La littérature africaine a connu dans son évolution d'importants bouleversements qui l'ont fait passer du statut de l'oral à celui de l'écrit. Même si la dynamique littéraire n'est pas une exception africaine, il est nécessaire de noter que l'opposition radicale, relevant de la nature des relations essentiellement contradictoires de l'écriture et de l'oralité qui régit la littérature africaine a, par exemple, amené l'écrivain allemand Janheinz Jahn à employer pour la première fois le terme « néo-africain » en 1958 dans son livre Muntu 1 . Dans le même sillage à propos de la littérature dite « littérature néo-africaine », l'auteur allemand en donne une définition claire dans son Manuel de littérature néo-africaine en 1969. Il considère que l'Afrique culturelle actuelle hérite d'une triple tradition. Il s'agit d'un héritage constitué par le substrat négro-africain traditionnel sur lequel se sont greffées la culture islamo-arabe et la culture Occidentale. C'est justement à la rencontre de ces deux dernières cultures que la littérature de forme écrite - appelée à juste titre nouvelle littérature - entre dans l'histoire culturelle africaine. Le contact inter-culturel de ces trois civilisations a engendré deux courants de littérature que sont la littérature afro-arabe et la littérature néo-africaine dont la dernière réunit les éléments de la civilisation négro-africaine et les apports culturels Occidentaux. S'en référant aux idées émises par Janheinz Jahn, Almut Nordmann-Seiler a donné une définition de la littérature néo-africaine :
« [...] Nous entendons donc par littérature néo-africaine les oeuvres littéraires écrites qui reflètent, soit par leur style, soit par leur thématique, la civilisation et la culture de l'Afrique subsaharienne. Ces oeuvres sont une expression artistique d'une culture née de la rencontre du monde noir avec le monde occidental » 2 .
Kourouma pratique une écriture s'inscrivant dans le moule global de l'hybridité régissant la rencontre des cultures négro-africaine et occidentale. De plus, il se dégage clairement de cette définition que la littérature néo-africaine est une expression culturelle et non plus une quête quelle qu'elle soit. L'écriture romanesque de kourouma apparaît à cet effet comme la réactualisation si ce n'est l'actualisation de la littérature néo-africaine longtemps restée muette. La critique littéraire africaine guidée par ses conditions d'émergence historico-sociales semble avoir occulté l'affirmation de la culture et de l'identité africaine au mépris des enjeux de la littérature néo-africaine telle que la conçoit Janheinz Jahn. La critique a privilégié la quête identitaire dont les oeuvres de l'ère d'hésitation entre les cultures occidentale et africaine et partant, entre les identités respectives, la période post-coloniale s'entend, étaient très marquées. La littérature a justement évolué avec l'Histoire des nations et des idéologies en Afrique. Ainsi, la critique littéraire africaine devra-t-elle, peut-être, dorénavant admettre que la notion fondamentale de quête identitaire qui a pendant longtemps été son objet d'intérêt semble être aujourd'hui, avec l'écriture d'Ahmadou Kourouma, dépassée. L'auteur exprime son identité à travers l'expression ouverte d'une culture hybride qui mêle la culture Occidentale et la culture malinké.
L'expression identitaire par le langage s'inscrit dans le prolongement de la quête identitaire qui pose d'ailleurs consubstantiellement le problème de l'affirmation des identités dans la mesure où l'identité est une donnée psychosociologique mouvante et dynamique qui ne peut s'exprimer que de façon ponctuelle ; la quêter relèverait d'une opération jamais achevée. Cette vision des faits est la préoccupation majeure qui s'inscrit au coeur de nos investigations. Il convient de justifier ce qui a pu motiver notre option pour le sujet « Histoire et fiction dans la production romanesque d'Ahmadou Kourouma ». Mais avant d'entamer le plaidoyer en faveur de notre thème d'étude, il faut résoudre d'abord la question du choix de l'auteur dans l'immensité du champ d'écrivains africains. Choisir Kourouma se justifie par son écriture novatrice, empreinte d'une double subversion : une subversion au niveau du fond et une autre au niveau de la forme.
Que retenir de la révolution au niveau du fond ? Kourouma fait partie de ceux que l'historien de la littérature africaine appelle « les écrivains de la seconde génération » 3 . Il vient donc avec Mongo Béti, Alioun Fantouré, William Sassine, Sony Labou Tansi, Tchikaya U'Tamsi et bien d'autres écrivains à la suite des chantres de la Négritude 4 que sont Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon Gontrand Damas. Ces pionniers de la Négritude se sont attelés à faire l'apologie du Noir dans une ère où même le droit à l'existence lui était refusé. Car le Noir était taxé de sous-homme à l'esprit sclérosé qui exhalait un sectarisme sans nom et il était même relégué dans l'« infra-humanité » 5 . Césaire et ses pairs se sont faits « la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche » 6 et leurs voix « la liberté de celle qui s'affaisse au cachot du désespoir » 7 . Leurs écrits inspirés des surréalistes français, selon la critique 8 , André Breton, Louis Aragon, Philippe Soupault - dont l'hermétisme témoigne, en filigrane, de la parfaite maîtrise de la langue du Colon, chantaient avec Léopold Sédar Senghor la beauté de l'Afrique et stigmatisait avec Aimé Césaire et Léon Gontrand Damas les honteuses pratiques coloniales. C'est globalement dans une atmosphère de prise de conscience que les poètes de la Négritude se sont exprimés. C'est ce que remarque Jean-Paul Sartre dans « Orphée noir ».
« Ces poèmes n'ont pas été écrits pour nous... C'est aux Noirs que ces Noirs s'adressent et c'est pour leur parler des Noirs ; leur poésie n'est ni satirique, ni imprécatoire ; c'est une prise de conscience 9 » .
Cette première littérature africaine, vu les conditions de son émergence, ne pouvait être qu'une prise de conscience. Elle se trouve pour ainsi dire dans l'ordre normal des choses telle que Jean-Paul Sartre le dit si bien :
« On pourrait... nommer la Négritude une Passion (comme la Passion du Christ). Le Noir, conscient de soi, se présente à ses propres yeux comme l'homme qui prit sur soi toute la douleur humaine, et qui souffre pour tous, même pour le Blanc 10 » .
La précédente conception de la Négritude aux relents christiques et mythologiques n'empêche pas de remarquer que la littérature noire, et principalement la poésie noire du siècle dernier, était une quête.
« Le poète noir à la recherche de sa conscience c'est Orphée aux enfers à la recherche d'Eurydice. Et la poésie noire, la littérature noire est une quête. Tout est là » 11 .
Ces propos de Makouta-Mboukou, qui mettent si bien en relief la dimension quêteuse et revendicatrice de la poésie de la Négritude et de la littérature noire en général, ne semblent plus faire de doute d'autant que la conscience révolutionnaire et prométhéenne augurée et proposée est aujourd'hui une réalité littéraire, sociale et même politique. Les oeuvres d'art des créateurs africains de la période post-coloniale portent les stigmates du divorce entre les Africains et l'Occident. Contrairement à la littérature de consentement qui posait l'Europe comme une vitrine et un modèle, la littérature post-coloniale s'affichera comme une nette démarcation vis-à-vis de l'aliénation culturelle et identitaire perceptible dans la colonisation. Le Maître est aujourd'hui une cible. Les romanciers, les dramaturges et les poètes critiquent ouvertement l'Occident. Leur muselière leur a été ôtée. Cependant, au sujet de l'identité, la notion de quête est peut-être galvaudée car il y a une évolution notable de l'idéologie. Il ne s'agit plus de quêter une identité mais de l'exprimer. C'est ce qu'éprouve l'écriture de Kourouma. La littérature a fait sa mue et s'oriente de fait vers de nouveaux sentiers.
Contrairement à ses prédécesseurs, même si la dénonciation est un atavisme de création notable chez lui, il faut remarquer que c'est désormais une critique bilatérale que Kourouma entreprend. Autant il fustige les Colons pour l'invasion de l'Afrique, autant il tire à boulets rouges sur les politiques africaines post-coloniales. Ne soutenait-il pas dans la dernière rencontre que nous avons eu avec lui qu'
« On ne peut pas prendre l'Histoire, en faire ce que la Négritude en faisait. C'est-à-dire ne présenter que les bons côtés. Elle avait des raisons de le faire. Nous, nous ne le faisons pas parce que l'Histoire c'est un tout » 12 .
Sa critique a un effet de boomerang puisqu'elle est plus autocentrée qu'elle n'est extravertie ; c'est-à-dire que le romancier prend appui sur la stigmatisation de l'Occident pour passer la politique africaine des indépendances au crible. L'oeuvre de Kourouma est par conséquent profondément politique. C'est dans cette optique que s'apprécient les remarques de Gérard Lezou Dago qui écrit que :
« Le roman africain est né d'un conflit, celui de la colonisation, mais il a fallu d'abord que le colonisé prenne conscience de ce conflit et qu'il assume sa société. En d'autres termes, la société ayant été investie de nouvelles valeurs, l'individu en désaccord avec son environnement immédiat, ne se sent plus en sécurité. Nous avons une société « dégradée » qui rend l'individu «problématique», au sens où Goldmann emploie ces termes. Phénomène qu'a connu l'Occident à l'ère industrielle » 13 .
Les Soleils des Indépendances 14 confirme bien cette pensée. Le roman relate les affres des partis uniques en Afrique et les calamités qu'ont générées les Indépendances. L'auteur met en scène Fama Doumbouya, prince du Horodougou, qui a été dépouillé par les Indépendances et spolié de son titre de prince sous la colonisation. Il est réduit à mendier pour gagner sa vie. C'est donc l'échec économique et l'échec social de Fama et partant des pays africains indépendants que présente le roman. Il y a une lecture de la chute de la féodalité africaine à travers Fama, l'acquisition de nouvelles valeurs et l'inadaptation du personnage à son nouveau milieu. L'auteur fait donc le bilan négatif des années d'indépendance de l'Afrique.
Monnè, Outrages et Défis 15 , toujours dans la même lignée, paraît au plus fort de la chute des partis uniques en Afrique. L'auteur y a un regard plus ancien, il met en lumière la rencontre des Blancs et des Noirs, la découverte de l'Afrique par les Européens et ouvre les débats sur l'impérialisme occidental. Dans son roman, il décrit la conquête de l'Afrique subsaharienne par les colonnes de Faidherbe dont la dernière escale est Soba, le royaume imaginaire de Djigui Kéïta. Victime de son analphabétisme et de sa naïveté, Djigui qui s'était allié à Samory Touré après lui avoir résisté est conquis par les Blancs. Il perd le trône de Soba, désormais contrôlé par les Colons. Envahi de nostalgie, de remords et de regrets, Djigui assiste impuissant à l'implantation de nouvelles valeurs dans son royaume sur lequel il régnait naguère à coups de prières et de sacrifices.
En attendant le vote des bêtes sauvages 16 ne déroge pas à la règle. Le roman retrace la vie du dictateur Koyaga et pourfend les dictatures post-coloniales de la fin de la guerre froide en Afrique. Il apparaît d'emblée comme une apologie aporétique de la dictature. Soutenu par les pratiques mystiques de sa mère et de son marabout, Koyaga, en dépit du 'chancellement' de son autorité, réussit à se maintenir contre vents et marées au pouvoir en pratiquant le fétichisme, le maraboutage, le camouflage, en simulant des complots et en perpétrant des assassinats. Secondé par son homme de destin, son acolyte, Maclédio, il parcourt toute l'Afrique liberticide à l'école des grands Maîtres de l'autocratie pour régner sur la fictive République du Golfe d'où fume encore l'héritage de la colonisation.
Allah n'est pas obligé 17 est l'illustration de l'actualité d'une Afrique marquée par les guerres tribales. C'est l'Histoire de Birahima, un enfant-soldat parti à la recherche de sa tante à travers les forêts du Liberia en proie à une guerre tribale des plus meurtrières. Cette guerre, comme un phénomène de feu de brousse généralisé, atteint la Sierra Leone où les enfants-soldats s'enlisent dans des affrontements fratricides sans répit. Le constat est triste à travers toute cette Afrique laissée en pâture à la faim, à la misère et à la mort. Se fondant sur cette réalité bouleversante, l'écriture kouroumienne retrace l'Histoire de l'Afrique « nouvelle » depuis son entrée en contact avec l'Occident jusqu'aux guerres ethno-tribales. Elle met en oeuvre dans une société disloquée et déliquescente des personnages « problématiques » tels que définis par Georges Lukács et Lucien Goldmann :
« [...] La théorie du roman est un livre dialectique hégélien qui affirme que le type humain le plus valable dans le monde actuel est l'individu complexe et problématique, un fou ou un criminel, parce qu'il cherche toujours des valeurs absolues sans les connaître et les vivre intégralement et sans pouvoir, par cela même, les approcher. Une recherche qui progresse toujours sans jamais avancer, un mouvement que Lukács a défini par la formule : « le chemin est fini, le voyage est commencé » 18 .
La littérature orale étant aujourd'hui loin des récits héroïques et épiques, Kourouma semble lui restituer de nouveaux sujets en lui imprimant sa lecture de l'Histoire africaine post-coloniale. Cette lecture comme un requiem est la peinture d'un réel vécu où puent la mort et les horreurs. Grâce à son discours satirique, Kourouma dénonce les politiques corrosives et liberticides de l'Afrique. Son discours se présente comme un faisceau de lumière qui vient dissiper la pénombre des vicissitudes qui engloutit les peuples africains.
Qu'en est-il de l'innovation formelle et structurelle ? Selon l'idée de Gilles Deleuze, l'un des espaces à exploiter chez un auteur est sa langue. Kourouma entreprend l'exploitation de la langue avec beaucoup de réussite. Il faut remarquer que même s'il marche dans le sillage des poètes de la Négritude, il ne les imite pas pour autant dans leur manière d'écrire. Kourouma remodèle l'écriture occidentale. Avec lui on assiste à une forme de re-naissance des lettres africaines, mieux à leur re-fondation. L'utilisation d'un langage particulier - dont l'essence réside dans un ton persifleur et où le narquois le dispute au drôle grâce à des figures de rhétoriques indiquées que sont l'ironie, l'hyperbole, la métaphore et l'humour - est l'une des spécificités de Kourouma. Cette écriture pourrait s'appréhender comme du « vohou-vohou romanesque » 19 ou « vohou-romanesque » et par conséquent comme une « délinquance créatrice ». En effet, les incursions répétées de l'auteur dans le réservoir linguistique malinké donne à son écriture un visage bigarré de collage artistique d'où se dégage une harmonie constructive et une suavité langagière. De plus, il s'attaque au français académique avec des « armes » narratologiques, viole le code normatif du langage et instaure un discours nouveau au confluent du malinké et du français. Cette écriture de nature hybride tend à dérouter les lecteurs hexagonaux ; c'est à juste titre que Madeleine Borgomano écrit dans son introduction que :
« (...) Ahmadou Kourouma nous paraît l'un des meilleurs initiateurs. Mais, il n'a rien d'un guide touristique, il n'écrit pas pour nous donner, à nous lecteurs étrangers, un aperçu exotique de son pays. Il n'écrit même pas vraiment pour nous, ou pas d'abord pour nous. Il écrit, c'est tout. Comme tout grand écrivain. Mais il nous convie à l'aventure d'une découverte profonde, en nous installant au coeur de l'autre : cette expérience exige une totale disponibilité et une grande ouverture » 20 .
Il se dégage du constat de l'écriture kouroumienne aux deux visages que le romancier peut s'exprimer autrement que par les voies classiques imposées par les normes académiques. Il y a derrière son écriture un désir de se libérer des chaînes de l'Occident par la création d'une nouvelle langue qui exploite à souhait les ressources de l'oralité. Kourouma veut tuer le « père », l'académisme, pour permettre l'affirmation du « fils », le discours romanesque biface. En clair, son écriture nouvelle aux contours dialogiques 21 selon le terme de Bakhtine, qui pourrait s'adapter à la remarque de Julia Kristeva :
« La polyphonie, la pluralité culturelle et personnelle m'est apparue joyeuse. On s'invente un nouveau style, une nouvelle façon de parler, grâce au jeu dialectique des deux langues » 22 ,
veut de son rayonnement éclipser le français classique. Le parricide ou le meurtre du père est l'interprétation philosophique, anthropologique et surtout psychanalytique que l'on peut faire des audaces de Kourouma. C'est d'ailleurs dans cette perspective que s'apprécient les mots de Juliette Vion Dury quand elle écrit que :
« De même, on remarque que le meurtre prend souvent des formes atténuées ou symboliques. Une définition pluridisciplinaire plus complète du meurtre du père en permettrait alors le repérage dans des contextes culturels, sociaux, historiques, ainsi que dans des créations artistiques, là même où il n'apparaît pas à première analyse. Il deviendrait alors possible de recenser différentes formes d'un meurtre du père qui serait littéraire et d'établir des rapports entre texte et meurtre » 23 .
Tuer le français académique pour faire naître le français « africanisé » ou « malinkéisé » afin d'affirmer une identité qui devra se fondre et s'imposer dans l'universalité. Cette idée est en accord avec ce que pense Madeleine Borgomano quand elle affirme que : « Écrire des romans, c'est, pour Ahmadou Kourouma, une façon de faire une « sociologie vivante » » 24 . L'écriture kouroumienne est, du reste, redevable à l'oralité, puisqu'elle utilise certaines catégories de la littérature orale pour s'exprimer, notamment le conte, le donsomana 25 , la légende, la devinette, l'épopée et le proverbe. Elle est ce que le poète guadeloupéen Ernest Pépin désigne par « oraliture » 26 ou ce que Claude Hagège propose d'appeler la parole parlée, « orature » 27 par opposition au terme littérature, c'est-à-dire la création par l'oralité. Kourouma plonge son lecteur dans les arcanes illocutoires des griots mandingues pour qui l'art de la parole est la maîtrise de la « mémoire collective ». Il en ressort que l'auteur invite son lecteur, s'il ne l'initie, aux secrets de la parole en pays mandingue.
Il est donc clair que Kourouma parle le langage des griots, et son appartenance à une double culture, celle de l'oralité et celle de l'écriture semble militer en sa faveur.
En effet, il est à constater que Kourouma s'inspire toujours de l'Histoire générale pour écrire ses romans. De quelle Histoire s'agit-il ? Il conviendrait d'élucider les contours des concepts d'Histoire et de fiction. La notion d'Histoire est porteuse de deux significations. Elle a d'abord une signification épistémologique générale désignant un certain mode de connaissance relatif à des données empiriques irréductibles, en fait ou en droit, à toute explication théorique rationnelle. Elle est ensuite la transformation dans le temps des sociétés humaines et le récit qui en est fait. L'Histoire est donc une forme de savoir qui mobilise l'observation, l'induction et la classification, mais aussi, dans une certaine mesure, l'explication causale des faits particuliers. Elle implique des données multiples, contingentes, contradictoires et temporelles, une construction qui, selon l'idée de Kant 28 , devrait permettre de représenter de façon systématique ce qui, sans l'intervention de la raison, ne vise qu'un « agrégat » ou un « rapsodie » d'éléments sans liens. Elle est une totalité dynamique articulée dont toutes les parties, organiquement solidaires, trouvent leur unité dans un processus de développement interne. Ce défrichage définitionnel reste tout de même très lointain. C'est ainsi qu'à la question de savoir qu'est-ce que l'Histoire, on peut constater avec Paul Veyne que :
« [...] le difficile est d'arriver à une définition précise ; l'histoire est-elle la science des faits collectifs, qui ne se ramèneraient pas à une poussière de faits individuels ? La science des sociétés humaines ? » 29 .
La difficulté à définir l'Histoire amène à l'aborder d'un point de vue philologique qui fait que l'on se rapporte à des définitions ou plus exactement à des appréhensions ponctuelles du concept dans son évolution. Si cette démarche de sémantisation permanente n'est pas spécifique à l'Histoire il est tout de même utile de remarquer que le terme Histoire subit « l'aventure du mot » 30 selon l'expression de l'Ivoirien Bernard Zadi Zaourou. Ainsi, depuis Hegel et Marx - considérés par nombre d'exégèses comme les philosophes de l'Histoire - jusqu'aux historiens et aux critiques contemporains, le concept d'Histoire a-t-il considérablement évolué du point de vue définitionnel. Dans la philosophie hégélienne, la raison rime avec l'Histoire. Pour Hegel, l'Histoire est le processus dialectique. La dialectique étant considérée comme un véritable mouvement par lequel les choses finies se déterminent par rapport à leurs opposés. Ils entretiennent un perpétuel rapport conflictuel. L'opposition cependant se surmonte par le truchement d'un troisième terme. Tous appartiennent à la même totalité organique ; c'est d'ailleurs ce qui conduit à l'étrange équation dialectique 1 + 1 = 1. À travers ce processus dialectique, l'idée c'est-à-dire le « concept » ou le « tout » qui, dans le discours hégélien représente l'instance la plus élevée de sa doctrine parlant - est à la fois le principe et la destination de tout ; elle est formée de tous les mouvements dialectiques. L'idée d'abord inconsciente d'elle-même, puis actualisée en sa négation, se reconquiert pour accéder à la conscience de soi. L'Histoire est avant tout pour Hegel la succession des hégémonies nationales et leurs réalisations. Elle tend vers une libération de l'homme sous des contraintes de la nature et par là-même vers une spiritualisation du monde. Au-delà de cette conception métaphysique de l'Histoire, on l'appréhende selon Marx comme une perpétuelle lutte des classes. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il écrit dans le Manifeste du parti communiste que : « L'Histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de luttes de classes » 31 . Pour Marx, l'antagonisme entre classe prolétarienne et classe bourgeoise est le moteur de l'Histoire. Notons que si les nouvelles sociétés présentent d'autres divisions, il est nécessaire de remarquer que l'essence oppositionnelle demeure. C'est peut-être la raison pour laquelle les marxistes considèrent que l'Histoire est cyclique dans la mesure où la lutte des classes revient toujours quelle que soit la forme qu'elle adopte. L'Histoire serait donc une reduplication non conforme des événements du monde sous-tendu par le conflit des pôles. Au regard du rapprochement de ces deux philosophes à travers leur conception de l'Histoire, Vincent Bourdeau a pu écrire dans sa métaphore de la cave et du grenier :
« Deux visions de l'histoire se dessinent en définitive. Celle de Hegel insiste sur le pouvoir des représentations, sur la force de la culture, sur la prépondérance de la raison dans l'histoire. Celle de Marx met au contraire l'accent sur le travail, sur les structures sociales de l'économie, bref sur les soubassements de la société. Pour employer une métaphore, on peut dire qu'avec Marx on se trouve dans les caves de l'histoire, tandis que Hegel nous en fait parcourir le grenier » 32 .
Il en ressort que, loin d'être opposées, ces deux visions de l'Histoire sont complémentaires. Ainsi, ces deux pistes d'exploration de l'Histoire développent-elles les deux pans fondamentaux de la conception de l'Histoire comme discipline des sciences humaines. Il s'agit des pans analytique et événementiel qui sont utilisés par le romancier pour soutenir sa création. Le lien de causalité qu'il établit entre les différents faits qu'il décrit et ses emprunts à l'Histoire, sont dignes d'intérêt.
À la suite des philosophes, Paul Veyne considère que : « L'histoire est la description de ce qui est spécifique, c'est-à-dire compréhensible, dans les événements humains » 33 . Il faudra entendre par spécifique non ce qui est singulier mais ce qui décrit clairement les liens de causalité entre les différents moments des événements humains. Pour Paul Veyne, est historique ce qui n'est ni universel ni singulier mais qui est compréhensible d'un point de vue logique. On aboutit tout de même à des définitions simples ; ainsi d'après le Dictionnaire Universel l'histoire se définit comme « un récit d'action, d'événements relatifs à une époque, à une nation, à une branche de l'esprit humain qui sont jugés dignes de mémoire » 34 . L'Histoire pourrait aussi s'appréhender comme la science de la connaissance du passé. Tel est en tout cas le sens que Joseph Ki-Zerbo donne : « l'Histoire est la mémoire collective du peuple » 35 .
La Fiction quant à elle, est par définition « tout ce qui relève de l'imaginaire, oeuvre, genre littéraire dans lesquels l'imagination a une place prépondérante » 36 . Il en résulte que l'acceptation la plus répandue est l'admission de la fiction comme affirmation douteuse ou fausse. Cette vision péjorative est courante dans l'usage populaire et pose la fiction comme un paradigme à des notions comme contre-vérité, abstraction, littérature et récit. Le récit étant appréhendé dans cette perspective par Dorrit Cohn comme :
« Une série d'assertions traitant d'une séquence d'événements liés causalement et qui concernent des êtres humains (ou des êtres semblables à eux). Conçu de cette façon, le récit exclut en premier lieu toutes les propositions générales vérifonctionnelles qui caractérisent le discours théorique, philosophique, explicatif, spéculatif ou critique. Il exclut également les assertions purement descriptives ainsi que les expressions de l'émotion » 37 .
De ce point de vue, la fiction est opposée au récit d'autant qu'elle inclut toutes les formes de discours que le récit exclut. Elle devient cependant une notion aux rivages indéterminés à double articulation puisqu'elle est appréhendée comme construction théorique et comme terme générique. Ainsi, est-elle sémantiquement instable. C'est ce que Dorrit Cohn a montré dans l'étude philologique et diachronique qu'elle lui consacre dans son livre Le propre de la fiction.
Il est important de noter que la notion de fiction se définit comparativement aux récits véridictionnels dont les textes historiques sont des références majeures. C'est d'ailleurs ce rapprochement induit et déductif qui est l'un des gages de pertinence de notre sujet d'étude. Bien qu'il soit admis que l'Histoire et la fiction sont des récits narrativisés et qu'il n'existe par conséquent pas d'abîme entre ces deux notions, si l'on part du simple fait que la mise en graphie fait déjà effet de style, il est notable que des confusions sont faites du passage de l'Histoire à la fiction et vice versa. Car le récit historique est un récit faction et la fiction un récit fictionnel. Ce parcours dans le champ de la fiction a fait aboutir Dorrit Cohn tout comme Paul Ricoeur à une définition de la fiction qui renvoie à : « un récit non référentiel » 38 . Dans le même ton, Jean-Marie Schaeffer aborde la fiction comme un « discours à dénotation nulle » 39 . Le syntagme adjectival « non référentiel » signifierait que l'oeuvre de fiction crée par elle-même, en se référant à lui, le monde auquel elle se réfère selon l'idée de Marie-laure Ryan reprise par Dorrit Cohn. C'est d'ailleurs, ce que dit Paul de Man :
« Toutes les littératures... se sont toujours désignées elles-mêmes comme existant sur le mode de la fiction... L'effet-miroir autoréflexif au moyen duquel une oeuvre de fiction affirme, par son existence même, sa séparation de la réalité empirique... caractérise l'oeuvre littéraire dans son essence » 40 .
Cette lecture des faits crée des dissensions entre les acceptions définitionnelles de la fiction, dans la mesure où l'oeuvre d'Ahmadou Kourouma ne cadre pas avec le fait que la fiction soit singulière. Car les romans de Kourouma sont tous une reprise fictionnelle de l'Histoire. En tant que tels, ils ne sauraient être des récits non référentiels d'autant même que le roman pour Kourouma est un témoignage 41 . C'est pourquoi le corrélat noématique 42 de l'imitation, c'est-à-dire la représentation mimétique consciente de l'Histoire qui sous-tend la production romanesque de Kourouma est digne d'intérêt.
La fiction désigne aussi la manifestation de la succession chronologique des événements relatés dans une oeuvre donnée. Elle est selon l'idée de J. M. Schaeffer une séquence narrative ou représentative traitant d'événements non réellement survenus, mais sans nécessairement afficher son caractère de feinte. Dans l'usage commun, le terme recouvre l'ensemble de la littérature imaginative, en opposition aux textes à prétention véridique (telles les chroniques historiques, les biographies et l'autobiographie).
Les disciplines d'Histoire et de fiction s'influencent mutuellement dans la création de Kourouma. Elles sont même les points fondamentaux de son écriture. Il ne s'agit pas pour nous de poser des problèmes épistémologiques au sujet de l'Histoire en tant que discipline des sciences humaines dans son autonomie, ou d'aborder la fiction comme pure évanescence et vaine imagination.
Il faut, avant tout, s'intéresser à la relation que l'Histoire entretient avec la mémoire car Kourouma dans son écriture semble s'imposer un devoir de mémoire. L'historien, pareillement, ne déroge pas à cette perspective ; elle est d'ailleurs sans doute, toute sa préoccupation. Il y a par conséquent une sorte de conflit tacite dans la liaison entre la mémoire de l'historien ou mémoire de l'Histoire et la mémoire collective. Dans l'entretien qu'il a eu avec J. B. Pontalis, Pierre Nora rapportait les propos du premier dans son article intitulé « Mémoire de l'historien, Mémoire de l'Histoire » 43 :
« Si nous partons de la distinction classique entre, d'une part, la mémoire des historiens, ces « délégués » à la mémoire du groupe ; de la nation, de l'humanité, et, d'autre part, la mémoire collective, c'est-à-dire ce qui reste du passé dans l'Histoire vécue des gens, on a le sentiment d'une rupture nouvelle, récente, décisive, entre la pratique historienne, le discours des professionnels et la multiplicité des vécus historiques des groupes » 44 .
C'est cet hiatus sous-jacent à l'Histoire et à la mémoire collective qui dans un premier temps se lit dans le rôle que Pierre Nora assigne à l'historien :
« (...) j'entends par-là que l'Histoire - mais je n'aime pas la généralité du mot - débusque les inerties de la mémoire, les illusions qu'une société a besoin d'entretenir sur elle-même pour se maintenir et se perpétuer » 45 .
Kourouma, tout comme l'historien, s'approprie la mémoire de l'Histoire. Il y a donc une sorte de décalage entre ce qui a été vécu et ce qui est rapporté ; lisible dans la partie de création de l'auteur. Il nous incombe de montrer après ce constat l'intertextualité au sens où l'entendent Tzvetan Todorov et Ducrot Oswald :
« 'Ainsi du discours même qui, loin d'être une unité close, fût-ce sur son propre travail, est travaillé par les autres textes' - 'tout texte est absorption et transformation d'une multiplicité d'autres textes' » 46 ,
de préciser l'interdisciplinarité qui existe entre les textes historiques souches et les textes de Kourouma issus de ces sources historiques. Comme l'a écrit Chevrel :
« Le terme souvent galvaudé d'interdisciplinarité ne paraît pas pouvoir être évité quand il s'agit des études de réception. Celles-ci laissant à d'autres toute étude uniquement formelle d'une oeuvre, se proposent de ne pas enfermer le littéraire dans la seule littéralité - faut-il dire dans le ghetto de la littéralité ? Leur hypothèse fondamentale est qu'un texte n'existe vraiment que quand il a été lu. D'où l'importance de l'histoire, discipline maîtresse dont les buts et les méthodes ont connu un renouvellement considérable durant les dernières décennies, que les études de réception doivent prendre en compte » 47 .
Les textes kouroumiens apparaissent de facto comme des hypertextes, quand on sait qu'au sens de Gérard Génette : « Un hypertexte est un texte qui dérive d'un autre par un processus de transformation, formelle et/ou thématique » 48 et les textes historiques comme des hypotextes. Notre méthode de travail est donc de dégager la transtextualité qui ressort de la création romanesque de Kourouma et d'en expliquer les raisons. La transtextualité que Génette nomme « transcendance textuelle du texte » 49 , c'est-à-dire l'entrée en contact d'un texte avec d'autres textes, le surpassement de sa propre clôture et qu'il retrouve dans l'hypertextualité, l'intertextualité, la métatextualité et l'architextualité. Ces quatre composantes de la transtextualité sont les bases de la perspective comparatiste qui guide notre étude. Nous mettrons en relief la transtextualité qui existe entre la production de Kourouma et les productions historiques. Il est important de souligner que l'hypertextualité est, selon la catégorisation de Genette, la relation d'un hypotexte donné à un hypertexte résultant. L'hypotexte étant la source, l'origine tandis que l'hypertexte est le dérivé, la résultante de l'exploitation de l'hypotexte. L'intertextualité serait l'allusion implicite à d'autres textes. Quant à la métatextualité elle est le commentaire du texte fait par lui-même ou d'un texte quelconque par un autre. L'architextualité, enfin, est la relation entre le texte et les genres auxquels on l'assigne. La méthode d'approche se justifie dans la mesure où l'oeuvre de Kourouma transcende les disciplines et les genres. Elle est à la croisée des genres et des disciplines.
À travers notre méthode d'étude, se découvre toute l'utilité du comparatisme et de littérature comparée qui fait voyager entre les disciplines et même qui les rapproche. Sa capacité fusionnelle et éclectique ouvre les boulevards des interactions. Contrairement à cet esprit d'ouverture, si leurs adversaires affichés et leurs détracteurs cachés leur repprochent un confusionnisme et un cosmopolitisme creux, à la question de savoir « Qu'est-ce que la littérature comparée ? », nous convenons avec Pierre Brunel, Claude Pichois et André-michel Rousseau que :
« La littérature comparée est l'art méthodique, par la recherche de liens d'analogie, de parenté et d'influence, de rapprocher la littérature des autres domaines de l'expression ou de la connaissance, ou bien les faits et les textes littéraires entre eux, distants ou non dans le temps ou dans l'espace, pourvu qu'ils appartiennent à plusieurs langues ou plusieurs cultures, fissent-elles parties d'une même tradition, afin de mieux les décrire, les comprendre et les goûter » 50 .
Ainsi, sommes-nous avec le rapport inter-disciplinaire de l'Histoire et de la fiction, sujet à réflexion, dans le champ du comparatisme et de la littérature comparée. Car la littérature comparée n'est plus exclusivement l'étude des faits littéraires par-delà les frontières politiques, linguistiques ou culturelles. Elle n'est certes pas non plus la comparaison au sens commun et ordinaire du terme. Elle n'est pas également le fait de comparer n'importe quoi, c'est ce que soutient Jean-Marie Grassin 51 . Mais elle serait la mise en balance ou le rapprochement d'au moins deux domaines de la connaissance dans le cadre littéraire. C'est d'ailleurs pour cette raison essentielle que l'interdisciplinarité sous-jacente à notre sujet d'étude fait de lui un sujet comparatiste à part entière. Notre approche s'inscrit de fait dans les voies de l'interaction disciplinaire, aspect grandissant du comparatisme. N'est-ce pas ce que Bertrand Westphal note dans les aspects de la littérature comparée qu'il dégage ?
« (...) La littérature comparée est interagissante ; elle est à l'intersection ; elle figure en un centre abstrait, toujours mobile, ponctuel, qui fédère toutes les tensions concrètes. Dès lors que l'on intègre l'incompréhensible écart du parallèle dans un discours global de fragmentation, on isole un peu mieux l'utilité - la nécessité - d'une approche comparatiste. Grâce à sa nature profondément hétérogène, le comparatisme est coextensible à l'hétérogène archipélagique » 52 .
À cette première démarche argumentative s'ajoute la narratologie qui se justifie par le fait que Ahmadou Kourouma opère une révolution narratologique dans ses romans. En effet, l'éclatement de la narration qui entraîne l'instabilité de l'instance narrative, pourrait engendrer par induction des schèmes communicationnels propres à son oeuvre. La circulation de la parole spécifique qui impose de s'attarder sur l'énonciation dans le roman kouroumien, est l'un des fondements de la narration dans la production de l'auteur.
La transtextualité, constatée dans les oeuvres du corpus, infère des questions nodales qui postulent l'enjeu de notre étude. Car l'Histoire et la fiction sont certes les points de suture de l'écriture de Kourouma, mais elles sont en même temps des voies pour d'abord pénétrer les textes et les questionner ensuite.
Comment et pourquoi Kourouma opère-t-il une transformation fictionnelle sur l'Histoire pour créer et animer ses sociétés fictives dans ses romans ?
L'oralité africaine peut-elle s'incruster dans l'écriture occidentale par le biais de l'esthétisation de l'Histoire pour affirmer une identité africaine ?
L'écriture particulière et particularisante de Kourouma est-elle spécifiquement une affirmation de l'identité de l'auteur ou le besoin d'affirmation d'une identité négro-africaine ?
Ces interrogations sont à notre sens les axes de pénétration et de compréhension des textes romanesques d'Ahmadou Kourouma. Elles nous permettent de lire l'opportunité du « réveil » de l'Histoire africaine qui amène à faire l'autopsie de ces sociétés actuelles. Nous devons démontrer que l'esthétisation de l'Histoire postule l'idée de l'affirmation identitaire. En clair, le remodelage des faits historiques fait office d'éveil de la conscience identitaire chez Kourouma.
Nous avons structuré notre travail en trois grandes parties. Notons que c'est une argumentation sous-tendue par un cheminement chronologique et thématique. Le volet chronologique a, d'une part, pris en compte l'interversion positionnelle dans l'ordre de publication entre Les soleils des indépendances et Monnè, Outrages et Défis. Ce réaménagement du corpus a permis d'établir une cohérence dans l'évolution logique et dans l'enchaînement des thèmes centraux abordés par l'auteur. D'autre part, la chronologie a défini les bornes temporelles dans lesquelles s'inscrivent les événements décrits par Kourouma ce qui a entraîné la délimitation temporelle et événementielle du sujet. Par ailleurs, elle nous permet de rester fidèle à la succession historique des faits présentés par l'auteur.
Quant au volet thématique, il révèle l'insistance de l'auteur sur des thèmes précis et met en relief l'esprit de sélection des événements qui guide son écriture. L'aspect thématique est ici à la fois l'ensemble de certains événements renvoyant à une période précise de l'Histoire et un thème central majeur développé à travers l'évolution d'un ou de certains personnages.
Il ressort que la thématique historique gradue l'échelle chronologique qui à son tour établit des liens de causalité entre les différents événements présentés par Kourouma. C'est du reste cette inter-dépendance des deux volets formant une unité organique dans notre perspective et peut-être dans toute perspective historique qui impose l'allure chronologique et événementielle de notre plan.
La première partie est intitulée : Plus de 80 ans d'Histoire romancée, de l'installation française à Soba (dans le Manding) en 1880 aux Indépendances africaines de 1960. Il s'agit de mettre en relief le partage de l'Afrique et les résistances africaines à l'implantation impérialiste française. Nous montrons également la mise en marche de la machine coloniale qui s'est manifestée par les travaux forcés. Nous montrons aussi comment l'auteur décrit l'Histoire des deux Guerres mondiales dans Monnè, Outrages et défis et En attendant le vote des bêtes sauvages. En dernier lieu, nous mettons en relief les guerres tribales dans l'Afrique indépendante que l'auteur représente avec un réalisme d'historien.
Dans la deuxième partie, il sera mis en relief les catégories romanesques qui sont sous la pression de l'Histoire. Les espaces romanesques seront confrontés à leurs paradigmes historiques, le temps romanesque à ses références historiques et les personnages aux acteurs historiques. Nous démontrerons ainsi la dimension noématique et mimétique du roman.
Dans la troisième et dernière partie, il sera exposé la phagocytose et la transformation de l'Histoire qui postulent l'expression identitaire. Il s'agit de montrer l'esthétisation de l'Histoire par la fiction. Cette esthétisation qui se fait sur deux pôles, soit par l'amplification des faits historiques, soit par leur atténuation est perceptible dans l'altération de l'Histoire par la création romanesque. C'est ce que J. M. Schaeffer appelle la valorisation ou la dévalorisation de la réalité.
Bien des choix idéologiques et sentimentaux guident les options de l'historien et par-delà lui ceux du romancier dans l'intérêt porté à tel ou tel événement. Il va sans dire que l'écriture de l'Histoire et celle du roman fonctionnent sur la base de ce qu'il conviendrait d'appeler le « tri événementiel ». Paul Veyne le note bien quand il écrit que :
« Les historiens racontent des intrigues, qui sont comme autant d'itinéraires qu'ils tracent à leur guise à travers le très objectif champ événementiel (lequel est divisible à l'infini et n'est pas composé d'atomes événementiels) ; aucun historien ne décrit la totalité de ce champ, car un itinéraire doit choisir et ne peut passer partout ; aucun de ces itinéraires n'est le vrai, n'est l'Histoire. Enfin, le champ événementiel ne comprend pas des sites qu'on irait visiter et qui s'appelleraient événements ; un événement n'est pas un être, mais un croisement d'itinéraires possibles » 53 .
Dans cette métaphore du promeneur, l'historien tout comme certainement le romancier emprunte un de ces « itinéraires possibles ». Mais ils peuvent se retrouver à la croisée des chemins. C'est le recoupage interdisciplinaire qui constitue le socle de notre étude. Ainsi, les chemins de Kourouma croisent-ils ceux de certains historiens dans la description d'événements tels l'impérialisme occidental, la colonisation, les indépendances et la guerre froide. Ahmadou Kourouma représente ici dans un style propre à lui - en se fondant sur des textes historiques - la pénétration française dans le Soudan et les corollaires de cette installation coloniale.
La conquête de l'Afrique et particulièrement l'installation française dans le Manding est l'aboutissement de l'esprit impérialiste qui s'est développé en Occident dans la première moitié du XVIIIe siècle. L'« impérialisme » est un terme très complexe en ce qui concerne son contour sémantique. Il signifierait l'extraversion politique et économique de l'Europe sur l'Afrique. Cependant, dans son acception globale il reste un terme polémique. Selon qu'on lui assigne un but humanitaire et philanthropique ou selon qu'on l'identifie à un hégémonisme économique, il a des sens différents. C'est ainsi que Philippe Braillard et Pierre De Senarclens font remarquer que « toute définition de l'impérialisme contient déjà en elle-même un certain type d'explication » 54 . Ainsi, selon la conception marxiste, désigne-t-il le stade d'évolution le plus achevé du capitalisme. Cette conception connaîtra un succès fulgurant avec le livre de Lénine dont le destin politique a garanti le succès et dont le titre se passe de commentaire : L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme. À l'Inverse, l'impérialisme se conçoit comme la politique expansionniste d'un Etat qui tend à annexer politiquement un autre Etat. Quelle que soit la théorie adoptée, il faut noter que le «Scramble» 55 a jeté l'Afrique en pâture aux puissances européennes à partir de 1870. Ce constat est résumé ici par Philippe Braillard et Pierre De Senarclens :
« [...] C'est à partir des années 1870, et surtout au début des années 1880, que s'engage un grand mouvement d'expansion européenne qui aboutira au partage de l'Afrique et à la constitution définitive des empires coloniaux de l'époque contemporaine. C'est à ce mouvement d'expansion que fut le plus étroitement associé le terme d'impérialisme » 56 .
La suite logique de cet impérialisme est l'établissement de la machine coloniale dans les nouvelles terres découvertes. Ahmadou Kourouma à travers un recoupage thématique le montre bien. L'identification - par le narrateur de Monnè, Outrages et Défis - de la défaite française face aux Allemands au revers subi par les populations de Soba face aux troupes françaises se situe dans le contexte impérialiste de la France :
« Les Toubabs français avaient été vaincus et chassés de leur pays par les Allemands de Hitler comme les Malinkés de Samory l'avaient été du Mandingue par les troupes françaises après 1880 » 57 .
L'une des illustrations historiques de l'expansionnisme français dans le Soudan est l'installation française en Afrique subsaharienne au cours de laquelle Gallieni et Ahmadou signent en 1880 un traité sur la liberté du commerce avec une priorité accrue pour les Français. C'est probablement à cette même époque que Kourouma fait établir les colonnes de Faidherbe à Soba. En substance, après le partage de l'Afrique, la France métropolitaine s'est ruée sur le Manding pour le dompter. Sous la férule des généraux de guerre, dont Gallieni et Faidherbe, les Colonnes françaises conquerront progressivement et difficilement des peuples réfractaires et hostiles à leur installation. À la suite des conquêtes, la machine coloniale se mettra en marche.
Le partage de l'Afrique fait suite aux ambitions du roi Léopold II, roi des Belges qui avait jeté son dévolu sur le Congo. Cette phase historique est exploitée par Ahmadou Kourouma, quand il écrit :
« Sous l'égide de Paul II, le 12 septembre 1876, s'ouvrit dans la capitale du Royaume la Conférence géographique internationale. La Conférence créa l'Association Internationale Africaine. L'association décida de planter définitivement l'étendard de la civilisation dans le coeur de la forêt » 58 .
Ce passage situe clairement le contexte historique. Il s'agit bien de la création de l'Association Internationale Africaine qui relève de la conquête de l'Afrique. Kourouma semble s'être inspiré du Livre de Henri Brunschwig intitulé Le Partage de l'Afrique. Bien que les écrits sur ce contexte historique soient nombreux, la similitude des schèmes discursifs de certains passages rapproche le texte de Kourouma de celui de Brunschwig qui écrit que :
« En septembre 1876, dans le sillage de l'idéologie humanitaire, le mécène réunit dans un palais de Bruxelles une conférence internationale de géographie. Le but était 'd'ouvrir à la civilisation la seule partie de notre globe où elle n'ait point encore pénétré... de conférer en vue de régler la marche, de combiner les efforts de tirer parti de toutes les ressources, d'éviter les doubles emplois'.
Les explorateurs présents et les représentants des grandes sociétés de géographie des divers pays s'accordèrent pour fonder une Association Internationale Africaine » 59 .
Il y a entre ces deux passages des ressemblances. Au niveau de l'association créée, il s'agit de l'Association Internationale Africaine. Au niveau de l'espace de création qui est Bruxelles, au niveau de la date : septembre 1876 et au niveau de l'espace restreint qui est la conférence de géographie. Nous notons que les schèmes fondamentaux des deux discours sont les mêmes : le discours historique de Brunschwig et le discours romanesque et fictionnel de Kourouma. Il y a donc une égalité axiologique au sujet du discours historique et du discours romanesque bien que Brunschwig ne soit pas le seul à avoir travaillé sur le partage de l'Afrique. Le roman de Kourouma est plus proche des écrits de Brunschwig parce que l'hypertexte romanesque de Kourouma à des correspondances sémantiques et structurelles avec l'hypotexte historique tel que présenté par Brunschwig. Cependant, les transformations que le romancier opère sur l'hypotexte historique sont d'ordre formel. Curieusement, il est plus précis, ce qui suppose qu'il a certainement affiné ses connaissances historiques même si son texte de base semble être celui de Brunschwig. Il nomme l'initiateur de la conférence Paul II qui serait probablement le diminutif de Léopold II. À la date vague de septembre 1876, il apporte la précision du jour « le 12 ». Il substitue le nom propre « Bruxelles » à une désignation périphrastique qui caractérise la ville précitée : « la capitale du royaume ». Le nom « géographie » devient épithète de conférence. L'antéposition du nom géographie a induit son adjectivation. Ainsi, au lieu de « conférence internationale de géographie », avec existence d'un syntagme prépositionnel « de géographie », le romancier écrit « conférence géographique internationale » où l'épithète « géographique » apparaît comme le condensé du syntagme prépositionnel « de géographie ». Dans la même veine, la citation que Brunschwig incorpore à son discours est réduite à une seule phrase chez Kourouma. Toute cette création formelle loin d'écarter le discours romanesque du discours historique, révèle la finesse d'esprit du romancier.
Par ailleurs, dans l'optique de la précision du contexte historique, l'entreprise de l'acquisition du Congo par Léopold a débouché sur les conférences de Berlin à travers des phrases comme « Au cours de la réunion des Européens sur le partage de l'Afrique en 1884 à Berlin » 60 ou encore « Au cours de la conférence du partage de l'Afrique de 1876 » 61 . Remarquons que la question africaine était au centre des relations internationales dans la seconde moitié du 19ème siècle de sorte que par deux fois, le chancelier allemand Otto Von Bismark a convoqué toute l'Europe pour sceller le sort de l'Afrique. Ce que semblent notifier Philippe Braillard et Pierre De Senarclens quand ils écrivent que :
« Convoqué à l'initiative de Bismarck, elle (la conférence de Berlin) réunit, de novembre 1884 à février 1885, les représentants des puissances européennes ayant des visées africaines. Elle cherche à régler les questions soulevées par les initiatives privées du roi Léopold II au Congo, et à canaliser les ambitions économiques et politiques suscitées par l'action du roi des Belges. Elle tend aussi à définir les conditions de l'occupation de l'Afrique. Rétrospectivement, cette conférence apparaîtra comme le point de départ d'un vaste mouvement de partage de l'Afrique noire » 62 .
La conférence de Berlin a entraîné le découpage de l'Afrique, son morcellement. C'est donc à Berlin qu'on a 'dépecé' l'Afrique au sens où l'entend Marcel Amondji 63 . Le terme « dépecé » qu'il emploie relève du lexique de la boucherie ou de la charcuterie. Il présente l'Afrique comme un 'gibier', une 'nourriture' et une 'victime' que l'Europe charcutière avait tuée, dépecée et distribuée. C'est ce que Jean-Louis Miège entend par :
« Le partage de l'Afrique s'accélère. Le caractère de l'expansion coloniale se modifie. L'impérialisme « militaire » l'emporte sur l'impérialisme géographique et économique. Les acquisitions se multiplient fiévreusement et tous les pays entrent dans la course, animés d'un nationalisme nouveau » 64 .
Le ton est ainsi donné pour les conquêtes. La France se lancera à l'assaut du Manding où des résistances naîtront. Notons ici les besoins d'expansion de la France métropolitaine :
« Dans le partage de l'Afrique décidé par les Etats chrétiens à la conférence de Berlin en 1885, le territoire des deux fleuves est dévolu au Coq gaulois » 65 .
Ce passage présente la part qui est revenue à la France lors de la conférence de Berlin. En effet, la France est désignée par la périphrase « coq gaulois » qui développe la métaphore de la basse-cour. L'allusion faite au 'coq' fait état du rayonnement économique, culturel et militaire que connaît la France en Europe et même dans le monde. Elle symbolise la toute-puissance de la France. L'adjectif 'gaulois' qui établit les liens entre la Gaule et la France symbolise le lien étroit entre la France et le grand ensemble de la Gaule transalpine ou la Gaule proprement dite. Il fait faire au lecteur un tour plusieurs fois séculaire dans l'Histoire de la France.
Ainsi, le 'coq gaulois' serait-il la désignation périphrastique de la France mais plus encore la caractérisation de son hégémonie politique, économique et militaire qui a vu le rôle prépondérant qu'elle a joué dans la conquête des terres étrangères à la recherche de débouchés. De même, il est utile de mentionner que le coq est aussi l'emblème de la France.
Par ailleurs, la notion d''États chrétiens' montre d'abord la religion dominante en Europe mais elle montre surtout l'unité religieuse et la communauté de destin qui régit l'Europe. Cette désignation est aussi une spécification qui amène une caractérisation comme on pourrait dire 'États musulmans', 'États animistes' ou 'États bouddhistes'. Elle met en relief la religion chrétienne. Ces 'États chrétiens' iront à l'assaut de terres nouvelles pour certainement éprouver leur puissance. Ainsi, se déclenchent les conquêtes qui se heurtent aux résistances.
Quand le lecteur parcourt Monnè, Outrages et Défis, son attention est tout de suite retenue par l'énumération des différents tenants des rênes du Manding. En effet, les premières pages de l'oeuvre établissent une forme de généalogie de ces rois et empereurs du Manding. Le narrateur cite entre autres le preux Aly Bojury N'Diaye, roi du Djolof ; le roi Ahmadou de Ségou ; Naba Koutou, empereur des Mossis ; Bandiougou Diarra, chef Bambara ; Babemba, roi de Sikasso, Samory Touré, roi du Ouassoulou et Djigui Kéïta, roi de Soba. L'énumération de ces noms de rois, chefs et empereurs est au coeur des résistances africaines à l'installation française.
L'historien Ki-Zerbo, dont Kourouma s'est beaucoup inspiré, a surtout mis en scène des héros indiscutables de la résistance. Ce sont par exemple Samori Touré, Lat-Dyor Diop, Amadou, El Adj Omar Tall, Gbéhanzin pour ne citer que les plus connus. L'historien note tout de même que les résistants sus-cités ne sont pas arrivés au devant de la scène historique par hasard. C'est justement la protection de leurs intérêts qui les y ont propulsés. Ils ne voulaient pas accepter que leur pouvoir passe aux mains des étrangers et faisaient alors valoir leur autorité et leur bravoure. Ki-Zerbo écrit que :
« La résistance va prendre ainsi sa source dans la conscience d'un danger mortel pour les collectivités africaines. Elle viendra, au début, de la réaction des chefs ou des minorités, qui voyaient dans l'intrusion européenne une menace pour leurs privilèges. C'était là comme un geste de l'instinct de conservation » 66 .
C'est dans ce contexte que Samori Touré s'est illustré comme un chef charismatique, un fin stratège et un guerrier exceptionnel. Dans la représentation qu'en fait Kourouma, il lui accorde une place de choix. Le personnage de Samory inspiré de son référent extra-textuel a les spécificités de ce Samori Touré historique. Remarquons que le romancier n'emploie que le prénom 'Samory' pour désigner son personnage. Il n'éprouve pas le besoin de précision du nom « Touré » certainement pour montrer la grandeur du personnage historique mais aussi pour soutenir son destin exceptionnel. Samori Touré a acquis une envergure mythique.
Il faut remarquer que les nombreux documents écrits et oraux sur Samory multiplient les sources du romancier et rendent leur identification quasiment impossible. Il est à noter que les textes historiques publiés sur Samory, bien que n'étant pas toujours convergents dans l'analyse sur l'enjeu de sa lutte, lui ont tous conféré une dimension mythique. Samory présenté comme héros-destructeur ou comme héros-sauveur est toujours ce Samory qui demeure « héros ». Quel que soit son présentateur, il ne lui dénie ni la bravoure ni l'intelligence.
Dans les textes oraux que sont les épopées et les légendes de l'Almamy, des dithyrambes entrent dans la perspective de la mythification de Samory. Samory s'est affiché comme le symbole de la lutte anti-colonialiste.
Le narrateur de Monnè, Outrages et Défis, dont les intentions épousent celles de Kourouma, le présente comme tel :
« Samory Touré, l'Almamy, le « Fa », était le plus valeureux du Mandingue ; il avait le savoir, la stratégie et les moyens de vaincre les Français et les avait défaits sur plusieurs fronts » 67 .
Dans ce passage, le superlatif « le plus » (le plus valeureux du Manding) place clairement Samory à la tête de la hiérarchie de la Résistance africaine aux Français. Ce superlatif conforte Samory dans sa position d'avant-gardiste de la lutte africaine contre l'implantation coloniale. De même sa désignation par le lexème « le « Fa » », dont le caractère typographique caractérise le personnage, confirme ce qu'on dit de lui. Le « Fa » serait notamment le diminutif de « Faama » le dernier des trois titres que Samory a pris dans sa lutte contre les Français, c'est ce que fait remarquer Ki-Zerbo :
« Samori s'adjuge des titres qui sont à la fois une consécration pour le passé et un programme pour l'avenir : Keletigui (chef de guerre) d'abord, Mouroutigui (maître du sabre), et enfin, Faama (souverain) » 68 .
Le « Fa » est un lexème bambara ou malinké qui signifierait le «père». Le « père » étant non pas exclusivement le géniteur, mais le modèle. Dans son cas, Samory était un exemple de courage et de bravoure. C'est pourquoi il était une référence pour son armée et son peuple. Il adoptera le titre de Fa quand il aura eu la qualité d'« Almany », d'iman et obligera tout le monde à l'appeler « M'Fa », c'est-à-dire « mon père ». Précisons que l'Almany est le titre du guide spirituel tel que désigné par les musulmans des communautés malinké. Le narrateur indique des aspects de sa résistance telle que décrite par Yves Person 69 et Joseph Ki-Zerbo. Il s'agit entre autres de la « tactique de la terre brûlée » et de l'identification du second empire samorien. Ce passage qui relate la visite de Djigui Kéïta à Samory est évocateur :
« Le roi n'avait pas besoin de pisteur pour arriver à Samory. Ils se dirigèrent vers le Sud, traversèrent des plaines, des fleuves, des cantons rasés et incendiés, et débouchèrent sur le feu et les morts. Dans les cieux, des ballets de charognards se jouaient des flammes et des fumées ardentes. Les branches dénudées des fromagers et des baobabs étaient couvertes de grappes de vautours aux aguets. Dans les champs, les bandes d'hyènes et lycaons se disputaient des restes humains. A la fin, ils atteignirent une victorieuse armée en bivouac fourmillant autour d'un solitaire en prière : C'était Samory, l'Almamy » 70 .
Dans ce passage il ressort que Samory régnait sur le Manding par le feu et la mort. En effet, se développent ici deux principaux champs lexicaux. Le champ lexical de l'incendie lisible à travers des participes passés tels « rasés », « incendiés » et des substantifs tels « feu », « flammes », « fumées ardentes » et le champ lexical de la mort, notable d'abord à travers l'évocation d'une faune carnassière et principalement des charognards, des saprophages : « vautours », « hyènes », « lycaons » et « charognards » ; ensuite par le biais des substantifs tels « morts » et des syntagmes nominaux comme « restes humains ».
Samory et ses hommes mettaient triomphalement le feu aux cantons qu'ils traversaient. Le syntagme adjectival « victorieuse armée » est éloquent à ce sujet. Il rend compte de la joie qui anime les Sofas samoriens pendant l'acte d'incendie. L'antéposition de l'adjectif « victorieuse » au substantif « armée » dénoterait la satisfaction que tirent les Sofas de Samory après avoir mis le feu aux villages conquis. La joie qui les habite est sous-tendue par le sadisme et le cynisme qui sont les signes cliniques d'une pathologie : la pyromanie. C'est à juste titre que nous dénommons ces incendies volontaires perceptibles à travers les champs lexicaux de l'incendie et de la mort : « Pyromanie samorienne », ce que l'Historien appelle « tactique de la terre brûlée ».
C'est la « tactique de la terre brûlée » que Samory utilisera pour bâtir son second empire. C'est ce dont témoigne Ki-Zerbo :
« Ce transfert dans l'espace d'un empire est peut-être unique dans l'histoire (...). C'est alors qu'il adopta cette tactique de la terre brûlée, qui devait terroriser les pays traversés » 71 .
La délocalisation de l'empire de Samory fait l'objet de l'intérêt du narrateur dans Monnè, Outrages et Défis. Le carnage, par lequel Samory et ses hommes se sont illustrés dans les villages rebelles dont les chefs tenaient un discours contraire à celui de l'Almamy, est notable dans ce passage :
« L'Almamy Samory commande à tous les rois du Mandingue de se replier sur le Djimini. Face à certains affronts venant d'incirconcis, il faut comme le bélier, reculer avant d'asséner le coup définitif. Tous nos peuples doivent déménager, tous : Sénoufos, Bambaras, Malinkés. Les toits seront incendiés, les murs abattus. Ces païens d'incirconcis conquerront les terres sans vie, sans grains, sans eaux, sans le plus petit duvet d'un petit poussin et sauront que nous sommes une race sur la croupe de laquelle jamais ne sera portée une main étrangère » 72 .
L'emploi du verbe « commande » montre le charisme de Samory qui se veut le garant de l'intégrité et de l'unité du Manding. Quand il fonde son second empire, il demande une coalition de tous les peuples du Manding repérables dans l'énumération , tous : « Senoufos, Bambaras, Malinkés ». Ce désir de Samory de bâtir un empire commun à tous les peuples du Manding l'a amené à brader la coutume au profit de sa lutte. Il a sacrifié et profané l'héritage de ses ancêtres en calcinant les terres du Manding. Il apparaît que la lutte samorienne, en dépit de sa noblesse, porte de nombreuses scories. Elle dénote un sacrilège, s'il est vrai que la profanation par le feu ôte à la terre ancestrale son caractère sacré. C'est certainement fort de ce constat que Joseph Ki-Zerbo se montre indulgent dans la qualification des actes de Samory, en dépit du caractère autoritaire et despotique de sa politique, du reste perceptible dans la négation de l'autorité de certains rois et surtout dans la fournaise d'un Manding à feu et à sang, laissé en pâture aux vautours et aux Français conquérants de terres nouvelles :
« Ce royaume errant a été souvent présenté par les historiens européens comme une machine infernale qui laminait tout sur son passage. Ils oublient d'ajouter que c'était l'intervention européenne qui avait déraciné cet ensemble politique (dont le caractère pacifique a été reconnu par les officiers français eux-mêmes) et avait transformé Samori en un météore destructeur. Il était réduit à prendre pour subsister et à ruiner pour se défendre. Ce qui ne signifie pas que ses hommes n'ont pas commis des excès » 73 .
Ce plaidoyer en faveur de l'Almamy s'il ne l'accuse, ne le disculpe pas pour autant. Il est tout simplement le propos d'un sympathisant du brave, intrépide et hargneux Samory dont la noblesse de la lutte a été malheureusement ternie par un pan de sa méthode de résistance. Kourouma donne dans Monnè, Outrages et Défis sa perception de la lutte samorienne qui s'aligne sur le jugement de l'action de l'Almamy fait par les historiens.
À l'instar de Samory, des rois qui rivalisent de hardiesse et de témérité avec lui et qui n'ont certainement pas connu le même destin de rayonnant que lui, ont livré eux aussi dans le Manding assiégé par les Français des batailles contre les assaillants. Kourouma n'évoque que la fin de ces guerres de résistance et la capitulation de ces rois. Le romancier passe sous silence les guerres intra-résistance qui opposaient les différents chefs de la résistance contre l'offensive coloniale tout simplement pour idéaliser les relations entre les rois africains d'avant la pénétration française. Cette entreprise vise à stigmatiser l'intrusion coloniale qui se lit comme la fracture dans le destin d'un continent. Elle montre le visage d'une Afrique précoloniale paisible et sans heurts. Cette lecture est aux antipodes de ce que l'Histoire révèle sur les relations inter-claniques de l'Afrique précoloniale où les rois et les chefs comme les Français étaient avides d'espace et d'autorité. Ainsi, le romancier par un jeu de restriction et de non dit, expose-t-il une perception idyllique de l'Afrique précoloniale. Par ailleurs, il s'inspire surtout des écrits de Joseph Ki-Zerbo quand on compare les passages qui suivent. Au sujet de la défaite d'Ali Bouri N'Diaye, Ki-Zerbo écrit :
« À Nioro et à Kolomina, Ali Bouri participa à la résistance contre Archinard. Avec son légendaire mépris du danger, il criait en pleine bataille en chargeant à la tête de ses cavaliers : « N'ayez pas peur, ce sont des ânes ! » (...). Ali Bouri tenta en vain de se tailler un royaume dans le Nord - Dahomey. Traqué par les Français et Haoussa, il finit par être tué dans un engagement près de Dogondoutchi (Niger), à trois milles kilomètres du Djolof après une carrière épique de guerrier indomptable » 74 .
Dans son roman, Kourouma note :
« Le preux Aly Bojury N'Diaye roi du Djolof, avait été défait à Kolimina et Nioro et tué à Dogoudoutchi à plus de cinquante journées de marche à cheval de son Djolof natal » 75 .
Il ressort de la superposition de ces deux discours que leurs schèmes fondamentaux sont les mêmes quoique tous les récits historiques relatant les mêmes faits aient la même base argumentative. Il y a tout de même des similitudes frappantes entre certains récits qui font que le lecteur dégage aisément les influences. La polygénéricité n'est pas similitude formelle même si elle peut s'aborder comme création simultanée. Les textes de Kourouma et de Ki-Zerbo sont tellement proches que l'influence historienne de Ki-Zerbo sur Kourouma est flagrante. Le romancier lui-même confirme qu'il est un lecteur de Ki-Zerbo. C'est pour cela que leurs écrits entretiennent un rapport d'hypertextualité. Le personnage historique est le même que le personnage romanesque « Ali Bouri N'Diaye » devenu « Aly Bojury N'Diaye ». Les lieux de la résistance du personnage tant dans le discours historique que dans le discours romanesque sont « Nioro » et « Dogondoutchi » pour le premier et « Nioro » et « Dogoudoutchi » pour le second. Les lieux sont donc les mêmes en dépit de la légère différence phonatoire entre
; nous avons une labiale qui s'oppose à une nasale. Cette différence est certainement le fait de la prononciation. Au sujet de la distance qu'il a parcourue avant sa mort, il y a encore une correspondance entre les récits historique et romanesque. Nous notons dans le premier « à trois mille kilomètres du Djolof », et dans le second : « à plus de cinquante journées de marche à cheval de son Djolof natal ». Il ressort que les deux distances mettent l'accent sur l'éloignement mais nous remarquons surtout que le romancier transforme l'exactitude de la distance exprimée en une estimation de l'éloignement. Mieux, il convertit le kilométrage en marche de cheval ; de là relève toute sa création. En effet, le kilométrage est une mesure coloniale alors que les marches du cheval sont propres à l'ère précoloniale. L'auteur entretien ainsi son idéal traditionnel et résiste par son discours à la pénétration coloniale. D'emblée, la superposition de ces deux fragments de textes pré-cités montre que le discours romanesque est totalement calqué sur le discours historique ; le premier est une forme de condensé du second. Cette même pratique est attenante aux paragraphes suivants : notons dans le discours historique : « Dès 1890, Ségou est prise, (...) Amadou, lui, atteindra Sokoto » 76 , le roman Monnè, Outrages et Défis indique « de la chute de Ségou et de la fuite du roi Ahmadou vers le Sikoto » 77 . Les légères différences que sont la précision de l'historien (« dès 1890 ») d'une part et d'autre part, /Sokoto/ # /Sikoto/ où /O/ # /I/ dans lequel une voyelle fermée s'oppose à une voyelle ouverte, n'entame en rien la chute de Ségou et de son roi Ahmadou que décrivent les deux auteurs. Ces différences relèvent de l'esprit de création du romancier et du besoin de conservation de l'historien.
Toujours dans le modèle du rapprochement des discours, notons à propos de la résistance et de la défaite du roi des Mossis ces remarques de Joseph Ki-Zerbo dans son Histoire de l'Afrique noire :
« Au pays Mossi, le roi de Ouagadougou, Naba Koutou, dit Wolbgho, répliqua aux propositions de traités des Français : « Je sais que les Français veulent me faire mourir pour prendre mon pays. D'ailleurs, tu prétends qu'ils vont m'aider à l'organiser. Mais je trouve mon pays très bien tel qu'il est... » Les officiers Voulet Chamoine, à la tête d'une colonne composée surtout de tirailleurs sénégalais et bambara (car les hommes d'un pays conquis servaient pour conquérir le pays suivant), s'emparèrent de Ouagadougou (1896). Le roi s'enfuit vers le pays Dagomba, berceau de la dynastie. Il est remplacé presque aussitôt comme au Dahomey, comme au Sénégal, comme à Ségou, par un parent plus docile » 78 .
Le discours romanesque de Kourouma semble être une partie de ce discours historique. Le romancier relate dans Monnè, Outrages et Défis la chute des différents empires et de la fuite de leur chef. Il fait mention : « de celle de Ouagadougou et de la fuite de Naba Koutou, empereur des Mossis, vers le pays Dagomba » 79 . Ce passage succinct résume le premier. En effet, le romancier semble s'être arrêté à l'essentiel, évitant d'entourer son discours de toute forme de précisions jugées en l'espèce superfétatoires. Car le roman ici s'en tient au fait et non à leur précision, la préoccupation est d'ordre thématique. Il y introduit néanmoins une légère modification en remplaçant le terme « roi » employé par l'historien par le substantif « empereur ». Il met donc sur le même axe paradigmatique les termes « roi » et « empereur ». Ce qui prévaut dans le jeu des termes est l'essence de la hiérarchie sociale proposée par le romancier. Le roi est au sommet tout comme l'empereur. Ils seraient donc, dans un discours fictionnel, interchangeables.
Conformément à la jonction ou au parallélisme que l'on peut établir entre roman et texte historique, nous notons toujours dans Monnè, Outrages et Défis une portion nettement inspirée des écrits historiques. Dans son livre, Ki-Zerbo relate ainsi la fin du règne de Babemba roi de Sikasso :
« Retiré dans son palais, il entendit bientôt les pas de course des assaillants, et, s'adressant à son garde : « Tièkoro, s'écria-t-il, tue-moi ! Tue-moi pour que je ne tombe pas entre les mains des Blancs ! ». Le garde déchargea son arme sur lui et le roi qui gisait déjà sous le coup, se redressa pour s'achever de sa propre main, honorant ainsi son serment : « Moi vivant, les Français n'entreront pas à Sikasso » » 80 .
Ce passage est astucieusement repris par Kourouma dans Monnè, Outrages et Défis :
« L'estafette émue était intarissable : « Quand de son palais, Babemba, le roi de Sikasso, entendit les pas de course des assaillants, il commanda à son garde : « Tiékoro, tue-moi pour que je ne tombe pas entre les mains des Blancs ». Le garde déchargea son arme sur lui et le roi, qui gisait déjà sur le coup, eut la force de se redresser et de s'achever de sa propre main pour honorer son serment : « Moi vivant les Nazaréens n'entreront pas à Sikasso ! » » 81 .
Ces deux discours ont des similitudes frappantes. Il s'agit du même discours rendant compte de l'ultime serment de Babemba avant la chute de Sikasso. Le romancier n'a fait qu'introduire des termes synonymes dans son discours pour rester fidèle au « vague narratif » qui s'oppose à la précision de l'historien. Il use donc de termes englobant tels « Nazaréens » là où l'historien emploie « Français ». Certainement pour rester fidèle à l'esprit du contexte des résistances où les rois ne faisaient plus de distinction entre Français, Anglais et Portugais. La petite différence phonatoire qui existe entre
étant la manifestation des différences de prononciation liées à la différence de l'espace partagé, n'a aucune incidence ni sur le contenu ni sur la forme du discours.
Dans le même ton, nous notons une grande similitude entre le récit de l'échec de Bandiougou Diarra roi de Oussébougou présenté par l'historien et celui présenté par le romancier. Le premier relate ceci :
« Il fallut prendre la ville, case par case. Le tambour de guerre (Tabala) installé dans le donjon du chef, bat sans arrêt «pour galvaniser la résistance. Les femmes même se défendent. Un auxiliaire arrive à l'ambulance, blessé d'un coup de sabre à la tête que lui a asséné une femme du Dionfoutou (donjon). D'autres rentrent dans les cases, s'y renferment, s'entourent de Séko (nattes de paille) et y mettent le feu. Plusieurs cases sont ainsi trouvées pleines de cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants à demi carbonisés. Devant l'une d'elle à la porte un enfant dit qu'au dernier moment sa mère l'a poussé dehors ». Enfin, une grande flamme jaillit du donjon : le chef Bandiougou Diarra s'est fait sauter sur ses réserves de poudre » 82 .
Le second semble avoir repris ligne pour ligne le premier :
« Un septième messager conta la chute de Oussébougou, où le chef Bambara, Bandiougou Diarra - cousin éloigné de Djigui - s'était retranché et avait été assiégé. « C'est case par case que les Nazaréens ont pris la ville. Quand, enfin, les habitants ont compris que toute résistance était vaine, pour ne pas tomber dans les mains des infidèles, les survivants, y compris les femmes et les enfants, sont rentrés dans les cases, s'y sont enfermés, se sont entourés de séko (nattes de paille) et y ont mis le feu. Pendant que les Français investissaient les cases pleines d'hommes, de femmes et d'enfants à demi carbonisés, tout à coup, une grande flamme a jailli du donjon : le chef Bandiougou Diarra venait de se faire sauter sur ses réserves de poudre » » 83 .
La substance de ces deux discours est le sacrifice du peuple tout entier et particulièrement celui des femmes et des enfants qui se sont immolés pour éviter de tomber entre les mains des envahisseurs. Elle est aussi le fait majeur du suicide du chef Bandiougou Diarra. Le rapprochement de ces deux récits montre combien le romancier a repris l'Histoire dans son roman.
À la lumière de tout ce qui précède, notamment la résistance de tous les rois, chefs et empereurs du Manding, nous pouvons établir une méthode de transformation de l'Histoire en fiction donc une méthode de repérage de l'hypotexte historique. Cette méthode se stratifie en six paliers. Nous avons le résumé qui est d'emblée le point le plus usité, l'extraction d'une partie d'un ensemble qui relève quelquefois de la volonté du romancier de reprendre à son compte l'information historique. Ce retour au subconscient, qui lui donne l'impression d'une inspiration et par conséquent lui fait reprendre des morceaux choisis, crée un rapprochement entre l'Histoire et la fiction. Le troisième est la mutation paradigmatique qui infère l'interchangeabilité de termes voisins. Nous avons aussi ce que nous appelons le vague narratif qui consiste à noyer une information choisie dans l'Histoire dans le flot de la narration romanesque. Le cinquième point est la précision du romancier dont on ne sait si c'est pour créer la diversion afin de brouiller les pistes ou si fort de ses lectures, le romancier apporte des précisions au discours historique dont il s'inspire. Ce qui montrerait que le romancier ne fait pas qu'emprunter, il apporte aussi des compléments. Le sixième point est la différence phonatoire ou phonologique qui serait fille des différences régionales.
Nous avons regroupé ces différents points dans un tableau polarisé qui permet de saisir les mouvements entre les discours historique et discours romanesque.
| Discours historique | Discours romanesque | Hypertextualité ou Amplitude hypertextuelle | |
| Résumé | + | - | - |
| Phrase extraite d'un ensemble | + | + | + |
| Mutation paradigmatique et Interchangeabilité des termes |
- | - | + |
| Le vague narratif | - | + | - |
| Précision du Romancier |
- | + | - |
| Différence phonatoire ou Phonologique | - | - | + |
L'interprétation de ce tableau révèle que lorsque le discours historique et le discours romanesque sont du même signe, l'amplitude hypertextuelle ou hypertextualité est plus grande, ce qui signifie que le romancier emprunte beaucoup à l'historien ; ainsi l'hypotexte historique est plus visible et plus perceptible. En revanche, quand les signes des discours romanesque et historique sont différents, l'amplitude hypertextuelle ou hypertextualité est moins grande, ce qui signifie que le romancier emprunte peu à l'historien et ses pistes sont brouillées. L'hypotexte historique n'est donc pas suffisamment identifiable.
Par ailleurs, le fonctionnement du personnage de Djigui Kéïta roi de Soba que Kourouma met en oeuvre dans son roman Monnè, Outrages et Défis, est digne d'intérêt dans la mesure où il montre un autre traitement de l'hypotexte historique. En effet, des travaux sur l'oeuvre de Kourouma ont déjà démontré que le personnage de Djigui est fortement inspiré de Gbon Coulibaly, chef des Tiembara. À ce sujet l'article de Virginie Kouassi Affoué, dans les actes du Colloque d'Abidjan de 1992, intitulé « Monnè, Outrages et Défis : De l'oralité à la fiction romanesque », a établi une homologie entre Djigui Kéïta roi de Soba et Gbon Coulibaly - personnage historique - chef des Tiembara. Ainsi, des actes et événements rapprochent-ils ces deux personnages. Nous avons entre autres : « leur appartenance à la noblesse princière du Manding» ; « leurs surnoms liés à leur fonction de roi notamment « kélémassa ou Massa », « Fama », « Patriarche », « Centenaire » ; « leurs nombreuses épouses », « leurs nombreux enfants » » ; « leur syncrétisme au niveau de la pratique religieuse » ; « leur acte de soumission à Samory », « leur collaboration avec les Français » ; « leurs voyages dans le sud et en France » ; « leur engagement dans les luttes émancipatrices qui voit leur adhésion au R.D.A. ». Tous ces éléments représentent les points de jonction des deux personnages aux travers desquels Gbon Coulibaly est transformé en Djigui Kéïta, l'Histoire est ainsi transformée en fiction. C'est d'ailleurs ce que Dorrit Cohn appelle « biographie fictionnelle historisée » 84 . Nous assistons ainsi à un phénomène de baptême ou de « nommation ». Le romancier qui assume la paternité de ses personnages, leur donne des noms. Pour en avoir l'esprit net, nous avons eu le 10 décembre 1998 un entretien avec l'auteur à son domicile aux Deux Plateaux à Abidjan. À propos de la très forte ressemblance de certains de ses personnages avec des figures historiques, il nous confiait ceci :
« Quand un romancier travaille, il se base toujours sur un personnage. Il commence toujours par un personnage réel et après il le transforme. Effectivement, je me suis basé sur Gbon Coulibaly pour présenter Djigui Kéïta » 85 .
Nous en déduisons que le baptême des personnages participe de la transformation de l'Histoire en fiction. Ici l'hypotexte historique est l'ensemble des points de jonction entre le personnage réel et son double fictif.
Au total, Ahmadou Kourouma organise son récit dans Monnè, Outrages et Défis selon un système assez intéressant. Il établit une communication entre les différents rois chefs et empereurs du Manding qui, historiquement n'ont entretenu que des rapports conflictuels. Il tronque donc l'Histoire. Djigui Kéïta roi de Soba reçoit tour à tour des messagers qui lui rendent compte de la chute de Babemba le roi de Sikasso, Bandiougou Diarra, roi de Oussébougou et chef des Bambara avec qui le narrateur établit des liens de parenté avec Djigui (« Cousin éloigné de Djigui »), de Ahmadou roi de Ségou, de Naba Koutou roi de Ouagadougou, de Aly Bojury N'Diaye roi de Djolof.
Les résistances qui se sont déroulées dans des espaces éclatés notamment à Bamako, à Sikasso, à Koliminia, à Nioro, à Ségou, à Sikoto, à Ouagadougou et à Oussébougou semblent être regroupées dans le même tableau où Djigui est instruit de tout par le biais de ses messagers. Ce qui donne l'impression que tout se déroule sous les yeux de Djigui et particulièrement à Soba. Ces micro-espaces sus-cités dont l'ensemble constituerait le macro-espace du Manding semblent se fondre dans Soba et se réduire à l'espace de Soba où Djigui est instruit du moindre détail. Le narrateur de l'oeuvre a su établir une parfaite jonction entre les personnages historiques de la résistance et le personnage fictif et fictionnel de Djigui Kéïta.
Toutes les résistances du Manding ont échoué face à l'armée française, certainement à cause de la désorganisation des résistances lisible dans ces propos du Capitaine Péroz lors d'une de ses campagnes militaires au Soudan en 1887 :
« Au point de vue politique, trois chefs redoutables par l'étendue de leurs territoires, ainsi que par le nombre de leurs guerriers, englobaient le Soudan français au Nord, à l'Est et Sud-Ouest. Seuls, ils pourraient par leur hostilité battre toujours en brèche et arrêter notre établissement naissant et, en tout cas, lui interdire tout commerce extérieur ; réunis, ils l'eussent fait sombrer dans un désastre tel que jamais peut-être nous n'eussions plus tenté de porter l'influence et le commerce français dans ces parages » 86 .
Ces propos illustrent clairement la figuration des résistances africaines faites par Kourouma. Le romancier s'inscrit dans l'esprit des aspirations de l'Histoire écrites par certains témoins et par des historiens de profession.
Les résistances à la pénétration française ayant été tenues en échec par les colonnes françaises, le processus de la colonisation a été entamé. Cependant, face à cette entreprise d'installation coloniale, des rebellions naîtront. Ce sont ces velléités de révolte des peuples insoumis à l'administration coloniale que les autorités métropolitaines s'évertueront à enrayer. Le phénomène de la pacification, qui est la voie empruntée par les colons voit le jour.
À Soba, dans le royaume de Djigui Kéïta, la pacification se manifeste surtout par les prestations. Le narrateur indique globalement ce que sont les prestations :
« La loi de l'hospitalité exigeait des habitants qu'ils fournissent assez de grains, de légumes, de condiments, de volailles, de moutons et de boeufs. [...]. Pour bâtir les résidences des Blancs et le camp, seraient réquisitionnés les meilleurs maçons, forgerons, sculpteurs, couvreurs du pays. [...]. L'interprète félicita le roi et les notables et en profita pour nous apprendre le nom de l'opération : Les prestations. Les bêtes, les choses et les vivres fournis constituaient des prestations. Les hommes, les garçons et les jeunes filles réquisitionnés étaient des prestataires » 87 .
Pour Jean Suret-Canale, la Pacification devra se saisir comme la période qui a suivi l'ère des grandes résistances à l'implantation coloniale. Quant à la prestation, elle est un maillon de la pacification. Elle pourrait s'appréhender comme la tâche ou le rendement des corvéables. En substance, c'est cet effort de maîtrise des velléités de révolte que l'Histoire coloniale a baptisé comme par antiphrase, «la pacification». En effet, l'entreprise se manifeste par une suite d'opérations militaires longues et cruelles destinées à désarmer la population et à briser chez elle toute possibilité de résistance.
Dans l'oeuvre de Kourouma, l'oeuvre de pacification entreprise par les Colons dans le Manding, semble se résumer à un seul espace qui, de façon métonymique, désignerait le macrocosme du Manding. Certains connotateurs de mimesis - ou effets de réel au sens où l'entend Roland Barthes 88 - relevés dans Monnè, Outrages et Défis instruisent au sujet de cet espace donné : « La forêt du Sud », « l'ouverture sur la mer », « Bouaké la capitale du centre ». Ces indices renvoient le lecteur à l'espace de la Côte d'Ivoire. Il faut faire remarquer qu'en Côte d'Ivoire, la pacification s'est manifestée sous deux jours : la méthode pacifique et la méthode forte dont le gouverneur français Gabriel Angoulvant fut le principal acteur et le maître d'oeuvre. L'Histoire enseigne qu'Angoulvant fut mandé pour soumettre les peuples les plus téméraires qui se sont opposés à l'implantation française. Ainsi, Jean Suret-Canale écrit :
« « Dans ses considérations théoriques, Angoulvant rejette l'absurdité » de la « pénétration pacifique ». La colonisation ne peut s'imposer que par la force » 89 .
Notons ici par exemple l'allusion faite à la résistance du peuple Abbey dans Monnè, Outrages et Défis :
« Tout cela n'est pas le plus malfaisant de la forêt. Son fléau, c'est les «boussmen» qui l'habitent. De vrais sauvages sur lesquels les Blancs n'ont pas encore mis la main et qui dans la nuit creusent et descellent les rails placés le jour » 90 .
Nous y lisons une reprise caricaturale de la révolte des Abbey, peuple forestier réfractaire du Sud de la Côte d'Ivoire. Ce passage emprunte à l'Histoire tous ces mythes développés par le théoricien de la manière forte. Angoulvant, qui n'a que du mépris pour les Abbey et qui les trouve, à l'instar de tous les Africains, « insensibles à l'argument de l'« oeuvre civilisatrice » » 91 pour emprunter l'expression de Jean Suret-Canale. Ce dernier le cite dans ces termes :
« Sauvages, farouches, au dernier échelon de l'humanité, qui se refusaient, bien que proches du chemin de fer, à venir le voir, qui se livraient à la vie primitive et nomade du chasseur, qui ne payaient pas l'impôt jusque-là, [et] se disposaient à s'opposer par la force à la pénétration de leur pays » 92 .
Nous pouvons donc remarquer que le narrateur a utilisé les termes du colonialiste : « Sauvages » pour désigner paradoxalement la bravoure des Abbey qui, très tôt, se sont opposés à l'intrusion française dans leur territoire. Ils donnaient déjà une leçon de courage à tous ces Noirs pusillanimes qui ont cédé à la colonisation et qui de plus l'aidaient même à s'établir. Le romancier s'est ainsi inspiré de l'exemple de résistance des Abbey dans l'Histoire pour présenter crûment tous les mythes développés sur le Noir par les colonialistes. Cette révolte qui fait tache d'huile dans l'Histoire est ainsi notifiée par Jean Suret-Canale :
« Le 6 janvier 1910 au matin, tout le peuple forestier des Abbey se soulève : « Le pays se soulevait ensemble entre les kilomètres 70 et 120, obéissant à un mot d'ordre ». La voie ferrée et ses installations sont attaquées, la voie coupée en vingt-cinq points rien qu'entre les kilomètres 24 et 42 » 93 .
Il est à retenir que la pacification s'est surtout réalisée à travers les prestations. La prestation est présentée sous son jour le plus brûlant. Son évocation plonge le lecteur dans l'Histoire terrifiante vécue par l'Afrique coloniale. Dans Monnè, Outrages et Défis, nous notons que : « La prestation dure deux semaines : ensuite le réquisitionné est relevé, libéré et renvoyé chez lui » 94 . Dans ce passage, les mots « réquisitionnés », « relevé » et « libéré » - qui sont respectivement un participe passé substantivé (le réquisitionné) et des attributs suggèrent l'idée d'un monde carcéral, d'un espace de brutalité et de confiscation de liberté, donc liberticide. Par ailleurs, ils impliquent aussi l'idée des êtres humains « chosifiés ». Notons à partir de ces remarques que la prestation niait aux nègres tout leur droit à la liberté, elle les bâillonnait pour les réduire à l'état de robot. Brandissant ainsi le spectre de la molestation et de la terreur par le biais des prestations, les colons ont muselé les Noirs de Soba dans la fiction de Kourouma et partant de toute l'Afrique dans la perspective historique et les ont ravalés au rang d'automates.
En somme, si la pacification à travers les prestations a épuisé Soba et toute l'Afrique, « l'impôt du prix de la vie » semble les avoir ruinés. Il est à remarquer que l'impôt du prix de la vie est la dénomination que Soumaré, l'intarissable interprète, a donné à l'impôt de capitation dans Monnè, Outrages et Défis. En effet, le syntagme prépositionnel 'de capitation' est étymologiquement issu du Latin 'Caput' qui signifierait 'tête' ; c'est ce qui explique que l'impôt de capitation est prélevé sur chaque habitant par l'administration coloniale. Le syntagme prépositionnel « de capitation » revêt de facto une fonction métalinguistique dans la mesure où il explique de quoi retourne l'impôt « de capitation ». C'est un impôt qui ne se payait que dans les colonies françaises par opposition aux colonies britanniques où l'impôt se payait par case d'où le nom « impôt par case ». L'impôt de capitation fut expérimenté à Madagascar par Gallieni et apparut comme un instrument adéquat à l'exploitation des assujettis. Il avait l'avantage de camoufler cette exploitation en favorisant le principe du travail libre. La ruse qui sous-tendait son application relève du fait que les indigènes étaient forcés à produire, à se procurer des ressources pour ensuite s'en débarrasser sous la contrainte de l'imposition. L'impôt de capitation fut étendu aux autres colonies afin qu'elles s'assument financièrement. Le cas de la Côte d'Ivoire est éloquemment souligné par René-Pierre Anouma dans l'introduction de sa thèse de troisième cycle :
« Il (l'impôt de capitation) fut étendu, par l'arrêté du 14 mai 1901 du Lieutenant Gouverneur Clozel, en Côte d'Ivoire où il était en outre destiné à fournir l'essentiel des ressources budgétaires de la colonie dont l'autonomie financière venait d'être instituée » 95 .
Dans Monnè, Outrages et Défis, l'impôt de capitation serait avec les travaux forcés les deux voies d'accès à la civilisation d'où son importance aux yeux des colons qui mettront tout en oeuvre pour le faire payer. Djéliba, le griot de la cour de Djigui Kéïta, roi de Soba le montre dans une chanson :
« Si tu n'en as pas : tu en auras quand même
Si tu n'en veux pas : tu l'aimeras quand même
Si tu ne peux pas : tu le réussiras quand même » 96 .
Cette chanson signifierait que les habitants de Soba seraient amenés à agir contre leur gré. Ils devaient vivre dans la soumission absolue.
Le triptyque qui la compose est révélateur de toutes les tribulations et humiliations que subiront les populations de Soba pour payer l'impôt de capitation. Toute la cruauté avérée des colons, des sicaires et des gradés Noirs se trouvent dans cette phrase :
« Avec le piment et le feu, ils vendront leur or, (...), s'ils n'ont pas d'or, ils se sépareront de leur bétail ; s'ils n'ont pas d'animaux, ils vendront leurs filles, leurs femmes, leurs cache-sexe. Tout le monde doit savoir qu'il est préférable de consommer de son totem plutôt que de refuser de payer l'impôt de capitation » 97 .
Ce passage prouve que la torture est de mise pour obliger les habitants à payer l'impôt de capitation. Soba couve une psychose généralisée. Le passage met en relief les atrocités que subissent tous ceux qui refuseront de payer l'impôt. Djéliba est certainement fondé à parler d'impôt du prix de la vie car l'impression qui se dégage est que c'est le paiement de cet impôt qui donne la vie sauve. Ou plus exactement la liberbé à Soba équivaut au prix de l'impôt. Il en ressort que l'impôt de capitation a le prix d'une vie de colonisé à Soba.
Cette description de l'atmosphère coloniale par le narrateur est en accord avec ce que rapporte l'Histoire. Suret-Canale écrit par exemple que :
« L'impôt dont le montant variait de 0,50 F à 1 franc, 2 francs au maximum, a été brusquement porté à 4,50 francs. Le recouvrement de l'impôt ne peut être effectué que par des colonnes de police » 98 .
C'est Jean Labruère qui tire les conséquences des actions policières :
« Résultats matériels de ces colonnes : impôts incomplètement recouvrés au prix suivant : villages brûlés, chefs et indigènes tués en nombre, têtes des chefs plantées sur des piques, amende de guerre » 99 .
Cet univers de mort achève de convaincre le lecteur de la mémoire homicide de l'Histoire coloniale et de l'exploitation économique, du pillage économique sans vergogne dont elle a usé envers les peuples. A. Kourouma résume tout ce qui précède dans En attendant le vote des bêtes sauvages quand il écrit que :
« Le ministère des colonies conclut souverainement que les hommes nus pouvaient être civilisés, christianisés, envoyés aux travaux forcés, c'est-à-dire travailler obligatoirement et gratuitement trois mois par an pour les colons blancs. On pouvait exiger d'eux l'impôt de capitation. Ils étaient économiquement exploitables » 100 .
Le narrateur décrit d'une certaine manière les méthodes employées pour spolier les paléonigritiques qui présentent le visage d'une Afrique vierge et étrangère aux feux de l'impérialisme colonial. La méthode expansionniste coloniale est graduelle ; nous le notons à travers la gradation ascendante du passage sus-mentionné. Les verbes 'civiliser', 'christianiser', 'envoyer aux travaux forcés' et 'exploiter économiquement' obéissent à une logique ascendante et évolutive. Nous y lisons toute la subtilité et le fondement de l'entreprise coloniale qui, au contraire de ses intentions et ambitions philanthropiques avouées, a réalisé son enjeu et montré ses réelles motivations à travers l'exploitation des indigènes. Cet état de fait pourrait coïncider avec la méthode de gestion des colonies selon Angoulvant ; en voici la description par Jean Suret-Canale :
« 1° Première mesure fondamentale : Le désarmement, la rédition intégrale des fusils, « sanction la plus efficace»
2° Arrestation et internement hors de la colonie des chefs et féticheurs coupables d'avoir fomenté la révolte.
3° Paiement des impôts arriérés et d'une amende de guerre.
4° Acceptation de l'impôt annuel, du portage et des prestations, ouverture des routes et des pistes.
5° Destruction des campements et groupement en village » 101 .
À Soba, avec la torture et les atrocités subies par les populations, toute volonté de révolte sera tuée en elles. Ainsi 'pacifiées', les travaux forcés pourront s'établir dans les colonies. Le narrateur le remarque dans Monnè, Outrages et Défis :
« Maintenant que dans les villages, les habitants vaquent tranquillement au travail de la paix et de la civilisation, que tous les envoyés du pouvoir sont accueillis avec les fêtes, votre pays est pacifié... » 102 .
Ces propos semblent être inspirés de la remarque faite par Angoulvant sur l'attitude des commerçants vis-à-vis de la pacification d'une part, et d'autre part sur ses propres considérations sur les relations entre l'administration coloniale et les populations noires. Le mercantilisme de certains commerçants et leur esprit capitaliste qui les aveuglaient leur imprimaient l'idée selon laquelle ils :
« Considéraient comme pacifiée toute région où ils trafiquaient à peu près librement : peu leur importait que l'indigène ait payé l'impôt, accompli les prestations, accepté de soumettre ses différends à la justice » 103 .
Cette idée révèle que les commerçants qui trafiquaient à la faveur de la colonisation n'étaient pas des bourreaux dans le système colonial. Leur recherche effrénée du profit les rendaient plus indulgents et plus tolérants avec les populations noires qui représentaient du reste leur clientèle. Le passage expose donc une lecture relativisée de la pacification qui n'est pas de mise dans la vision d'Angoulvant. Pour lui, la pacification se résume en ces termes :
« Ce qu'il faut poser avant tout, c'est le principe indiscutable de notre autorité... De la part des indigènes, l'acceptation de ce principe doit se traduire par un accueil déférent, un respect absolu de nos représentants quels qu'ils soient, le paiement intégral de l'impôt au taux uniforme de 2,5 francs, un concours sérieux donné à la construction des pistes et des routes, l'acceptation du portage rétribué, l'observation de nos conseils relatifs à la nécessité du travail, le recours à notre justice... Les manifestations d'impatience ou d'irrespect à l'égard de notre autorité, les manques voulus de bonne volonté sont à réprimer sans délai » 104 .
Cette phase obscure de l'Histoire africaine est largement édulcorée par Kourouma qui, avec ses descriptions pittoresques, adoucit la teneur tragique de l'Histoire. Cette période met en éveil l'esprit colonialiste du Blanc qui niait au Noir jusqu'à son existence pour, semble-t-il, lui imprimer l'idée qu'il est un non-être. Les travaux forcés sont le prolongement de la pacification déjà trop douloureuse.
Dans Monnè, Outrages et Défis, le narrateur affirme : « C'est faute de route que le Manding n'a pas connu la civilisation » 105 . De cette assertion, il ressort une ironie qui veut que la civilisation implique la nécessaire présence de routes chez soi.
Ce sont les routes qui de façon imagée ou réelle permettent l'accès de la civilisation aux contrées, aux hameaux les plus reculés. C'est à juste titre que tout Soba sera mobilisé pour la construction des routes et du chemin de fer. Cette mobilisation se fera avec la barbarie la plus atroce et la brutalité la plus inimaginable. Les sicaires et les gradés noirs sont les acteurs les plus aguerris, qui rivalisent de cruauté et les plus zélés que l'administration coloniale utilisera pour faire avancer les travaux de construction. Notons ce passage qui décrit le déroulement des travaux sous la bannière des sicaires :
« Les griots chantèrent ; les tam-tams et les balafons jouèrent. Au rythme de la musique, les tirailleurs et les sicaires levèrent les chicotes et les abattirent sur les dos nus des habitants qui s'effarèrent. Les hommes coupèrent avec les machettes, débroussaillèrent avec des « daba », abattirent avec des haches, cavèrent et fouirent avec les pioches. Les femmes et les enfants, comme des milliers de fourmis, chargèrent sur leur tête des paniers de pierres et de terre, remblayèrent les vallées et damnèrent la piste de leurs pieds nus ; la route petit à petit se dégagea et s'étira indéfiniment sur les monts, les rivières et les bas-fonds » 106 .
Le travail, au cours des travaux forcés à Soba, a acquis son sens étymologique « Tripalium », torture. Le déroulement des travaux sous la pression des sicaires et l'autorité des chicotes plonge le lecteur dans la période africaine des travaux forcés. À Soba par exemple, la souffrance est le lot quotidien des hommes sortis de la forêt pour faciliter l'accès à la « civilisation ». Aiguillonnés qu'ils sont par la chicote, le fouet ou le martinet, ils ont été transformés en de véritables outils de travail.
Paradoxalement, le narrateur baptise les travaux forcés : 'travail de la paix et de la civilisation'. Ce qui frappe a priori dans cette dénomination c'est le syntagme nominal 'travail de la paix' ; ce syntagme nominal est d'autant plus étrange que le seul langage que tiennent les dirigeants des travaux est le langage de la chicote. Notons ceci :
« Les gradés mulâtres et les tirailleurs noirs dirigèrent les travaux de construction du kébi avec des soins frôlant la manie. Ils se déplaçaient à travers les chantiers en hamacs ou à cheval et l'essentiel de leur travail consistait à chicoter les travailleurs forcés » 107 .
Ce paragraphe est illustratif des exactions commises sur ces travailleurs. Des syntagmes comme « des soins frôlant la manie » et « l'essentiel de leur travail consistait à chicoter » sont lourds de sens et révélateurs de la scélératesse des superviseurs des travaux. Ils projettent dans un espace de souffrance et de calamité où l'homme noir rumine la douleur et où il devient un « homme-douleur ».
La désignation des travaux forcés par l'expression «travail de la paix» apparaît donc incongrue. On y perçoit une ironie d'autant que la construction des routes et surtout du chemin de fer s'est réalisée grâce à la sueur et au sang des populations de Soba. La difficulté et les atrocités subies par les travailleurs les faisaient fuir. Cet état de fait est révélateur des cruautés du labeur. Notons : « Je jurais qu'on pouvait extraire du pays des hommes et des femmes pour les prestations et les travaux forcés » 108 .
L'emploi du verbe « extraire » suppose d'abord une recherche minutieuse de ces hommes qui se sont enfuis dans les forêts les plus reculées. Cette recherche minutieuse développe une métaphore minéralière qui assimile les prestataires à du métal, ou a des pierres précieuses. Le verbe « extraire » suppose ensuite la force de réaction des « fuyards » dans la mesure où une idée de capture, de prise donc de refus se cache dans l'idée d'extraction. Le verbe « extraire » suppose pour ainsi dire une idée de brimade et de violence. Les tirailleurs et les sicaires, sous l'autorité des colons, passés maîtres dans cet art se sont bien souvent illustrés dans les villages par deux méthodes que le narrateur a nommées « la méthode des magnans ou de la parole de la poudre » 109 et « la formule du renfrognement des visages ou du refus de la calebassée d'eau » 110 qui correspondent certainement à la « période de l'action vive » 111 selon l'entendement d'Angoulvant dans l'Histoire de la pacification de la Côte d'Ivoire entre 1908 et 1916. La première de ces deux méthodes consiste à conquérir un village par les armes et la seconde à humilier les chefs et les notables qui, ligotés et chicotés fournissaient des hommes pour les travaux forcés.
De tout ce qui précède, il est notable que c'est pour la réalisation des réseaux de communication que les travaux ont été vécus sous leurs jours les plus terribles. À Soba, c'est avec une fine diplomatie que les colons ont attiré l'attention du roi Djigui sur le train qui est même devenu sa première préoccupation. L'interprète s'adressant ainsi au roi :
« Le gouverneur a ajouté à cet honneur celui, incommensurable, de tirer le rail jusqu'à Soba pour vous offrir la plus gigantesque des choses qui se déplacent sur la terre : un train, un train à vous et votre peuple» 112 .
Cette proposition faite au roi sera une obsession chez lui. Il fera du train sa propriété. Des passages relevés dans le roman (Monnè, Outrages et Défis) sont assez édifiants à ce sujet :
« Je demandai au toubab quand devait m'arriver mon train » 113 , « je veux ma gare, mon train à ma porte » 114 , «Mon Commandant, quand m'arrivera mon train ? » 115 .
Djigui s'appropriait le train. Ceci est remarquable dans les passages précédents à travers les adjectifs possessifs « mon », « ma ». Cette propension de Djigui à s'attribuer le train est d'autant plus forte que les adjectifs possessifs « mon » et « ma » sont précédés de « m' » la forme élidée du pronom personnel « me » qui apparaît dans : « m'arriver mon train », « m'arrivera mon train ». Cette addition pronominale ou juxtaposition de pronoms revêt une très forte valeur « appropriative » et connote l'obsédant besoin de Djigui de s'attribuer le train. La tendance obsessionnelle du roi à s'arroger le train fera qu'il en sera obnubilé. Rentré de sa visite de France, il donne l'impression de n'y avoir découvert que le train : « Je voulus tout voir, tout connaître, tout toucher, tout admirer ; mais partout je ne trouvai que des trains» 116 ; « À Paris, les trains circulaient sous et sur terre ainsi que dans le ciel» 117 ;
« Des foules sortaient des gares ou y entraient. Nous visitâmes de vastes lougan dont les moissons étaient évacuées par des trains, des fabriques qui transformaient des trains entiers de matières premières en marchandises qui étaient réexpédiées par des trains » 118 .
Toute la présence du train dans le discours du roi révèle son obsession et sa subjugation.
L'acceptation du train pourrait s'interpréter comme l'acceptation de retombées positives de la colonisation par Djigui. Il y a donc une nécessité de ne pas rejeter en bloc la colonisation bien qu'elle ait répandu atrocités et morts dans son sillage. Il faudra lui reconnaître ses effets positifs tels la construction des routes, des dispensaires, des écoles, du rail etc. Ces effets positifs pourraient atténuer tout le mal qu'a souffert l'Afrique et pourraient certainement lui permettre de panser ses plaies intérieures. C'est certainement cette lecture qui se fait dans l'attitude du roi Djigui qui ayant été séduit par le train, a proclamé la fin des « monnew » ; c'est-à-dire la fin des outrages et des humiliations :
« Le vendredi suivant, après la prière, mes louangeurs entonnèrent l'hymne des monnew. Je cillai et sourcillai sans attirer leur attention sur mon agacement. Indigné, d'un geste incongru de la main, je fis fermer les bouches, taire les coras et, dans le silence qui suivit, aux croyants muets et étonnés, je proclamai que les monnew étaient finis, vengés et oubliés » 119 .
Djéliba, le griot de la cour royale, a renchéri sur ce nouvel état d'esprit par la proclamation d'un nouveau sommet pour glorifier Djigui : « le monnèbana »
qui signifie littéralement « Le monnè est fini ».
Outre ces aspects positifs de la colonisation qui sont perceptibles dans l'acceptation du train en tant qu'infrastructure économique, le train a, tout comme la colonisation, généré des souffrances et des morts. Il est même décrit comme un monstre : « L'effroyable bête bouffait du feu, pissait, fumait, suait, ronronnait et puait » 120 . Ce passage dans lequel les verbes « bouffait », « pissait », « suait » et « puait » ont une valeur symbolique, édifie le lecteur au sujet de l'allégorie du monstre. Ce « monstre-train » ou « monstre-colonisation » semble se résumer dans ces propos du narrateur :
« La besogne de tirer le rail était une fatigue immense qui consommerait des hommes, des moissons, du bétail, de l'argent et de nombreuses saisons » 121 .
Nous y lisons une vision méphistophélique du train - perceptible à travers l'évocation du rail -, c'est un engin, une machine qui porte la mort dans son sillage. Il y a donc une forme de mythification négative inhérente à l'acception du train dans le texte qui achève de le transformer en un ogre. Son caractère dévastateur et destructeur est ainsi mis en relief dans les passages plus haut mentionnés.
En substance, le train étant une manifestation ou une conséquence directe de colonisation à travers les différents rapprochements que nous avons faits précédemment, nous pourrions breutatis causa affirmer qu'il serait une représentation métonymique de la colonisation puisqu'il en fait partie intégrante. C'est la colonisation qui lui donne la possibilité d'exister.
En définitive, il faut noter que le déroulement des travaux forcés semble s'être exclusivement axés sur la construction des voies de communication (routes et chemins de fer). Ce sont probablement les constructions de ces voies routières et de ces réseaux ferroviaires qui ont été les plus pénibles et les plus meurtrières pour les populations de Soba et de toute l'Afrique subsaharienne. Cela expliquerait certainement qu'elles se soient imposées à l'auteur au détriment de l'édification des dispensaires, des chapelles, des écoles et des habitations. Ces dernières constructions n'ont pas été décrites avec la même attention et la même rigueur que les premières. Partant de cette observation, nous notons qu'il y a chez l'auteur un besoin de hiérarchisation des événements historiques, ce qui infère une lecture classificatoire des faits historiques.
La pacification et les travaux forcés sont des périodes historiques qui s'emboîtent l'une dans l'autre. Elles apparaissent combinées. Cet état est clairement mentionné par le narrateur :
« Rien qu'à la ressemblance entre les deux chefs blancs, le militaire et le civil, à la même application avec laquelle les gardes-cercles et les tirailleurs présentaient, au silence respectueux que nous avions observé pendant toute la cérémonie, et à ce maudit soleil de notre pays qui écrasait et étouffait au point que les vautours avaient déserté le ciel, nous dîmes que le changement ne pouvait et n'allait rien apporter, tout de suite vîmes et comprîmes que le régime militaire et le régime civil étaient l'anus et la gueule de l'hyène mangeuse de charognes : Ils se ressemblaient, exhalant tous les deux la même puanteur nauséabonde » 122 .
Pacification et travaux forcés sont les anneaux emboîtés de la même chaîne du système colonial qui a généré atrocité, inhumanité vécue et géhenne chez des peuples martyrisés qui n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes dans des colonies où la vie et l'existence n'étaient plus que survie.
Dans cette partie de notre étude, l'emprunt à l'Histoire s'est fait surtout selon des thèmes génériques. C'est donc selon une thématique que l'auteur s'est inspiré de l'Histoire. Il est parti du thème général de la colonisation qui a développé les sous-thèmes de la pacification et des travaux forcés pour présenter le royaume de Soba, son roi Djigui et ses populations «désolées» par les tribulations et les sévices du système colonial. Nous en dégageons une esthétique générale à travers un tableau polarisé qui met en exergue la méthode d'emprunt de thèmes fondamentaux - par le romancier - à l'Histoire.
| Narration et sensibilité (Roman) |
Thème emprunté (Histoire) |
Hypertextualité |
| - | + | - |
| + | + | + |
Quand le romancier emprunte à l'Histoire et que dans sa narration, il est peu sensible, la relation entre l'Histoire et le roman c'est-à-dire l'hypertextualité est de teneur très faible ; ce qui voudrait dire que l'Histoire est plus perceptible dans le roman. Mais quand le romancier est plus sensible, son discours est plus virulent et réaliste, la teneur ou l'amplitude hypertextuelle est considérable. L'Histoire est certes perceptible mais les écrits romanesques sont aussi réalistes.
La pénétration française dans le Manding a engendré chez Kourouma des textes fortement redevables à l'Histoire. Sa création a laissé percevoir les visages de Ki-Zerbo, de Suret-Canal, de P. Braillard pour ne citer que ceux qui sont immédiatement perceptibles et devinables. L'influence historienne de Kourouma laisse entrevoir une pléthore d'hypotextes supposés qui développe un double rapport de l'auteur aux sources historiques. Il s'agit des relations textuelle et thématique. La relation textuelle de l'auteur à l'Histoire est un véritable travail d'appropriation du texte historique. Dans ce premier aspect de la « fictionnalisation » de l'Histoire, l'auteur transforme le texte historique en l'adaptant à son discours. Nous assistons à une fausse re-duplication de l'information historique qui se dilue ou se corse dans l'espace ou le moule de l'inspiration créatrice de l'auteur. Nous avons décelé six techniques utilisées par l'auteur pour re-dupliquer et transformer l'Histoire. Il s'agit du résumé, de l'extraction d'une partie de l'ensemble qui est un rapport métonymique, de la mutation paradigmatique, du vague narratif, de la précision du romancier et de la différence phonatoire ou phonologique.
La relation thématique de l'auteur à l'Histoire est tout simplement la prise en compte d'un thème d'Histoire par l'auteur dans ses romans. Dans ce cas précis, l'identification de l'hypotexte historique est très complexe et l'hypertextualité n'en est que confuse et arbitraire. Dans cette optique, l'hypotexte est un substrat englobant.
Dans le premier chapitre, le thème de la colonisation est la préoccupation centrale de l'auteur. Il nous retrace plus de 80 ans d'Histoire, des rapports de l'Occident impérialiste à l'Afrique nouvelle débouchée économique. Il expose dans les points que nous avons développés, les phases de pénétration française, de Résistance africaine, de pacification et de colonisation. Le carré thématique couvre la première période des rapports de l'Afrique à l'Occident avant les indépendances de 1960 pour lesquelles les peuples assujettis se battront des années durant.
Les guerres mondiales ont inspiré nombre d'écrivains de sorte qu'on peut parler même d'une littérature de guerre. Chez Kourouma, même si toute la trame de ses productions ne se rapporte pas exclusivement à l'entre-deux-guerres 123 , il fait quand même de la notion de guerre un point focal de son écriture qui reste incontestablement lié à l'Histoire. Car, comme il aime à le dire :
« Je prends ce qu'il y a d'essentiel chez l'homme pour l'écrire, or l'Histoire est essentielle et indispensable pour l'Africain. L'esclavage, la colonisation, les Indépendances, la guerre froide, les guerres mondiales ; ne sont pas des Histoires de jeune fille » 124 .
Son propos est d'autant plus important qu'il semble répondre à ceux qui pensent que l'Afrique n'a pas d'Histoire. Leur érudition pernicieuse doublée paradoxalement d'un sectarisme raciste ont développé des positions étranges et étonnantes. C'est peut-être pour répondre à des auteurs de l'acabit d'Hegel dans ses prises de position sur l'Histoire, que Kourouma écrit. Est-ce une manière de dire que l'Afrique appartient quand même au monde et à la civilisation universelle ?
Dans tous les cas, cette perspective pourrait répondre à Hegel qui pense que :
« L'Afrique n'est pas une partie historique du monde. Elle n'a pas de mouvements, de développements à montrer, de mouvements historiques en elle. C'est-à-dire que sa partie septentrionale appartient au monde européen ou asiatique ; ce que nous entendons précisément par l'Afrique est l'esprit ahistorique, l'esprit non développé, encore enveloppé dans des conditions de naturel et qui doit être présenté ici seulement comme au seuil de l'histoire du monde » ? 125
Cette déclaration d'Hegel dans son Cours sur la philosophie de l'histoire 126 est l'une des premières qui proclamait l'ahistoricité de l'Afrique. Est-ce de l'absurdité ou de la mauvaise foi ? Car finalement qu'est-ce que l'Histoire ?
Les spéculations savantes étant souvent contradictoires dans tous les débats, révélation de la nature dialectique des êtres, des phénomènes et des choses, elles ne trouveront peut-être pas de point consensuel. Pour sa part, Kourouma admet comme Histoire le vécu des peuples relaté par la mémoire collective et mise en graphie par les historiens. C'est pourquoi la Mémoire a pour lui l'importance d'une bibliothèque ; et les écrits d'historiens celle d'une nécessaire référence.
Ainsi reste-t-il dans le sillage des historiens pour semble-t-il rétablir à sa façon une sorte de vérité ou rendre un type de justice qui consiste à exhumer ce que l'on pourrait appeler «les oubliés de l'Histoire» par analogie aux « oubliés du siècle » 127 , pour se poser comme la « mémoire d'un Continent » 128 . C'est pour cela que les romans kouroumiens s'établissent comme de véritables fresques historiques et plongent leurs lecteurs dans l'univers ouvert de l'Histoire.
Les guerres mondiales en constituent un pan révélateur. Cet ancrage dans l'Histoire est ce qui fascine Bernard Fauconnier. Ses propos cadrent bien avec l'esthétique romanesque de Kourouma :
« L'art est encore affaire d'individus, et toute oeuvre se crée en défi à son impossibilité même.
Reste le quotidien du travail et de la démarche romanesque. Pour ma part, je conçois, non exclusivement mais de manière presque naturelle, le roman comme rapport à l'Histoire. Et sitôt que j'écris ces lignes, j'en mesure l'insuffisance aussi bien que la prétention. Le roman est poésie, fantaisie, canular, satire, érotisme, révolution, réaction, vérité et mensonge, intelligence et sottise, bricolage de cohérences aventureuses, questions, réponses, et bien d'autres choses encore. Mais comment échapper à la tentation d'interroger l'Histoire, fût-ce ironiquement, à la fin du XXe siècle, quand tout nous invite : millénarisme, goût pour les bilans, quête du sens ? Le «village planétaire» nous promet une standardisation des récits qui nourrissent le monde. Habiter le monde, c'est aussi le raconter. L'Histoire, c'est la manière de le raconter... » 129 .
Ainsi, Kourouma raconte-t-il le monde des tirailleurs sénégalais pendant les deux guerres mondiales en mettant en avant la participation de l'Afrique, tant au niveau économique qu'au niveau humain au côté de la France métropolitaine. Il tente de rétablir les tirailleurs dans leur droit et de leur accorder l'importance qui ne leur est pas reconnue, ainsi que la gratitude qui leur est due. Cette perspective est en accord avec les remarques de Pierre Miquel dans une tentative de reconstitution des faits historiques mettant les tirailleurs sénégalais au front, il écrit :
« (...) Quand ils se voient cernés, une sorte de folie les gagne. Ils entonnent un formidable chant sauvage, lourd, puissant comme une mélopée. Le rythme de la chanson s'accélère, l'hymne de guerre stupéfie les agresseurs qui s'arrêtent. Les Sénégalais jettent leurs armes en l'air et dansent. Puis, ils attaquent avec frénésie, le couteau ou la baïonnette au poing. Ils étranglent, égorgent, déchirent les agresseurs de leurs ongles. (...)
Il importe de citer à l'ordre de l'Armée, dit le Colonel Lucas Mérieuve, ces héroïques Sénégalais à côté des fusiliers marins.
Qui l'écoute ? Les Sénégalais sont morts. Les survivants ne seront pas cités. Fâcheux oubli pour l'Histoire » 130 .
Cette description qui affiche a priori un caractère ambigu ne montre pas pour autant l'animosité des tirailleurs même si une métaphore de la cruauté se déploie dans la portion de texte citée. Elle est un hommage qui leur est rendu.
Le passage décrit, situe le lecteur à la lisière de l'Histoire et de la fiction tant les actes posés par les tirailleurs sénégalais sont hors du commun. Nous y lisons une certaine amplification du récit à travers les dithyrambes qui pourraient faire planer sur lui un air d'invraisemblance et d'exagération. La passivité des agresseurs face à l'euphorie guerrière des Sénégalais édulcore quelque peu l'authenticité du récit de guerre. Cependant, cette description élogieuse de la furie sénégalaise teintée d'une bravoure exceptionnelle, justifient la participation non moins importante de l'Afrique au côté de la France. Le contour extraordinaire de la relation de ce récit aurait pu le faire appréhender avec beaucoup de réserve mais la mention «Histoires vraies» de la première page au bas du frontispice porte à croire que les tirailleurs sénégalais étaient des combattants « hors - peur » et hors pair. C'est d'ailleurs ce qui explique les conclusions de Pierre Miquel qui s'est exaspéré du « Fâcheux oubli pour l'Histoire ». En se fondant sur ces différentes observations, il se dégage que la peinture de la participation des tirailleurs sénégalais aux différentes guerres de 1914 - 1918 et de 1939 - 1945 faite par Kourouma, est la motivation profonde de leur réhabilitation.
Ainsi, présente-t-il Soba et Tchaotchi comme des réservoirs humains et des greniers pour la France pendant les deux grandes guerres.
À Soba, selon le narrateur dans Monnè, Outrages et Défis, l'interprète annonça à Djigui que :
« «Les Allamas» avaient attaqué les Français. Les «Allamas» étaient comme les Français des Blancs, mais des Blancs plus grands et plus méchants. Ils projetaient de se saisir de toute la Négritie pour la seule méchanceté de chicotter tous les matins le Noir, de fusiller les soûlards, les voleurs et les menteurs, d'instituer des travaux forcés plus durs et meurtriers sans tirer un bout de rail ni offrir un petit train à Djigui » 131 .
Cette assertion expose l'opposition France - Allemagne lors de la première guerre mondiale. Visiblement, la notion « Allamas » qui est un substantif de précision et d'identification dans la phrase sus-mentionnée est semble-t-il la déformation littérale de « Allemands ». Ici, il importe de faire une argumentation détaillée des constructions morphologiques de « Allemand » et de « Allamas » puisque Kourouma emploie la différence phonatoire comme un moyen de capture de l'Histoire, puis comme un pan de la transformation de l'Histoire en fiction. De là se justifie la décomposition morphologique des deux mots. En effet, la voyelle muette [e] a été remplacée par la sonnante [a] et la nasale [ã] par la même sonnante [a] respectivement dans [al (e) m ã] et [al a m a] ou / al a m ã / et / ala m a /. La superposition des deux notions met en relief la différence phonatoire lisible à travers leurs graphies phonétiques et phonologiques. Remarquons que l'écriture phonétique des deux mots [al (e) m ã] et [al a m a] révèle la substitution vocalique quand elle précise le maintien des consonnes [(e)] / [a] et [a] / [a] puis [l] / [l] et [m] / [m]. Quant à leur écriture phonologique, elle précise la différence phonatoire entre les deux termes rapprochés / al a m a / et / al m ã / ; dans ce rapprochement, le mot / al a m a / est trisyllabique alors que / al m ã / est bisyllabique, ce qui fait remarquer que la différence phonatoire est plus syllabique que vocalique. D'où / al a / / al / puis / m a / / m ã / . Si la description morphologique de la notion «Allamas» renvoie au terme «Allemand», la comparaison que le narrateur établit dans le passage plus haut mentionné est fort édifiante et justificative des déductions notionnelles Allamas Þ Allemands. « Les « Allamas » étaient comme les Français des Blancs... ». Ainsi, l'utilisation du vocable « Allamas » est-elle une volonté affichée de l'auteur d'écrire un langage social et coller à la réalité sociale de ses personnages. Il présente une société coloniale analphabète dans laquelle le roi Djigui - analphabète - est en contact avec les colons par l'intermédiaire d'un interprète analphabète qui feint de maîtriser le support linguistique colonial : le français. C'est d'ailleurs l'analphabétisme de Djigui et la volonté soutenue des colons de solliciter l'aide de Soba qui amèneront l'interprète à tronquer les réelles causes de la guerre afin d'intéresser Djigui Kéïta, roi de Soba, ou peut-être traduit-il ce qu'il croit comprendre.
L'interprète joue sur la sensibilité de Djigui en jouant sur ses craintes et ses désirs. L'invasion allemande génèrerait les phobies du roi et mettrait fin à l'objet de ses désirs. Elle est donc doublement menaçante. Les craintes en perspectives sont : « chicoter tous les matins le Noir », « fusiller les soûlards, les voleurs et les menteurs » et « instituer des travaux forcés plus durs et meurtriers ». Par la terreur et l'horreur que les travaux forcés ont fait régner sur les populations noires, ils constituent un mauvais souvenir pour le Noir martyrisé dans sa chair, son sang et sa sueur. C'est à juste titre qu'ils constituent une crainte pour le roi de Soba. De plus, les promesses coloniales qui lui ont été faites par les Colons, notamment la construction du rail devant le Bolloda et un train qui serait gratuitement donné au roi, avaient motivé sa coopération avec les Colons et l'acceptation de la colonisation de Soba. Les désirs du roi étaient donc d'avoir un train pour lui et de voir le rail traverser Soba. Ces prérogatives seraient mises en péril par l'invasion allemande. Il en résulte que l'interprète a fait un conditionnement psychologique à Djigui afin de le préparer à fournir des soldats noirs ; il a brisé en lui toute possibilité d'opposition en l'impliquant directement dans la guerre. Cependant, il est tout aussi vrai qu'une défaite française aurait entraîné l'explosion de l'empire colonial français. C'est ainsi que la première guerre mondiale au-delà de la France et de l'Allemagne qu'elle opposait directement, va embraser tout le monde du 1er juillet au 4 août 1914.
Se rabattant sur ses colonies d'Afrique, les Français ont exigé l'aide de Soba et de Tchaotchi pour la fourniture de guerriers :
« Ce qui les [Français et Blaise Diagne, le premier député nègre du Sénégal chargé du recrutement des Noirs] préoccupait était plus chaud que la cause qui amène le caïman à fuir le marigot. Ils réclamaient et appelaient des guerriers nègres pour l'au-delà des mers. La guerre désolait les terres et villages de France » 132 .
Ainsi s'ouvre l'épisode du recrutement massif des Noirs pour la France métropolitaine qui s'enlise dans la guerre. C'est à cette époque que les historiens parlaient de «l'armée noire» dont le grand théoricien fut le Colonel (plus tard Général) Mangin qui précise ses raisons :
« L'abaissement de la natalité en France et la réduction du service militaire à deux années ont produit dans les effectifs de l'armée un déficit considérable et qui augmente : le nombre des appelés sous les drapeaux était de 457 000 en 1907, depuis l'application de la nouvelle loi, il n'est plus que de 433 000 et par la statistique des naissances masculines nous prévoyons que, dans dix ans, il tombera à 399 000, dans vingt à 371 000, soit une perte de 62 000 hommes - l'effectif de quatre corps d'armée (...) » 133 .
Cette baisse du nombre des militaires français va favoriser une politique de recrutement agressive et sauvage dont Blaise Diagne sera un des principaux instigateurs sinon le plus grand instigateur. Suret-Canale nous précise ici des statistiques du recrutement de soldats noirs :
« À la déclaration de guerre, on comptait 14 142 tirailleurs en service A.O.F. et 15 600 à l'extérieur, principalement au Maroc. Dès septembre 1914, tous les bataillons sénégalais immédiatement disponibles furent transportés en France (deux d'A.O.F., deux du Maroc, deux d'Algérie) et dirigés aussitôt sur le front » 134 .
La France a ainsi jeté son dévolu sur l'Afrique pour que cette dernière vienne à son secours. Les tirailleurs recrutés en grappes feront don de leur vie pour sauver la Métropole. Blaise Diagne fera du recrutement des tirailleurs sa principale politique d'aide à la France et glanera à ce sujet des lauriers. Voici ce qu'en dit Suret-Canale :
« (...) Une mission créée le 11 janvier 1918 est envoyée en A.O.F. pour intensifier le recrutement ; elle sera dirigée par Blaise Diagne, le Député noir des quatre communes du Sénégal doté du titre du «Commissaire de la République dans l'Ouest africain», avec rang de gouverneur Général. (...) La mission Diagne aidant, 63 000 soldats supplémentaires seront recrutés en 1918 » 135 .
Sa mission a consisté pour l'essentiel à faire comprendre aux Noirs qu'ils étaient directement concernés par la guerre comme l'interprète l'a subtilement fait savoir à Djigui Kéïta. C'est ce que Denise Bouche soutient à la suite de Suret-Canale :
« Le député du Sénégal, Blaise Diagne est envoyé en Afrique Occidentale française avec le titre de Commissaire de la République, à la tête d'une mission qui devait intensifier le recrutement en expliquant aux indigènes que « dans cette guerre immense qui a[vait] la civilisation pour enjeu, leur sort [était] solidaire de nos destinées » » 136 .
Ce matraquage psychologique lisible dans l'assertion de Denise Bouche a fortement contribué à remplir la « nasse » de Diagne aux fins d'étoffer l'armée française. Les chefs et les rois se sont mis à rude épreuve ; il leur sera demandé de fournir des hommes pour la guerre. C'est ce que révèlent les propos de Djigui dans Monnè, Outrages et Défis :
« Ce qui m'était demandé sissa - sissa s'appelait fournir des hommes solides capables d'être de bons tirailleurs, de bons guerriers, pour combattre les « Allamas » » 137 .
Ces propos indiquent que le roi devait par tous les moyens fournir des combattants pour aider la France, et il fallait le faire au plus pressé. L'utilisation du lexème malinké « sissa - sissa » qui signifie « maintenant » ou « au plus vite », démontre l'urgence de la situation et combien l'aide demandée à Soba et partant à toute l'Afrique était pressante et précieuse. De fait,
« Les nègres comme un seul homme devaient se lever pour défendre la terre française, la civilisation, vaincre et annihiler définitivement l'hydre allemande » 138 .
En clair, les Africains devront par leur bravoure affronter les Allemands que le narrateur identifie à une hydre - monstre mythologique tentaculaire. L'identification de l'Allemagne à l'hydre évoque chez le lecteur les projets expansionnistes allemands que l'historien appelle le « pan - germanisme ». C'est pour combattre l'Allemagne expansionniste que les tirailleurs sénégalais seront massivement enrôlés dans l'armée française.
Qui sont ces tirailleurs ? Quelle est cette force ou armée noire ? Ils sont des unités formées dès 1857 par Faidherbe 139 . Elles avaient surtout été utilisées pour la conquête coloniale de l'Afrique. Par la suite, la Métropole les utilisera dans les différentes guerres mondiales et les guerres de décolonisation. Elles sont des fouillis des différentes colonies de l'empire français. Pierre Miquel les présente ainsi :
« On les appelle tirailleurs sénégalais, mais ils peuvent provenir de plusieurs territoires de l'Afrique française, du Soudan, de la Côte d'Ivoire, de la Haute-Volta et même du lointain Congo » 140 .
L'épithète « sénégalais » est qualificatif de l'espace dans lequel se faisait l'embarquement pour la Métropole, c'est-à-dire Dakar au Sénégal. Par ailleurs, depuis les origines, étant donné que Faidherbe qui a formé ces unités était le gouverneur du Sénégal, les troupes conquérantes étaient donc rassemblées au Sénégal. C'est ce qui vaut aux tirailleurs africains le qualificatif de « Sénégalais ».
Si l'approche sémantique du mot tirailleur est révélatrice de l'insistance guerrière qui laisse percevoir la ténacité et la hargne du soldat qu'il désigne, il convient de noter que le calembour qu'il génère a une forte valeur péjorativante. Il s'en suit que dans l'équation tirailleur = tire-ailleurs qui n'échappe pas à la dérision de l'idéologie colonialiste et provoque une critique acerbe contre les troupes noires, l'adverbe « ailleurs » à valeur locative est édifiant. Tire-ailleurs, soldat qui tire ailleurs, qui se sert mal d'une arme à feu et qui semble-t-il maîtrise les armes blanches. Les remarques de Pierre Miquel interpellent :
« (...) Les Sénégalais jettent leurs armes en l'air et dansent. Puis, ils attaquent avec frénésie, le couteau ou la baïonnette au poing » 141 .
Ce passage indique l'aisance des tirailleurs avec les armes blanches. Cette non maîtrise des armes à feu est certainement à l'origine des lourdes pertes subies par les forces noires lors de la guerre. Leur exposition et leur inexpérience en matière de guerre sophistiquée ont davantage alourdi le bilan.
Le courage dont ils font preuve mérite respect et considération. Bien au-delà du sourire narquois qu'ils peuvent arracher, ils glanent des médailles et la reconnaissance de la France. L'exemple de Tchao, un des héros de Kourouma est très éloquent :
« Durant trois lunes entières, les fracassants pilonnages se poursuivirent avec la même intensité. Tchao en authentique homme nu, en authentique montagnard, ne pouvait pas attendre en résigné la mort dans la boue et le froid des boyaux, (...).
Un matin, Tchao se fâcha et, en dépit des ordres du sergent, escalada, se précipita dans les tranchées d'en face, surprit les Allemands, en tua cinq à la baïonnette, (...). C'était un exemple, un héros. Ils le citèrent à l'ordre de l'armée et le décorèrent des quatre plus prestigieuses distinctions militaires françaises : la médaille militaire, les croix de guerre et de la Légion d'honneur et la médaille coloniale (...) » 142 .
Comme on peut le constater, en dépit des armes à feu qu'ils maîtrisent mal, les tirailleurs sénégalais s'illustraient de fort belle manière au combat. Ils étaient bien souvent en première ligne, en témoignent ces propos de Suret-Canale :
« En 1917, 17 bataillons de Sénégalais étaient engagés dans la Somme - 120 000 tirailleurs, au total, avaient été recrutés. On vantait la terreur qu'ils inspiraient aux Allemands, leur mépris du danger. Ce qui permettait de les employer largement comme troupes «sacrifiées», là où les Français commençaient à refuser à marcher » 143 .
Dans ce constat, l'emploi de l'adjectif qualificatif « sacrifiées » évoque la surdétermination des Africains. Il témoigne une certaine abnégation. Que pouvaient-ils, ces hommes qui n'avaient peut-être plus le choix, loin de leurs terres, livrés en pâture à la fureur des canons et à la vindicte des Allemands. De toute évidence, les troupes noires ont été massacrées. Cette hécatombe développa par le fait même le mythe de la « chair à canon » que les historiens emploient pour qualifier le carnage dont a été victime l'armée noire. Ces remarques de Vincent Joly sont à ce titre édifiantes :
« En fait, les tirailleurs ne sont pratiquement jamais employés isolément, en avant des soldats métropolitains. L'unité de base, considérée comme indissociable, reste le bataillon dont l'emploi au combat est pratiquement toujours réalisé en « panachage »,, c'est-à-dire en association avec des unités « blanches ». Pourtant, Mangin ne renonce pas à son idée d'« armée de choc » composée de Sénégalais. En avril 1917, il l'applique au Chemin des Dames avec un résultat effroyable, perdant 45% de ses effectifs. Ce massacre provoque une violente attaque du Député du Sénégal, Blaise Diagne, contre le Général surnommé « le broyeur des noirs » et entraîne l'abandon définitif de leur emploi massif. Cette affaire est à l'origine du mythe de la « chair à canon » » 144 .
La mort massive - de soldats noirs - qui dépassent l'entendement ont favorisé l'usage du mot « mythe » pour marquer les dimensions 'surréelles' de l'horreur.
Ces massacres vont provoquer dans l'opinion des Noirs un sentiment de révolte contre la guerre et les recrutements des tirailleurs. Ils auront une répercussion sur le nombre de combattants à fournir pour la seconde guerre mondiale. L'Afrique, en plus des soldats qu'elle a fournis, était aussi un poumon économique pour la France avant et pendant la guerre. Malgré le nombre de soldats grandissant avec l'avènement de Blaise Diagne, elle fournissait aussi des vivres. Le tableau récapitulatif du recrutement des soldats par la Métropole que dresse Suret-Canale d'après la recherche d'Albert Sarraut nous éclaire suffisamment (Cf. annexe I).
À partir de ce tableau, nous avons tracé la courbe de l'évolution des recrutements en fonction des années.

Considérant les courbes de recrutement de tirailleurs sénégalais en A.O.F. et A.E.F. consignés dans le même repère orthonormé, nous remarquons tout de suite que la courbe de recrutement en A.O.F. est au-dessus de la courbe du recrutement en A.E.F. ; ce qui signifie que le recrutement en A.O.F. a été plus intense qu'en A.E.F.. Les raisons de ce décalage significatif sont doubles. D'abord, la France compte plus de colonies en A.O.F. qu'en A.E.F. ; l'A.O.F. est le bastion de la France et certainement le plus grand rassemblement de colonies de l'empire français. De fait, la base française située au Sénégal qui fait office du point de rassemblement des colonies est la plus importante. Une double relation lie les colonies de ce fait au Sénégal qui a accueilli le gouverneur Général. La nature de cette relation est à la fois centrifuge et centripète. L'aspect centrifuge se lit dans le fait que c'est du Sénégal que partent les ordres pour s'adresser aux colonies ; il y a une sorte d'irradiation. L'aspect centripète est perceptible surtout dans le fait que les colonies s'exécutent en fourniture des tirailleurs pour renforcer les bases des unités de Dakar en partance pour la France en guerre.
Ensuite, les colonies de l'A.E.F. étaient très éloignées de Dakar où se faisait l'embarquement pour la France. La courbe de recrutement des tirailleurs en A.O.F. présente dans son allure générale deux phases importantes : une phase ascendante qui se manifeste à deux niveaux et une phase descendante à un seul niveau. La phase ascendante présente à son premier niveau une pente régulière en deux temps : de 1914 à 1915 et de 1915 à 1916 où elle s'accentue légèrement pour former un premier pic. Cette allure est la conséquence et le reflet du travail de matraquage psychologique dont les Africains ont été victimes entre 1914 et 1916. Il s'agit notamment des libéralités qui sont accordées aux tirailleurs, des fonds de guerres qu'ils reçoivent et de leur exemption de l'impôt de capitation. C'est d'ailleurs ce qui explique que dans cette première phase de recrutement, il y avait plus de volontaires que de « forcés ». À cela s'ajoute le goût de l'aventure, à cette époque, qu'avait le Noir, le désir de découvrir les terres métropolitaines et le sentiment de fierté qu'il y avait à combattre pour la Métropole aux côtés du Maître d'hier ou tout simplement du Maître. Nous y lisons une sorte de tentative d'indépendance et d'émancipation avant la lettre même si les traitements des soldats métropolitains étaient nettement supérieurs aux traitements des tirailleurs. Les tirailleurs avaient une belle revanche à prendre sur leur sort de colonisés.
Le second niveau de la phase ascendante se situe entre 1917 et 1918. Il présente une pente abrupte très forte qui tend vers la verticale. Elle est significative et explicative de l'accroissement exagéré du recrutement des tirailleurs en A.O.F.. Elle s'expliquerait surtout par l'avènement de Blaise Diagne, par la complicité des chefs et rois africains et en dernier ressort par la contrainte psychologique. Comme l'indiquent les historiens, Blaise Diagne, élu Député depuis 1914, va diriger l'opération de janvier 1918 en A.O.F. qui sera sommée non plus de fournir des vivres, mais aussi et encore des soldats pour la guerre. C'est à cette tâche qu'il s'attellera pour fournir des soldats en nombre massif. Il lui était demandé de fournir 40 000 hommes, il en fournira 60 000. Ce zèle et cette détermination ont surtout été guidés par des promesses dont l'exemption d'impôts, les allocations aux familles, l'octroi de la citoyenneté sous certaines conditions et l'emploi réservé pour les anciens tirailleurs. À cela s'ajoute la mesure psychologique très forte qui consista à lier la destinée des Africains au sort de la Métropole française.
La phase descendante se situe entre 1916 et 1917. Elle présente une pente descendante qui induit un pic inversé. Elle représente la conséquence de la résistance des Africains au recrutement pour la guerre. Le texte de Kourouma en donne un aperçu.
« Mais ni les méthodes ni les discours ne convainquirent les paysans : les sicaires ne ramenèrent que peu de Nègres valides, que peu de récoltes, presque pas d'argent » 145 .
Cette remarque est révélatrice non seulement de la spoliation mais aussi de l'épuisement des Africains tant au niveau humain qu'au niveau matériel. Elle est surtout l'expression du refus de laisser se poursuivre le recrutement et de la résistance qu'ils opposent. Les raisons d'une telle attitude sont multiples comme Suret-Canale a pu le remarquer :
« L'illusion se dissipe vite : cette guerre n'a rien de commun avec les guerres africaines d'autrefois, y compris celles conduites par les colonisateurs. Ceux qui sont partis, en Général, ne donnent plus de leurs nouvelles ; leurs familles sont abandonnées sans autre secours que celui de leurs proches ; quelques rapatriés, quelques lettres informent bientôt sur l'horreur des combats, dans le sang, la boue, la neige ; la rumeur publique en propage un reflet fantastique, peut-être exagéré (mais y avait-il besoin d'exagérer ?). Le retour des premiers blessés et mutilés jette l'effroi » 146 .
Comme on peut le constater, la conjugaison de toutes ces raisons entraîne des soulèvements contre le recrutement. L'opposition au recrutement se manifestera de deux façons : soit par l'exode pur et simple des populations vers des zones inaccessibles, le plus souvent vers les colonies britanniques. C'est le cas des Agnis de Côte d'Ivoire qui se sont enfuis, leur roi en premier, vers le Ghana voisin. Soit par un camouflage des chefs ou rois qui présentent consciemment des personnes qu'ils savent inaptes. Monnè, Outrages et Défis, peint ironiquement l'effroi que jette la guerre sur les populations africaines et la gratuité de cette dernière. Lisons :
« Au nom d'Allah ! Au vrai ! Les Allemands avaient justifié leur réputation de méchants : nos compatriotes nous revenaient méconnaissables, pas un à qui les boches n'avaient pas arraché soit un membre, soit un oeil ou une oreille. Les Français avaient confirmé leur renom de bons Blancs, à nos compatriotes abîmés par les Allemands, la France généreuse avait laissé : le casque en fer, la chéchia rouge, la ceinture de flanelle, la capote sur laquelle étaient épinglées les médailles » 147 .
Ce passage qui consacre l'horreur et la cruauté de la guerre en présentant la dégradation physique des combattants africains met surtout en avant la gratuité de la participation africaine. On remarque que le décalage qui existe entre la reconnaissance française - telle que présentée par le narrateur - et l'effort de guerre de ceux de Soba est grand. Les qualitatifs « méconnaissables » et « abîmés » ainsi que le participe « arrachés » développent le champ lexical du dégât, qui est une conséquence essentielle de la guerre, pour qui les subit. Le narrateur rapporte ce champ lexical aux combattants africains et justifie l'effroi qui a engendré la résistance au recrutement. Cependant, la dichotomie flagrante qu'il établit entre l'effort de guerre et la décoration des soldats par la Métropole relève d'une ironie qui stipule que les soldats africains n'ont pas été remerciés proportionnellement à leurs efforts. Il va donc se développer un profond malaise en Afrique dû à la guerre et l'opposition au recrutement n'en sera que plus manifeste. C'est certainement ce constat qui fera que Blaise Diagne refusera la légion d'honneur quand il rentrera d'Afrique en dépit de l'éclatant succès qu'a connu la mission qu'il dirigeait en A.O.F. ; comme en témoignent ces propos de Vincent Joly :
« Diagne connaît une consécration politique ambiguë lorsqu'il est nommé Commissaire de la République Chargé du recrutement indigène par Clemenceau en janvier 1918. La mission qu'il entreprend en A.O.F. est un succès : on lui demande quarante mille hommes, il en ramène soixante mille. [...]. Mais, de retour en Métropole, il refuse la Légion d'Honneur après avoir vraisemblablement ressenti le profond malaise qui régnait en Afrique du fait de la guerre » 148 .
Retenons en substance que la courbe descendante est la manifestation de la résistance africaine au recrutement, le refus de « l'impôt du sang » quoique l'A.O.F. ait participé à la guerre en dépit de toutes les méthodes de recrutement et d'opposition à hauteur de 193 349 hommes. Comme l'indiquent les statistiques d'Albert Saraut que Vincent Joly répartit comme suit : la Haute-Volta et le Niger ont fourni 44,5%, la Guinée 18,7%, la Côte d'Ivoire 13,8%, le Sénégal 12,7%, le Dahomey 6,4% et la Mauritanie : 1,3%.
Que retenir de la courbe de l'A.E.F. ?
Elle présente une allure homogène légèrement ascendante. Elle forme un cordon dû au fait que les relevés se sont faits seulement en deux points : 1915 et 1918.
La légère augmentation du nombre des recrues en 1918 est incontestablement l'influence de la mission de Blaise Diagne en Afrique Occidentale Française. La concentration des colonies de l'A.E.F. étant faible, il va sans dire que sa participation en nombre de soldats aux côtés de la Métropole va s'en trouver considérablement affectée. De plus, le facteur de distance non négligeable dans l'embarquement des tirailleurs a fortement limité la fourniture de soldats de l'A.E.F. à la France. C'est le lieu de préciser que le système colonial français privilégiait le système départemental centralisé dont le centre diffusait l'autorité de la Métropole au gouverneur résidant dans la colonie principale à laquelle étaient rattachées les autres colonies. L'exemple de l'A.O.F. dont le centre était Dakar est fort évocateur.
Par ailleurs, dans cette partie, on peut remarquer que la relation entre l'Histoire et la fiction est complexe. Elle ne se pose pas en terme de croisement de sources mais elle prouve que le romancier illustre les enquêtes de l'historien. En un mot, Kourouma met en scène des sociétés fictives qui évoluent au rythme de l'information historique. Ici, le roman illustre l'Histoire à partir d'une thématique centrale. La relation Histoire et Fiction est donc de l'ordre thématique et illustratif.
Au-delà des hommes que l'Afrique fournissait à la France, elle servait de grenier, de banque en un mot de poumon économique à cette dernière. Le narrateur de Monnè, Outrages et Défis rapporte :
« Mais ni les méthodes, ni les discours ne convainquirent les paysans : les sicaires ne ramassent que peu de Nègres valides, que peu de récoltes, presque pas d'argent » 149 .
Ces propos dénotent l'épuisement du royaume de Soba dû à l'aide qu'il apportait à la France, à l'effort de guerre. Soba présente le visage d'un royaume essoré, vidé, appauvri. Cette paupérisation grandissante lisible dans l'emploi énumératif des syntagmes « peu de Nègres valides », « peu de récoltes », « presque pas d'argent » où l'effet cumulatif développe le champ lexical de la disette. Cet effet est d'autant plus fort que les groupes adverbiaux « peu de » et « presque pas » respectivement anté-posés aux substantifs « Nègres valides », « récoltes », « d'argent » précisent une sémantique de diminution et de perte progressive notable dans la participation des colonies à l'effort de guerre. Ce constat est corroboré par la consternation et l'exaspération de Djigui Kéïta roi de Soba face à l'exigence de fourniture en soldats et en vivres : « Le pays devait se surpasser, fournir plus de résine, d'arachide, de mil, de coton » 150 .
Dans ce passage, le verbe « se surpasser » est lourd de sens. Il révèle en effet toute la hargne, toute la détermination et tout l'esprit de sacrifice que Soba a déployé pour apporter son secours à la France. Le verbe se situe sur le même axe paradigmatique que les verbes tels que « se sacrifier », « se saigner », « s'oublier » pour l'autre. Il y a là une preuve de l'abnégation des peuples africains dans l'aide qu'ils manifestent pendant la guerre. Cet épuisement humain et économique n'est pas sans conséquences sur la survie des colonies. C'est ce que Suret-Canale semble remarquer quand il écrit :
« Cette nouvelle exigence (la guerre) enlève au pays des hommes pris en principe parmi les plus jeunes et les plus vigoureux. Elle s'ajoute aux exigences « habituelles », redoublées par la guerre « impôts, prestations, fourniture de produits agricoles, etc. » dans un pays épuisé et parfois ravagé par la famine » 151 .
Dans cette remarque on note ce dont les colonies étaient exigibles : l'impôt et la fourniture de produits agricoles. Elles devaient s'exécuter de bon gré ou non en dépit de leur situation économique désastreuse due à la pénurie du minimum vital qui engendrait la famine. La guerre s'appréhendait en cela comme une épreuve et une épouvante dans la mesure où comme une sangsue ou un vampire, elle aspirait et humait la substance vitale des colonies. Cette lecture minotauresque (puisque la guerre se nourrissait de jeunes gens tout comme le Minotaure) est justificative du choc psychologique qu'ont vécu les Africains et expressive de leur profond malaise dans une guerre qui ne les concernait pas directement.
L'administration coloniale, ayant remarqué que l'aide africaine avait considérablement baissé, change de tactique et impose son autorité - naguère exigence gratuite de la part de la colonie - sous le couvert d'un échange commercial dont elle est le seul maître. La méthode d'exploitation a changé dans la forme mais le fond reste le même puisqu'il produit distinctement les mêmes effets. Voilà ce qu'en note l'historien :
« Au milieu de l'année 1917, l'accent fut mis sur la nécessité d'utiliser les ressources de l'Afrique Occidentale pour ravitailler la France». À cet effet, en juin 1917, le gouverneur Général Joost Van Vollen-Hoven fut envoyé à Dakar pour remplacer le gouverneur Général Clozel. Dans son discours du 7 juin 1917, il annonce que le Ministre du ravitaillement se porte acquéreur de toute la récolte de 1917 en A.O.F., en céréales, farineux et oléagineux. Au lieu d'employer la réquisition, on fera appel à «l'intérêt» (du commerce) (...). Mais les produits seront fournis, en fait, par le moyen des cultures obligatoires et des contingents à fournir que les populations devront, bon gré mal gré, apporter au commerce...
Ce « programme extravagant » se traduit par la « rafle », la « famine », « sans autre résultat que l'exportation de quelques milliers de tonnes de sorgho, dont la conservation est impossible, et de paddy » » 152 .
Comme on le constate, quel que fût le chemin emprunté par la Métropole pour aborder ses colonies, ces dernières en ont fortement pâti. La réquisition et la méthode de l'intérêt commercial ont abouti à la désertion des colonies vers des zones relativement plus paisibles et à une famine très corsée due à l'absence de bras valides qui ont généralement embarqué pour la Métropole.
Ces départs massifs et ces désertions ont livré les colonies à la famine, au désespoir et au dénuement le plus total. Le cas de Soba est instructif sous ce rapport :
« - Moi, Djigui... ; Moi, Keita en personne, même si j'avais fait chanter les griots dans chaque village, les prises n'auraient pas été plus substantielles. Les gardes, sicaires et collecteurs sont montés avec mes propres enfants, mes propres paroles, mes bénédictions et mes menaces. Mais le dénuement des villages..., l'indigence des gens.... Les pays de Soba sont devenus exsangues. La limite de la bête est sa queue ; il n'y a pas de forgeron qui à force de frapper transforme le cuivre en or et aucun éreintement ne peut faire tirer l'eau de la pierre » 153 .
Cette intervention du roi de Soba est l'expression même de l'impuissance des colonies. Elle expose avec insistance la paupérisation généralisée de Soba de sorte que l'autorité du roi s'en trouve contestée. Elle est aussi l'expression du dégoût et de l'exaspération des colonies face aux exigences de la Métropole. La prise de parole du roi de Soba qui s'achève sur des propos proverbiaux renvoie dans sa saisie métalinguistique à l'incapacité de Soba de faire plus que ce qu'il a déjà fait. Soba a donné tout ce qu'il pouvait donner. Il ne pouvait plus en faire davantage. La structure des trois proverbes expose que la fourniture de soldats et de vivres, une fois le seuil atteint, relève de la chimère. C'est d'ailleurs pour cette raison que la structure des proverbes est sous-tendue par une utopie fonctionnelle.
Outre ce premier conflit mondial, Kourouma évoque dans son roman, de façon très subtile, la seconde guerre mondiale à laquelle il n'accorde pas trop de pages certainement pour signifier que les conflits se ressemblent dans la forme et les manifestations. Les historiens sont tous d'accord sur le fait que la seconde guerre mondiale était une guerre d'expérimentation des nouvelles découvertes en matière d'armement, donc une guerre moderne et totale. Les Africains qui maîtrisaient mal les nouvelles techniques de guerres et le maniement des armes ont été une fois encore recrutés pour prêter main forte à la France métropolitaine. Les narrateurs des romans de Kourouma n'accordent pas une importance spécifique à la seconde guerre mondiale qui, tout comme la première, va sceller une relation triadique entre la France et ses colonies : l'appel, le recrutement et la participation.
L'appel correspondrait à la phase de sollicitation de l'aide des colonies. C'est un cri de détresse de la Métropole. C'est la pression sur la sonnette d'alarme. Ainsi, les Noirs devraient-ils percevoir l'appel pressant que leur lançait la Métropole quand éclata la seconde guerre mondiale que le Commandant annonça en ces termes :
« (...) Les «Allamas» venaient de recommencer... la guerre. Ils voulaient, cette fois, ces barbares et mécréants d'«Allamas» s'approprier tous les trains de France, transformer tous les Nègres d'Afrique en bêtes de somme, inventer des travaux forcés deux fois plus meurtriers et fusiller les déserteurs, les sans laisser-passer, eux, leurs pères, mères, frères, soeurs et leurs chefs » 154 .
Dans ce passage, le verbe « recommencer » qui suppose la reprise des hostilités situe le lecteur au coeur du second conflit mondial. Ce verbe se trouve sémantiquement renforcé par l'emploi du déictique temporel « cette fois » qui suggère au lecteur qu'il y a eu une première fois. Ce déictique a des équivalents sémantiques ou paradigmes immédiats tels « à nouveau », « de plus bel ». La 'première fois' fait référence à la première guerre mondiale. Par conséquent, « cette fois » renvoie le lecteur à la seconde guerre mondiale qui éclata le 1er septembre 1939 après la déclaration de guerre faite à l'Allemagne successivement par l'Angleterre et la France.
La France, une fois de plus, se retournera vers ses colonies pour solliciter leur aide et va, par conséquent, recruter en Afrique des soldats pour la Métropole comme en témoignent ces propos du narrateur dans Monnè, Outrages et Défis :
« Les Nègres, comme un seul homme, devaient se lever pour défendre la terre française, la civilisation, vaincre et annihiler définitivement l'hydre allemande. La France se souvenait encore, et les « Allamas » aussi, de la bravoure des gens de Soba. « C'est en témoignage de gratitude pour votre combat que les Blancs ont décidé de vous civiliser avant les autres races en apportant le train à votre pays. La construction du chemin de fer sera suspendue, les travailleurs et les emprisonnés pour manque de laissez-passer seront récupérés et gratifiés de chéchias, de gamelles, de couvre-pieds, de godasses et de fusils et embarqueront pour la France où ils seront nourris, logés, habillés gratuitement et payés deux fois plus qu'un travailleur forcé. Le ministre des Colonies et le gouverneur attendaient des Kéïta et surtout de Djigui qu'ils se mobilisent pour la civilisation : « Remonter à cheval pour aller dans le pays, haranguer les coreligionnaires, exalter tout le monde pour le combat de l'humanisme et de la liberté, pour une guerre qui est celle du Blanc et du Noir, du musulman et du chrétien » » 155 .
Bien plus qu'une sollicitation de Soba et des colonies, c'était une exigence, une nécessité et même un devoir pour les colonies de participer à la guerre. La première phrase du passage sus-mentionné est claire à ce sujet à travers le verbe conjugué « devaient » : « Les Nègres, comme un seul homme, devaient se lever... », il y a donc une notion d'impératif, d'injonction qui sous-tend ce discours. Il expose aussi la bravoure et la témérité des Noirs notifiées lors de la première guerre mondiale ; cette portion laudative est en accord avec les réflexions de Suret-Canale quand il se prononce sur l'armée noire de la seconde guerre mondiale. De plus, la pression psychologique qui unit le sort des Blancs et des Noirs dans l'issue de la guerre justifie et légitime la participation des seconds aux côtés des premiers. C'est ainsi que Suret-Canale vantera le mérite noir dans les batailles des tranchées :
« On se félicite de la loyauté, de la discipline aveugle, de l'aptitude au combat des tirailleurs sénégalais.
Après les avoir utilisés à titre auxiliaire contre l'Allemagne pendant la première guerre mondiale, l'impérialisme français les utilisera à titre principal, entre les deux guerres, contre les peuples rebelles de son empire colonial.
L'expérience de 1914 - 1918 a montré que si les soldats africains s'adaptent malaisément à la guerre « mécanique », ils se révèlent très supérieurs à tous les autres dans la guerre employant en grande partie tous les moyens archaïques - guerre au couteau ou à la baïonnette » 156 .
Ce discours historique exprime la confiance renouvelée de la France en ces colonies et surtout l'illustration de la bravoure des troupes noires engagées dans la guerre. C'est d'ailleurs ce qui justifie encore les recrutements des autres années. Notons que le décret du 30 juillet 1919 réorganise l'« armée noire » et stipule que le recrutement sera fait, pour une part en recourant au volontariat, mais pour l'essentiel, par l'appel des conscrits. Généralement de 1919 aux années 1922 - 1937, il est mentionné une diminution substantielle. De 23 000 hommes en 1919 en A.O.F. (Afrique Occidentale Française), il est réduit aux environs de 12 000 soit près de la moitié de l'effectif. L'année suivante, le total des soldats incorporés en A.O.F. et A.E.F est de 63 000 hommes, soit l'équivalent des soldats fournis par la seule A.O.F. en 1918. Cependant, en 1922 l'effectif passe à 52 000 hommes dont 27 500 servent dans la colonie et 24 500 à l'extérieur. Le contingent recruté en A.O.F. en 1926 est de 11 150, soit cinq fois moins de soldats qu'en 1918 et de 13 460 en 1927. Pour pallier ce déficit de tirailleurs, le décret du 8 avril 1939 recommandera le retour aux proportions de 1919 qui, même s'ils n'atteignent pas les proportions de la guerre de 1914 - 1918, sont nettement satisfaisants par rapport aux différents relevés depuis 1919. Nous pourrons remarquer que le nombre de tirailleurs a considérablement baissé malgré toutes les méthodes de coercition et d'incitation à incorporer les troupes françaises : l'appel sous le drapeau et la réquisition. Cette baisse notable des recrues s'affichait comme un sabotage de l'appel de la Métropole et comme une réaction aux méthodes de recrutement et au fait même du recrutement. L'historien note ici par exemple une remarque frappante.
« ... La proportion importante d'ajournés et d'exemptés sur le nombre de jeunes gens examinés indique nettement que les indigènes dont les noms sont fournis ne sont pas les plus aptes au service militaire. J'ai vu dans certains endroits, cette proportion atteindre 87%. J'ai vu maintes fois des Chefs avoir l'audace de présenter de tout jeunes enfants, de prime abord, cela semble être la preuve d'un dévouement sans bornes : n'envoie-t-on pas devant la commission jusqu'à la plus extrême limite de la population valide ? En réalité, cela fait toujours nombre et permet de mieux dissimuler ceux qui pourraient faire d'excellents tirailleurs » 157 .
Ce camouflage des Chefs va même plus loin ; ils présentent volontiers les infirmes, les malades dont on sait qu'ils ne seront pas retenus. C'est ainsi que la stratégie d'opposition au recrutement se manifeste à la suite de la fuite des hommes valides dans les contrées paisibles.
Au-delà de l'horreur vécue pendant les guerres mondiales, Français et Africains ont appris à s'approcher dans un autre type de rapport. Il ne s'agit plus du rapport colon / colonisé mais plutôt du rapport de frères d'armes, c'est-à-dire soldat / soldat même si le traitement du soldat selon qu'il est Français ou Africain changeait. Ces nouveaux rapports ont développé des angles de perception différents des rapports inter - personnes dans l'entre-deux-guerres de l'historien au romancier. Ce que l'historien note d'emblée comme une ouverture d'esprit, le romancier l'aborde comme une altération culturelle. Voilà ce que relève Suret-Canale.
« Les anciens combattants de la guerre, les soldats ayant fait leurs trois ans de service, ayant vécu en France et dans d'autres pays, ayant participé à des campagnes, reviennent avec des horizons élargis.
Ils ont conscience d'en savoir plus, le contact avec le monde extérieur les a aidés à prendre conscience de leur propre situation. En France, hors de la caserne, ils se sont aperçus que les Français n'étaient pas tous des coloniaux, ils ont eu la surprise d'être traités en égaux, d'apprendre l'existence de Français vivants de leur travail, luttant contre l'exploitation » 158 .
Ce passage édifiant du contact avec la France, pose le tirailleur comme un consommateur passif de réalités nouvelles. S'il est vrai que tout voyage est une expérience nouvelle donc un nouvel apprentissage. L'aventure des tirailleurs sénégalais était certainement aussi formatrice qu'elle était aliénante. Selon le point de vue du romancier, au lieu de poser le débat en terme de suprématie d'une culture par rapport à une autre, il faut le poser comme l'universalisation de la civilisation. Nous pensons que la notion de civilisation est conjuguée au coefficient de l'universalité qui voudrait que nul peuple ne se targue d'en être le dépositaire exclusif. Auquel cas, il se complairait dans une suffisance sans fondement qui annulerait tous rapports de cultures. Le narrateur de Monnè, Outrages et Défis tourne en dérision les anciens combattants rentrés de France en ces termes :
« Ils parlèrent français (c'est plus tard que nous saurions que c'était là un charabia à eux, que les natifs de France n'entendaient pas). Leurs dires étaient hérissés d'éloges, de mensonges et de merveilles. Ils prétendaient avoir en deux ans oublié nos dialectes et nos manières sauvages telles que manger à la main, marcher nu-pieds, se soulager derrière le buisson, se torcher avec les feuilles et se moucher avec les doigts. Ils étaient devenus des étrangers, des non-Nègres » 159 .
Ces propos controversés à travers l'emploi du verbe « prétendre » qui met en cause la véracité du discours, visent néanmoins la « batardisation » de la culture africaine au contact de l'Europe et la perte de l'authenticité de ceux de Soba après la guerre.
Ils mettent en relief la notion très polémique de « métissage culturel » chère à Senghor et pose à nouveau la problématique de l'interaction culturelle. Il ressort que le contact des cultures engendre des cultures hybrides qui nient et tuent les cultures dont elles émanent, c'est-à-dire que les cultures d'origine n'apparaissent plus sous leurs aspects originels. Cependant, il faut aller bien au-delà de cette vision de chose pour soutenir que la culture est nécessairement évolutive dans la mesure où elle est une entité dynamique comme la langue ; elle évolue par conséquent dans le temps et dans l'espace. Elle est, par ailleurs, une composante inaliénable de l'identité qu'on pourrait appréhender comme la nature profonde de chaque être et de chaque peuple qui reste et demeure dynamique et inaltérable. C'est d'ailleurs en cela que nous pensons que Kourouma exprime son identité dans la mesure où il tourne en dérision ses personnages qui croient être des non -Nègres. Car sa Négritude au sens où l'entend Aimé Césaire est :
« Conscience d'être noir, simple reconnaissance d'un fait qui implique acceptation, prise en charge de son destin de noir, de son Histoire et de sa culture » 160 .
Au regard de tout ce qui précède, notons que les notions de civilisation, de culture et d'identité qui sont très proches et imbriquées les unes dans les autres sont par conséquent difficilement dissociables. Même si l'affectivité de l'auteur prend quelquefois le dessus sur la réalité historique qui se trouve ainsi fortement transformée et esthétisée, sa conscience identitaire demeure. Elle est d'ailleurs plus vive dans la mesure où c'est cette transformation de l'Histoire qui l'éveille et l'exprime. Il accepte ainsi son destin d'être un Noir en assumant son Histoire. C'est pourquoi il exprime ces habitudes culturelles avec un ton tout de même persifleur « manger à la main », « marché nu-pieds », « se soulager derrière le buisson », « se torcher avec les feuilles et se moucher avec les doigts ». Car même s'il les nie, elles sont tout de même des réalités sociales ; ainsi, la négation devient affirmation par le jeu d'opposition.
Autour des années soixante, l'on assiste à un réveil brutal des colonies. Elles sont tirées du long sommeil dans lequel la colonisation les avait plongées, par ce qu'Angoulvant appelle « l'instinct atavique d'Indépendance » 161 . C'est l'ébullition dans l'empire français qui se fragilise par les velléités d'autonomie affichées par les colonies sous tutelle française. L'Europe sort de la guerre épuisée à l'image de la France. Il est donc évident que cette dernière gagne plus à se reconstruire qu'à ouvrir des chantiers coloniaux. Cette période d'hésitation et d'indécision de la Métropole coïncide avec la prise de conscience des colonisés qui ont vécu tout autant que la France les affres de la guerre. Ils ont pu voir le colon sous un autre jour, celui de la tourmente. Revigorés par l'effort de guerre, les Africains se fonderont sur deux aspects corrélatifs de leur participation à la guerre pour demander ou réclamer leur indépendance. Le premier aspect est notable et déductible des horreurs vécues de la guerre où les Noirs ont vu les Français mourir ; ce n'est pas le soldat français qu'ils ont vu mais le colon, le maître. Cette expérience leur fait comprendre que les colons sont aussi des mortels ; la Métropole n'est donc pas inébranlable. La notoriété et l'autorité française s'en trouvent profondément affectées. Ce premier volet motive le second qui relève de ce que la France, pour avoir sollicité les colonies est exigible - du moins d'un point de vue moral - d'une contre-partie qui n'est autre que l'octroi de l'Indépendance. La conférence de Brazzaville de 1944 pose les bases d'un accord de principe sur les indépendances. C'est à l'initiative de De Gaulle qu'elle se tient. De nombreuses concessions sont faites aux colonies, le travail forcé est aboli en 1946, la loi qui l'abroge porte le nom de Félix Houphouët-Boigny, député à l'Assemblée constituante française. Cependant le temps que le processus prend à se mettre en cours finit par excéder certaines colonies qui voudront tout de suite leur indépendance. Il s'engage donc un bras de fer entre ces colonies et la Métropole. Cette situation conflictuelle fait éclater les guerres coloniales dont celles de l'Indochine et de l'Algérie. Cet état de fait engendre la fragilisation de l'empire et entraîne même son démembrement. Il ressort de ce qui précède que, deux voies sont abordées par les colonies pour accéder à leurs indépendances : la voie pacifique dont la conférence de Brazzaville posa les jalons et la voie insurrectionnelle que le Vietnam et l'Algérie ont empruntée.
Par l'une ou par l'autre voie, les colonies atteindront les indépendances qui, au grand dam des peuples, vont dans la même direction que la colonisation. Makhily Gassama va même plus loin pour dire que la colonisation valait mieux que les indépendances et même que les indépendances sont pires que la colonisation. Il écrit en substance :
« Les « indépendances », à la différence de la Colonisation, ont réussi, en quelques décennies, à polluer les sociétés africaines, à les « déviriliser » et à transformer l'homme africain de fond en comble » 162 .
Cette déviation des indépendances qui a entrainé la frustration des peuples sera certainement à l'origine des conflits sociaux en Afrique. Les putschs générés par les partis uniques, les molestations arbitraires, les frustrations collectives sont les maux qui vont gangrener le climat social jusqu'à sa putréfaction. Les horreurs des guerres tribales qui sont les conséquences infâmes et putrides des injustices, sont le comble des animosités fratricides qui poussent jusqu'à la haine ethnique ou clanique. Les romans de Kourouma retracent avec sagacité les « scories » de l'Histoire. Cet itinéraire douloureux est certainement l'augure d'une parturition douloureuse qui a laissé l'Afrique en gésine de la démocratie pendant quarante ans. Il conduit peut-être à la naissance de cette démocratie sous des jours meilleurs.
Les voies pacifiques sont les premières empruntées par les colonies pour revendiquer leur autonomie et leur droit à disposer d'elles-mêmes. La conférence 163 franco-africaine de Brazzaville sera le point de départ de cette procédure pacifique. La France affaiblie par la guerre mondiale avait-elle les ressources nécessaires pour régner en maître incontestable sur son empire colonial ?
Les députés africains à l'assemblée constituante française profiteront de cette période d'euphorie générale pour faire des propositions de loi allant dans le sens de l'intérêt des colonies. Il faut aussi noter que le gouvernement de De Gaulle était favorable à une décolonisation progressive qui permettrait aux colonies même indépendantes de garder des relations privilégiées avec la France métropolitaine. Au nombre des députés militants, figure Félix Houphouët-Boigny dont la loi abrogeant le travail forcé portera le nom.
Le narrateur de Monnè, Outrages et Défis nous présente l'accueil triomphal et populaire du Député «Fouphouai» (Houphouët) à Soba. La foule en liesse le congratule et lui témoigne toute sa gratitude :
« Mes compliments ! Mes compliments pour les longs chemins marchés pour l'harassant travail. Mes compliments pour les blessantes injures, les méchantes jalousies » 164 .
Soba exprime ainsi sa reconnaissance à Houphouët-Boigny pour sa contribution dans la loi d'abrogation des travaux forcés. Comme l'indique le passage, Houphouët-Boigny est complimenté par la foule.
La fin des travaux forcés vient balayer la mort et les tribulations des peuples africains ; elle leur redonne espoir. Les propos de la vieille dans le récit de Monnè, Outrages et Défis sont édifiants :
« J'avais un mari ; les travaux forcés l'ont emmené tirer les billes au Sud et l'ont tué. [...] Mon fils, c'est les travaux forcés qui l'ont terminé » 165 .
Les travaux forcés sont donc perçus comme une activité « nécrogène » ou la mort elle-même. Ils sont générateurs de calamités. Leur fin peut par conséquent se percevoir comme une lecture proleptique des indépendances.
Ainsi donc, la loi Houphouët-Boigny met-elle un terme à plusieurs années de souffrances et de mort. C'est d'ailleurs ce qui vaudra à Houphouët-Boigny d'être fêté et célébré à Soba :
« Dès qu'arrivèrent les premiers libérés des travaux forcés, les habitants spontanément organisèrent des fêtes qu'ils appelèrent « les fêtes Fouphouai » » 166 .
Ceux de Soba qui rentraient vivants des travaux forcés témoignaient comme tout le monde leur gratitude à l'homme libérateur, celui par qui est venue la liberté, le libérateur, le sauveur : Houphouët-Boigny. Son nom était devenu une institution à Soba et même un fait culturel dans la mesure où des « fêtes Fouphouai » furent instaurées.
La notoriété d' Houphouët-Boigny, a dépassé même le cadre humain d'après le texte : « Les oiseaux sauvages gazouillèrent les noms de « Fouphouai » » 167 . Ce dernier épisode révèle toute l'attention captée par l'abolition des travaux forcés qui se lit comme la fin de tous les sévices, de tous les déshonneurs et de toutes les atrocités.
Dans ce premier point qui accorde une grande part à la lecture historique des faits fictionnels, il faut remarquer que le romancier procède par évocation et transformation de référence historique. En effet, il met en scène dans un espace imaginaire un personnage qui porte un nom historique référentiel en même temps qu'il pose des actes conformes à ceux qu'a posés son référent historique. Kourouma joue sur deux tableaux en incorporant partiellement l'information historique dans son roman. L'hypertexte historique peu manifeste est par conséquent lisible au niveau référentiel et au niveau événementiel. Il fait référence à Houphouët-Boigny et montre le rôle important qu'il a joué dans l'abolition des travaux forcés. Concernant ce point précis de l'esthétique de la fictionnalisation chez Kourouma, il diffère légèrement de l'un des aspects 'de la contamination du monde historique par le monde fictionnel' que dégage Jean-marie Schaeffer. En effet, pour ce dernier :
« Les personnes historiques qui interagissent avec les personnages fictifs accomplissent des actions qu'elles n'ont pas pu accomplir « dans la vie réelle », puisqu'elles les mettent en relation avec des personnages inventés. De ce fait elles se trouvent fictionnalisées. Mais comme par ailleurs leurs noms propres restent attachés aux personnes réelles, elles constituent le point de suture entre univers historique et univers fictif » 168 .
Même si Kourouma met en scène une personne historique qui interagit avec des personnages fictifs, il le fait évoluer dans un univers créé. De plus, ce personnage fait dans le roman ce qu'il a fait dans la vie réelle. Là est toute la différence. Cependant, la fictionnalisation relève aussi et surtout de ce jeu subtil du 'balancement' du romancier entre univers historique et univers fictif qui entraîne le lecteur dans son mouvement oscillatoire. Les faits historiques sous-jacents à la fiction romanesque sont les points de jonction entre ces deux univers.
La loi Houphouët-Boigny et toutes ses implications ont longtemps fait espérer les Africains qui s'étaient engagés dans la logique des libérations. Les indépendances ont pour cela porté de véritables espoirs pour les peuples colonisés.
Le grand espoir de Djigui Kéïta, de Fama Doumbouya, de Soba, du Horodougou et de toute l'Afrique semble être indubitablement la fin des « monnew », c'est-à-dire la fin des grands outrages qu'a représentés la colonisation. Pendant plus de quatre vingt (80) ans qu'a duré l'hégémonie nazaréenne, Djigui a toujours appelé de ses voeux la fin des « monnew » , c'est-à-dire la fin du pouvoir blanc. Il en va de même pour Fama Doumbouya, prince du Horodougou spolié de son trône et qui s'est vu troquer son diadème de roi contre une tunique de mendiant. À l'instar de tous les chefs et rois traditionnels d'avant les indépendances, Djigui Kéïta et Fama Doumbouya espéraient avec les indépendances le retour à l'ordre perturbé par la colonisation.
C'est donc pour cette raison que Djigui accepte la candidature de Touboug qui envisageait, la fin du pouvoir blanc dans son projet de société. Cela a certainement persuadé le patriarche, même s'il est resté quelque peu sceptique. Le travail forcé et son principal corollaire, les prestations qui s'affichent comme la manifestation patente du pouvoir blanc, sont abolis en 1946. Il est donc clair que la fin des travaux forcés apparaît comme la représentation imagée, anachronique voire rétrospective des indépendances de 1960.
Le projet que Touboug promettait au centenaire notamment « la fin des travaux forcés » apparaît à Djigui comme une chimère. Nous le lisons dans cette question du vieillard :
« Mais mon fils, comment sans fusils, ni guerriers, pourrez-vous enlever de la bouche des vainqueurs blancs les avantages de la conquête ? » 169 .
Ces propos résument tout le doute de Djigui quant à la fin des supplices du Noir. C'est dans l'inattendu que le R.D.A. (Rassemblement Démocratique Africain) et Houphouët-Boigny abolissent les travaux forcés ; ce qui ne manque pas de satisfaire et de nourrir tous les espoirs de Djigui Kéïta roi de Soba.
Par ailleurs, Fama Doumbouya tout comme Djigui « avait à venger cinquante ans de domination et une spoliation » 170 . L'espoir de Soba et de l'Afrique était la restauration du pouvoir des Kéïta et des Doumbouya, la liberté des Kéïta et des Doumbouya de disposer de leurs sujets et la liberté de ceux de Soba et du Horodougou de servir leur roi et prince.
Le grand espoir des indépendances était donc la fin du pouvoir blanc et la restauration de l'autorité noire. Les travaux forcés avaient pendant longtemps obturé les règnes de Djigui et de Fama. Leur fin donnera l'espoir d'un nouveau départ. Acquise, elle verra cependant l'émergence de nouvelles autorités qui seront aux antipodes de ce dont avait rêvé l'Afrique. Les tribulations pendant et après les indépendances mettent ainsi en péril tant d'années d'attente. Le rêve est devenu cauchemar, tout déchante, c'est le désespoir.
Les années soixante (1960) dont on attendait la restauration des pouvoirs nègres ne répondront pas à l'attente de l'Afrique et des Africains. Ces derniers vont déchanter. Le pouvoir de l'après-indépendances ne sera ni celui des Kéïta ni celui des Doumbouya ; il ne sera pas non plus celui des Nazaréens. L'après-indépendances est le règne des députés choisis par le peuple. Pour Djigui et Fama, c'est un pouvoir « d'infidèles » et « d'incirconcis » ; les indépendances sont alors l'ère des « pouvoirs bâtards » ou « pouvoirs impurs ». Nous remarquons que les députés qui sont le choix du peuple et leur émanation ne sont pas toujours issus des anciens règnes. Les exemples de Toubourg et Houphouët sont très évocateurs. C'est une situation désespérante pour ceux qui, comme Fama, croyaient en la restitution des vieux pouvoirs. Ce dernier ira jusqu'à appeler toutes les malédictions contre son pays. Le narrateur le remarque dans ce passage :
« Le pays couvait une insurrection. Et nuit et jour Fama courait de palabre en palabre. Les bruits les plus invraisemblables et les plus contradictoires se chuchotaient d'oreille à oreille. On parlait de complots, de grèves, d'assassinats politiques. Fama exultait. Il rendait visite à ses anciens amis politiques, ses compagnons de l'époque anticolonialiste. Ceux-ci ne dissimulaient plus leurs soucis, ils avaient tous peur. Fama aimait les entendre dire que tout pouvait tomber sur le pays d'un instant à l'autre : les incendies, le désordre, la famine et la mort. Et au fond Fama souhaitait tout cela à la fois. Et d'ailleurs, après réflexion, il lui parut impossible que tous ces malheurs ne tombassent pas, qu'ils ne vinssent pas balayer les pouvoirs des illégitimes et des fils d'esclaves » 171 .
Excédé par la vaine attente, Fama comme nombre d'Africains est devenu viscéralement pessimiste. Il pousse plus loin sa déception pour la muer en sort qui plongera son pays dans l'anéantissement, le chaos. Il est devenu l'homme qui n'a rien à perdre donc qui peut tout détruire sans remords.
Les nouveaux pouvoirs ouvrent le chapitre des choix politiques qui disparaîtront au profit des partis uniques, des coups d'États et des « pronunciamientos » qui seront de loin la plus grande déception des indépendances de 1960. En effet, les partis uniques vont s'arroger le droit d'abuser des populations africaines qui en simulant des complots, qui en procédant à des arrestations arbitraires (les arrestations sont induites par les complots). Ils sont une réelle confiscation du pouvoir, un pouvoir confiné entre les mains du « père de la nation ». Le peuple est muselé, bâillonné et molesté. C'est l'ère des nouveaux tyrans, quand ce pouvoir ne répond pas aux aspirations de certaines personnes devenues ipso-facto rebelles, s'élèvent des coups d'États pour instaurer une autre dictature. Une dictature en remplace une autre. Cette trilogie infernale partis uniques, coup d'états et « pronunciamientos » fera jusqu'à l'orée des années 2000, planer le spectre de la mort et de la désolation sur les populations africaines. Les Africains étaient-ils prêts à s'assumer ? Maîtrisaient-ils les rouages des nouveaux systèmes qu'ils avaient hérités de la colonisation ?
À ces questions, le narrateur de Les Soleils des Indépendances répond par la négative. Ses propos en disent long : « Comme une nuée de sauterelles les Indépendances tombèrent sur l'Afrique à la suite des soleils de la politique » 172 . La comparaison des indépendances à une nuée de sauterelles traduit un double effet : l'effet d'envahissement et celui de la nuisance. La notion d'envahissement sous-jacente à celle de la « nuée » qui « tombe sur », c'est-à-dire 'engloutit', 'étouffe', fait état du débordement de l'Afrique face aux nouvelles données sociales et politiques. Notons ainsi que les indépendances sont une période de corrosion certaine pour les peuples africains et une altération très avancée de leurs systèmes magico-religieux, social, politique et économique pré-coloniaux. En somme, les espoirs placés dans les indépendances ont déçu tant les Kéïta, les Doumbouya, ceux de Soba, ceux du Horodougou que toute l'Afrique. Au moyen d'une satire grinçante, Kourouma superpose l'Histoire et sa création romanesque pour exprimer avec ironie les aspirations profondes du peuple africain. C'est pourquoi le narrateur de Monnè, Outrages et Défis a pu dire que :
« Aucune des libérations n'égalait plus dans notre Histoire celle de la suppression des travaux forcés. C'est une libération que nous avons tout de suite vue et vécue et qui fut bien plus authentique que les nouveaux coups d'États des partis uniques et les pronunciamientos qui viendraient plus tard et que nous serions obligés de danser et de chanter pour les faire exister » 173 .
Les peuples africains se sont tus et les partis uniques ainsi que les « pères de la nation » se sont imposés à eux. C'est pour cela que René Dumont a pu écrire : « L'oiseau noir a occupé le nid abandonné par l'oiseau blanc » 174 . Les pratiques sont demeurées les mêmes, du colon au père de la nation. Loin d'afficher un scepticisme, le narrateur de Monnè, Outrages et Défis affirme une position dosée d'un réalisme amer que partagent beaucoup d'Africains sur l'avenir du Continent :
« La Négritie et la vie continuèrent après ce monde, ces hommes. Nous attendaient le long de notre chemin : les indépendances politiques, le parti unique, l'homme charismatique, le père de la nation, les pronunciamientos dérisoires, la révolution ; puis les autres mythes : la lutte pour l'unité nationale, pour le développement, le socialisme, la paix, l'autosuffisance alimentaire et les indépendances économiques ; et aussi le combat contre la sécheresse et la famine, la guerre à la corruption, au tribalisme, au népotisme, à la délinquance, à l'exploitation de l'homme par l'homme, salmigondis de slogans qui à force d'être galvaudés nous ont rendus sceptiques, pelés, demi-lourds, demi-aveugles, aphones, bref plus nègres que nous ne l'étions avant et avec eux » 175 .
Le narrateur, comme on le voit, fait état de son désenchantement, ce que confirment les dérives meurtrières, la famine et toutes sortes de fléaux qui gangrènent le continent.
La lutte armée est la seconde méthode utilisée par les colonies pour accéder à l'Indépendance. L'Indépendance devient par conséquent le fruit d'une lutte, d'une ruée vers les armes. Contrairement à la première méthode qui est une acquisition pacifique, la seconde s'arrache au prix du sang des peuples assujettis. La guerre d'Indochine et celle d'Algérie sont entrées dans les annales de l'Histoire et y ont fait date. La première par son caractère effarant qui a vu la résistance d'un petit peuple insoumis aux puissances impérialistes. Au-delà de la résistance du peuple vietnamien, il remporta la victoire. Cette défaite des puissances coloniales françaises d'une part, et l'échec d'assimilation à l'idéologie capitaliste américaine au Vietnam, relèverait par certains points du surnaturel. Elle pourrait dans cette optique apparaître comme la représentation du combat mythique que David a livré face à Goliath. Par ailleurs, le lecteur est peu surpris quand on sait que le Vietnam est un pays de tradition guerrière car, depuis plus de deux mille ans, il a résisté à des vagues successives d'invasions dont les plus importantes étaient jusque là les guerres chinoises. Son caractère spécial attire l'attention de tous. Ce fut le cas pour Ahmadou Kourouma qui lui a accordé la part belle dans son troisième roman En attendant le vote des bêtes sauvages.
La seconde a érigé la torture comme mode de dissuasion de la guérilla et de pacification des insurgés en Algérie. L'unanimité semble être faite autour de cet aspect de la guerre qui la rend caractéristique. Pierre Vidal-Naquet a pu écrire son livre Les crimes de l'armée française, (Algérie 1954-1962) 176 pour témoigner de la folie meurtrière des hommes.
Les peuples vietnamien et algérien ont payé le lourd tribut du sang pour avoir le droit de disposer d'eux-mêmes. Cette autonomie acquise dans le sang et la douleur est l'aboutissement de sept années âpres de guerre livrée contre l'armée française qui a perdu la face dans ces différents affrontements. L'exhumation de l'Histoire par Kourouma se noue autour de ces points dans son troisième roman.
Par ailleurs, quelle que soit la façon dont l'Indépendance a été acquise, les anciennes colonies déstabilisées ne pourront s'assumer convenablement. Les peuples subiront les foudres des pantins que la Métropole place à la tête des pays nouvellement indépendants. Injustice, meurtre, spoliation seront leur lot quotidien. La colonisation avait laissé un triste héritage. Les espoirs tant attendus sont défaits. Une littérature du désenchantement verra le jour et Ahmadou Kourouma fait partie des pionniers de celle-ci avec Les Soleils des Indépendances. Le roman tout pétri d'Histoire chante les déboires de Fama et de toute l'Afrique dont le bilan des huit années d'indépendance est négatif. Les promesses n'ont pas été tenues, tous les peuples anciennement colonisés ont été dupés, floués ; c'est l'heure de la dictature et des partis uniques des pères de la nation. Comme on peut le constater, l'Histoire pèse de tout son poids sur le roman de Kourouma qui expose dans sa cruauté les guerres de libération et tournent en dérision les grands espoirs des indépendances.
L'auteur de En attendant le vote des bêtes sauvages fait un gros plan sur un peuple oublié qui a certainement participé aux différentes grandes guerres mondiales et coloniales. Dans le prolongement des récits et des discours historiques, il raconte l'effectivité de la participation nègre aux deux guerres mondiales comme aux guerres de décolonisation :
« L'armée française par brassées recrutait des Nègres pour l'Indochine. Les hommes nus étaient particulièrement recherchés. Leur mépris pour le danger faisait d'eux d'excellents éléments pour le combat des rizières. Depuis des mois, des régiments dont la quasi-totalité était constituée de tirailleurs montagnards se formaient et embarquaient pour l'Extrême-Orient » 177 .
Le narrateur lève le voile sur le flou qu'entretient l'appellation de « Tirailleurs sénégalais » qui fait office de nom générique donné à tous les Noirs ayant participé aux différentes guerres. Il précise même que « les tirailleurs montagnards », désignation périphrastique des paléonigritiques, constituaient la « quasi-totalité » des régiments qui ont embarqué pour l'Indochine. Il apparaît donc clairement que les « tirailleurs sénégalais » renvoient aux forces coloniales mobilisées pour les guerres :
« Il y en a en effet pour sept ans et demi. Les premiers temps seront difficiles pour les Vietnamiens, chassés des villes et pourchassés par un corps expéditionnaire porté rapidement à 150 000 hommes (dont beaucoup de légionnaires et de troupes coloniales), plus tard renforcés par les supplétifs fournis par Bao Dai réinstallé « empereur » par les soins de la République » 178 .
Ce sont ces paléonigritiques que nous retrouvons chez Jean Suret-Canale quand il établit une classification des peuples pacifiés par les colonnes françaises pendant la colonisation :
« Mais toute tentative pour lever des porteurs ou des manoeuvres, ou pour introduire la perception de l'impôt, devait faire éclater des hostilités [...]. Il en était ainsi sur la presque totalité du territoire de l'A.E.F. (intérieur du Gabon, du Moyen-Congo, de l'Oubangui-Chari), dans toute la zone forestière de la Côte d'Ivoire, dans la Guinée forestière (où la frontière libérienne, toute théorique, offrait un refuge commode), chez les «paléonigritiques» (Coniagui et Bassari des confins sénégalo-guinéens ; Dogon ; montagnards de l'Atakora, Lobi, etc.) » 179 .
Notons dans ce passage que les paléonigritiques sont un grand groupe de peuples diversifiés dans la forme mais qui sont certainement historiquement et culturellement proches. Le narrateur de En attendant le vote des bêtes sauvages a surtout identifié les paléonigritiques montagnards que l'historien a indiqué sous le vocable de « montagnards de l'Atakora ». Les références historique et géographique des paléonigritiques dans le roman expriment le fond historique de En attendant le vote des bêtes sauvages et plus encore la thématique de la bande historique allant de la pacification aux guerres coloniales. Le narrateur affirme :
« Les colonisateurs sont contraints de se passer des affranchis. Ils recrutent des guerriers dans les tribus africaines locales et se lancent dans la subjugation de tous les recoins de leurs concessions avec des canons. Les conquêtes meurtrières avancent normalement jusqu'au jour où les Européens se trouvent face à de l'insolite, à de l'inattendu qui n'est pas consigné dans les traités des africanistes servant de bréviaires à l'explorateur. Ils se trouvent face aux hommes nus. Des hommes totalement nus. Sans organisation sociale. Sans chef. [...]. Et, de plus, des sauvages qui sont de farouches archers. Il faut les subjuguer fortin par fortin. Les territoires sont vastes, montagneux et inhospitaliers. Tâche impossible, irréalisable avec de maigres colonnes. Les conquérants font appel aux ethnologues. Les ethnologues les nomment les hommes nus. Ils les appellent les paléonigritiques [...] » 180 .
Cette narration qui tente de recoller tous les morceaux de l'Histoire comme dans un puzzle ou une enquête imagée, montre la primitivité des paléonigritiques. Le syntagme « hommes nus » conduit aux portes de la préhistoire, dont la résurgence anachronique n'édulcore pas le récit, mais plonge le lecteur au coeur de l'Histoire. Cette technique de recollage des morceaux illustre tout le travail de création de l'auteur. La participation des paléonigritiques à la guerre d'Indochine en est une preuve. Koyaga sera une illustration de leur bravoure, de leur témérité, de leur hargne face à un autre peuple aussi courageux et brave que le peuple vietnamien. Le narrateur ne tarit pas d'éloges à l'endroit de ce dernier. En somme, ces lignes de Kourouma font le procès du colonialisme à travers la guerre d'Indochine qui a vu des milliers de vietnamiens mourir, mais qui a aussi révélé les potentialités énormes d'un petit peuple.
Dans sa prise de parole, Koyaga mentionne que : « C'est à Haïphong que le régiment débarqua. Il prit position au poste P.K. 204 non loin de Cao Bang à la frontière tonkino-chinoise » 181 . La précision qu'il apporte dans la localisation du régiment à Haïphong fait de lui un témoin oculaire. Cela est révélateur d'un pan de la vie de l'auteur. Quand nous l'avons rencontré à son domicile le 09 août 2000, à la question de savoir en quoi a consisté son rôle en Indochine, il répondit :
« En Indochine, j'étais un des rares tirailleurs qui savait lire et écrire. J'étais donc à la presse. Ce que je dis, ce sont des événements que j'ai vécus ; des Histoires auxquelles j'ai assisté » 182 .
Il est donc normal que la prise de parole de Koyaga ait l'allure d'un reportage journalistique et plus loin historique.
En novembre 1946, Haïphong est bombardé par la marine française suite à un imbroglio lors d'un contrôle douanier. Yves Benot note :
« [...] Quand un incident plus grave que les précédents survient à Haïphong, à la suite d'un contrôle douanier français auquel les Vietnamiens s'opposent [...] » 183 .
La conquête de Haïphong s'inscrit dans la droite ligne de l'extension de l'empire colonial. Des plus inhumaines aux plus meurtrières, les méthodes françaises ont fait date dans la mémoire des peuples assiégés. Il en ressort un traumatisme collectif qui est la rançon de la lutte pour la liberté de ces peuples battus dans le sang de leur raison et de leur innocence dont tout le tort visiblement est d'avoir une culture, une civilisation autre que celle de l'Europe impérialiste.
L'hécatombe orchestrée à Haïphong était le prix à payer pour le prestige de la France si l'on s'en tient au propos du Colonel Debès qui commande les troupes à Haïphong :
« N'oubliez pas, au contact de vos amis vietnamiens, que notre devoir à tous est de maintenir l'Empire édifié par nos anciens et de veiller aux intérêts et au prestige de la France » 184 .
Ainsi l'exigence impérieuse du prestige de l'empire fera fouler aux pieds la dignité du peuple vietnamien souillé dans le sang de la liberté. La France fera «l'étalage de la force brutale» pour reprendre l'expression de Yves Benot pour annexer le Vietnam. Les mots du télégramme du Général Valluy adressé directement au Colonel Debès sont forts éloquents :
« [...] Le moment est venu de donner une dure leçon à ceux qui nous ont traîtreusement attaqués. Par tous les moyens à votre disposition, vous devez vous rendre maître de Haïphong et amener le Commandant de l'armée vietnamienne à résipiscence » 185 .
Ainsi énoncés, les ordres étaient clairs, sans ambiguïté ; Haïphong subira le pilonnage de l'armée française. Le bilan est lourd. L'estimation générale s'élève à 6 000 morts. Les notes de Jacques Raphaël-Leygues sont très compromettantes pour l'armée française et son idéologie colonialiste si elles sont soumises à la « barre de la raison ». Il écrit :
« La vision de Haïphong, après les bombardements du 23 novembre sur lesquels l'Amiral Battet a été chargé de faire une enquête, est horrible. La ville est complètement détruite [Il s'agit de ses quartiers chinois et vietnamiens, Yves Benot]. Les murs tronqués fument et la ville est sillonnée de jeeps conduites par des légionnaires allemands à barbe blonde qui font la loi. L'Amiral Battet est arrivé à Haïphong huit jours après les massacres, et me dit «les Annamites, terrorisés, se jettent dans les fossés à l'arrivée des Français et quelquefois grattent la terre pour retrouver quelques poteries ou de vagues débris de leur maison». Cependant, le Général Valluy, qui a donné l'ordre d'ouvrir le feu, reste optimiste. Il a même délégué spécialement un Colonel pour nous informer que les Tonkinois ont eu leur correction et qu'on peut être tranquille pour six mois » 186 .
Cette assertion est révélatrice de l'horreur et du massacre perpétré à Haïphong. Haïphong est par un espace « dynamité » où la bombe fait la loi, et la brutalité atroce poussée au fin fond de la barbarie meurtrière, la justice.
L'Histoire, nous présente ainsi le visage calciné d'un Vietnam qui pleure des larmes de sang et de cendre. En attendant le vote des bêtes sauvages fait vivre ce macabre et sinistre feu d'artifice nourri à la bombe et aux canons. Le roman présente Haïphong en éclats et plus encore le héros Koyaga en délire. La position occupée par le régiment de Koyaga est révélatrice de sa participation à la guerre du Vietnam : « C'est à Haïphong que le régiment débarqua. Il prit position au poste P.K. 204 non loin de Cao Bang à la frontière tonkino-chinoise » 187 . La ville historique de Haïphong est la destination du héros Koyaga. Le romancier illustre ici l'Histoire dans sa création fictionnelle, il opère une doublure du roman par le fait historique à travers l'évocation du nom « Haïphong ». La bravoure de Koyaga et sa témérité légendaire naîtront du fait que :
« Après la chute du poste P.K. 204, l'état-major de Hanoi procéda à de nombreuses reconnaissances aériennes sur le site qui ne finissait pas de se consumer de fumer. Les photos prises avaient été développées, agrandies, minutieusement examinées. Il en était résulté que toutes les installations avaient été écrasées, que tout avait brûlé, qu'il n'y avait pas de survivants, qu'il ne pouvait pas y avoir de sauvés, de rescapés [...]. L'état-major s'était trompé, lourdement mépris. Ce qui sortait de l'analyse des photos aériennes était vrai, il ne pouvait pas se trouver d'humain capable de sortir vivant d'une telle dévastation, d'un tel fouillis, d'un tel feu. Mais Koyaga était plus qu'un homme - c'était un héros chasseur, fils d'une femme nue sorcière -, il en était sorti vivant. En effet, il n'était pas possible à un tirailleur, à des soldats, de survivre plus de quatre semaines dans une jungle inhospitalière infestée de bêtes et de combattants viets. Mais Koyaga était plus qu'un tirailleur quelconque - il était le fils d'un homme et d'une femme paléos, le fils de Nadjouma et de Tchao -, il avait flâné plus de six semaines.
Le caporal Koyaga, le héros chasseur, surprit tout le monde en surgissant de la jungle huit semaines après la destruction du poste, en tête de sa section, à une cinquantaine de kilomètres de Cao Bang. La section rentrait avec son équipement, ses armes (les 36, la mitraillette, les munitions, le bazooka), mais aussi deux pensionnaires du bordel militaire (la cheftaine Fatima et son adjointe) » 188 .
Ce passage aux allures épiques à travers la reprise incantatoire des prouesses de Koyaga est dans une stratégie narrative à structure antithétique. Le narrateur énonce d'abord le péril ou les péripéties « toutes les installations avaient été détruites », « écrasées », « tout avait brûlé », « il n'y avait pas de survivants », « il ne pouvait y avoir de sauvés », « de rescapés ». Ensuite il émet une réserve forte à titre d'exception « Mais Koyaga était plus qu'un homme », « Mais Koyaga était plus qu'un tirailleur ». Cette structure double montre l'invulnérabilité de Koyaga dans la mesure où il vainc les péripéties qui normalement font obstacle au commun des hommes. Koyaga fait reculer les limites du possible. Il est doté d'une force supranaturelle. Il est un personnage exceptionnel, un « supra-personnage ».
Par ailleurs, les syntagmes « avaient été détruits », « avait brûlé », « pas de survivants », « de sauvés, de rescapés », témoignent du carnage vécu à Haïphong. Cependant, cet état de fait nous éclaire sur la dialectique négative qu'ouvre la guerre, car elle est destruction de l'autre et auto-destruction. Le fait est que, en même temps que les Vietnamiens attaquent les installations françaises sur place à Haïphong (dans le cas précis, ce sont eux qui donnent l'offensive), c'est à une partie d'eux-mêmes qu'ils s'en prennent. La destruction est donc réfléchie, réfractée par l'effet d'inertie de l'espace. Il s'agit bien de l'espace vietnamien bombardé et brûlé par des Vietnamiens dans l'esprit de la guerre.
C'est dans cette confusion totale que le narrateur présente les dimensions inégalables de Koyaga :
« Traîner deux dondons de pouffiasses marocaines dans la jungle fut un exploit qui d'abord fit rire dans les mess. Mais quand on sut que le caporal avait accompli la prouesse avec une balle dans l'omoplate, des « merde » d'admiration et d'étonnement succèdèrent aux sourires narquois » 189 .
Cet épisode achève de confondre les goguenards qui ont tôt fait de banaliser l'effort surhumain de Koyaga. Il le conforte dans sa position de brave personnage, de prodige.
C'est dans l'ordre normal qu'arrive sa consécration qui fait de lui le champion de la guerre d'Indochine : « L'état-Major vous attribua des médailles et vous nomma Sergent à votre embarquement sur le S/S Pasteur comme rapatrié sanitaire » 190 .
Son ascension du grade de Caporal à celui de Sergent est le témoignage de ce qu'il s'est illustré de belle manière à Haïphong. C'est donc à juste titre que sa prestation fait école dans les milieux de soldats, en témoignent ces propos du narrateur :
« Dans les rencontres des anciens combattants d'Indochine, on se conte les grands exploits réalisés par des soldats dans les rizières. On raconte toujours le fait d'armes du caporal qui, blessé en tête de sa section et avec deux prostituées, guerroya pendant huit semaines entières contre des régiments de Viets et les défit » 191 .
Ces passages retracent la témérité de Koyaga et partant celle du peuple auquel il appartient. Les paléonigritiques se sont fort bien illustrés à la guerre d'Indochine. Hormis le massacre inter-clanique qui les a décimés par centaines, ils ont toujours répondu à l'appel de la France métropolitaine qui s'enlisait dans la guerre coloniale d'Indochine. Ce passage en dit long sur leurs mépris du danger et leur bravoure hors pair :
« Les paléos, les montagnards sont des hommes à part. Chez tout autre peuple que les paléos, après l'annonce de tant de décès, les bureaux de recrutement auraient été désertés, il n'y aurait plus eu de volontaires. C'est l'inverse qu'on constata. Malgré l'annonce de nombreux décès paléos, les volontaires affluèrent dans les bureaux de recrutement. Dans les centres de recrutement, ces volontaires se déclarèrent toujours impatients d'aller à la guerre » 192 .
Ce sont ces paléonigritiques motivés et les légionnaires français qui croiseront le fer avec les Vietnamiens. Des paléonigritiques que les morts a profusion ne désarçonnent pas, que la guerre dans son atrocité avérée ne démobilise pas, mais des paléonigritiques que l'approche du danger excite, motive et encourage, que la peur de l'inconnu mobilise, qui aiment affronter le danger et le péril. Face à cette rage de vaincre, la guerre de la péninsule indochinoise a montré la résistance du peuple vietnamien. Un peuple dont l'abnégation reste inégalée et la hargne hors du commun. Les historiens dans leur grande majorité reconnaissent la victoire du Vietnam sur toutes les puissances impérialistes qui ont tenté de l'annexer. Cette thématique a profondément inspiré les commentaires de Kourouma dans les propos qu'il accorde à son narrateur dans le «donsomana» 193 ou le panégyrique des vietnamiens.
Malgré la perplexité et le flou qui planent sur les commentaires de certains historiens à propos de la guerre du Vietnam quant à son issue, la position du romancier semble tranchée. Il semble accorder la victoire finale au Vietnam qui consumait dans les feux de l'invasion coloniale et impérialiste. Notons ici :
« Ils ont chassé de leurs terres tous les grands peuples de l'univers. Peuples grands par le nombre de leurs habitants comme les Chinois, peuples grands par les moyens techniques de leur armée comme les Américains ; peuples grands par leur culture et leur histoire comme les Français » 194 .
Le narrateur déploie l'envergure de la résistance des Vietnamiens à travers l'énumération de normes, coefficients de la grandeur d'un peuple. Il s'agit de la densité de la population, du développement technique et technologique et du prestige que représentent l'Histoire et la Culture. Le narrateur met en même temps l'accent sur les envahisseurs coloniaux : la Chine, les Etats-Unis et la France. Cette brève description ouvre un tableau binaire sous-jacent au système de narration.
| Puissances Impérialistes | Coefficient de grandeur |
| Chine | Forte population |
| Amérique | Développement technique et technologique, idéologie politique capitaliste |
| France | Prestige - Riche Histoire - Grande culture |
Le mérite du Vietnam réside dans la résistance opposée à la triple attaque impérialiste dont il a été victime. Le narrateur va au-delà de la simple résistance pour montrer que les puissances coloniales ont été vaincues et renvoyées. L'emploi de la phrase « Ils (les Vietnamiens) ont chassé de leur terre les grands peuples de l'Univers » est assez révélateur. Il apparaît que le peuple vietnamien n'a pas cédé à l'intimidation, mais qu'il a opposé une résistance et a même livré une guerre aux grandes puissances. C'est d'ailleurs ce qu'illustrent ces propos de Yves Benot :
« En septembre, en France encore, Hô Chi Minh avait dit au journaliste américain David Schoenbrun que s'il fallait faire la guerre, le Vietnam la ferait aussi longtemps que ce serait nécessaire » 195 .
La position de Hô Chi Minh apparaît plus qu'un défi et affiche par le fait la détermination du Vietnam à vouloir son indépendance dans l'unité ; objectif majeur pour lequel il se battra jusqu'en 1975.
Si le Vietnam a pu et su résister toutes ces années de guerre, c'est que le peuple a des qualités indéniables qui ressortent sous la forme d'hypothèses dans les propos du narrateur :
« Un grand pays ne peut subjuguer que le petit peuple qui ne sait pas se rassembler pour faire avec tous ses moyens face à l'agression. Un peuple riche ne s'impose qu'au pays pauvre dont les habitants ne savent pas faire don de leur personne. Un pays maître de la technologie ne vainc que le peuple sous-développé qui manque de ruse et de courage. Après la guerre du Viet-nam, il se trouve encore sur la planète des peuples qui se complaisent dans la colonisation mais aucun peuple qui ne puisse recouvrer sa liberté » 196 .
La victoire vietnamienne se résume incontestablement dans la bataille symbole de Diên Biên Phu qui fait date dans l'Histoire. Nombre d'historiens européens passent sous silence les commentaires sur cette bataille héroïque et épique livrée par les Vietnamiens face aux Français. Même si les statistiques ne convergent pas toujours, il est notable que bien des historiens affirment que l'armée française a subi un cinglant revers. C'est au rang de ces derniers que s'inscrit Yves Benot quand il écrit :
« C'est ainsi que l'on s'achemine vers cette bataille de Diên Biên Phu, aux confins de Tonkin et du Laos, où, pour la première fois dans une guerre coloniale, une armée française est contrainte de capituler, le 7 mai 1954 » 197 .
Si Diên Biên Phu est le symbole de la résistance et de la victoire des assiégés, il faut faire remarquer qu'elle s'inscrit dans la lignée des victoires sur la colonisation française amorcée en janvier 1952. C'est ce que note Yves Benot :
« Mais avant même la mort de De Lattre en janvier 1952, l'opération qu'il a lancée sur Hoa Binh tourne au désastre. Celui-ci sera évoqué quelques temps après dans un livre par un jeune parachutiste français, Philippe De Pirey, et dont le titre fut, un temps, un slogan : opération gâchis » 198 .
Le romancier décrit avec une sagacité langagière la bataille de Diên Biên Phu pour une double ambition. Montrer que la sous-estimation d'un adversaire peut être fatale. Et démontrer aussi que la victoire n'est pas toujours l'issue d'une épreuve de force. Le passage suivant participe de la double intention de l'auteur :
« « Les Viets » fut le nom méprisant que les soldats français donnèrent aux maquisards indochinois. Mépriser son adversaire même petit et frêle est toujours une faute stratégique dans un combat ; très souvent, d'un insignifiant bosquet peut sortir une liane suffisante pour nous attacher (...) » 199 .
La sous-estimation des Vietnamiens par les Français se manifeste par leur appellation « Viets ». Elle est péjorativante et représentative d'un regard dédaigneux, ignominieux et infâme que posent les Français sur les Vietnamiens.
Par ailleurs, l'image de « liane provenant d'un insignifiant bosquet » semble s'opposer au proverbe de La Fontaine : « La raison du plus fort est toujours la meilleure » 200 .
Une autre image pourrait corroborer la première et lui donner plus de poids illustratif : « Dans le combat entre les volées de mouches et le troupeau d'éléphants, ce ne sont pas les gros qui toujours l'emporte » 201 . Ces images proverbiales à forte valeur connotative attestent la double intentionnalité de l'auteur plus haut mentionnée. La bataille de Diên Biên Phu est assez éloquente à ce sujet. Voilà ce qu'en dit le narrateur dans En attendant le vote des bêtes sauvages :
« Les Français, confiants en leur technicité, s'installeront au large dans une cuvette au pied des montagnes afin de couper toutes les pistes que les Viets utilisent pour aller à la moisson des rizières. Les Viets, avec la patience et la persévérance que leur donne leur religion, attendront de longues nuits et journées que les Français accumulent tous leurs hommes, avions et matériels compliqués de la guerre moderne dans la cuvette de Diên Biên Phu. Une nuit, au coucher de la lune, les Viets sortiront des flancs des montagnes comme d'innombrables fourmis de multiples fourmilières, encercleront les Français et les détruiront, eux et tous les tirailleurs arabes, Nègres de plaine et des montagnes, les canons, les avions et les équipements » 202 .
La bataille de Diên Biên Phu est la matérialisation du combat entre les plus forts et les plus faibles. Diên Biên Phu est symboliquement chargée. Elle renvoie à un bouleversement, à une catastrophe au sens poétique du terme où ce mot signifie rupture et élévation. Elle est la victoire des faibles. Elle est aussi l'inversion des pôles dans l'acception dialectique mais plus encore, c'est bien à Diên Biên Phu que s'opère le saut qualitatif. (Cf. carte annexe II).
Il ressort de l'observation de cette carte que les combattants vietnamiens ont axé tous leurs efforts sur le site historique de Diên Biên Phu. Cette stratégie voulue par Giap est certainement un choix idéologique et tactique. Il est clair que l'armée vietnamienne ne pouvait pas à la fois affronter les cinq camps retranchés français sur le sol vietnamien. Il fallait pour Giap et ses hommes se concentrer sur un seul camp et certainement le plus important matériellement (armement de guerre) et humainement (grand nombre de soldats). Car une victoire ou une mise en déroute de l'armée française leur assurerait une victoire psychologique et un ascendant sur le colonisateur ; ensuite suivrait la victoire sur le front de guerre. C'est d'ailleurs ce qui a conféré à Diên Biên Phu toute cette valeur mythique et fait du combat qui s'y est déroulé l'un des plus importants dans l'Histoire coloniale de la France ; en témoignent ces propos de Laurent Cesari :
« C'est pourtant à Diên Biên Phu, camp retranché dans les montagnes du Nord-Ouest du Tonkin, à la frontière du Laos, que va se livrer la bataille la plus importante de la guerre, du moins par ses conséquences politiques » 203 .
La stratégie était simple, comme l'indique la carte, elle crée la diversion en donnant l'air de prendre d'assaut les camps retranchés du Seno, de Luang Probang, de Muong Sai et de la troupe présente à Haïphong. Il fallait dans le même temps amplifier l'attaque de Diên Biên Phu qui assurait l'autorité à la France. Les conséquences de la bataille sont connues ; l'armée française est défaite et les Vietnamiens victorieux.
Diên Biên Phu, est aussi une ironie qui ne dit pas son nom. L'Histoire d'abord et le romancier ensuite ont tourné en dérision les forces coloniales françaises. La défaite apparaît donc comme un réquisitoire contre les méthodes coloniales et un vaillant cri de coeur contre l'idéologie impérialiste.
En Indochine, les Français sont bien loin du sens du mot « coloniser » que propose Georges Leygues, qui fut un grand ministre des colonies. En 1906, il déclarait :
« Coloniser... C'est accroître le capital national et le capital universel en allumant sur tous les points du globe de nouveaux foyers d'activité, d'espérance et de force ; c'est accomplir l'oeuvre de solidarité la plus haute, car la colonisation qui n'aurait pas pour but et pour résultat d'élever en dignité, en moralité et en bien-être les peuples qu'elle pénètre, serait une oeuvre grossière, brutale, indigne d'une grande nation » 204 .
Ainsi la colonisation se définit-elle comme une épreuve de force autour d'intérêts divergents. Mais ses promoteurs lui assignent, de mauvaise foi, le but d'une oeuvre hautement philanthropique exaltant la magnanimité inégalable des grandes puissances impériales et impérialistes. Mais il est notable que dans leur approche, ces puissances ont biaisé la « noblesse » de leur oeuvre « civilisatrice ». La France n'a pas élevé le Vietnam, l'Algérie et l'Afrique noire en dignité encore moins en moralité. Son oeuvre civilisatrice était donc grossière si l'on s'en tient aux conclusions de Georges Leygues. C'est d'ailleurs ce que pense Kourouma quand il reprend à son compte l'Histoire des guerres coloniales. Les différentes guerres coloniales qui manifestent la brutalité coloniale clament l'indignité de la France toujours en accord avec les observations de Georges Leygues. Car, même si la colonisation se préoccupait, par le plus grand des miracles, du bien-être des peuples envahis et bafoués, elle a toujours dévié dans sa démarche. C'est ce que semble constater Jean Lacouture grand acteur de la décolonisation qui claironne un hymne à la gloire de la France pour l'oeuvre bien faite :
« Oui, ça n'a pas été commode, il y a eu des erreurs, des lenteurs, mais tout bien pesé, la France a laissé une oeuvre magnifique, dont elle peut être fière. La France des routes, des ponts, des écoles et des hôpitaux. La France des droits de l'homme. On nous montre d'ailleurs ce qui est arrivé dans ses anciennes colonies depuis son départ : misère, guerres civiles, luttes tribales. Le retour de la violence. Bref, la revanche de Caliban après le départ d'Ariel » 205 .
Jean Lacouture fait bien d'observer ironiquement que le départ de la France des colonies a provoqué la résurgence de la misère et des violences inhérentes à toutes sociétés humaines. Il nous apparaît évident que la colonisation n'a pas permis au cycle de l'Histoire de la société des colonies de se réaliser. En ce sens qu'elle a interrompu tout le système de fonctionnement de ces colonies pour lui imposer un nouveau système forgé au fil des siècles. Elle est donc intrusion et bouleversement. La colonisation a perturbé le cycle de réalisation des sociétés colonisées. Le retour des guerres civiles, des luttes tribales et des violences humaines, semble normal car la colonisation les avait seulement mises en veilleuse, voire couvées, mais elle ne les avait pas faits disparaître. Ces anciennes colonies auront le droit d'accuser la colonisation car elles ont le bénéfice de ne pas avoir évolué d'elles-mêmes. On ne peut donc pas prétendre savoir comment elles auraient fini s'il n'y avait pas eu de colonisation. Que les défenseurs du système colonial s'en tiennent à cela car « la revanche de Caliban » après le départ « d'Ariel », c'est-à-dire le retour à la barbarie, n'est pas spécifique aux anciennes colonies. L'Histoire nous démontre que l'Europe a connu l'ère des barbares. C'est probablement ces observations qui ont fait dire au poète Aimé Césaire que :
« Le fait est que la civilisation dite « européenne », la civilisation « Occidentale », telle que l'ont façonnée deux siècles de régime bourgeois, est incapable de résoudre les deux problèmes majeurs auxquels son existence a donné naissance : le problème du prolétariat et le problème colonial ; que, déférée à la barre de la « raison » comme à la barre de la « conscience », cette Europe-là est impuissante à se justifier ; et que, de plus en plus, elle se réfugie dans une hypocrisie d'autant plus odieuse qu'elle a de moins en moins chance de tromper » 206 .
Pour Césaire, tout comme pour Kourouma, la colonisation est responsable des maux des anciennes colonies. C'est la raison pour laquelle Ahmadou Kourouma présente la colonisation comme le système qui a détruit l'Afrique. Aimé Césaire va plus loin pour augurer la déchéance des puissances colonisatrices :
« Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a au Vietnam une tête coupée, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous les mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison installé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent ; mais sûrs, de l'ensauvagement du continent » 207 .
Pour Ahmadou Kourouma, tous les Africains doivent s'atteler à faire comprendre et à enseigner l'Histoire aux jeunes générations. Il affirme que :
« La colonisation était terrible ; les exactions dépassaient l'entendement. Cela mérite d'être su par les jeunes Africains. Je suis content de savoir que des jeunes, comme vous s'intéressent à l'Histoire de l'Afrique » 208 .
Les victoires vietnamiennes ont fait date dans les coeurs meurtris des colonisés. Toutes les colonies bouillonnent et éprouvent le besoin de s'émanciper. Atteintes par ce que l'on pourrait appeler « le syndrome d'Indochine », elles bravent la mort les mains nues. Le 1er novembre 1954, commence la guerre d'Algérie. C'est d'ailleurs pour cela que la période de 1950 à 1960 fut une décennie mouvementée pour l'empire français soucieux de son prestige et de sa grandeur culturelle. Le 20 juillet 1954, les accords de Genève sont signés avec l'Indochine mais quatre mois plus tard, c'est-à-dire le 1er novembre 1954, débute la guerre d'Algérie. Les guerres coloniales se succèdent et donnent paradoxalement le courage et l'envie d'Indépendance aux colonies et à la rancoeur vengeresse et la potentialisation des massacres coloniaux à la France forte de son orgueil et de puissance coloniale. Il s'ouvre sur cette décennie, empreinte de l'atmosphère de la guerre froide et de tous ses corollaires : rideau de fer, formation des blocs ; d'incessants affronts entre les puissances colonisatrices et les colonies sous domination. La France est donc aux prises avec ses colonies, elle use des moyens les plus performants pour sauver son image dans les guerres coloniales où l'abnégation et le sang sacrificiel des colonies l'emportent sur l'acharnement et l'impérialisme de la Métropole. C'est ce que nous notons dans ce passage plein d'humour dans En attendant le vote des bêtes sauvages :
« Il vous fut expliqué qu'on ne demandait plus de paléos pour l'Extrême-Orient, mais pour l'Afrique du Nord, l'Algérie où les Français avaient ouvert un nouveau chantier de guerre coloniale » 209 .
Ce passage rend compte des échanges entre le Sora (griot narrant le Donsomana de Koyaga) et Koyaga (le président - dictateur - chasseur) quand le dernier, jeune soldat démobilisé d'Indochine et rapatrié sanitaire se dévouait pour la France dans le corps des tirailleurs africains plus connus sous le nom de tirailleurs sénégalais. La guerre d'Algérie ainsi déclenchée, verra la participation des Africains mais sa fin relèvera de toute la diplomatie du Général De Gaulle considéré par de nombreux Historiens comme le pionnier de la décolonisation.
Le traitement de la guerre d'Algérie par le romancier s'inscrit d'emblée dans une perspective thématique que nous avons déjà dégagée comme méthode d'esthétisation de l'Histoire et une sorte de pont entre l'Histoire et la fiction. Le narrateur ne nous donne pas suffisamment d'informations sur la participation de Koyaga à l'oeuvre dans la guerre. Il se contente des généralités et laisse la latitude au lecteur de s'imaginer les prouesses des différents protagonistes. De plus, d'un point de vue statistique, la mise en page révèle seulement vingt trois lignes partagées en trois pages dont cinq pour la première (page 68), quatre pour la seconde (page 7) et quatorze pour la troisième (page 78). Cette arithmétique dénote la brièveté de l'information historique dans le roman et signe ainsi la primauté du thème central (la guerre d'Algérie). Ce déficit du traitement de l'Histoire par l'auteur fait a priori penser au « désintérêt » qui sous-tend sa relation au problème algérien. Cependant, à y voir de très près nous pensons que le débat qui s'ouvre ne se pose pas en terme d'intérêt ou de désintérêt par rapport à un problème donné. Il pose plutôt des hypothèses. Le déficit dans la narration de l'Histoire dans le texte, serait dû au manque d'information du romancier. Mais il se peut aussi que cela s'explique par sa volonté de moins fictionnaliser l'Histoire.
Il importe de remarquer que l'information donnée par ébauche éveille par induction chez le lecteur la curiosité de rechercher la vérité et les vérités historiques. Car il est nécessaire de le noter, la guerre d'Algérie a suscité les commentaires les plus contradictoires et les récits historiques à ce sujet prolifèrent. En témoigne le dernier livre en date du Général Aussaresses 210 intitulé Services spéciaux Algérie 1955-1957 (Mon témoignage sur la torture). Le film intitulé « L'ennemi intime » 211 et le numéro de « Jeune Afrique l'Intelligent » 212 spécial Algérie. Pour ne citer que ces témoignages parmi tant d'autres qui ont défrayé la chronique.
Sociologiquement, notons que c'est une question d'actualité qui se situe au coeur de relations politico-diplomatiques entre la France et l'Algérie.
À propos de la participation de Koyaga qui est certainement la clef de la fiction narrative, le narrateur affirme :
« Koyaga avait déjà embarqué pour l'Algérie où les Français commençaient à s'enliser dans le nouveau chantier de guerre coloniale qu'ils avaient ouvert après l'Indochine » 213 .
Cette intervention du narrateur situe le lecteur sur les responsabilités. Le principal accusé est la France. La proposition subordonnée relative « qu'ils (les français) avaient ouvert après l'Indochine » est très éloquente à ce sujet. La responsabilité des guerres coloniales incombe à la France. L'auteur ouvre donc un procès implicite contre la France et la met ainsi à la barre des « massacres coloniaux » pour emprunter l'expression de Yves Benot.
Koyaga comme en Indochine a triomphé par son courage ; notons :
« Koyaga fut affecté dans l'Oranais, dans l'Ouest de l'Algérie où il s'illustra par des actes de courage. Des actes d'intrépidité qui lui valurent la nomination au grade de sergent » 214 .
Comme on peut le remarquer, Koyaga a encore triomphé à la guerre d'Algérie comme c'était le cas en Indochine. Notons que la France implique - dans toutes les guerres coloniales qu'elle suscite - tout son empire colonial. Elle rend ainsi ses colonies et elle-même responsable s des « massacres coloniaux ». C'est une stratégie de guerre amorcée depuis l'ère impérialiste jusqu'à l'ère coloniale. Dans le premier cas, la Métropole utilisait les armées de résistances conquises pour aller à l'assaut des autres peuples hostiles et réfractaires à la pénétration française dans les terres africaines. Dans le second cas, elle utilisait ses colonies pour réprimer tout soulèvement ou toute velléité d'indépendance. Les guerres d'Indochine et d'Algérie sont un vibrant témoignage de la participation des colonies au côté de la France.
Ce qu'il convient de noter maintenant est que la guerre d'Algérie a engendré la fragilisation du pouvoir politique en France et le retour sur la scène politique du Général De Gaulle. Ce dernier étant considéré comme un stratège confirmé.
Considéré comme le promoteur de la libération des colonies, le Général De Gaulle n'en était pas moins ambigu dans ses rapports avec celles-ci. Au cours de la seconde guerre mondiale, De Gaulle prononce le 30 janvier 1944 une conférence à Brazzaville qui laisse planer un flou. C'est ce que remarquent Bernard Droz et Evelyne Lever :
« Le 30 janvier 1944, il prononce un discours resté célèbre pour l'ouverture de la conférence de Brazzaville. Certains voient dans cette allocution l'annonce d'une politique conduisant vers l'autonomie et même vers l'indépendance. La portée de ce texte ne doit pourtant pas être exagérée. De Gaulle y affirme que la guerre a crée un « lien définitif » entre la France et l'Empire et qu'il convient « d'établir sur des bases nouvelles l'exercice de la souveraineté française ». Les quelles ? Le Général ne les précise pas. Il laisse entendre toutefois que la France guidera « libéralement », ces « soixante millions d'hommes qui se trouvent associés au sort de ses quarante-deux millions d'enfants » » 215 .
Comme le soulignent Bernard Droz et Evelyne Lever, le Général De Gaulle ne précise pas la position de la France. Il entretient donc un flou qui fait qu'on ne pouvait que tirer des conclusions différentes et même opposées. Cependant, pour l'Algérie, il prévoit une toute autre politique de libération qui malgré tous les termes, subordonne l'Algérie à la France. C'est pour cela que, dès 1947, quand il envisage l'autonomie interne pour les territoires d'outre-mer, il évoque pour l'Algérie dans sa déclaration du 24 avril 1947 l'idée d'un « statut qui la maintienne française et sous souveraineté de la France et qui organise à l'intérieur d'elle-même ce qui concerne ses propres intérêts »
De fait, le général De Gaulle n'admet pas les sollicitations de Ferhat Abbas qui projette un « État algérien démocratique qui serait fédéré avec la France ». Il est à remarquer que le général De Gaulle n'hésitait pas à mater les rebellions dans les colonies pour l'honneur et le prestige de la France. C'est ce que remarquent Bernard Droz et Evelyne Lever :
« C'est dans ce contexte que son gouvernement couvre la sauvage répression de mai 1945, sur laquelle il se montre particulièrement discret dans ses Mémoires de guerre » 216 .
Tous les évènements révèlent l'ambiguïté de De Gaulle qui s'acharnait à maintenir l'Algérie sous le joug français malgré la pression des nationalistes. Pour lui, il n'était pas question d'abandonner ni de renoncer à l'Algérie. Ne recommandait-il pas au Général Henry Martin « d'empêcher l'Afrique du Nord de glisser entre nos doigts pendant que nous délivrons la France » 217 . Il utilisera les moyens les plus drastiques pour conserver l'Algérie sous l'hégémonie de la France. Même si nombre d'historiens disent de lui qu'il a réglé la question algérienne, il faut noter que la crise algérienne a perduré sous son règne. Voilà ce qu'en dit Benjamin Stora :
« Dans l'année 1959, en effet, le Général De Gaulle exige de l'armée qu'elle porte les coups les plus rudes à l'A.L.N. (Armée de Libération Nationale) afin de la contraindre à négocier aux conditions fixées par la France » 218 .
La crise algérienne a entraîné dans le ruissellement du sang des Algériens, des Africains des colonies et des Français la IVe République qui s'est montré incapable de la résoudre. C'est ce qui a d'ailleurs expliqué le retour de De Gaulle sur la scène politique dont il s'était retiré. Il faisait remarquer au journaliste Michel Drancourt la fébrilité et le laxisme du gouvernement de la IVe République. :
« Si j'étais le gouvernement de la France, je ne laisserais pas arracher une indépendance, je l'octroierais. La France donne, on ne lui enlève pas » 219 ;
Cela préfigurait son retour sur la scène politique. Voilà ce qu'en dit le romancier :
« Le Général De Gaulle, de sa retraite de Colombey-les-deux-Églises, comme un vieux caïman les yeux demi-ouverts, suivait de loin les évènements d'Algérie. Sans hésiter, il s'empara du pouvoir en France. Et une fois à l'Elysée arrêta la guerre, fit embarquer les colons d'Algérie (les pieds-noirs) et les soldats français pour Marseille. Les tirailleurs africains, les tirailleurs sénégalais furent tous renvoyés chez eux pour être démobilisés. La France venait de renoncer définitivement aux guerres coloniales » 220 .
Le romancier représente de façon caricaturale la chute de la IVe République et la prise du pouvoir par De Gaulle. Il le décrit comme celui qui trouve la solution à la question algérienne. Cette description est concordante avec les témoignages historiques qui consacrent De Gaulle. Comme ceux de Benjamin Stora :
« Le Général De Gaulle, sollicité depuis plusieurs semaines par ses partisans, sort enfin de sa réserve en déclarant le 15 mai, que « devant les épreuves qui montent de nouveau » vers le pays, il se tient « prêt à assumer les pouvoirs de la République » [...]. Du 4 au 7 juin, le Général De Gaulle accomplit un voyage en Algérie. Il prononce des discours à Alger (avec le célèbre « Je vous ai compris »), à Mostaganem (où il lance une « Vive l'Algérie française » qui lui sera, plus tard, vivement reproché), à Oran, Constantine, Bône, proclamant qu'il n'y a en Algérie «que des Français à part entière avec les mêmes droits et les mêmes devoirs ». C'est la fin de la IVe République et l'avènement de la Ve République » 221 .
La superposition des discours romanesque et historique révèle les tournants décisifs pris par la politique coloniale française. L'armée française redouble ses violences auxquelles répondent aussi cruellement les assiégés. Les Algériens, peuple martyr, souffriront huit années de guerre qui ont transformé l'Algérie en un « maquis ». La répression subie par le peuple a développé en lui un patriotisme et un amour de soi dont l'envers est évidemment la haine de l'envahisseur français. Le Général De Gaulle a, pour résoudre la question algérienne, consulté les Algériens sur le sort et le destin de leur pays. Le 16 septembre 1959, il proclame :
« Compte tenu de toutes les données algériennes, nationales et internationales, je considère comme nécessaire que le recours à l'autodétermination soit dès aujourd'hui proclamé. Au nom de la France et de la République, en vertu du pouvoir que m'attribue la constitution de consulter les citoyens, pourvu que Dieu me prête vie et que le peuple m'écoute, je m'engage à demander, d'une part, aux Algériens, dans leurs douze départements, ce qu'ils veulent être en définitive, et, d'autre part, à tous les Français d'entériner ce choix » 222 .
Ce discours empreint de solennité scelle le sort de l'Algérie. La voie référendaire proposée par De Gaulle est une victoire psychologique de l'Algérie qui s'enlise dans une guerre de libération. Ce premier pas en faveur de la paix est un prélude aux accords d'Evian qui débutent le 7 mars pour finir le 18 mars et déboucher sur une Algérie libre.
Débutée le 1er septembre 1954, la guerre d'Algérie d'abord franco-algérienne se transformera dans son déroulement en une guerre d'opinions franco-française. C'est le constat fait par de nombreux historiens. Les guerres de libération dans les colonies assiégées ont fait cohabiter les horreurs meurtrières des belligérants. La guerre du Vietnam d'abord et ensuite celle d'Algérie ont permis aux peuples de se révéler à eux-mêmes et de démontrer aux puissances impérialistes que ce n'est pas toujours la force des canons et des obus qui triomphent. Ahmadou Kourouma ne constate-t-il pas que :
« Dans le combat entre les volées de mouches et le troupeau d'éléphants, ce ne sont pas les gros qui toujours l'emportent » 223 .
La France, « le troupeau d'éléphants », n'a pas eu raison de ses colonies « les volées de mouches », le Vietnam et l'Algérie. Ce n'est qu'en 1962 que la guerre d'Algérie prend fin. Laissant un pays et un peuple désolés au fond du gouffre de la souffrance.
La fissuration de l'Empire colonial amorcée depuis la défaite de l'armée française à Diên Biên Phu en mai 1954 agrandira son creux avec la guerre d'Algérie qui sonne même le glas de l'Empire. Du démembrement de l'Empire à sa fin, une double lecture sociologique s'impose. Ce chemin d'émiettement pourrait s'appréhender à la fois comme un soulagement pour les colonies et une humiliation pour l'armée française. C'est ce que Pascal Blanchard et Nicolas Bancel constatent par « le miroir colonial brisé » 224 dans leur livre De l'indigène à l'immigré.
La guerre d'Algérie comme on le constate a laissé de graves traumatismes. Il semble s'être développé chez les combattants de la liberté des automatismes d'opposition par la guérilla. C'est peut être à juste titre que Benjamin Stora établit une similitude entre la guerre d'indépendance et le conflit armé mené par le G. I. A. (Groupe Islamique Armé). Dans son article intitulé « La deuxième guerre d'Algérie » :
« Entre la guerre d'Indépendance et le drame qui se déroule actuellement en Algérie, il existe des similitudes troublantes. L'Algérie n'est-elle pas entrée dans une deuxième guerre ? ».
La réponse, la voici :
« Aujourd'hui en Algérie, sur une scène mimétique, se réveille une mémoire de guerre, que certains croient restauratrice de liens fondateurs. Le retour aux siens, la quête d'Identité s'opèrent dans l'affrontement, sorte de réponse au désir d'une solidarité » 225 .
Les guerres d'Algérie et d'Indochine ont révélé un type nouveau de résistance : les résistances culturelle et politique. Ahmadou Kourouma y voit des exemples de bravoure. C'est pourquoi il s'en sert comme hypotexte thématique dans son roman.
Fama Doumbouya est l'un des derniers princes du Horodougou que les indépendances ont spolié de leurs pouvoirs. Il est un prince « nu » qui demeure fortement nostalgique du fait de la gloire que connut naguère sa dynastie, laquelle gloire semble s'être muée en remords. Comme Icare, la cire qui fixait ses ailes a fondu sous l'effet des « soleils » 226 des indépendances, et la chute vertigineuse qu'il subit, lui ôte son diadème de roi :
« Fama Doumbouya ! Vrai Doumbouya, père Doumbouya, mère Doumbouya, dernier et légitime descendant des princes Doumbouya, du Horodougou, totem panthère, était un «vautour». Un prince Doumbouya ! Totem panthère faisait bande avec les hyènes. Ah ! Les soleils des Indépendances ! » 227 .
Ce passage dénote toute l'amertume de Fama, il signifie aussi son changement de classe. Il connaît un inversement radical de pôle. La mutation qu'il vit est notable. De la «panthère», consommateur de chaire fraîche, fauve-prédateur qui tue sa proie avant de la consommer, il est devenu tour à tour un « vautour » puis une hyène qui se nourrit de viande en décomposition, de restes. Nous notons ici une zoomorphisation descendante et graduellement dévalorisante. Faisons remarquer que Fama a perdu les trois pouvoirs qui assurent la fixité d'un règne : le pouvoir économique, le pouvoir de pérennisation du nom de règne et le pouvoir social.
La perte du pouvoir économique de Fama est à n'en point douter la raison fondamentale de son exode de Togobala à la capitale de la Côte des Ébènes. Grand commerçant pendant l'invasion coloniale, il cessa ses activités avec l'avènement des Indépendances :
« Fama déboucha sur la place du marché derrière la mosquée des Sénégalais. Le marché était levé mais persistaient des odeurs malgré le vent. Odeurs de tous les grands marchés d'Afrique : Dakar, Bamako, Bobo, Bouaké ; tous les grands marchés que Fama avait foulés en grand commerçant. Cette vie de grand commerçant n'était plus qu'un souvenir parce que tout le négoce avait fini avec l'embarquement des colonisateurs » 228 .
Comme on peut le constater, Fama a connu la fortune avec l'activité commerciale. Il a tourné à travers les grands pôles commerciaux de l'Afrique où il accrut son pouvoir économique ; cependant la fin de la colonisation a sonné le glas de sa prospérité du fait du périclitement de son commerce. Il sera donc voué à l'errance, à l'oisiveté et à la passivité :
« Mais l'important pour le Malinké est la liberté du négoce. Et les Français étaient aussi et surtout la liberté du négoce qui fait le grand Dioula, le Malinké prospère. Le négoce et la guerre, c'est avec ou sur les deux que la race malinké comme un homme entendait, marchait, voyait, respirait, les deux étaient à la fois ses deux pieds, ses deux yeux, ses oreilles et ses reins. La colonisation a banni et tué la guerre mais favorisé le négoce, les Indépendances ont cassé le négoce et la guerre ne venait pas. Et l'espace malinké, les tribus, la terre, la civilisation se meurent, percluses, sourdes et aveugles... et stériles » 229 .
Cette portion de texte est révélatrice de l'importance du négoce pour le malinké en général et particulièrement pour Fama qui en a fait son activité principale. Ici, le narrateur assimile le négoce aux organes de sens du corps humain : l'ouie, l'odorat, la vue. Il lui attribue même des rôles essentiels de la vie : la locomotion lisible à travers l'emploi de « marchant » et « deux pieds » et de l'épuration que nous notons dans l'usage de « reins ». Les reins ont une fonction de nettoyage du sang pour sauvegarder la santé. S'ils sont atteints, alors le sang se souille et la santé en fait les frais. Comme on le voit, le négoce n'est certainement plus seulement la matérialité extérieure de la vie du Malinké à travers la métaphorisation fonctionnelle du corps humain qu'en fait le narrateur ; mais il est la vie même du Malinké. C'est probablement pour cette raison que Fama tient en aversion la période qui y met fin même si cette dernière ne le gratifie pas totalement. Cela pourrait expliquer le refus du narrateur de prononcer le terme « indépendance » qu'il substitue par « embarquement des colonisateurs ». Dans le passage précédent, la focalisation interne pourrait traduire la complicité parfaite entre le narrateur et Fama ce qui explique que l'affirmation du premier engage et emporte l'adhésion du second.
Toute cette importance du négoce pour Fama l'amène à préférer la colonisation aux indépendances ; ce qui pourrait paraître paradoxal pour qui a connu les affres des travaux forcés sous le joug colonial. La pensée populaire ne dit-elle pas « de deux maux, il faut choisir le moindre ». Cette assertion qui fait office de sagesse a certainement guidé et motivé le choix et les désirs de Fama. Le narrateur en dit quelques mots :
« C'est pourquoi, à tremper dans la sauce salée à son goût, Fama aurait choisi la colonisation et cela malgré que les Français l'aient spolié » 230 .
Il est donc à retenir que les Indépendances ont engendré la cessation des activités commerciales de Fama. Il s'est alors appauvri. Sa paupérisation qui fait suite à la perte de son pouvoir décisionnel dans le Horodougou est l'un des paliers du bouleversement de la hiérarchie sociale en pays malinké sous les Indépendances.
L'autorité de Fama est contestée par tous les Malinkés de la capitale ; en témoigne l'humiliation qu'il subit dans les funérailles, les mariages et les cérémonies de baptême. L'une des manifestations de son déshonneur est la honte qu'il a subie lors de la cérémonie du septième jour 231 des funérailles de son cousin feu Koné Ibrahima. Voilà ce que rapporte le narrateur.
« (...) Les gens étaient fatigués, ils avaient les nez pleins de toutes les exhibitions, tous les palabres ni noirs ni blancs de Fama à l'occasion de toutes les réunions. Et dans l'assemblée boubous et nattes bruissaient, on fronçait les visages et on se parlait avec de grands gestes. Toujours Fama, toujours des parts insuffisantes, toujours quelque chose ! Les gens en étaient rassasiés. Qu'on le fasse asseoir ! » 232 .
Ce passage atteste combien Fama est vomi par les siens. Des phrases telles que « Ils avaient les nez pleins de toutes les exhibitions » et « Les gens en étaient rassasiées », dans leur contexte d'emploi expriment le dégoût de ses coreligionnaires. Elles expriment leur dépit qui se traduit par leur énervement quand Fama prend la parole. Notons que Fama est rejeté, banni de son trône de roi, déchu par les Malinkés de la capitale.
De plus, Fama est aussi l'objet d'attaques verbales crues et déshonorantes qui s'inscrivent dans la logique de son bannissement. Si jusque là, son entourage se refusait à lui avouer le caractère fastidieux de ses prises de paroles, Bakary lui crie vertement son mépris avec une fougue qui frise l'insolence. D'un ton injonctif, Bakary intervient en pleine assemblée : « Assois tes fesses et ferme la bouche ! Nos oreilles sont fatiguées d'entendre tes paroles ! » 233 . Le style relâché de son discours témoigne de la légèreté et de la négligence avec lesquelles Fama est traité. Il y a une « non-considération » du personnage de Fama et un sévère mépris envers lui. Il est traité comme le dernier de la société, lui qui devait être à son sommet et recevoir tous les honneurs, c'est un rebut de la société.
Outre les affronts voilés ou directs dont il est victime, Fama, pour comble de déshonneur, ira croupir dans les geôles du camp Mayoko où il sera fait prisonnier. Un roi ou un prince en prison, on pourrait dire 'ironie du sort', si tant est que c'est le roi ou le prince qui « tient le sens de l'ordalie » 234 au sens où l'entend Césaire. C'est lui qui tient le jugement et qui rend le verdict dans sa société clanique d'avant la colonisation et les Indépendances. La société a peut-être évolué mais au sens d'abord de l'auteur et ensuite du narrateur, si nous considérons que ces instances s'accordent du moment où le premier met en scène le second, c'est une société abâtardie. C'est ce que Gérard Dago Lézou nomme « société « dégradée » » 235 . De fait, à Togobala ce ne sont plus les Doumbouya qui règnent, c'est plutôt un secrétaire général de parti qui est l'autorité. Nous assistons à un bouleversement social dans lequel Fama ne se retrouve plus. La nouvelle société a de nouvelles règles de fonctionnement, elle invente de nouvelles valeurs qui nient les anciennes. C'est ce qui explique que la succession royale qui est patrilinéaire dans le Horodougou en pays malinké n'a pu suivre son cours avec l'avènement de la colonisation et des indépendances. Ce passage nous le signifie amplement :
« Son père mort, le légitime Fama aurait dû succéder comme chef de tout le Horogoudou. Mais il buta sur intrigues, déshonneurs, maraboutages et mensonges. Parce que d'abord un garçonnet, un petit garnement européen d'administrateur, toujours en courte culotte sale, remuant et impoli comme la barbiche d'un bouc, commandait le Horodougou » 236 .
Nous remarquons dans cette portion du texte que la tradition et les us et coutumes ont été biaisés du fait des nouvelles données sociales qu'imposait l'administration coloniale. La société est donc transformée. Les lois, les règles de conduite et les codes de fonctionnement des sociétés conquises, annexées étant soumises aux transformations des sociétés conquérantes, il va sans dire que le prince du Horodougou est passible de poursuite judiciaire si la société des indépendances le considère comme tel. Le pouvoir de décision dans cette nouvelle société appartient au Président du parti unique, aux secrétaires généraux du parti, aux députés et aux juges. C'est d'ailleurs ce qui explique que Fama est condamné par un juge. Sa condamnation est d'autant plus honteuse que les raisons qui en sont la cause sont absurdes et pernicieuses. En effet, le chef d'accusation retenu contre Fama est le fait d'avoir fait un rêve et de n'avoir pas informé les autorités de ce qu'il avait vu dans son rêve. Il est par conséquent remarquable que l'incarcération de Fama n'est pas juridiquement fondée car le procès repose sur des motifs au-delà du réel qui éloignent bien entendu de la raison. Cette parodie de justice aboutit à l'emprisonnement du prince du Horodougou. Elle témoigne de ce que ce dernier n'a plus d'importance car il lui est nié tout pouvoir. Ce passage du texte s'ouvre sur la peine que lui inflige la justice :
« Le juge donna la liste des peines. Fama était condamné à vingt ans de réclusion criminelle. Les prisonniers furent ensuite reconduits dans des cellules et dès le lendemain, Fama commença sa vie de condamné » 237 .
La justice des indépendances en faisant le procès de Fama, fait son propre procès. Il y a ainsi derrière le procès de Mayoko une double dévalorisation celle de Fama et celle non moins importante de tout l'appareil judiciaire des partis uniques.
Par ailleurs, même si les Malinké de la capitale lui nient toute autorité, le peuple appauvri et meurtri de Togobala continue encore à voir en Fama un prince. Cependant, la désuétude de son cadre de vie et la pauvreté de ses sujets, ôtent toute substance à son pouvoir, est « un pouvoir sans croûte ni mie » 238 pour parler comme Césaire. Cela se lit à l'accueil triomphal que lui réservent les habitants de Bindia et de Togobala :
« Fama fut salué par tout Bindia en honoré, révéré comme un président à vie de la République, du parti unique et du gouvernement (...) » 239 .
Le narrateur compare l'ampleur de la réception de Fama à celle d'un président, cela témoigne de l'importance et de l'honorabilité de Fama à Bindia village natal de Salimata. Pourquoi un tel accueil ? Bindia c'est la belle-famille de Fama. En Afrique, c'est un point d'honneur qu'on met à recevoir un beau-parent, en particulier de l'envergure de Fama malgré sa déchéance et surtout dans un milieu rural. Toujours dans le même ton, les habitants de Togobala ont eux aussi magnifié leur prince :
« Des habitants de tous âges accouraient, tous faméliques et séchés comme des silures de deux saisons, la peau rugueuse et poussiéreuse comme le margouillat des murs, les yeux rouges et excrémenteux de conjonctivite » 240 .
Au-delà de l'accueil chaleureux que Togobala réservait à Fama, nous notons le paupérisme sans nom de cette population. Des adjectifs tels que « faméliques », « séchés », « poussiéreuses » et le groupe adjectival « peau rugueuse » sont très évocateurs. Ils dénotent la famine et la malnutrition des populations du Togobala, leur manque d'hygiène et partant leur exposition aux maladies. Ils attestent le dénuement, la misère et l'indigence des populations. L'accueil de cette population dénudée réservé à Fama démontre l'audience qu'il a à Togobala. Le narrateur précise que « des habitants de tous âges accouraient ». L'extrême pauvreté de Togobala est aussi notable dans cette idée forte du narrateur :
« Togobala, faut-il le redire, était plus pauvre que le cache-sexe de l'orphelin, asséché comme la rivière Touko en plein harmattan, assoiffé, affamé ».
Dans ce passage, l'anthropomorphisation du village Togobala à travers les adjectifs « asséchés », « assoiffé », « affamé » met davantage l'accent sur les habitants. La métonymie du lieu lisible dans l'emploi de « Togobala » attire l'attention du lecteur sur le contenu par delà le contenant et expose nettement l'ampleur et la généralisation de la misère à Togobala. C'est certainement cet état de fait qui a motivé le retour de Fama à la capitale bien qu'il ait été informé par les devins du mauvais sort qui l'y attendait. Le refus de Fama de demeurer à Togobala malgré tous ses avantages est probablement dû au constat qu'il fait de la dévirilisation de son pouvoir, de la misère de son peuple qui fait du Togobala un espace de survie. Cette observation répond peut-être aux tourments du narrateur perceptibles dans :
« Qu'allait-il [Fama] chercher ailleurs ? Il avait sous ses mains, à ses pieds, à Togobala, l'honneur (membre du comité et chef coutumier), l'argent (Balla et Diamourou payaient) et le mariage (une jeune femme féconde en Mariam). Pourquoi tourner le dos à tout cela pour marcher un mauvais voyage ? » 241 .
À travers ce passage, nous remarquons que Fama et les Doumbouya ne sont plus la seule instance dirigeante à Togobala. Ils sont même hiérarchiquement précédés par le comité du parti qui y est implanté. Cette situation traduit l'affaiblissement du pouvoir de Fama et l'inconsistance de son autorité. Nous y lisons un étiolement de son autorité. De plus, il est aisément démontré que le prince héritier du Horodougou n'a pas un pouvoir économique dans la mesure où ce sont son griot (Diamourou) et son féticheur (Balla) qui effectuent des dépenses. Il serait à la solde de ses sujets. Il y a à travers ces différents éléments un bouleversement notoire, un chaos fonctionnel, une sorte d'éclatement, d'explosion de la hiérarchie. Tout cela justifie la décision de Fama de retourner à la capitale. Togobala se présente aussi comme une épreuve de reproduction pour Fama quand nous savons qu'il a hérité d'une des veuves de son cousin Lacina. Cette dernière, à en croire le narrateur serait « féconde comme une souris » alors que Fama est stérile. Il ne peut assurer une descendance aux Doumbouya, ce dernier fait fragilise son pouvoir et précipite la fin du règne de sa dynastie. Fama est incapable d'assurer la pérennité dynastique.
Le pouvoir des Doumbouya, si l'on s'en tient à la succession dynastique, n'aura pas de continuité puisque Fama n'a pas réussi à procréer. Faisons remarquer que dans l'Afrique traditionnelle, l'une des caractéristiques du pouvoir royal était d'assurer la pérennisation de la couronne par la descendance. Si cet aspect n'est pas spécifique à la seule Afrique traditionnelle, il n'en demeure pas moins que la polygamie était une pratique institutionnalisée en Afrique pré-coloniale et même longtemps après pour garantir au roi une nécessaire et impérieuse descendance. Nous en voulons pour preuve d'émérites rois dont Chaka Zulu l'intrépide et vaillant chef des Zulu, Béhanzin le roi du Dahomey, Babemba roi de Sikasso et Gbon Coulibaly chef des Tiembara qui, tous avaient des harems dont ils ignoraient l'envergure. Leur sérail était étendu. L'Histoire rapporte que Gbon Coulibaly avait un nombre d'enfants dont il ne se souvenait pas avec exactitude et sa cour comptait plus de trois cents femmes. Il en ressort que l'embranchement de l'arbre généalogique est une nécessité et un impérieux devoir pour le roi. Il assure l'équilibre et la pérennité de la couronne.
Ainsi, la déliquescence et la fébrilité du pouvoir des Doumbouya à Togobala est-elle causée par la stérilité de Fama, dernier et légitime prince héritier. Dans le couple Fama / Salimata, loin de la psychologie traditionnelle africaine qui rend la femme responsable de l'infertilité d'un couple, remarquons que chacun rejetait la faute sur son conjoint. Nous lisons cela dans cette intervention du narrateur ponctuée par une récrimination de Salimata :
« Fama devait jouer à l'empressé et consommer du Salimata chaud, gluant et dépouillé de l'entraînante senteur de goyave verte. Sinon, sinon les orageuses et inquiétantes fougues de Salimata ! Elle s'enrageait, déchirait, griffait et hurlait : « le stérile, le cassé, l'impuissant, c'es toi ! » » 242 .
La description de cette scène conjugale identifiable à une partie gastronomique à travers des termes comme « consommer du Salimata chaud », « senteur de goyave verte » : assimile Salimata à un plat et signe sa chosification. Elle est donc une 'chose sexuelle' dans le couple et c'est par conséquent sur elle que pèsent tous les soupçons. C'est vraisemblablement ce qui explique sa révolte quand elle se présume innocente. L'emploi des verbes « s'enrageait », « déchirait », « griffait » et « hurlait » témoignent de sa colère d'autant que la gradation ascendante sous-jacente à l'agencement de ces verbes, développe le champ lexical de la férocité animalière. Il y a donc une zoomorphisation de Salimata qui traduit dans son caractère l'extrême désir d'être mère et partant d'exprimer sa révolte contre le préjudice d'infécondité dont elle est taxée.
Par ailleurs, la présomption d'innocence en faveur de Fama est latente dans ce passage qui incrimine d'emblée Salimata :
« Pourquoi Salimata demeurait-elle toujours stérile ?
Quelle malédiction la talonnait-elle ? [...] Et que n'a-t-elle pas éprouvé. Le sorcier, le marabout, les sacrifices et les médicaments, tout et tout. Le ventre restait sec comme du granit, on pouvait y pénétrer aussi profondément qu'on pouvait, même creuser encore tournoyer et fouiller avec le plus long, le plus solide pic pour y déposer une poignée de grains sélectionnés : on noyait tout dans un grand fleuve. Rien n'en sortira. L'infécond, sauf les grâce et pitié et miséricorde divines, ne se fructifie jamais » 243 .
Le sort de Salimata se trouve ainsi scellé par le narrateur puisqu'il compare son ventre à du « granit ». Cette comparaison prend sens et force dans le vocabulaire agraire et agricole utilisé par le narrateur. Des termes comme « creuser », « fouiller », « solide pic », « déposer », « poignée de grains » et « sélectionnés » constituent le champ lexical des semailles qui si elles se font sur du granit ne donneront rien. Salimata est ainsi accusée d'être atteinte d'une stérilité incurable. Notons par ailleurs que les termes suscités renvoient le lecteur à des scènes de copulation qui se dissimule derrière la semence décrite par le narrateur. C'est ce que nous constatons ici avec les descriptions gastronomiques et agraires faites par le narrateur.
Alors que Salimata est traitée sans ménagement ni compassion pour la stérilité dont elle est rendue presque coupable, Fama, lui semble épargné :
« Aïeux ! grands Doumbouya ! je tuerai des sacrifices pour vous, mais tous, dans la volonté d'Allah, extirpez l'illégalité, la stérilité, tuez l'indépendance et le parti unique, les épidémies et les nuages de sauterelles ! » 244 .
Cette apostrophe de Fama pourrait passer pour un aveu de sa stérilité d'autant qu'il semble l'avoir inscrite au nombre de tous les maux qui lui tourmentent l'esprit.
Nous allons outre le débat qu'ouvre la stérilité du couple Fama / Salimata pour affirmer que quelle que soit le présumé coupable de la stérilité, le couple n'a pas eu d'enfants. Mieux, Fama s'est même essayé a en avoir un avec Mariam qui avait la réputation d'être très féconde, mais rien n'y fit. Il faudra peut-être accorder le bénéfice du doute à Salimata puisqu'elle semble être restée fidèle au nom de la coutume à son mari. En substance, la stérilité du couple qui entraîne l'absence de descendance, donc la fin de la dynastie a pu faire dire au narrateur que : « Fama coule... Fama avait fini, était fini » 245 .
Fama comme un naufragé se meurt inexorablement, il a rempli sa vie, mais il n'a pas laissé de trace. Le plus que parfait « était fini » traduit aisément qu'il n'y aura aucune relève.
Au total, nous pouvons remarquer que Fama Doumbouya est un prince qui a perdu son pouvoir dans le Horodougou. Il ne règne plus que sur un petit village en proie à la misère et aux sévices du parti unique. Dans une perspective onomastique, il faut faire remarquer que l'auteur joue de l'ironie dans la dénomination de son personnage. En effet, si l'on s'en tient à la déchéance du personnage, il est incongru de le nommer Fama car Fama en malinké ou en bambara signifie Prince, Roi, Noble ou Seigneur. Alors que dans la réalité romanesque, Fama Doumbouya n'est qu'un « vautour », « une hyène », un héros dégradé. Toute sa vie se trouve dans le passé glorieux de la dynastie des Doumbouya. En témoigne ce passage :
« Lui Fama, né dans l'or, le manger, l'honneur et les femmes ! Éduqué pour préférer l'or à l'or, pour choisir le manger parmi d'autres et coucher sa favorite parmi cent épouses ! Qu'était-il devenu ? Un charognard... C'était une hyène qui se pressait » 246 .
Le personnage est né dans l'abondance, l'aisance et la gloire. L'expression « éduqué pour préférer l'or à l'or » est pleine de sens. Elle laisse entrevoir que le personnage n'avait de choix qu'entre les merveilles et le prodige. L'idée forte de l'expression « né dans l'or » renforce cet état de fait. Notons que « l'or » par son caractère précieux renseigne sur les origines riches et nobles du héros. Il connaîtra une métamorphose pernicieuse qui le fera descendre du trône. Il n'est plus celui qui donne les miettes mais celui qui les ramasse et les mange. Il ne passe plus avant tous mais après tous ; il n'est plus servi mais serviteur. Cette déchéance de Fama est la déchéance des pouvoirs traditionnels africains sous le joug colonial et l'ère des indépendances.
Seul le passé permet de reconstituer ces pouvoirs féodaux. Fama vit plutôt tourné vers le passé. C'est un héros régressif, il vit à rebours. C'est ce que nous notons dans ce passage aux allures poétiques et incantatoires :
« L'orage était proche. Ville sale et gluante de pluies ! pourrie de pluies ! Ah ! nostalgie de la terre natale de Fama ! son ciel profond et lointain, son sol aride mais solide, les jours toujours secs. Oh ! Horodougou ! tu manquais à cette ville et tout ce qui avait permis à Fama de vivre une enfance heureuse de prince manquait aussi (le soleil, l'honneur et l'or), quand au lever les esclaves palefreniers présentaient le cheval rétif pour la cavalcade matinale, quand à la deuxième prière, les griots et les griottes chantaient la pérennité et la puissance des Doumbouya, et qu'après, les marabouts récitaient et enseignaient le Coran, la pitié et l'aumône. Qui pouvait s'aviser alors d'apprendre à courir de sacrifice en sacrifice pour mendier ? » 247 .
Comme on le voit, Fama est un roi nostalgique pour qui l'avenir n'existe pas. Nous y lisons un pessimisme de l'auteur qui n'entrevoie pas d'issue positive, tout est bouché. Fama devient donc un roi idéel qui n'a plus de repères. Il est tourmenté et à la limite du délire, de la folie. Globalement, la mise à l'épreuve du pouvoir africain par les indépendances à travers Fama relève de la thématique de la négation des pouvoirs noirs pendant la colonisation.
L'Histoire démontre que l'administration coloniale a subordonné la chefferie et la royauté des Noirs à l'autorité métropolitaine. C'est justement cette thématique que nous percevons à travers la déliquescence de la féodalité africaine.
Tout ce cheminement nous fait aboutir à un tableau polarisé inéquationnel autour du personnage de Fama et de l'état de son pouvoir (Cf. annexe III).
L'interprétation de ce tableau révèle que le passé de Fama était meublé de richesses et d'honneur. Il mena une vie princière réelle. Son présent en revanche l'affiche comme un mendiant, un « vautour », une « hyène » qui vogue entre funérailles et baptêmes pour se nourrir. Il vit même de sacrifices. Quant à son avenir, il présente un affaiblissement de sa notoriété princière et un accroissement de sa gueuserie.
Dans l'entretien du 9 août 2000 que l'auteur nous a accordé, il nous a confié la nouvelle de la publication imminente de son quatrième roman qui serait intitulé Allah n'est pas obligé. Dans l'intention de définir le cadre spatial et temporel de sa fiction et de donner les raisons qui l'on engendrée, Kourouma a déclaré :
« Lors de mon passage à Djibouti des enfants m'ont dit 'Il paraît que tu es un grand écrivain, il faut écrire un livre sur nos conditions de vie'. Puisque je connais mieux l'Histoire de la guerre du Liberia et de la Sierra Leone, j'ai préféré parler de ça » 248 .
Nous notons pour confirmation de ses dires la dédicace faite par l'auteur dans Allah n'est pas obligé : « Aux enfants de Djibouti : c'est à votre demande que ce livre a été écrit ».
La question des guerres tribales étant un phénomène généralisé en Afrique, l'auteur a pu par analogie prendre la réalité des guerres dont il maîtrise mieux l'historique pour satisfaire la demande des enfants djiboutiens. Au drame djiboutien, il substitue les drames libériens et sierra léonais. Cela est significatif de la généralisation de la guerre en Afrique.
La conquête du pouvoir par les armes va développer un cercle vicieux. La mort devient le chemin à emprunter pour saisir le pouvoir. Le constat est triste : « Il y a du sang d'innocents sur la route qui mène au pouvoir » 249 (paroles de chanson). Une schématisation fléchée renvoie explicitement à cette observation :
Quête du pouvoir ® Seigneur de la guerre ® Guerres tribales ® Enfants soldats
Cette relation linéaire s'explique aisément : la conquête du pouvoir par la force stimule des meneurs d'hommes dont l'audience est généralement grande dans leur milieu respectif. Ces derniers vont prendre appui sur des bases claniques, ethniques ou tribale pour éliminer systématiquement tous ceux qui ne sont pas de leur clan, de leur ethnie ou de leur tribu. Nul n'ayant le monopole de la violence, les clans, ethnies ou tribus attaqués réagiront aussi par le langage de la machette, du couteau ou des fusils. Ce chaos d'agressions réciproques et de règlements de compte nourris de vengeance engendrera la perpétuation du cycle pour installer et instaurer définitivement la guerre tribale. Les meneurs de troupes guerrières baptisés à cet effet « seigneurs de la guerre » vont soutenir et propager la tuerie comme mode d'expression de leur hégémonie sur les peuples à conquérir. Tuer devient une idéologie qui sous-tend les valeurs de grandeur, de puissance et de supériorité. Quand les adultes et les hommes valides sont majoritairement morts, les enfants pour qui tuer devient une survie, et qui plus est, sont des enfants gavés du spectacle macabre de la guerre où les tirs d'obus, de mitraillettes, l'explosion de bombe ou le cliquetis des machettes sont des mélodies qui ont bercé leur enfance et le sang nourri leur regard, deviennent des machines à tuer, à fusiller et à égorger. Cette spirale infernale et démentielle est le pas à franchir entre l'Histoire et le quotidien de l'Afrique. Les foyers de tension sont nombreux : le Liberia, la Sierra Leone, la Somalie, le Rwanda pour ne citer que les sites où la violence des combats est sans contestation.
En se focalisant sur les guerres tribales dans Allah n'est pas obligé, Kourouma cherche des points d'ancrage sur l'Histoire et est en même temps dans le quotidien africain. C'est fort de cette présence dans l'actualité qu'un lecteur écrivait sur Internet le vendredi 27 octobre 2000 dans son article intitulé « L'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, prétendant au prix Goncourt » que :
« Avec un irréprochable sens de l'à propos, l'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, qui a dénoncé les tyrannies issues de la décolonisation en Afrique et dont les compatriotes viennent de chasser la junte militaire du Général Robert Gueï se trouve en position d'éligible pour obtenir l'un des plus prestigieux prix littéraires français, le Goncourt » 250 .
Dans cette assertion, le syntagme « sens de l'à propos », même si dans une certaine lecture il peut s'appréhender comme l'opportunisme de l'auteur, souligne l'acuité de ce qu'il écrit et partant l'enracinement de son écriture dans l'actualité et le quotidien de l'Afrique. Il n'en demeure pas moins que cette écriture qui fait office de Mémoire est fortement rattachée à l'Histoire s'il est vrai qu'elle relate des faits qui se sont déjà produits. C'est d'ailleurs ce qui fait de la thématique de la guerre tribale une thématique pour le moins inépuisable. Kourouma assure ainsi une prise sur l'Histoire pour s'inscrire dans le présent. C'est le sillage que Michel Besnier propose quand il définit le rôle du romancier :
« Car la multiplicité des regards et des techniques, les contradictions, les doublons, les réfractions qui modifient la relation à l'Histoire et permettent d'éviter le pire : la considérer comme un grand phénomène naturel sur lequel l'homme n'aurait aucune prise. Modeste et indispensable la fonction de romancier est de chercher des prises sur l'Histoire » 251 .
Ainsi proposée, la fonction du romancier serait de redupliquer l'Histoire. Il est clair que cette reprise de l'Histoire tient essentiellement compte de l'intérêt que le romancier porte à la séquence choisie. C'est d'ailleurs ainsi que pour plaindre le sort de l'Afrique qui se meurt dans des guerres fratricides, Kourouma pleure avec les enfants de Djibouti et ses lecteurs la géhenne que distille le quotidien des guerres tribales en Afrique. Cette «sociologie vivante», pour emprunter l'expression de Madeleine Borgomano, est une cure expiatoire et cathartique. Le réalisme sous-jacent à la représentation que fait l'auteur expose dans sa nudité la cruauté de la guerre tribale et des seigneurs de la guerre puis plaint le sort des enfants-soldats. L'hypotexte historique est alors perceptible à travers une onomastique parlante. Samuel Doe, Prince Johnson, Charles Taylor, Valentin Strasser, Foday Sankoh, El Hadj Tedjane Kabbah, etc., pour ce qui est des anthroponymes et le Liberia, Monrovia, la Sierra Leone, Freetown, Togobala, Abidjan, etc. ; en ce qui concerne les toponymes.
Mus par des idées séparatistes, indépendantistes ou tout simplement tribales ou ethniques fortement sous-tendues par le désir d'expression d'un pouvoir politique ou économique sous le fallacieux prétexte de rétablir la justice pour des collectivités ou des peuples frustrés et spoliés de leur droit minimum, des hommes manipuleront l'opinion des peuples dont ils émanent et dont ils se portent garants pour livrer bataille à d'autres peuples voisins pour la plupart. C'est le début des guerres civiles qui, si elles n'ont des origines religieuses, sont généralement provoquées par des problèmes ethniques. Les discours ethnocentristes se multiplient, la haine du voisin s'installe, les meurtres et les tueries sont légitimés. Les manipulateurs deviennent des chefs de guerre, des généraux, des leaders charismatiques, des meneurs d'hommes et de troupes d'enfants-soldats. Le caractère messianique avoué de leur ambition astreint le peuple à leur vénération. Ils règnent par le fait même sur un peuple aveuglé par la volonté de se venger des frustrations et des spoliations subies. Ils sont vénérés et prennent le nom « Seigneur de la guerre ». Cette dénomination fait d'eux des intouchables, qui ne rendent pas compte mais à qui on rend des comptes. Ils sont des dieux vivants pour qui le peuple se sacrifie dans le sang de la liberté. L'exercice de leur pouvoir politique se fait dans la brutalité et la bestialité. La torture est le maître-mot de leur pouvoir. Les limites humaines sont franchies avec les guerres civiles et les protagonistes rivalisent d'horreurs. C'est l'escalade de la violence et la recrudescence des tueries. Ces observations ont sans doute amené Ahmadou Kourouma à affirmer par l'entremise du narrateur de Allah n'est pas obligé que :
« Quand on dit qu'il y a guerre tribale dans un pays, ça signifie que des bandits de grand chemin se sont partagé le pays. Ils se sont partagé la richesse ; ils se sont partagé le territoire ; ils se sont partagé les hommes. Ils se sont partagé tout et tout et le monde entier les laisse faire. Tout le monde les laisse tuer librement les innocents, les enfants et les femmes » 252 .
Cette constatation de la guerre tribale par le narrateur repose sur quatre points fondamentaux : la « dislocation » du territoire national ou régional, la montée de l'ethnocentrisme et du tribalisme, la légitimation de la violence et des tueries et l'incapacité de réaction ou le mutisme coupable du monde extérieur. Le syntagme nominal « bandits de grand chemin » qui désignerait les seigneurs de la guerre est hautement porteur de sens. Il met en relief la malfaisance sans aveu ni repentance des seigneurs de la guerre. Leur règne est un banditisme avéré. Il est l'expression même de la violence primitive. En témoigne cette remarque du narrateur :
« A Zorzor, le colonel Papa le bon avait le droit de vie et de mort sur tous les habitants. Il était le chef de la ville et de la région et surtout le coq de la ville » 253 .
Cette assertion révèle l'étendue du pouvoir du Colonel Papa le bon et partant d'un seigneur de la guerre dans l'absolu : « Le général Baclay avait droit de vie et de mort sur tout le monde à Sanniquellie et elle en usait. Et en abusait » 254 .
Les meurtres sont fortement liés à l'exercice du pouvoir du seigneur de la guerre. C'est même par les nombreuses tueries qu'il manifeste son pouvoir. La pratique est la même dans tous les camps retranchés : « Le Général Tieffi qui était le maître absolu des hommes et des lieux a mené son enquête, a fini par comprendre » 255 . Ainsi, bien qu'ils soient sur des espaces différents, le Colonel Papa le bon, le Général Baclay et le Général Tieffi ont tous le même pouvoir sur leur peuple. Leur totalitarisme est la clef de leur pouvoir. Cette réalité sociale et historique qu'on retrouve à travers les personnages inventés de l'auteur plus haut mentionnés acquiert un réalisme convainquant quand il ajoute à leur liste des noms connus de l'Histoire. La technique narrative qui consiste à mêler personnages fictionnels, donc de papier et personnages historiques participe du télescopage entre Histoire et fictions et produit un 'effet de réel' au sens de R. Barthes. Le roman emprunte au-delà de la thématique de la guerre civile, ses personnages à l'Histoire. Notons :
« Il y avait au Liberia quatre bandits de grand chemin : Doe, Taylor, Johnson, El Hadji Koroma et d'autres fretins de petits bandits » 256 .
Ces personnages nommément désignés sont les grands acteurs de la guerre civile du Liberia reconnus et retenus par l'Histoire. Le romancier nous a présenté clairement ces personnages.
« ULIMO (United Liberian Movement) ou Mouvement de l'unité libérienne, c'est la bande des loyalistes, les héritiers du bandit de grand chemin, le président-dictateur Samuel Doe qui fut dépecé. Il fut dépecé un après-midi brumeux dans Monrovia la terrible, capitale de la République de Liberia indépendante depuis 1860 » 257 .
Ces propos donnent la mesure de la politique de Samuel Doe et les conditions tragiques dans lesquelles il est mort. Les faits historiques concordent avec ces informations perceptibles dans le roman. De même, le parti de Charles Taylor nous est présenté :
« Le colonel Papa le bon était le représentant du Front national patriotique, en anglais National Patriotic Front (N.P.F.L.) à Zorzor. C'était le poste le plus avancé au nord du Liberia. Ça contrôlait pour le N.P.F.L. l'important trafic venant de la Guinée. Ça percevait les droits de douane et surveillait les entrées et sorties du Liberia.
Walahé ! Le colonel Papa le bon était un grand quelqu'un du Front national patriotique. Un homme important de la faction de Taylor » 258 .
La faction de Charles Taylor est indiquée : N.P.F.L.. La grande rivalité entre les différentes factions qui se sont partagé le Liberia est à l'origine de la guerre civile. Les seigneurs de la guerre et chefs de factions rivales s'entre-tuent, chacun voulant régner sur toutes les richesses du Liberia. Chacun renvoie la faute à son adversaire. C'est en cela que la messe oecuménique de Papa le bon portait :
« Sur les fautes des autres chefs de guerre : Johnson, Koroma, Robert Sikié, Samuel Doe. Ça portait sur le martyre que subissait le peuple libérien chez U.L.I.M.O. (United Liberian Movement of Liberia), Mouvement uni de libération pour le Liberia, chez le L.P.C. (Le Liberian Peace Council) et chez N.P.F.L. - Koroma » 259 .
Ainsi chaque chef de faction rejette la responsabilité de la guerre sur les autres. Dans le même temps, c'est la course aux plantations d'hévéa, aux ports, aux frontières, aux mines aurifères et diamantifères. Sources intarissables de richesse qui leur permettraient d'acheter des armes pour s'entre-tuer. La perception des droits de douanes et des taxes portuaires et la volonté de contrôler les mines vont alimenter le conflit libérien. Les seigneurs de la guerre ayant chacun de leur côté le pouvoir politique, ils veulent tous conquérir le pouvoir économique. Le peuple brûlé et torturé souffre dans sa chair mais il subit toujours la dictature de ces seigneurs qui le jettent en pâture à la scélératesse, à la cruauté sanguinaire et aux crimes des enfants-soldats qui s'identifient comme les exécutants des plans des seigneurs de la guerre, les sicaires, les hommes de main et les sbires de ces seigneurs. Face à ce tandem impitoyable seigneurs de la guerre/ enfants-soldats dont la première composante est le planificateur et la seconde l'exécutant, le peuple abasourdi, épuisé assiste muet à son exécution sommaire.
L'opinion internationale étant gênée de son mutisme prolongé, pour avoir bonne conscience, fait intervenir les forces de l'E.C.O.M.O.G., la force d'interposition chargée d'arbitrer et de mettre fin au conflit. Malheureusement cette force s'est montrée incapable de régler le conflit et de juguler la crise. L'exemple de l'assassinat de Samuel Doe par Prince Johnson est édifiant :
« [...] C'est à ce moment, à ce moment seulement, qu'arrivèrent les officiers de l'E.C.O.M.O.G. dans le camp de Johnson. Ils accouraient pour négocier la libération de Samuel Doe. Ils arrivaient trop tard. Ils constatèrent le supplice et assistèrent à la suite » 260 .
L'impuissance de l'E.C.O.M.O.G. témoigne de la virulence des combats et de la détermination de chaque faction à s'imposer en maître. La décision de mettre fin au conflit viendra certainement du peuple lassé et affamé par la guerre. Aucune solution exogène ne semble mettre fin à l'implosion du Liberia. Elle sera à n'en point douter endogène. C'est ce que François-Xavier Verschave remarque avec une indignation et un sarcasme grinçants :
« En 1989, l'«entrepreneur de guerre» libérien Charles Taylor a tenté un pari inédit : tellement martyriser son propre peuple qu'il écoeurerait tout le monde - les Libériens et tous ceux, diplomates, militaires ou humanitaires, qui prétendraient les défendre ou les soulager. Le pari a été gagné en 1997, après huit années d'horreurs indicibles, à la fois imprévisibles et planifiées, infligées le plus souvent par des enfants-soldats drogués. La force interafricaine dépêchée contre Taylor (l'Ecomog) a été incapable de répondre à cette stratégie de la terreur. Le peuple libérien lui-même a fini par demander grâce : pour mettre un terme à ses souffrances, il a élu son tortionnaire à la présidence de la République. Le crime est parfait, puisque son auteur fait désormais figure du chef d'Etat légitime » 261 .
Ces propos mettent en relief le martyre du peuple libérien qui souffre de la folie meurtrière d'un seigneur de la guerre : Charles Taylor que François-Xavier Verschave nomme « l'Entrepreneur de guerre ». Il apparaît devant l'Histoire comme un criminel de guerre.
Après la guerre du Liberia, celle de la Sierra Leone éclate sous l'impulsion d'un seigneur de la guerre inspiré par Taylor. Le romancier nous le présente dans son parcours historique :
« Foday Sankoh, de l'ethnie temné, est entré dans l'armée sierra léonaise en 1956. En 1962, il décroche le galon de caporal (il n'en aura pas d'autre dans sa longue et extraordinaire carrière) et fait partie en 1963 du contingent de soldats sierra léonais chargés du maintien de la paix au Congo [...].
En 1965, il est soupçonné d'avoir participé au complot du colonel John Bangoura contre Margaï. Il est arrêté et relâché. En 1971, il est impliqué dans le coup d'État de Momoh contre Siaka Stevens. [...] Il faut plus, il faut une révolution populaire. Et il se met au service de cette révolution populaire. Il débute dans l'est du pays et enfin s'installe à Bô, la deuxième ville de Sierra léone. [...] Au début 1991, il recrute une armée de trois cents personnes. Les hommes appelés les combattants de la liberté, l'armée le Front révolutionnaire uni (en pidgin, l'abréviation est R.U.F.). Il forme ses hommes ; ils deviennent de vrais combattants. Par une série de guet-apens, ces combattants se procurent l'armement moderne. [...] Le 23 mars 1991 au matin, il déclenche la guerre civile à la frontière du Liberia avec la complicité du bandit Taylor de ce pays. Le président Joseph Momoh, surpris, s'agite. [...].
La Sierra Leone est sur le point d'être foutue ! » 262 .
Comme présenté, Foday Sankoh est un piètre militaire au grade stationnaire, invétéré et irréductible, habitué du bagne, il est le filleule de Taylor. Le Liberia est sa base arrière. La guerre civile sierra léonaise est par conséquent une extension et une délocalisation de celle du Liberia. En témoignent les multiples relations qui lient les différents seigneurs des guerres fratricides.
En réaction à l'attaque du R.U.F., le pouvoir sierra léonais va demander de l'aide à l'extérieur puis aux chasseurs traditionnels. Nous sommes en 1996, après une série interminable de coups d'état,
« Ahmad Tejan Kabbah est élu avec 60% le 17 mars 1996. Le président élu démocratiquement et installé au palais Lumbey Beach le 15 avril » 263 .
Il y a cinq années que Foday Sankoh lutte avec le R.U.F. contre la démocratie sierra léonaise. La guerre civile oppose deux camps nimbés d'idéologies ethniques que la quête du pouvoir ravive :
« Dans le premier camp, le pouvoir élu démocratiquement, l'armée sierra léonaise, commandée par le chef d'état-major Johnny Koroma, l'E.C.O.M.O.G. (les forces d'Interposition qui ne s'interposent pas) et le Kamajor ou les chasseurs traditionnels. Le deuxième camp était constitué par le R.U.F. de Foday Sankoh. Autrement dit tout le monde contre Foday Sankoh » 264 .
Ainsi déclenchée, la guerre civile sierra léonaise mettra aux prises des seigneurs de la guerre qui rivalisent d'atrocités. Les enfants-soldats sont recrutés en masse dans toutes les factions exception faite du Kamajor respectueux de sa logique d'organisation. Foday Sankoh fait de la mutilation son arme fatale pour dit-il empêcher les habitants d'aller aux élections. Les « manches courtes » et les « manches longues » se multiplient. C'est le comble de l'horreur. La démence des seigneurs de la guerre atteint des proportions impensables. Les Kamajors, fétichistes et cannibales, chasseurs traditionnels tuent tout sur leur passage. Tout brûle et meurt dans le feu de la vengeance guerrière. La guerre atteint son paroxysme de sorte que l'E.C.O.M.O.G. ne peut la contenir. Elle se mêle même aux massacres faisant des milliers de morts. Les enfants-soldats sont au devant de la scène ; le spectacle macabre est indicible. La grande déception est celle que provoque l'E.C.O.M.O.G. chez tous 'les lecteurs de sociétés' car en plus d'avoir failli à sa mission d'interposition, elle se fait coupable de délits de guerre et de crime contre la Sierra Leone. Elle pille, vole, viole et massacre sous les ordres du dictateur Sani Abacha, Président du Nigeria à cette époque-là. C'est pourquoi le romancier a pu écrire avec un humour et une ironie patente : « L'E.C.O.M.O.G. les forces d'interposition qui ne s'interposent pas » 265 .
La communauté internationale pour faire cesser les hostilités en Sierra Leone aura recours à la pression perceptible dans l'embargo qui frappe le pays et à la négociation qui réunit autour d'une même table les différents protagonistes. La C.E.D.E.A.O. (Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest), l'O.N.U. (Organisation des Nations Unies), l'O.U.A. (Organisation de l'Unité Africaine), multiplient les rencontres ordinaires et extraordinaires pendant la guerre, moment privilégié de l'expression des enfants-soldats, qui sévissent en Sierra Leone. Car « Ces enfants-soldats sont bien quand tout va mal » 266 .
La solution des différentes guerres civiles résidait dans le fait de réunir autour d'une même table les seigneurs de la guerre sur qui elle repose. C'est autour d'un consensus que les atrocités prendraient fin. Le cas contraire entraînerait la résurgence du tribalisme qui attise les guerres civiles.
Dirigés par des guides éclairés, des groupes ethniques s'en prennent à d'autres groupes pour les massacrer. La riposte est fatale et le conflit se généralise. Notons par ailleurs que la rivalité entre les groupes ethniques naît de l'adversité qui oppose pour commencer seuls deux leaders au travers desquels naîtra l'animosité que leurs différentes bases ethniques se voueront. C'est ce que remarque Jean-Pierre Dozon dans son article « Afriques blanches, Afriques noires » :
« Ceux qui participent au premier chef à ce mouvement de l'ethnicité sont précisément ceux dont la conscience ou le ressentiment politique sont les plus marqués, à savoir les intellectuels. Pour eux, l'enjeu culturel ne constitue pas seulement une réponse indirecte aux pratiques discriminatoires du pouvoir, il est aussi une manière privilégiée d'approfondir la conscience collective » 267 .
La définition qu'il donne de la notion d'intellectuel nous situe clairement sur le point de départ des idées sécessionnistes, séparatistes, ethnocentristes et même indépendantistes qui sont pour la plupart inhérentes à l'embrasement d'un pays et à son enlisement dans une guerre ethnique ou tribale. Yves Lacoste écrit :
« Par intellectuels, j'entends ceux qui manient des idées, pas seulement ceux qui sont allés faire des études en Europe (pas tous), mais aussi un certain nombre d'instituteurs, de professeurs, de médecins, d'infirmiers, d'agronomes, d'animateurs ruraux, de prêtres comme de «marabouts» musulmans, mais aussi des commerçants ou des fonctionnaires... sans oublier les militaires » 268 .
Comme on peut le constater, les idées séparatistes peuvent émaner de toutes les couches socioprofessionnelles. La responsabilité des guerres incombe aux meneurs d'hommes et leaders d'opinions. Grâce à leur charisme, ils mobilisent tous ceux de leur ethnie, les montent, leur 'empoisonnent' l'esprit et font d'eux des lésés, des martyrs qui ne pourront se réaliser et se faire entendre et respecter que par des insurrections, des soulèvements pour se faire justice. Ils doivent systématiquement s'attaquer à tous ceux qui ne sont pas de leur ethnie. C'est la porte ouverte aux tortures, génocides, tueries collectives, guerres de clans et d'ethnies qui seraient après les guerres de religions la seconde cause importante des guerres civiles dans le monde. Le Rwanda, le Congo, la Somalie, le Liberia et la Sierra Leone, sont le théâtre de violents affrontements où les peuples deviennent des pions que les meneurs poussent à la mort et la haine ethnique ou religieuse sous le précieux argument de l'ethnicité. Les exemples pullulent de nos jours mais celui qui est retenu fait date quand on sait que son instigateur est un maillon essentiel des relations françafricaines pour emprunter les mots de François-Xavier Verschave. Noir Silence révèle :
« Le 21 mars 1999, Denis Sassou Nguesso a rassemblé ses partisans dans le quartier brazzavillois de Mikalou. Selon la retranscription de son discours : « à l'attention des fils et filles du Nord », il leur aurait déclaré : «La guerre que vous avez gagnée vous a seulement écartés du danger, mais ce danger continue à menacer. [...]. S'il m'arrivait de mourir à 11 heures, sachez qu'avant 15 heures, on ne parlera plus du Nord tout entier. [...]. Tous nos villages seront brûlés, tous les nordistes de Brazaville comme ceux de Pointre-Noire mourront dans les trois heures qui suivront ma mort » » 269 .
Ce discours tribal et ethnique qui dressa les nordistes contre les sudistes a certainement été l'une des raisons fondamentales de la guerre civile congolaise. La guerre congolo-congolaise serait par conséquent l'aboutissement des discours tribaux de Sassou Nguesso. Le procès qu'il a intenté et perdu contre François-Xavier Verschave pour l'avoir cité comme responsable des guerres congolaises, établirait son implication dans ces dernières.
L'Afrique s'est engagée dans une sorte de spirale meurtrière, de logique destructive. Depuis le massacre dans lequel Tutsi et Hutu ont fait régner la boucherie comme justice, l'Histoire sans cesse refait surface. C'est dans sa logique triste qui contrarie les plus optimistes que Allah n'est pas obligé figure à nouveau le conflit ethnique qui a été à l'origine de l'embrasement du Liberia et qui aura des répercussions en Sierra Leone. Le narrateur affirme :
« Samuel Doe et certains de ses camarades ont eu marre de l'injustice qui frappait les natives du Liberia dans le Liberia indépendant. C'est pour ces raisons que les natives se révoltèrent et deux natives montèrent un complot de natives contre les Afro-américains colonialistes et arrogants. Les deux natives, les deux nègres noirs africains indigènes qui montèrent ce complot s'appelaient Samuel Doe, un Krahn, et Thomas Quionkpa, un Gyo. Les Krahns/Gyos sont les deux principales tribus nègres noires africaines du Liberia. [...]. Les deux révoltés allèrent avec leurs partisans tirer du lit, au petit matin, tous les notables, tous les sénateurs afro-américains. Ils les amenèrent sur la plage. Sur la plage, les mirent en caleçon, les attachèrent à des poteaux. Au lever du jour, devant la presse internationale, les fusillèrent comme des lapins. Puis les comploteurs retournèrent dans la ville. [...]. Il ne faut pas oublier que Samuel Doe avait réussi le coup avec Thomas Quionkpa et Thomas Quionkpa était toujours là. Même les voleurs de poulets de basse-cour le savent et se le disent : quand on réussi un coup mirifique avec un second, on ne jouit pleinement du fruit de la rapine qu'après avoir éliminé le second. [...]. Il (Samuel Doe) tortura affreusement Thomas Quionkpa avant de le fusiller. Sa garde prétorienne se répandit dans la ville et assassina presque tous les cadres Gyos de la République de Liberia. Leurs femmes et leurs enfants. Voilà Samuel Doe heureux et triomphant, le seul chef, entouré des seuls cadres de son ethnie Krahn. La République de Liberia devint un État Krahn totalement Krahn. Cela ne dura guère. Car, heureusement, une trentaine de cadres Gyos avaient échappé à leur assassins. [...] » 270 .
Tel que décrit le conflit libérien laisse aisément percevoir qu'il s'agit d'une opposition ethnique. Cette opposition est née de l'ambition d'une ethnie et de son leader de s'imposer et de régner seul, d'assurer son hégémonie sur l'autre, le tenant dans la subordination. Cet antagonisme fait suite au combat commun qu'elles (les ethnies) avaient mené contre la dictature des colonialistes afro-américains qui les méprisaient. En représailles contre ce mépris, elles ont fait front à la coalition afro-américaine qu'elles ont chassée du pouvoir. Les faits historiques sont repris par le romancier qui met en avant les points saillants de cette Histoire brûlante de la guerre du Liberia dans un souci de résumer toute la trame historique. Nous assistons donc au fait que le romancier s'approprie l'Histoire et ne cible que les moments forts de celle-ci. Il opère donc une sélection qui le mène droit à son but. Les noms propres empruntés à la réalité historique, Samuel Doe, Thomas Quionkpa sont révélateurs de la période historique à laquelle renvoie la relation du récit romanesque. La technique de fictionnalisation de l'Histoire adoptée par le romancier est globalement le résumé des textes historiques. C'est d'ailleurs pour cette raison que les informations que le romancier donne sont fortement nimbées d'Histoire même si les relations de cause à effet qu'il établit entre les différents faits ne sont pas toujours explicites dans les textes historiques. Il imprime ainsi sa marque d'originalité qui le démarque d'une reprise servile et creuse de l'Histoire. Ainsi l'esthétisation de l'Histoire réside-t-elle dans les commentaires qu'il fait des événements historiques qu'il met bout à bout, tout en restant fidèle au fil de l'Histoire de la guerre du Liberia (Cf. annexe IV). Le romancier respecte la structure du déroulement des hostilités. Il légitime même son discours en prenant solidement appui sur l'Histoire dans une tentative de conclusion aux origines et à l'exposition du conflit libérien :
« C'est pourquoi on dit, les historiens disent que la guerre tribale arriva au Libéria ce soir de Noël 1989. La guerre commença ce 24 décembre 1989, exactement dix ans avant, jour pour jour, le coup d'État militaire du pays voisin, la Côte d'Ivoire » 271 .
Ici, la précision du romancier apparaît et le situe au coeur de l'Histoire. L'exactitude de la date « ce 24 décembre 1989 » et le jeu d'arithmétique auquel il s'adonne « dix ans avant » doublé de la portion facultative incise « jour pour jour » à forte valeur d'appréciation et de précisions atteste que le discours romanesque est fortement inféodé à la chronologie historique. Par ailleurs, cette précision qui semble-t-il n'est pas innocente, attire par conséquent l'attention du lecteur sur les événements troubles vécus par la Côte d'Ivoire à Noël 1999 qui ont vu le putsch du Général Robert Gueï et son accession au pouvoir. Cette technique narrative est une dénonciation par induction. Ce qui participe de sa créativité.
Comparativement à la structure de la guerre civile libérienne (Cf. annexe IV), il pourrait émerger une structure de cette même guerre relativement au texte parcouru qui soit plus explicite (Cf. annexe V).
Comme l'indique le schéma fléché en six étapes, la quête du pouvoir et la conception de sa gestion par les natives Krahn et Gyo naguère unis pour chasser la tyrannie ont été divisés par l'égoïsme de leur leader qui les ont mis aux prises pour leurs intérêts personnels. Nous lisons clairement l'hypotexte historique qui gouverne le récit de cette guerre du Liberia.
Au-delà de ces principaux rivaux, la guerre civile verra l'apport des seigneurs de la guerre qui sont pour le moins les pires ennemis du peuple. Ces derniers doublent leur goût immodéré du pouvoir par la recherche effrénée du profit que génère la guerre. C'est l'avènement du développement d'un vaste réseau de parrainage. Les nouveaux acteurs de la guerre que sont les seigneurs de la guerre vont brader leur pays déjà en feu au mépris de la vie de leurs compatriotes. Allah n'est pas obligé en présente une facette :
« Comparé à Taylor, Compaoré le dictateur du Burkina, Houphouët-Boigny le dictateur de la Côte d'Ivoire et Kadhafi le dictateur de Libye sont des gens bien, des gens apparemment bien. Pourquoi apportent-ils des aides importantes à un fieffé menteur, à un fieffé voleur, à un bandit de grand chemin comme Taylor pour que Taylor devienne le Chef d'un État ? Pourquoi ? Pourquoi ? De deux choses l'une : ou ils sont malhonnêtes comme Taylor, ou c'est ce qu'on appelle la grande politique dans l'Afrique des dictatures barbares et liberticides des pères des nations » 272 .
Les concours de Compaoré, Houphouët-Boigny et de Kadhafi que le narrateur précise ne manquent pas de l'exaspérer. Il n'établit pas la logique entre leur action de soutien à un dictateur-seigneur-de-la-guerre et la conscience que l'on pourrait avoir d'une guerre qui tue des milliers d'innocents. Cette exaspération est notable dans le double questionnement « Pourquoi ? Pourquoi ? » qui démontre l'absurdité de leur caution et de leur soutien à Taylor.
Le témoignage de l'Histoire est tout aussi tétanisant face à la grande mascarade que les autres pays ont ourdie contre le peuple libérien. Les témoins privilégiés de l'Histoire, journalistes et historiens peuvent rapporter à l'image de François-Xavier Verschave que :
« Qui a permis ce cycle de massacres, d'exactions, de mutilations ? L'alliance de Charles Taylor, Blaise Compaoré et Muammar Kadhafi, bénie et promue par la Françafrique.
Mué en président, le seigneur de la guerre libérien Charles Taylor a été reçu avec les honneurs à l'Élysée dès la fin septembre 1998. Normal : dirigeant d'un pays anglophone, il est francophone et francophile. Michel Dupuch, le patron de la « cellule africaine » officielle, a été initié à l'Afrique par l'un des parrains de Taylor, le président ivoirien Houphouët - Boigny - auprès duquel il fut ambassadeur durant quatorze ans. Il connaît parfaitement le dossier libérien, avec, selon la Lettre du Continent, «un penchant très favorable à Charles Taylor». Celui-ci continue de se comporter en chef de faction. (...) » 273 .
Le mot est lâché «parrain» ; comme nous l'avons indiqué plus haut, Charles Taylor bénéficie d'un soutien international que tout homme sensé ne comprendrait pas. L'alliance qu'il a avec les Chefs d'État d'autres pays est une sorte d'alliance contre nature si tant est que l'intérêt du peuple meurtri du Liberia devait primer sur tout autre intérêt. Les mêmes acteurs sont nommément identifiés par François-Xavier Verschave. Il s'agit entre autre de Compaoré, Kadhafi, Houphouët-Boigny et plus manifestement de la France à travers Michel Dupuch qui réserve à son hôte un accueil triomphant et chaleureux à l'Élysée.
Le soutien à Taylor s'est manifesté même et surtout au niveau matériel et humain. Au-delà de la caution morale que nous percevons à travers la notion de « parrainage » qui s'est surtout manifesté par le mutisme coupable de la France et de ses anciennes colonies - toujours sous dominations idéologiques, politique et économique - que Taylor, dans un monde quasiment et étrangement muet sur son action dévastatrice, a interprété comme un feu vert à la destruction des siens, la coalition internationale qui lui apportera des aides humaines et matérielles qu'il paie avec le butin de guerre.
En témoignage ces mots de Maria Sanon :
« Les militaires burkinabé ayant participé à la guerre au Liberia et en sierra Leone réclament du régime de Blaise Compaoré un autre «geste» de 15 milliards [de francs CFA]. Dans une lettre adressée au Collège des Sages et au journal l'Indépendant, ces militaires racontent comment ils ont participé et survécu à la guerre du Liberia et quels ont été les termes de l'accord qu'ils ont passé avec le régime en place avant de s'embarquer dans cette aventure macabre. [...]. Ils prennent à témoin le président libérien Charles Taylor [...].
La guerre au Liberia et en Sierra Leone nous valent aujourd'hui une haine séculaire des peuples dont les fils et filles ont péri ou ont été handicapés de nos mains, le risque de vengeance est tel que tout Burkinabé qui s'aventure de nos jours dans ces pays doit désormais compter avec » 274 .
Ces propos font état de la participation effective de militaires burkinabés au côté des troupes de Charles Taylor et de Foday Sankoh. La dénonciation de cette participation par ceux mêmes qui l'on menée réside dans le fait que ces derniers ont été trahis par les commanditaires de la mission. Les clauses du contrat passé entre les deux parties n'ayant pas été respectées, l'une des parties, celle qui s'est sentie dupée a dévoilé au grand jour tout le manège qui a scellé les sorts des peuples libériens et sierra léonais au grand dam des commanditaires des différents conflits. Ces révélations font état de ce que les guerres tribales du Liberia et de la Sierra Leone ont un lien étroit. C'est certainement la même qui se poursuit d'un pays à l'autre. C'est ce qui explique que les acteurs sont les mêmes. Le parcours de l'enfant-soldat que Kourouma met en oeuvre est très expressif. En effet, Birahima sera respectivement enrôlé dans les factions du Liberia et dans celle de la Sierra Leone. Cette mise en scène du personnage par le romancier est révélatrice de la vérité historique qui établit un lien étroit, une corrélation forte ou une liaison covalente - en terme de chimie - entre les conflits libériens et sierra léonais. C'est ce qui explique que les Burkinabés aient été à la fois présents au Liberia et en Sierra Leone. Un rapport américain précise en juillet 1999 :
« Récemment, l'Ukraine a envoyé des armes au Burkina Faso, indiquant sur les certificats de destination que ce pays était l'acheteur. Ouagadougou a ensuite cédé les armes aux combattants du R.U.F. en Sierra Leone » 275 .
La fourniture des armes de la Sierra Leone, par le Burkina Faso, s'inscrit dans le mouvement de parrainage de Compaoré aux seigneurs de la guerre et surtout expose le dessein inavoué du commanditaire de déstabiliser ces pays pour en tirer un profit certain. La Sierra Leone et le Liberia sont donc victimes des richesses naturelles dont ils sont pourvus. Leurs forêts et la richesse de leur sous-sol fondent leur malheur dans un contexte de guerre.
Par ailleurs, François-Xavier Verschave est plus expressif et clair sur les relations qui lient Charles Taylor à Foday Sankoh. Il écrit :
« Racontant la succes story de Charles Taylor, j'avais exposé au passage la mission qu'il confia à l'un de ses sbires, Foday Sankoh, natif de la Sierra Leone. Propager la guerre en ce pays voisin du Liberia, regorgeant de diamants. Sankoh, ex-Caporal de l'armée britannique, a donc créé une filiale du «Front Patriotique» de Taylor : le Revolutionary United Front (R.U.F.). Avec le même business-plan » 276 .
Ainsi clairement libellé, le rattachement de Sankoh à Taylor fait de la guerre civile en Sierra Leone un appendice de la guerre du Liberia ; la première est installée dans une relation de prolongement par continuité de la seconde. Ce tandem fera du trafic son enjeu et du massacre et de l'horreur les moyens pour y parvenir. François-Xavier Verschave rapporte :
« Aux entreprises françafricaines, Taylor a de nouveau fait miroiter l'or, les diamants, le fer, le bois, le caoutchouc, dont son pays est richement pourvu [...].
Le président libérien continue cependant de s'adonner aux trafics en tous genres, dont la capitale Monrovia est une plaque tournante : pavillons de complaisance, drogue, armes, diamants de contrebande. Selon le département d'État américain, Taylor est devenu un acteur important du circuit parallèle des diamants. Ce qui lui permettrait d'acquérir des armes pour le R.U.F. » 277 .
Les diamants, le bois, l'or, le fer et le caoutchouc du Liberia et de la Sierra Leone ont muselé les pays voisins et les investisseurs qui assistent coupables à la grande tuerie organisée et planifiée par Taylor. Pendant qu'une tête tombe au Liberia ou qu'un obus dévaste Freetown, certaines entreprises s'installent paradoxalement à Monrovia. Cet engrenage infernal écrase les peuples soumis aux inhumanités les plus inimaginables.
L'historien et le romancier s'accordent pour jeter le même regard sur la pratique de l'horreur en Sierra Leone. L'horreur devient une institution de guerre. Le romancier note :
« Foday donna les ordres et des méthodes et les ordres et les méthodes furent appliqués. On procéda aux «manches courtes» et aux «manches longues». Les «manches courtes», c'est quand on ampute les avant-bras du patient au coude ; les «manches longues», c'est lorsqu'on ampute les deux bras au poignet.
Les amputations furent générales, sans exception et sans pitié. Quand une femme se présentait avec son enfant au dos, la femme était amputée et son bébé aussi, quel que soit l'âge du nourrisson. Autant amputer les citoyens bébés car ce sont des futurs électeurs » 278 .
Foday Sankoh invente une stratégie ignoble d'opposition aux élections. Selon le roman de Kourouma, Sankoh soutient que c'est parce qu'ils ont des mains que les citoyens vont aux élections. Alors pour empêcher les élections, il faut les priver de ce qui leur permet de voter. Une telle décision fait état d'une sorte de dérèglement mental.
Cette lecture est aussi perceptible dans les propos rapportés par François-Xavier Verschave :
« Son chef, le colonel Med, lui ordonne de couper les deux mains à un civil. Sheriff obéit sans sourciller. «Avec la drogue, la vie d'un homme n'avait pas plus de valeur que celle d'un poulet», dit-il. Sheriff a fait ses preuves. Désormais il sera le coupeur de mains attitré du colonel Med. Sheriff Coroma devient «Cut hands». [...].
« Parfois, une dizaine de prisonniers étaient alignés devant moi et attendaient leur tour ». Assis à côté de Sheriff, le colonel Med est le grand ordonnateur de ces atrocités. Il demande aux victimes : «manches courtes» ou «manches longues», l'amputation au-dessus du coude ou au niveau des poignets. Les suppliciés pouvaient aussi opter pour le sacrifice d'un pied, d'une jambe ou d'une oreille. Ou bien choisir de mourir. [...]. « La plupart du temps, le colonel Med était de mauvaise humeur. Il choisissait la double amputation des bras ». [...].
Lorsque les enfants n'avaient pas mangé de viande depuis plusieurs jours, on ordonnait à «Cut hands» de ramasser les mains et les bras amputés. « Je les mettais dans un grand sac, et puis je les jetais dans une grosse marmite. On appelait ça la soupe rebelles. Les adultes n'en mangeaient jamais » » 279 .
Cette interview commentée expose le calvaire des populations et la totale déshumanisation des rebelles. La superposition des deux discours historique et romanesque démontre combien l'horreur a atteint son comble. Elle est une horreur majuscule qui laisse entrevoir la bestialité la plus achevée des seigneurs de la guerre et des enfants-soldats. Ou l'homme a-t-il dépassé les limites de la bête ? Les adultes qui transforment les enfants en coupables en leur inculquant le cannibalisme dont ils s'excluent eux-mêmes, ont fait des guerres tribales du Liberia et de la Sierra Leone une guerre des enfants.
Drogués, ils ne s'appartiennent plus et se laissent guider comme des automates. Les guerres tribales ont rapproché les limites de l'humanité, peut-être ont-elles été franchies. En témoignent ces remarques d'une teneur sarcastique très élevée du narrateur - personnage Birahima dans Allah n'est pas obligé :
« Tous les villages que nous avons eu à traverser étaient abandonnés, complètement abandonnés. C'est comme ça dans les guerres tribales : les gens abandonnent les villages où vivent les hommes pour se réfugier dans la forêt où vivent les bêtes sauvages. Les bêtes sauvages ça vit mieux que les hommes. À faforo ! » 280 .
Les horreurs de la guerre ont vidé les villages de leurs habitants. Cet exode massif vers les forêts est la preuve de la psychose générale qu'a générée la guerre. Les rebelles qui sillonnent les villages à la recherche d'enfants otages qui deviendront enfants-soldats, battront les forêts pour en soustraire les populations épuisées. Le phénomène des enfants-soldats aura un effet retentissant lors des guerres tribales du Liberia et de la Sierra Leone. Cette déculpabilisation coupable des adultes est la grande innovation de cette fin de siècle.
Le phénomène des enfants-soldats est une stratégie de guerre que nombre de guerres civiles ont fait connaître au monde en cette fin du XXe siècle. Comme s'ils voulaient fuir la responsabilité des guerres qu'ils ont générées et faire partager la culpabilité à tous, les adultes ont mêlé les enfants à leur guerre. Ces derniers à la fois acteurs et victimes se sont métamorphosés en des machines à tuer qui n'ont ni remords ni regrets.
L'innocence et la candeur infantiles se sont muées en barbarie et en cruauté. Du Liberia à l'Afghanistan, en passant par la Sierra Leone, le Rwanda, la Somalie, Djibouti, l'Heritré et bien d'autres contrées encore, toujours le même manège macabre. Retirés des écoles, les enfants sont sur les fronts de guerre. Leur participation aux différentes guerres constitue à juste titre une entorse dans l'Histoire. L'Histoire l'a retenu mais non seulement l'Histoire, l'acuité du phénomène des enfants-soldats fait de lui un sujet capté par les journalistes, les romanciers, les dramaturges, les poètes, en un mot par tous les lecteurs de société. Ces différents regards produisent une sorte de polygénèse au sujet des récits que le phénomène génère. Cette polygénèse qui pose de facto le problème de l'influence et surtout celui de l'antériorité et de la postériorité des oeuvres les unes par rapport aux autres, met en relief le point de convergence du traitement de la notion d'enfants-soldats par les différentes sensibilités sociales. La polygénécité de la notion d'enfants-soldats rend possible, par exemple, la superposition de l'Histoire et du roman mais plus encore des reportages journalistiques et de la fiction. Tous les témoins oculaires, historiens, romanciers et journalistes imprimeront leurs marques à la mémoire du passé en s'inscrivant dans leur temps, leur présent.
Ahmadou Kourouma a - pour coller à son temps - pu mettre en oeuvre dans Allah n'est pas obligé l'enfant-soldat Birahima qui part à l'assaut du Liberia et de la Sierra Leone dévastés et ravagés par la guerre civile. Incorporé dans des factions avec d'autres enfants-soldats pour qui la drogue est l'aliment de base et la kalachnikov le jouet ; dépourvus de toute sentimentalité. Dans ses randonnées picaresques, il rendra hommage à ses compagnons décédés dans des «oraisons funèbres» que le romancier a consignés dans des récits enchâssés. Birahima le narrateur - personnage a pu constater :
« L'enfant-soldat est le personnage le plus célèbre de cette fin du vingtième siècle. Quand un soldat-enfant meurt, on doit donc dire son oraison funèbre, c'est-à-dire comment il a pu dans ce grand et foutu monde devenir un enfant-soldat ? » 281 .
Le narrateur constate sans ambages la célébrité de l'enfant-soldat qui fait de la notion un phénomène généralisé. De plus il emploie indifféremment « enfant-soldat » et « soldat-enfant ». La conjugaison et la jonction des deux termes « enfants » et « soldats » loin de représenter une fantaisie scripturale et créatrice, a une portée psychologique capitale. Dans la composition « enfant-soldat » l'antéposition de « enfant » à « soldat » met en avant la personne de l'enfant comme une victime. L'enfant subit de force son incorporation et change ainsi de vie. L'enfant à ce moment est encore pourvu de tout ce qui se rapporte à sa qualité et à son état d'enfant dont sa candeur et son innocence vis-à-vis de la guerre à laquelle il participe contre son gré. Le mot composé « soldat-enfant » dans lequel la postposition du mot « enfant » au substantif « soldat » le pose non plus comme une victime mais comme un « victimaire » pour emprunter l'expression de Harris Memel Föté. Ici, l'enfant est celui qui inflige le mal, il est le bourreau, c'est-à-dire le soldat. Il est d'abord soldat et en a tous les attributs avant de se savoir enfant. Ce qui prime ce n'est plus sa qualité d'enfant mais son état de soldat, de guerrier dont les attributs sanguinaire et cruel sont aussi les siens.
Nous remarquons donc que la commutativité des notions « enfant » et « soldat » dans les syntagmes nominaux « enfant-soldat » et « soldat-enfant » pose au fond la transformation de la victime en victimaire qui révèle l'altération des enfants par la guerre. Elle met en relief la corrosion que ces derniers subissent, tant au niveau mental qu'au niveau physique. Elle expose surtout la dialectique négative inhérente à la guerre civile qui est la dégradation du gratin social et culturel à travers la dégradation mentale et psychique des enfants.
Dans ses pérégrinations, Birahima l'« enfant-soldat » puis le « soldat-enfant » puisqu'il n'avait pas encore transgressé les lois des troupes des « enfants-soldats », c'est-à-dire restant toujours puceau donc enfant, sera initié à l'art de la guerre tribale et à tous ses corollaires. Haschich et tueries sanglantes. Dans l'une de ses remarques, nous lisons concernant la guerre civile :
« Le village des natives, des indigènes, de Zorzor s'étendait à un kilomètre du camp retranché. Il comprenait des maisons et des cases en torchis. Les habitants étaient des Yacous et des Gyos. Les Yacous et les Gyo, c'étaient les noms des nègres noirs africains indigènes de la région du pays. Les Yacous et les Gyos étaient les ennemies héréditaires des Guérés et des Krahns. Guéré et Krahn sont les noms d'autres nègres noirs africains indigènes d'une autre région du foutu Liberia. Quand un Krahn ou un Guéré arrivait à Zorzor, on le torturait avant de le tuer parce que c'est la loi des guerres tribales qui veut ça. Dans les guerres tribales, on ne veut pas les hommes d'une autre tribu différente de notre tribu » 282 .
Dans cette logique de la guerre tribale qui oppose irrémédiablement Yacous et Gyo aux Guéré et aux Krahn, les enfants-soldats sont initiés à éliminer systématiquement ceux qui n'appartiennent pas à leur clan ou tribu. De même ils sont initiés à la drogue :
« La première fois que j'ai pris du hasch, j'ai dégueulé comme un chien malade. Puis c'est venu petit à petit et rapidement, ça m'a donné la force d'un grand » 283 .
Le 'hasch' est le canal par lequel l'enfant devient soldat, c'est-à-dire fort et impitoyable. La drogue est l'opérateur de transformation. C'est ce que nous lisons dans les propos de « Captain Blood » - dont le nom attire l'attention du lecteur sur sa curiosité (blood = le sang). Patrick Saint-Paul rapporte dans son article « tortionnaire à onze ans au Sierra Leone » :
« Son meilleur souvenir d'enfance, c'est « Quand on a aligné deux cents personnes dans un village et que j'ai eu le droit de les descendre avec une mitrailleuse de gros calibre ». Son rêve ? « Que la guerre recommence en Sierra Leone. Sinon je retournerai me battre au Liberia » » 284 .
Baptisés dans le sacerdoce de la guerre, les enfants-soldats n'ont que la guerre comme espace de vie. Ils se réalisent à la guerre et souhaitent par conséquent qu'elle perdure. Mais comment en sont-ils arrivés à un tel degré d'insensibilité, à de telles horreurs, sur quels critères sont-ils recrutés ? Ces interrogations semblent trouver réponse dans les dires de Birahima :
« Quand on n'a pas de père, de mère, de frère, de soeur, de tante, d'oncle, quand on n'a pas de rien du tout, le mieux est de devenir un enfant-soldat. Les enfants-soldats, c'est pour ceux qui n'ont plus rien à foutre sur terre et dans le ciel d'Allah » 285 .
Il apparaît clairement que l'enfant-soldat n'a plus de repère. Il est désemparé dans une société violente qui lui brandit le spectre de l'horreur comme voie à suivre. Il n'a pas de famille, donc pas d'affection. Ce manque cruel d'affection doublé de son quotidien d'éclats d'obus, de crépitements de mitraillettes, de détonation de bombe, ont fait de lui un être perdu. Un être profondément bouleversé et sérieusement ulcéré qui a une revanche à prendre sur la vie et les conditions qu'elle offre. Le corps d'enfants-soldats devient une sorte de refuge nécessaire. Autant y adhérer que d'y être opposé. Il devient un besoin, un moyen d'expression et une autre façon de se faire valoir même si on a tout perdu. C'est d'ailleurs ce qui expliquerait les surnoms de caïds que les compagnons de Birahima se donnent comme Sosso La panthère, Tête brûlée et Siponni La vipère entre autres. Ce sont des sobriquets qu'ils ont mérités après avoir démontré leur bravoure, leur témérité ou leur hargne. Tous unis pour et par la même cause, ils se défendront contre leur triste sort. Le dépit du Commissaire de l'O.N.U. aux droits de l'homme est manifeste dans ce rapport de l'A.E. que cite François-Xavier Verschave :
« Plusieurs milliers de personnes, dont des femmes et des enfants, ont été délibérément tués et mutilés. Les femmes et les filles sont systématiquement violées, les maisons brûlées et détruites, les biens pillés, les enfants sont enlevés, drogués et contraints d'infliger des atrocités à leur propre peuple » 286 .
Le constat est triste, sur les traces des soldats-enfants, le vol, le viol, la fumée et les enlèvements. Ils sont les maîtres absolus et rien ni personne ne leur résiste. Ils sont galvanisés par les seigneurs de la guerre ; leurs faits et gestes sont légitimés et approuvés par ces derniers. Cet encensement pousse les enfants-soldats à bout pour qui tuer est un plaisir. Armes au point, profondément immunisés par la drogue, bardés de gris-gris - scientifiquement douteux et non prouvés mais culturellement et psychologiquement efficaces -, les enfants accomplissent la sale besogne de raser les villages par les rafales et par le feu. C'est l'exemple de Tête brûlés :
« Brusquement, équipé de plusieurs colliers de grigris, le kalach au poing, Tête brûlée avança vers les premières cases du village. Il avança en mitraillant comme un dingue, en mitraillant sans répit, en mitraillant comme dix. [...]. Tête brûlée avec les fétiches venait de conquérir Niangbo ! [...] » 287 .
Cette prouesse de tête brûlée est ce à quoi les enfants-soldats se livrent sous la bannière de leurs seigneurs et généraux de la guerre. L'endoctrinement était le mode de persuasion le plus usité, en témoignent ces propos recueillis par Rémy Ourdan dans « Au coeur des Ténèbres », in Le Monde du 1er décembre 1999 cité par François-Xavier Verschave :
« Ils étaient endoctrinés, aussi : «Vous êtes l'armée de libération. Vous vous battez pour défendre le peuple sierra léonais contre la tyrannie de l'État corrompu». On les saoulait enfin de films d'action américains, Rambo et compagnie » 288 .
Ces enfants-soldats sous le double martelage des discours lénifiants et l'impact des héros de cinéma sont comme des chiens de chasse à la poursuite du gibier. Ils sont chauffés à blanc, conditionnés et prêts à massacrer pour le plaisir et le prestige. Certains sont même de véritables mercenaires appâtés par l'argent du trafic intense qu'occasionne et nourrit la guerre. Dans l'article «Tortionnaire à onze ans en Sierra Leone» paru dans Le Figaro du 28 septembre 1999, Mohamed raconte comment les enfants-soldats étaient traités :
« « Vous pouvez pas comprendre, on se met dans un tel état que l'on se marre devant toute cette violence, on trouve ça excitant, on n'a pas de limites. [...]. On était tellement drogués qu'on n'avait envie que d'une chose: tout détruire. C'est exactement ce que les rebelles veulent ». Dans les villages, « On devait d'abord séduire la population. Après, s'il y avait résistance, tout était permis et couper une main ou un pied, c'était comme une sorte de chasse aux trophées. On était des guerriers. Il fallait qu'on revienne avec grandeur auprès du groupe, qu'on montre notre force. Tout est bien organisé, vous savez. Ils structurent la violence, mais ce qu'ils veulent, c'est prendre le pouvoir » » 289 .
Ces propos achèvent de catégoriser les guerres tribales menées par les enfants-soldats. Les différentes structures des guerres civiles présentées par le romancier et l'historien se recoupent dans un schéma actantiel que nous avons bâti autour des enfants-soldats dans les guerres du Liberia et de la Sierra Leone.

La remarque qui est frappante dans la structure proposée est que bien qu'étant les sujets quêteurs, les sujets de l'action, les bénéfices des combats ne reviennent pas aux enfants-soldats. Cela dénote qu'ils sont des pions manipulés par les seigneurs de la guerre qui sont les maîtres du jeu.
Les enfants-soldats n'ont pas conscience de la guerre qu'ils mènent, ils l'abordent seulement au premier degré, c'est-à-dire tuer pour tuer. Ce qui les inspire est de se prouver les uns aux autres qu'ils sont braves et à même de rivaliser de bravoure. D'autres fois ils luttent pour survivre. Ils puisent leur force des discours que leur tiennent les seigneurs de la guerre et des films que ces derniers leur projettent. Au coeur des forêts insondables, ils sont drogués et armés jusqu'au dents. Ces faits décuplent leur plaisir de tuer qui les amène à prendre le pouvoir économique et politique des villages qu'ils rasent, pillent et détruisent. Le butin de guerre est versé aux seigneurs de la guerre. Tel est le cycle des guerres que nous avons indiqué schématiquement. C'est une structure qui se reconstruit chaque fois dans la mesure où les villages rasés voient leurs enfants enrôlés dans les troupes. La vengeance amène ces derniers à faire subir à d'autres le sort qu'ils ont - eux - subi. Il se déroule alors une spirale de guerre qui a l'effet d'une bombe à retardement ou d'un volcan endormi qui, on ne sait quand, rentrera en action.
Si les ballets diplomatiques de l'O.N.U, de l'O.U.A. et l'intervention de l'E.C.O.M.O.G. n'ont pu totalement juguler les guerres libérienne et sierra léonaise, c'est la confirmation de ce que le traumatisme et les plaies sont difficiles à cicatriser. Les populations martyrisées vivent encore avec des souvenirs macabres qui hantent leur nuit hérissée de cauchemars. Car comme nous le savons, les notions de tribalisme et de nation évoluent inversement dans la même direction. Ainsi l'idée de nation régresse-t-elle quand les effets du tribalisme s'aggravent. Peut-être est-il temps de regarder vers de nouveaux rivages en pensant les plaies du passé certes douloureuses, mais tout de même altérable. C'est probablement sur les cendres fumantes des corps et villages calcinés, d'une Histoire rétrospectivement triste que les hommes et les femmes des pays charcutés et balafrés par les guerres civiles, bâtiront des nations fortes. Yves Lacoste le pense à condition que les intellectuels jouent leur partition. Il écrit en substance :
« Il faut que le tribalisme et le séparatisme, qui sont l'expression de difficiles problèmes géopolitiques internes, reculent devant l'expansion progressive d'une représentation géopolitique somme toute nouvelle dans beaucoup de pays d'Afrique, celle de la nation et de son unité. Et ce sont les intellectuels, parce qu'ils ont des idées, parce qu'ils écrivent et parlent aux autres, qui peuvent jouer un rôle essentiel dans la construction de la nation » 290 .
Les Indépendances dont il était attendu une prise en charge des colonies par elles-même, vont laisser les Africains sur leur faim. Aspiration jamais assouvie, la liberté est un idéal auquel les désirs et le quotidien de l'Afrique sont asymptotiques. Les romans de Kourouma reprennent à leur compte cette triste réalité qui éveille dans l'opinion publique les pessimismes les plus irréductibles. Le poids écrasant des guerres du Liberia et de la Sierra Leone est lisible dans les pérégrinations de Birahima l'enfant-soldat devenu le symbole d'une certaine enfance africaine en ballottage et sans repères. C'est dans ce climat de tension généralisée, inchangé depuis les Indépendances qu'on aperçoit à juste titre les « guides providentiels » africains, ces hommes de paille à la solde de leurs intérêts personnels et de ceux de l'Occident manipulateur. Ennemis de leur peuple crevant dans la misère et le dénuement sur des territoires où il ne fait plus bon vivre. Le romancier a réussi par la technique de la figuration à représenter sous des voiles transparents Houphouët-Boigny, Eyadéma, Hassan II, Bokassa, Sékou Touré, et bien d'autres dictateurs sur une sorte d'arbre généalogique qui allie parenté et similitudes. Notre préoccupation dans la seconde partie du travail est de déceler les visages qui se cachent derrière les hommes de papier que présente Kourouma tout en mettant en évidence les rapports entre les espaces fictifs et les espaces historiques et réels dans lesquels évoluent les personnages de la fiction et de l'Histoire. Cette perspective d'étude nous permet de montrer comment l'auteur s'inspire de l'Histoire pour créer sa fiction.
En attendant le vote des bêtes sauvages met en oeuvre une famille de dictateurs dont chacun dans sa pratique du pouvoir développe une composante de la dictature en tant que système liberticide de gestion des peuples. Dans l'élaboration du système des personnages, la dictature devient un moule générique et englobant dans lequel s'inscrivent les différents personnages. La dictature est donc dans cette perspective un actant dans la mesure où elle n'est pas définie d'avance mais ce sont les personnages qui, dans leur évolution, la réalisent. Dans le même temps, la notion abstraite de dictature est anthropomorphisée dans le texte puisque les acteurs, c'est-à-dire les personnages et leurs actions sont la preuve et la manifestation de cette abstraction. La dictature prend donc un corps de personnage. Ce jeu de conversion mutuellement réversible est remarquable dans le rapport entre l'actant comme l'appréhende Jacques Fontanille 291 dans sa déduction démonstrative, et l'acteur que le lecteur conçoit à deux niveaux.
« La notion d'actant est une notion abstraite qui doit être avant toute chose distinguée des notions traditionnelles ou intuitives de personnage, protagoniste, héros, acteur ou rôle. Ces dernières partent toutes de l'idée que certaines entités textuelles représentent des êtres humains et qu'elles ont une fonction dans l'intrigue narrative, ou occupent une place dans (ou sur) une scène ; à partir de cet arrière-plan commun, les différentes notions varient selon l'importance de la place ou de la fonction qu'elles désignent (cf. acteur/héros) selon qu'on met l'accent plutôt sur la fonction de représentation d'un être humain ou sur la participation à l'intrigue (personnage/protagoniste). Mais, quelles que soient les nuances entre ces notions, elles présupposent toute l'existence textuelle indiscutée d'entités représentatives, [...] tout est à construire et notamment l'identité des figures anthropomorphes qui semblent s'y manifester. [...]. L'actant est donc cette entité abstraite dont l'identité fonctionnelle est nécessaire à la prédication narrative ».
La conception double de l'acteur d'abord en tant que personne, héros ou protagoniste du récit, donc du roman, et ensuite en tant que personne historiquement repérable dans l'extra-texte, dans la société de l'auteur qui a conditionné ses écrits, développe une dialectique entre acteur et actant, dans l'absolu, et entre personnage de papier et personne de chair dans notre travail. Cette composition complexe du système d'écriture de Kourouma qui prend l'Histoire comme substrat de son inspiration inventive pose l'Histoire tour à tour comme un postulat dogmatique sous-jacent à la fiction romanesque et comme simple constat à démontrer. Le lecteur oscille donc dans ses analyses entre la «fictionalisation de l'Histoire » 292 et « l'historicisation de la fiction » 293 , au sens où l'entend Paul Ricoeur, tant le rapport entre l'Histoire et la fiction romanesque est intime dans les romans de Kourouma. La présentation ou la figuration des personnages mis en oeuvre par Kourouma est une pâle copie des informations historiques reçues par l'auteur. Le côté inventif et génial de l'auteur relève de la manipulation, au sens expérimental du terme, de l'information historique. En présentant successivement Tiékoroni, Bossouma, Nkountingui Fondio, l'homme au totem chacal et l'homme au totem léopard, Kourouma a exhumé - si l'on s'en tient aux rôles actantiels joués par ces personnages - l'histoire des figures politiques aujourd'hui mythiques de l'Afrique coloniale pour certains, et indépendante et post-coloniale pour d'autres. Il se forme des couples historico-romanesques qui nourrissent le rapport entre l'Histoire et la fiction d'une part et d'autre part, favorisent et ravivent la dialectique entre acteurs et actants, hommes de chair et hommes de papier.
Les couples Koyaga/Gnassingbé Eyadéma, Bossouma/Bokassa, l'homme au totem léopard/Mobutu, Nkountigui Fondio/Sékou Touré, Tiékoroni/
Houphouët-Boigny et l'Homme au totem hyène/Hassan II sont révélateurs de cette dialectique.
La présentation et le parcours de Koyaga sont à bien des niveaux semblables à l'évolution sociale et politique de Gnassingbé Eyadéma. À la publication de En attendant le vote des bêtes sauvages, cette forte similitude entre Koyaga, l'homme de papier, et Eyadéma, l'acteur historique, a fait établir au lecteur un rapport de corrélation entre ces deux catégories de personnages : la fictionnelle et l'historique. Ce rapport de corrélation entre elles implique inévitablement un rapport perpétuel entre l'Histoire générale et les romans de Kourouma. La fiction romanesque est fortement influencée par l'Histoire si on tient compte de sa constante présence dans le roman. Ahmadou Kourouma a éclairé le lecteur sur la relation qu'il a établie entre Koyaga et Eyadéma. À Abidjan, il confiait :
« J'ai voulu présenter Eyadéma. Koyaga c'est Eyadéma. Je suis tombé sous le charme de ce dictateur. Eyadéma est certes un homme frustre, mais sa gestion du pouvoir m'étonne et me passionne. Il gère le pays comme sa famille. Il commence à recevoir ceux qui veulent le rencontrer très tôt. J'ai moi-même été reçu par lui à son palais - quand j'étais en fonction au Togo - à 4 heures du matin. Le titre de mon roman m'a été inspiré par lui ; car j'avais un boy qui soutenait que même si les hommes ne voulaient pas voter pour lui, Eyadéma transformerait les animaux sauvages de la brousse en électeurs. Ce qui suppose qu'il gagnera toujours les élections. À la publication de mon roman, ses conseillers lui ont rapporté que je faisais ses éloges. Et je crois que ce sont eux qui on compris ma pensée ; car j'ai de la sympathie pour lui. Il m'a donc invité mais mes proches m'ont déconseillé d'y aller car je risquais ma vie. Je reconnais avoir exposé ses côtés sombres » 294 .
Ces propos sans ambiguïté de l'auteur qui affirme s'être inspiré d'Eyadéma pour figurer Koyaga révèlent déjà l'interaction entre le roman et l'Histoire, qu'elle soit écrite ou transmise de bouche à oreille. Les précisions de l'auteur nous indiquent clairement que Kourouma est un lecteur de l'Histoire. Son assertion est pleine d'ironie quand on sait qu'il décrit les méandres rocailleux d'un pouvoir acquis dans le sang et exercé par la répression dans une flambée avérée de mysticisme inhérent à la personne même du dictateur. De l'élimination de Fricassa Santos Président de la République du Golfe, à la prise du pouvoir, Koyaga rappelle à bien des points Gnassingbé Eyadéma qui assassina Sylvanus Olympio premier Président du Togo et instaura un pouvoir despotique.
Les conditions d'accession à l'indépendance du Togo que présente l'Histoire légitiment et justifient le rapprochement que l'on pourrait faire entre Fricassa Santos et Sylvanus Olympio. Malgré la multiplicité des documents écrits sur le Togo, un nombre bien restreint expose avec objectivité ce qu'a été la vie de cette nation. C'est ce qui nous a amené à nous fonder essentiellement sur le livre de Comi M. Toulabor qui, même s'il ne peut être entièrement objectif, a le mérite d'exposer, au contraire des hagiographes du dictateur, les cotés lugubres du pouvoir de ce dernier. Le narrateur de En attendant le vote des bêtes sauvages rapporte que :
« C'est devant les observateurs internationaux dépêchés par l'ONU qu'eurent lieu l'ouverture des urnes, le dépouillement du scrutin. Les administrateurs coloniaux n'en crurent pas leurs propres yeux, leur étonnement fut semblable à celui du mari qui, dans la nuit voulant tourner dans le lit de son épouse, se surprend dans les bras d'une lionne. Tous les bulletins, la totalité des bulletins de non s'étaient transformés en bulletins de oui. Ce prodige, le grand initié Fricassa Santos l'avait réussi grâce aux magies que les maîtres du vaudou de Notsé du Togo et les marabouts de Tombouctou lui avaient enseignées au cours de ses initiations. Et l'indépendance de la République du Golfe fut proclamée. Une indépendance reconnue de facto par l'ONU dont les observateurs avaient assisté au dépouillement du scrutin. Le président Fricassa Santos ne fut pas tenu de faire le pèlerinage à la cour élyséenne du général de Gaulle pour faire reconnaître internationalement la souveraineté de la République du Golfe. C'est cet homme qui restait inflexible. Il ne voulait pas de paléos sauvages ignares, formés par la colonisation pour piller et réprimer, dans la jeune armée nationale de son pays » 295 .
Kourouma expose avec justesse le charisme et la détermination de Fricassa Santos dans la lutte pour l'indépendance de son pays qu'il obtint grâce à son abnégation et à la magie, en témoignent ses propos au narrateur. L'intervention de la magie pour arracher la victoire finale signifierait qu'a priori la lutte pour les indépendances était vouée à l'échec. Il fallait une dose de surnaturel pour produire le miracle. C'est ce à quoi répond l'esthétique de l'auteur en ce point précis. C'est la surdétermination de Fricassa Santos et partant de Sylvanus Olympio qui a fait de lui le père de l'indépendance. L'Histoire rapporte que l'administration coloniale avait soutenu la candidature de Nicolas Grunitzky un métis germano-togolais au détriment de Sylvanus Olympio auquel le premier était opposé. Foncièrement anti-colonialiste, Sylvanus Olympio voulait rompre toute forme de coopération avec la France ; c'est d'ailleurs ce que le romancier exprime dans le passage sus-mentionné. Il fera superviser les élections au Togo par des émissaires de l'ONU pour éviter de devenir le vassal de la France. L'administration coloniale le combattra à juste titre et cela ne fera que raviver son anti-colonialisme et son esprit indépendantiste. Comi Toulabor rapporte que :
« Quant à la France, le problème tenait, non de considérations éthiques, mais de calculs politiques. Il s'agissait d'éviter que la politique « autonome » entreprise par Sylvanus Olympio ne contaminât les autres chefs d'État dont la plupart avaient pour lui de l'admiration, tant pour son trilinguisme - chose rare pour un chef d'État africain - que pour son éloquence. Le « non » cinglant de S. Touré, en 1958, était encore trop dans les mémoires pour que la France gaullienne acceptât de nouveau un autre « non », mou celui-là, mais « non » tout de même, fait de camouflets et de prises de distance vis-à-vis de l'ancienne puissance coloniale » 296 .
Dans les propos de Toulabor, on note clairement l'hostilité de Sylvanus Olympio à la France et sa volonté affichée de rompre complètement avec elle comme il a été noté chez Fricassa Santos dans le roman de Kourouma. La France soucieuse de son prestige et convaincue de sa toute-puissance s'emploiera à faire obstacle aux indépendantistes de la trempe de Sylvanus Olympio. Comi Toulabor le note avec un sens avisé :
« Dès lors, le Togo qui avait servi de champ d'expérimentation à la loi cadre Defferre, en 1956, allait devenir, sept ans plus tard, le lieu pour tester, in vitro, une nouvelle expérience : l'élimination physique d'un chef d'État africain ouvertement hostile à la France. Cette dernière trouvait dans les soldats qu'elle avait démobilisés des alliés de choix, d'autant qu'ils avaient des revendications à faire valoir. C'est dans ce contexte ambigu que les démobilisés allaient agir au petit matin du 13 janvier 1963 » 297 .
Ces propos situent clairement les responsabilités de la France dans l'assassinat de Sylvanus Olympio qui refusa d'enrôler les démobilisés de l'Algérie dans l'armée togolaise. L'opposition inflexible de Sylvanus Olympio est reprise par Kourouma à travers Fricassa Santos qui « restait inflexible » pour reprendre la formule de l'auteur. Ce refus de Sylvanus Olympio est un fait historique que remarque Comi Toulabor et que le romancier reprend à son compte. Le premier se réfère aux propos qu'aurait tenus Sylvanus Olympio sans ménager les démobilisés de l'armée française. Il rapporte les écrits de M. Labité-Kitissou 298 : « Des mercenaires comme vous qui, tandis que nous luttions pour l'indépendance, massacriez les nationalistes algériens ? » 299 .
Ces propos affichent la position intransigeante de Sylvanus Olympio de persister dans son refus d'engager les démobilisés dans la toute nouvelle armée du Togo. Le romancier récupère cette information historique qu'il fictionnalise en l'attribuant à son personnage romanesque :
« Koyaga et ses collègues postulèrent pour des emplois réservés. Ces emplois étaient attribués à ceux qui avaient participé à la résistance, ceux qui avaient lutté contre le colonisateur mais non à des mercenaires paléos. Les rapatriés d'Algérie devaient retourner à la terre au village ou vivre comme des chômeurs dans les villes » 300 .
Il ressort de ce passage que les démobilisés se sont heurtés à un problème d'intégration dans la mesure où ils étaient indésirables pour avoir servi la Métropole et entravé les libertés des indépendantistes algériens. Fricassa Santos les exécrait, il s'est donc engagé un bras de fer entre les deux camps. Cette hostilité qui va jusqu'à la haine sera à l'origine du coup d'État du 13 janvier 1963 qui coûta la vie à Sylvanus Olympio.
Le romancier, dans le vague de son inspiration, incorpore des informations historiques qu'il rend sous la forme de récit épique et dont la valeur surnaturelle ne manque - il est vrai - d'éloigner le lecteur du constat de la place de l'Histoire dans le roman. S'il est vrai qu'aucun repère historique a priori ne laisse lire l'hypotexte historique, il est aussi vérifié que la similitude des faits non dans leur déroulement point par point mais dans leur finalité, laisse clairement distinguer l'Histoire dans le roman. La fictionnalisation de l'Histoire sous cet angle frise sa falsification compte tenu de son esthétisation formelle et fonctionnelle très accentuées. L'Histoire dans cette perspective, complète et achève le récit romanesque. Bien qu'elle soit à l'origine c'est dans la finalité des faits que le lecteur la lit aisément. Le rapport entre le roman et l'Histoire ou entre la fiction et les informations historiques est d'ordre périphérique.
À travers l'hostilité de Sylvanus Olympio aux colonialistes et la proclamation de l'indépendance du Togo, Kourouma a représenté Fricassa Santos - personnage épris de justice - qui proclama l'autonomie de la République du Golfe. S'étant inspiré des ses lectures et de ses expériences de voyage, le romancier a en se fondant sur les écrits des historiens, des biographes et des intellectuels à l'instar de Comi Toulabor écrit son roman sous l'éclairage ininterrompu de l'Histoire. Par ailleurs, le réquisitoire de Comi Toulabor contre la France portant sur son implication dans la mort de Sylvanus Olympio est sans appel :
« (...) Évidents étaient (et sont) les avantages tirés par la France. Le meurtre lui permettait de réinstaller à la tête de l'État N. Grunitzky, son ancien protégé, que les élections de 1958 avaient chassé du pouvoir. Ce fut le Français Dooze, ancien adjudant de l'infanterie coloniale, chargé par Sylvanus Olympio de l'encadrement technique de l'armée togolaise, qui adressa dans les premières heures du crime l'appel télégraphié à N. Grunitzky en exil. Pour le compte de qui agissait-il ? La France, sans coup férir, avait inauguré la manoeuvre délicate de sa politique africaine, celle consistant à substituer dans un État tiers un Président qui lui est hostile par un autre plus favorable, en s'appuyant sur les luttes et les antagonismes intérieurs qu'elle contribue soit à créer, soit à renforcer » 301 .
Les propos de Comi Toulabor partagés par bon nombre d'observateurs dont Kourouma semblent n'avoir de secret pour personne. Ils lèvent le voile sur les manoeuvres et manipulations politiciennes de la France toujours encline à manifester son emprise et son hégémonie sur ses anciennes colonies. Même si les rapports de la France avec ses anciens territoires d'outre-mer ne peuvent être rompus d'autant qu'ils vivent dans la « francophonie », il n'en demeure pas moins que la France s'ingère bien souvent dans les affaires intérieures de ces dernières violant ainsi l'intégrité de ces nations. La colonisation étant le cordon ombilical séculaire liant la France aux territoires d'outre-mer, sa survivance dans les textes africains contemporains est une sorte d'exorcisation manquée. Kourouma lui-même remarque que l'écriture étant une catharsis, il écrit ce qui a marqué les peuples et ce qui leur reste d'essentiel c'est-à-dire l'Histoire. L'Histoire est donc le ferment et l'humus qui permettent l'éclosion de ses textes. L'indépendance de la République du Golfe acquise sous l'impulsion de Fricassa Santos, ce dernier sera pris dans l'engrenage des manipulations françaises et sera assassiné par Koyaga. Le récit du meurtre de Sylvanus Olympio commis officiellement par Eyadéma fait son entrée dans le roman.
Le récit raconté par le narrateur de En attendant le vote des bêtes sauvages est tout nimbé de l'imagination fertile de l'auteur qui le dépeint comme la confrontation mystique de deux super-initiés à la magie africaine. Cette présentation répond certainement au grand flou qui a entouré la mort de Sylvanus Olympio lors du coup d'État du 13 janvier 1963 au Togo et qui a vu l'accession au pouvoir de Nicolas Grunitzky. Par ailleurs, cette narration relative au supranaturel qui entoure la mort de Fricassa Santos participe de la mythification du pouvoir d'Eyadéma comme le soutient Comi M. Toulabor :
« Le mythe proprement dit déforme le passé ; celui qui fonde le pouvoir du général Eyadéma altère le présent en le rapprochant du passé mythologique. En mythifiant ce passé tout proche, le général Eyadéma se donne le moyen d'épurer l'acte criminel qui était à l'origine de son pouvoir de tout aspect répréhensible en le présentant au peuple comme salvateur. La légitimité du pouvoir du général Eyadéma opère dans ce champ déformé et fondamentalement mythifié » 302 .
Cette affirmation semble justifier la création fictionnelle de Kourouma qui décrit l'assassinat de Fricassa Santos dans un récit digne du passé de l'Afrique : la bataille de Kirina 303 qui a opposé Soundjata Kéita et Soumangourou Kanté - nous y reviendrons dans la troisième partie - où le surnaturel le dispute au naturel. Ainsi, la relation du récit de Kourouma aux astuces et tournures de légende montre, comme il a été prouvé dans l'Histoire, l'ambiguïté sur l'identité de la personne qui a tué de ses mains Sylvanus Olympio. Kourouma laisse la latitude au lecteur d'apprécier la mort de Sylvanus Olympio comme une légende, un fait historique déformé que chacun devra reconstituer selon son entendement et sa logique propre bien que l'événement historique même de la mort de Sylvanus Olympio soit une effectivité. Comi M. Toulabor écrit à ce sujet que :
« Le général Eyadéma est sans ambiguïté à propos du rôle qu'il a joué dans l'assassinat de Sylvanus Olympio. Si l'on se fie à ses déclarations, il en était l'instigateur, le meneur principal. C'est lui qui l'a projeté, mûrement réfléchi, mis en oeuvre et sous l'égide duquel il a été exécuté.[...]. C'est là une appropriation personnelle d'un acte qui relevait d'une initiative collective des démobilisés. Le discours d'accaparement du rôle prééminent dans le meurtre est apparu très tardivement après 1970, lorsque le général Eyadéma assumait déjà toute la plénitude du pouvoir. [...]. Rien ne permet de confirmer ou d'infirmer les propos du sergent-chef Eyadéma, et cette incertitude lui laisse le champ libre pour fabriquer sa propre légende au sujet des événements de 1963 » 304 .
Toulabor souligne le flou historique qui plane sur le rôle essentiel et principal qu'aurait joué Eyadéma dans l'assassinat de Sylvanus Olympio. Il instaure donc un doute quant à l'héroïsme prétendu d'Eyadéma et réagit contre le mythe du dictateur. Et montre que la mort de Sylvanus Olympio est regrettable. Le romancier lui accorde le bénéfice du doute et le rend responsable, instigateur et commanditaire du meurtre de Sylvanus Olympio à travers l'assassinat de Fricassa Santos perpétré par Koyaga le héros de En attendant le vote des bêtes sauvages. Le romancier prend son parti et précise sa position. Le roman clarifie dans cette perspective l'Histoire dont il se sert et le remodèle en un récit mythique. Dans sa position tranchée qui ne laisse plus de place à la polémique, il rejoint l'historien togolais Joseph Koukovi qui tient Eyadéma pour responsable de la mort de Sylvanus Olympio dans son livre Sylvanus Olympio, un destin tragique 305 . La position de Kourouma est sans équivoque ; Eyadéma est le meurtrier de Sylvanus Olympio. Le narrateur de son roman rapporte que :
« Dès que le Président passe la grille et se trouve hors de l'enceinte, un tirailleur fait feu et, curieusement, manque le Président. Il ne l'a pas manqué (on ne rate pas à bout portant), mais les objets en métal ne pénètrent pas dans la chair d'un grand initié. Les soldats le savaient ; on le leur avait plusieurs fois répété. Ils sont décontenancés, dépassés, terrorisés. Ils jettent leurs armes et détalent. Le Président seul dans la rue se dirige tranquillement vers l'ambassade. Koyaga accourt et, avant que le Président atteigne la grille, il décoche de son arc une flèche de bambou agencée au bout d'un ergot de coq empoisonné. Les devins avaient révélé au chasseur que seule une flèche dotée d'un ergot de coq empoisonné pouvait annihiler le blindage magique du super initié qu'était le Président, pouvait rendre sa peau et sa chair pénétrables par du métal. La flèche se fixe dans l'épaule droite. Le Président saigne, chancelle et s'assied dans le sable. Koyaga fait signe aux soldats. Ils comprennent et reviennent, récupèrent leurs armes et les déchargent sur le malheureux Président. Le grand initié Fricassa Santos s'écroule et râle. Un soldat l'achève d'une rafale. Deux autres se penchent sur le corps. Ils déboutonnent le Président, l'émasculent, enfoncent le sexe ensanglanté entre les dents. C'est l'émasculation rituelle. Toute vie humaine porte une force immanente. Une force immanente qui venge le mort en s'attaquant à son tueur. Le tueur peut neutraliser la force immanente en émasculant la victime. Un dernier soldat avec une dague tranche les tendons, ampute les bras du mort. C'est la mutilation rituelle qui empêche un grand initié de la trempe du président Fricassa Santos de ressusciter. C'est sur un mari, un homme affreusement mutilé que la Présidente s'est penchée, a prié et pleuré. L'homme au totem boa, l'élégant gentleman, le yowo était dans le sable sans vie et en pièces » 306 .
Dans la description de l'assassinat de Fricassa Santos faite par le narrateur, il y a une sublimation de la magie qui ne dit pas son nom et une peinture de rituels sacrificatoires dignes de l'Afrique pré-coloniale. Le narrateur en spécifiant le lieu du crime (l'ambassade des Etats-Unis) et la désignation nominale du défunt Président (Yowo) que l'historien Joseph Koukovi indique clairement dans son livre repris par Comi Toulabor dans le sien, précise au lecteur que Fricassa Santos est l'adaptation fictionnelle de Sylvanus Olympio. À l'opposé du flou historique qui règne sur la responsabilité de celui qui a éliminé le premier Président de la République togolaise, le romancier identifie sans ambages les responsables du meurtre. Il en impute la responsabilité à Koyaga et aux lycaons paléos, des conjurés issus des rangs des démobilisés d'Algérie. À travers la description des rituels et des tours de démonstration de magie qui président au meurtre de Fricassa Santos, le narrateur fait état de la culture ancestrale de l'Afrique pré-coloniale où tout était mystère, dans le bruit du vent et dans l'ombre des cases. Il exprime aussi le réalisme magique qui est une forte composante du roman africain. L'auteur revendique son identité, il l'exprime même à travers le recours qu'il fait aux pratiques magico-culturelles pour broder l'Histoire autour de sa fiction. Au confluent de l'Histoire, de l'imagination romanesque et de l'insertion d'items culturels dans son roman, l'auteur élabore une esthétique qui exprime ses profondeurs, son être et son identité. Il fait survivre les pratiques magico-religieuses africaines au contact des cultures nées de la colonisation et des conquêtes impérialistes. Il prêche ainsi l'inaltération de la culture africaine malgré l'invasion qu'elle a subie. En présentant Eyadéma sous les traits de Koyaga rompu dans le mysticisme, le narrateur crée un lien indéfectible entre le pouvoir et la magie au point où l'on pourrait parler de la mystique du pouvoir ou même de pouvoir mystique. Cette pratique a fortement contribué à mystifier le pouvoir d'Eyadéma au Togo et en Afrique. Considéré comme immortel, il est de la classe des dieux et se considère comme tel. Ses laudateurs le portent aux nues dans des discours lénifiants qui rendent sa dictature plus virulente. Le peuple togolais est pris en otage par ce général qui est l'incarnation même du pouvoir. L'assassinat de Sylvanus Olympio qu'il a mué en bravoure puisqu'il semble avoir tiré la légitimité de son pouvoir de ce crime odieux, fait de lui un personnage historique ambigu dont le double fictionnel retrace vraisemblablement le parcours. Kourouma s'est appesanti sur les faces cachées d'Eyadéma pour présenter Koyaga. Au demeurant, le romancier a utilisé les récits mythiques véhiculés sur le pouvoir d'Eyadéma pour fabriquer Koyaga. Depuis le mythe de Sarakawa c'est-à-dire depuis le 24 janvier 1974 où le DC-3 qui s'est effondré dans la localité de Sarakawa avec à son bord Eyadéma en partance pour son village natal, en passant par ses pratiques mystiques pour aboutir à sa dictature, le personnage romanesque de Koyaga se fait le reflet d'Eyadéma et l'Histoire transparaît - sur ces points - dans le roman.
L'imagerie mythifiante de Sarakawa qui a virilisé le pouvoir d'Eyadéma faisant de Sarakawa un lieu de pèlerinage est l'un des fondements de mystification du pouvoir dictatorial d'Eyadéma. Koyaga a lui aussi survécu à un accident d'avion : l'auteur inscrit de facto l'Histoire dans le récit romanesque. De même qu'Eyadéma est initié au culte du 'Gu' qui représente dans le panthéon culturel togolais le dieu du fer ; qu'il a doublé d'une initiation au vaudou, Koyaga est sous la protection du Coran multi-centenaire de son marabout Bokano et de la pierre météorite de sa mère. Le mysticisme et la pratique magique sont l'apanage de ces deux personnages. Le dernier point qui rassemble ces deux personnages est leur initiation à la dictature. Le romancier écrit que :
« Vous ne devez, Koyaga, poser aucun acte de chef d'État sans un voyage initiatique, sans vous enquérir de l'art de la périlleuse science de la dictature auprès des maîtres de l'autocratie. Il vous faut au préalable voyager. Rencontrer et écouter les maîtres de l'absolutisme et du parti unique, les plus prestigieux des chefs d'État des quatre points cardinaux de l'Afrique liberticide » 307 .
Cette mise en garde de Koyaga définit l'orientation de sa politique et son réseau de relations. En effet, il ira à l'école des dictateurs patentés aux pratiques variées que sont Tiékoroni, l'homme au totem léopard, Bossouma et l'homme au totem hyène dont les référents historiques sont tour à tour Houphouët, Mobutu, Bokassa et Hassan II. Koyaga apparaîtra donc comme une somme de dictatures dans la mesure où il va thésauriser les recettes de gestion du pouvoir telles que proposées par ses prédécesseurs. De la torture, en passant par les faux complots, les assassinats, les arrestations arbitraires, la répression du peuple, l'apologie de la prison, l'enrichissement immodéré, le culte de la personnalité pour aboutir aux crimes économiques, Koyaga a reçu de ses maîtres des leçons qui feront de son pouvoir une accumulation de dictateurs. Kourouma crée ainsi le mythe de la dictature en présentant Koyaga comme une figure mythique de la dictature. Le romancier met ainsi en oeuvre le grand désenchantement de l'Afrique post-coloniale. Le triomphe de Koyaga est l'expression de la survivance de la dictature à travers Eyadéma.
La corrélation entre l'Histoire et la fiction à travers la superposition des personnages de papier et les personnages de chair se dégage à deux niveaux : l'Être et le Faire.
L'identification de Bossouma relève au premier abord d'un jeu linguistique de la part de l'auteur-créateur. En effet, maîtrisant le jeu culturel du baptême malinké 308 , l'auteur procède à une double désignation de ses personnages par l'entremise de l'instance narrative. Bossouma est désigné à ce titre par « l'homme au totem hyène ». La dernière désignation nominative est une périphrase redevable à la culture malinké qui met un point d'honneur à identifier toute personne à son animal totémique. La coutume voudrait ainsi signifier le lien vital qui existe entre l'individu et l'animal totémique ou tana [tana]. Ce point sera développé dans le chapitre 2 de la troisième partie. Le second nom attribué au dictateur du pays des deux fleuves est « Bossouma » qui frappe par la subtilité de l'auteur qui lui est sous-jacente. En effet, « Bossouma » relève d'une onomastique parlante ancrée dans le répertoire linguistique malinké. Le narrateur s'écrie :
« [...] Bossuma (puanteur de pet), l'homme au poitrail caparaçonné de décorations, restait sans contexte le militaire ayant le grade le plus élevé sur le continent des multiples dictateurs militaires ».
L'auteur sollicite ici un savoir co-partagé (ou censé tel) avec son lecteur. Dans la fonction militaire, le grade le plus élevé est celui de Maréchal. Or seul Bokassa a longtemps porté ce titre dans l'Afrique des dictateurs. Bokassa en était. Par ailleurs, le burelesque avec lui c'est son goût pour l'exhibition avec ses nombreuses médailles de son grade qu'il adorait montrer impudiquement. Il faut souligner avant le décryptage de l'onomastique que Bokassa est avant tout un nom centrafricain. L'homographie et l'homophonie entre ce nom et le syntagme bambara 'bokassa' relèverait d'un hasard. C'est justement l'exploitation de ce hasard par l'auteur qui donne un sens au décryptage onomastique.
Dans cette phrase, les parenthèses à valeur métalinguistique donnent le sens de Bossouma : « la puanteur du pet ». Par ailleurs la puanteur du pet est désignée en malinké par un autre lexème : Bokassa. Ainsi, par le jeu des synonymes, l'auteur renvoie t-il son lecteur à Bokassa 1er empereur de la Centrafrique en passant par Bossouma. Il établit aussi avec subtilité le trait d'union entre l'Histoire et la fiction en édifiant un pont entre le personnage de papier et celui de chair historiquement localisable. Les deux notions issues du malinké sont obtenues par dérivation propre et principalement par suffixation. Les affixes Suma [suma] et Kassa [kassa] renvoient à la puanteur, à l'odeur putride, à l'exhalaison. Quant au radical Bo [bo] il renvoie à la matière fécale, aux excréments, aux déchets. La description phonétique des deux notions fait aboutir à un syllogisme. Car le syllogisme qui découle de la description des noms de la personne historique et du personnage romanesque est édifiant :
« Bossouma signifie puanteur de pet or Bokassa signifie aussi puanteur de pet donc Bossouma signifie Bokassa ».
La vérité logique qui se dégage de l'accord entre les prémices et les conclusions, en l'espèce entre le mineur et le majeur, est semble-t-il l'opérateur de la dialectique acteur/personnage. Cependant, la vérité mathématique établie peut-elle être validée par la vérité des faits historiquement localisables que le romancier reprend à son compte ? En d'autres termes, le Faire et l'Être de Bossouma relèvent-ils d'un substrat historique ?
Les biographies de Bokassa sont nombreuses, variées et différentes. Cependant, un fond de vérité demeure le substrat sur lequel se batissent les dithyrambes lénifiants ou dépréciatifs. Ce sont ces vérités de faits qui nous intéressent. Dans les descriptions faites par Kourouma, sont perceptibles des traits caractéristiques de Bokassa, semblables à la présentation faite par René-Jacques Lique 309 . Au sujet de l'engagement du dernier dans l'armée française.
Dans En attendant le vote des bêtes sauvages, il est écrit :
« Le grand-père du futur empereur envoya son petit-fils orphelin à l'école des missionnaires dans la capitale du territoire puis au petit séminaire de la Fédération de l'A-ÉF. L'homme au totem hyène était appelé à devenir prêtre, comme son oncle. Mais le séminariste se révéla indiscipliné. Il sortait la nuit pour se livrer à des orgies, rentrait ivre les dimanches matin à l'heure du saint sacrifice. Les curés le renvoyèrent de leur institution.
On est en 1940, l'Afrique Équatoriale vient de se rallier aux partisans du Général de Gaulle. La France libre recrute pour constituer les forces qui monteront par le désert de Libye. L'homme au totem hyène se présente à la conscription. Il est accueilli à bras ouverts, sur-le-champ engagé et habillé. L'orphelin, à dix-huit ans, trouve dans l'armée une famille, une fraternité. Il fait la campagne de France et d'Allemagne, cumule les grades : caporal, sergent. Il est envoyé en Indochine où il participe aux opérations comme sous-officier des transmissions. Il rentre dans son pays natal avec le grade de lieutenant. Son cousin président de la République le fait capitaine, colonel et chef d'état-major » 310 .
Cette présentation de l'engagement de Bokassa dans l'armée française ressemble à celle que fait René-Jacques Lique dans son compte rendu de la vie de Bokassa, mais surtout du règne de Bokassa 1er dans son livre publié sous le titre Bokassa 1er la grande mystification. Avant lui, Roger Delpey l'avait aussi bien remarqué dans son livre Affaires centrafricaines 311 . Il note dans une sorte d'article de journal que :
« (...) Le jeune Bokassa n'avait pas attendu le début de la guerre pour s'engager dans l'armée française. Orphelin, son grand-père l'avait envoyé chez les missionnaires - un quasi-privilège à l'époque - et après une scolarité à l'école Saint-Louis de Bangui, il s'en alla terminer ses études à Brazzaville en 1939. Autre privilège, qui n'était dû, selon ses biographies officielles, qu'à ses succès scolaires. Bokassa reconnut lui-même qu'il faillit embrasser la carrière ecclésiastique, mais que l'appel des armes fut plus fort. Aussi, le 19 mai 1939, s'engage-t-il dans l'armée française. Il a alors 18 ans. Le 1er janvier 1940, il est nommé Première Classe, « un petit galon de rien du tout, mais qui fait sacrément plaisir », dira-t-il plus tard. Son destin fluctua dès lors au gré de celui de la France Libre et des colonies qui entrèrent en résistance. Il est intégré dans les troupes des Forces de la France libre commandées par le général de Lange. «Si tu entres dans l'armée française, tu apprendras autant que si tu vivais trois vies». Cet appel enchanteur, que son grand-père lui répétait souvent, allait en effet s'avérer exact. La vie militaire de Bokassa, liée aux engagements de l'armée française, eux-mêmes rythmés par les convictions du général de Gaulle, le mena jusqu'en Indochine.
Le jeune soldat « français » accumula ainsi ses galons : caporal, sergent, puis sergent-chef le 1er juillet 1944, un passage à l'école des cadres de Saint-Louis du Sénégal en 1947, et adjudant en 1950, avant son départ pour l'Indochine le 7 septembre 1950. Pendant que Bokassa attrapait le virus des « frères d'armes » sous les tropiques asiatiques, dans son pays, en Oubangui-Chari, une fois la fraternité du combat retombée après la défaite allemande, le clivage entre colons et autochtones battait à nouveau son plein » 312 .
À l'observation de ces deux discours, l'on retient qu'ils sont fondés sur les mêmes vérités de faits historiques, notamment l'âge auquel Bokassa s'est engagé dans l'armée française : dix-huit (18) ans, sa formation à l'école missionnaire, son renoncement à la vie ecclésiastique, son engagement dans l'armée française, son évolution en grade, sa participation à la guerre d'Indochine. Cependant une petite différence existe dans l'assemblage de ses idées. Pendant que le romancier établit une relation de cause à effet entre les paliers augmentatifs, donc une relation de causalité, le journaliste-reporter fait une simple description dans l'organisation générale de son récit. Ces points des références sus-mentionnés qui font état de thématique, permettent la superposition du discours historique et du discours romanesque.
Au-delà de son engagement dans l'armée française, qui aurait pu s'appréhender comme un faire, mais qu'en revanche l'on identifie à un trait de son être tout simplement parce que Bokassa se sentait militaire dans son âme, il peut être retenu comme rapport corrélatif entre le personnage de papier et son double historique leur goût immodéré pour l'alcool.
Ahmadou Kourouma note dans En attendant le vote des bêtes sauvages que :
« [...] Vous vous êtes précipité sur l'Empereur, vous l'avez secoué sans ménagement. Il dormait, ronflait bruyamment - il avait vidé, au cours du trajet, une bouteille de whisky et deux de gros bordeaux. Il était lourd et sourd comme une pierre,... » 313 .
Le narrateur rend compte de l'état d'ébriété dans lequel se trouvait Bossouma quand il rentrait accompagné de Koyaga d'une visite officielle. De plus, lors de la cérémonie officielle de réception de Koyaga, il constate : « C'est déjà le petit matin. Tout le monde avait bu. L'empereur était soûl » 314 . Qu'on aime Bokassa ou pas, il y a des points sur lesquelles les commentaires de ces biographes convergent avec une insistance parfois surprenante. Sa consommation abusive de l'alcool en est un trait caractéristique. C'est dans cette optique que René-Jacques Lique a pu écrire :
« Celui que de Gaulle avait gratifié de l'affligeant qualificatif de 'soudard', ne dédaignait pas la bouteille. Combien de militaires et autres officiels ne furent-ils pas surpris de l'entendre s'écrier souvent à la fin de ses discours : « Et au nom de Dieu, vivre la Coloniale », son cri d'alcool. Les histoires des débordements éthyliques de Bokassa sont aussi nombreuses que les décorations qu'il portait volontiers sur ses habits d'apparat. On se rappelle que c'est au sortir de la cérémonie de la Fête des mères qu'éméché, il avait donné l'ordre d'investir la Banque Centrale. C'est tout aussi éméché qu'un jour, de retour de la Commémoration de l'Appel du 18 juin 1940, il fit libérer sur-le-champ tous les anciens combattants détenus dans les prisons centrafricaines » 315 .
L'on remarque à travers ces passages que l'alcool avait une réelle emprise sur Bokassa et ses décisions s'en trouvaient bien souvent influencées. L'alcool était pour lui comme un exutoire. Les bacchanales et les beuveries qu'il organisait d'abord à la présidence puis à la cour impériale sont les signes mêmes de l'omniprésence de Bacchus dans la vie de l'empereur. Geraldine Faes et Stephen Smith notent dans leur biographie Bokassa 1er un empereur français 316 des scènes de ménages témoignant du dégoût de l'impératrice vis-à-vis de l'état d'ébriété permanent dans lequel se trouvait le président et plus tard Empereur Bokassa :
« À vingt-huit ans, elle a déjà tout accepté d'un homme qui a été pour elle un second père en même temps qu'un mari parfois brutal, souvent extravagant, toujours infidèle... Mais cette fois, elle est convaincue qu'il va trop loin. En août, à Bérengo où s'est installée la « cour impériale », elle a eu un mauvais pressentiment. Ses nerfs cédant, elle vide alors dans le lavabo la réserve de Chivas de son époux, ivre mort : « un futur empereur ne doit pas se soûler ! » hurle-t-elle » 317 .
Cette crise de nerf de l'impératrice est significative de son attitude vis-à-vis de son époux. L'ébriété est une caractéristique essentielle de Bokassa 1er.
La vie de Bokassa décrit une parfaite parabole qui atteint son point culminant avec son couronnement du 4 décembre 1977. Son exclamation reportée par Geraldine Faes et Stephen Smith montre qu'il avait choisi délibérément de marquer l'Histoire de son empreinte et d'y entrer à sa façon. S'agissant de son sacre, il disait ceci au soir de sa vie : « La fête a été immense. Pendant mille