme ronde et son aspect creux.

      La couleur est une donnée capitale dans l'objet et le costume. Elle est choisie selon une symbolique tantôt intuitive, tantôt convenue ou inspirée de la tradition. M.J. Hourantier faisant part de la symbolique des couleurs rapporte d'un entretien avec un vieux sage Bassa ceci :

« Pour l'Africain (...) deux couleurs contiennent toutes les autres couleurs, le noir qui les absorbe et le blanc qui les manifeste. Dans la vision exotérique, le noir est matériel, c'est la couleur de la terre ; le blanc est immatériel, c'est la couleur de la lumière, de l'esprit. Dans la vision ésotérique, toutes les données sont inversées : le noir est immatériel, car à l'instar de l'esprit, il ne peut être souillé, et il évoque un changement d'état. Le blanc devient matériel, il supporte toutes les taches et symbolise alors la mort, la destruction.

Et l'Africain qui axe tout sur l'homme a besoin du rouge, symbole du sang de l'homme pour relier le ciel à la terre, pour mettre un pont entre deux mondes qui doivent vivre en étroite relation. » 148 

      Dans les expériences menées par les autres formes du théâtre de la participation, la vision du décor et de l'objet n'est pas la même. L'aspect utilitaire prédomine sur la poétique et la symbolique à décliner. Au concert-party, il n'y a pas de décor en dehors du rideau en morceau d'étoffe qui sépare les coulisses de la scène. Les instruments de musique sont évidemment les objets indispensables de la représentation. D'autres, très rares, sont utilisés pour leur fonction utilitaire. Apédo-Amah constate que «[...] l'objet du concert-party est caractérisé d'une manière générale par sa parcimonie. C'est souvent un objet théâtralisé. Il arrive même qu'il soit suggéré par la mime. » 149  Ce qui par contre nous semble moins évident, c'est le fait qu'Apédo-Amah situe les raisons de cette option dans la pauvreté matérielle des troupes. Est-ce réellement le dénuement la raison essentielle de cette conception du décor ? N'y a-t-il pas au contraire recherche d'une théâtralité plus évidente ?

      Pour le théâtre pour le développement, il est important que soit privilégié le jeu de l'acteur. Le décor est jugé superflu, sinon inhibiteur et nocif puisqu'il peut réduire l'espace de jeu. Se prononçant sur l'exploitation de l'objet P. Kompaoré remarque :

« Nous ne rejetons pas a priori l'usage des accessoires et objets. L'objet reste évidemment nécessaire dans sa fonction utilitaire ou symbolique. Il y a des objets-renforts qui spécifient certains rôles sociaux et permettent au théâtre de créer le type. Leur usage est très souhaitable. Il en est de même pour les objets-supports d'une action comme les instruments de musique qui, plus qu'un accessoire tiennent lieu de personnage sur la scène.' 150 

      Dans sa version pédagogique affirmée, le kotéba utilise très souvent les sculptures comme support à la démonstration. Les marionnettes et les masques font également partie du lot. Mais elles font office de personnages et le rapport n'est pas le même. Les autres objets sont utilisés pour leur valeur d'usage. Dans un article sur le kotéba, Françoise Ligier remarque ceci :

« Ainsi, un bâton peut représenter selon les besoins, une matraque, un fusil, mais aussi une guitare, un bâton de berger, etc. Il peut symboliser également l'organe viril, car les histoires sexuelles sont fréquentes dans le kotéba où elles sont exploitées de façon paillarde, jamais obscène.' 151 

      Tandis que le décor, dans toutes ces esthétiques évoque celui d'un théâtre pauvre 152  comme le souhaite J. Grotowski (il ne s'agit pas d'indigence mais d'un choix raisonné qui privilégie d'autres points forts de la représentation théâtrale tels que le corps), on retrouve au niveau de la conception et de l'emploi de l'objet différentes visions. Dans un cas il est sacré et tient un rôle, dans l'autre il est accessoire et soutient une action. Cette différence de point de vue reflète encore les divergences d'optique que nous avons déjà signalées. Il s'agira d'essayer de comprendre comment dans un cas ou dans l'autre, l'objet contribue à l'esthétique de la participation.

3.2.4. Le comédien médium et parrain.

      Comme nous l'avons déjà signalé, l'on peut observer deux catégories de « comédiens » au sein des compagnies de notre corpus : les comédiens formés dans un institut d'art dramatique d'une part (c'est le cas des comédiens du Groupe Psy et une partie des comédiens du Bin Kadi Théâtre) et d'autre part ceux qui ont appris sur le tas d'autre part (ATB, Azékokovivina Concert-Band.) Cette distinction n'induit en rien cependant la qualité des prestations individuelles d'autant plus que les uns et les autres continuent d'apprendre dans l'exercice d'un art dramatique qui possède ses particularités. Bien des choses pourraient être dites sur la provenance des comédiens, les milieux sociaux d'où ils émanent... Ici nous souhaitons parler de l'acteur rituel, l'acteur monteur et l'acteur complet.

3.2.4.1. L'acteur rituel 

      Il est médium, chargé de prêter sa voix, son corps tout entier au message. Il doit donc maîtriser ces instruments de sorte que toute parole proférée, tout geste soit précis puisque chargé d'une signification profonde, sacrée. Au théâtre-rituel, la mystique du corps est très développée ; ce qui permet à l'interprète d'être à même de se laisser posséder par la transe. Bien des techniques sont enseignées par leurs encadreurs, techniques puisées dans l'immense réservoir de la rythmo-pédagogie initiatique. Ainsi, la technique du phosphène qui consiste à fixer le soleil pendant un moment pour faire le vide dans sa pensée et favoriser par la persistance rétinienne une impression de texte dans la mémoire et qui doit son origine à des pratiques initiatiques traditionnelles. Selon M.J. Hourantier, l'acteur au théâtre-rituel doit être initié :

« Comme l'orientation de son esthétique l'indique, il cherche à retrouver son rôle sacré de jadis. C'est un initié, c'est-à-dire celui qui peut encore s'initier au cours d'un spectacle mais surtout celui qui, à l'exemple des grands acteurs 'éveilleurs', conduira le spectateur vers un autre niveau de compréhension... » 153  154 

      Il doit être initié au masque pour en utiliser toute la symbolique. Une gestuelle codifiée, nourrie par la tradition est à sa disposition pour l'exercice de son art. Cette gestuelle d'une importance capitale dans les rituels de guérison, parce que codifiée de vient « gestuaire » c'est-à-dire, une sorte de banque de données du geste à l'usage du comédien.

3.2.4.2. L'acteur montreur 

      Au théâtre pour le développement comme au concert-party, l'acteur est montreur. Il doit rechercher le gestus social et typique du personnage pour le composer. L'identification n'est pas une nécessité. On ne tient donc pas à incarner un rôle tout le long de la pièce. Les techniques de la distanciation : rupture, chants, danses, musique, sont utilisées pour empêcher que ne s'installe l'empathie. Il faut dire que les conditions du jeu en espace ouvert ne prédisposent pas au jeu intime. Dans la cohue, les acteurs doivent crier presque pour se faire entendre. En plus, s'il faut parfois reprendre à cause de l'interaction permanente avec le public... à quoi bon s'enfermer dans un jeu psychologisant ! Jouer sur l'illusion est quasi impossible. La distanciation reste alors un principe à rechercher. Au concert-party, l'usage du masque et du travestissement est fréquent. L'interprète se peint le visage pour mieux mimer. Les personnages sont des rôles et se reconnaissent dès leur apparition parce que codés.

3.2.4.3. L'acteur complet

      C'est peut être de la terminologie « griot, maître de la parole » qu'il faut baptiser ces interprètes qui doivent maîtriser plusieurs techniques. Dans notre corpus, les comédiens sont polyvalents : musiciens, danseurs, conteurs, amuseurs et porte-parole. Certes, par les répétitions, ils sont en situation de « remake ». Mais l'improvisation reste le fondement de leur jeu puisque la représentation est à tout moment susceptible d'intégrer la réaction du public. Ils doivent « être »... plutôt qu'« interpréter ». C'est le plus grand secret de l'art du conteur et du griot traditionnel. Ce sera également le « don » à acquérir dès lors que l'on veut faire du théâtre de la participation.

      L'expérience singulière menée par Werewere Liking et son village Ki-Yi mérite que l'on s'y attarde ; cela surtout pour avoir une idée du statut social des comédiens :

« Il y a des gens qui reçoivent une formation spirituelle mystique qui les apprêtent quand même à porter un message plus lourd s'ils le veulent. Il y a d'autres qui suivent juste une formation technique; mais dans tous les cas, j'ajoute à la formation technique une formation philosophique et sociale parce que j'estime que l'artiste africain doit retrouver une place raisonnable dans la société qui ne soit pas la place détestable que nous avons aujourd'hui. » 155 

      Professionnel ou non professionnel ? Souleymane Koly y répond avec lucidité :

« On m'a demandé si les artistes de notre troupe étaient des professionnels. Mais qu'est-ce qu'un professionnel? Si un professionnel est quelqu'un qui vit de son métier, je dis qu'en Afrique, il n'y a pas de professionnels. En Afrique, personne ne peut vivre de son art surtout dans le théâtre. Si l'on se place sur le plan de la qualité pour estimer qu'un artiste est ou non professionnel, alors je dis que nos artistes n'ont rien à envier à qui que ce soit. Pourtant nous travaillons tous dans la journée. Il y a des maçons, il y a des mécaniciens, il y a des employés de bureau, il y a tout. » 156 

      Les compagnies dont les étudions la démarche artistique opèrent un travail fondamental (nous reviendrons sur ces aspects au chapitre 10) dans la perception du rôle social du comédien et du type de jeu à développer chez l'acteur pour pouvoir en faire le cheval dans de bataille dans la conquête du public, le véritable médium dans la dynamique dans la participation.

3.2.5. Le public récepteur-censeur du spectacle.

      La relation public-acteur est importante dans la définition de l'impact du fait théâtral. « Le théâtre africain » ne se trouve pas que dans la dramaturgie des textes francophones. Il se rencontre aussi dans les expériences menées hors des lieux convenus, hors des centres culturels et qui drainent des foules. Il faut aller à la rencontre des dramaturgies émergeant non encore précisément affinées mais susceptibles de prendre en compte l'horizon d'attente du public. Certains spectacles joués en Afrique drainent une foule immense se bousculant à l'entrée de la salle. Ces mêmes spectacles une fois représentés en Occident sont considérés comme non aboutis et font parfois l'objet de critiques acerbes. L'une des raisons à ce disfonctionnement c'est que l'interrelation envisagée dans la conception même de l'objet théâtral déconcerte. 157  Pour Werewere Liking :

« Nous tenons toujours compte du public dans notre travail. C'est sur la base même de la connaissance de notre public que nous travaillons. C'est pour cela que nos spectacles peuvent parfois désarçonner les gens en Occident parce que nous ne faisons pas d'adaptation. Nous présentons vraiment nos spectacles comme nous les présentons ici en connaissant bien notre public. Et parfois en disant ça: ça réagira comme cela en Afrique, mais en occident ça pourra réagir autrement.

Dans notre village Ki-Yi, dans notre lieu, nous faisons comme au village. Il y a une large participation du public surtout à la fin du spectacle. Il peut se manifester, participer. Mais cela est dans un cadre convivial. Mais quand nous allons sur des scènes à l'italienne en Occident, c'est toujours plus difficile de faire monter les gens sur la scène. Même comme ça, il y a des moments, où l'on essaie de faire monter les gens. Ce n'est pas systématique. Nous prévoyons quand même nos spectacles de manière intrinsèque au cas où lorsque le public ne participerait pas que cela ne soit pas gênant. » 158 

      Cependant, il faut dire que parfois le manque d'intérêt du public Occidental résulte du mauvais ciblage que font les compagnies africaines. Pour l'illustration nous osons citer L'enfant Mbene 159  dont, selon notre opinion, les créateurs n'ont pas opéré de choix décisif de public cible. Le jeu se veut ménager des ruptures, mélanger mimesis et diégésis, appel à la participation du public ; mais le conte initiatique qui est joué l'est dans un registre de langue plutôt élevé pour les enfants, tandis que les masques naïfs sont inadaptés à un public d'adultes. Tous ces procédés quelque peu cacophoniques en font une sorte d'objet théâtral parcouru par une forte bâtardise.

      La question ne se pose pas beaucoup pour le théâtre pour le développement. L'analyse sur les réactions du public fait souvent l'objet de débats importants entre les comédiens après les spectacles. P. Kompaoré fait remarquer la différence des réactions entre le public africain et le public européen en ces termes :

« Le théâtre-forum repose sur le principe fondamental qui de la non-dichotomie entre acteur/spectateur. En outre, il part du postulat que le spectateur peut jouer au théâtre et que, ce faisant, il peut rendre compte des états de son coeur et de sa raison et qu'enfin ce jeu met en branle une volonté de libération et de rupture de l'oppression manifestée. Le spectateur africain du fait de sa culture, réagit différemment du spectateur occidental devant un spectacle à caractère exotérique.

En effet, là où les règles de savoir-vivre et de décence commandent au spectateur occidental de suivre en silence le spectacle, ne réagissant de manière ritualisée qu'à travers des applaudissements pré situés, la règle dans la plupart des cas en Afrique autorise parfois même le spectateur africain à intervenir spontanément par le geste ou la parole, pour approuver ou désapprouver, pour corriger ou donner la réplique, pour relayer ou étayer. Ces interventions sollicitées au spontanées, l'acteur les attend et souvent en a besoin pour sentir son public, pour maintenir en permanence le contact. Le conte n'est pas la propriété du conteur, mais le bien de la communauté aussi celle-ci a t-elle le droit de donner son avis sur la manière dont il est géré. 160  »

      Nous ne nous attardons pas davantage sur ces aspects que nous étudierons comme modalités de réalisation du théâtre de la participation.

3.2.6. Modèles et intégration théâtrale : le schéma initiatique comme matrice idéologique

      Pour la plupart des créateurs des formes prises en compte dans notre corpus, le modèle dramaturgique et esthétique reste ouvert sur la pluralité des expressions théâtrales. Werewere Liking sait le mieux porter cette vision pluridisciplinaire, cette propension au mélange de genres :

« Chez nous un spectacle de scène tient compte de la littérature, de la musique, du chant, de la danse, des percussions, de la plastique même, les dessins, les maquillages, sur le corps, les masques, les marionnettes, les objets, l'art plastique, tous les arts se donnent la main pour l'art de la scène. Quand un mvet arrive ou même un griot mandingue, vous avez l'ensemble des données de cette culture. Donc pour le groupe Ki-Yi, cette globalité de la présence de tous les arts sur la scène est fondamentale. C'est pour cela que dans notre théâtre, il y a toujours un équilibre agencé entre l'art plastique (marionnette, masque, maquillage), art de la percussion, de la musique, qu'elle soit moderne ou africaine » 161 

      On l'aura vu, tous essaient d'intégrer texte, danse, musique, masques, etc. Cependant l'un des aspects les plus frappants c'est de concevoir le théâtre comme un parcours initiatique et d'envisager la dramaturgie et l'esthétique en conséquence. Pour P. Kompaoré, aller au théâtre c'est entreprendre un voyage initiatique. Acteur ou spectateur, l'on entre dans un temps différent du temps de la vie, une parenthèse de vie, comme si l'on faisait partie d'un djoro 162  :

« La rupture dans le temps se fait simultanément avec une autre forme de rupture: la rupture de l'espace initiatique. L'acteur est arraché à son cadre de vie quotidien, et projeté dans un univers autre. L'une de ces manifestations les plus théâtralisées de ce transfert est le voyage initiatique.

Le « djoro » prend l'allure d'un exode, parce que ce ne sont pas uniquement les futurs initiés qui prennent la route, mais l'ensemble de la population hommes et femmes; cette migration de plusieurs milliers de personnes sur plusieurs centaines de kilomètres se fait en plusieurs jours, marqués par des étapes. » 163 

      Cette figure de l'initiation, nous la retrouvons également chez M.-J. Hourantier :

« Le théâtre-rituel présente un projet théâtral qui s'articule à partir d'une problématique pédagogique et politique. A cet effet, il utilise les techniques de l'initiation pour frapper d'abord l'imagination des spectateurs considérés comme des récipiendaires qu'il amène progressivement vers une « mort » puis vers une « renaissance. » 164 

      Elle pense que le passage de cette mort symbolique vers une renaissance, elle aussi symbolique, est le passage d'un état de désordre, de non connaissance, vers un état d'harmonie où l'homme tiré vers le haut retrouve une certaine communion avec le numineux. Le spectacle, à ce niveau fonctionne sur différentes instances du conscient et de l'inconscient : raison, émotion, subliminal, sensoriel... Il est un parcours initiatique pour tous. En puisant dans le rituel sacré, il replonge l'individu ou le collectif des spectateurs dans un univers religieux ou l'effet cathartique peut opérer la purgation des passions.

      Dans le cas des spectacles pour le développement et autres, basés sur la distanciation, en puisant dans le rituel profane de la palabre avec tous ses attributs langagiers, le théâtre libère également des angoisses face aux enjeux sociaux ou moraux et psychologiques et redonne au spectateur un équilibre « pour soi » et partant celui du groupe.

      Tout événement théâtralisé est un plaisir, une fête une célébration des sens, une perpétuelle stimulation émotionnelle, exorbitant acteurs et spectateur de leurs cercles respectifs pour les mener à une fusion conviviale. P. Kompaoré dans sa vision du théâtre voltaïque se projette en ces termes:

« La dimension corporelle et/ou sensorielle de la représentation traditionnelle peut également inspirer une théâtralité moderne. L'événement dramatique pourra tendre vers une saturation de l'espace dénucléarisé en cellule d'actions concomitantes. « Le théâtre du concret » redeviendrait ainsi une fête du corps et des sens, un festival du mime et de la gesticulation. Jeu physique et stéréotype, où le mouvement s'organise en langage cohérent. No, kabuki ou Commedia dell'arte le nouveau théâtre voltaïque, pourrit tendre à dépasser le niveau de l'Evénement pour tenter de devenir à chaque fois un véritable Avènement!

L'esprit nouveau qui pourrait marquer ce « théâtre du concret » se résumerait en un seul mot: participation. exigence lourde de conséquences structurelles (formes de spectacles dramatiques, style, langue de représentation) tant qu'infra structurelles (configuration spatiale, scénographie, organisation des troupes, périodicité) »  165 

Chapitre 4. ETUDE DE CAS : COMME DES FLECHES

      Cette étude de cas centrée sur un de nos textes peut paraître bien curieuse et cela pour deux mobiles essentiels :

      - primo, le projet qui sous-tend l'écriture du texte et sa mise en scène ne s'inscrit pas dans une des formes précises du théâtre de la participation. Le spectacle produit n'est ni du théâtre-forum, ni du concert-party, ni du théâtre-rituel, ni du kotéba thérapeutique ;

      - secundo, dans une étude, porter le choix sur son propre texte peut prédisposer à une analyse très subjective sinon prétentieuse et qui d'ailleurs réduirait le champ d'interprétation : une dictature de l'instance productrice laquelle tendrait à imposer une lecture, une ligne de réception.

      C'est en pleine conscience de ces limites que nous proposons ce « regard narcissique » que nous justifions par le fait que l'expérience menée dans le cas de Comme des flèches était volontairement orientée vers la recherche. Le projet était dès le départ conçu comme un objet littéraire et artistique sur lequel devait s'exercer notre analyse partant des hypothèses que nous posions déjà pendant l'observation des toutes les formes du théâtre de la participation depuis une dizaine d'années. Il nous semblait indispensable de mener une expérience de jauge, de vérification des interrogations, une expérience qui nous engageait nous-mêmes dans tous les aspects de la création et de la production et qui devait nous amener à évaluer tous les maillons de la chaîne « production-réception-horizon d'attente du public ». Cela pour refuser de nous contenter d'un regard d'observateur (regard au demeurant conseillé pour l'objectivité dans la recherche) . Cela parce que nous estimons que d'être soi-même impliqué dans une recherche-action permet de mieux apprécier les outils de l'analyse, ceux-ci étant dans ce cas précis confrontés aux données du terrain. Les études littéraires (en plus ici nous sommes au carrefour entre la littérature et le théâtre) nous semblent souvent souffrir du manque de la pratique du terrain. L'on pourra nous rétorquer qu'il faut distinguer le chercheur du praticien ; nous en convenons. Cependant dans le cadre qui est le nôtre et où les outils conceptuels sont rares ou parfois inadaptés à la lecture de phénomènes nouveaux ; dans un cadre où la documentation est réduite sinon ouverte à des considérations plutôt généralistes, l'implication du chercheur dans la création de son objet d'analyse peut prémunir contre la tendance à l'abstraction pure.

      En somme, nous avons écrit Comme des flèches en projetant le rêve de rassembler en un texte et une mise en scène tous les éléments littéraires et spectaculaires qui nous semble caractériser ce que nous convenons d'appeler le théâtre de la participation. Nous avons travaillé en amont de l'écriture du texte avec des griots, sur un thème socialement fort (le sida), thème qui engage une potentielle culpabilité des personnages d'où un aspect catharcisant de la réception cher au kotéba thérapeutique. Nous avons ménagé dans la mise en scène des idées-forces relatives à une certaine gestuelle rituelle autour du thème de la mort, des chansons funéraires, des masques. Nous n'avons pas manqué de susciter de la distanciation par une prolifération d'éléments d'épicisation 166  avec ce clin d'oeil au personnage du concert-party jubilant dans des récits parodiques de vie sexuelle fortement épicés. Nous avons tenu à aller vers plusieurs types de public pour ce qui est de la diffusion du spectacle en laissant libre cours aux débats et intervention post-spectacle quand l'ambiance le permettait, etc. En bref, nous en avons fait un condensé des forces du théâtre de la participation.

      Voilà pourquoi il aurait été dommage de taire l'expérience. Nous en proposons certains aspects textuels et scéniques dans les chapitres suivants et tenteront également d'en utiliser les éléments de la production (mise en oeuvre du projet) pour illustrer le chapitre sur les paradoxes de la valeur marchande du spectacle (deuxième partie de l'étude)

4.1. Analyse dramaturgique de Comme des flèches

4.1.1 Conditions de gestation et de production de l'oeuvre littéraire et spectaculaire.

      Comme des flèches a été écrite en 1996 pendant une résidence d'écriture au Festival International des Francophonies en Limousin. Le texte a été publié aux Editions Lansman en décembre de la même année alors qu'une mise en scène en avait déjà été faite trois mois auparavant au Burkina Faso. Les premiers exemplaires ont été apportés par l'éditeur Emile Lansman lui-même pendant la première du spectacle à Villeneuve d'Asq en France.

      Le projet de spectacle sous-jacent à l'écriture est bâti sur deux dimensions essentielles : tradition et modernité. Le spectacle dans sa version première utilise deux langues : le français et le bambara et ainsi embrasse suffisamment d'éléments pour être proposé à divers types de publics francophones. Le public cible visé est celui qui habite la large bande horizontale traversant la Guinée, le Sénégal, le Mali, la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso ou la tradition du griot est encore vivace. Les autres pays francophones Togo, Bénin, Niger et autres s'intègrent également facilement au réseau de distribution du fait de l'usage du français et de leur proximité par rapport à la région dite mandingue.

      Le texte publié (uniquement en français) brise les frontières espérées au départ ; d'autant plus que plus tard, il a fait l'objet de travaux spécifiques universitaires ou de mise en lecture par des compagnies belges.

4.1.2. Résumé de l'oeuvre

      Bouba est un jeune bachelier en rupture d'études. Pour se prendre en charge, il devient mécanicien le jour et anime un orchestre traditionnel le soir. Amina est une enseignante, institutrice dans une école primaire de la ville. Son époux Bokoum est absent le plus clair de son temps pour raisons professionnelles ou autres et est même très volage.

      Un midi, l'institutrice tombe en panne de motocyclette en rentrant chez elle. Brin de conversation avec le mécanicien qui répare l'engin au pneu crevé. Une histoire d'amour naît, se tisse et grandit entre elle et le jeune mécanicien. Puis survient la maladie, laquelle se déclenche d'abord chez Bouba. Entre les deux amants, des moments d'accusation mutuelle, de violence et de réconciliation. La maladie évolue chez Bouba ; mais le couple cachottier continue de s'aimer et de se soutenir jusqu'à la mort du jeune mécanicien. Amina qui se sait aussi malade n'avait pas jusque là eu le courage de l'avouer à son mari Bokoum.

      Pourtant, cet après midi là, il n'y a pas eu d'oraison funèbre au cimetière, à l'enterrement de Bouba. Un goût d'inachevé promenait son amertume sur toutes les langues et faisait onduler la peur sur tous les visages. Car le jeune bachelier en rupture d'études, mécanicien le jour, musicien-griot la nuit est, mort du sida, pratiquement abandonné de tous.

      Seule et bouleversée, Amina revoit défiler, comme dans un rêve ou un cauchemar les temps forts de leur liaison. Elle tente d'y puiser le courage de rompre le silence et d'annoncer à son mari qu'elle aussi porte la maladie au plus profond d'elle.

      La fable dramatique commence donc au retour d'Amina du cimetière et se déroule en flash back telle une remontée de mémoire de cette magnifique histoire d'amour. L'espace de l'atelier où elle s'arrête pour une pause fait affleurer tous les souvenirs liés à cette idylle.

4.1.3. Organisation et structuration de la pièce

4.1.3.1. L'extra-texte et ses interprétations

      Comment donc se traduit même dans l'extra texte la volonté d'association de la poésie et du réalisme ? Il s'agit ici de prétendre qu'en réalité, la réponse au désordre de la séparation c'est la poésie. Ce n'est pas parce qu'on recherche l'utile qu'il faut écarter toute poétique caractérisée par la recherche d'un message connoté. Bien au contraire lorsque la fonction référentielle se double de la fonction poétique l'on peut espérer qu'au-delà du message utile, il y a l'art avec sa dimension esthétique.

4.1.3.1.1. La programmatique du titre

      Le titre « Comme des flèches » est une torsion du réel vers la métaphore. Celle-ci se retrouve à plusieurs niveaux. : la métaphore du mot, la métaphore du corps, la métaphore de la fusion.

      En effet, la parole est comme une flèche. L'analogie est présentée de façon évidente. Le premier terme, étant sous-entendu, renvoie à une multiplicité d'éléments qui seraient comme des flèches. Ici la flèche est à destination multicibles. Il s'agit de poursuivre un but, celui d'atteindre plusieurs objectifs. L'auteur en exorde de son titre le précise d'ailleurs en ces termes : « La parole telle une multitude de flèches, se tient sur le fil raide et court tendu. Les mots sont « comme des flèches ». Ils ne sont pas errants ; ils ont une destination, une raison d'être, une essence parce qu'ils s'actualisent d'abord dans une chaîne parlée (dénotation) puis se réalisent par le sens qu'ils apportent au message (connotation.)

      La flèche c'est aussi l'idée du temps battu par la rapidité: on court comme une flèche - la flèche du temps. Le sida détruit l'idée du temps imparti de façon normale à la vie de l'être humain. On est surpris dans sa jeunesse par la fulgurance de son action. La flèche c'est sans doute aussi Cupidon. Le dard qui pique, l'amour qui atteint et « fait tomber » la cible.

      Enfin est associée à la flèche l'idée de l'inéluctable dans le but. Le sida est la maladie de l'inéluctable ; une maladie des corps qui fusionnent. Et ce n'est pas gratuit que Bouba, jeune mécanicien utilise, pour réparer ses chambres à air crevé, le feu qui recolle les morceaux de la matière plastique. Il est un vulcanisateur, allusion faite à Vulcain, le dieu des forges !

4.1.3.1.2. La dramatis personae

      La bipolarisation est constante, renforcée par la volonté d'établir une passerelle entre les mots et leur signifiant connoté. Aussi retrouve t-on au niveau de l'extra-texte dans la liste des personnages une formation de paires : la paire « Lui - Elle », la paire « griot-griotte », la paire « joueur de flûte- joueur de kora ».

      La métaphore du corps est portée par la paire « Lui-Elle. » Il s'agit ici d'une différenciation qui se veut sans équivoque. Lui c'est Bouba, l'homme; Elle c'est Amina la femme. La séparation est bâtie sur la génotypie. Au-delà de la paire, il s'agit d'un couple formé de deux corps : celui de l'homme et celui de la femme. De leur rencontre naît paradoxalement la séparation. Le sida est une maladie du corps qui s'étend au corps entier. C'est aussi une maladie sexuellement transmissible d'où l'importance de cette différenciation. La préoccupation onomastique en fait le couple de la Genèse. Amina et Bouba commencent par les deux premières lettres de l'alphabet. Le « a » est doublé dans Amina tandis que le « b » est doublé dans Bouba: un procédé d'insistance. L'on s'inscrit ici dans un parcours en partant du début, si l'on considère que l'alphabet constitue la synthèse de la parole et que celle -ci permet de s'inscrire sur un parcours, une réalisation. Cette volonté d'établir le couple de la Genèse s'étend le long du texte du moment ou dans les indications scéniques, Amina et Bouba sont désignés par Lui et Elle. Leur nom n'apparaît que dans l'énonciation du discours. Amina et Bouba sont représentatifs de tous les couples du monde entier. Il s'agit de la Femme et de l'Homme. On peut noter ici cette volonté d'universalisation. La métaphore du corps renvoie à la matérialité de la vie, l'expression de la réalité tangible, sensible. La séparation se trouve dans le corps, la préoccupation matérielle. En épiloguant, l'on peut affirmer que la reproduction de la réalité engendre la séparation.

      La paire du griot et de la griotte constitue juste un lieu de différenciation fonctionnelle, déjà souple puisque qu'il s'agit de deux interprètes d'une même réalité de mots. Les textes du griot peuvent être dits par la griotte ou vice versa. Souplesse dans la confection de la paire, souplesse dans l'usage des mots, indifférenciation dans l'interprétation des mots.

      La troisième paire « joueur de flûte-joueur de kora » est une fausse paire. La distinction n'est ni au niveau du génotype ni de la fonctionnalité. Il faut recomposer la paire parce qu'en réalité il s'agit de la paire « joueur de flûte-flûte » d'une part et « joueur de kora-kora » d'autre part. Les musiciens évoluent de façon indifférenciée. Ce qui est intéressant c'est la relation entre le musicien et son instrument. L'idée de la fusion est essentielle. Là on est dans la dimension poétique de la communication. La musique est un autre type de réalisation de l'idée. Le musicien et son instrument font corps, sont une même chose. La musique de la kora et de la flûte ne sont pas juste des éléments additionnels. Ils sont des composantes même au plan structural. Les instruments sont comme des actants, participant à la détermination des personnages dans la dramatis personae. Leur exécution et même le mode d'exécution est précisé dans les didascalies. Le mot et le corps fusionnent dans l'expression poétique artistique manifestée par la musique de la kora.

4.1.3.2. Composition du texte

4.1.3.2.1. Séquentialisation

      Le texte se présente comme un long poème dramatique en 14 séquences ne portant pas de titre et qui sont juste numérotées. Le refus de la construction dramatique habituelle en actes et scène ou en tableaux en font un long poème rhapsodiques où les voix se relayent, « un superbe Cantique des cantiques des temps modernes » selon les mots de Natasa Raschi. 167 

      Même si la construction n'obéit pas aux schémas habituels qui permettent une interprétation par le biais de l'analyse actantielle, il pourrait être d'un intérêt certain de présenter la composition du texte.

      Séquence 1 Amina, de retour du cimetière après l'enterrement de Bouba s'arrête à l'atelier et s'insurge contre l'attitude de rejet manifestée par les différentes couches de la société face au fléau. Elle se promet d'annoncer sa séropositivité à son époux.

      Séquence 2 Vision d'Amina. Les griots évoquent la mort dans un discours rituel. « Elle » raconte la scène de la découverte de la maladie de « Lui ».

      Séquence 3 Intermède. « Lui » et « Elle » se disputent, s'accusent, s'interrogent sur la responsabilité de l'un et de l'autre dans le processus de contamination.

      Séquence 4 Paroles-relais de griot, de joueur de flûte et joueur de kora. Description des conséquences immédiates de la maladie notamment la probable exclusion et la solitude pour conséquence.

      Séquence 5 « Elle » et « Lui » racontent la première rencontre amoureuse. Le coup de foudre qui a surgi à la faveur d'une panne de motocyclette.

      Séquence 6 Décrochage. La griotte raconte l'histoire d'une fillette violée par un riche commerçant qui a profité des charmes de la fillette pour quelques piécettes d'argent.

      Séquence 7 Suite du récit de la rencontre amoureuse : le second jour, puis les jours suivants qui ont consacré la rencontre par l'acte amoureux (cet acte a eu lieu à la faveur d'une panne d'électricité.) « Elle » et « Lui » revivent les moments de bonheur.

      Séquence 8 « Elle » et « Lui » racontent les débuts des manifestations de la maladie chez Lui et relatent les circonstances dans lesquelles la mauvaise nouvelle a été communiquée aux amis.

      Séquence 9 Description des réactions diverses quant à l'accueil de la nouvelle par les gens tout autour. Description de l'évolution de la maladie chez « Lui. »

      Séquence 10 Décrochage. Le griot tire la leçon de son observation de l'évolution négative de l'humanité. L'homme d'aujourd'hui n'a plus aucune valeur.

      Séquence 11 « Lui » raconte l'outre tombe : la mort libère de la maladie. Elle et Lui se souviennent de la tentative de suicide avortée sur le pont.

      Séquence 12 Le griot, la griotte, le joueur de kora, le joueur de flûte, racontent une scène de bar où l'on parle de méthodes inadaptées de prévention contre le sida.

      Séquence 13 Rappel de la « séquence culpabilité et responsabilité. » « Elle » et « Lui » se disputent, s'interrogent et se réconcilient.

      Séquence 14 Retour à la situation initiale. « Elle », après cette vision, est décidée à se dénoncer auprès de son époux et à publier la mauvaise nouvelle de son « inconduite » et de sa maladie.

4.1.3.2.2. Analyse de la structure et évolution de la fable dramatique

      L'on pourrait définir le texte comme une série d'impressions, de temps forts, de flash back, une sélection de la mémoire. Les séquences ne sont pas nécessairement liées entre elles. Difficile donc de faire une étude de l'évolution dramatique des situations. Ici nous sommes dans un cas où le conflit est interne aux personnages et n'est pas le moteur apparent de l'action dramatique. Cependant, il ne s'agit nullement d'une simple juxtaposition d'images et de scènes. Une progression dramatique interne au récit fait de cette série de séquences des phases d'un discours cohérent allant dans le sens du récit.

4.1.3.2.3. Didascalies et commentaire

      Assez présentes dans le texte, les didascalies répondent au besoin de localisation des scènes, de description de l'extra scène, de caractérisation du jeu scénique. Elles comblent également les besoins de spécification spatio temporelle puisque nous nous trouvons dans un cas particulier où la brisure de l'espace temps (mise en abîme, et jeu du défunt avec les vivants, dédoublement, etc.) peut facilement entretenir la confusion. Elles permettent aussi de noter l'intervention des musiciens, de caractériser les silences, etc. La didascalie en entrée en donne une idée :

« Crépuscule. Le soleil se couche sur la ville. Un atelier de mécanicien-réparateur de pneus. Hangar, bric-à-brac. Une enseigne : « ICI BOUBA, VULCANISATEUR DIPLOME ». Un tas de vieux pneus de voitures et de motocyclettes par-ci, chambres à air par-là. Des pots d'eau noire de cambouis. Par terre, des morceaux de pneumatiques noirs, rouges. Une vieille caisse à outils vide. Des pots d'eau noirs, rouges. Accroché à l'arbre, contre lequel s'adosse le hangar, un hamac de filet gris. A l'avant, un vieux banc brinquebalant. Amina, ELLE, est assise sur le banc, les yeux hagards. Elle a les pieds couverts de poussière rouge. Elle est soigneusement vêtue. Elle revient du cimetière. Bruit lointain de motos. Puis le silence angoissant des fins de journée s'installe. » 168 

4.1.4. La fiction et son organisation

4.1.4.1. Le mythe de la parole qui guérit : la métaphorisation dans le processus thérapeutique.

      Une analyse permet d'établir une relation entre la volonté de métaphorisation observable chez l'auteur et le contexte sociologique qui campe le sujet (la société mandingue.) La torsion du réel répond à la métaphorisation du processus thérapeutique. Le sorcier guérisseur mandingue est avant tout un praticien, herboriste connaisseur de plantes ou de méthodes pratiques empiriques mais avérées efficaces puisque ayant été expérimentées pendant longtemps. Ses incantations qui introduisent une atmosphère mystique, installent une ambiance de religiosité où la foi sollicitée et mise en confiance finit par conditionner le patient, le prédisposer à l'acceptation d'une thérapie. La guérison va s'effectuer au niveau psychologique, l'esprit dirigeant à ce moment là le corps. Le patient croit en la force de son sorcier guérisseur avant de croire à l'efficacité du remède proposé. Les plantes médicinales et les prescriptions qui accompagnent leur administration ne sont que des accessoires, adjuvants dans le processus.

      Le patient passe par un diagnostic sibyllin qui finit par révéler sa situation sociale. Est-il en harmonie ou non avec les éléments naturels ? Est-il en disharmonie avec le corps social, les relations familiales ? La maladie, rupture de l'harmonie dans le corps est la facette visible d'une rupture de l'harmonie au niveau social ou cosmogonique. L'homme est un élément lié aux autres éléments, une force certes mais extrêmement dépendante des autres forces. Amina au terme d'un parcours initiatique va guérir de la maladie du silence.

      La prétention d'un spectacle comme celui là c'est de vouloir se présenter comme un espace de compréhension du phénomène du sida. C'est de servir de diagnostic, de proposer les jalons d'une réaction. Il ne donne pas de clé, il est volontairement refus de didactisme. La parole seule permet de rassembler les pans déchirés de la vie, de les recoudre. La vérité sera gage de libération. Le silence c'est la mort. Des questions sont posées auxquelles le texte tente de trouver des réponses. En effet, comment dans une tradition où les tabous peuvent s'ériger en écran, faire pour entrer de façon discrète dans une thématique a priori rédhibitoire ? Comment parler aujourd'hui de la prévention face à une pandémie, entre la peur de l'autre ou l'indifférence, la psychose de la prévention des uns et l'attitude suicidaire des autres, les morales bien pensantes et les marchés du sexe ?

      Il s'agit de renforcer les mythes et les tabous autour d'une maladie injuste qui recoupe encore trop de contrevérités et fait oublier à certains que des personnes atteintes sont encore des hommes. Comment ne pas installer un texte qui finirait par être perçu comme une leçon de conduite, un prétexte didactique ? Le spectateur déteste qu'on le prenne pour un enfant et surtout sur cette question délicate. Le texte se présente comme un état des lieux, un constat sans prétention didactique, sans se constituer en éventail de réponses fermes et tranchées, culpabilisante et moralisatrice.

4.1.4.2. L'intrigue : le ressort dramatique camouflé

      Contrairement au drame qui poursuit une montée vers un point culminant, ici l'exposition annonce déjà la conclusion. Tout est donné dès le début. Le reste n'est que récit de péripéties ayant conduit à la mort de Bouba. L'on pourrait prétendre y déceler l'ossature d'une tragédie classique d'autant plus que les personnages des griots et des musiciens peuvent renvoyer par association à l'idée du choeur ; il n'en est rien. Le conflit tragique habituellement naît de la confrontation entre les lois dites universelles (religieuses ou sociales) et portées par des forces supérieures à l'Homme et le héros, cette force humaine qui tente de s'affirmer hors du contexte, hors de son temps, son époque. Le héros a conscience de défier les forces plus puissantes que lui. Mais son destin l'entraîne irrésistiblement vers l'accomplissement de cette confrontation qui se solde par sa perte. Cette perte est hélas inéluctable quelle que soit l'intervention d'autres forces adjuvantes. La tragédie est par essence une destinée vaincue. Elle se caractérise essentiellement par certains des éléments que sont la particularité des protagonistes, les motivations, et le dénouement pré-réglé. Le héros tragique vit un dilemme en étant à la fois agent et patient d'un procès c'est-à-dire d'une action qui le mène à une situation douloureuse. Il est un agent volontaire mais un patient involontaire. Son action est une tentative de remise en cause de l'omnipuissance des forces extra humaines qu'il tente d'égaler. C'est en ce sens qu'il est un héros positif. Ses motivations sont nobles au regard des individus qui observent sa lutte. Le dénouement de la tragédie est un processus de dégradation lente, retardée par des péripéties. L'aventure du héros se termine par sa défaite. Cela ne veut pas dire que le dénouement est complètement négatif. L'ordre moral ou social est victorieux quelles que soient les motivations du héros. De ce point de vue, la tragédie est un système idéologique qui confirme l'ordre social. Mais rien ne peut plus jamais être comme avant, puisque le héros aura bouleversé cet ordre par une remise en cause.

      Ici Bouba et Amina semblent être les héros d'une tragédie où l'amour aux prises avec la mort face à une société répressive ne peut que faire naître des desseins vaincus. Cependant, eux ne s'avouent pas vaincus parce qu'ayant triomphé par l'amour qui les unis, en témoignent les extraits suivants :

« Lui : Je mourrai bientôt. Tu me suivras peu de temps après...ou peut-être bien longtemps après...mais tu verras : chez nous, la mort est belle.

Le joueur de flûte : Elle est fille sublime que l'on accompagne de cris de joie pour ses noces et que l'on pare de bijoux rutilants et étincelants.

Elle : J'ai tout à coup le sentiment étrange que le regard des autres n'a plus de place en moi...

Lui : C'est cela, notre victoire. Il faut refuser de se laisser emprisonner dans la corbeille des idioties qu'on raconte. Ce n'est pas parce qu'on n'existe plus dans le regard des autres qu'il faut refuser d'ÊTRE à nos propres yeux. Laissons-leur la charge de nous gommer. Nous avons mieux à faire...

Elle : J'ai peine à imaginer que chacun sue eau et sang pour faire de sa parcelle de vie un jardin planté de légumes, un verger d'orangers, quelque chose de palpable- un homme, un maçon, une commerçante, un musicien, un père, une mère de famille, un syndicaliste, un joueur de pétanque, un cruciverbiste- et qu'un jour, comme par malédiction, il faut vivre avec ce sentiment d'être un désert...

Lui : Pas un désert ! Un nuage qui passe...mais qui laisse tomber quelques gouttes de pluie. » 169 

4.1.4.3. A la recherche d'un modèle : le schéma actantiel

      Il nous semble assez difficile de dresser un schéma actantiel global cela en raison des instances assez souvent confondues. L'Amour (Destinateur D1) envoie Amina et Bouba (Sujets) rechercher L'Amour (Objet) pour Amina et Bouba (Destinataire D2.) Dans cette quête, les Adjuvants sont le groupe de griots musiciens et les Opposants la Société, la Maladie et la Mort.

      Mais il s'agit ici du récit d'Amina. Si l'on envisage la pièce dans la perspective du personnage racontant et qui est le héros principal, si l'on se situe dans l'espace temps réel, le schéma serait tout à fait différent. La Conscience (D1) envoie Amina (Sujet) rechercher la Parole de Vérité (Objet ) pour satisfaire l'équilibre de sa propre Conscience (D2.) La mort de Bouba sera un adjuvant déclencheur dans la quête de cette parole de vérité. Amina serait elle- même tout le long du parcours, l'instance opposée à elle-même avant de décider de dire la vérité à la Société.

      Il faut noter que le caractère psychologique de la quête, la construction du texte en rhapsodie, en rendent la détermination du schéma actantiel sans intérêt réelle pour la lecture.

4.1.5. L'espace et le temps : brisure des cadres spatio-temporels

4.1.5.1. Analyse structurelle spatiale

      L'espace ici est caractérisé par une mise en abîme gigantesque. Là aussi l'on peut noter la bipolarisation : l'espace réel et l'espace de la fiction.

      L'espace réel sert de lieu de rêve. C'est l'atelier de Bouba qui subit les espaces ambiants évoqués tels que « le bruit lointain des motos ou le silence angoissant des fins de journée. »  170 Amina pendant toute son évocation se tient inamovible dans ce même espace, inamovible. Cependant l'espace de la fiction est démultiplié : le cimetière, la chambre de Bouba, l'atelier de Bouba, le lieu de répétition du groupe musical, l'hôpital, le marché, le bistrot, le pont, l'outre tombe. L'on voyage donc d'un espace à un autre en suivant le regard d'Amina qui installe les personnages dont elle fait partie et les met en jeu.

4.1.5.2. Analyse des structures temporelles

      Le texte commence et se termine par une situation événementielle. L'on parlerait du temps historique en opposition au temps de la virtualité relative à la mémoire. Amina, revenue du cimetière s'arrête à l'atelier de Bouba, s'asseoit et se souvient. C'est le crépuscule, un moment de doute où le gris, absence de couleur, prédispose à la recherche de la connaissance. A la fin du film de ses souvenirs, « la nuit est maintenant profonde . » Le temps de l'évocation mûrit la prise de décision d'Amina et la rend irréversible. La nuit dans laquelle l'on entre est celle « qui porte conseil » si l'on en croît la sagesse populaire. Le lendemain, aux aurores, l'heure sera celle de la vérité qui se publie avant qu'aucune perturbation par les activités du quotidien ne vienne entacher le processus par d'autres doutes ou hésitations :

« Alors, demain, tôt le matin, je me lèverai avant le muezzin. Dans la brume, je dirai à mes enfants : votre mère est condamnée... mais elle n'est pas indigne. Je dirais à tout le quartier que je suis condamné pour quête d'amour... juste un peu d'amour. » 171 

      Annoncer sa séropositivité devient un acte d'aveu, la société se comportant en juge. On se souvient que dans bien des traditions rurales, lorsque l'on était accusé par la cour des chefs de clans d'un délit grave qui nécessitait réparation, lorsque l'on ne se reconnaissait pas coupable, l'on devait se lever à l'aube pour clamer son innocence à voix haute en le jurant tout en parcourant les ruelles du village. L'aube était l'heure propice où l'on pouvait être entendu par tout le village. La parole que l'on édictait était sentence, se chargeait de toute la force du silence alentour. Elle devenait parole sacrée de ce fait. Si elle était mensonge l'on pouvait alors encourir le châtiment lié au délit commis : une sorte d'ordalie où l'accusé prononçait sa propre sentence (se faire enlever par la foudre ou le fleuve ou encore dévorer par une bête sauvage ou mourir atrocement d'une maladie incurable.) Si l'on était réellement non coupable, le plaignant alors subissait le châtiment, était puni pour outrage.

      On se rappelle que le texte s'ouvre et se ferme sur le temps historique : une structure cyclique puisque l'entre deux est habité par des évocations. Les séquences allant de 2 à 13 inclus sont une parenthèse de temps investie par le souvenir d'un pan de vie. Mais cette structure a priori cyclique n'est pas fermée. Le cercle ne se referme pas sur lui-même. La structure se déroule et fonctionne plutôt en spirale. Au terme de la décision d'Amina qui se lève pour aller se livrer, surgit une image du futur, une forte vision prospective qui ouvre sur une exigence de la vie têtue. Le joueur de kora remplace l'enseigne initiale par une nouvelle à laquelle il ajoute son nom et ceux des autres, tandis que les griots accompagnent cette séance d'installation par des chants. Le texte se termine par « une musique de flûte. »

      Cependant, à l'intérieur du temps virtuel ou fictionnel, il y a une évolution dramatique liée à l'évolution de la maladie. Cette évolution se fait par bonds successifs ponctués de temps de rupture. Ces temps de ruptures (essentiellement deux) sont des décrochages dans la chaîne du récit ; et, ce sont les séquences relatives aux paroles et ou récits poétiques des griots. Ces ruptures fonctionnent comme des digressions en évoquant des situations annexes mais sont tels des renforts et ouvrent le drame particulier d'Amina et Bouba sur le monde ambiant. Le drame du « couple interdit » n'est plus de ce fait un drame solitaire. Amina et Bouba ne sont pas que des personnages tragiques d'un événement tragique traversant une vie ; mais représentants mythiques d'une condition tragique : la vulnérabilité de l'homme.

4.1.6. Enoncé et énonciation

4.1.6.1. Le statut de la parole

      Paroles poétiques, paroles paraboliques et anecdotiques, soutenues par des airs chantés au rythme de la kora, de la flûte et du tambour auxquels il ne manquerait que l'arc musical. Comme des flèches pourrait se résumer en ces termes! Le texte est plutôt un long monologue dans lequel entrent des personnages qui aident à le porter. La parole singulière est redistribuée pour être plus facile à porter. Les vrais dialogues sont rares dans la pièce et font l'objet de redondances voulues. Les séquences 3 et 13 sont éloquentes à ce sujet.

« {Séquence 3.}

Lui : Je pense que c'est toi...c'est ta faute !

Elle : Ma faute ?

Lui : C'est sans doute toi qui m'as rendu malade.

Elle : Moi ? Tu ne crois pas que ça pourrait aussi venir de toi ? De toi...ou de cette femme avec qui tu as fait l'amour avant moi ?

Lui :...Je ne sais pas. Je ne sais plus rien de rien...Peut-on être responsable de sa propre maladie ?

Elle : Soi-même ? Responsable ? Oui...non...peut-être...Le corps est si fragile ; la chair s'impose à nous...

Lui : Il est vrai qu'elle possède sa propre volonté, toute indépendante de la nôtre.

Elle : Et on n'est jamais assez fort pour refuser de lui obéir. Alors, inutile de nous chamailler, même si c'est sans doute ta faute...

Lui : Ma faute ?

Elle : Oui ...

Lui : Tu oublies que la maladie peut tout aussi venir de toi...je veux dire de l'homme que tu as aimé avant moi...

Elle : ...Tu as sans doute raison. A quoi bon chercher qui est responsable...(Plus tendrement) Allons, viens. Nous sommes UN...comme les deux ailes d'un ramier qui vole à l'assaut du vent.

(Ils se soutiennent. Sentiments mêlés : colère, impuissance et tendresse. Le joueur de flûte souligne cette étreinte d'un air à la fois triste et mélancolique.) 172 

      Le refus du dialogue laisse place à un texte où le discours plutôt narratif expérimente de multiples procédés diégétiques.

4.1.6.2. Diégèse et procédés de l'oralité

      Ici l'oralité conserve sa présence au niveau structurel. Le texte n'est pas sécrétion d'une pensée seulement théorique, construction d'un système éloigné de la pratique. Les stances des griots tels les amazina ou poèmes pastoraux ou les bitchuba poèmes musicaux, sont par leur caractère synthétique, pensée condensée, élévation morale, élévation vers l'universel. Les griots inscrivent le particulier dans une thématique universelle plus générale : « Je reviens de Kosso, le village des morts... . Parmi les procédés :

      - Les méthodes de généralisation : allégories et métaphores filées, proverbes et vérités générales, paroles rituelles des griots, commentaire-récit mené par le personnage du philosophe qui inscrit le débat sur la nécessité d'aimer librement. L'espace de la prise de parole se structure par la présence d'un autel qui ritualise cette même parole, en fait une instance prioritaire. C'est par la parole que le devin guérisseur guérit celui qui y croit. Le miracle c'est cette force du mot, du verbe qui transforme. Parler devient un acte sacré d'une puissance irréfrénable ;

      - Les procédés de distanciation et de fusion comme base au récit diégétique : la parole poétique ou rituelle du griot fonctionne comme un aparté qui a pour but de décrocher du récit linéaire. La parole du griot qui dit l'égrillard, le comique verbal apporte une note différente de l'ensemble. Les procédés de répétition et de redondance, le procédé du palimpseste (reformulation de la fable des animaux malades de la peste de la Fontaine) amènent l'histoire singulière de la culpabilité à rejoindre une fable connue. Les ruptures inhérentes à la production de textes chantés, les ruptures inhérentes à l'exécution des airs de kora ou de flûte, fonctionnement comme des procédés d'épicisation. Le silence fait partie des notes de la musique du spectacle. Il apparaît de façon évidente dans les didascalies. Le comique est provoqué par l'auteur de façon sporadique pour rompre l'effet mélodramatique qui pourrait s'installer.

      - Les procédés de fusion : le dialogue entre une vivante et un mort se lit comme une brisure du réalisme et une fusion des univers réels et fictifs. Ce qui s'interprète comme une réponse à l'attente de la croyance (animisme et culte des ancêtres) selon laquelle le mort continue de vivre dans un autre espace accessible au vivant. Les procédés d'enchâssement des répliques (dans le dialogue, les protagonistes continuent les répliques inachevées des autres ; la brisure du cadre spatio temporel (le récit fonctionne par analepses et prolepses) ; le faux monologue (séq 1): Elle, parle à Lui sur le ton de la confidence. Il était supposé être absent pendant ce moment, la scène amoureuse est rejouée dans un procédé de mise en abîme. (séq 7) ; les répliques (seq 8) sont des scènes rapportées ; le procédé de la prosopopée (qui consiste à faire parler ou jouer quelqu'un que l'on évoque, qui est absent, mort ou inanimé), participent tous de cette volonté de fusion.

      Le texte est bâti sur l'alternance des éléments tragiques et d'autres plus « légers » tenant du comique et même de la dérision ou de l'autodérision. L'on pose ici le problème de la distanciation nécessaire dans une esthétique qui recherche l'analyse et la discussion. La pause descriptive est portée par le joueur de kora qui peint les univers, installe, le décor. Cet univers selon un principe de correspondance, renvoie à l'univers de la pensée du personnage. Le point de vue du récitant se confond avec le paysage intérieur du personnage évoqué. Ce procédé d'épicisation fonctionne comme un élément de rupture caractérisé par la prise de parole d'un tiers médian. Ce qui installe une distanciation ; fausse distanciation cependant puisque juste ralentissant le rythme du récit ; mais n'en disant pas moins à propos du paysage intérieur du personnage. Ce qui aboutit à un effet différé :

Lui : Quant à nouveau je lève les yeux, le crépuscule balaie d'un faisceau pourpre un cumulus qui se traîne là haut d'abord lourd et empâté, le nuage s'effiloche rapidement et dessine une « mère à l'enfant » en brumes ardoisines.

Le joueur de kora : La brise pousse le nuage. La mère lâche le menu poignet de l'enfant et s'étire : triste élongation où se mutile ses grâces. Elle se gomme peu à peu. L'enfant pousse une énorme tête de silure et ses jambes se rapetissent...jusqu'à ce qu'il se dilue dans la masse informe du ciel. 173 

4.1.6.3. Vers une poétique de l'oralité

      Comme des flèches se définit comme la dramatisation d'un récit de funérailles ! Aussi faut-il noter utilement la présence du personnage du griot qui joue plusieurs rôles dans l'évolution de l'action dramatique :

      - Il est conteur présentateur de l'histoire qui se déroule ;

      - Il est l'un des moteurs de l'action. Porte-parole du public ou de l'auteur, il juge, commente (si l'on estime que la manifestation forum englobe la partie forum managée par le joker, l'on peut avancer que le griot est remplacé par le joker dans ce rôle précis puisqu'il fait avancer la discussion. C'est lui qui oriente la discussion la relance quand le dialogue commence à piétiner entre les protagonistes ;

      - Il est l'officiant du rituel magique dont les premières incantations sont comme l'ouverture de la « Porte des zones interdites », une autorisation accordée à Amina afin qu'elle se plonge dans le souvenir et qu'elle rejoigne le mort par le souvenir :

« Le Griot : Je reviens de Kosso

Par un chemin débroussaillé d'épines, une route raide.

Kosso, le village des morts.

La route est droite comme une flèche

Et plonge dans le vertige bleu de l'horizon.

Pas un tournant pour espérer du regard

Un village caché dans le détour.

L'horizon reculait à mesure que j'avançais.

Elle est longue et raide, la route qui mène à Kosso.

Elle est sèche et gercée. C'est une terre stérile.

Mais ma voix refuse de s'arrêter

Contre le mur du silence.

C'est pourquoi je parle

Et je pleure en aveugle.

Le joueur de kora : (tout en faisant grincer la kora, reprend comme en écho) : Chez nous, la mort est belle. Elle est fille que l'on pare de mille bijoux neufs, fiancée que l'on accompagne de cris de fêtes...

(une griotte se joint au griot et chante)

La Griotte :

Mon chant est pointu et transperce le caïlcédrat.

J'étais absente lorsque la pluie

S'est abattue sur mon grenier.

Ne riez pas de moi :

Le griot n'a pas de toit sous lequel reposer sa tête.

Mais nous sommes ceux qui tenons entre nos mains

La chair ferme de la parole.

Mon chant n'est pas solitaire

Reprenez-le en choeur

Il enfantera d'indéracinables boutures de paroles. 

      Dans cette scène, les griots qui regardent dans la calebasse rituelle tout en proférant les incantations, opèrent le passage pour Amina, prennent le devant, l'invitent à la prise de parole, la convie à rejoindre l'univers des morts qu'eux ont la prétention de connaître. Il faut conclure que le griot est ce personnage qui réalise la jonction des traits proprement dramatiques et la profonde poésie de cette pièce. Dès lors, les procédés renvoyant à l'univers de « l'oralité » s'interpénètrent et donnent au texte ce statut de geste de l'amour et de la mort.

4.1.7. Les personnages

4.1.7.1. Lui et Elle : le couple des origines

      Pourquoi la femme quitte t-elle son foyer ? A-t-elle le droit au plan moral de commettre l'adultère ? « La panne à l'amour » justifie t-elle le recours à une autre solution en dehors du pacte social défini qu'est le mariage ? Dans le traitement de Comme des flèches, la culpabilisation par rapport à la femme n'est pas explicite. Elle est même évacuée. Le caractère héroïque et tragique naît de la volonté de briser les cadres constants. Une femme qui recherche l'amour doit-elle être condamnée par la société juste pour cela ? Bouba doit-il être mis au banc des accusés parce qu'il est mort d'une maladie honteuse, parce que sur le plan moral, il met à nu une fréquentation réprimée, qui ne suscite pas l'adhésion sociale ?

      Amina et Bouba sont en double un seul personnage celui de l'Homme insatisfait qui tente de sortir de sa condition et qui sur son chemin peut rencontrer l'objet de sa quête... sauf que la possession de cet objet ne va pas sans quelques douleurs, douleurs pouvant aller jusqu'à provoquer l'anéantissement.

4.1.7.2. Pertinence de la structure : approche sociologique : une théâtralisation des funérailles.

      Comme des flèches fonctionne comme une veillée funèbre même au plan structural ! Roland Barthes parlerait du style de la reproduction de l'objet à propos de l'image et du traitement photographique :

« d'un second sens dont le signifiant est un certain traitement de l'image sous l'action du créateur, et dont le signifié, soit esthétique, soit idéologique, renvoie à une certaine « culture » de la société qui reçoit le message. »  174 

      Les personnages généralement impliqués dans la théâtralisation des funérailles sont: la pleureuse, le choeur des poètes, les musiciens, la « doublure du défunt »

      La pleureuse est accompagnée de musiciens. Elle doit faire revivre les hauts faits caractérisant le défunt. Ici, l'on note l'analogie, la fusion entre le personnage de pleureuse et personnage d'Amina. Le défunt par un procédé de prosopopée se joint à elle pour faire revivre le mort. Dans la tradition « mwaga » et dans bien d'autres en Afrique notamment chez les mbay (populations du sud du Tchad), l'on choisit quelqu'un qui ressemble au défunt, on lui fait porter les attributs vestimentaires de celui-ci pendant toute la période des funérailles pour que le mort continue d'exister dans la foule. « Le simulacre » interprète les faits du défunt, essaie de parler comme lui, de marcher comme lui, de recréer les liens avec l'entourage en usant des termes appellatifs convenus, etc. La geste soutenue par les griots peut avoir tout son sens. Les protagonistes deviennent alors des héros.

      Il est nécessaire, si l'on veut concilier le projet artistique avec l'horizon d'attente du public de s'appuyer sur des éléments référentiels par rapport à la culture de ce public cible. P.Kompaoré souligne cette nécessité en ces mots :

« La théâtralisation conventionnelle du théâtre tend à s'organiser de manière autonome, mais le consensus des spectateurs ne devient total qu'en se situant analogiquement ou anti-logiquement par rapport à une forme de théâtralisation extra-scénique. Le plus souvent, les signes scéniques s'inspirent analogiquement de la théâtralisation en cours dans un univers culturel donné. » 175 

      L'intervention des griots en amont de la création du texte est née de cette volonté.

4.2. Lecture d'éléments du spectacle Comme des flèches

      Le spectacle monté à partir de Comme des flèches est une mise en commun d'éléments de théâtralité venant de plusieurs sources. La palette des artistes ayant pris pat au projet est éloquente à ce propos : deux comédiens de théâtre et deux griots burkinabé, un musicien et un peintre décorateur togolais, trois metteurs en scène dont deux français et un autre burkinabé. Le projet social s'enracine dans une double vision :

      - l'art comme élément intégrant du développement humain. La création artistique touchant à la raison et à la sensibilité peut atteindre l'homme dans sa globalité. Privilégier les vecteurs culturels dans la communication sociale, c'est sans doute donner plus de chance à l'efficacité :

      - l'art comme relais dans les processus de la connaissance mutuelle. En brisant les frontières par la hardiesse des hommes et des femmes qui se rencontrent, échangent, partagent, et ainsi s'enrichissent mutuellement, la création artistique est génératrice d'ouverture de l'individu vers l'Autre.

      Le projet artistique est renforcé par le défi d'investir les lieux scéniques les plus divers c'est-à-dire, ceux, conventionnels des centres culturels où l'espace aménagé au préalable offre plus de confort ; mais également les lieux les plus incongrus dans les petites villes oubliées et sevrées de théâtre. 176 

      Il semblait impératif de décloisonner le ghetto de la création dramatique en Afrique en osant inventer des réseaux de circulation Sud-Sud des oeuvres artistiques. Le spectacle a fait l'objet d'une cinquantaine de représentations en France, Côte d'Ivoire, Mali, Togo, Bénin, Niger, Burkina Faso, Sénégal. Le spectacle investit des lieux divers où il s'adapte facilement. La durée est de 1h 15 minutes. Il est généralement suivi d'un débat animé par un joker et les structures nationales de lutte contre le sida qui en utilisent les éléments ou en font un prétexte pour orienter la réflexion vers les grands axes de leur politique de lutte contre le fléau.

4.2.1. Repères scénographiques

4.2.1.1. Opposition structure solide, éléments fragiles

      Le décor est construit. Il était important de récréer l'atelier pour donner à l'action qui se déroule en dehors du temps un ancrage spatial. En plus l'espace ici est le détonateur. C'est parce que Amina arrive dans cet espace que toute son histoire d'amour surgit de la mémoire et envahit le temps présent. L'atelier est monté comme un hangar avec du bambou et des morceaux de planche. La structure parallélépipédique tout en déterminant le lieu scénique finit par suggérer le clos d'une intimité nécessaire à la définition de l'ambiance. Il s'agit d'une histoire intime. Mais cette histoire est confrontée au regard social. L'espace scénique est alors subdivisé en plusieurs parties : l'espace du lit-cercueil-pont, l'espace griot, espace musique, espace neutre où se déploie le récit (tantôt place d'hôpital tantôt chambre de Bouba, tantôt lieu de répétition, etc..)

4.2.1.2. La dominante au niveau des couleurs

      C'est cette couleur ocre caractéristique des sols sahéliens brûlés, couleur de la terre latéritique. Les dégradés vont vers le marron lorsqu'on les fonce ou vers le jaune orangé. En contraste le blanc du linceul. Là également il est important de signifier au plan sociologique le fait que la couleur de la mort n'soit pas le noir mais le blanc, contrairement à la signification en Occident.

4.2.1.3. Les objets créant le décor

      Ils viennent du végétal. Planches et bambou par leur caractère rigide et solide semblent sécuriser le jeu de l'acteur qui, ayant des repères réels, peut s'en servir (s'adosser à un poteau par exemple. Cependant, ces structures sous cette apparence solide sont creuses (le bambou est creux à l'intérieur, les morceaux de planche sont en lattes minces et reliées entre eux par des ficelles visibles et susceptibles de se casser sous une forte pression.)

4.2.2. Le système d'éclairage

      Le spectacle a été conçu dans la perspective d'une tournée où l'investissement des salles conventionnelles n'était pas de mise. Les lieux les plus divers pouvaient être utilisés, d'où une conception large ou lâche du système d'éclairage. Dans les salles conventionnelles était utilisé le système habituel avec les projecteurs fixes. Dans les lieux non conventionnels, le système d'éclairage (ampoule, projecteur de faible intensité) était intégré au décor. La manipulation était alors assurée par les comédiens eux-mêmes dans la dynamique du jeu. Par rapport à l'espace scénique, quatre grosses ampoules se partageaient le décor de l'atelier : une ampoule était intégré à la calebasse du griot, une autre à la pancarte. L'éclairage ici a pour but de mettre en relief le contraste ombre et lumière, de mettre en valeur le comédien qui intervient et de marquer les passages d'un espace à un autre. Il faut noter que l'ampoule intégrée à la calebasse crée une atmosphère de magie, de rituel dès lors que le griot l'allume. Elle illumine son visage et y apporte une certaine gravité conforme au discours qu'il tient ou à la parole qu'il profère. L'ampoule intégrée à l'enseigne la fait exister en permanence.

      L'éclairage employé pendant la scène du pont, teinte en bleutée avec une lumière froide, crée une impression d'irréel qui répond comme un écho à la froideur du béton évoquée par le pont, à la froideur de l'eau de fleuve, à la froideur de la solitude. L'aspect irréel renvoie à cette inaccessibilité dont il est fait allusion par rapport au remède (p.32-33.) Les scènes de séduction entre Bouba et Amina se déroulent dans un plein feu chaud, rangé tandis que la scène d'amour proprement dite, traitée sous forme suggestive, se déroule sous un halo de lumière projeté par une douche.

      Bien des fois le spectacle a été joué en plein jour et dans ces circonstances-là, l'éclairage artificiel a laissé place à l'éclairage naturel : la lumière du jour. Evidemment il était plus difficile de créer des effets d'illusion (empathie) et le merveilleux était à rechercher, à créer ailleurs. La fonction d'élément de dénucléarisation scénique que jouait la lumière, était alors assurée par le jeu des comédiens eux-mêmes.

      En définitive, plusieurs types d'éclairages étaient envisagés pour ce spectacle. C'est la mobilité même du système d'éclairage qui est en fait la force.

4.2.3. L'objet métonymique et symbolique

      Sur la scène, la « chose » devient « objet », garde sa fonction utilitaire première mais se charge aussi d'autres valeurs en s'inscrivant dans une logique référentielle multidimensionnelle. La texture de l'objet, son matériau de base, ses coordonnées formelles, sa couleur sa position dans l'espace scénique, sont autant d'attributs esthétiques que l'auteur dramatique s'efforce de préciser et que le metteur en scène valorise. On se souvient de l'attachement de Brecht au costume détérioré comme expression de l'emprise du temps sur l'activité humaine. Mais l'objet s'inscrit dans une fable. Il peut alors se poser en actant, objet d'une quête, adjuvant du héros ou opposant dans la dynamique comme icône, indice ou symbole, autant d'images métaphoriques ou métonymiques qui permettent qu'éclate et prolifère une plurisémie garante de la richesse de l'oeuvre.

      Certes les fonctions sémantiques référentielles sont aussi vieilles que le monde et le langage. Mais elles semblent davantage renforcées par la civilisation de l'image, la nôtre et enrichies par les découvertes psychologiques, les littératures symbolistes et surréalistes, le nouveau roman, etc. Aujourd'hui, le cinéma, la télévision, usent, abusent même de l'objet au point que le spot publicitaire se bâtit le plus souvent sur le rapprochement entre l'objet et l'idée sans lien de contiguïté évidente.

      L'être inanimé n'existe plus comme « chose » mais se conçoit davantage comme « objet » en cessant d'exister pour être. L'accessoire, s'il ne structure pas l'espace en faisant oeuvre de décorum, sert une activité. Le costume, en même temps qu'il habille le comédien, émet une pluralité d'informations sur l'époque, le goût des personnages, son appartenance sociale. Cependant, il convient de répertorier ces effets pour saisir les récurrences, les dominantes, les possibilités d'apparentement.

4.2.3.1. Le champ lexical de l'objet dans Comme des flèches

      4.2.3.1.1. L'univers végétal

      Le mobilier (banc et tabourets) est fait de bois blanc léger et sont de dimension fonctionnelle mais plutôt très juste. A cela s'ajoute l'autel des griots. Il est fait d'une calebasse posée sur un trépied. La calebasse est fragile et creuse à l'intérieur. C'est un objet féminin de part sa forme et le sens qui y est attaché (elle reçoit et conserve.) La kora est confectionnée avec une calebasse qui sert de caisse de résonance et un manche et des mécanismes en bois. La flûte taillée dans du bambou appartient aussi au champ objectal végétal. Les masques mortuaires empruntent également à la génotypie. Le masque mâle est taillé dans du bois blanc, il est de forme oblongue. Le masque femelle est plus arrondi ; il est taillé dans une calebasse. Les couleurs des masques empruntent aux couleurs fondamentales en usage dans la tradition Mwaga, rouge, blanc, noir. Ces couleurs renvoient à l'univers rituel des Bobo également.

      4.2.3.1.2. L'univers du plastique

      L'autre champ lexical de l'objet appartient à l'univers du plastique. Les objets que l'on peut y rassembler sont les suivants : chambre à air, pneus, bandes d'élastiques, récipient en plastique. Le caractère éphémère de ces objets fragiles et faciles à détériorer renvoie à cette fragilité de la vie humaine. Une chambre à air se dégonfle quand un clou ou une épine la traverse.

      4.2.3.1.3. L'univers métallique

      Les objets y afférent sont : petite scie à gratter, lame de rasoir pour découper des rondelles de plastiques, fourneau du vulcanisateur. Il faut préciser qu'une fois les deux morceaux d'une chambre à air collés, il est important de renforcer le lien par une source de chaleur. Le fourneau sert à chauffer du sable que l'on répand sur les parties concernées. Les clochettes et sonnailles, creuses à l'intérieur, sont des espèces de cornets métalliques, tous instruments de musique voués au culte du vaudun. Le son métallique de ces instruments, habituellement joués de façon monotone entraîne vers la transe. Ici une cacophonie qui s'oppose à l'harmonie des sons exécutés par les 21 cordes de la kora.

      Le refus de massifier les éléments du décor renvoie à cette même notion de fragilité du corps en lambeaux. En somme, la mise en scène se contente du minimum d'objets et accessoires, laissant le champ libre à un jeu du comédien nécessairement riche.

4.2.3.2. Tableau de synthèse des éléments du décor et accessoires

      
Objet Matériau Usage ordinaire Usage scénique Usage symbolique
Bancs et tabourets Végétal (bois blanc léger) Siège Siège  
Calebasse Végétale(fragile, ronde, creuse, couleur kaki) Ustensile Autel rituel Objet féminin
Kora Matière végétal : forme : caisse de résonance ronde faite de calebasse, manche long fait de bois, couleur kaki, Instrument de musique Instrument de musique Synthèse entre l'élément féminin rond et l'élément masculin long
Flûte Végétal en bambou Instrument de musique Instrument de musique, brandi quelquefois comme un sexe Objet masculin
Chambre à air Plastique rouge ou noire, de forme circulaire, légère et creuse Accessoire locomotion Usage utilitaire et décor Fragilité, le caractère aléatoire et évanescent
Pneu Plastique noir ou beige, de forme circulaire, légère et creuse Accessoire locomotion Usage utilitaire et décor Fragilité, le caractère aléatoire et évanescent
Masques Végétale forme : le masque mâle est taillé dans du bois blanc et de forme oblongue, le masque femelle est taillé dans une calebasse et de forme ronde Usage rituel Usage rituel Masque mortuaire
Clochettes et sonnailles Fer creux à l'intérieur, forme cornée métallique Instrument de musique Instrument de musique Univers rituel vaudou

4.2.4 Le Costume

      Le costume de Bouba : costume du quotidien, tee-shirt bleu usagé, vieux pantalon gris barbouillé de cambouis, une ceinture découpée dans une chambre à air. Ce costume est porté en alternance avec des moments où il est torse nu. L'acteur interprétant le rôle d'un personnage mort porte le costume à l'envers.

      Le costume d'Amina : en camisole et pagne, tissu ordinaire bariolé à dominante rouge. A un autre moment, robe légère fleurie et bleutée et courte subséquemment à la scène de l'amour (le bleu connote une certaine sensualité et invite à un univers intime.) A partir de ce moment-là, elle donne le pagne et la camisole à Bouba. Celui-ci est recouvert de ce pagne sur son lit de malade et ne cesse de serrer contre lui la camisole (dimension symbolique : le costume devient un fétiche pour le malade solitaire.) Il faut préciser que de temps en temps, Amina utilise le pagne pour éponger le front de Bouba couvert de sueur ou pour le masser. Elle ne porte pas de bijoux, conserve des cheveux défaits ; ce qui accentue sa désolation et préfigure déjà le deuil.

      Le costume du Griot et de la Griotte : les personnages du griot et de la griotte sont drapés dans un boubou bazin 177  trois pièces jaunes, brillants et dont la somptuosité renvoie à un univers festif, de célébration. A cela s'ajoute une coiffure élégante et coquette de la griotte. L'amplitude de l'habit amène des mouvements majestueux accompagnant un jeu grandiloquent parfois déclamatoire. Un jeu conforme à l'univers déjà théâtral du griot traditionnel. On assume de ce fait la théâtralité de ce type de rôle.

      Le costume du Musicien : taillé dans un tissu traditionnel blanc avec des rayures bleues. Ce costume est en conformité avec l'instrument traditionnel.

      En conclusion les costumes sont empruntés à divers univers traditionnels et modernes. Leur texture est aussi variée (cotonnade, tissus synthétiques...) Quand bien même un renvoi pouvait se faire par rapport aux couleurs (luminosité des costumes des griots, le rouge amour, le bleu serein), il n'y a pas eu de véritable recherche dans les formes et les modèles.

4.2.5. L'interprétation : jouer (montrer) et vivre (s'identifier avec)

      Le jeu d'Amina et Bouba est conçu dans une approche de base réaliste. Les moments de gestuelle partagée sont ceux qui, sur le registre réaliste, tentent de reconstituer l'action l'effusion, l'étreinte, la colère dans un rapport mimétique avec la gestuelle du quotidien. La scène de la rencontre reproduit le quotidien banal d'une rencontre et la gestuelle très réaliste :

      - du réparateur de moto bécane ;

      - de la femme qui s'assoit sur un tabouret en retenant son pagne, pour attendre que sa bécane soit réparée ;

      - de la bourde simulée qui permet au jeune homme d'avoir un contact tactile avec la jeune femme dont il touche le sein comme par mégarde, etc.

      L'émotion, pendant ces moments de « vraie vie », traverse le public qu'elle rend sensible à l'histoire comme par un effet miroir. Dans les scènes qui évoquent la souffrance du malade, son refus de capituler, le travail du jeu d'acteur se fait sur la sincérité. Les moments de confidence entre les protagonistes « Elle » et « Lui » sont vécus intensément par les comédiens.

      Cependant, il faut préciser que le jeu, même s'il s'exécute sur le registre réaliste, est caractérisé par une discontinuité permanente. Le plus souvent l'un des protagonistes est figé quand la gestuelle se développe chez l'autre ou encore, le jeu est suspendu dans son déploiement par des effets de rupture (silences, musique de flûte, bruits) ou de ralentissement. Ces procédés empruntés au cinéma (raccord cut 178 , fondu au noir ou fondu enchaîné), tendent à valoriser l'apport de l'image dans la constitution et l'actualisation de la parole. Ils créent parfois un effet kaléidoscopique où la suite des images véhiculées à grande vitesse contraste avec les ralentis du récit. La gestuelle se fait vecteur de la parole qui la chevauche et en imprimant le rythme, tantôt continu, tantôt discontinu, introduit une dimension symbolique propre au mythe.

      L'interprétation de la séquence 12 où l'on parle de prévention se fait vraiment sous le modèle du récit diégétique : un seul interprète joue tous les rôles des clients buveurs de bière et en fait une parodie. La question essentielle prévalant au choix du style est celle de la dédramatisation du préservatif en évitant le vulgaire. Comment aborder la problématique avec légèreté tout en continuant à garder le registre informationnel ? Une double préoccupation qui trouve réponse dans le burlesque retenu. L'acteur tour à tour incarne différents personnages et les réalise au travers d'un gestus social caractéristique de chacun d'eux. Tout d'abord c'est le gros fonctionnaire qui se fait éconduire : c'est un monsieur frimeur. Puis, c'est la fille qui insulte le frimeur. Ensuite, l'acteur joue l'homme qui perd son préservatif dans « la bataille âpre » et qui est présenté comme un soldat. Enfin, il joue le philosophe qui est libre comme le vent que soulève le motard. Il s'agit beaucoup plus ici de monstration que d'incarnation de rôle.

      En conclusion, il y a ici volonté évidente dans la mise en scène de manifester le décalage entre l'action et le temps de sa reproduction. Les protagonistes sont pris dans un processus de dédoublement où ils se regardent jouer : une espèce de situation de lévitation où le corps se sépare d'une autre instance observatrice et constitue lui-même l'instance observée, sujet et objet à la fois. Le jeu des griots est lui aussi développé sur le registre ambivalent de la fusion/distanciation. Lorsqu'il est ample, grandiloquent, déclamatoire, il renvoie à la théâtralité évidente du théâtre (partie de textes exécutés en français.) Il révèle au contraire présence et sincérité dès lors que l'on entre dans les schémas poétiques habituels du griot. Il faut noter que les deux interprètes, dans le cas d'espèce, ne se considèrent pas en situation de représentation. Ils sont griots de part leur naissance, ont grandi dans l'apprentissage permanent de leur rôle social de griot, appartiennent à la caste des griots dont ils ont les marques patronymiques (nul n'ignore en pays malinké que les Diabaté sont des griots.) La fusion entre le personnage et l'interprète préexiste au rôle qu'il incarne. L'exécution d'une parole née de leur expérience de la vie rassemble et implique toutes les parts d'eux-mêmes. Le jeu naturel qui rend le texte en bambara, le ritualise presque, apporte cette note d'émotion tragique, la fixe et introduit une dimension initiatique sacrée. Eux, véritables détenteurs de la parole se trouvant en situation d'exécution de cette parole en redeviennent les prêtres, car il s'agit bel et bien du culte de la parole dans cette société. La parole devient exorcisme. Evidemment, le temps de l'action n'est pas équivalent du temps du récit, l'action ici étant rapportée comme une geste, contée. La distanciation s'appuie donc sur ce décalage mais prend sa signification par rapport aux principes de double identification.

4.2.6. Chants et musiques : mode d'exécution et fonction

4.2.6.1. Les chants 

      L'exécution des chansons ne répond pas seulement à un besoin esthétique. Deux chansons sont importantes. « Mali Sadjo » ou l'hymne à l'amour est une pièce musicale historique choisie dans le patrimoine mandingue et qui pendant des siècles a caractérisé la force de l'amour chez les Bambara. La chanson est tirée d'un mythe et s'accompagne d'une geste traditionnelle plus ou moins codée dont l'exécution au plan musical était au départ très structurée. « Mali Sadjo » c'est l'histoire d'un bel amour entre une jeune fille (Sadjo) et un hippopotame (Mali.) Sadjo et Mali étaient si liées que chaque jour, à l'heure où le soleil se couche sur le fleuve, l'hippopotame sortait du fleuve et la jeune fille descendait la rive vers le fleuve, et dans l'eau douce et sur la terre ferme, les deux amoureux, s'amusaient follement. L'hymne chante la joie d'être ensemble.

      La seconde chanson vient d'un registre plus commun, voire populaire. Il s'agit d'un chant funéraire bambara également, célébrant la mort et qui la présente comme une force intégrant le destin de l'homme. La mort est inéluctable, elle est plus forte que notre désir de vivre, il faut l'accepter ; elle est notre maître. C'est l'expression de la fatalité du destin.

      Ces chants sont des moments clefs qui déterminent au plan thématique les deux pôles exerçant une attraction sur l'homme : l'amour, la mort. Ici se dégagent les instances entre lesquelles les héros se situent dans la tragédie. L'amour est irrésistible quand il s'empare de vous et la mort est inéluctable. Le choix de l'un se traduit par celui de l'autre dans ce cas précis. Le sida est un mal à l'amour puisqu'il donne la mort.

4.2.6.2. La musique

      Quant à l'accompagnement musical dans le spectacle, le commentaire qu'en fait un critique dramatique est d'une pertinence notable :

« Akpovi le musicien disparaît de la scène pour ne faire parler que ses instruments. Et ces instruments nous convoquent à la sentence, au rire, et au défi, à l'écoute de nous-mêmes, alors que se joue en face de nous la part fatale de notre existence tragique. Si le musicien avait assuré une présence au-delà de ses instruments cela nous aurait rassurés. Nous aurions eu quelqu'un en face par qui nous pouvions fuit : l'enfer c'est pour les autres ! Or il a choisi délibérément de nous mettre en face de nous-mêmes. Et c'est là qu'il a fait preuve de génie, dans la mesure où il a usé d'un autre registre de distanciation pour professer son « salamé » en tant qu'acteur. Rien de banal ne pouvait sortir de sa bouche. Ca il le savait. Si bien que personne autant que lui ne pouvait alléger par des gestes de corps et la mime, le poids dérisoire de cette charge de douleur servie sur cette mesure par un auteur dont on dira un jour qu'il était bel et bien le poète de toutes les tragédies d'Afrique. » 179 

      Il faut préciser que la musique de flûte, aérienne, fragile s'élève tantôt grave et tantôt aiguë pour souligner des moments de silence, servir comme élément raccordant une scène à l'autre.

      La musique des sonnailles, produite à deux reprises dans le spectacle, souligne les moments bruyants, où la cacophonie suscitée introduit une ambiance plutôt agitée, euphorique. Les sonnailles cliquettent pour annoncer et clore la scène du marché. Elles sont encore utilisées dans la scène de répétition du concert et permettent d'apporter une note gaie, une cadence au rythme de plus en plus rapide qui contraste avec la situation d'aveu (puisque c'est dans cette scène que Bouba annonce sa maladie au groupe de musiciens.)

4.2.7. Le rythme du spectacle

      Le rythme du spectacle subit l'empreinte forte des procédés d'épicisation. Les moments de monologue (récits, poèmes) installent un rythme lent privilégiant le contenu du texte. Ils alternent avec des moments d'échange de dialogues rapides où les stichomythies accélèrent le rythme du spectacle. L'éclairage intégré au décor et manipulé par les comédiens eux-mêmes le plus souvent n'est que d'un impact très relatif sur le rythme. Les changements de costume sont rares sinon étudiés de façon qu'ils n'aient pas de répercussion (ralentissement ou accélération.) Le décor, puisqu'il est fixe, installé une fois pour toute avant le début du spectacle n'a pas non plus d'effet sur le rythme. Très peu d'éléments sont manipulés et, s'ils le sont participent d'une dynamique de mouvement.

      Il faut dire que la durée vécue de ce spectacle contraste vraiment avec la durée réelle. Les spectateurs en une heure et quart vivent une multitude d'univers, un condensé de thèmes multiples tout en étant témoin d'une histoire d'amour et de mort. Le rythme discontinu, la diversité des registres de jeu, la diversité de procédés d'approche du texte (alternance discours/dialogue), l'intégration des éléments musicaux et dansés, marionnettes, masques, participent d'un dosage méticuleux qui chasse l'ennui.

      L'étude de cas menée sur Comme des flèches, malgré les insuffisances que l'on pourrait noter ça et là, nous aura permis de révéler davantage la diversité des contextes culturels dans lesquels puise la créativité dès lors que l'objectif assigné est celui de toucher véritablement un public à la croisée des mutations. La prise en compte des données traditionnelles propres au public (griot, autel, textes incantatoires, masques, chants, etc.) enracine la création dans un contexte affectif qui rend ce même public sensible aux discours du spectacle parce qu'en possédant les clefs du décodage. Cependant la nécessité de le confronter à de nouveaux langages (éclairage par exemple, montage par dénucléarisation, etc.) suscite d'autres types de plaisir notamment celui de la découverte rendue possible par l'effort intellectuel à fournir pour deviner, analyser, émettre des hypothèses, se raisonner, exercer son esprit critique. L'émotion première suscitée par cette espèce de mémoire que réactualise le spectacle s'enrichit de nouvelles curiosités qui bousculent le convenu en imprimant de nouveaux horizons de jouissances esthétiques. C'est sans doute l'un des aspects non négligeables de l'interculturalité positive.

      L'étude de Comme des flèches, texte créé en français et bambara, nous invite à approfondir la réflexion sur la problématique textuelle en situation de diglossie étant donné que nous avons choisi de travailler sur une zone francophone. C'est à cet aspect du texte et de sa contextualisation que se consacrera la seconde partie.

DEUXIEME PARTIE
EMERGENCE ET CONTEXTUALISATION DES FORMES DU THEATRE DE LA PARTICIPATION : LE TEXTE ET SES VARIATIONS, LES PARADOXES DE LA VALEUR MARCHANDE

      Cette partie de notre étude a pour but de mettre en analyse certains aspects du matériau textuel à partir duquel s'expriment les formes du théâtre de la participation. Elle s'efforce d'éclaircir les difficultés rencontrées dans l'approche textuelle (problématique linguistique, texte écrit/texte non écrit), puis de montrer comment ces nouvelles formes tentent d'y apporter une solution.

      Dans l'étude des phénomènes d'émergence artistiques et littéraires, l'on ne peut occulter ni l'arrière plan sociologique, ni l'histoire culturelle et littéraire des sociétés génératrices des formes analysées. Ce qui nous amène au plan méthodologique à utiliser autant que faire se peut le questionnaire de José Lambert 180 . Celui-ci a assez souvent recours aux notions de norme, de modèle, de hiérarchie de normes et de modèles, au regard de l'opposition dominant/dominé, et de la position centrale ou périphérique de certains phénomènes observés. Il y est également souvent question des relations entre la production, la tradition (c'est-à-dire les sous-systèmes du passé), et l'importation (système étranger.)

      Comprendre le comportement des éléments novateurs mis en concurrence avec ceux du système traditionnel est indispensable pour pouvoir déterminer les convergences et les divergences et démontrer les aspects visibles du processus de contextualisation. Ainsi, notre réflexion tente de saisir les implications de la tumultueuse relation création/reproduction, mais aussi de noter les aléas de la problématique linguistique puisque nous étendons notre étude sur une aire dite « francophone » La question linguistique y est véritablement sensible, étant donné que nous nous situons en plein champ de la diglossie, avec ce que cela soulève comme questionnement identitaire.

      En effet, dans ces pays où sont pratiquées ces formes théâtrales, la langue française est loin d'être l'unique langue de création artistique et littéraire. Il y a bien moins d'un siècle, elle n'en était même pas une. De ce fait, elle se superpose à un substrat linguistique parfois fait d'un tissu dense et extrêmement varié de langues locales vivantes que l'on appelle « dialectes », souvent à tort. Comment la création artistique s'accommode-t-elle d'un outil conceptuel imposé par le fait historique telle que la langue sans être en porte à faux avec les exigences du public auquel elle se destine ? Quelles sont les paradoxes vécus face aux nouvelles formes et modes d'élaboration de la pensée? Quelles sont les stratégies mises en place pour naviguer entre les résurgences traditionnelles et les modalités de la modernité ? Quels sont les chemins de traverse qui confluent dans cette espèce de longue marche où la nécessité d' « anthropophagie et de digestion culturelle » est inéluctable au regard de nouveaux systèmes de vie qu'apportent l'urbanisation, l'éclatement des microcosmes tribaux, l'ouverture au monde ?

      Paradoxes, errements, résistances et difficultés de contextualisation sont le lot des créateurs et des auteurs dramatiques ; cela même dans les tentatives de construction des formes littéraires théâtrales et esthétiques. Les survivances liées aux exigences du public populaire sont têtues ; celles issues de la modernisation nécessaire de l'art sont aussi tenaces. Que peut-on créer dans ce contexte ? Des oeuvres bâtardes 181  ! L'hybridité générique s'installe dans les structures artistiques au plan macroscopique et même microscopique. Le théâtre ne peut se contenter de reproduction servile pendant trop longtemps. Il est obligé d'inventer ses formes d'existence qui sont des formes de résistance. Les formes du théâtre de la participation nous semblent, s'inscrire dans cette veine de la bâtardise, de l'hybridité.

      L'auteur dramatique ou le dramaturge devra sans cesse essayer de trouver sa place dans un domaine où le statut du texte est sujet à des fluctuations fréquentes, où parfois le dire gestuel est plus important que le dire textuel dans une société où la notion d'oeuvre collective l'emporte plus souvent sur l'affirmation du « je » singulier créateur. La figure du griot ou du poète-chansonnier, figure assez marquante dans la sous-région de l'Afrique de l'Ouest francophone, nous intéresse comme point d'ancrage dans la réflexion sur l'auteur. Quels sont les transformations qui se sont opérées dans l'évolution du rôle du poète dramatique ? Comment les formes du théâtre de la participation intègrent-elles ce rôle social ? Quelles sont les perspectives liées à cette évolution ? Telles sont les interrogations auxquelles nous proposons des esquisses de réponse.

      Quant à notre démarche, nous utilisons sans distinction notable un corpus de textes écrits (édités) tout comme des textes non écrits, ayant été produits au cours des représentations. Ce sont essentiellement :

      - pour le théâtre-rituel : Ma Sogona, Ma Laide ; Le chant de la colline ; Un Touareg s'est marié avec une Pygmée ; La puissance de Um ; Du rituel à la scène chez les Bassa du Cameroun ;

      - pour le kotéba thérapeutique : Kolokèlen ; Jama Jigi ;

      - pour le théâtre pour le développement : Travailler au féminin ; L'argent du savon ; Fatouma ;

      - pour le concert-party : Adémèfa ; La tortue qui chante ; On joue la comédie ; La femme du blanchisseur. 182 

      L'objection principale qui pourra nous être faite est le refus de séparer le texte écrit, qui préexiste à la représentation et que le comédien mémorise, du texte non écrit, improvisé pendant la représentation. En effet, la dichotomie entre les deux types de textes semble logique puisqu'il s'agit de matériaux produits dans deux situations d'énonciation différentes, l'une étant antérieure à la représentation et l'autre générée in situ pendant la représentation. Mais les distinguer conduirait à ce que l'on ne s'intéresse qu'au texte écrit, donnée quasi immuable évitant ainsi de pervertir l'analyse avec les éléments non maîtrisés ou, qu'au contraire, l'on tente d'expliciter les textes improvisés traduits. Or, pour nous, l'opposition oral/écrit n'est pas pertinente dans cette étude d'autant plus que l'intérêt que présentent les formes que nous analysons réside justement dans le fait qu'elles sont à la rencontre entre « le dit-écrit » qui n'est qu'un prétexte et « le dit non écrit » qui est son accomplissement. Il n'y a de théâtre de la participation que dans l'intégration de la scène et du hors-scène. La représentation théâtrale est faite de ce tout.

      Nous voulons cependant préciser que mention sera faite du caractère oral ou écrit des textes dans un but de différenciation formelle et non oppositionnelle. Il ne s'agira ni de jugement de valeur tendant à donner une suprématie à l'une des formes sur l'autre (écrit ou non écrit) ni du sous-entendu que constitue assez souvent - et à tort - l'amalgame texte oral = oralité = authenticité africaine = essentialisme nègre. Nous reviendrons d'ailleurs sur la question plus loin.

      En outre, pour les mêmes motifs, nous limiterons notre analyse à la macrostructure textuelle. Il serait malaisé sinon injustifiable de procéder à une analyse textuelle stylistique ou morpho-syntaxique détaillée étant donné que dans, la même représentation, peuvent cohabiter plusieurs univers linguistiques différents ; ce qui signifierait l'usage de différents outils d'analyse.

      La question du marché du théâtre - que nous analysons par la suite - remue tous les aspects financiers de la quadrature du cercle « création-production-circulation-conservation », en d'autres termes la relation sociale entre le producteur et le consommateur. Il nous semble important d'évoquer cette dimension non négligeable du passage d'un système traditionnel (où la culture considérée dans ses manifestations artistiques est plutôt perçue sous l'angle affectif), à un système moderne elle est envisagée comme champ financier potentiel dans l'économie du marché et où des stratégies sont mises en place pour en faciliter la valeur marchande. Cette problématique se double de la question de la professionnalisation des créateurs de l'acte théâtral, c'est-à-dire celle des métiers du théâtre, dans un contexte où les paradoxes de l'évolution des sociétés sont accrus par une forte pression des modèles externes à la dynamique interne des sociétés. En Europe, la professionnalisation des métiers de la culture s'est faite au cours de nombreux siècles. Dans notre cas, les compagnies exerçant les formes théâtrales que nous analysons sont contraintes de vivre ce passage en quelques années seulement, et donc d'inventer les techniques de la médiation de leur pratique pour rendre possible la création tout en confortant leurs acquis esthétiques et idéologiques. C'est là qu'intervient la logique participatoire, cette notion du public co-créateur de l'acte théâtral.

Chapitre 5- PROBLEMATIQUES LINGUISTIQUE ET GENERIQUE

5.1. La problématique linguistique

5.1.1. Le multilinguisme français, langues nationales

      5.1.1.1 La langue française, langue du système dominant

      La situation de diglossie ou plutôt de multilinguisme, nous l'avons dit en introduction de cette partie, est un fait important dans la compréhension de notre analyse. Nous y revenons pour soutenir qu'elle est une « présupposition créatrice » en ce qu'il y a bien des effets subséquents aux choix linguistiques que l'on fait dans un texte ou une représentation théâtrale.

      Un rapide parcours nous permet d'en mesurer l'acuité. Au Mali par exemple, cinq grands groupes se partagent le territoire : le groupe manding (bambara, malinké, dioula), le groupe voltaïque (mossi, bobo, mimianka, sénoufo), le groupe soudan (sarakolé, songhaï, dogon, bozo) ; le groupe nomade (peul, touareg, maure, toucouleur) et les autres wolof, khassonké, ouassoulounké. Et si le français est retenu comme langue officielle, seuls 35% de la population est alphabétisée en français, tandis que la langue la plus parlée est le bambara. Au Burkina Faso où l'on retrouve une mosaïque linguistique similaire, seule 19,2% de la population est alphabétisée en français (langue officielle) tandis que plus de 60% s'exprime en more (langue des mossi, de la famille soudanienne.) Le cas de la Côte d'Ivoire et du Togo ne sont guère différents qu'en raison d'un taux un peu plus élevé d'alphabétisés en français (48,1% pour le Togo et 63 % pour la Côte d'Ivoire.)

      Jean Pierre Cot, dans un essai sur la politique française des années 1981 remarque à juste titre les ambiguïtés liées à cet état des lieux :

« L'ambiguïté culturelle commence avec la maîtrise de la langue. En Afrique francophone, l'alphabétisation se fait en français, en principe. Les écoles primaires, installées du temps de la colonisation, ont continué depuis. Pourtant, malgré un taux de scolarisation souvent convenable, le français n'est guère parlé en dehors des villes, et lorsque, à l'occasion d'une halte, on me demande d'adresser quelques mots à la population d'un village réunie pour la circonstance, l'interprète est de rigueur. » 183 

      L'argumentation lucide et pertinente du diplomate nous amène à exposer plus longuement sa logique et sa vision prémonitoire au regard du soutien de la France dans le cadre de l'action culturelle en Francophonie :

« Au fait de quelle culture s'agit-il ? De la culture française ? De la culture sénégalaise ? Zaïroise ? Mauritanienne ? De la culture arabe ? Les choses sont plus simples avec les pays qui ne parlent pas français. On peut y distinguer les deux dimensions de notre action culturelle. D'une part et principalement, nous assurons la défense et l'illustration, la promotion et la diffusion de la langue et de la culture françaises : cours de français dispensés à L'Alliance française, tournées théâtrales, colloques de tous ordres rappelant notre présence, renforçant notre influence. D'autre part notre assistance technique au développement culturel, généralement modeste consiste en un effort de formation complémentaire à des projets de développement (formation des cheminots à Bulawayo, soutien technique dans le domaine des médias.)

Dans les pays francophones, le problème est tout autre. Il s'agit de gérer ensemble un patrimoine commun en l'adaptant aux impératifs du développement national. La tâche n'est pas aisée. La langue française appartient autant au Sénégal qu'à la France. Faut-il rappeler que Dakar a été française bien avant Chambéry ? La langue française n'est pas seulement langue nationale, langue d'unité nationale, mais encore langue d'accès aux échanges internationaux, à la communauté internationale. Elle est aussi langue de promotion individuelle et de structure sociale.

Mais langue et culture françaises sont aussi obstacles à l'affirmation de l'identité culturelle. Même si elles ont été imposées des siècles auparavant, elles sont restées longtemps les instruments de la domination étrangère, de la colonisation. Elles empêchent chacun de retrouver ses racines. Cheik Hamidou Kane a rappelé toute la difficulté dans ce livre magnifique qu'est L'Aventure ambiguë, écrit dans un français somptueux.

Le français peut-il être l'instrument d'une libération culturelle, l'affirmation d'une identité ? La question est essentielle. Il ne nous appartient pas d'y répondre ; c'est la tâche de nos partenaires. Sachons accompagner avec pudeur les évolutions nécessaires, celles qui sauvegarderont notre amitié, notre influence.

Une de tâches urgentes est de restaurer ou d'instaurer une capacité de création culturelle autonome. L'assistance technique dans le domaine du livre, du cinéma, de la télévision, des arts plastiques doit être prioritaire. Sans culture nationale authentique, l'identité ne pourra être forgée et explosera dans des conditions désastreuses. » 184 

      5.1.1.2. Contradictions de la contextualisation

      Il n'y a donc pas d'ambiguïté quant aux contradictions que peut engendrer l'adoption d'une langue minoritaire comme langue officielle. En effet, la pratique de la langue française reste limitée à une minorité d'alphabétisés. Elle est minoritaire dès lors que l'on estime que le taux de scolarisation est faible en français et que l'enseignement officiel n'est donné que dans cette dite langue au détriment des autres qui sont pratiquement exclues de l'espace scolaire. Dès lors, elle conforte la suprématie d'une élite sur le reste de la population qui n'a pas accès aux outils de l'ouverture au monde. En conséquence, la langue officielle participe de la culture dominante sans être la dominante réelle au plan de la pratique. La création artistique, si elle veut se donner pour objectif le plus grand nombre, se trouve confrontée à une problématique de positionnement social : crédibilité, efficacité, diversité restent des éléments d'une quête perpétuelle. Papa Ndiaye, observant le théâtre africain des années post-coloniales, analyse le problème linguistique en ces termes :

«... Une autre contrainte moderniste est la langue. Parce que ses oeuvres sont écrites et jouées presque toujours en français ou en anglais, l'auteur dramatique africain mesure la gageure de l'entreprise, qui consacre la rupture entre africain et son public à majorité analphabète. » 185 

      Thomas Melone au Colloque d'Abidjan sur le théâtre en 1970 déclarait déjà sur ce point que :

« C'est à ce niveau-celui de l'expression- que nombre de nos auteurs dramatiques s'écartent souvent du donné africain, par ignorance de leurs propres traditions, risquant ainsi de perdre l'essentiel de leur message parce que le cadre linguistique utilisé l'aura davantage « occulté » au lieu d'en promouvoir la transparence pour la bonne compréhension du public. » 186 

      Les formes du théâtre de la participation tentent de juguler les contradictions et les transforment en source de liberté créatrice ou du moins s'en accommodent en y puisant l'essentiel et en transgressant le convenu stérile. Les stratégies qu'elles mettent en place pour ce faire sont remarquables.

5.1.2. Adaptation linguistique : stratégies de traduction et mise en scène multilingue.

      Les textes des pièces prétextes du théâtre pour le développement sont d'abord improvisés en langue française, puis enregistrés au magnétophone et retenus par écrit dans cette même langue. Il semble plus facile pour les comédiens, venant d'horizons ethniques divers (moré, dioula, bissa, gourounsi, gourmanché, lobi...), de s'accorder dans une langue dont ils ont la pratique commune et qui facilite la communication autour de la création : le français. Ensuite, des versions en moré et dioula du texte retenu par écrit en français sont aménagés par ceux des comédiens locuteurs des langues sus-citées. Il convient de noter que ces versions sont conservées (par la mémoire) à l'état oral (non écrit) et ne sont transcrites nulle part. Elles font l'objet d'une mémoire collective qui, en s'appuyant sur la version française du texte, « version officielle », garde des variantes en langues nationales.

      Cependant, à la pratique, les choses ne sont pas si simples dans la confrontation avec la scène. Le théâtre pour le développement est le plus souvent joué dans des régions rurales à forte dominante non alphabétisées en français. La disponibilité relative des comédiens, les dominantes linguistiques dans une région donnée imposent souvent des manipulations qui appellent à une mise en scène multilingue. Deux techniques sont en usage dans la troupe et que nous appelons : l'amalgame et le doublage linguistiques.

      L'amalgame linguistique se présente comme le concours de plusieurs langues à l'intérieur d'une même représentation. Les comédiens natifs de la région où se donne le spectacle, et de surcroît locuteurs de la langue dominante locale, disent les répliques dans cette langue dominante, tandis que les autres, non-locuteurs, utilisent l'une ou l'autre des langues véhiculaires comprises par tous (public et comédiens.) Cette pratique scénique du multilinguisme interne a pour avantage de rapprocher le public du texte, de l'impliquer au plan affectif et ainsi de le prédisposer au forum. L'enthousiasme qui en découle et que l'on peut observer in situ justifie le bien fondé de cette « ruse »

      Dans le cas de ce que nous appelons doublage linguistique, la pièce prétexte est jouée dans une langue dominante véhiculaire qui n'est pas celle de la région d'accueil du spectacle. Cependant, entre chaque séquence, un joker, narrateur locuteur de la langue locale, introduit des commentaires (présentation pré-séquence ou post-séquence), analyse ou simple traduction partielle et qui se superposent au plan linguistique à la langue dominante. Ce joker-narrateur est habituellement un spectateur autochtone averti, invité à une répétition - fût-elle rapide - de la pièce prétexte. Ce type de commentaire à but explicatif tente de parer aux insuffisances et failles que présenterait le jeu au plan visuel. Son fonctionnement redondant, quoique gênant la fluidité du spectacle au plan rythmique, n'en demeure pas moins salutaire dans le processus d'intéressement de l'ensemble des spectateurs.

      Marion Duhamel dans son étude sur le joker du théâtre-forum en donne une idée claire :

« Le joker narrateur est celui qui raconte la fable de l'anti-modèle ou qui s'immisce dans la représentation, pour reconstruire le fil. L'une des plus belles illustrations en est donnée par le meneur du jeu de la pièce « Fatouma ou la machine à enfant », crée par l'ATB en 1989 et qui fit l'objet d'une nouvelle campagne en 1994, année de notre intégration dans la troupe. Les fonctions de joker et de narrateur étaient alors délibérément confondues ou plutôt assurées conjointement : la preuve en est la présence, dans le canevas de la pièce, de la figure du meneur du jeu. Ses interventions - du type : « Dix ans plus tôt », « Cinq années ont passé », « Quatre enfants sont arrivés »- se font sur le mode de la narration. Le joker narrateur se charge donc de relier les différents tableaux illustrant la fable de cette pièce construite à la manière d'un conte, parsemée d'ellipse, comme la chronique d'une répudiation annoncée. L'image figée d'une scène de violence conjugale sert en effet de prélude et de fin à l'anti-modèle. De l'une à l'autre est retracée l'histoire du couple, rythmé par les grossesses douloureuses de Fatouma, histoire qui progresse par bonds successifs de quelques années et autant d'enfants. L'invraisemblance de l'enchaînement des séquences, et de l'espacement des naissances serait immédiatement indexé par le public si le joker ne se chargeait d'en rétablir la chronologie : « Voyez la violence des confrontations de ce couple ! Croyez-moi si je vous dis qu'il n'en fut pas toujours ainsi ! Laissez-moi vous raconter comme leur histoire avait bien commencé... » 187 

      Plusieurs langues entrent également dans la composition de certaines pièces de théâtre-rituel. Au-delà de l'aspect linguistique, ce procédé peut se présenter comme une ouverture sur différents niveaux de langues à l'intérieur d'une langue dominante choisie et même une ouverture sur un univers ethnique plus étendu et diversifié.

      Dans Ma Sogona Ma Laide, pièce écrite en français pourtant, selon les termes de Kalilou Téra :

« Le langage étonne, séduit et dérange : du verbe imagé et poétique des griots à la parole familière du français populaire d'Abidjan, aux langues africaines nimbées de chants-sons et d'onomatopées.

La mise en scène explore le vivier culturel ivoirien. Le trône est Akan, le jugement des épouses est krou, les chants sont mandingues, mossi et bété. Les pas de danse, sur rythme de djembé vont de l'envolée classique aux chorégraphies africaines, en passant par la cadence du rock américain... » 188 

      Cette mise en scène multilingue relève de la volonté d'abolir les frontières pour ne retrouver au théâtre que l'universel langagier : démarche a priori essentielle dans l'esthétique de la participation au sens où, dans la construction de l'identité humaine, la langue n'est plus barrière, mais au contraire, bouquet de langues qui, par le biais du langage théâtral, devient signe dans le processus unificateur autour du rituel théâtral. Le théâtre recherche alors une « éthique qui répond à l'ethnique » selon les mots de Véronique Bonnet 189 . La légende de Soundjata, née dans l'aire mandingue, réinventée dans l'un de ses aspects notamment au travers du personnage de Sogolon, quitte le domaine du particulier pour entrer dans celui de l'universel humain.

      Le concert-party d'Azé Kokovivina se joue essentiellement en langues ewe et watchi. Il nous semble toutefois utile, même si l'on peut observer plutôt une certaine homogénéité linguistique dans sa pratique, de relever le phénomène de diglossie utilisé à des fins esthétiques, mais également de séduction : une autre « ruse » qu'Alain Ricard relève en ces termes :

« Plus les comédiens parodient le français et se travestissent, plus le public se précipite à leurs spectacles. Cet engouement a de quoi surprendre, mais montre bien que le concert n'a plus rien à voir avec la communication traditionnelle. Il est un spectacle populaire vivant, c'est-à-dire qu'il n'est plus du folklore et qu'il n'est pas encore un spectacle de masse. » 190 

5.1.3. La composante intermédiaire : une langue métissée

      Parfois, le texte issu des créations collectives (Souleymane Koly procède le plus souvent ainsi) se situe au plan linguistique dans une zone intermédiaire. Il s'agit, contrairement aux cas évoqués plus haut (qui juxtaposent plusieurs ressources linguistiques), de reproduire une langue métissée utilisée par le public auquel est destiné le spectacle. La ville d'Abidjan, cosmopolite, a sécrété une variété de langue française où le phénomène de créolisation est manifeste. Cette langue appelée « français d'Abidjan », « français de Moussa » ou encore « nouchi » 191  intègre des idiomes et autres particularismes lexicaux ou morpho-syntaxiques propres aux langues nationales. L'effet miroir par lequel on renvoie au public sa propre pratique linguistique aboutit souvent à des phénomènes d'adhésion remarquables. Certaines expressions captées dans les spectacles sont colportées par le public et réintégrées avec une plus grande force dans la langue 192 . Elles entrent ainsi au « panthéon » d'un patrimoine vivant qu'elles enrichissent. Il en est de même pour les personnages qui finissent par devenir des types ou modèles pour un public populaire en quête de valeurs et de références éprouvées. Tout se passe comme si l'univers de la fiction théâtrale était un cadre d'épreuve d'où les personnages rendus à la vie après avoir traversé le cercle initiatique de la scène, pouvaient servir de modèle (et cela indépendamment de la valeur éthique ou morale de leur caractère.)

      Souleymane Koly, interrogé sur cette langue intermédiaire que le kotéba d'Abidjan utilise dans ses spectacles répond ceci :

« J'ai employé un langage propre aux quartiers populaires. Vous savez, dans les quartiers, on emploie une langue qui passe rapidement du français à la langue nationale et de la langue nationale au français ; on utilise un langage que nous avons voulu rendre au théâtre. Quand on joue à Treichville, ça passe très très bien, mais ça passe aussi très bien ailleurs.

C'est un langage que finalement tout le monde comprend quand on a un peu vécu à Abidjan. Lorsque vous rencontrez les gens du Plateau ou de Cocody, lorsqu'ils parlent entre eux, lorsqu'ils « s'éclatent » comme on dit, c'est celle langue qu'ils emploient. » 193 

      Marie-José Hourantier observe ce même engouement du public pour le Français de Moussa. Aussi n'hésite-t-elle pas à enjamber la tradition poétique du théâtre-rituel pour explorer les zones luxuriantes de la « créolité abidjanaise. » Pour elle, l'avènement de la langue métissée pourrait juguler les difficultés rencontrées dans l'utilisation des langues traditionnelles locales :

« Ce qui est intéressant c'est quand on essaie de retrouver un français africain. Quand on vous dit « toi tu parles pas français, tu parles africain. » On tord le cou à la langue française et on retrouve des sonorités africaines. Ce qui semble beaucoup plus salutaire que de dire, il faut revenir aux langues traditionnelles. On ne peut pas. Personne ne comprendrait. On ne peut pas écrire un spectacle en bété, en swahili. On ne peut pas publier. Alors que si l'on fait un travail sur le français des sonorités de telles ou telles régions d'Afrique, c'est alors possible de retrouver son identité. C'est pour ça que je travaille sur des rythmes de la parole. Je vois comment je la truffe, je la guette, je la persécute et comment je traite aussi la rumeur. 194 

      Nous ne partageons cependant pas ce point de vue trop exclusif et qui méconnaît l'existence de grands spectacles à texte - tels que Kinjeketile d'Ebrahim Hussein 195  - écrits en langue africaine et pensons qu'une telle affirmation reste conjoncturelle et du domaine de l'événementiel d'autant plus que « la metteure en scène » était en pleine création de Pitagaba dont l'adaptation utilise les ressources de la parole « rapée », de la rumeur, du petit français d'Abidjan. S'inscrire dans la diglossie syncrétique peut-être le fait d'une expérience particulière, en en faire la panacée serait une erreur monumentale.

5.1.4. Actualisation linguistique et interprétation.

      Le travail de mise en scène ou de mise en espace révèle assez souvent d'énormes difficultés d'interprétation - chez bien des comédiens africains - d'un texte d'auteur élaboré, écrit en français. Ce phénomène, lié au degré de possession de la langue par le comédien (il faut rappeler que le français même s'il est langue officielle, n'est pas nécessairement langue maternelle des comédiens), a des répercutions notables sur la qualité des spectacles. En effet, la mise en scène, qui est mise sur scène, mise en signes et mise en chaîne des éléments, fait du comédien l'un des signes incontournables de la réalité théâtrale. Dans le processus de sémantisation du comédien, il y a deux phases essentielles : l'absorption (phase d'intériorisation, de transmutation où le comédien devient un potentiel irréalisé) et l'énonciation (phase d'expression, du rejet de l'absorption où le comédien devient un ostentateur, un montreur.) Toute faille dans l'une ou l'autre des phases introduit « un bruit » dans la représentation. Le comédien, dont la langue française n'est pas la langue maternelle, passe très souvent par un processus de traduction et de conversion à plusieurs niveaux textuels, gestuel, etc. Nous voulons émettre quelques observations en raison de leur importance par rapport au fait linguistique.

      Primo, le premier niveau de l'absorption dans le travail du comédien est celui de la saisie des mécanismes d'articulation du matériau textuel. Comprendre un texte pour le jouer nécessite, a priori, une capacité de lecture et d'exégèse poussée et partagée du metteur en scène avec les comédiens ; ceux-ci n'ayant pas nécessairement tous les outils de l'analyse textuelle ou sociologique. Les insuffisances peuvent déjà apparaître à ce niveau pour des raisons objectives de manque de culture générale. Par exemple, la provenance sociale de nombreux comédiens et metteurs en scène, qui pour la plupart ont appris sur le tas, ne les a pas prédisposés à l'acquisition d'une connaissance large par la scolarisation où l'ouverture sur la culture drainée par l'univers fictionnel du dramaturge.

      Secundo, assez souvent le comédien finit par comprendre ce qu'on lui demande, par maîtriser le contexte global décrit. Cependant cette compréhension ne l'amène pas nécessairement à la saisie du phénomène poétique inscrit dans le style, le choix des mots, les sonorités, le rythme, bref la prosodie. Si, au plan sémiologique, le comédien reçoit des informations qui lui permettent de dominer son sujet, il demeure que les écarts sémantiques qui donnent lieu à une certaine jouissance dans la phase d'ostentation restent secrets.

      Tertio, le processus de mémorisation d'un texte écrit est rendu difficile dès lors que l'on ne maîtrise pas la graphie de la langue 196 . A cela s'ajoute le fait qu'il faille solliciter un troisième sens au texte, un troisième niveau de lecture qui facilite la mise en branle des mécanismes d'interprétation du texte et permet notamment l'analyse du comportement gestuel potentiel et probable à proposer.

      Enfin, pendant la phase d'ostentation, non seulement le comédien est confronté à une traduction mentale simultanée de son texte (s'il tient à lui donner une certaine vérité) ; mais encore les réactions du public le soumettent à un état permanent de tension qui se superpose à la tension nécessaire habituelle pour une bonne interprétation. Le comédien est appelé à tout moment à improviser comme nous le soulignons déjà :

« Nous sommes animés par cette folie de créer notre personnage, séance tenante... là sur scène comme le public le souhaite, puisque le public, ce cher public dialogue avec nous, rigole, applaudit, pleure, chahute, menace, commente pendant que nous jouons. Comment voulez-vous que l'on se prive de lui répondre, de jouer avec lui puisqu'il est présent, vivant et exige de faire partie de la pièce à créer ensemble, « in situ » ? Nous serons toujours des griots, des conteurs condamnés à improviser. » 197 

      Ces remarques n'ont pas pour but de jeter le discrédit sur le texte d'auteur, loin s'en faut. Cependant le phénomène apporte une justification assez solide à la prédilection que les compagnies ont pour les textes de création collective impliquant les comédiens. Dans ces cas, la réduction des intermédiaires dans le processus d'actualisation du discours théâtral et donc du message permet un accès plus facile au spectateur. Utiliser le comédien dans la phase d'écriture du texte permet de mieux localiser les zones de blocage qui empêcheraient la fluidité de son interprétation.

      En définitive la problématique linguistique, parce qu'elle est l'un des premiers obstacles à la contextualisation du théâtre francophone, les différentes formes du théâtre de la participation en feront le point crucial de leur enracinement dans leur public respectif. Jouer dans la langue du public vient en rupture avec ce que proposait le théâtre de patronage ou le théâtre scolaire et participe d'une révolution dans le processus d'émergence du théâtre de la participation.

5.2. La question de l'hybridité générique

5.2.1. Mimésis et diégèsis, pré-réquis théoriques et terminologiques sur les genres

      5.2.1.1 Mimésis et diégèsis : critères d'orientation

      La typologie platonicienne établit les normes différentielles dans les genres littéraires en faisant du théâtre « le genre littéraire mimétique par excellence puisqu'il met en scène le fictif comme s'il était réel » 198 . Et l'on entend par mimésis

« [...] l'imitation de la réalité ou mieux sa représentation. Tout art mimétique suppose l'existence de deux objets, le modèle et l'objet créé, qui entretiennent entre eux une relation complexe de similitude et de dissemblance. L'objet d'art n'est jamais réduplication du réel, mais il le transfigure dans une forme idéale, processus qui lui confère une sorte d'éternité » 199 

      Le drame pur, qui utilise le discours direct, reste ainsi le genre attaché à la mimésis tandis que les autres genres notamment ceux liés à la diégesis, tiennent du récit. Pour Platon, seul le dithyrambe est la forme pure diégétique. La tragédie qui souvent utilise des choeurs, se situe entre les deux formes. Il en est de même pour l'épopée dès lors qu'elle intègre des dialogues.

      L'histoire du théâtre est marquée par un aller-retour des théoriciens prenant position pour l'une ou l'autre des deux formes d'expressions quant à la fondation des théories théâtrales. Cependant notre but n'est pas de parcourir l'évolution de la pensée critique du théâtre, mais seulement de mentionner ces formes comme éléments de distinctions normatives.

      Le théâtre contemporain se situe en pleine crise de la mimésis. Depuis Artaud, puis Brecht, le refus de la reproduction de la réalité est net. Catherine Naugrette et Mireille Losco, soulignent ce mouvement :

« C'est vers un théâtre métaphysique, un théâtre du mythe que tend l'entreprise de révolution esthétique menée par Artaud. Refusant d'assigner au théâtre la tâche de produire de la ressemblance avec le monde, il tente de briser le langage, de dépasser les mots afin de révéler un au-delà du réel. » 200 

      Brecht quant à lui, avec sa théorie de la distanciation, opère par des techniques de rupture dans ce qui pourrait constituer une représentation de la réalité. Il « fracture la mimésis, la rend incomplète, partielle, déroutante, insolite » et procède par bonds, collages, déroulements sinueux, narrations.

      Les formes du théâtre de la participation, en intégrant à la scène le hors-scène et en privilégiant un certain nombre d'éléments d'épicisation dans leur constitution, nous invitent à abandonner les oppositions traditionnelles. L'application exclusive des théories est une démarche qui privilégie le normatif. Partir de la description des phénomènes permet d'éviter de lire uniquement au travers des grilles qui pourraient s'avérer inopérantes, surtout dans le cas de pratiques nouvelles où n'ayant pas été répertoriées dans l'élaboration de la théorie. Nous nous situons sans doute dans l'au-delà de la scène, mais c'est pour mieux le comprendre. Pius Ngandu Nkashama observe l'ouverture possible qu'apporte cet autre point de vue&