Axe 3 – Le Sens en situation (Cultures et Pratiques et Modes d’existence)


Nicolas Couegnas

Maître de Conférences - HDR


Didier Tsala

Professeur


3.1. Objets techniques et interactions sociales (D. Tsala)

3.1.1. Robotique humanoïde, objets connectés et nouveaux médias

Le projet Objets techniques et interactions sociales, dans ses deux orientations, se fonde sur une interrogation générale autour de la définition sémiotique de l’objet. Tout en ayant en mémoire les définitions systématiques émises à ce jour (Greimas, Bordron, notamment), notre point de vue est celui d’une sémiotique empirique, pour privilégier au-delà des principes universels, la manière dont les objets sont individués en discours et/ou dans leur usage.

La recherche autour de « la robotique humanoïde, objets connectés et nouveaux médias » est le fruit d’une recherche-action menée en lien avec la société Aldébaran Robotics pour réfléchir à la conception d’un robot assistant personnel. Les points d’interrogation portent sur un questionnement dynamique des interactions homme-machine, pour les saisir en situation : quelle en est la nature, notamment quelle forme de co-présence par exemple imaginer entre un robot humanoïde et une personne en situation de dépendance ? La recherche revient en détail sur des concepts tels que la sympathie, l’affinité, la bijectivité, la ritualité, autant d’univers sémiotiques à envisager notamment autour de ce qu’il serait convenu d’appeler les structures élémentaires de la relation.

3.1.2. L’apport des objets techniques pour l’autonomie de la personne âgée, programme associé à la Chaire  « Prévention de la rupture d’autonomie des personnes sur leur lieu de vie »

Ce programme est élaboré dans le cadre à la Chaire d’excellence « Prévention de la rupture d’autonomie des personnes sur leur lieu de vie ». Menée en lien avec l’équipe du Professeur Thierry Dantoine, chercheur dans l’équipe Havaé et chef du service gérontologie au CHU de Limoges, la recherche consiste en une série d’études socio-environnementales pour cerner quels impacts découlent des solutions techniques mises à disposition de la personne âgée dépendante pour lui permettre de rester le plus longtemps chez elle. L’hypothèse de départ est que l’équipement des domiciles par diverses technologies a des incidences sur la manière dont les personnes et leur entourage envisagent la nature du lien autonomie/dépendance, l’organisation de la vie quotidienne et les relations avec l’environnement social. Il en résulte une série de résistances dont la description sémiotique permet de premières remédiations, avec pour conséquence une meilleure intégration de ces technologies dans le quotidien de la personne âgée.


3.2. Relations marques & média sociaux


3.2.1. Les récits de Marque en contexte collaboratif (C. McLaughtlin, M.-P. Pinto)

Les discours de marque ont fait l’objet de diverses études, plus ou moins approfondies, à l’intérieur de différentes disciplines, à partir d’angles variés. Certaines approches, considérant la marque avant tout comme un signe, se sont attachées à en décrire le fonctionnement, à travers les formes d’expression, c’est-à-dire ses manifestations identitaires (Heilbrun, 2010, Semprini, 1992), ou alors à travers ses contenus axiologiques ou idéologiques (Lewi, 2012 , Kapferer, 1991). Plusieurs autres courants de recherche en sciences de gestion et en marketing notamment ont mis l’accent sur l’autre pôle, celui de la place de « l’autre », l’usager dans son interaction avec la marque. En prenant pour point de départ la perspective des schémas discursifs (Fontanille, 1999), nous nous interrogeons sur  les  configurations possibles que la marque affiche pour construire l’espace d’interaction entre elle et son usager. Quelles en sont les conditions et les formes d’expression ?

3.2.2. Les nouvelle formes de l’interaction  et de la socialisation (ANR CEMES, axe 3)

3.2.2.1. Les formes de la confrontation stratégique dans le champ de la communication mercatique entre les publics et les organisations : les interactions négatives

L’ère digitale et participative modifie en profondeur le rapport de force qui gouverne la relation entre les sources d’énonciation «officielles» que sont les marques et l’actant-public, dont le rôle thématique n’est plus celui d’un récepteur-spectateur passif. L’ère digitale, ses pratiques et son idéologie participatives créent une ouverture de l’espace discursif, source d’énonciation potentielle d’un contre-discours susceptible de faire contre-point au discours “officiel” et dominant des marques. Ces interactions réelles entre les marques et les publics sont marquées notamment par le retour du négatif, dans cet univers jusqu’ici régi par l’euphorie. C’est ce qui se produit par exemple lorsqu’une marque ou une organisation est prise à parti sur sa page Facebook. Dans ce champ vierge, les marques tâtonnent avec appréhension, à la recherche de nouveaux repères. L’enjeu consiste donc à se pencher sérieusement sur les formes de manifestation et les modalités du négatif dans ces nouvelles interactions stratégiques, afin de comprendre ce qui s’y joue et en quoi elles reconfigurent la relation mercatique. En analysant la difficulté des marques à accepter pleinement la propension du négatif, il s’agit ultimement de faire émerger et de formaliser toute la fécondité du négatif (Bertrand, 2011). Sur un plan méthodologique, ces échanges digitaux amènent à retenir comme niveau de pertinence pour l’analyse non pas tant celui des formes discursives stricto sensu que celui, plus global des séquences d’interaction elles-mêmes et des formes d’interaction qui s’y manifestent (Landowski, 2006). On s’attachera ainsi à faire émerger les nouvelles figures et configurations stratégiques de la conflictualité, comme le retrait, la provocation ou la réparation, qui dessinent les enjeux véritables de ces nouvelles confrontations en termes de construction de la valeur et de la signification pour les marques et l’actant-public.

3.2.2.2. Les nouvelles pratiques énonciatives et sociales engendrées par les formats médiatiques numériques : évaluation,  désignation, mise en scène de soi.

Avec la digitalisation, la « pression concurrentielle » se déplace des marques aux publics. Ces derniers, désormais eux-mêmes producteurs et émetteurs légitimes de discours, sont en concurrence entre eux. Ils partagent, commentent, critiquent, votent, contestent, proposent. Ces formes discursives de la contribution, derrière leur multiplicité, sont sous-tendues par une logique commune dont les répercussions et les effets sont majeurs. Il s’agit de la logique de l’évaluation. La marque du jugement et de l’appréciation influe  de façon croissante sur la dynamique des échanges digitaux. Plus, par son extraordinaire diffusion, il semble qu’elle devienne progressivement une «forme culturelle» qui marque notre époque globalisée et dématérialisée (Jeanneret, 2008). En outre, toutes ces pratiques qui consistent à noter, voter, sélectionner, élire, diffusent dans le quotidien des pratiques collectives de sélection et de désignation. En liant en permanence l’avis individuel avec ces processus de désignation collectifs, on assiste peut-être à une forme de « repolitisation » de la société par la sphère de la communication et de la consommation (Habermass, 1962). Cette revalorisation inattendue d’une sphère souvent décriée ouvre des perspectives intéressantes. Les membres de l’axe 3 du projet CEMES ont entamé une recherche sur cette vaste problématique, dont la première étape est de mieux comprendre les formes sémiotiques et les mécanismes de l’activité évaluative dans ces nouveaux échanges communicationnels. Cet inventaire et cette intelligibilité des formes de l’activité évaluative créeront les conditions pour étudier ensuite le processus de      « repolitisation » de l’espace public rendu possible par ces pratiques numériques de sélection et de désignation.


3.3. Usages, contextes, interprétations et détournements linguistiques

3.3.1. Parémiologie hispanique : incorporation, contextualisation et détournement en discours. (S. Fournet-Perot)

Après une théorisation du processus cognitif logique enclenché par un proverbe et, corrélativement, de ses modalités d’incorporation au discours, c’est sa contextualisation qui est au centre de l’analyse. Si le signifiant et le signifié de la matière proverbiale semblent ainsi adaptables à un projet énonciatif (qu’il soit sérieux, humoristique ou ironique), quitte à être l’objet de détournements recréatifs, l’usage des proverbes peut également s’avérer problématique (qu’il soit outrancier, inapproprié, qu’il s’appuie sur une incohérence inférentielle, que l’intention communicative soit inhibée par le figement du signifiant ou qu’il soit construit sur une ambiguïté organique). L’accent est donc prioritairement mis sur le signifié et l’usage des proverbes en contexte avec un intérêt croissant pour le lien signifiant/signifié/intention communicative (proverbes détournés en langue et en discours, usages dont la pertinence – au sens sperbérien du terme – peut être questionnée) et pour la remise en cause de leur figement sémantique (ambiguïté organique)


3.4. Anthropo-sémiotique des pratiques et des formes de vie

3.4.1. Théorie du sens pour une anthroposémiotique  (N. Couégnas, J. Fontanille).

Les discussions et travaux récents sur les pratiques et formes de vie ont suscité un certain nombre de problèmes et d’ouverture d’une grande portée. Le premier de ces problèmes est celui de la typologie des sémioses : le parcours des plans d’immanence actuellement proposé ordonne seulement les types d’expression, et les sémioses sont des « existants », et ne relèvent pas, a priori, de l’immanence. Des discussions et recherches sont en cours au CeReS pour élaborer une typologie des sémioses reposant sur la distinction entre sémioses méréologiques et de totalisation (signes et œuvres –textes et objets-), sémioses de flux et de praxis (pratiques et formes de vie), et sémioses existentielles (modes d’existence, bio-sémiosphères). Le deuxième de ces problèmes est d’ordre méthodologique : chaque type de sémiose oppose à l’analyse des difficultés spécifiques. Des recherches sont en cours au CeReS, notamment pour ce qui concerne la constitution et le traitement des données pour les pratiques, les formes de vie et les modes d’existence, pour adapter au cadre épistémologique des sciences du langage des méthodologies développées par l’ethnologie et la sociologie. Le troisième problème à traiter est de nature interdisciplinaire : en explorant les pratiques et les formes de vie, on mesure l’ampleur des évolutions que l’anthropologie – qui est l’un des trois piliers de la sémiotique structurale (les deux autres étant la théorie du langage et la phénoménologie) – a connues depuis l’époque où Greimas s’appuyait sur les travaux de Lévi-Strauss et Hjelmslev : le « tournant ontologique », la prise en considération des « modes d’existence » (Souriau, Greimas,  Descola, Latour), l’accent mis sur l’agency des langages (en extension du domaine de l’énonciation) plutôt que sur leur référence, le rôle central accordé à la schématisation des pratiques dans la constitution d’une anthropologie générale (et notamment dans la mise en place des langages et des productions sémiotiques en général), et enfin la prise en compte de l’interaction sémiotique entre les actants et leur milieu (leur bio-sémiosphère). Toutes ces évolutions ont des incidences considérables sur la théorie des langages, qui doivent désormais être peu à peu intégrées à l’ « organon » sémiotique.

3.4.2. Sémiotique de l’ethno-mythologie  du Limousin (N. Couégnas, F. Laurent).

La perspective anthroposémiotique développée au CeReS se concrétise pour partie dans les différents projets dédiés à l’étude du corpus limousin. Il ne s’agit pas de réaliser une ethnographie en bonne et due forme, mais bien de proposer un regard sémiotique sur « l’ethno-mythologie » limousine. Autrement dit, l’objectif n’est pas d’abord la collecte de faits et de pratiques attestées, mais la caractérisation des éléments constitutifs d’une « mythologie limousine ». Cette recherche s’articule pour le moment en deux programmes complémentaires : un travail d’analyse sémiotique des textes « ethno-mythologiques » et littéraires limousins (Delpastre, Chapdeuil notamment),  centré la place des éléments naturels et le rôle des « médiateurs ontologiques » dans ces discours  ; et une enquête spécifique (en cours),  sur le maintien de l’activité de sourcier en Limousin (programme Signes d’eau), réalisée sur la base d’entretiens, d’enregistrements et de descriptions de la pratiques de sourciers en activité.

3.4.3. Sémiotique, science et santé : efficacité symbolique et efficience thérapeutique (N. Couégnas, G. Chandès, .J. Fontanille, F. Laurent)

Les médecines alternatives, traditionnelles ou syncrétiques, et les thérapies complémentaires, telles que l’hypnose, l’osthéopathie, la sophrologie, l’acupuncture, etc., connaissent aujourd’hui un développement et un succès, auprès des malades, assez remarquables. Ce succès pose à la communauté scientifique et à l’ensemble de la société des questions pressantes, dont certaines relèvent très directement du champ sémiotique, et ont trouvé leur première formulation naguère, sous la plume de Lévi-Strauss avec le concept d’efficacité symbolique. Il est urgent de reposer la question de l’efficacité symbolique et de la confronter à l’efficience thérapeutique des médecines actuelles, quelles qu’elle soient. Cette recherche se fait aujourd’hui dans plusieurs domaines : 1) les thérapies complémentaires / alternatives contemporaines, dont une recherche déjà menée en collaboration avec des hypnothérapeutes hospitaliers, sur l’efficacité physio-sémiotique mise en œuvre, en situtation, pendant des thérapies brèves sous hypnose ; 2) des recherches dédiées à des pathologies possédant a priori une composante sémiotique (maladie d’Alzheimer, addiction, épilepsie, rééducation, etc.) et 3) des études sur les tradi-médecines.


3.5. Traditions : invention, réinvention et transmission (L. Linares)

3.5.1. Traditions médiévales et auriséculaires espagnoles

3.5.1.1. Figures et légendes d’une histoire nationale

S’interroger sur les figures et de légendes qui constituent des mythes de fondation, des traditions sur lesquelles se construisent les « Histoires nationales », revient à s’interroger sur la construction de la mémoire et sur sa transmission. Quelle Histoire et quelle mémoire tentait-on déjà de construire en Espagne, au Moyen-Âge et au Siècle d’Or, pour qu’elle puisse servir à la fois présent et futur… ?

3.5.1.2.  Persistance, survivance, adaptation et travestissement d’une tradition à l’époque contemporaine.

Dans cet axe, il s’agira essentiellement de s’interroger sur quelques figures tutélaires espagnoles et leurs légendes, héros nationaux de la lutte armée ou spirituelle (Saint Jacques, Sainte Thérèse, Agustina de Aragón, Le Cid, etc,), dont le destin est profondément lié à celui du pays, en mettant en avant le rapport profond qui existe entre les témoignages écrits et plastiques et leur contexte de production. La persistance des traditions médiévales et auriséculaires, leur survivance et leur adaptation – voire leur travestissement – à l’époque contemporaine constituent une autre des pistes de réflexion de cet axe. Comment les légendes sont-elles réadaptées pour servir des intérêts politiques, culturels, identitaires, etc? Comment les grandes figures nationales sont-elles aujourd’hui confisquées par certains, devenant l’un des éléments clé de leur propagande ?

 

3.5.2. Cf. 1.3.2 : Traduction intralinguale, adaptation et réécriture, intermédialité : des œuvres  médiévales et/ou classiques espagnoles aux supports iconotextuels contemporains (T. Faye).

3.5.3. Cf. 3.4.2 : Sémiotique de l’ethno-mythologie  du Limousin (N. Couégnas, F. Laurent).

3.5.4. Cf. 1.3.1 : Reconstruction culturelle & histoire et sémantique de concepts culturels dans le domaine anatolien. (I. Klock-Fontanille)