Projet Scientifique


1. Contexte

1.1 Le défi de l’autonomisation du sémiologique    

            Le Centre de Recherches Sémiotiques de Limoges a accompagné depuis sa création (2000, en prolongement du GDR Sémiotique crée en 1993) l’histoire de la discipline et son développement national en favorisant son ancrage institutionnel, tout autant qu’international, grâce à sa force de propositions théoriques. La période actuelle, qui correspond à la restructuration des thématiques du CeReS et à la refonte de son projet scientifique, représente une transition et donc un moment clé de cette histoire, particulièrement stimulant et riche du point de vue de la recherche et de ses enjeux.

            Dans le temps même où cette transition, à la fois générationnelle et théorique, s’opère, au CeReS et ailleurs, le statut et la réception de la sémiotique paraissent évoluer. La composante sémiotique, ou sémiologique, est mobilisée explicitement dans nombre de discours relevant de champs disciplinaires très variés, du Design à l’Anthropologie, de l’Analyse de Discours à la Géographie, du Marketing aux Sciences politiques, en passant évidemment par les disciplines proches que sont les Sciences de l’Information et de la Communication et la Linguistique. Et plus largement, sans que celles-ci éprouvent nécessairement le besoin d’une formulation aboutie et assumée, c’est logiquement l’ensemble des Sciences Humaines actuelles qui rencontre la question du sens lorsque celles-ci se confrontent à des problèmes sociétaux. Ce n’est plus seulement un mouvement centrifuge, d’extension des domaines du sens à partir d’un noyau scientifique stable qui semble caractériser la période présente, mais un mouvement complémentaire, périphérique, au mieux centripète, où se propagent et s’autonomisent la question du sens et les interrogations de nature sémiotique et sémiologique.

            A charge donc, pour les sémioticiens, pour les linguistes et les chercheurs en Sciences de l’Information et de la Communication du CeReS, de tirer profit de cette extension, en proposant aux Sciences Humaines qui ont à faire d’une manière ou d’une autre à des pratiques signifiantes, à des objets de sens d’autant plus labiles qu’ils empruntent des voies médiatiques complexes, une théorisation, des concepts, des appareils descriptifs épistémologiquement solides, opératoires et spécifiants, qui donnent une consistance et une réalité scientifique à ce sol commun interdisciplinaire. En insistant sur le fait qu’il ne s’agit pas d’emblée de conférer à une discipline un statut de méta-discipline, qui ne peut-être qu’une conséquence, à long terme, et non une prémisse de la recherche. Mais bien d’identifier dans l’ensemble des pratiques et des œuvres la part réellement signifiante, la composante spécifiquement sémiotique de l’objet analysé, puis si possible le rôle joué par cette composante dans l’ensemble des scènes sociales où l’objet prend forme et existence. C’est là un programme de recherche à part entière et le véritable défi théorique posé par l’extension et l’autonomisation du sémiologique. Pour y répondre, il faut définir à la fois la nature de cette composante sémiotique, ce qui la caractérise comme constante, et ses degrés et ses formes de variabilité dans les différents domaines et disciplines où l’on suppose exister des effets de sens. Ce qui implique, entre autres choses, que l’on dispose de critères d’identification de ces différents aspects, de marqueurs pour les reconnaître, dans les discours et dans les dispositifs de communication, dans les pratiques médiatiques et non médiatiques.

 

1.2 Eléments structurants

            Dans cette entreprise, le Centre de Recherches Sémiotiques peut aujourd’hui s’appuyer sur trois éléments structurants, soit inhérents à la Sémiotique elle-même, soit acquis par le Centre au cours de son histoire et de la constitution de son équipe. Ces trois piliers sont : i) une tradition d’ouverture et une visée pragmatique originelle, ii) une orientation scientifique continue, traduite par une intensification récente, iii) une complémentarité disciplinaire sur fond d’homogénéité épistémologique.

1.2.1 Tradition d’ouverture & visée pragmatique 

            Premier élément, la tradition d’ouverture et la visée pragmatique présentes dès l’origine du projet sémiotique et de ses synthèses et reformulations successives. Tradition qui prédispose la Sémiotique à l’adaptabilité, au gré des transformations des objets à prendre en compte, et donc à l’évolution théorique, sans contrevenir à son positionnement épistémologique initial. En effet, si la transversalité de la notion de signe est déjà constitutive du projet saussurien, et la visée empirique érigée au rang de principe dans la hiérarchisation sémiotique de Hjelmslev, l’ouverture conceptuelle et l’intégration théorique deviennent tout à fait centrales dans les propositions de Greimas et de ses collaborateurs et continuateurs, qui demeurent, pour cette raison, une des grandes références théoriques des recherches sémiotiques menées au CeReS. Le modèle génératif est par définition un modèle d’intégration, qui réclame par principe des emprunts disciplinaires multiples pour assurer l’exhaustivité de sa visée descriptive, ainsi qu’un parcours orienté vers la réalisation. Avec comme corollaire de cette visée intégrative et empirique, une élaboration de la Sémiotique à la croisée de trois champs distincts : à savoir, la linguistique structurale, dans ses différentes déclinaisons et évolutions, l’anthropologie structurale, et  la phénoménologie de la perception. Juste retour des choses, la multiplicité des sources s’est traduite par une multiplicité des objets et des sémiotiques particulières s’y rattachant, sous la dépendance du modèle général : socio-sémiotique, étho-sémiotique, éthno-sémiotique, psycho-sémiotique, sémio-marketing, ethno-sémiotique, etc., la majorité de ces champs ayant été développés en partie au sein même du CeReS.  Ces trois sources sont restées présentes, dans des pondérations variables au fil du temps, et continuent de donner leurs inflexions profondes aux modèles théoriques successifs. On peut d’ailleurs caractériser les différents temps de la théorie sémiotique en fonction de la source occupant  un temps le premier rôle, et constater qu’aujourd’hui, succède à la source phénoménologique, à l’origine du développement de la sémiotique tensive, un regain d’intérêt pour l’ancrage linguistique et pour l’anthropologie contemporaine. 

1.2.2 Une orientation scientifique continue et une intensification récente

            Le deuxième élément structurant réside dans la continuité de l’orientation théorique et pratique des recherches de l’équipe, et dans la réaffirmation récente de la visée sociétale et pluridisciplinaire de ces recherches. Les deux masters crées par le CeReS sont une illustration et une conséquence directe de cette perspective. Le DESS « Sémiologie et Stratégie : innovation, conception, communication »  mis en œuvre dès 1999, et maintenu aujourd’hui sous la forme du Master Sémiotique, option Professionnelle s’est appuyé très concrètement sur l’opérativité des modèles sémiotiques, et sur leur aptitude à offrir dans plusieurs domaines des outils novateurs aux différents acteurs des métiers de la communication. Il en va de même du Master Professionnel « Edition », apparu ultérieurement, et toujours bien présent, qui a pu faire fonds à la fois sur la capacité du CeReS à traiter des objets textuels, dans leurs composantes textuelles et péritextuelles, et sur son expertise dans le domaine de la communication et du marketing. Ces deux exemples d’applications pédagogiques, en phase avec la demande sociale, ont bénéficié continûment des recherches menées. 

            Cette orientation a non seulement perduré, mais est devenue l’une des caractéristiques centrales de la recherche au CeReS. Plusieurs indicateurs sont à même d’en montrer la continuité, l’évolution et l’intensification actuelle. On peut citer, à titre d’illustrations, quelques-uns des programmes de recherches portés par le CeReS, dont le programme CEMES (Cultures Emergentes et Médiations Sémiotiques, ANR CULT – 005), le projet Mémoire en collaboration avec l’ANDRA, la participation du CeReS, en collaboration avec le GRESE (EA 4330) au programme AAP « Vie de la matière » sur une problématique sanitaire, le  programme ROMEO, en robotique, prolongé par la programme réalisé dans le cadre de la chaire d’excellence « Prévention de la rupture d’autonomie des personnes sur leur lieu de vie ». Dans la majorité des cas, la variété des objets d’analyse est supportée par un principe sémiotique fédérateur : dans le cadre du modèle génératif, les sémiotiques-objets ne sont que des particularisations, sous la dépendance du postulat de l’unicité de la signification. Autrement dit, la variation des objets, des textualisations, est secondaire par rapport à cette unicité, et le travail de l’analyse consiste dans des aller-retours entre le stade de l’unicité et le déterminisme des domaines analysés.  Et devient donc par avance légitime la prise en compte de corpus vastes et sémiologiquement hétérogènes. Dans cette perspective, la modélisation de la sémiotique des pratiques et sa structuration en plans d’immanence élaborée par J. Fontanille ont joué également un rôle important car elles offrent depuis 2004 un premier cadre viable pour penser correctement ces aller-retours de l’analyse, réaménagé et complété depuis. Cette modélisation représente une première évolution notable par rapport au principe initial de l’unicité de la signification.  

            Les colloques, récemment organisés par les CeReS, et de manière exemplaire le colloque « Sémiotique et sciences humaines et sociales face aux défis sociétaux du XXIème siècle » (Limoges, novembre 2015) sont l’une des conséquences de l’intensification de l’orientation empirique et interdisciplinaire du Centre de Recherche. Mais si les grandes thématiques abordées dans ces colloques sont une indication des champs investis ou à investir, elles expriment, en même temps qu’une réaffirmation forte de l’enjeu sociétal de la recherche, un relatif changement épistémologique. Ce changement relatif, déjà bien amorcé, est l’aboutissement logique de la diversification des champs d’investigation. Il n’est pas seulement épistémologique, mais aussi théorique et méthodologique et paraît en mesure de constituer le noyau dur, le véritable cœur scientifique de la recherche sémiotique produite à présent au CeReS.  Synthétiquement, on peut dire que l’on est passé d’une théorisation de l’unicité à une extension progressive des recherches dans les deux directions complémentaires, d’une part du sensible, sous l’impulsion de l’approche phénoménologique, et d’autre part des pratiques, qui s’est concrétisée par une  théorisation de la pluralité des niveaux d’analyse, pour aboutir aujourd’hui à changement de paradigme, naissant, qui consiste à faire d’abord droit à la diversité ontologique des sémioses. Cette reconnaissance de la diversité,  n’est plus alors le résultat de l’analyse mais la donnée première  (cf. développement  infra,  « Positionnement »).

1.2.3 Une complémentarité disciplinaire sur fond d’homogénéité épistémologique

            Enfin dernier élément structurant, le CeReS est d’abord une équipe riche de sa pluridisciplinarité, où collaborent linguistes, chercheurs en Sciences de l’Information et de la Communication et sémioticiens. Mais il demeure néanmoins particulièrement homogène pour ce qui concerne son positionnement théorique. Au fil des années et de son extension, le centre de recherche sémiotique a en effet acquis une identité disciplinaire relativement singulière dans le paysage scientifique français et international, et dessiné un véritable paradigme scientifique. Si la revendication structuraliste peut sembler aujourd’hui en partie réductrice, son assise épistémologique n’en reste pas moins un principe unificateur et un centre de gravité commun aux trois disciplines du Centre, à partir duquel penser les évolutions théoriques. Ce sol épistémologique, demeuré, en général, d’une manière plus ou moins explicite, bien présent dans l’ADN des recherches sémiotiques, apparaît comme plus spécifiquement identifiant pour les recherches actuelles en Linguistique, et en Sciences de l’Information et de la Communication.

            Pour les linguistes du CeReS, qu’ils se revendiquent de la théorie énonciative culiolienne, de l’analyse de discours, de la pragmatique, d’une sémantique textuelle ou d’une sémantique des topoï, ou d’une sémantique lexicale,  ou encore de la phonologie, cela revient surtout à se distinguer notablement des recherches strictement langagières, dédiées à telle ou telle langue, et à souscrire,  en l’interrogeant, à l’hypothèse fondamentale de l’existence d’une théorie du langage, générale, par rapport à laquelle situer les analyses de pratiques langagières attestées. La conséquence fondamentale de ce point de départ, qui permet de fédérer l’ensemble des recherches, prend la forme d’une mise en question du statut des descriptions produites par les analyses linguistiques et sémiotiques.

            Pour les recherches en Sciences de l’Information et de la Communication menées au CeReS, cela signifie une adhésion à une épistémologie venue de la Sémiotique et plus largement des Sciences du Langage, également fortement démarcative dans le domaine des SIC. L’extension et l’autonomisation du sémiologique étant particulièrement prégnantes dans le champ de la Communication, l’ancrage dans les Sciences du Langage permet de dissiper le flou supposé attaché à la question du sens. Dès qu’on la pose dans les termes des Sciences du Langage, la question change de nature. Le sémiotique, ou le sémiologique ne peut être confondu avec un corps théorique, ni avec des outils ou des concepts emblématiques, ni même avec une œuvre, fût-elle celle de Greimas, d’Eco, de Barthes ou de Fontanille, ni avec des objets particuliers, tels que les textes ou les discours qui en tant que vecteurs du sens suffiraient à justifier l’analyse  et le qualificatif sémiotique.  Ce qui a par exemple pour conséquence pour les chercheurs du CeReS de ne jamais penser indépendamment d’une part le contenu, la signification, les effets de sens, et d’autre part les éléments médiateurs de l’expression, que sont les médias, les institutions, les interfaces et autres modes de diffusion et de régulation des contenus.


2. Positionnement

2.1 Principes

            Le positionnement du CeReS repose sur un petit nombre de principes épistémologiques, qui  vont de pair avec son corps théorique et avec les méthodologies adoptées, et déterminent la cohérence du projet scientifique de l’équipe de recherche. Ce qui constitue, en quelque sorte, le premier de ces principes, qui se formule comme suit : la réponse aux défis sociétaux (environnementaux, patrimoniaux, éducatifs, médiatiques, de la santé, pour ne citer que ceux abordés par le colloque « Les défis ») et à l’autonomisation du sémiologique dans les Sciences Humaines se construit à partir des positions épistémologiques fondamentales de la sémiotique élaborée et pratiquée au CeReS. Si la nature des problématiques sociales actuelles guide et oriente les points d’application de la recherche et impose un souci d’interdisciplinarité, la nature de la réponse demeure donc structurée d’abord par l’organon sémiotique.

            Le centre de gravité structuraliste de la sémiotique et des disciplines qui y sont associées au CeReS peut globalement se résumer dans l’adoption et le questionnement du point de vue immanentiste. Synthétiquement, on peut rappeler que cet immanentisme est double, et qu’il se veut une garantie contre le réalisme naïf, susceptible d’entâcher l’analyse des faits de langage, de signifcation, ou de communication, lorqu’on considère leur description comme allant de soi. L’immanentisme sémiotique est double car d’une part il repose sur le constat que les données ne sont jamais directement accessibles mais toujours à construire, tels les phonèmes d’une langue ou les sémèmes d’un texte, qui n’existent que relationnellement, et d’autre part parce que la théorie elle-même est immanente à son objet. La description est elle-même une sémiotique, un langage à part entière, et il y a de fait une impossible extériorité de la théorie à son objet. Selon la formule synthétique de Claude Zilberberg, théoricien avec Jacques Fontanille de la sémiotique tensive, il faut « créer une théorie de la signification, dont la nature soit telle que l’acte même de connaître soit une conséquence de la théorie ». (« Sémiotique, épistémologie et négativité »,  Lire Greimas, dir. E. Landowski, 1997, pp. 121-122).

            Cet immanentisme n’a cessé de questionner, d’être formulé et reformulé dans des perspectives différentes. Quatre versions sont à retenir plus particulièrement, car elles sont au cœur des questions abordées par les programmes de recherches du CeReS, et la meilleure illustration du potentiel heuristique de la perspective sémiotique. Dans sa formulation la plus générale, l’immanentisme sémiotique se traduit par  un double mouvement : l’adoption d’un point de départ de l’analyse compatible avec la contrainte de l’impossible extériorité de la théorie à son objet, et la construction de l’objet à partir de ce point de départ, comme un parcours. Succinctement : i) dans la perspective de la sémiotique formelle, le réalisé n’étant pas accessible, l’origine de la description se veut universelle, le parcours une hiérarchie, qui va de la composante universelle aux sémiotiques générales pour aboutir aux sémiotiques particulières (Hjelmslev) ; ii) dans la perspective de la sémiotique générative (Greimas, Fontanille) l’origine est sémantique, dans une première version, puis phénoménologique dans la version tensive (Fontanille, Zilberberg), et l’objet se construit de strate en strate au sein d’un parcours génératif ; iii) dans la perspective de la sémantique textuelle/interprétative, ou sémiotique de la culture  (Rastier), le point de départ est la micro-totalité textuelle, l’œuvre singulière,  qui est une globalité, déterminant le local, et l’objet se construit par les parcours interprétatifs. Enfin, ultime proposition, versant théorique actuel de la sémiotique des pratiques, inspirée par les positions anthropologiques contemporaines (Descola, Latour, Viveiro de Castro notamment) et par un relatif tournant métaphysique (Maniglier), le point de départ est situé dans la diversité des ontologies locales, irréductibles, à l’œuvre plus ou moins explicitement dans  toutes les pratiques signifiantes, quel que soit leur schème actantiel dominant (prédation, échange, attachement, etc.) et leur domaine de manifestation privilégié (droit, technique, chasse, environnement, réseaux sociaux, etc.). L’objet à décrire n’est plus le résultat d’un parcours génératif mais d’une superposition et d’un enchevêtrement des niveaux de pertinence (texte, signe, pratique, stratégie, etc.) et des sémioses.

            Ces différentes versions de l’immanence sémiotique cohabitent au CeReS et sont à l’origine de ses questionnements les plus théoriques, mais aussi, et surtout, de ses différentes perspectives de recherches. Sans exhaustive, on peut rattacher un certain nombre des problématiques fondamentales présentes dans les trois axes de recherches de l’équipe, à l’une ou l’autre de ces déclinaisons du principe immanentiste  et des théories associées.

            La variante sémantique & phénoménologique, exploitée par la sémiotique tensive a constitué le socle des recherches antérieures, et fait désormais partie de l’appareil théorique sémiotique. A ce titre, le corps théorique associé à cette perspective est aujourd’hui présent dans  de nombreuses recherches, quels que soient leur ancrage disciplinaire et leur objet. Découlent très directement de cette perspective les réflexions sur l’iconicité à l’œuvre dans les différentes sémiotiques-objet, sonore et gustative notamment, mais aussi sur la perception sémantique textuelle,  ainsi que l’analyse des collectifs en socio-sémiotique.

            La variante que constitue l’analyse hiérarchique, déployée entre fondement universel et visée particularisante offre logiquement son socle épistémologique et la rationalité de son questionnement aux problématiques centrées sur le statut des descriptions linguistiques et sémiotiques, sur leur nature « méta » ou épilinguistique (ou sémiotique). Elle débouche également sur la dialectique norme, usage vs système, transversale aux recherches supposant une herméneutique sémiotique, dans l’analyse textuelle, et aux travaux supposant une capacité d’expertise et de préconisation. Plus largement, elle structure toutes les recherches relevant d’une linguistique ou d’une sémiotique appliquées. On la retrouve également dans l’analyse des médias, lorsqu’on tente de les décrire en terme de formats non différentiels, interagissant avec les formants différentiels du plan du contenu et du plan de l’expression.

            La variante textuelle, quant à elle, nourrit naturellement les approches dédiées à des œuvres spécifiques et les propositions récentes sur la généricité des textes, et plus largement l’analyse des pratiques culturelles médiatiques en terme de fonction sémiotique associant des médias et de genres. Elle donne également son assise théorique et une partie de ses outils aux recherches textométriques,  en général, et aux analyses des grands corpus textuels en particuliers.    

            Enfin, l’approche épistémologique en terme de diversités sémiosiques, en cours d’élaboration, trouve sa traduction dans l’ensemble des recherches menées sur les pratiques, traitées non pas uniquement comme des pratiques textualisées mais bien comme des pratiques en acte, qui imposent de saisir le sens en situation. Elle constituent plus spécifiquement, à ce titre, le fondement explicite des recherches anthroposémiotiques, et de leur dérivés éthnosémiotiques, dans les différents domaines de compétences des chercheurs du CeReS.

 

2.2 Perspectives

            L’ensemble de ces principes ouvrent des perspectives qui sont regroupées en trois axes distincts, et complémentaires, au sein desquelles collaborent, dans des dosages variables, chacune des disciplines constitutives du CeReS : 1) Médiations sémiotiques (Signes & Support) ; 2) Les enjeux de la description (Textes & Langues) ; 3) Le sens en situation (Cultures, pratiques & Modes d’existence). 

            Les questions relatives à l’iconicité des sémiotiques-objets, au passage d’une problématique du signe à une prise en compte du médium, qui ouvre sur une analyse sémiotique des cultures médiatiques, sur l’intermédialité contemporaine, sur le rôle des dispositifs et des environnements dans la maîtrise et la propagation du sens,  posent toutes,  chacune à leur manière, le problème fondamental  des Médiations Sémiotiques. Cet axe reprend à son compte la nature intrinsèquement médiatrice de la composante sémiotique (vs l’entendement, ou la cognition), en la soumettant à une logique d’intégration et d’extension, où se succèdent  : Ecritures (1.1), Perception sensorielle et énonciation (1.2), Métamorphoses et mémoire du sens (1.3), Dispositifs, médium et environnements (1.4.).

            L’épistémologie critique de sémiotique et les problématiques associées alimentent l’axe intitulé Les enjeux de la description. Cet axe interroge à la fois les langues, les textes et les discours,  indépendamment des supports qui les véhiculent, en tant que milieu humain fondamental, soumis à leur propre règle de structuration. En résulte en premier lieu une interrogation sur le statut des modèles linguistiques et sémiotiques produits par les chercheurs, et leur rapport aux  phénomènes épilinguistiques et épisémiotiques (2.1). L’interrogation sur le statut des modèles conduit à une réflexion sur l’application de ces modèles (2.2), dans les domaines où les chercheurs du CeReS possèdent une expertise, à savoir la psycholinguistique, la traductologie et la didactique des langues. Cette interrogation se concrétise par des perspectives de recherches dédiées aux développement d’outils de description et d’analyse (2.3), notamment dans les domaines de la textométrie et de la linguistique de corpus, du data design et des protocoles d’expertise des discours médiatiques à enjeu sociétal.

            Enfin, le « tournant épistémologique et théorique des pratiques », est traité spécifiquement dans l’axe 3) : Le sens en situation.  Sont abordées dans cette thématique plusieurs des dynamiques et processus, en actes, de reprises, d’interactions, de négociations, d’ajustements, qui transforment véritablement la question du sens en une intelligence de la pratique. Ils se déclinent en cinq grands modes d’existence sémiotiques de la praxis, ayant à charge d’analyser la culture en situation : la technique, abordée sous l’angle de la dialectique objets techniques et interactions sociales (3.1) ; les réseaux, interrogés au CeReS dans le cadre du rapport Marques & réseaux sociaux (3.2) ; l’interprétation, comme dynamique du sens donnant lieu à des usages multiples et à des détournements linguistiques (3.3) ; la dynamique des collectifs, envisagée dans une perspective anthroposémiotique et ethnosémiotique (3.4) ; et enfin les formes d’existence sémiotiques temporelles de la tradition, appréhendées sous l’angle de l’invention et de la réinvention, et en tant que donnant lieu à transmission (3.5). Dans chacun des cas, intervient un prédicat central, qui confère sa dynamique à la pratique  (interaction, instanciation et régulation, interprétation, identification, réappropriation et transmission), sa consistance de flux sémiotique,  entre persistance et altération.

            Ces trois axes sont complémentaires et ont un rôle à jouer fondamental dans la cohérence du projet scientifique du Centre de Recherches Sémiotiques de Limoges. Le premier axe établit les  manifestations du sémiotique quand le second statue sur les conditions de l’analyse de ces effets de sens, alors que le troisième axe  explore la dynamique des pratiques signifiantes.